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Once and future #4

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Comic de Kieron Gillen, Dan Mora et Tamara Bonvillain (coul.)
Delcourt (2022) – BOOM Studios (2020), 134p., série en cours, 4 « collected editions » parues.
Quand on lance une série le plus dur c’est de savoir s’arrêter. Surtout quand on est épaulé par l’un des dessinateurs les plus impressionnants du circuit US. Partie pour 3 ou 4 tomes, la geste arthuro-badass-gore-littéraire de Kieron Gillen a déjà cramé la limite et ce quatrième volume qui en attend (au moins) un cinquième est le volume de trop, pas loin de la sortie de route. C’est fort dommage tant la brochette de personnage est sympathique, l’esprit film d’horreur fauché des années 80 assumé et très opérant et le décalage trash de l’esthétique arthurienne originale. Once and Future T04 de Dan Mora, Kieron Gillen, Tamra Bonvillain - Album |  Editions DelcourtJe reconnais que mettre 2 Calvin avec un artiste de la qualité de Dan Mora fait beaucoup hésiter. Est-ce bien raisonnable? Pourtant on m’accordera que l’absence de décors finit, une fois basculé entièrement dans l’Outremonde, par devenir gros et les effets visuels font également saturer un peu. Depuis le début de la série l’alternance d’humour, d’action débridée, d’irruptions gores en laissant les atermoiements d’Arthur ( il faut le dire assez ridicules) en pouce-café permettaient de garder un rythme accrocheur. Le fait de sortir du monde réel nous plonge dans un grand vide assez inintéressant, où le temps n’a plus lieu, où les baston sont coupées aussitôt commencées et où ne restent pratiquement plus pour nous tenir hors de l’eau que les fight super-héroïques des chevaliers à la mode Gillen. En passant dans l’Outremonde les auteurs perdent clairement l’équilibre de leur série en étant réduits à faire surgir épisodiquement un nouveau personnage de la littérature anglo-saxonne, qui Shakespear par ici, qui Robin Hood par là, sans oublier une Gorgone. Face à ces démons les héros sont bien peu de choses et se contentent de courir… Tout ça sent de plus en plus le gloubi-boulga et l’érudition certaine du scénariste ne justifie pas d’oublier son objectif. Très grosse déception donc pour ce volume d’une série qui avait su effacer ses quelques défauts sous une immense sympathie et un sens du fun évident. A croire que Gillen a laissé les manettes à un assistant. Espérons qu’il ne s’agit là que d’un accident et qu’un cinquième tome viendra conclure en feu d’artifice une série qui ne méritait pas ça. note-calvin1note-calvin1
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Special Ki-oon: Alpi #7 – Clevatess #3 – Tsugumi #5

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Salut les mangavores! (encore) un gros retard côté manga qui me permet de proposer aujourd’hui un billet spécial Ki-oon, un de mes éditeurs préférés qui ne sort pas que des cartons (le récent Lost Lad London m’a franchement laissé sur ma faim) mais dont la stratégie du peu mais bien leur permet autant de dénicher des pépites que tout simplement lancer des manga originaux qui confirment le statut de troisième marché au monde pour l’édition française de manga.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

  • Alpi the soul Sender #7 (Rona/Ki-oon) – 2022 (2019), 208p., série finie en 7 volumes.

alpi_the_soul_sender_7_kioonOn touche au but de cette très jolie série qui aura simplement péché par manque d’expérience et de construction d’une intrigue qui n’aura débuté que tardivement. Cet ultime épisode prend la forme d’une attaque finale sur le temple des soulsenders en mode Kaiju. La gestion de l’action manque parfois de lisibilité dans le mouvement mais l’ensemble reste très agréable et notamment sur les points forts du manga, les dessins des décors et des costumes. L’autrice a le mérite de refermer (un peu rapidement) les intrigues de fond (notamment l’histoire des parents) sans hésiter à aller dans le dramatique. Le volume en tant que tel est très honnête et l’on sent un vrai effort pour achever correctement le manga. Pour une première œuvre publiée en ligne on ne tiendra donc pas rigueur à Rona pour cette ambition modérée et cette progression au fil de l’eau. Alpi th soulsender restera une très belle lecture relativement courte, pas la plus impressionnante du catalogue Ki-oon mais très recommandable.

