***·BD·Mercredi BD·Rétro

Old Pa Anderson

BD du mercredi
BD de Hermann et Yves H.
Lombard-Signé (2016) -58 p., one-shot.
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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

mediathequeCet album marque la sixième collaboration de Hermann avec la collection Signé sur un scénario de son fils. Il coïncide avec la remise au dessinateur du Grand Prix d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre. J’aime le format des albums Signé dont le projet était à l’origine de proposer des auteurs reconnus sur un one-shot, une sorte de Hall of Fame de la BD. Lorsque l’on voit aujourd’hui la composition du catalogue, de plus en plus d’histoires se déclinent en plusieurs volumes et les auteurs avec trois, quatre ou cinq albums dans la collection ne sont désormais pas rares. Je trouve que cela pervertie l’objet de cette collection qui se voulait d’exception et c’est dommage. Les collaborations du duo Hermann notamment, qui semblent composer une sous-collection, me pose problème, avec un manque de sélection manifeste de l’éditeur (j’ai en souvenir le catastrophique Station 16)… Pour se recentrer sur cet album proprement dit, il est de bonne facture, avec une jolie couverture intéressante, la  bio et biblio habituelle des auteurs et une post-face de quatre pages reprenant des témoignages sur l’époque un rappel historique de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, croquis préparatoires et photos assez crues de lynchages.

Old pa est vieux et noir. Dans le sud des Etats-Unis cela laisse peu de possibilités. Lorsque sa femme décède il apprend que quelqu’un peut lui apporter des informations sur l’enlèvement de sa petite fille il y a des années, évènements qui a brisé sa vie. Il n’a plus rien à perdre et est bien décidé à se faire vengeance…

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Comme avec beaucoup d’auteurs se sa génération j’entretiens une relation de méfiance avec les albums de Hermann. Vieux routier de la BD avec une production phénoménale et un plaisir toujours manifeste de réaliser ses albums, le belge propose à la fois une maîtrise du récit et du découpage prodigieuse, une technique de colorisation indéniable, mais également une habitude à utiliser des couleurs et textures très sombres et de grosses lacunes techniques qui ne disparaîtrons certainement jamais. Un peu comme pour Yslaire, je reproche à ces autodidactes de ne pas travailler leur technique comparé à certains jeunes dont les progrès entre chaque album sont souvent impressionnants. Avec l’un comme l’autre les dessins de 1980 et ceux de 2019 n’ont pas bougé…. Quand à Yves H, je suis également réservé, ayant lu certains de leurs bons albums quand d’autres sont marqué de grandes faiblesses de récit.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Malgré cela j’ai toujours l’envie de lire un album de Hermann, notamment grâce à ses couvertures toujours réussies et qui sont de vrais appels à ouvrir l’album. Surtout car ses choix thématiques radicaux sur des sujets lourds et souvent très politiques me plaisent beaucoup. Le bonhomme rentre dans le tas, dit ce qu’il a à dire, dénonce sans détours et cela fait du bien. C’est tout cela qu’est Old Pa Anderson. Album lu rapidement, avec peu de textes et beaucoup de scènes nocturnes, il peut se comparer au film d’Arthur Penn La poursuite impitoyable, montrant le fonctionnement du Sud profond US avec des shériffs qui tentent de faire appliquer une loi bien lointaine pour une population bien attachée à ses traditions de lynchages et de racisme. Un petit soucis dans l’album repose (comme souvent chez Hermann) dans la difficulté de distinguer certains visages. Avec quelques aller-retours entre maintenant et le passé Yves H a l’intelligence d’utiliser ce flou dans sa construction, laissant parfois le doute sur l’époque visitée et le shériff concerné.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Histoire simple, linéaire, à l’aboutissement inéluctable et brutal, Old Pa Anderson est percutant par son propos, sa description sans détours d’une époque atroce, pas très ancienne, où les blancs disposaient de la vie des noirs de façon sans doute plus légère encore qu’au temps de l’esclavage où ceux-ci constituaient un bien matériel pour leur propriétaire. Le monde dépeint par les Hermann est toujours bien glauque, celui des bas-fonds de l’âme humaine où même entre gens de couleur on ne s’aide que contraint, on est lâche et soumis à de basses pulsions. La dernière odyssée d’Old Pa Anderson n’est finalement qu’une parenthèse dans la monotonie de ce Sud où le viol, le meurtre, le vol des noirs est la norme. Un album coup de poing dont le cahier final rappel que rien n’y est exagéré, comme un triste écho à l’actualité intérieure de l’Oncle Sam…

