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Homicide #1

Le Docu du Week-End

BD Philippe Squarzoni
Delcourt (2016-2019), série en cours, 4 volumes parus sur 5.

bsic journalismAlbum lu en numérique sur Iznéo.

badge numeriquecouv_279633Homicide propose la chronique d’une année de la brigade des homicides de la police municipale de la ville la plus violente des Etats-Unis. Adaptée d’un livre de David Simon qui a donné naissance à la mythique série TV The Wire (Sur Ecoute), la série de Philippe Squarzoni, spécialiste de BD documentaire, se mets à hauteur d’homme en nous livrant le quotidien de ces hommes, loin du show des films et séries policières. Quatre volumes sont parus (sur cinq prévus), chacun couvrant un ou deux mois d’activité de la brigade.

Dans les rues de Baltimore il y a en moyenne un meurtre deux jours sur trois. Pour résoudre ces meurtres la police municipale a deux brigades d’enquêteurs. Ainsi les affaires en cours s’accumulent avant que l’on ait le temps de les résoudre. Entre fonctionnement administratif, réalité des crimes et relations humaines, entrez dans le quotidien de ces policiers qui tâchent de confondre des criminels en se demandant pour qui, pour quoi…

J’avais été impressionné par la qualité documentaire de l’ouvrage Saison Brune que Philippe Squarzoni avait publié il y a quelques années à propos du réchauffement climatique, en adoptant le point du vue du novice. Ici la démarche est autre puisque l’on est sur l’adaptation d’un bouquin source qui n’envisage pas de récit de l’observateur mais agit plutôt comme la caméra d’un Depardon, captant froidement des scènes, des dialogues, des regards. Il y a bien une narration qui nous explique les dessous, des chiffres, mais toujours dans le sens didactique. N’ayant pas vu la série TV je ne savais pas à quoi m’attendre et ai été bluffé par l’intensité du récit, la profondeur des problématiques. Ce sont des tranches de vie qui nous sont ainsi montrées, entre différentes affaires dont on ne sait jamais la conclusion car elles ne se résolvent pas en quelques jours (ce premier tome couvre quelques semaines seulement de l’année 1988, année couverte par David Simon comme journaliste au sein de cette brigade). Mais très vite on nous explique qu’en raison de la profusion de crimes et des moyens limités certaines constantes doivent vite être intégrées par un enquêteur: premièrement que tout le monde ment pour différentes raisons, à différents degrés, ensuite que la plupart du temps les affaires sont réglées sur un coup de chance. La chance de tomber sur l’indice confondant, la chance d’un témoin qui craque, la chance d’un collègue qui fait bien son boulot… Les enquêtes ne tiennent qu’à des détails derrière une pression hiérarchique toute administrative: le maire, l’élu chargé de la sécurité, les différents échelons de la police et cette mise en concurrence des deux brigades.

On passe d’un enquêteur à l’autre, chacun avec un profile et des problématiques différentes. On est loin du manichéisme des films en effet, malgré la moustache et le costume de rigueur. Pas de salauds, pas d’enquêteur pourri, pas de méchant capitaine qui vous empêche de faire votre boulot. Juste des policiers qui s’efforcent de résoudre des meurtres qui n’en sont pas toujours, une réalité de la rue qui fait que 90% des crimes sont liés à des noirs pauvres habitant dans des cités… La réalité des Etats-Unis des années 80.

Visuellement c’est plus poussé que les précédents albums de Squarzoni que j’ai pu lire. On reste dans du dessin très contrasté, très encré, pas très détaillé au niveau des visages mais moins illustratif que Saison Brune. Toujours pas mon truc au niveau graphisme mais le dessin apporte au récit pur et fait le job. Surtout la mise en scène, homicide_2froide, découpée, avec de jolies mises en page par moment, nous donne très envie de continuer notre cheminement avec ces hommes dont on ne fait qu’effleurer la vie, les tourments, l’activité de fonctionnaires de police.

