BD·La trouvaille du vendredi

Léna, le long voyage et les trois femmes…

BD de Pierre Christin et André Juillard
Dargaud (2006-2009), 54 p/album, 2 tomes parus.

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couv_57770Albums parus dans la collection « Long courrier« . Les couvertures aux couleurs chaudes, si elles mettent bien en avant le personnage principal et le trait de Juillard, restent assez classiques, assez ancienne école et pas forcément très attirantes. Vraie-fausse série commencée en 2006 par un one-shot « Le long voyage de Léna » suivi de façon inattendue trois ans plus tard par « Léna et les trois femmes« , Léna est plus un concept qu’une intrigue suivie et pourrait donner lieu à des suites.

Dans le premier tome Léna est une mystérieuse jeune femme parcourant l’Europe centrale pour une mission que l’on comprend être liée à de l’espionnage. A mesure qu’elle emprunte divers moyens de transports, découvre des pays silencieux, peu peuplés, l’on apprend ses motivations et ce qu’elle sait de sa mission. Il s’agit surtout d’un voyage initiatique destiné à faire un deuil introspectif.

lena1-planc_57770Plus tard on la retrouve en Australie où elle a tenté de refaire sa vie sans pourtant pouvoir s’extraire de sa mélancolie. Là elle est contactée par son recruteur du Quai d’Orsay qui lui demande d’accomplir une nouvelle mission pour contrer le terrorisme djihadiste.

Lorsque l’auteur des Phalanges de l’ordre noir et celui du Cahier bleu se retrouvent, cela donne une étonnante mixture d’espionnage contemplatif… Il est toujours singulier de voir deux auteurs chevronnés s’associer et parvenir à conserver ainsi leurs sensibilités et spécificités. Pierre Christin est un amateur d’espionnage, d’analyse fine de l’actualité, plus Le Carré que Jason Bourne. Dans ce diptyque il parvient à proposer à son acolyte une trame sérieuse, juillard-le-long-voyage-de-lc3a9na-planche-37-from-albumdocumentée, documentaire (des crédits photos des lieux « visités » sont indiqués en fin d’ouvrage) qui pourrait se rapprocher du traitement en voix off et pédagogue d’un Emmanuel Lepage. Si l’ensemble du récit est fortement teinté des pensées de Léna (peu de bulles donc), le deuxième volume est plus axé sur le principe d’infiltration d’une cellule djihadiste proche du traitement adopté sur la série récente Le Bureau des légendes. Chez Juillard la « Ligne claire » n’est pas que graphique, on est parfois proche du nouveau roman dans l’atmosphère décrite. L’illustrateur s’il est très précis sur ses décors, s’intéresse surtout aux personnages, à leurs regards, sous les commentaires mentaux de la narratrice. Beaucoup de choses passent dans les silences et les paysages observés.

Le Long voyage nous intéresse par les décors fascinants d’une Europe centrale disparue, sorte de voyage initiatique dans le temps dans lequel surgit subrepticement une action, un dialogue, avant le retour sur la route. La finalité du voyage ne nous est donnée que très tard, en sorte de prologue à un second volume plus scénarisé. Là Christin reprends la main en dressant un tableau actuel des pauvres hères, des paysans incultes manipulés par des Cheikh autoproclamés comme cet homme « vivant tantôt dans des hôtels de luxe londoniens tantôt dans une grotte afghanes« . Tout au long du récit (très féministe) ce sont de jeunes femmes qui sont utilisées par des hommes cultivés, possessifs qui utilisent la religion pour leurs fins politiques ou personnelles. juillard3Peu de caricature dans ce volume pourtant, aucun vieux libidineux fréquentant les prostituées comme Van Hamme a pu nous décrire son imam dans le cycle Chassé-croisé/20 secondes. Le scénariste veut coller au réel et y parvient. Si les planches des Trois femmes sont moins attrayantes que sur le Voyage c’est à cause de ces scènes d’intérieur parisien, intéressantes mais moins graphiques. L’ensemble des deux volumes, différents et complémentaires, forme un fascinant voyage, intellectuel, dans les rouages du monde de l’espionnage, fait de psychologie et survolé par ce fantôme qu’est Léna, sorte d’observateur démiurge de ses contemporains. Une sorte de pause dans le brouhaha de la BD blockbuster, emportée par le trait toujours aussi élégant d’André Juillard.