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le pouvoir des innocents, cycle 1

La trouvaille+joaquim
BD Luc Brunschwig et Laurent Hirn
Delcourt (2011-2011992-2002), intégrale, 294 p.

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L’édition intégrale n’apporte rien de plus que les cinq albums qui la composent. Les parties sont séparées par une page de titre.

Cette série est une référence, d’abord de par son âge, Luc Brunschwig ayant été un des scénaristes phares des débuts de l’éditeur Delcourt dans les années quatre-vingt-dix, à l’époque des premiers albums d’un certain Lauffray ou autre Vatine par exemple… Datée graphiquement, de par des couleurs que l’on faisait à l’époque et un dessinateur à ses débuts (qui progresse à chaque tome), le volume critiqué ici est le premier des trois cycles qui viennent de se terminer et reste totalement novateur dans son sujet comme son traitement.

Dans une ville de New York en proie aux violences et en pleine campagne pour la mairie, une série de personnages très différents, de toutes les strates de la société, vont s’entrecroiser autour d’une machination pour le pouvoir. Entre mafia, politiciens véreux, journalistes et citoyens marqués par une vie difficile, Jessica Rupert, une visionnaire idéaliste, est convaincue que l’intelligence peut conquérir la mairie de New York et rendre aux innocents leur place dans cette société inégalitaire…

Il est toujours compliqué de lire une grande saga avec un dessinateur débutant. Le niveau d’exigence graphique atteint par les jeunes dessinateurs aujourd’hui est sans commune mesure avec une époque où la pression était moins forte, les éditeurs faisaient leur boulot de lancer des jeunes, leur laisser leur chance. Je ne vais pas ici parler du débat actuel autour de la surproduction et du statut des auteurs (pauvres) mais le contexte actuel de la BD fait étrangement échos au sujet comme à la période de publication du Pouvoir des Innocents. Comme dit plus haut, l’aspect graphique ne doit pas vous dissuader de vous lancer dans cette aventure toujours pertinente et ô combien ambitieuse. Laurent Hirn propose dès les premières planches une partition, si ce n’est très technique, très respectable et il atteindra progressivement, avec une amélioration des couleurs dès le premier cycle, un niveau très agréable dans les cycles suivants.

Résultat de recherche d'images pour "le pouvoir des innocents hirn"En outre l’exigence du scénario de Luc Brunschwig, très cinématographique et original dans ses cadrages et surtout ses enchaînements, ne le rend pas facile à transposer visuellement. Car outre des effets atypiques que l’on trouve parfois au cinéma (des eyefish ou des perspectives faussées), la particularité du scénario est d’enchevêtrer les récits de manière perturbante au début mais ô combien efficace et intellectuellement motivante. Que ce soient les principaux protagonistes (le sergent Logan, sa femme, Providence le boxeur,…) ou des personnages secondaires, une narration continue l’autre, que ce soit dans le texte ou visuellement. En somme l’auteur utilise (là encore) le décalage entre image et son utilisé au cinéma qui permet d’emmener le spectateur sur des interprétations faussées de ce qu’il voit ou à l’inverse induire des similitudes. Vous l’aurez compris, Le Pouvoir des innocents est un véritable film en BD et pourrait sans aucun doute être transposé à l’écran pratiquement sans retouche.