La grosse réputation de cet album et sa série ne sont donc pas du tout usurpés et je reconnais que si je m’attendais à un livre intéressant j’ai terminé l’album totalement accroché, cherchant le second que je n’ai pas encore sous la main et marqué par la force de l’immersion. Sans doute trop court, ce récit aurait mérité d’être rassemblé en un unique volume tant la césure est artificielle et casse la lecture. Totalement addictif, Homicide donne envie de se jeter sur The Wire, de lire l’ouvrage de Simon et tout documentaire vidéo sur la police américaine… Une claque qui aurait pris cinq Calvin avec un dessin plus artistique.

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Verax

Le Docu du Week-End

 

BD de Pratap Chaterjee et Khalil
Les arènes (2019), 240 p., one-shot. n&b.

bsic journalismMerci aux Arènes BD pour cette découverte.

Verax_HD_C1.jpgL’ouvrage est au format Comic, broché avec couverture à rabat. La très parlante illustration de couverture n’est pas du dessinateur intérieur. Les rabats comportent une courte bio des deux auteurs. Des documents pour prolonger auraient été appréciés, c’est un peu dommage pour un album traitant d’un sujet aussi brûlant.

En 2013 l’ancien analyste de la NSA Edward Snowden rend publiques des informations top-secret sur les pratiques des services de renseignement américains. Depuis 2006 l’organisation de hackers Wikileaks diffuse des informations en masse à destination des journaux. Entre temps le journaliste Pratap Chaterjee enquête sur les drones militaires et le complexe militaro-industriel qui relie tous ces scandales et les attaques contre les libertés publiques.

Résultat de recherche d'images pour "verax les arènes khalil"Cet album est important par le sujet qu’il présente et par son urgence. Abordant en deux-cent quarante pages de BD un ensemble de sujets complexes aux ramifications, il a le très grand mérite de remettre en perspective des enjeux et des incidences que seuls les férus d’actualité et les spécialistes conçoivent. En ce sens on peut parler d’ouvrage de vulgarisation. La forme est un peu déconcertante au départ. L’auteur, journaliste britannique d’investigation (il collabore au Guardian), militant dans des organismes de journalismes de défense des libertés publiques, commence l’ouvrage autour de ses recherches de reportages, difficiles à financer, montrant la précarité des journalistes indépendants et à demi-mots la pression des actionnaires et dirigeants des journaux, tiraillés en permanence entre la recherche de scoops et la défense d’intérêts du système. Lors de ses travaux  sur les assassinats par drones (où l’on parle de PTSD) il rencontre Julian Assange et l’équipe de Wikileaks, mais nous cite aussi divers acteurs de la diffusion des récents scandales mondiaux qui ont révélé les étroites relations entre gouvernements, grands groupes économiques, médias et complexe militaro-industriel. Ce dernier concept, spécifique aux États-Unis d’Amérique est essentiel pour comprendre le fonctionnement de ce pays et la tension permanente entre exigences démocratiques et demande de sécurité de la part de la population.

Résultat de recherche d'images pour "verax les arènes khalil"Je précise dès maintenant que j’ai inséré en fin de billet des liens vers trois films absolument liés à cet ouvrage et dont le visionnage est plus que recommandé pour donner vie à ce que vous apprendra rapidement Verax. On y saisit l’interinfluence paranoïaque d’un establishment politique qui, par semi-corruption (si ce n’est financière, au moins mentale) signe des chèques en blanc à une galaxie du renseignement et à des états-major qui se sont spécialisés dans le storytelling plus ou moins conscient et les prophéties autoréalisatrices. Après une enquête dure à suivre sur les drones et les « dommages collatéraux », au tiers de l’ouvrage commence l’affaire Snowden et le récit détaillée à la fois de la sortie de ces informations par des journalistes courageux et desréseaux des programmes de surveillance exhaustifs des États-Unis. Si Snowden, ce fier produit du nationalisme américain, issu d’une famille de droite pro-militariste, a choisi de parler en brisant sa vie et sa carrière c’est par-ce qu’il a acquis la certitude que le gouvernement avait mis sur écoute permanente la totalité de la population mondiale, au travers des réseaux informatiques. C’est tellement énorme que l’on crie vite au conspirationnisme. Et pourtant, cet album ne fait que reprendre les faits que les films cités ci-dessous vous décortiqueront et que la presse a documenté…

Résultat de recherche d'images pour "verax les arènes khalil"La dernière partie relie l’affaire des drones à la problématique globale, en illustrant le fait qu’en collectant de telles quantités de données le contre-terrorisme américain se retrouve incapable de les traiter, victime de ce que les bibliothécaires appellent le « bruit »: lorsque les perturbations atteignent un certain niveau vous devenez incapables de lire le résultat de ce que vous recherchez. Ayant dépensé des moyens considérables, ces dirigeants tombent alors dans un mécanisme psychologique évident: ils trouvent ce qu’ils veulent trouver. L’auteur ne le dit pas mais nous sommes là très précisément dans le fonctionnement des systèmes de surveillance paranoïaques des régimes totalitaires… Glaçant!