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    • Clevatess #3 (Iwahara/Ki-oon) – 2022 (2020), 224p., 3/5 tomes parus.

clevatess_3_kioonToujours très axé action ce volume voit Alicia lutter contre le redoutable chef des sorciers entouré d’une nuée d’insectes. L’absence de Clevatess (parti affronter l’armée de l’envahisseur Dorel) permet au personnage de l’héroïne de se développer en la sortant du contexte d’outil aux mains du démon qui prévalait depuis le premier volume. En parallèle se déroule la bataille à grande échelle entre les deux armées et la réaction de la princesse de Hiden lorsque la rumeur concernant la survie de l’enfant héritier du pouvoir des Hiden survient.

Ce qui est intéressant dans cette série c’est la constance de l’auteur à essayer de renverser les canons de la fantasy en questionnant ce qui est habituellement acquis. Ici la position des héros est rattachée par le peuple à celle de la noblesse d’Ancien Régime qui revendiquait une gloire de principe alors que la plèbe toute attachée à sa survie ne faisait que constater les effets des guerres sur leur quotidien. En rappelant ainsi que le nationalisme monarchique (ou héroïque) fut souvent imposé, le mangaka dresse une véritable analyse politique dans ce cadre dark-fantasy, qui apporte un vent de fraîcheur au-delà du retournement initial du récit fantasy qui voit le mal gagner. On avait compris jusqu’ici une problématique des liens entre humains et rois-démons (qui assument un rôle similaire aux rois des animaux ou Gaïa dans les récits écologiques type Miyazaki) pas aussi binaire qu’attendue et nous voici questionné au sein d’un monde humain qui aussitôt vaincu se remet en guerre les uns contre les autres.

Si le dessin très foisonnant est parfois un peu brouillon et les dialogues dans le standard manga c’est donc bien le déroulé et les rôles assumés par les personnages qui apportent une vraie originalité, faisant de ce titre un succès critique mérité. En espérant que le roi Clevatess (ici étonnamment mis en difficulté!) ne tombe pas dans une mièvrerie incohérente, si l’auteur assume l’esprit sombre qui recouvre le titre depuis le tome un on  est parti pour une sacrée saga fort ambitieuse.

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  • Tsugumi project #5 (Ippatu/Ki-oon) – 2022, 208p., 5 tomes parus, série originale.

tsugumi_project_5_kioonDepuis le dernier tome le rythme et le déroulement de la série ont fortement évolué en densité et en construction d’univers. L’impression d’une bascule dans une sorte de fantasy post-apo se confirme ici puisque nous voyons débarquer notre escouade mal assortie sur l’île où doit se trouver le centre de recherche, objectif de la mission de Léon. Comme au précédent épisode qui nous voyait découvrir la société des singes, nous voilà cette-fois projetés dans un monde d’hommes-oiseaux qui ont un lien très fort avec Tsugumi, l’occasion pour l’auteur de nous raconter sans temps mort la naissance de la jeune créature. On sent ainsi que l’on avance très fortement vers la conclusion de l’intrigue, ce qui n’empêche pas Ippatu de proposer des complications avec un héros très mal en point. Dans ce monde très hostile on n’oublie pas que le Japon radioactif reste une mission suicide, que nous avait fait oublier le ton farceur des relations avec Doudou. L’auteur avance donc étape par étape, avec une structure très carrée faite de rebondissements, d’intrigues politiques approfondies, de designs travaillés et spécifiques à chaque peuple et d’une dualité technologie d’avant/fantasy d’après qui ne cesse de surprendre. Ippatu aime de plus en plus son univers et nous régale de décors incroyables de finesse, si bien que l’on ne sait si les révélations majeures de ce tome indiquent que la fin est proche ou si l’envie de continuer à explorer son worldbuilding va inciter le mangaka à prolonger très loin l’aventure… Du tout bon et peut-être le meilleur volume depuis le début. Vite la suite!

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Department of truth #1-2

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Comic de James Tynion IV et Martin Simmons
Urban (2022) – 2020, 152, p./volume, 3 volumes parus sur 4.

