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Masques #1: le masque sans visage

Premier tome de la série écrite par Kid Toussaint et dessinée par Joël Jurion. 83 pages, parution chez Le Lombard le 27/05/22.

Crises d’identité(s)

Durant la célèbre fête des morts, au Mexique, Hector et son frère font ce qu’ils savent faire de mieux: rouler des naïfs dans la farine, prospérant de petites combines ça et là. Sans le savoir, les deux roublards s’attaquent à plus dangereux qu’eux.

En effet, un groupe d’hommes patibulaires, poursuivis par la police, leur proposent un marché plus qu’intéressant: garder pour eux deux caisses de bois quelques heures seulement, contre pas moins de mille pesos. Pour les deux nécessiteux, c’est une occasion inespérée. Après avoir donné un portefeuille volé en guise de gage, Hector décide d’ouvrir les caisses, misant sur le fait que le contenu des caisses doit valoir bien plus que mille pesos.

Et Hector n’a pas tort, car il met la main sur un masque mésoaméricain, aztèque plus précisément, en or, rien que ça ! A la fois par curiosité et par cupidité, Hector enfile le masque, mais ne parvient plus à l’enlever. Les gangsters ont tôt fait de revenir, et veulent récupérer leur marchandise pronto. Sous l’effet de la panique, Hector utilise alors sans le vouloir le pouvoir du masque, provoquant la mort de son frère. Loin d’être effrayés, les bandits y voient une opportunité d’accéder au pouvoir et vont contraindre Hector à travailler pour eux en prenant sa mère et sa sœur en otage.

En France, pendant ce temps, Siera est rattrapée par son passé lorsqu’elle reçoit un mystérieux colis, contenant un masque. Poursuivie pas les services de l’immigration, elle se rend compte que le masque lui donne la faculté de devenir invisible ! Au même moment, en Belgique, Al vit une crise existentielle, car il doit cacher sa transidentité à sa petite amie, et à ses amis, sous peine de subir leur rejet. Lui aussi va se réfugier sous un masque, un masque magique qui va le transformer littéralement en un homme surpuissant, capable de défendre les opprimer, ce que Al, entravée par le corps d’Alison, n’ose pas faire. Les destin de ces trois adolescents, éparpillés à travers le monde, vont se télescoper car l’enjeu autour de ces masques est très important. Le père d’Al en sait quelque chose, car il tente depuis des années de tous les rassembler pour éviter qu’un mauvais usage en soit fait.

Le prolifique Kid Toussaint (Ennemis, Hella et les Hellboyz, Magic 7, Absolument Normal, Elles,Love Love Love, etc) s’associe aujourd’hui au dessinateur de la série à succès Klaw pour une nouvelle série jeunesse qui surprend par son fort potentiel. Comme Magic 7, l’histoire nous met en relation avec une groupe d’adolescents qui vont se retrouver dotés de multiples pouvoirs, chaque masque octroyant une capacité différente. Le trio de ce premier tome est bien campé, chacun des protagonistes étant défini par une problématique sociétale d’actualité: Al lutte pour faire accepter sa transidentité, Siera fuit la guerre et la pauvreté mais n’a pas d’avenir garanti en France, Hector survit comme il peut dans un milieu pauvre et assailli par la criminalité. Ces éléments contribuent à rendre les personnages sympathiques, ce qui est, nous l’avons vu précédemment, crucial pour maintenir l’attention et l’adhésion du lecteur.

Pour le reste, j’ai toujours tendance à reprocher à Kid Toussaint le manque de subtilité de ses expositions, qui sont certes cruciales pour délivrer au lecteur la quantité d’informations nécessaires à la bonne compréhension du récit mais qui paraissent, par certains aspects, un peu forcées et littérales. Cependant, le reste de l’intrigue demeure clair, et conserve suffisamment d’interrogations et de ressorts exploitables pour ne pas s’essouffler.

On note aussi une petite vibe de X-men, avec un adulte (chauve!) réunissant autour de lui une bande d’adolescents multinationaux dotés de super-pouvoirs pour lesquels il fait office de mentor.

Côté graphique, les fans de Klaw savent déjà que Joël Jurion est très bon dans les scènes d’action, grâce à un trait dynamique et un découpage qui ne laisse pas la place aux temps morts. Il n’est pas non plus en reste pour les scènes plus intimistes, où l’expressivité des personnages rend la lecture plus immersive.

Ce premier tome de Masques par Kid Toussaint et Joël Jurion est donc un très bon début, une série à suivre !

***·Comics·East & West·Nouveau !

Amazing Fantasy

Histoire complète en 144 pages, écrite et dessinée par Kaare Andrews chez Marvel Comics. Parution en France chez Panini Comics le 22/06/22.