Si le dessin est correcte mais n’apporte aucune plus-value à cet ouvrage, la pertinence des liens que Praterjee tisse entre ces différents sujets vaut vraiment le détour pour faire le point sur dix ans de surveillance et de scandales que les uns et les autres avons vécu de façon éparse dans la presse. Un moyen de ne pas se résigner et de se rappeler la gravité des actes de ces dirigeants.

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Lire par ailleurs l’excellent billet d‘Usbek et Rica.

Pour prolonger au cinéma:

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***·BD·Mercredi BD·Rétro

Old Pa Anderson

BD du mercredi
BD de Hermann et Yves H.
Lombard-Signé (2016) -58 p., one-shot.
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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

mediathequeCet album marque la sixième collaboration de Hermann avec la collection Signé sur un scénario de son fils. Il coïncide avec la remise au dessinateur du Grand Prix d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre. J’aime le format des albums Signé dont le projet était à l’origine de proposer des auteurs reconnus sur un one-shot, une sorte de Hall of Fame de la BD. Lorsque l’on voit aujourd’hui la composition du catalogue, de plus en plus d’histoires se déclinent en plusieurs volumes et les auteurs avec trois, quatre ou cinq albums dans la collection ne sont désormais pas rares. Je trouve que cela pervertie l’objet de cette collection qui se voulait d’exception et c’est dommage. Les collaborations du duo Hermann notamment, qui semblent composer une sous-collection, me pose problème, avec un manque de sélection manifeste de l’éditeur (j’ai en souvenir le catastrophique Station 16)… Pour se recentrer sur cet album proprement dit, il est de bonne facture, avec une jolie couverture intéressante, la  bio et biblio habituelle des auteurs et une post-face de quatre pages reprenant des témoignages sur l’époque un rappel historique de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, croquis préparatoires et photos assez crues de lynchages.

Old pa est vieux et noir. Dans le sud des Etats-Unis cela laisse peu de possibilités. Lorsque sa femme décède il apprend que quelqu’un peut lui apporter des informations sur l’enlèvement de sa petite fille il y a des années, évènements qui a brisé sa vie. Il n’a plus rien à perdre et est bien décidé à se faire vengeance…