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L’agent Cole Turner travaille pour le FBI et s’est spécialisé dans l’étude des mouvements conspirationnistes. Un jour son univers bascule lorsqu’il se retrouve confronté à une réalité différente. Sa conscience bascule: est-il fou? A-t-il été manipulé par des forces supérieures? En intégrant le mystérieux Département de la vérité il va comprendre que la vérité est ailleurs…

badge numeriqueSi vous passez un œil de temps en temps dans l’univers des comics vous savez que James Tynion IV (oui, nous sommes aux Etats-Unis…) est le golden-boy du moment. Après dix ans passés comme employé de l’écurie DC sur une foultitude de titres où son nom est resté anonymisé par le rouleau compresseur de l’éditeur, son heure semble venue… du côté de l’éditeur indépendant Image, comme bien d’autres avant lui. Le bonhomme semble avoir trouvé son créneau puisque le voilà soudain multi-nominé aux Eisner awards et raflant coup sur coup le titre de meilleur scénariste en 2021 et 2022 sur Department of truth, les titres de la collection de Joe Hill, Something is killing the children, Nice house on the lake, et Wynd, série jeunesse qui a enthousiasmés Dahaka. Et alors que propose ce nouveau génie de l’industrie?

The department of Truth (2020) - BD, informations, cotesJ’ai tendance à dire que les Eisner ont tendance à être l’Angoulême américain: intello, vaguement élitiste et graphiquement discutables. Bon, maintenant que je me suis fait des amis, je vais pouvoir préciser… Department of truth est une sorte de crossover entre X-files pour l’aspect « le gouvernement vous ment » et l’excellente série de romans d’Antoine Bello Les falsificateurs où une administration souterraine mondiale fabrique des faux pour orienter la marche du monde. La différence entre les deux repose sur l’aspect fantastique, assumé dans l’un, absent dans l’autre. Dans la série de Tynion on commence sur un schéma connu de l’insider naïf qui se voit révéler la vérité, sur le modèle des films Men in Black. Très rapidement on nous plonge dans une réalité alternative où la Terre est véritablement plate et où un immense mur de glace s’étend du pôle à l’Espace. Sauf que… sauf que ce n’est pas tout à fait vrai puisque l’on nous explique aussitôt que le plus grand secret du monde est que la réalité fluctue en fonction de la quantité de personnes persuadées de cette réalité. Et c’est là la plus grande idée de Tynion (un peu abordée dans l’excellentissime Black monday murders) que d’évacuer l’aspect fantastique qui ne devient qu’une possibilité au même titre que le divin, les aliens ou la Terre creuse. Ce concept est franchement passionnant et donne furieusement envie de tourner les pages de la série pour savoir où l’on va nous mener. Car comme dans tout bon récit conspirationniste on n’aura de cesse de nous expliquer qu’en fait ce n’est pas tout à fait vrai puis que les méchants sont les gentils et inversement avant de se demander qui est vraiment le héros etc.

The Department of Truth - The Comics JournalSi vous aimez le genre vous risquez de vous régaler, même si une fois dépassé le concept original le traitement et ce qu’il y a derrière ne révolutionne pas la poudre. Et le problème principal repose sur un traitement graphique très particulier basé sur un aspect collage papier et peinture sur documents officiels. Assez vaporeux le trait de Martin Simmons a l’avantage de créer une atmosphère proche des films d’horreur mais qui empêche de bien comprendre ce que l’on est censé voir. Et c’est assez problématique puisque les récits manipulateurs reposent sur un jeu entre le texte et l’image, entre deux réalités. Or ici on aura bien du mal à croire des images très abstraites, entre David Mack et Dave Mackeane.

Après la lecture de deux volumes j’avoue que j’ai eu des hauts et des bas avec une petite nostalgie de la série de Chris Carter lorsqu’on nous balance le rôle réel de Lee Harvey Oswald, ou ce qu’il y a vraiment sous l’aéroport de Dallas… Le petit piment contextuel étant bien sur le lien entre cette envie du scénariste et le monde dément dans lequel vis son pays depuis la présidence de Donald Trump (et avant…) et qui a le mérite de rendre très créatifs les artistes Etats-uniens. En alliant la dénonciation du monde alternatif que développe une partie importante des américains et la réflexion sur le principe même de réalité à l’ère du sur-média et de l’image omniprésente, Department of truth réussit très bien son rôle de série de loisir intelligente. Selon que l’on accroche ou non à l’atmosphère particulière des planches on alternera entre trois et quatre Calvin, ce qui reste très honnête.