Résultat de recherche d'images pour "le pouvoir des innocents hirn"Les thématiques abordées sont multiples même si elles correspondent à des sujets que l’on traitait fin 80 en BD comme à l’écran. La guerre du Vietnam, le traumatisme incurable, les riches et les pauvres en Amérique, la communication médiatique manipulatoire, tels sont les focus de la BD. Mais dans son aspect multiple le scénario ne s’accroche jamais sur un élément, entrecroisant l’ensemble en une toile cohérente, selon le personnage au manettes du récit à tel moment. Ainsi, l’histoire de Logan prends des aspects de film militaire alors que celle de Providence a l’image d’un film carcéral. Et ainsi de suite. En solo ces intrigues auraient été juste intéressantes, mélangées elles créent une dynamique qui immerge le lecteur dans sa complexité. On pourra néanmoins regretter un côté mièvre un peu insistant dès qu’il s’agit de Jessica Rupert. Un univers de bons sentiments un peu appuyés, qui restent cohérents par contraste avec la dureté des vies de ces « innocents » mais agace un peu la lecture par son côté premier degré.

Au final, avec ses défauts graphiques comme scénaristiques, Le Pouvoir des innocents reste une BD touchante par l’implication de ses auteurs, par le travail visible de Laurent Hirn, par son engagement politique réel. Comme toute l’industrie culturelle la BD a tendance à freiner ce qui peut sortir du consensus du loisir. Des BD comme celles de Luc Brunschwig ou Wilfried Lupano nous rappellent que l’imaginaire, le thriller, ne sont jamais aussi intéressants que lorsqu’ils se rattachent au réel et abordent des thématiques d’actualité et investissent le champ politique. Cette BD est un hymne à l’utopie politique, à changer le monde, à renverser la table des injustices d’un capitalisme triomphant. Merci aux deux auteurs de nous proposer cette bouffée d’espoir.

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Luminary #1: Canicule

BD du mercredi
BD de Luc Brunschwig et Stephane Perger
Glénat (2019), 120 p., série en cours, 1 vol. paru. Annexes de 10 p.

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Avant de commencer cette critique je tiens à féliciter l’éditeur Glénat qui fait un boulot assez remarquable sur ses albums depuis quelques temps, avec par exemple la collection Conan l’exceptionnel Ramirez l’an dernier et donc cet album: alors que nous avons l’habitude, dans le monde de la BD, du marketing un peu facile sur des vrais-faux TT, les versions noir et blanc pas toujours sérieuses niveau tirage et des bonus maigrelets pour des prix de vente conséquents, l’éditeur grenoblois propose ici pour vingt euros un album de cent-vingt pages avec une superbe reliure et un cahier alliant entretien avec les auteurs et illustrations superbes. Ce que j’appelle une édition collector pour le prix classique vue la pagination. L’amateur de BD en a pour son argent et le sentiment d’être dorloté. Un album qui vous met dans des conditions optimales et qui mérite amplement un calvin éditeur!

A New-York, à l’été 1977 la canicule bat des records. Soudain une lumière aveuglante éclate. en arrivant sur zone les soldats découvre ce qui ressemble à une attaque nucléaire en plein cœur de Manhattan… Qu’ont à voir avec cette explosion Darby le bossu volontaire pour des expérimentations médicales avant-gardistes et Billy, le jeune noir qui semble communiquer avec les animaux? Alors que la haine raciale semble poussée par l’événement et la chaleur, des êtres aux pouvoirs inimaginables vont se révéler…