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Comme avec beaucoup d’auteurs se sa génération j’entretiens une relation de méfiance avec les albums de Hermann. Vieux routier de la BD avec une production phénoménale et un plaisir toujours manifeste de réaliser ses albums, le belge propose à la fois une maîtrise du récit et du découpage prodigieuse, une technique de colorisation indéniable, mais également une habitude à utiliser des couleurs et textures très sombres et de grosses lacunes techniques qui ne disparaîtrons certainement jamais. Un peu comme pour Yslaire, je reproche à ces autodidactes de ne pas travailler leur technique comparé à certains jeunes dont les progrès entre chaque album sont souvent impressionnants. Avec l’un comme l’autre les dessins de 1980 et ceux de 2019 n’ont pas bougé…. Quand à Yves H, je suis également réservé, ayant lu certains de leurs bons albums quand d’autres sont marqué de grandes faiblesses de récit.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Malgré cela j’ai toujours l’envie de lire un album de Hermann, notamment grâce à ses couvertures toujours réussies et qui sont de vrais appels à ouvrir l’album. Surtout car ses choix thématiques radicaux sur des sujets lourds et souvent très politiques me plaisent beaucoup. Le bonhomme rentre dans le tas, dit ce qu’il a à dire, dénonce sans détours et cela fait du bien. C’est tout cela qu’est Old Pa Anderson. Album lu rapidement, avec peu de textes et beaucoup de scènes nocturnes, il peut se comparer au film d’Arthur Penn La poursuite impitoyable, montrant le fonctionnement du Sud profond US avec des shériffs qui tentent de faire appliquer une loi bien lointaine pour une population bien attachée à ses traditions de lynchages et de racisme. Un petit soucis dans l’album repose (comme souvent chez Hermann) dans la difficulté de distinguer certains visages. Avec quelques aller-retours entre maintenant et le passé Yves H a l’intelligence d’utiliser ce flou dans sa construction, laissant parfois le doute sur l’époque visitée et le shériff concerné.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Histoire simple, linéaire, à l’aboutissement inéluctable et brutal, Old Pa Anderson est percutant par son propos, sa description sans détours d’une époque atroce, pas très ancienne, où les blancs disposaient de la vie des noirs de façon sans doute plus légère encore qu’au temps de l’esclavage où ceux-ci constituaient un bien matériel pour leur propriétaire. Le monde dépeint par les Hermann est toujours bien glauque, celui des bas-fonds de l’âme humaine où même entre gens de couleur on ne s’aide que contraint, on est lâche et soumis à de basses pulsions. La dernière odyssée d’Old Pa Anderson n’est finalement qu’une parenthèse dans la monotonie de ce Sud où le viol, le meurtre, le vol des noirs est la norme. Un album coup de poing dont le cahier final rappel que rien n’y est exagéré, comme un triste écho à l’actualité intérieure de l’Oncle Sam…

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le pouvoir des innocents, cycle 1

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BD Luc Brunschwig et Laurent Hirn
Delcourt (2011-2011992-2002), intégrale, 294 p.

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L’édition intégrale n’apporte rien de plus que les cinq albums qui la composent. Les parties sont séparées par une page de titre.

Cette série est une référence, d’abord de par son âge, Luc Brunschwig ayant été un des scénaristes phares des débuts de l’éditeur Delcourt dans les années quatre-vingt-dix, à l’époque des premiers albums d’un certain Lauffray ou autre Vatine par exemple… Datée graphiquement, de par des couleurs que l’on faisait à l’époque et un dessinateur à ses débuts (qui progresse à chaque tome), le volume critiqué ici est le premier des trois cycles qui viennent de se terminer et reste totalement novateur dans son sujet comme son traitement.

Dans une ville de New York en proie aux violences et en pleine campagne pour la mairie, une série de personnages très différents, de toutes les strates de la société, vont s’entrecroiser autour d’une machination pour le pouvoir. Entre mafia, politiciens véreux, journalistes et citoyens marqués par une vie difficile, Jessica Rupert, une visionnaire idéaliste, est convaincue que l’intelligence peut conquérir la mairie de New York et rendre aux innocents leur place dans cette société inégalitaire…

Il est toujours compliqué de lire une grande saga avec un dessinateur débutant. Le niveau d’exigence graphique atteint par les jeunes dessinateurs aujourd’hui est sans commune mesure avec une époque où la pression était moins forte, les éditeurs faisaient leur boulot de lancer des jeunes, leur laisser leur chance. Je ne vais pas ici parler du débat actuel autour de la surproduction et du statut des auteurs (pauvres) mais le contexte actuel de la BD fait étrangement échos au sujet comme à la période de publication du Pouvoir des Innocents. Comme dit plus haut, l’aspect graphique ne doit pas vous dissuader de vous lancer dans cette aventure toujours pertinente et ô combien ambitieuse. Laurent Hirn propose dès les premières planches une partition, si ce n’est très technique, très respectable et il atteindra progressivement, avec une amélioration des couleurs dès le premier cycle, un niveau très agréable dans les cycles suivants.

Résultat de recherche d'images pour "le pouvoir des innocents hirn"En outre l’exigence du scénario de Luc Brunschwig, très cinématographique et original dans ses cadrages et surtout ses enchaînements, ne le rend pas facile à transposer visuellement. Car outre des effets atypiques que l’on trouve parfois au cinéma (des eyefish ou des perspectives faussées), la particularité du scénario est d’enchevêtrer les récits de manière perturbante au début mais ô combien efficace et intellectuellement motivante. Que ce soient les principaux protagonistes (le sergent Logan, sa femme, Providence le boxeur,…) ou des personnages secondaires, une narration continue l’autre, que ce soit dans le texte ou visuellement. En somme l’auteur utilise (là encore) le décalage entre image et son utilisé au cinéma qui permet d’emmener le spectateur sur des interprétations faussées de ce qu’il voit ou à l’inverse induire des similitudes. Vous l’aurez compris, Le Pouvoir des innocents est un véritable film en BD et pourrait sans aucun doute être transposé à l’écran pratiquement sans retouche.