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Shaolin #3: colère aveugle

La BD!
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BD de Di Giorgio, Looky et Luca Saponti (coul.)
Soleil (2023), 48p., couleur, série finie en 3 volumes.

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour leur confiance.

 

La BD regorge de courtes séries de qualité qui semblent destinées aux bacs d’occasion à cinq balles. La faute à la profusion de sorties sans doute. Très mal présentée, la trilogie Shaolin s’avère n’être finalement qu’un prologue, ce qui permet de comprendre un peu mieux l’étonnante construction chaotique des albums et de son héros totalement insignifiant sur les cent-cinquante pages parues…

A cette première étape on voit se confirmer une grande cohérence dans la qualité comme dans les défauts des auteurs. Je ne reviendrais pas sur la partie graphique qui m’a parue très réussie et confirme le statut d’auteur à suivre pour Looky, porteur notamment d’un design en fantasy asiatique particulièrement attrayant en fusionnant l’exotisme fantastique des grandes saga à la Conan avec l’esprit extrême-oriental. Même s’il est plus à l’aise dans les panorama et scènes de batailles (donnant à certaines planches un esprit Warhammer du plus bel effet) que dans les gros-plans, le dessinateur apporte un vrai plus à cet univers avec ses encrages conséquents et un instinct de mise en scène sans faute.

Après une mise en place assez péchue bien que mystérieuse sur le tome un, une orientation vers l’action avec la fort réussie guerrière Yuki (qui ressemble plus à une héroïne que Nuage blanc), ce volume de « conclusion » développe de grandes batailles au sein d’une montagne enneigée avec un traitement chronologique qui laisse perplexe. Car à force de garder le mystère de Nuage blanc dans l’ombre et d’ouvrir de petites portes à chaque album le scénariste agace un peu en refusant de nous révéler qui sont les personnages importants, qui sont les méchants, qui sont les héros. La trame principale est pourtant révélée avec ce roi maudit qui abusa du pouvoir de l’Arme tombée du ciel et ce obscure confrérie chargée de cacher cet artéfact. Mais si la chasse à laquelle se résume l’album est claire et très lisible, les interactions et rôles restent bien brumeux, voir incohérents par moments. En annonçant plus clairement une saga en plusieurs cycles l’éditeur aurait permis d’apprécier cette brique introductive pour ce qu’elle est. A défaut il prend le risque de rater son lectorat et d’avorter une série qui a un vrai potentiel. Avec des défauts certains sur le plan de sa construction mais beaucoup d’atouts dans sa manche, Shaolin mérite de poursuivre les aventures de Nuage blanc (… et de Yuki!) et d’attirer votre curiosité.

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La compagnie rouge

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BD de Simon Treins et Jean-Michel Ponzio

Delcourt (2023), 128p., one-shot.

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image-5Depuis des siècles les guerres ont laissé place à des conflits commerciaux où des compagnies de mercenaires s’affrontent par robots interposés. Pourtant dans cette économie du combat certains désaccords politiques continuent d’employer des Condotta pour départager les différents. La Compagnie rouge est la plus ancienne de ces compagnies de soldats…

C’est peu de dire que cet album s’est fait attendre, depuis la diffusion il y a bientôt un an de la sublime couverture et des premiers visuels fort alléchants et promettant un acme du space-opera militaire. Après moultes reports voici donc arriver ce gros volume équivalent à trois tomes de BD et qui malgré l’absence de tomaison s’annonce bien comme une série au vu de la conclusion.