Voyage en terre inconnue

Ils sont trois à se réveiller sur l’île de la Mort. Steve Rogers, alias Captain America, alors qu’il se trouvait sur un navire de guerre, durant la Seconde Guerre Mondiale, Natasha Romanoff, durant la Guerre Froide, alors qu’elle termine sa formation de Veuve Noire, puis Peter Parker, durant ses jeunes années en tant que Spider-Man.

Tous trois voient la mort en face puis se réveillent, échoués à différents endroits de cette île mystérieuse, qui est arpentée par des Orcs, des Dragons, des Sorciers et autres Griffons. Que font-ils ici, quel est cet endroit ? Nos trois héros pourront-ils fuir cet enfer pour rejoindre leur époque d’origine ?

Kaare Andrews, que l’on avait remarqué chez Marvel suite à son passage sur la série Iron Fist, signe ici une mini-série amoureuse et nostalgique des années 60-70, et des débuts de la maison Marvel, dont les premiers récits étaient effectivement empreints de fantasy et de magie. L’auteur décide de prendre trois héros iconiques dans des périodes qui ne le sont pas moins, pour les projeter sans ménagement dans cet univers brutal, aux antipodes de ce qui leur est familier.

Le choix de Black Widow, Captain America et Spider-Man n’a rien de choquant en soi, et permet même, par le truchement des époques différentes, de créer des quiproquo, notamment autour de Captain, qui ignore encore le rôle qu’il jouera à l’époque de Spider-Man. L’action est au rendez-vous, bien sûr, mais on peut regretter que l’auteur n’exploite pas tous les lieux communs de la fantasy, et surtout, qu’il n’ancre pas davantage son récit sur le plan émotionnel pour tous les personnages.

Je pense notamment à Black Widow, qui est ici une adolescente, supposément encore novice puisqu’elle termine sa formation à la Chambre Rouge. Et bien la chère Natasha, malgré ce postulat, se comporte souvent comme un vétéran de l’espionnage et de la manipulation, et l’auteur semble aussi oublier la jeunesse du personnage lorsqu’il la place dans des interactions sensuelles avec des personnages adultes. Il en va de même pour Peter, qui est adolescent, et qui a une romance avec une farouche guerrière qui semble elle aussi adulte… A ces moments gênants s’ajoutent d’autres plus tendres entre l’Oncle Ben et Peter, par exemple, mais le tout se noie quelque peu dans une vague de confusion, au regard de l’intrigue et de la mise en scène.

En effet, beaucoup d’éléments sont peu clairs, sans doute pas creusés par l’auteur, ce qui tend à banaliser une mini-série qui se voulait épique et grandiose, exempte de complexes car hors continuité. Toutefois, malgré ça, l’aspect purgatoire/au-delà/expérience de mort imminente reste intéressant à creuser, et permet sans doute de combler les trous du scénario. Cette version de nos héros à la sauce Conan le Barbare reste donc divertissante, mais manque l’occasion de nous transporter réellement, et finira sans doute parmi les innombrables « What-If » chers à Marvel.

Côté graphique en revanche, Kaare Andrews casse la baraque et fait la démonstration habile de la versatilité de son trait, s’adaptant aux différentes ambiances qu’il évoque et à chaque personnage. Comme quoi, scénariste et dessinateur sont effectivement deux métiers bien différents et complémentaires. On met 3 Calvin pour le dessin et le grand format, qui offre un bel objet et un confort de lecture indéniable.

****·BD·Jeunesse·Service Presse

PUNCH! saison#2: Catharsis

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BD  de Jonathan Garnier et Camille Letouzé
Kinaye (2022), 40p., one-shot. Collection Punch!, saison 2.

image-13Merci aux éditions Kinaye pour leur confiance

Après la parution de la première anthologie thématique de Punch! nous voici reparti pour une nouvelle Saison qui semble axée Dark-fantasy. Et on monte d’un cran puisque les auteurs de cette histoire courte de Nécromancien sont le scénariste de Bergères Guerrières et la storyboardeuse de la magistrale série Netflix Arcane. On s’éloigne donc un peu de l’idée de jeunes auteurs à lancer mais reste la liberté créative.

Punch! Saison 2 - Catharsis - Editions KinayeJ’ai beaucoup aimé cette courte itinérance pleine d’humour noir à base de zombies crado, qui prend la forme de dialogues proches d’un Tarantino, alors que monstres surgissent de partout, murs s’effondrent et flammes jaillissent. L’idée de proposer une histoire de dark-fantasy pour les jeunes (via un format court, un propos accessible sans verser dans le gnagna avec le personnage-transfert d’enfant-guerrier) est excellente mais sans même la cible visée cette aventure touche juste sur tous les plans, y compris pour un adulte donc.

