Comics·Rétro·East & West·*****

Batman: Amère victoire

image-30

couv_159093
Comic de Jeff Loeb et Tim Sale
Urban (2012) – DC (2000), 392p., série terminée.

L’édition chroniquée est la première version reliée chez Urban, après les quatre volumes SEMIC souples parus en 2002 juste après l’édition originale. Une version n&b « anniversaire 75 ans » est sortie en 2014 toujours chez Urban. Il s’agit de la suite directe de Un long Halloween, mythique album et Prix Eisner du meilleur album. L’édition comprend une préface de Tim Sale (malheureusement disparu l’an dernier…), un résumé du volume précédent, deux pages de croquis et l’épisode bonus « Un chevalier servant« . Édition correcte qui mérite surtout pour la qualité de fabrication des éditions Urban et l’histoire elle-même.

Il y a un an (lors des évènements relatés dans Un long Halloween) le tueur se faisant appeler Holliday a terrorisé Gotham. Lors de l’enquête le procureur Harvey Dent, défiguré par de l’acide, est devenu Double-face, un psychopathe schizophrène. Alors que Batman et le commissaire Gordon n’ont pas fait le deuil de leur amitié avec Dent, des crimes reprennent, ciblant cette fois la police de Gotham. Holliday est-il de retour?

image-10Batman - Amère victoire (Dark Victory) - BD, avis, informations, images,  albums - BDTheque.comQue vous découvriez les BD de Batman ou soyez novice en comics de super-héros, vous tenez une pépite. Lorsque j’ai commencé à lire du  Batman j’ai recherché les albums les plus faciles d’accès parmi les plus cités, la difficulté étant la subjectivité des fans pas toujours lucides sur l’accessibilité de leurs monuments. Et je peux vous dire que le diptyque de Loeb et Sale est un véritable miracle tant graphique que dans l’écriture, qui condense la substantifique moelle de l’univers gothique de Batman, de l’origin story fluide, en proposant le même plaisir à des nouveaux venus, aux spécialistes et aux amateurs d’indé. La seule réserve sera peut-être pour de jeunes lecteurs biberonnés aux dessins très techniques d’un Jorge Jimenez ou de Capullo, qui pourront tiquer sur l’ambiance rétro.

Amère victoire reprend les mêmes qualités que le volume précédent en les simplifiant dans une épure encore plus accessible. Sous la forme d’une enquête autour d’un serial killer qui reprend le même schéma narratif que les meurtres aux fêtes nationales du Long Halloween (ici concentrés sur des membres véreux du GCPD), les auteurs continuent subtilement d’introduire le personnage de Robin sur la fin de la série, en Batman (tome 1) - (Tim Sale / Jeph Loeb) - Super Héros [BDNET.COM]parallèle évident avec le deuil du jeune Bruce Wayne. Si le monde mafieux est toujours très présent (le récent film The Batman reprend à la fois la famille Falcone et le lien de Catwoman avec ces criminels), le découpage se veut moins complexe en atténuant un peu le formidable jeu des séquences simultanés et amputées qui instillaient brillamment le doute sur l’identité du tueur. Ici ce sont Harvey Dent, la nouvelle procureur et même Catwoman qui sont dans le viseur du lecteur…

Beaucoup plus technique qu’il n’en a l’air, le dessin de Tim Sale est mis en valeur par le format large du volume Urban où l’on profite des grandes cases (à ce titre, la grosse pagination ne doit pas vous effrayer, l’album se lit assez rapidement du fait d’un découpage aéré et de textes favorisant les ambiances), voir de doubles pages et où les très élégants aplats de couleurs font ressortir le travail de contrastes du dessinateur (agrémenté de quelques lavis sur des flashback). Avec un montage diablement cinématographique (Loeb a scénarisé un certain nombre de séries de super-héros et produit les séries Daredevil et Defender de Netflix) on plonge dans les bas-fonds, les bureaux éclairés de lames de stores et les gargouilles des sommets de Gotham avec un plaisir permanent.