LA COMPAGNIE ROUGE t.1 (Jean-Pierre Pécau / Jean-Michel Ponzio) - Delcourt  - SanctuaryCommençons par ce qui fâche: le style de l’auteur, Jean-Michel Ponzio. Conscient de sa maîtrise numérique, le dessinateur ouvre sa série sur des planches qui font baver tout amateur de SF, avec un design et une mise en scène diablement efficaces et qui n’ont rien à envier aux plus grands films spatiaux. Accordons-lui également la qualité des textures sur un aspect qui montre souvent des définitions grossières, pixélisées ou floues. Malheureusement aussitôt les personnages humains apparus on tombe de sa chaise et dans un véritable roman-photo qui détricote rapidement toute la puissance des objets techniques. Je ne cache pas que ce problème est ancien et commun à à peu près tous les auteurs qui travaillent en photo-réalisme à partir de photos d’acteurs. D’immenses artistes en subissent les affres comme Alex Ross et récemment j’ai pu constater à la fois le talent artistique d’un Looky et l’immense différence entre son travail numérique (sur Hercule) et un autre plus traditionnel (Shaolin, dont le troisième tome vient de sortie et très bientôt chroniqué sur le blog). Mais outre le côté figé des expressions et mouvements, Ponzio ajoute des costumes kitschissimes qui semblent nous renvoyer à de vieux sérials SF des années cinquante ou aux premiers jeux-vidéos filmés des années quatre-vingt-dix. Cet aspect semble tragiquement recherché puisque le bonhomme sait parfaitement redessiner ses formes et la différence entre le plaisir des combats spatiaux et les séquences avec personnages s’avère assez rude.

LA COMPAGNIE ROUGE t.1 (Jean-Pierre Pécau / Jean-Michel Ponzio) - Delcourt  - SanctuarySur le plan de l’intrigue on est dans du très classique (une compagnie de mercenaires recherchant des contrats et victimes de manigances) avec des personnages fort fonctionnels (le chef de guerre fun, la sage capitaine mais réussis, le novice qui permet de faire avancer l’histoire et notre connaissance de l’univers,…) et les pérégrinations d’un équipage sur le même modèle que le récent Prima Spatia. Le récit passe beaucoup par des dialogues très dynamiques que l’on a paradoxalement plaisir à suivre en faisant abstraction des « photos ». On excusera un découpage parfois brutal dans les sauts temporels et on ralentit le rythme sur les concept-arts grandioses de trous de ver, de stations spatiales et de croiseurs de guerre au design fort inspiré si ce n’est des hommages un peu trop appuyés à Star Wars.

On se retrouve ainsi avec une BD bipolaire qui nous enchante par son aspect technique et un univers hard-science franchement attrayant et une façade de roman-photo kitsch qui fait rapidement sortir du récit. Si vous parvenez à dissocier ces deux aspects vous pourrez passer un excellent moment à bord de l’Argos, mais pour les allergiques à ce type de dessins il vaut mieux passer votre chemin. Très grosse déception…

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Soloist in a cage #1/3

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BD de Shiro Moriya
Ki-oon (2023) – 2018, 208p./volume, 1/3 tomes parus.

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image-5Merci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

La Cité-prison est le monde du crime, une société fermée par des murs infranchissables où a été isolée toute la lie de l’humanité. Mais comme dans toute société des couples se forment, des enfants naissent… Chloé et son jeune frère Locke se retrouvent seuls à survivre dans un appartement de la Cité-prison. Lorsque un groupe de prisonniers décide de tenter une évasion Chloé les suit. Malheureusement son frère chute dans l’opération. Passée de l’autre côté, elle décide de tout faire pour aller récupérer son frère…

Nouvelle création d’une jeune autrice chez Ki-oon, qui reprend le schéma bien connu de la cité-prison (New-York 1997,…) pour nous parler de cette jeune fille au tempérament bien trempé qui se forme auprès des meilleurs combattants pour se plonger dans la fange pour réaliser l’improbable. En effet, lors de l’incident initial le lecteur n’a aucune information sur l’éventuelle survie de ce nourrisson tombé d’une hauteur vertigineuse en pleine tempête de neige du siècle. Pourtant… C’est sur un pitch très simple que l’autrice condense son récit en se basant sur une atmosphère très solide portée par des décors fort réussis. Sur des séries courtes il vaut mieux aller à l’essentiel sans complexifier outre mesure et Shiro Moriya ne se perd pas en chemin, s’appuyant sur sa compétence graphique pour dresser une ambiance nocturne de coupe-gorge où la jeune Chloé est devenue une combattante hors-paire. En posant dès le départ une galerie de personnages réussie et en rompant sa chronologie très vite, l’autrice nous tient en haleine avec l’envie de savoir si les alliés de circonstance de la jeune fille reviendront l’aider. De même le background nous titille puisque ce qui est décrit (et présenté) à l’image comme une société d’assassins renferme manifestement aussi des innocents ou du moins des condamnés de droit commun comme ce militaire au passé trouble qui opèrera comme mentor de Chloé.Le manga Soloist in a Cage annoncé par Ki-oon, 03 Octobre 2022 - Manga news