D’abord par une maîtrise graphique qui impressionne. Camille Letouzé propose dans un style simpliste, des détails, une profondeur de champ dans des décors de cathédrale en ruine et globalement une mise en scène où l’on sent l’inspiration de l’Animation. Comme chez Sanlaville ou sur les Midnight tales (autre anthologie, plus adulte, chez Label 619) on sent le mouvement et la dynamique de l’action et une très grande lisibilité. Les encrages sont profonds, omniprésents (ça tombe bien on est dans des caves et dans les ombres), et le design des personnages très élégant. Publication destinée à la jeunesse, les auteurs ont eu la très bonne idée de proposer des fiches personnages en fin d’album, comme dans un jeu vidéo (un peu ce que l’on trouvait sur le génial Ultralazer)

Si la première saison proposait de jolies expressions de qualité inégale, cette reprise surprend par sa qualité générale qui aurait tout à fait pu donner lieu à un format long tant le projet comporte un background et un travail préparatoire très pro. Une BD qui fait envie et qui fait honneur au genre jeunesse.

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***·BD·Nouveau !·Service Presse

Arjuna

La BD!
BD de Mathieu mariolle, Laurence Baldetti et Nicolas Vial (coul.)
Glénat (2022), 80p., one-shot.

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bsic journalism

 

Merci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Au sein du Raj britannique Arjuna a pris son parti: elle assiste les soldats coloniaux dans la traque des temples hindous afin d’y dénicher les puissantes divinités à l’existence bien réelle! Lors d’une de ces expéditions elle disparaît, trahie par les félons européens. Lorsqu’elle ressurgit des mois plus tard, c’est pour aider l’oisive fille d’un général de l’Empire à échapper à son sort. Sans qu’elle puisse l’expliquer elle se trouve enceinte d’un enfant en qui des fous voient la réincarnation du terrible dieu vengeur Ravana

La fort réussie couverture de ce one-shot attira mon regard en librairie, les bras déjà fort chargés. Un aperçu intérieur finit de me convaincre de tenter cette aventure orientale. Il y a de ces rencontres fortuites qui ne laissent pas place à la réflexion optimisée du gestionnaire de PAL. Arjuna en fait partie. La boulimie bdphile et le rythme des services presse font parfois oublier les vertus de l’impromptu dans les lectures.

Mathieu Mariolle est un scénariste fort irrégulier, découvert sur le très engageant Smoke city à ses débuts, retrouvé en 2013 sur l’excellent diptyque Blue note et enfin sur sa suite non officielle des aventures du capitaine Némo dans Nautilus. Entre temps il a travaillé sur des BD du PSG et autre adaptation de Farcry en intercalant une uchronie nazie plutôt sympathique. Il faut bien manger. En compagnie de la dessinatrice de la Quête d’Ewilan il ne propose cette fois-ci pas de sous-marins mais reste dans une Inde fantastique à la suite d’un personnage très troublant quand à ses finalités et son caractère héroïque impulsé par le titre éponyme.

Pour parler de ce qui fâche, on est surpris au cours de cette lecture très dépaysante par l’effet de rupture d’une narration qui saute régulièrement d’un évènement, d’un lieu, à l’autre. C’est fort dommage car les auteurs disposaient d’un format confortable (équivalent à un double album) pour nous raconter cette aventure orientale et de personnages qui bien qu’archétypaux sont très réussis. A commencer par cette Arjuna dont on ne sait rien jusqu’au bout, ni de ses motivations, ni de sa disparition de plusieurs mois, ni de ses liens avec les protagonistes de l’histoire. Ce faux rythme brise régulièrement l’élan exotique porté par un dessin très inspiré.

https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2022/06/Arjuna-1.jpgLaurence Baldetti s’approprie pourtant parfaitement cette atmosphère vénéneuse d’une Inde entre deux mondes, dans un genre semi-historique plus souvent vu sur des histoires de fantômes chinois ou de semi-fantasy japonaise. Dans ce Raj « nettoyé » par une armée cartésienne la magie et les dieux existent bien, s’incarnent et de redoutables créatures guerrières, permettant à Arjuna d’endosser le rôle d’une sorte de Constantine hindou bad-ass. La succession de combats très joliment chorégraphiés n’est d’ailleurs pas pour nous déranger. Dans une histoire linéaire où le scénariste insiste pour brouiller les liaisons en créant une sorte d’incertitude sur la Réalité, la dessinatrice utilise très librement ses pages (voir doubles-pages) dans des constructions labyrinthiques fort appropriées et habillées de styles orientaux qui mettent dans l’ambiance. Volutes d’encens deviennent récit mythique, un vent de sable cache un farouche guerrier et les tourbillons marins nous transportent ailleurs. Cet univers mythologique est très attachant et on regrettera que l’aventure ne se prolonge pas malgré une conclusion certes logique mais un peu facile dans sa noirceur.