Résultat de recherche d'images pour "le pouvoir des innocents hirn"Les thématiques abordées sont multiples même si elles correspondent à des sujets que l’on traitait fin 80 en BD comme à l’écran. La guerre du Vietnam, le traumatisme incurable, les riches et les pauvres en Amérique, la communication médiatique manipulatoire, tels sont les focus de la BD. Mais dans son aspect multiple le scénario ne s’accroche jamais sur un élément, entrecroisant l’ensemble en une toile cohérente, selon le personnage au manettes du récit à tel moment. Ainsi, l’histoire de Logan prends des aspects de film militaire alors que celle de Providence a l’image d’un film carcéral. Et ainsi de suite. En solo ces intrigues auraient été juste intéressantes, mélangées elles créent une dynamique qui immerge le lecteur dans sa complexité. On pourra néanmoins regretter un côté mièvre un peu insistant dès qu’il s’agit de Jessica Rupert. Un univers de bons sentiments un peu appuyés, qui restent cohérents par contraste avec la dureté des vies de ces « innocents » mais agace un peu la lecture par son côté premier degré.

Au final, avec ses défauts graphiques comme scénaristiques, Le Pouvoir des innocents reste une BD touchante par l’implication de ses auteurs, par le travail visible de Laurent Hirn, par son engagement politique réel. Comme toute l’industrie culturelle la BD a tendance à freiner ce qui peut sortir du consensus du loisir. Des BD comme celles de Luc Brunschwig ou Wilfried Lupano nous rappellent que l’imaginaire, le thriller, ne sont jamais aussi intéressants que lorsqu’ils se rattachent au réel et abordent des thématiques d’actualité et investissent le champ politique. Cette BD est un hymne à l’utopie politique, à changer le monde, à renverser la table des injustices d’un capitalisme triomphant. Merci aux deux auteurs de nous proposer cette bouffée d’espoir.

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Luminary #1: Canicule

BD du mercredi
BD de Luc Brunschwig et Stephane Perger
Glénat (2019), 120 p., série en cours, 1 vol. paru. Annexes de 10 p.

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Avant de commencer cette critique je tiens à féliciter l’éditeur Glénat qui fait un boulot assez remarquable sur ses albums depuis quelques temps, avec par exemple la collection Conan l’exceptionnel Ramirez l’an dernier et donc cet album: alors que nous avons l’habitude, dans le monde de la BD, du marketing un peu facile sur des vrais-faux TT, les versions noir et blanc pas toujours sérieuses niveau tirage et des bonus maigrelets pour des prix de vente conséquents, l’éditeur grenoblois propose ici pour vingt euros un album de cent-vingt pages avec une superbe reliure et un cahier alliant entretien avec les auteurs et illustrations superbes. Ce que j’appelle une édition collector pour le prix classique vue la pagination. L’amateur de BD en a pour son argent et le sentiment d’être dorloté. Un album qui vous met dans des conditions optimales et qui mérite amplement un calvin éditeur!

A New-York, à l’été 1977 la canicule bat des records. Soudain une lumière aveuglante éclate. en arrivant sur zone les soldats découvre ce qui ressemble à une attaque nucléaire en plein cœur de Manhattan… Qu’ont à voir avec cette explosion Darby le bossu volontaire pour des expérimentations médicales avant-gardistes et Billy, le jeune noir qui semble communiquer avec les animaux? Alors que la haine raciale semble poussée par l’événement et la chaleur, des êtres aux pouvoirs inimaginables vont se révéler…