Avec un démarrage prenant en tout point et sans temps mort, le premier volume ralentit ensuite pour poser  le retour de Chloé dans la prison et son enquête pour retrouver son frère. Les combats et séquences d’action sont très efficaces, les visages un peu moins précis que les décors font néanmoins le job et on a hâte de connaître la suite pour cette entrée en matière pas révolutionnaire mais très solidement bâtie.

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Les cœurs de ferraille #1: Debry, Cyrano et moi.

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BD de BéKa, José-Luis Munuera et Sedyas (coul.)

Dupuis (2022), 68p., série anthologique en cours.

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Iséa est une rếveuse qui compense l’absence d’amour de sa mère par la tendresse de sa nourrice Debry et ses relations numériques. Mais lorsque sa génitrice décide de renvoyer le robot qui l’a élevée elle se retrouve obligée de s’allier avec un jeune garçon pour la retrouver. Un voyage au cœur de l’injustice de cette société qui a fait des serviables assistants robots de véritables esclaves…

mediathequeJosé Luis Munuera promène son talent cartoonesque sur la BD franco-belge depuis maintenant trente ans en compagnie de Joan Sfar, et JD Morvan, ayant endossé l’immense responsabilité de reprendre Spirou sur quatre albums après l’indépassable ère Tom&Janry. Depuis quelques années il semble s’orienter vers une esthétique rétro, adaptant des classiques de la littérature (Bartleby de Melville puis cette année Un chant de Noël de Dickens) avec une esthétique plus réaliste. A la manière d’un Umberto Ramos l’auteur semble tiraillé entre des racines cartoon marquées et une envie de textures et d’histoires plus sombres.

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH1024/bek16-9b259.jpg?1656939955Avec un deuxième album cette année, il s’engage sur une anthologie d’histoires one-shot sur le thème des robots dans une ambiance rétro-futuriste en compagnie du duo de scénaristes BéKa. Outre la qualité indéniable des dessins (et des couleurs/textures) c’est l’analogie entre ce monde classique habité de technologies poussées et les Etats-Unis esclavagistes du début du vingtième siècle qui intéresse. En transformant les esclaves noirs en robots les auteurs parlent subtilement des problématiques d’alors, de cette proximité avec des serviteurs et nourrices de l’autre couleur, considérés dans la famille mais pas dans la société, de ces réseaux d’esclaves en fuite, des collaborateurs noirs qui virent dans le service aux maitres un moindre mal à leur condition, mais aussi de thématiques plus modernes comme la place des femmes ou l’émancipation par la culture et l’imaginaire.

Au sortir de cette histoire simple de poursuite on a le sentiment d’avoir passé un agréable moment sur un travail solide bien qu’il manque sans doute un peu d’ambition, notamment dans la justification du thème SF. Il faudra voir après plusieurs albums si la série permet de donner un intérêt plus large sur des albums dont la tonalité jeunesse peut se discuter. En attendant on savoure une intelligente parabole et des planches si agréables.

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Prima Spatia #1: l’héritière

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BD de Denis-Pierre Filipi, Silvio Camboni et Francesco Segala (coul.).

Vent d’ouest (2022), 56p., série en cours.

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image-5Merci aux éditions Vent d’ouest pour leur confiance.

L’équipage du baleinier spatial la Flêche est en difficulté. La pêche n’est pas bonne et le concurrent Le Sabre se fait un malin plaisir de lui piquer ses prises sous le nez. Mais lorsque le capitaine de ce dernier propose une alliance pour débusquer un Catégorie 8, le capitaine Charisma n’a pas le choix si elle veut sauver sa saison. C’est le début d’une aventure qui va mener l’équipage dans l’Espace secondaire à la rencontre d’une héritière politique qui va les plonger en pleine conspiration galactique…