Amère Victoire – Comics BatmanProposant autant de suspens que d’action, utilisant à l’envi le freakshow d’Arkham sans en faire le centre de l’histoire, Amère victoire offre une galerie de personnages aussi archétypaux que le nécessite la mythologie Batman, avec un joyau super: Catwoman, aussi pétillante que touchante malgré son absence d’une bonne partie de l’histoire (… pour cause d’aventures à Rome narrées dans le chef d’œuvre du même duo, Catwoman à Rome, tout juste réedité). L’art de Loeb est de prêter un style oral à chaque personnage, reconnaissable et que l’on a envie de retrouver. Et finalement la résolution du coupable deviens assez secondaire dans le projet tant il y a de prétendants et une atmosphère que l’on regrette dans les récents comics Batman. On pourra d’ailleurs des liens à travers les âges en trouvant des proximités avec le récent White Knight: Harley Quinn… dont les couleurs sont réalisées par le grand Dave Stewart… qui avait officié sur Catwoman à Rome. Les grande se retrouvent!

Chef d’œuvre parmi les chef d’œuvres, bien moins cité et bien meilleur que le Dark Knight de Miller, cet Amère Victoire est un classique à avoir impérativement bien au chaud dans sa bibliothèque.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

 

***·Comics·East & West

November #1: La fille sur le toit

Premier volume de 124 pages de la série écrite par Matt Fraction et dessinée par Elsa Charretier, avec Matt Hollingsworth aux couleurs. Parution le 01/06/2022 aux éditions Sarbacane.

Polar Givré

Un beau matin, alors qu’elle est occupée à gâcher sa vie, Dee est accostée par un homme à l’allure débonnaire, qui se présente comme étant un certain M. Mann.Ce dernier semble l’avoir préalablement observée et étudiée, et il a une proposition à lui faire. Contre une rémunération conséquente, Dee accepte de traduire un code secret puis d’en diffuser le résultat sur une radio à fréquence courte, et ce quotidiennement.

Bien que son quotidien ait de quoi s’améliorer, Dee ne saisit toutefois pas la balle au bond et reste vautrée dans ses vieilles addictions, jusqu’au jour où aucun code secret ne lui parvient….

De son côté, Kowalski, reléguée au centre d’appels du 911, fuit une vie de couple morose en enchaînant les heures sup’. Sa routine sera bousculée lors d’une nuit fatidique durant laquelle la ville va plonger dans le chaos. Quel rapport entre ces deux histoires ? Quels liens unissent ces deux parcours chaotiques ? Existe-t-il une conspiration pouvant donner sens à tout ça ?

Sur l’Etagère, on connaît Matt Fraction pour son travail chez Marvel (Fear Itself, Hawkeye, Iron Fist,) mais aussi en indépendant, comme Sex Criminals. Ici, l’auteur plonge dans le polar sombre et opte pour un récit choral, moyen idéal de brouiller les pistes tout en semant des indices ça et là. Comme dans tout polar qui souhaite se distinguer dans cette catégorie, le récit commence par un mystère, qui une fois détricoté mènera les personnages et les lecteurs à une conspiration qu’on devine déjà vaste et tentaculaire.

Néanmoins, il faut vous attendre à ce que le scénariste ne vous prenne pas par la main pour vous conduire jusqu’à sa conclusion. Il faudra rester attentif-ve, et parfois même revenir sur vos pages pour relire certains passages afin de reconstituer vous-même le puzzle. Certains éléments de mise en scène peuvent donc paraître opaques au premier abord, voire abscons, d’où le constat que ce premier volume est une lecture exigeante. La structure chorale renforce encore ce constat, avec plusieurs protagonistes féminines dont les destins vont se croiser de façon tragique ou inattendue.

Il faudra attendre le second tome, paru en novembre, pour pouvoir juger cette intrigue à tiroirs dans son ensemble.