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BD·BD de la semaine·Jeunesse·Nouveau !

La divine amante

BD de Régis Hautière et Arnaud Poitevin
Rue de sèvres (2017), 54p.
Série Les spectaculaires, en cours, 2 tomes parus.

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Pour le travail d’édition je renvoie à ma critique du premier album.

La célèbre actrice Sarah Bernhardt, « la divine », est victime de menaces de mort de la part d’un mystérieux personnage déguisé en Mante religieuse. Aussitôt les Spectaculaires sont appelés à la rescousse pour protéger la divine amante

Lorsque le premier tome des Spectaculaires était sorti je reconnais avoir été un peu déçu par le scénario et un esprit gagesque un peu timide. Et bien rassurez-vous, une fois n’est pas coutume, le second est bien meilleur!

On assiste au même syndrome que pas mal de films de super-héros dont l’installation au cours du premier opus est souvent laborieuse par peur de trop en lâcher. Ici, outre la galerie de bras-cassés désormais connue et le systèmes de gags récurrents (la morve de Félix, les « absences » de Pipolet), on a une structure narrative bien plus solide même si  elle reste très classique: une équipée de suspects potentiels part en voyage vers un lieu retiré en Bretagne, spectaculairest2trainpermettant tout un tas de scènes truculentes autour de tel duo ou de telle situation. Les nombreux affrontements avec la Mante sont tous plus poilants les uns que les autres et on savoure d’avance les prochaines rigolades que l’on voit venir aussi loin que l’horizon breton. Les scènes de voyage en mode « carte du trajet » rehaussée de dialogues super-clichés permettent même de balancer quelques piques au snobisme parisien face à une province « reculée et très typique« … On sent des auteurs beaucoup plus inspirés lâcher la bride d’une histoire sur des railles mais qui fait son office. Toujours une petite frustration cependant à ne voir que si peu les morceaux de bravoure des saltimbanques, leur jeunes cheffe étant la véritable héroïne de l’histoire.

spectaculairest2belleille-chateauOn est désormais en terrain familier, comme avec les Vieux Fourneaux, on sait pourquoi on aime les Spectaculaires et on est servis. Clou du spectacle Hautière et Poitevin nous refont en bouquet final le Cluedo à leur sauce et on en redemande. Enfin, contrairement au premier album, La Divine amante me semble lisible par un public relativement jeune, disons 8-10 ans.

2259_p11.jpgNiveau dessin Poitevin est dans la lignée du premier volume avec des personnages totalement cartoon (j’adore le nez péninsulaire de Pipolet, la face de lune de Sarah Bernhardt qui rappelle De Capes et de crocs et les sourcils ronds de Felix), un design général très drôle (les costumes sont totalement ridicules) et des couleurs pastelles fort agréables. En outre on sent déjà l’idée de faire évoluer ses personnages et leur aspect, ce qui serait une très bonne idée pour la suite.

Pour conclure, si j’étais un peu sur ma fin à la clôture du premier, ce second volume d’une série à lire en famille ma fortement remotivé et fait passer une bonne tranche de rigolade. En reprendre-vous avec moi?

 

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Moka.

Et l’avis de Moka (toujours elle) sur cet album.

BD·Nouveau !