Le duo Filipi et Camboni a déjà 20 ans de carrière ensemble, d’abord sur la série Gargouilles (sept tomes achevés en 2012) puis sur le vernien Voyage extraordinaire dont la troisième saison s’est clôturée cette année. Entre temps ils nous ont offert deux magnifiques one-shot de la collection Mickey qui les ont mis sur le devant de la scène. Se réservant au genre jeunesse-ado pendant toutes ces années le duo expérimenté opte désormais pour un space-opera adulte et ambitieux qui tranche avec le style très « rond » du dessinateur italien. C’est la difficulté de passer d’un style à un autre avec une prise de risque qu’il faut saluer. Un autre auteur venu des albums ado a dernièrement heureusement passé le cap. Qu’en est-il pour les auteurs de Mickey et l’Océan perdu?

Sur la construction d’univers on n’est guère surpris de découvrir un monde à la fois mystérieux dans sa physique et foisonnant de hors-champ. Cette SF semble composée de dynasties politiques, de ports de pêche spatiale et d’une multitude d’aliens star-warsiens et autre faune galactique, mais aussi de plusieurs dimensions reliées par des trous de ver aléatoires sur lesquels on ne sait pas grand chose. L’album s’ouvre sur la fuite de la jeune Alba et sa garde du corps après une tentative d’assassinat avant de basculer sur le reste de l’album sur le très bigarré équipage de La Flêche, vaisseau aux airs de B-Wing de Star-Wars. Les auteurs arrivent ainsi à lancer une piste d’intrigue politique de fond avant de se concentrer sur cet équipage dont les interactions vont constituer le cœur de l’album et son intérêt. Les personnages sont en effet très bien écrits et caractérisés et leurs dialogues marchent bien, contrairement à certains enchainements d’action qui nous montrent que malgré une envie évidente Silvio Camboni n’est pas encore tout à fait à l’aise avec le genre Space-op. Il en ressort un paradoxe: pour un duo connu pour le chatoiement et la finesse de leurs planches la partie graphique de Prima Spatia n’est clairement pas la plus grande qualité de ce tome un. Rien de grave jusqu’ici mais on sent une certaine hésitation entre un  projet adulte relativement technique et des habitudes cartoon qui font parfois tiquer.Art of Silvio Camboni | Prima Spatia

On ressort de cet album avec un réel plaisir de lecture dans un genre où les réussites ne sont pas si nombreuses au regard des tentatives (comme par exemple sur le projet de Tarquin UCC Dolores). On aime toujours les équipages de vaisseaux et les mondes complexes ; en la matière Filipi et Camboni nous en donnent pour notre argent. Reste à voir si le dessinateur parviendra à calibrer son style vers quelque chose de plus réaliste et efficace et comment l’interaction politique/chasse aux monstres va s’articuler mais pour le moment les étoiles sont plutôt bien alignées en donnant envie de lire la suite.

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Un putain de salopard #3: Guajeraï

La BD!
BD de Régis Loisel, Olivier Pont et François Lapierre (coul.)
Rue de sèvres (2022), 80p. 3/4 tomes parus.

Attention, spoilers pour les nouveaux arrivés sur la série!

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bsic journalismMerci aux éditions Rue de sèvres pour leur confiance.

Ouf! la relative déception du second tome n’était que passagère et bien liée au syndrome du second tome. Est-ce que Loisel a corrigé le tir sur la base des commentaires des lecteurs? On ne le saura jamais mais on revient sur Guajeraï (du nom du bled où vont atterrir Max et son Salopard de père) à une intrigue beaucoup plus classique, beaucoup plus linéaire et lisible qui se concentre sur deux lieux, faisant des filles des personnages secondaires. Enfin pas tout à fait puisque Baïa accompagnant plus ou moins Max qui reste bien au cœur de l’intrigue.

Un Putain De Salopard - Tome 3 - Un putain de salopard - Guajeraï - Régis  Loisel, Olivier Pont, François Lapierre - cartonné - Achat Livre ou ebook |  fnacAlbum révélateur, on apprend à connaître le salaud sauvé in extrémis du combat final du tome deux et le scénario se fait un malin plaisir à jouer avec notre scepticisme en nous mettant en miroir d’un max sans doute naïf mais pas au point de croire les salades de ce borgnes prêt à tout pour garder son trésor. Jusqu’à flinguer son « fils »? Chacun se fera sa propre idée dans le sillage de Max qu’on adore suivre en grand benêt. Régis Loisel a toujours eu l’art de créer des personnages justes, complexes, terriblement humains dans leurs failles. Et si les affaires des infirmières et de Corinne peuvent laisser un peu dubitatif quand à leur rôle dans l’histoire, le couple Max/Baïa, le flic au strabisme loisélien et « Maneta » le manchot marchent du tonnerre en nous plongeant dans la grande aventure amazonienne.