Résultat de recherche d'images pour "luminary perger"Luminary est presque une découverte totale pour moi. J’ai lu quelques séries de Luc Brunschwig qui est pour moi un scénariste de qualité, très régulier et dont la dimension politique me plait. En revanche je n’ai jamais lu la série de super-héros française Photonik, éditée par les éditions LUG dans les années quatre-vingt et ne connaissais pas le travail assez impressionnant de Stephane Perger. Et puisqu’il faut bien commencer par un côté, les dessins de l’illustrateurs, tout en couleur directe avec très légère retouche numérique à la marge sont un régal pour les yeux de la première à la dernière page. Et comme tout album peaufiné avec amour, les auteurs ont apporté un soin à l’ensemble du bouquin, d’un titre au design très original à la composition en chapitres, reprenant très clairement le format des comics US tout en restant dans la taille franco-belge. Dès la double page de titre on est jeté dans l’image, immense, immergente, explosive. Les auteurs prennent leur temps et c’est efficace pour nous conter cette origin story qui ne veut pas se presser (sans que cela soit ennuyeux). Car en conteur d’expérience, Brunschwig utilise a peu près la même structure en rétroplanning alterné que Bec sur son récent Crusaders mais avec une beaucoup plus grande efficacité. Si ce dernier perdait le lecteur dans son introduction par une trop grande opacité, ici le scénariste reste dans la simplicité, indiquant les bornes temporelles à chaque saut et suivant une structure finalement assez linéaire. Cela fonctionne très bien en nous donnant envie de comprendre tout le long comment ce bossu un peu débile a pu provoquer cette explosion d’énergie… De la même manière l’alternance avec l’histoire du gamin noir, sans être reliée jusqu’ici à notre héros, permet de doubler l’intrigue en maintenant le suspens. Des recettes simples mais toujours efficaces pour qui sait les manier.

Dans un schéma d’histoire de super-héros (peu originale donc), la mise en scène a une importance capitale et je dois dire que les planches sont bluffantes. Pourtant la technique d’aquarelle de Perger est peu évidente, comme le montre la série à succès Descender Dustin Nguyen ne parvient pas à préciser ses arrières plans et donne une impression trop brouillonne. Le dessinateur de Luminary arrive lui à être remarquablement proche d’un dessin classique de la BD, d’abord par son trait précis (les annexes nous montrent l’évolution d’une page du crayonné à la couleur) mais surtout car sa colorisation éclate, dans des tons chaleureux de jaunes ou de rose. La taille des cases permet sans doute cela, mais toujours est-il que la maîtrise graphique est impressionnante et justifie à elle seule la lecture de cet album.

Du reste pour qui aime les super-héros on a ici une histoire de sensibilité européenne, jouant de politique, parlant de la ségrégation et des mécanismes de manipulation des foules à côté de l’histoire typique des expériences clandestines gouvernementales avec savant fou à la manœuvre. Le surgissement de Luminary est puissant, réussi, son affrontement avec sa consœur magnifique et l’histoire du jeune noir touchante. Les auteurs sèment les graines pour une série qui pourra durer longtemps et dont les bases sont suffisamment solides pour nous entraîner dans des aventures fantastiques tout au long des années 2020. Un poil trop formaté pour être un chef d’oeuvre mais assurément un coup de cœur quand à la qualité irréprochable du travail de bout en bout de cet album.

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Cinq branches de coton noir

BD du mercredi
BD Yves Sente et Steve Cuzor
Air Libre (2018), 176 p. One shot.

couv_315505Air libre (Dupuis) fait partie des éditeurs aux petits oignons qui outre le fait de publier peu mais bon, fabriquent de très jolis one-shots à grosses paginations et maquette fort élégante (Nymphea noir c’est eux, mais aussi les premiers Lepage, Gibrat ou Qui a tué Wild Bill de Hermann!). Ici la couverture, si elle rend hommage aux magnifiques encrages de Steve Cuzor, ne m’avait pas du tout attrapé à sa sortie il y a un an. Jolie mais peu efficace. A l’intérieur le récit est découpé entre un prologue et plusieurs parties séparées par une page de garde ornée d’un médaillon magnifiquement illustré d’un portrait d’un des personnages. Comme je le reproche souvent dans les romans graphiques classieux en franco-belge (chez Air Libre donc, mais aussi chez Signé-Lombard par exemple), on n’a pas encore pris l’habitude des bonus de création, ce qui est bien dommage… Trois tirages limités ont été édités dont un en n&b.