***·BD·Nouveau !

Noir burlesque 2/2

La BD!
BD de Enrico Marini
Dargaud (2022), 122p., diptyque complet.

couv_457534

Le premier tome sorti tout pile un an avant m’avait envouté dans son atmosphère de film noir et cette suspension introductive qui nous laissera nous demander tout le long de la lecture comment finit cette histoire d’amour impossible… Et la première qualité de ce second et dernier(?) tome est sa couverture, remarquablement harmonieuse avec le premier et qui permet de constituer une magnifique affiche côte à Noir Burlesque T. 2 : Marini avec son art et son rêve - ActuaBDcôte. Dans le monde littéraire l’objet-livre importe et on peut dire que Dargaud et Marini ont peaufiné cette très belle édition qui aurait mérité un petit cahier graphique en note d’intention de l’auteur. L’édition collector Momie proposant quelques illustrations pour cinq euros de plus ne suffit pas à combler cette (petite) frustration. Un grand projet d’auteur mérite une grande édition. Celle-ci est juste très jolie.

Après une première moitié très ambiance qui posait les personnages nous voilà embarqué pour cent pages d’action aux dialogues enlevés comme sait les faire Enrico Marini. Cela a ses avantages et ses défauts avec toujours ma même remarque sur ces césures qui ne sont pas justifiées par le scénario mais par un choix éditorial, celle de déséquilibrer l’ensemble. Les planches sont toujours aussi belles. On sent que Marini s’est particulièrement appliqué, notamment sur sa femme fatale qui donne une indication sur une possible évolution réaliste du style de l’auteur, qui fait fort envie. Le scénario bâti autour d’un rocambolesque cambriolage fait la part belle aux personnages secondaires qui permettent une stature héroïque au beau bandit et un Noir Burlesque T. 2 : Marini avec son art et son rêve - ActuaBDcomique de situation autour des truands tous plus excentriques les uns que les autres. C’est une des réserves que je pointerais sur ce volume qui brise un peu l’atmosphère avec l’humour marinesque qui faisait déjà de son Batman une semi-comédie loin de la noirceur imaginée. De même pour l’action continue qui est certes fort plaisante (et montre encore une fois l’énorme facilité technique de l’italien) mais évacue le drame… jusqu’à une conclusion en semi-happy end qui iconifie les vecteurs de l’Amérique que sont la belle voiture et le Baseball.

C’est donc là en quelque sorte une part de l’identité artistique de Marini qu’on lui connait depuis ses débuts qui peut minorer la puissance (pourtant très grande) de ce diptyque: hormis son association avec Dufaux sur les Rapaces Enrico Marini a toujours cherché le grand spectacle d’action flirtant vers la comédie avec l’ADN de Philippe de Broca. Le premier tome sentait l’envie de Noir au travers de ce montage remarquablement inspiré. Le second développe le Burlesque classique là où on attendait du New Burlesque  sulfureux de la couverture. Il n’y a pas tromperie sur la marchandise mais selon ce que l’on aime chez Marini on savourera immensément ou as usual. En attendant avec impatience son prochain projet.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

**·***·****·East & West·Manga·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Lost Lad London #1 – Clevatess #2 – Fool night #3

esat-west

Salut les mangavores! On monte en qualité sur ce billet avec trois volumes sortis récemment: une déception sur la pourtant grosse com’ de Ki-oon sur Lost Lad London, un Clevatess confirme la qualité de son ouverture et un Fool Night qui confirme sur ce dernier volume de l’année qu’il est peut-être la série de 2022…

  • Lost Lad London #1 (Shinya/Ki-oon) – 2022 (2019), 224p., volume, 1/3 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

lost_lad_london_1_ki-oonLe maire de Londres a été assassiné dans le métro. Au mauvais endroit au mauvais moment, Al se retrouve avec le couteau du crime dans la poche et un des plus fins limiers de New Scotland Yard sur le dos. Mais le vieil inspecteur a du flair et ne sent pas de coupable dans ce jeune étudiant. Il décide de faire équipe avec ce qu’il faut bien appeler le principal suspect du meurtre…