Laissant un peu le voile fantastique de côté pour dérouler de poilantes courses-poursuites urbaines en mobylette, les auteurs nous ravissent dans un grand spectacle plutôt inattendu qui rappelle clairement les pérégrinations de bébel à la grande époque. Les affreux des deux précédents tomes éliminés, l’histoire recentre son antagonisme sur ce père qui occupe le titre (qui restera dans l’histoire de la BD!) et que l’on imagine tout sauf sincère avec sa gueule pas tibulaire mais presque… sauf que… est-il bien ce putain de salopard? L’habit fait-il le moine? La mécanique de l’album tourne donc (outre les péripéties d’aventure tropicale) clairement sur ce doute existentiel de savoir à qui se fier et si la quête identitaire de Max a réellement touché au but. En dévorant les quatre-vingt pages à deux-mille à l’heure on chute sur un nouveau cliffhanger terrible qui remet une pièce dans la machine, a priori vers un dernier volume de conclusion. Loisel nous a habitué à prolonger sans crier gare ses séries mais il n’est pas du tout dit que le dessinateur le suive dans de  telles velléités. Aussi on a bon espoir de voir (bien) s’achever ce qui est ainsi confirmé comme une très bonne série.

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Les 5 terres #9

La BD!
 
BD de David Chauvel, Jerome Lereculey et collectif
Delcourt (2022), 56p., série en cours, 1 cycle achevé, 3 tomes parus sur le second cycle
Série prévue en 5×6 tomes.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Lorsque l’on referme cette mi-temps de la seconde saison des 5 Terres on peut voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. Le plein c’est le constat que le second épisode a marqué un surplace inutile qui a créé de l’inquiétude en empêchant le rythme de s’installer. Le vide c’est qu’hormis le potentiellement cataclysmique cliffhanger du texte final on reste dans de la petite histoire qui peine à faire des cahots mafieux du clan du Sistre un équivalent des Peaky Blinders…

Les 5 Terres tome 9 - "Ton Rire Intérieur" - Bubble BD, Comics et MangasCar après avoir fait une croix sur l’hypothèse d’intrigue politique à la Cour de Lys on a désormais compris que ce cycle visait à développer les arcanes des mafias du monde des singes, dans une variation du monde de Scorsese ou des films policiers. On accroche avec certains personnages comme le commissaire Shin que l’on lie volontiers avec les forfaits des clans. Beaucoup moins avec les amours blessées de Kéona au Château, qui font allègrement bailler, et jusqu’à la chute de ce tome donc, on attendait plutôt la disparition définitive des archéologues à la recherche de leur Cité. Mais tout l’art des scénariste de cet immense projet c’est de tisser des liens pour plus tard. Au risque de se tirer une balle dans le pied en temporisant trop par peur de reproduire le cycle infernal si addictif du premier cycle.

Ce troisième tome permet donc de refermer certaines portes bien trop longtemps laissées entrouvertes (on ne sait pourquoi) et de solidifier la stature de certains personnages dont cette Alissa dont on a jusqu’ici le plus grand mal à faire notre héroïne. Heureusement les fils commencent à se relier autour du conflit mafieux avec un élargissement salutaire de l’univers de ce cycle qui donne beaucoup de possibilités dans les relations « politiques » du Sistre. On semble reprendre pied donc, encore loin du stress d’Angléon mais avec bien plus d’intérêt que la crainte dans laquelle le second opus nous avait laissé. Haut les cœurs, la passion n’est plus vraiment là mais rien n’est perdu, en un basculement la bande à Chauvel peut ramener soudain ces 5 Terres au niveau qu’elles ont quitté. Et cette mystérieuse Cité de Barkhane pourrait bien être ce basculement qui aura un peu trop tardé… suite en février prochain…

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