A la veille du Débarquement trois soldats noirs américains se morfondent à faire le ménage dans une base anglaise. La ségrégation n’a pas encore permis aux afro-américains de participer aux combats… Pourtant il va bientôt leur être proposé une mission suicide: rapporter au pays une relique, le premier drapeau de l’Union que l’histoire a fait atterrir en Allemagne nazie…

Résultat de recherche d'images pour "cinq branches de coton noir"Cet album est assez impressionnant. Montrant deux auteurs inspirés et en pleine possession de leur talent, il nous embarque dans une odyssée comme seul le cinéma sait nous y transporter. Car c’est bien un film qu’a réalisé Yves Sente avec son acolyte Cuzor comme chef opérateur et directeur photo. On dit souvent que les meilleurs scénarios sont les plus simple, c’est le cas ici. Le pitch de départ donne ne ton en alliant Histoire nationale américaine, mythologie de la seconde guerre mondiale et drame de la ségrégation. L’humain, la morale, l’héroïsme et l’Histoire se confrontent dans ce trio de soldats incroyablement caractérisés, si bien qu’après seulement quelques cases ils nous sont déjà familiers et comme rarement dans les BD on craint pour leurs vies.

Le travail graphique de Steve Cuzor est sur ce plan remarquable. Avec une technique hachurée il détaille les visages de ses personnages de façon que l’on ne doute jamais, de près comme de loin de leur identité. On distingue vaguement l’influence morphologique de certains acteurs américains (Denzel Washington? Forrest Whitaker?…). Très lisibles, ses planches virent à mesure que le récit avance vers de plus en plus d’abstraction, comme pour nous montrer la sortie du monde des vivants lorsque ces héros s’enfoncent dans l’hiver ardennais pourchassés par les forces du Mal… C’est juste magnifique, probablement le plus beau travail de Cuzor jusqu’ici. Son dessin en noir et blanc est rehaussé d’aplats par le coloriste Meephe Versaevel avec un réel apport. Les lieux et les époques sont ainsi définie par la couleur monochrome et seule la dernière planche, tragique, revient dans la polychromie comme pour rejoindre le réel de l’Amérique contemporaine.

Résultat de recherche d'images pour "cinq branches de coton noir"L’on ne saurait dire si c’est le dessin ou le scénario qui impressionne le plus dans Cinq branches de coton noir. Avec son passé d’éditeur, Yves Sente parvient mine de rien à construire une bibliographie assez impressionnante par la qualité de ses histoires, du Comte Skarbek (avec Rosinski) aux très bonnes histoires de la reprise Blake et Mortimer. Ici il propose un travail à la fois sérieux, imprégné par des thématiques difficiles en même temps qu’épique, dans une transposition réussie des récits militaires que le cinéma a allègrement documenté. Le cœur de son histoire, du début à la fin, porte sur la situation des noirs américains. Depuis la partie au XVIII° siècle et l’apparition de ce premier drapeau à la place des soldats tout n’est qu’injustice. Image associéeSes héros ne se plaignent pas pour autant. Ils sont des battants, se donnant les moyens de leurs ambitions sans courber l’échine. L’enjeu de cette histoire extraordinaire est alors de savoir si l’héroïsme peut renverser le cours de l’histoire…

Portée par le souffle de l’épopée et de personnages puissants, Cinq branches de coton noir est un album presque parfait tant il allie (pour le trait comme pour le texte) technique et élégance, efficacité et expérimentation. Un magnifique album, une pièce de choix dans la collection déjà très joliment garnie d’Air Libre et assurément un livre que tout amateur de BD se doit de lire.

 

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***·BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

Redbone

Le Docu du Week-End

 

BD Christian Staebler, Sonia Paoloni, Thibault Balahy
Steinkis (2019), 168 p., one shot.

bsic journalismMerci aux éditions Steinkis pour cette découverte.