Une fois n’est pas coutume, cette nouvelle série courts lancée par les très bons Ki-oon… m’a parue vraiment un ton en dessous de leurs habitudes. En annonçant une approche très européenne du fait du séjour de l’autrice en Angleterre l’éditeur semble justifier un dessin absolument minimaliste qui empêche selon moi de parler véritablement de BD, voir de manga. Le scénario et les personnages sont assez sympathique bien que l’on ne saisisse pas encore tout à fait l’intérêt de cet attelage entre un flic bourru dans le plâtre et un jeune adulte issu d’adoption. On lit donc l’album sans aucun soutien graphique et si l’on ne s’ennuie pas il faut avoir une vraie vibration soit pour les polar, soit pour le graphisme de l’autrice, pour trouver un intérêt de poursuivre sur la série. Pas mauvais mais manquant cruellement de quelque chose de plus, Lost Lad London est une surprise, mais pas dans le sens attendu…

note-calvin1note-calvin1


    • Clevatess #2 (Iwahara/Ki-oon) – 2022 (2020), 224p., 2/5 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

clevatess_2_ki_oonLe premier tome de cette nouvelle série de Dark-fantasy Ki-oon avait fait l’effet d’un électrochoc! Très curieux de voir ce que pouvait donner ce switch initial qui voit la toute puissance du Démon (dans un esprit qui rappelle Le dernier des dieux) j’avais été surpris à la fois par des dessins aux encrages magnifiques et par une rudesse inhabituelle. On reprend immédiatement après le premier opus qui avait laissé l’héroïne démembrée juste revenue à la vie par le sang maléfique du démon. S’ensuit une première partie de manga très énergique alors qu’Alicia tente d’éliminer les redoutables bandits. Cela nous donnera l’occasion de découvrir la détermination, les talents guerriers de cette championne mal en point mais aussi un artefact très puissant qu’elle devra conquérir en affrontant un démon ancien tapi au fond du lac. Totalement pris par le rythme on bascule ensuite dans des considérations stratégiques moins rythmées et qui, si elles permettent de développer l’univers (avec l’émergence d’un grand méchant très réussi), font un peu retomber la hype de lecture. Alors que le manga en est déjà à son cinquième tome au Japon on patientera en se disant que le passage du second volume est souvent synonyme de ralentissement et qu’avec une telle qualités moyenne basée sur un potentiel très riche on n’est pas du tout inquiet sur l’ambition de l’auteur de bâtir une mythologie et un récit fort en personnages et disruptif.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1


  • Fool night #3 (Yasuda/Glénat) – 2022 (2020), 208p., 3/5 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

fool_night_3_glenatEn assumant l’orientation Polar de la série, Katsumi Yasuda développe les différentes factions de cette société, entre la police bien décidée à éliminer le sanctiflore assassin, l’Institut de transfloraison lancé dans la récupération de ce spécimen unique grâce à une milice privée ou l’arrivée d’un nouveau venu dans ces militants anti-transfloraison… juste évoqués. Est-ce que l’auteur est en train de construire un projet au grand format en prenant le temps de poser son cadre? Toujours est-il que si le personnage de Yomiko (et le duo un peu gnan-gnan qu’elle formait avec Toshiro) est absent de ce volume pour cause d’hôpital suite à l’agression précédente, ce volume reste plein d’action et surtout de planche absolument à tomber dans son style aussi technique que minimaliste. On savoure chaque ombre et la minutie des détails pour un niveau de précision loin des canons de l’édition manga. La corolaire de cela c’est que la parution s’étire et qu’il faudra attendre le mois de mai pour connaitre la suite des aventures dramatiques de Toshiro. On serait proche du 5 Calvin si ce n’était la très surprenante arrivée du méchant qui sonne vraiment baclée, tellement que l’on revient en arrière pour s’assurer que l’on n’a pas loupé des pages. Vraiment étrange au regard de très grande maitrise générale de Yasuda depuis le début. Erreur de jeunesse sans doute qui n’obère en rien le statut de révélation de l’année manga pour ce Fool Night.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Saint-Elme #3: le porteur de mauvaises nouvelles

image-23
couv_454641
BD de Serge Lehman et Frederik Peeters
Delcourt (2022), 78p.,  série en cours, 3 tomes parus.