On quitte ainsi les délices de l’Inde un peu désorienté par un flux incertain, enivrés par certaines planches fabuleuses et par des promesses (les pirates, la secte d’assassins, …) partiellement tenues. Mariolle est un scénariste irrégulier disais-je, mais il parvient toutefois à nous proposer avec Arjuna une lecture qui reflète (presque) sa magique couverture.

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**·BD·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

La cité du bonheur

La BD!
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BD de Igor Polouchine, Fabrice Weiss et Rodolphe Gilbart (coul.)
Drakoo (2022), 56p., one-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Drakoo pour leur fidélité.

Sur une planète autrefois colonisée par des humains arrivés à bord de terribles engins spatiaux les différents anciens peuples se sont organisés avec cet héritage du passé, liant magie et technologie en un un syncrétisme qui tente de faire société. Ned surnage entre son père violent et un racisme social latent lorsque un caïd saurien le pousse à l’action pour sauver sa peau…

Dans sa logique de s’adresser à un carnet d’adresse d’auteurs confirmés dans d’autres médias, Christophe Arleston oublie parfois son rôle d’éditeur pour laisser libre cours à une forme de copinage malvenu. On peut imaginer que les succès économiques de la BD poussent à diversifier tous azimuts et à lancer des adaptations peu pertinentes, a fortiori quand elles sont si faiblement ambitieuses. Cette cité du bonheur choisit d’adapter dans un unique one-shot l’univers d’un jeu LA CITÉ DU BONHEUR (Rodolphe Gilbart, Igor Polouchine / Fabrice Weiss) -  Drakoo - Sanctuaryde rôle à succès (Shaan) par son propre auteur. Après un Capitaine VaudouPecau adaptait son propre jeu de rôle avec un peu plus d’intérêt, on ne comprend pas bien le pourquoi ni le comment de transposer un monde par définition extrêmement riche dans un si court format, qui plus est au travers d’une intrigue si banale. Si l’album nous explique le contexte, on se retrouve in fine avec un classique agrégat de  fille nécromancienne bleue, d’un pyro-mage rouge, d’un nain bricoleur et d’un humain bad-boy, le tout pris dans une vague enquête sans aucune tension ni perspectives. On a vu plus original. Côté univers on rate donc le coche de nous intéresser, côté intrigue ça se lit et l’action est correcte mais aussi vite oubliée. Reste le dessin. Pour le coup c’est une belle découverte d’un auteur formé aux arts décoratifs (donc très solide), plutôt novice en BD et dont les aperçus des précédents travaux laissent présager beaucoup de belles choses. Il sauve un peu les meubles en rendant ces improbables planches crédibles mais c’est bien peu. Avec un titre dont on ne comprend pas même le sens et une question qui reste à la fin: hormis faire plaisir aux joueurs du RPG, pourquoi sont-ils partis dans cette galère?

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****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

The Cape

Histoire complète en 160 pages, écrite par Jason Ciaramella d’après une nouvelle de Joe Hill, avec Zach Howard au dessin. Parution en 2013 aux US chez IDW Publishing et Bragelonne-Milady, réédition en France le 15/06/22 chez Hicomics.

bsic journalism

Merci aux éditions Hicomics pour leur confiance!

Mes chers parents, je vole

Le mythe d’Icare vous dit surement quelque chose. Doté de la faculté de voler grâce aux prodiges de son père Dédale, Icare n’a pas tenu compte des avertissements de son paternel et a volé trop près du Soleil, si bien que ses ailes ont brûlé et précipité sa chute.

Et si Icare survivait à sa chute et qu’il devenait un psychopathe ? C’est le pitch choisi par Joe Hill pour sa nouvelle intitulée The Cape, publiée initialement dans son recueil 20th Century Ghosts. Éric passe son enfance à jouer aux super-héros avec son frère Nicky. Les deux jeunes garçons utilisent leur imaginaire pour s’évader d’une dure réalité, une réalité dans laquelle leur père n’est pas revenu de la guerre du Vietnam.

Soutenu par sa mère et son frère, Éric gère cette perte comme il le peut, drapé dans un plaid bleu faisant office de cape. Cependant, comme Icare qui vola trop près du Soleil, Éric a voulu grimper trop haut sur l’arbre qui lui servait de refuge, et la branche qui le soutenait à cédé. Mais avant sa chute vertigineuse, avant l’impact dramatique avec le sol, il s’est passé quelque chose d’étrange. Un phénomène fugace, à peine perçu par les deux frères: l’espace d’un instant, Éric, accroché à sa cape, a échappé à la gravité.