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Ce gros volume fait l’objet d’une édition très soignée de Steinkis, avec papier épais, couverture reliée avec une belle couverture alléchante, interview de l’un des fondateurs du groupe, discographie exhaustive de Redbone, préface de la fille de Pat Vega et enfin une bibliographie. Pour être déraisonnable on aurait pu souhaiter un rappel historique de la lutte des native-americans pour mieux situer les événements relatés dans l’album mais sincèrement avec un tel contenu on peut dire que c’est du très bon boulot.

Redbone est le premier groupe de rock composé d’indiens d’Amérique et se revendiquant comme tel. C’est l’histoire de ce groupe, de la musique des années 60 et 70, de ses membres et de la lutte des indiens pour les droits civiques et la reconnaissance de leur culture qui est racontée dans ce livre.

Je n’avais jamais entendu parler de Redbone. Je connais un peu les grands moments de la lutte des indiens pour la défense de leur culture et la fin de l’oppression mais cet étrange album m’a permis de m’y intéresser plus avant en parvenant à mêler avec une étonnante souplesse la biographie familiale, l’histoire de la musique et l’histoire politique d’une Nation indienne opprimée depuis le XIX° siècle.

Résultat de recherche d'images pour "redbone balahy"Redbone ce sont d’abord les frères Pat et Lolly Vegas, indiens Hopis ayant grandi dans une réserve et familiers de la musique de par leur famille. Vivant la ségrégation dans leur chair lorsque Pat est envoyé comme nombre de ses congénères dans un orphelinat d’acculturation, ils choisissent très vite de tenter leur chance à Los Angeles, cité de tous les possibles où les groupes et les artistes naissent à chaque instant dans la foison de clubs qui existent alors. Leur histoire est pour beaucoup une success-story (ou du moins relatée comme telle) et c’est ce qui rend la lecture de la BD agréable. Fréquentant un milieu de musiciens, trouvant rapidement de très bons musiciens (dont on nous raconte aussi l’histoire, ils plaisent aux producteurs et arrivent très vite à sortir des disques, d’abord sous leurs noms puis après la formation de Redbone, après une rencontre décisive avec le jeune Jimmy Hendrix qui leur fait prendre conscience de l’importance d’assumer ses racines et de se battre pour l’égalité.

Résultat de recherche d'images pour "redbone histoire vraie d'un groupe de rock indien"Le groupe fréquente les plus grands, ayant pour producteur Robert Blackwell qui supervise Little Richards et Sam Cooke et faisant passer des auditions où ils doivent recaler un certain Jim Morrisson et ses comparses. Il y a sans doute un peu d’esbroufe de la part de Pat Vega lorsqu’il raconte l’anecdote à l’auteur de l’album, mais cela permet de nous replacer dans une période à la créativité incroyable. Enchaînant les disques sans discontinuer tout au long de la décennie 70 où ils font partie des groupes les plus réputés, se produisant devant la Reine d’Angleterre et trustant les charts dans plusieurs pays. Leur musique a été remise au goût du jour avec la bande originale du flm Marvel Les Gardiens de la Galaxie

La décennie 70 c’est aussi celle de la lutte pour les droits civiques et les actions de l’American Indian Movement (AIM), soutenu dès sa fondation par Redbone qui lui verse l’essentiel de ses premiers cachets. Après avoir dû se faire passer pour mexicains pendant leurs premières années, par peur des producteurs que le public blanc fuient leur musique, ils revendiquent fièrement leurs racines et participent aux actions Résultat de recherche d'images pour "redbone histoire vraie d'un groupe de rock indien"radicales de l’AIM comme l’occupation d’Alcatraz, celle de Wounded Knee (événement sur lequel ils firent une chanson qui sortit en Europe devant le refus des producteurs américains de cautionner un « appel au soulèvement ») où ils rencontrent des figures telles qu’Angela Davis.

Graphiquement l’album est assez simple, avec beaucoup de dialogues de visages dessinés, mais aussi quelques planches illustrant les événements historiques. J’ai beaucoup aimé les fausses couvertures de « Redbone comics » séparant le récit en parties, mais hormis cela, si le graphisme accompagne très bien la narration, ce n’est pas pour eux que l’on achètera l’ouvrage.