Le loup blanc

BD de Julien Blondel, Robin Recht et Julien Tello
Glénat (2017), 64p. Série Elric: 3 volumes parus (sur 4)
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L’éditeur a fait un joli travail avec un cahier graphique décrivant le processus de création en fin d’album, une galerie d’illustrations d’Elric par différents auteurs et une préface désormais rituelle d’un des papes de la littérature geek (Neil Gaiman ce coup-ci). La couverture est bien plus réussie que sur le tome 2. L’indication du nombre de volumes sur le premier cycle (en quatrième de couverture) est louable.

Pas très fan des trucs de métalleux et gothiques je n’ai jamais lu leur bible, la saga de Michael Moorcock sur l’albinos et son épée buveuse d’âmes Stormbringer,  même si la réputation de cette œuvre m’intriguait, notamment dans le milieu rôliste (Julien Blondel a commencé comme auteur de jeux de rôle, comme le scénariste de Servitude…). En revanche la dark fantasy me plaît par son côté graphique, via l’univers de Frazetta principalement (qu’on retrouve chez Esad Ribic), Conan et le travail graphique d‘Alberto Varanda sur le jeu de rôle Bloodlust que je pratiquais quand j’étais plus jeune. En voyant arriver cette adaptation auréolée de la préface de l’auteur original et d’Alan Moore (sur le t2), étant grand admirateur du travail de Robin Recht et Jean Bastide je me suis laissé tenter.

planchea_309200Premier constat: c’est sombre, gothique, violent, barbare. Les trois volumes (sur les 4 du premier cycle) sont relativement différents. Le premier est clairement le plus impressionnant, par la puissance des planches portées par Bastide (qui n’officie malheureusement que comme coloriste sur les suivants), par la radicalité des scènes de sexe, de torture, de combat, par les pleines pages, le découpage, les décors, bref, on en prend plein la vue. L’œuvre et l’univers de Moorcock sont assumés sans aucune autocensure et c’est ce qui plait. Un univers païen, mélange du fruste minéral et de la flamboyance des architectures et des costumes orientaux. On retrouve le côté épique, foisonnant, gigantesque qu’Olivier Ledroit avait apporté aux premiers Chroniques de la Lune noire. Le second tome est en deçà, tant au niveau graphique que scénaristique. La quête d’Elric assisté d’élémentaires pour retrouver son impératrice Cymoril est assez linéaire. La violence reste présente (la scène du village est assez trash) ainsi que les démons. Mais le changement de dessinateur principal se ressent et le tout manque quelque peu d’inspiration.

elric20320104.jpgLe Loup blanc marque une certains pause dans la virulence de la série. Elric est exilé dans les jeunes royaumes avec sa seule arme-dieu. Il va entamer une amitié avec un prince-marchand et accepter la mission d’une princesse souhaitant se rendre dans un autre plan de réalité lié à Elric et à sa généalogie. Les explications sur le passé de Melniboné alimentent la narration générale mais le tout reste assez sage. Les décors hivernaux sont très beaux et maîtrisés, les rues et plans larges de la cité sont très détaillés et inspirant. Les costumes sont toujours aussi travaillés et l’on sent que l’équipe s’est régalée visuellement sur ces éléments de décors. Niveau graphique on reste dans l’école Lauffray et c’est plus qu’honnête, avec quelques fulgurances sur certaines pages. La perte de Bastide est indéniable mais le niveau est maintenu par une méthode de travail collectif expliqué dans les annexes très intéressantes. Elric fait partie des quelques rares séries à parvenir à maintenir une homogénéité graphique malgré la multiplication des dessinateurs (comme Avant la Quête) et c’est louable. Niveau intrigue on revient à de l’assez classique en héroïc-fantasy, l’ambiguïté du personnage, de son épée et de sa relation avec le démon Arioch ne survenant que sur les toutes dernières cases de ce troisième tome. On reste dans de la très bonne fantasy mais j’espère que le quatrième opus renouera avec la radicalité et la grandiloquence du premier.