Résultat de recherche d'images pour "luminary perger"Luminary est presque une découverte totale pour moi. J’ai lu quelques séries de Luc Brunschwig qui est pour moi un scénariste de qualité, très régulier et dont la dimension politique me plait. En revanche je n’ai jamais lu la série de super-héros française Photonik, éditée par les éditions LUG dans les années quatre-vingt et ne connaissais pas le travail assez impressionnant de Stephane Perger. Et puisqu’il faut bien commencer par un côté, les dessins de l’illustrateurs, tout en couleur directe avec très légère retouche numérique à la marge sont un régal pour les yeux de la première à la dernière page. Et comme tout album peaufiné avec amour, les auteurs ont apporté un soin à l’ensemble du bouquin, d’un titre au design très original à la composition en chapitres, reprenant très clairement le format des comics US tout en restant dans la taille franco-belge. Dès la double page de titre on est jeté dans l’image, immense, immergente, explosive. Les auteurs prennent leur temps et c’est efficace pour nous conter cette origin story qui ne veut pas se presser (sans que cela soit ennuyeux). Car en conteur d’expérience, Brunschwig utilise a peu près la même structure en rétroplanning alterné que Bec sur son récent Crusaders mais avec une beaucoup plus grande efficacité. Si ce dernier perdait le lecteur dans son introduction par une trop grande opacité, ici le scénariste reste dans la simplicité, indiquant les bornes temporelles à chaque saut et suivant une structure finalement assez linéaire. Cela fonctionne très bien en nous donnant envie de comprendre tout le long comment ce bossu un peu débile a pu provoquer cette explosion d’énergie… De la même manière l’alternance avec l’histoire du gamin noir, sans être reliée jusqu’ici à notre héros, permet de doubler l’intrigue en maintenant le suspens. Des recettes simples mais toujours efficaces pour qui sait les manier.

Dans un schéma d’histoire de super-héros (peu originale donc), la mise en scène a une importance capitale et je dois dire que les planches sont bluffantes. Pourtant la technique d’aquarelle de Perger est peu évidente, comme le montre la série à succès Descender Dustin Nguyen ne parvient pas à préciser ses arrières plans et donne une impression trop brouillonne. Le dessinateur de Luminary arrive lui à être remarquablement proche d’un dessin classique de la BD, d’abord par son trait précis (les annexes nous montrent l’évolution d’une page du crayonné à la couleur) mais surtout car sa colorisation éclate, dans des tons chaleureux de jaunes ou de rose. La taille des cases permet sans doute cela, mais toujours est-il que la maîtrise graphique est impressionnante et justifie à elle seule la lecture de cet album.

Du reste pour qui aime les super-héros on a ici une histoire de sensibilité européenne, jouant de politique, parlant de la ségrégation et des mécanismes de manipulation des foules à côté de l’histoire typique des expériences clandestines gouvernementales avec savant fou à la manœuvre. Le surgissement de Luminary est puissant, réussi, son affrontement avec sa consœur magnifique et l’histoire du jeune noir touchante. Les auteurs sèment les graines pour une série qui pourra durer longtemps et dont les bases sont suffisamment solides pour nous entraîner dans des aventures fantastiques tout au long des années 2020. Un poil trop formaté pour être un chef d’oeuvre mais assurément un coup de cœur quand à la qualité irréprochable du travail de bout en bout de cet album.

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Cinq branches de coton noir

BD du mercredi
BD Yves Sente et Steve Cuzor
Air Libre (2018), 176 p. One shot.

couv_315505Air libre (Dupuis) fait partie des éditeurs aux petits oignons qui outre le fait de publier peu mais bon, fabriquent de très jolis one-shots à grosses paginations et maquette fort élégante (Nymphea noir c’est eux, mais aussi les premiers Lepage, Gibrat ou Qui a tué Wild Bill de Hermann!). Ici la couverture, si elle rend hommage aux magnifiques encrages de Steve Cuzor, ne m’avait pas du tout attrapé à sa sortie il y a un an. Jolie mais peu efficace. A l’intérieur le récit est découpé entre un prologue et plusieurs parties séparées par une page de garde ornée d’un médaillon magnifiquement illustré d’un portrait d’un des personnages. Comme je le reproche souvent dans les romans graphiques classieux en franco-belge (chez Air Libre donc, mais aussi chez Signé-Lombard par exemple), on n’a pas encore pris l’habitude des bonus de création, ce qui est bien dommage… Trois tirages limités ont été édités dont un en n&b.