Quelques opérations plus tard, Éric se réveille, le crâne rafistolé par quinze agrafes. Sa cape a disparu, sans doute jetée par sa mère. Sa vie n’est plus la même, car avec ou sans son bout de tissu noué autour de ses épaules, Éric ne peut plus avoir les pieds sur terre. Sa vie défile alors sous ses yeux, sans qu’il ne puisse rien mener à bout. Privé d’initiative et du gout de vivre, Éric échoue dans tous les aspects de sa vie, jusqu’à s’aliéner sa fiancée Angie , qui le laisse tomber. Lui préfère-t-elle son frère Nicky, qui est devenu un brillant médecin ? Ou bien Éric devient-il parano ?

Sans logement, sans travail et sans le sou, Éric retourne vivre chez sa mère, et finit par remettre la main sur sa vieille cape, qu’il croyait perdue. L’enfilant sans trop y croire, le trentenaire loser est stupéfait de constater que grâce à elle, il peut flotter dans les airs, et même…voler. Il n’avait donc pas rêvé, sa cape avait bien des propriétés magiques, depuis le début.

Ainsi, il aurait pu éviter sa chute et ses blessures, et si sa mère ne l’en avait pas privé, il aurait pu avoir une vie spectaculaire, extraordinaire, loin du marasme dans lequel il s’est confiné. Éric décide alors qu’il est temps pour lui de prendre sa revanche sur la vie, ou plutôt sur tous les gens qu’il considère responsable de ses problèmes.

I’m the bad guy (duh)

Comme pour son père avant lui, il faut reconnaître à Joe Hill un talent particulier pour dresser des portraits psychologiques convaincants de ses personnages, ce qui confère à ses histoires une aura particulière et a tendance à en accentuer le ton horrifique. Bien souvent, en effet, les personnages que l’on trouve dans les récits de genre ne sont que des archétypes, parfois éculés, qui ne servent que de prétexte au contexte. Ce qui compte généralement, ce sont les éléments surnaturels, qui sont mis en avant au détriment des personnages.

La famille King prend donc le parti de mettre des personnages crédibles, fouillés, dans un contexte surnaturel, qui ne sert finalement pas de prétexte mais permet bel et bien de faire ressortir les traits des protagonistes. Dans le cas présent, le personnage d’Eric n’a en soi rien d’exceptionnel, mais c’est justement ce qui en fait un bon personnage: un homme lambda, pourvu de failles désespérément banales.

Après un accident tragique, qui a pour but de nous faire sympathiser avec lui, nous nous apercevons qu’il se rend responsable de ses propres échecs, en s’enfonçant dans l’immobilisme, puis dans l’alcoolisme et le ressentiment. Ses relations intrafamiliales, notamment celles avec son frère Nicky, sont elles aussi marquées du sceau du réalisme, avec le sentiment de rejet, la jalousie et le passif-agressif.

Et, comme le ferait une personne réelle, Éric est victime du biais d’autocomplaisance, ce trait intrinsèque qui nous fait attribuer nos échecs à des causes extérieures, et nos réussites à nos qualités propres (on peut aussi appeler ça le locus de contrôle externe). Il finit par tenir son entourage pour responsable de ses malheurs, ce qui le conduit sur une voie corrompue dont personne ne ressort généralement indemne.

Dans son déroulement, The Cape résonne avec le récent Brightburn, en ce sens qu’il dote un personnage initialement innocent mais troublé par un sentiment d’injustice, d’un pouvoir qui le corrompt et le retourne contre son entourage, pour finalement en faire une menace globale. A ceci près que le périmètre d’action de The Cape demeure plus intimiste, l’anti-héros en question n’étant pas doté des mêmes pouvoirs.

En revanche, si le scénario se concentre sur la psyché perturbée d’Eric, l’auteur ne s’attarde en rien sur les origines du pouvoir de la fameuse cape. Ce point sera abordé dans une préquelle, intitulée The Cape 1969, dont la parution est prévue en juillet 2022 chez Hicomics (des deux mêmes auteurs). La partie graphique est assurée avec brio par Zach Howard, qui livre des planches à la colorisation rétro, tout en conservant un style semi-réaliste.

En résumé, The Cape est un très bon one-shot, déconstruction habile du super-héros, doté d’un travail précis sur la psychologie de son personnage principal.

***·BD·Jeunesse

Le roi louve #1: la rébellion de Petigré

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BD de Denis Lapierre, Emilie Alibert et Adrian.
Dupuis (2022), 54p., série en cours.