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Comics·Nouveau !·Service Presse

Seven to Eternity

Comic de Rick Remender et Jerome Opena
Urban (2017), Ed US Image comics (2016)
1 vol paru/2

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Album au format classique Indies Urban, couverture attirante même si on a vu plus inspiré (Urban avait bossé sur Tokyo Ghost en présentant une couverture différente de l’édition américaine et une édition N&B, ici ils reprennent exactement la couve originale). Comme habituellement on a du contenu additionnel avec une postface très intéressants de Rick Remender qui parle du travail de création (comme sur Low et Tokyo), dix pages de croquis de Jerome Opena et 6 couvertures alternatives. Par contre on aurait aimé avoir les illustrations des fascicules originaux. Enfin, petit soucis sur l’étalonnage des couleurs d’impression, c’est un peu fade si l’on compare à la version numérique. Clairement Urban est un peu passé à coté niveau éditorial ce coup ci, ce qui est inhabituel. Peut-être la volonté de sortir très rapidement le bouquin (parution en février aux USA, en novembre en France). L’éditeur reproduit le même tarif à 10€ pour le premier volume que sur ses autres parutions Indies, c’est super intéressant et bon coup pour attirer le lecteur. Malin.

seventoeternity-187521-1.jpgJe crois que je me suis encore fait prendre dans les filets de Rick Remender moi… Attiré par la couverture assez réussie (surtout en édition N/B chez Urban) j’ai pris l’album pour une critique sur Iznéo (en numérique donc). Assez sceptique sur les premières pages du fait d’un style graphique et de colorisation assez interchangeable sur pas mal de comics « industriels » et d’un monde de type Fantasy, au bout de quelques chapitres j’ai commencé à entrer dans un univers vraiment très original, subtile, à la fois en matière de design et sur les  thématiques. Sur une trame classique (un tyran voit des rebels se liguer contre lui), l’apport de Remender est celui de l’intelligence: le grand méchant, le « Maître des murmures« , n’a aucune force autre que celle de proposer à ses congénères d’assouvir leurs désir intimes. Lorsque ceux-ci acceptent ils deviennent des « capteurs » pour ce « Roi fange » qui peut ainsi voir, entendre, sentir au travers de millions d’individus. Quel pouvoir! Seven to eternity parle donc de la soumission volontaire et de la liberté individuelle (thème déjà central sur Tokyo Ghost). L’ensemble de l’intrigue repose sur ce concept de proposition, de torture intérieure que les personnages s’infligent seuls et qu’ils sont seuls à pouvoir résoudre… Le thème de la famille (et du père absent/défaillant) reste également central, véritable obsession et fil rouge du scénariste sur tous ses albums, de même que le pouvoir dictatorial qui soumet par la terreur, la délation, l’asservissement aliénant.

img_2223-e1460161093363-600x910Il faut reconnaître que l’entrée en matière est ardue, l’histoire commençant par un long passage du journal du héros fourmillant de termes spécifiques à l’univers, puis enchaîne sur une situation déjà installée. L’univers visuel est très original, organique, poussiéreux, et mêle fantasy (la magie est partout, un peu comme dans Lanfeust) et technologie type post-apocalyptique (fusils, pièces mécaniques). Dès les premières pages le héros va mourir, les méchants gagnent avant que l’on ne sache sur quelle terre on a mis les pieds… Bref, on est perdu et il faut attendre la confrontation avec le Maître des murmures (tous les termes sont vraiment poétiques et évocateurs) et l’incroyable retournement de situation pour pleinement entrer dans l’univers et l’histoire. Le lecteur est souvent malmené chez Remender et Seven to eternity ne déroge pas à la règle. C’est touffu, rapide. Ce plein demande une concentration particulière sur les premières pages mais provoque un vrai sentiment de satisfaction esthétique et intellectuelle. Rapidement on sent que l’on n’a pas affaire qu’à une énième série fantastique.