A la veille du Débarquement trois soldats noirs américains se morfondent à faire le ménage dans une base anglaise. La ségrégation n’a pas encore permis aux afro-américains de participer aux combats… Pourtant il va bientôt leur être proposé une mission suicide: rapporter au pays une relique, le premier drapeau de l’Union que l’histoire a fait atterrir en Allemagne nazie…

Résultat de recherche d'images pour "cinq branches de coton noir"Cet album est assez impressionnant. Montrant deux auteurs inspirés et en pleine possession de leur talent, il nous embarque dans une odyssée comme seul le cinéma sait nous y transporter. Car c’est bien un film qu’a réalisé Yves Sente avec son acolyte Cuzor comme chef opérateur et directeur photo. On dit souvent que les meilleurs scénarios sont les plus simple, c’est le cas ici. Le pitch de départ donne ne ton en alliant Histoire nationale américaine, mythologie de la seconde guerre mondiale et drame de la ségrégation. L’humain, la morale, l’héroïsme et l’Histoire se confrontent dans ce trio de soldats incroyablement caractérisés, si bien qu’après seulement quelques cases ils nous sont déjà familiers et comme rarement dans les BD on craint pour leurs vies.

Le travail graphique de Steve Cuzor est sur ce plan remarquable. Avec une technique hachurée il détaille les visages de ses personnages de façon que l’on ne doute jamais, de près comme de loin de leur identité. On distingue vaguement l’influence morphologique de certains acteurs américains (Denzel Washington? Forrest Whitaker?…). Très lisibles, ses planches virent à mesure que le récit avance vers de plus en plus d’abstraction, comme pour nous montrer la sortie du monde des vivants lorsque ces héros s’enfoncent dans l’hiver ardennais pourchassés par les forces du Mal… C’est juste magnifique, probablement le plus beau travail de Cuzor jusqu’ici. Son dessin en noir et blanc est rehaussé d’aplats par le coloriste Meephe Versaevel avec un réel apport. Les lieux et les époques sont ainsi définie par la couleur monochrome et seule la dernière planche, tragique, revient dans la polychromie comme pour rejoindre le réel de l’Amérique contemporaine.

Résultat de recherche d'images pour "cinq branches de coton noir"L’on ne saurait dire si c’est le dessin ou le scénario qui impressionne le plus dans Cinq branches de coton noir. Avec son passé d’éditeur, Yves Sente parvient mine de rien à construire une bibliographie assez impressionnante par la qualité de ses histoires, du Comte Skarbek (avec Rosinski) aux très bonnes histoires de la reprise Blake et Mortimer. Ici il propose un travail à la fois sérieux, imprégné par des thématiques difficiles en même temps qu’épique, dans une transposition réussie des récits militaires que le cinéma a allègrement documenté. Le cœur de son histoire, du début à la fin, porte sur la situation des noirs américains. Depuis la partie au XVIII° siècle et l’apparition de ce premier drapeau à la place des soldats tout n’est qu’injustice. Image associéeSes héros ne se plaignent pas pour autant. Ils sont des battants, se donnant les moyens de leurs ambitions sans courber l’échine. L’enjeu de cette histoire extraordinaire est alors de savoir si l’héroïsme peut renverser le cours de l’histoire…

Portée par le souffle de l’épopée et de personnages puissants, Cinq branches de coton noir est un album presque parfait tant il allie (pour le trait comme pour le texte) technique et élégance, efficacité et expérimentation. Un magnifique album, une pièce de choix dans la collection déjà très joliment garnie d’Air Libre et assurément un livre que tout amateur de BD se doit de lire.

 

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Redbone

Le Docu du Week-End

 

BD Christian Staebler, Sonia Paoloni, Thibault Balahy
Steinkis (2019), 168 p., one shot.

bsic journalismMerci aux éditions Steinkis pour cette découverte.

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Ce gros volume fait l’objet d’une édition très soignée de Steinkis, avec papier épais, couverture reliée avec une belle couverture alléchante, interview de l’un des fondateurs du groupe, discographie exhaustive de Redbone, préface de la fille de Pat Vega et enfin une bibliographie. Pour être déraisonnable on aurait pu souhaiter un rappel historique de la lutte des native-americans pour mieux situer les événements relatés dans l’album mais sincèrement avec un tel contenu on peut dire que c’est du très bon boulot.