Très bonne surprise que ce Redbone, de celles qui nous font découvrir une histoire totalement ignorée, ouvrent notre horizon en sachant allier l’intime et des thématiques à la fois politiques et musicales. Ce que j’appelle un bon documentaire.

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*****·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi

Blue note

La trouvaille+joaquim
BD de Mathieu Mariolle et Mickaël Bourgoin
Dargaud (2013) 148 p. 2 vol et 1 intégrale, série finie.
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Concept très original, Blue note nous propose de suivre les destins croisés de deux personnages, un boxeur et un guitariste de Blues, dans les dernières heures de la Prohibition. Le premier album suit le boxeur, le second le musicien. Ils se croiseront à peine mais interagirons dans la même temporalité. On retrouve un peu l’idée de Vortex que j’avais chroniqué dans cette rubrique il y a quelques temps. A noter que pour une fois l’illustration de l’intégrale est moins belle que celles des deux albums originaux. En outre une édition de luxe n&b tirée à 260 ex chez Bruno Graff existe. Un peu chère mais les le boulot d’encrage de Mickaël Bourgoin peut justifier une petite folie sur cet album si vous le trouvez.

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"Blue note est une bd d’auteurs. Deux artistes inspirés par l’envie de nous faire vivre une ambiance, celle des nuits pluvieuses de la Prohibition, de ses clubs de jazz tenus par des Parrains et de ses match de boxe truqués. Ce qui saute aux yeux à l’ouverture de l’album ce sont les encrages de Mickaël Bourgoin, élément essentiel dans le visuel de ce projet (dès la page des crédits le dessinateur l’annonce). Pour sa deuxième série publiée le dessinateur a souhaité se lancer dans le grand bain, inspiré par Toppi et Breccia et on peut dire que la prise de risque s’est avérée pertinente tant l’ensemble respire la fumée, les atmosphères et livre quelques pleines pages absolument sublimes lorsqu’il s’agit d’illustrer la magie de la musique du personnage de guitariste virtuose R.J. A ce titre, il est dommage qu’une version grand format n&b n’ait pas été prévue par l’éditeur (hormis le tirage de tête en nombre limite et au coût élevé) tant ces planches auraient mérité plus de place.

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On écarquille donc les yeux sur la beauté de ces petites cases très minutieuses et prends le temps d’admirer les quelques pages où les auteurs prennent leur place. Le trait peut ressembler par moment à celui de Gary Gianni, avec cet effet plume d’oie doublant les traits et surtout ces volutes incroyable qui désintègrent par moment les dessins dans une inspiration vraiment atypique et magnifique. C’est tellement réussi que l’album paraît parfois trop sage et l’on imagine un Bourgoin jouant des cadres de cases avec des débordements volontaires… J’ai vraiment découvert un illustrateur de très grand talent qui propose quelque chose de neuf que je ne saurais rattacher à une école graphique. Il n’a pour le moment rien réalisé d’autre en BD mais je guette un prochain projet!

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin dargaud"L’intrigue (réalisée à quatre mains) aurait pu être basique, classique. Le simple fait de poser le contexte du dernier mois d’une époque bien connue permet de borner l’intrigue en densifiant la tension. L’histoire est celle de l’ambition, celle de RJ, guitariste d’exception à qui tout sourit ; celle de Jack, ancienne légende des rings contraint de reprendre les gants en fuyant la gloire. Deux destins croisés qui se croiseront effectivement tout au long de ce double album construit en miroir. La subtilité de l’imbrication des deux histoires est une vraie réussite car ce n’était pas évident d’en dire si peu tout en maintenant des révélations en deux temps tout au long du récit. Chaque album a son unité, son héros, qui rencontre brièvement l’autre, avant que tout se rejoigne en toute fin du second volume. C’est une histoire triste que l’on nous narre, celle de personnages mangés par la ville, par leur ambition et celle des autres. Des talents qui ne seront jamais réellement libres, soit car ils sont en avance sur leur époque soit car ils appartiennent au passé. C’est un peu trois périodes qui se rencontrent dans Blue note: celle d’un âge d’or d’avant la Prohibition, celle finissante de la Prohibition, la nouvelle ère ouverte par RJ.Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"