005_seventoeternity03Graphiquement Jerôme Opena (qui a déjà travaillé avec Remender sur la série parodique Fear Agent et dont le style me fait de plus en plus penser au grand Travis Charest) produit une partition assez impressionnants et le travail de création d’univers est sidérant! La Fantasy est souvent assez feignants avec ses nains, elfes et autres mages vaguement nécromants. Ici les marqueurs sont totalement détournés dans un sens jamais vu. Le joueur de flûte est à ce titre tout à fait marquant, de même que les acolyte d’Adam Osidis, chacun dotés de pouvoirs très recherchés. L’inventivité est de chaque instant, les auteurs ayant essayé d’innover à chaque objet, chaque pouvoir (comme ces flèches-serpent ou ces « clous » portant une partie de l’âme et du pouvoir des défunts).

Dans Seven to eternity le lecteur est surpris. Les premières pages montrent ainsi la défaite terrible des héros, les suivantes celle du maître des murmures… Pendant ces aventures l’on rencontrera des poulpes volants, des hiboux magiciens ou des dinosaures géants portant un portail quantique dans la gueule… Finalement cet ouvrage me fait penser au récent Jupiter Legacy de Mark Millar, qui mine de rien a renouvelé le genre super-héroïque avec la même intelligence et le même engagement que le mythique Watchmen. Seven to eternity pourrait suivre la même voie pour le domaine de la fantasy.

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Un autre avis chez Merry et Kloë.

 

BD·BD de la semaine·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Retour à Belzagor

BD de Philippe Thirault et Laura Zuccheri,
adapté du roman « Les profondeurs de la terre » de Robert Silverberg
Les Humanoïdes associés (2017), 2 tomes parus.
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Les deux volumes ont été lus en version numérique, aucune information sur le travail d’édition/fabrication.

Sur Belzagor, après la décolonisation des exoplanètes survenue une vingtaine d’années plus tôt, la cohabitation se passe paisiblement entre humains et peuples autochtones intelligents, les Nildoror, sortes de pachydermes vaguement anthropomorphes et les Sulidoror, géants simiesques mutiques. L’ancien responsable colonial Gundersen reviens de son « exil » sur Terre et semble désireux de régler des comptes avec des évènements survenus dans sa jeunesse sur ce qu’on appelait alors Terre de Holman. Embauché par des ethnologues il va diriger une expédition secrète vers le sanctuaire sacré de la « Renaissance » qui va dévoiler des secrets enfouis sur cette planète très particulière.

album-page-large-32222Ce que l’on peut dire de ce double album c’est que le choix de communication de l’éditeur est celui du moindre risque. Qu’il s’agisse du titre, du type de dessins et jusqu’à la typo de couverture, tout semble pensé pour attirer les nombreux lecteurs de la série iconique de SF planétaire, Aldébaran et ses suites (de l’auteur Léo). L’on peut comprendre ce parti pris puisque de vraies similitudes existent entre ces deux univers et que les ouvrages de Léo ont plutôt bonne réputation. Personnellement je n’ai jamais accroché… et pourtant, je dois dire que Belzegor m’a pleinement happé et est pour moi l’une des meilleures séries BD de SF depuis quelques années!

Il faut dire que le matériau d’origine est riche et a inspiré pas mal d’auteurs depuis les années 70 (et notamment le Piège sur Zarkass de Yann et Cassegrain, là aussi adaptation, de l’auteur français de SF Stephan Wul cette fois et antérieur à l’ouvrage de Silverberg – j’avais moyennement aimé). Les thèmes de la décolonisation, de la découverte ethnologique des peuplades autochtones, du respect de l’autre, des03.jpg expériences mystiques ou encore de la communion avec la Nature, sont des thèmes classiques du Planet Opera (déjà dans le chef d’œuvre Dune). Ici les auteurs ont fait un remarquable travail préparatoire de développement crédible (visuellement et fonctionnellement) des créatures, flore et matériels du futur. Le design de Zuccheri parvient à éviter le ridicule que l’esthétique de la SF 70’s a pu parfois développer. La planète qui se dévoile à nos yeux est fascinante et réaliste, imaginative sans que l’on se contente de simples extrapolations de créatures terriennes. C’est un véritable plaisir que de découvrir une planète fonctionnelle et originale, comme l’avait été la visite sur Pandora à la sortie d’Avatar. Je constate années après années combien l’existence d’un univers hors-champ complexe et développé fait énormément à la réussite d’une BD. C’est le principal intérêt et la grande force de cette série de « SF ethnologique ».