Redbone est le premier groupe de rock composé d’indiens d’Amérique et se revendiquant comme tel. C’est l’histoire de ce groupe, de la musique des années 60 et 70, de ses membres et de la lutte des indiens pour les droits civiques et la reconnaissance de leur culture qui est racontée dans ce livre.

Je n’avais jamais entendu parler de Redbone. Je connais un peu les grands moments de la lutte des indiens pour la défense de leur culture et la fin de l’oppression mais cet étrange album m’a permis de m’y intéresser plus avant en parvenant à mêler avec une étonnante souplesse la biographie familiale, l’histoire de la musique et l’histoire politique d’une Nation indienne opprimée depuis le XIX° siècle.

Résultat de recherche d'images pour "redbone balahy"Redbone ce sont d’abord les frères Pat et Lolly Vegas, indiens Hopis ayant grandi dans une réserve et familiers de la musique de par leur famille. Vivant la ségrégation dans leur chair lorsque Pat est envoyé comme nombre de ses congénères dans un orphelinat d’acculturation, ils choisissent très vite de tenter leur chance à Los Angeles, cité de tous les possibles où les groupes et les artistes naissent à chaque instant dans la foison de clubs qui existent alors. Leur histoire est pour beaucoup une success-story (ou du moins relatée comme telle) et c’est ce qui rend la lecture de la BD agréable. Fréquentant un milieu de musiciens, trouvant rapidement de très bons musiciens (dont on nous raconte aussi l’histoire, ils plaisent aux producteurs et arrivent très vite à sortir des disques, d’abord sous leurs noms puis après la formation de Redbone, après une rencontre décisive avec le jeune Jimmy Hendrix qui leur fait prendre conscience de l’importance d’assumer ses racines et de se battre pour l’égalité.

Résultat de recherche d'images pour "redbone histoire vraie d'un groupe de rock indien"Le groupe fréquente les plus grands, ayant pour producteur Robert Blackwell qui supervise Little Richards et Sam Cooke et faisant passer des auditions où ils doivent recaler un certain Jim Morrisson et ses comparses. Il y a sans doute un peu d’esbroufe de la part de Pat Vega lorsqu’il raconte l’anecdote à l’auteur de l’album, mais cela permet de nous replacer dans une période à la créativité incroyable. Enchaînant les disques sans discontinuer tout au long de la décennie 70 où ils font partie des groupes les plus réputés, se produisant devant la Reine d’Angleterre et trustant les charts dans plusieurs pays. Leur musique a été remise au goût du jour avec la bande originale du flm Marvel Les Gardiens de la Galaxie

La décennie 70 c’est aussi celle de la lutte pour les droits civiques et les actions de l’American Indian Movement (AIM), soutenu dès sa fondation par Redbone qui lui verse l’essentiel de ses premiers cachets. Après avoir dû se faire passer pour mexicains pendant leurs premières années, par peur des producteurs que le public blanc fuient leur musique, ils revendiquent fièrement leurs racines et participent aux actions Résultat de recherche d'images pour "redbone histoire vraie d'un groupe de rock indien"radicales de l’AIM comme l’occupation d’Alcatraz, celle de Wounded Knee (événement sur lequel ils firent une chanson qui sortit en Europe devant le refus des producteurs américains de cautionner un « appel au soulèvement ») où ils rencontrent des figures telles qu’Angela Davis.

Graphiquement l’album est assez simple, avec beaucoup de dialogues de visages dessinés, mais aussi quelques planches illustrant les événements historiques. J’ai beaucoup aimé les fausses couvertures de « Redbone comics » séparant le récit en parties, mais hormis cela, si le graphisme accompagne très bien la narration, ce n’est pas pour eux que l’on achètera l’ouvrage.

Très bonne surprise que ce Redbone, de celles qui nous font découvrir une histoire totalement ignorée, ouvrent notre horizon en sachant allier l’intime et des thématiques à la fois politiques et musicales. Ce que j’appelle un bon documentaire.

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