Les meilleures BD sont souvent celle que l’on n’attend pas, celles qui nous surprennent. Blue note en fait partie en réussissant incroyablement l’alliance du texte et de l’image, de personnages forts portés par des thèmes passionnants, iconiques (le musicien de blues noir, le boxeur irlandais) et une époque hautement visuelle et familière dans l’imaginaire collectif. C’est une très belle histoire, dure et inspirée que nous proposent Bourgoin et Mariolle, un blues à l’encre de nuit, une BD qui fait honneur à une bibliothèque et que l’on relit régulièrement.

Une interview des auteurs a été réalisée par le site Bdgest.

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****·Comics·East & West·Nouveau !

Black Magick #2: passé recomposé

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Comic de Greg Rucka et Nicola Scott
Glénat (2018) – Image (2015), 2 volumes parus, série en cours.
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Comme souvent  dans les éditions comics françaises après un premier tome bien chargé en bonus, la suite est pauvre, voir inexistante. Heureusement, le sérieux de suivi de maquette chez Glénat comics assure un bel album en couverture non pelliculée (j’aime bien) et une illustration de couverture intrigante et qui révèle la violence de l’album.

Les forces occultes se sont révélées à Rowan et ses amies sorcières et à mesure que son enquête de police progresse elle constate les pouvoirs inouïs de ces puissances. Que lui veulent-elles? Que recherche également l’Aira, ce groupe de chasseurs de sorcières dont les motivations ne semblent pas correspondre à ce qu’en sait Rowan? A mesure que chacun se révèle il viendra le temps pour notre héroïne d’assumer ses pouvoirs et son statut de sorcière…

Résultat de recherche d'images pour "black magick 2 scott"Ce qui m’a plu dans le premier volume de Black Magick c’est le traitement inhabituel, tout en douceur, l’intérêt des auteurs sur les personnages, leurs relations, plus que sur le background fantastique ou l’action. Bien sur il y a de l’action, également dans cette suite qui reprend le même schéma que l’album précédent. Bien sur il y a de la magie, qui monte en puissance cette fois-ci après la révélation à la fin du précédent. Contrairement à la mise en place du « Reveil » les différentes factions sont connues et commencent à se rencontrer. Le tome est axé sur la prise de contact entre l’Aira (que nous a fait découvrir le long récit fictif de fin du premier tome) et les deux sorcières. La structure enquête policière/confrontation magique/irruption de l’Aira reste inchangée. On monte seulement d’un cran dans la connaissance de l’intrigue et des protagonistes. Cet épisode semble marquer une rupture dans l’équilibre en place en début de série alors que les tensions avec son équipier augmentent et que l’héroïne découvre que les forces du mal ont des projets pour elle…

Sur le plan graphique, on continue de se régaler devant les dessins de Nicola Scott qui use à merveille de ses tons gris-sépia avec quelques irruptions numérique de couleurs pour des effets spéciaux de flammes ou de magie très élégants. La dessinatrice est aussi à l’aise dans les nombreuses scènes intimistes que dans les séquences d’action. L’esthétique générale « côte est » faite de pull-over confortables, de thé au coin du feu et de jolies maisons enneigées participe à l’ambiance ouatée de la série.Résultat de recherche d'images pour "black magick 2 scott"

Hormis les deux séquences introductives nous relatant l’initiation de Rowan aux vies passées  et la disparition de sa mère, on est dans la droite continuité du début de la série et il faudrait que le prochain tome passe la seconde vitesse pour entrer dans l’action, au risque de finir par lasser le lecteur. Mais pour l’instant la recette fonctionne dans un confort certain, comme l’épisode hebdomadaire de la série du moment où l’on retrouve avec plaisir des personnages attachants.

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