Si la relation entre les deux ethnologues peut paraître un peu cliché (le couple en crise renouant les liens en expédition), l’ensemble retour_sur_belzagor_t1_id37221_3_45415_bigdes personnages est intéressant et le mystère du fonctionnement des indigènes dure tout au long des albums de façon très efficace. L’on progresse dans l’intrigue, lentement comme un voyage à dos d’éléphant, mais résolument, ce qui donne une vraie satisfaction de lecteur. Des bribes d’informations, parfois brutales, sont disséminées entre les aller-retours de l’histoire, ce qui maintient la tension. Dans une histoire linéaire (l’aboutissement connu est la cérémonie de la Renaissance) le dénouement est plus important que jamais. Ici les auteurs retombent sur leurs pieds… peut-être un peu rapidement, mais cela reste cohérent, intéressant, bien mené. L’éditeur mène une campagne de communication importante car il sait que cette série est de grande qualité. Elle aurait pu disposer d’un public encore plus large. Personnellement je suivrais ces deux auteurs qui sont une vraie découverte et notamment le cycle des épées de verre dont les quelques visuels que j’ai vu laissent entrevoir du très bon.

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Ce billet fait partie de la sélection  22528386_10214366222135333_4986145698353215442_nhébergé cette semaine chez Mille et une frasques!

 

BD de la semaine·Comics

Les rivages de l’espérance

Comic de Rick Remender et Greg Tocchini
Urban comics (2016-2017)/ Edition US Image (2015-2017)
Série LOW, 3 volumes parus. Volume 4 à paraître début 2018.

Ayant tenté la dernière série de Rick Remender sur le tard mais résolument conquis, je fais une séance de rattrapage à l’occasion de la sortie du volume 3 début  2017.

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Les éditions Urban produisent un travail remarquable en proposant l’intégralité des couvertures US, un résumé des épisodes précédents salutaire, des interviews et biographies des auteurs ainsi que quelques illustrations préparatoires. C’est très très complet, d’une maquette élégante et adaptée à chaque série. Le bouquin est au format américain en couverture mat avec la désormais traditionnelle tranche noire commune à tous les livres Urban (qui mériterait peut-être d’évoluer au moins dans les collections Indies…). Très classe.

Sur une terre à l’agonie, brûlée par son soleil devenu une géante rouge, l’humanité s’est réfugiée voici des millénaires au fond des océans, créant de nouvelles civilisations alors que des créatures mutantes apparaissaient.

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L’héroïne est une scientifique d’un optimisme débordant (l’exacte opposé du Grant MacKay de Black Science, l’autre série de Rick Remender) qui a repéré le retour possible d’une des sondes envoyées il y a longtemps dans l’espace à la recherche d’une planète habitable. Dans son odyssée vers la surface elle va se retrouver confrontée au destin tragique de sa propre famille. Dans les deux premiers volumes (très différents), Stel naviguait entre espoir et désespoir, voyant sa famille éclatée puis réunie mais subissant les années et l’éloignement. Dans le volume trois elle aboutit enfin à la surface et y découvre une terre encore plus hostile que les océans.

 

ob_e0496b_1819-low03-colorsLow est sans doute l’une des séries Urban dotée des couvertures les plus attrayantes. Coloriste incroyable utilisant des nuances très puissantes Greg Tocchini propose (comme souvent chez les illustrateurs américains) des mises en scènes qui ne donnent qu’une envie, celle de « plonger ». A l’intérieur le choc peut être rude et son style mérite de le digérer avec attention.