Le Loi dynastique est claire: l’héritier du royaume doit être mâle pour pouvoir régner. Pourtant, comme tous les Loups, Petigré change de sexe à chaque lune et se sent fondamentalement femme… D’un tempérament rebelle, elle décide de fuir avec son amoureux le brave Rum en attendant que son genre se fixe pour toujours!

Le Roi Louve : nouvel épisode ! | spirou.comCela faisait longtemps qu’un univers fantasy ne m’avait pas autant intrigué après un tome d’ouverture. Sur un sujet classique de l’héritier(e) rejetant la tradition et partant pour acquérir sa liberté, les auteurs utilisent le vernis magique pour aborder le thème très d’actualité mais pas si simple à traiter en BD de l’identité sexuelle. A une époque où nombre de jeunes s’interrogent sur ce qu’ils sont et où la barrière classique garçon/fille est plus mouvante que jamais (Maudoux en avait parlé dans son très bon Vestigiales et des œuvres sur l’Intelligence artificielle abordent également régulièrement la question) au grand dam de la galaxie réac qui alimente l’actu, il est intéressant d’apporter cette nouveauté sous le prisme simplifié d’une race hominidé dont le genre ne se stabilise qu’à la puberté. A lire la quatrième de couverture on sent d’ailleurs la volonté des auteurs de créer un monde fort complexe qui rebat la plupart des constantes de notre monde: les humains sont ovipares, les insectes ont muté et le climat semble bien perturbé. Si on n’évoque qu’une partie de ces questions dans ce premier tome cela suffit à déstabiliser nos habitudes de lecteur en se demandant quelles conséquences ces facteurs pourront bien avoir sur l’intrigue qui débute. Comme tome d’ouverture l’histoire se focalise en effet principalement sur la découverte des personnages et l’équipée héroïque qui doit se constituer pour démarrer la grande Quête. Avec un général félon qui rentre tout à fait dans le rôle du grand méchant, des conflits dynastiques et une guerre larvée, le contexte est suffisamment explosif pour nous emporter dans ce monde lointain. Le Roi Louve [Émilie Alibert / Denis Lapière / Adrián Fernández Delgado]

Avec une intrigue encore bien brumeuse ce sont donc les personnages, les dialogue et l’humour qui font le boulot pour nous accrocher très efficacement. Le style graphique de l’école hispanique rappelle Munuera,  ou Ruiz dans un aspect hyper-dynamique au trait léger mais à la mise en case fort inspirée. Certains pourront trouver le dessin trop fruste mais il est indéniable que la maîtrise technique permet d’évoquer en quelques traits et une colorisation là aussi simple mais diablement efficace. On ressort de cette introduction neigeuse assez envoûté, encore bien incertain quand à ce qu’on va découvrir mais très motivé pour accompagner le duo Louve-Humain dans des aventures épiques.

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Katsuo #1: Le Samouraï Noir

Premier tome de 58 pages de la série écrite par Franck Dumanche et Stéphane Tamaillon, dessinée par Raoul Paoli. Parution chez Jungle le 23/09/2021.

Kat sue, sang et eau

Le jeune japonais Katsuo n’a pas une existence trépidante, mais elle lui convient tout à fait comme elle est: chiller dans sa chambre et jouer aux jeux vidéos, telles sont ses aspirations du moment. Cependant, sa mère et son grand-père ne le voient pas de cet œil. Pour eux, Katsuo gâche son potentiel, alors qu’il pourrait poursuivre son entraînement au Kendo et ainsi reprendre, le moment venu, la direction du dojo familial.

En effet, le grand-père, quelque peu rigide et à cheval sur les traditions, insiste pour que Katsuo se plie au sacerdoce de la famille, et veille sur l’institution fondée par leur ancêtre Honjo il y a plusieurs siècles. L’adolescent, lui, traîne des pieds en allant s’entraîner et préfère ses écrans aux sabres de bois.

Un soir cependant, Katsuo est intrigué par les allées et venues de son grand-père au sous-sol du dojo, et décide d’aller y jeter un oeil. Alors qu’il pose la main sur le sabre révéré par le vieil homme, il se retrouve mystérieusement transporté dans le japon médiéval, où il fait la rencontre d’un jeune homme nommé Honjo, qui n’a alors rien d’un farouche guerrier, et qui est lui-même confronté aux attentes démesurées de son père.

Car il se trouve que le grand-père d’Honjo, et donc l’ancêtre de Katsuo, était parmi les quatre valeureux guerriers qui ont mis fin au règne de terreur du Samouraï Noir, un guerrier affublé d’une armure magique qui a semé le chaos dans l’achipel sous l’ère d’Azuchi Momoyama (1582). Katsuo a donc voyagé dans le temps, alors même que les quatre vieux guerriers sont attaqués et tués les uns après les autres. Le Samouraï Noir serait-il de retour ?

Aventures à la sauce Samouraï

A priori, le lecteur ne sera pas dépaysé à la lecture du pitch de Katsuo: un jeune garçon a priori lambda mais attachant, va sortir de sa zone de confort et être confronté à une situation extraordinaire qu’il devra résoudre en utilisant un pouvoir magique. Rien de bien neuf sous le soleil, même si l’on ajoute le paramètre du voyage dans le temps, qui promet des situations cocasses de décalage et d’incongruité.

Le thème des traditions et de l’impact qu’elles doivent et peuvent avoir sur la jeune génération reste néanmoins intéressant, la culture nippone, elle-même partagée entre tradition et modernité, étant un terreau idéal pour exploiter cette dichotomie.

On pourra reprocher un manque d’originalité dans l’antagoniste, qui, sous ses airs assumés de Shredder, n’apporte pas grand chose à la thématique du récit. On aurait sans doute préféré un adversaire plus étoffé, et qui, pourquoi pas, aurait lui-même été confronté à une sorte de pression familiale. Au lieu de ça, on a quelque chose de plus basique, et donc, de moins mémorable.

Ce petit manichéisme mis à part, le rythme de l’album reste dynamique, avec une introduction rapide, même si l’exposition est quelque peu pataude, ou en tous cas, très explicite, par moments. Difficile de déterminer si les auteurs ont pris ce parti en raison du lectorat cible ou bien par maladresse, toujours est-il que certains éléments auraient du être amenés avec plus de subtilité.

Une fois Katsuo projeté dans le passé, les actions s’enchaînent de façon fluide et rapide, amenant à un climax bref mais survitaminé. Côté graphique, Raoul Paoli fait le choix de la clarté et de la décompression pour ses planches, usant d’un trait résolument orienté manga, avec des expressions typiques de ce médium et des poses dynamiques.

En bref, un album jeunesse agréable à lire, quand bien même il ne révolutionne pas le genre.

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Dans le ventre du dragon #1: Udo

Premier tome de 54 pages d’une trilogie écrite par Mathieu Gabella, dessinée par Christophe Swal et mise en couleurs par Simon Champelovier. Parution chez Glénat le 23/02/2022.

L’aventure intérieure

Il y a bien des siècles, le héros Siegfried terrassa le dragon Fafnir, armé de son courage et de son épée. Mais cette victoire, dit-on, eut un prix. Tenté par les vaines promesses de la créature, Siegfried conclut un marché avec elle, promettant de l’épargner en échange d’un grand pouvoir qui le rendrait invincible face aux dragons.

Siegfried n’avait semble-t-il pas lu toutes les histoires qui nous mettent en garde contre les voeux que l’on est tenté de faire, si bien que son souhait s’est retourné contre lui d’une cruelle façon. Sous l’influence de la magie de Fafnir, Siegfried est bien devenu invincible face aux dragons, mais ce pouvoir l’a transformé en escogriffe difforme et s’est transmis depuis à tous ses descendants, qui sont de facto devenus de redoutables chasseurs.

Udo Von Winkelried use lui aussi de ce don familial pour perpétuer la tradition. Un beau jour, il est convié au château d’un certain Phylogène d’Esquamate, un savant qui consacre son temps à l’étude des dragons comme l’avaient fait ses parents. Ce dernier a un plan dont l’ambition est inversement proportionnelle aux chances de succès. Aidé de Wei, un pirate chinois capable de dresser les petits dragons, Phylogène compte traquer le plus grand de tous les dragons marins jamais répertorié. Comme la cuirasse de ce monstre est quasi impénétrable, l’équipe devra le tuer de l’intérieur, et donc, se faire avaler au préalable. Face à la perspective de terrasser un tel ennemi, et séduit par la promesse de montagnes d’or issues de la dépouille, Udo s’embarque lui aussi pour cette périlleuse mission. Mais c’est bien connu, aucun plan ne survit au contact de l’ennemi…

Swallowed Whole

Le dragon est une figure mythique incontournable, présente dans de nombreuses cultures et porteuse de symboles très divers. En occident, le dragon représente plus généralement des forces obscures et chtoniennes, des pulsions mortifères et négatives combattues par de vertueux héros. Empruntant leur caractéristiques aux reptiles ils ont marqué l’imaginaire jusqu’à aujourd’hui, et ce n’est visiblement pas près de s’arrêter.

Dans l’univers imaginé par Mathieu Gabella, les dragons sont métamorphes, et leur corps produit toutes sortes de matières précieuses, comme des joyaux en guise d’excréments, ou une mue qui se change en or. L’avidité dont on affuble généralement les dragons a donc changé de camp, puisque ces créatures féroces et agressives sont traquées pour les richesses que leur capture promet aux hommes. L’auteur prend donc son temps pour distiller toutes les informations nécessaires à la bonne exposition de son intrigue, pour introduire tous ses concepts et ses personnages principaux.