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L’illustrateur utilise des effets de loupe pouvant distordre les traits et ses dessins peuvent par moment paraître non finis (peut-être une mode, que l’on pourra trouver par exemple chez Bastien Vivès). Pourtant l’on ne peut pas dire qu’il abandonne ses arrière-plans tant ses cases fourmillent de détails (ce qui peut poser problème sur un format américain, asses compact). Sa maîtrise technique est pourtant impeccable et tant le design général qui a demandé un énorme travail de cohérence (inventer les civilisations qui existeront dans plusieurs millénaires!) que les corps des personnages, tout est in fine magnifique. C’est une histoire de goût et certains n’accrocheront pas, mais je vous assure que cela vaut la peine d’insister et de se plonger dans l’histoire shakespearienne de la famille Caine magnifiquement écrite par Rick Remender, l’un des scénaristes les plus intéressants du moment aux USA.

sjq0pqqk6qnugg1epnz6p2bluevzefnm-page15-1200Ce drame joue au yoyo entre situations totalement désespérée et immense espoir porté par une héroïne très attachante en mère protectrice. Les auteurs présentent une panoplie de vaisseaux sous-marins, d’armements empruntant vaguement à l’Asie (le scaphandre aux allures d’Ange est une grande réussite et presque un personnage à lui seul). Les sociétés isolées sous des dômes ont chacune suivi un chemin différent, de l’hédonisme antique à une organisation collective stalinienne ou des clans pirates décadents… Les humains ont développé une technologie de l’eau mais ne sont que de frêles créatures face aux léviathans qui peuplent les fonds des mers. L’art de la rupture est consommé chez le scénariste et chaque album a une unité spécifique, ne serait-ce que par le temps qui sépare l’intrigue de chaque volume. Les séquences d’action sont en outre très bien menées, avec une mention spéciale à l’évasion du tome 2, séquence d’action parmi les plus impressionnantes qu’il m’ait été donné de voir en BD (que l’on peut même rapprocher de l’acmé du genre à savoir Appleseed de Shirow).

low-splashpage-cropCette série (que l’on espère en durée courte pour ne pas diluer cette densité) est une équipée d’auteurs pas vraiment grand-public mais d’une grande intelligence. Une BD qui se mérite mais qui vous le rend bien, comme pour Tokyo Ghost que j’ai chroniqué il y a quelques temps.

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Ce billet fait partie de la sélection  22528386_10214366222135333_4986145698353215442_nhébergé cette semaine chez Noukette!

 

BD·Service Presse

Corto Maltese: La maison dorée de Samarkand

BD d’Hugo Pratt
Casterman (version couleur 2010)
Edition originale italienne NB 1980

cortomaltesenetb08Ce neuvième album de Corto Maltese l’emmène sur la piste du trésor de Cyrus et Alexandre, dans une quête mystique où il rencontrera moultes factions politiques et religieuses du début du XX° siècle ainsi que… son double Chevket!
Graphiquement Hugo Pratt à donné naissance à la fois à Tardi et Frank Miller, c’est dire son influence !
Le grand auteur nous emmène dans un récit pédagogique bourré de références historiques, littéraires et mythologiques et où la vraisemblance n’est pas la première préoccupation… car Corto est une BD érudite, intello dans le bon sens du terme en ce que Pratt sait associer l’exotisme à une certaine réflexion, notamment sur une époque fort guerrière et idéologique à laquelle le célèbre marin répond par un splendide détachement. On retrouve par moment l’onirisme de la série Guiseppe Bergman (réalisée avec Manara), notamment dans sa relation au lecteur et la rupture du quatrième mur. Une œuvre majeure, présentée ici dans sa version colorisée.

Critique publiée comme Super-lecteur sur le site Iznéo

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Fiche BDphile