Règle n°1 du héros nordique: Toujours se fier aux promesses de pouvoirs faites par un reptile géant.

On aurait pu s’imaginer au premier abord que l’intrigue aurait la même structure qu’un film de casse (un caper en anglais), qui commencerait par le recrutement de l’équipe, la préparation du plan puis son exécution, avec la partie consacrée à l’improvisation ou à la révélation d’éléments connus des personnages mais pas du lecteur et qui expliqueraient le succès final de l’opération (structure typique des films Ocean’s Eleven/Twelve etc). Ici, l’auteur semble prendre une autre voie, et démarre son premier tome avec le plan déjà établi, et l’équipe quasiment réunie à l’exception d’Udo, et se ménage de la place pour des flash back qui viennent enrichir le passé du protagoniste, dépeignant l’effet de la malédiction de Siegfried sur ses descendants. Puis, une fois la mission lancée, l’auteur nous emmène dans les entrailles de ce Léviathan et nous conduit de surprise en surprise, promettant en fin d’album une aventure épique mais éloignée des codes du récit de braquage.

On ne peut donc s’empêcher de penser à des récits tels que Jonas et la Baleine dans l’Ancien Testament, qui semble être l’exemple le plus ancien de ce type de ressort dramatique (si l’on excepte Cronos et ses enfants dans la mythologie grecque, nulle mention n’y étant faite du point de vue des olympiens à l’intérieur du Titan, alors que l’épreuve de Jonas est décrite de son point de vue après qu’il ait été avalé), ou encore le film l’Aventure intérieure, où le héros explore un corps…de l’intérieur.

L’album est de bonne facture, tant narrativement que graphiquement, on attend donc la suite prévue pour le mois de mai 2022.

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***·BD·Nouveau !

Les songes du Roi Griffu #1: Le Fils de l’Hiver

Premier tome de 66 pages, de la série écrite par Cyrielle Blaire, dessinée par Maïlis Colombié, et mise en couleurs par Drac. Parution chez Delcourt le 19/01/2022. Lecture conseillée à partir de 12 ans.

(Ne Jamais) Suivre la Grande Ourse

Pellah et Owein vivent modestement avec leurs parents, au service d’un seigneur perché dans sa haute tour. Les forêts environnantes font l’objet de nombreuses rumeurs, mais pour Owein, ces légendes sont vraies. En effet, au cours d’une ballade avec sa soeur, le jeune garçon aperçoit un homme capable de se transformer en ours (ou l’inverse ?), et se met en tête de le capturer pour pouvoir réaliser son rêve, intégrer la garde du Roi, qui est friand de ces plantigrades, et ainsi devenir riche.

Malheureusement, leur excursion tourne mal et Pellah est emportée par l’ours gigantesque, qui disparaît avec sa proie sans laisser de trace. Les mois et les années passent, l’espérance se mue en deuil pour Owein et ses parents. Le garçon grandit et se met au service du Roi, découvrant ainsi qu’une guerre a jadis opposé le peuple de Leoden à celui du roi Griffu, dont on dit qu’il était dépositaire d’une puissante magie. Après la chute du roi Griffu, la magie s’est estompée et a disparu des mémoires, reléguées aux légendes et aux rumeurs. Mais la haine du peuple du roi Griffu est demeurée vivace, raison pour laquelle les soldats du Roi Leoden les traquent encore dans les bois.

Owein, qui est persuadé que sa sœur est toujours en vie, doit alors débuter sa quête et vaincre les ennemis du roi pour prouver a valeur. Mais évidemment, les choses sont beaucoup plus compliquées qu’il n’y paraît.

Le pitch et l’ambiance concoctés par la scénariste Cyrielle Blaire apparaissent d’emblée comme très classiques. Nous avons un héros, sympathique et attachant, d’autant plus attachant qu’il est issu d’une classe populaire et modeste. Son objectif est simple, accessible et compréhensible, retrouver sa sœur, disparue par sa faute. Et pour compléter sa quête, le héros va devoir s’accomplir en affrontant des monstres, gagnant progressivement en expérience pour devenir le héros que l’on espère.

L’auteure introduit toutefois une dose de nuance bienvenue, en évitant le piège du manichéisme. Les luttes de pouvoirs et les guerres qui secouent ce royaume de Medieval Fantasy sont pour le moment intrigantes et donnent envie d’en lire davantage. Sans révolutionner le genre, Les Songes du Roi Griffu apportent un vent de fraîcheur dans la genre et promet de belles aventures en perspectives.