image-13Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance

Frank Sangaré est mal en point. Très. Laissé brulé et à l’article de la mort, le cadet des frangins enquêteurs tente de s’évader dans les tunnels de Saint-Elme alors que son ainé commence à suivre sa trace. Pendant ce temps le ménage se prépare dans la famille Sax…

Avec une sortie rapprochée de trois albums en deux ans on est totalement dans le rythme de série en mode bing-watching et la construction millimétrée de Serge Lehman colle parfaitement avec ce format: galerie de personnages hauts en couleur (ou en perversions), explosions de violence crue, sexe poisseux et dialogues percutants, on a tout ce qu’il faut pour rester addict aux mésaventures des frères Sangaré dans ce bas-fonds qu’est Saint-Elme. Utilisant savamment le hors-champ, les auteurs préparent l’arrivée du redoutable patriarche mafieux alors que le limier de la fratrie de détectives a enfin débarqué. Avec sa gueule sans pupille et son allure robotique, il ajoute une couche d’étrange alors que le scenario se positionne enfin sur le caractère anormal des évènements surnaturels auxquels on a assisté jusqu’ici.

Les deux premiers tomes nous avaient totalement conquis et s’il y a un peu moins de surprise sur ce troisième, plus linéaire, la maestria de Peeters et la force des personnages suffisent amplement à prolonger le plaisir sur cette série totalement inattendue et qui tranquillement est en train de se hisser au même niveau qu’un 5 Terres ou un Renaissance. Brillant et addictif!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Nouveau !·Service Presse

Automne en baie de Somme

Histoire complète en 64 pages, écrite par Philippe Pelaez et dessinée par Alexis Chabert. Parution le 25/05/22 chez Grand Angle.

Merci aux éditions Grand Angle pour leur confiance.

Moulin (très très très) Rouge

Un matin de 1896, la baie de Somme s’éveille dans le deuil et la souffrance. Alexandre de Breucq, capitaine d’industrie philanthrope et admiré de tous, est retrouvé mort à bord de sa goélette échouée, noyé dans son propre sang.

La police picarde étant un peu dépassée, c’est l’inspecteur Amaury Broyan que l’on envoie de Paris pour mener cette enquête. Le limier parisien, lui-même endeuillé et en quête de justice pour sa défunte fille, fait conduire le corps à Paris pour une autopsie, qui conclue très rapidement à un meurtre par empoisonnement.

Porté par cette évidence, et par le fait que la mort de De Breucq profite essentiellement à une personne, Broyan se rapproche de sa veuve, Marthe de Breucq, qui, son mari à peine inhumé, prend la tête de sa prospère entreprise. L’inspecteur mène son enquête tout en écumant les rues de Paris à la recherche du responsable de la mort de sa fille, et va vite apprendre que les apparences peuvent être trompeuses.

Après L’Ecluse, Bagnard de Guerre, Furioso, L’Enfer pour aube, le Bossu de Montfaucon, le prolifique Philippe Pelaez nous convie à de nouvelles aventures parisiennes et nous fait faire un saut dans le temps jusqu’à la Belle Epoque. Sur la base de fausses pistes et de faux-semblants, l’auteur nous prend par la main pour nous faire découvrir ce Paris en plein essor, dans lequel se côtoient modernité écrasante et traditions.

Sous sa plume élégante, le scénariste n’oublie pas son thème central, aidé en cela par des extraits explicites placés entre chacune des trois parties de l’album. Derrière l’enquête, derrière le meurtre, il y a la question prégnante du devenir de la Femme dans ce monde moderne qui ne cherche pas à la broyer comme le faisait l’ancien monde, mais plutôt à l’exploiter vicieusement et sans scrupule. Face à cette réalité thématique, l’auteur illustre différentes réactions féminines à cet asservissement du corps et de l’esprit.

En premier lieu, la fille de Broyan, qui est morte des suites d’une tentative d’avortement clandestin, après avoir été violée par le fils d’une famille de nantis parisiens. Première image de la victime sacrificielle, celle qui n’obtiendra jamais autre chose qu’une maigre réparation, par le biais de la condamnation d’une autre femme, une sage-femme qui ne souhaitait que l’aider. En second lieu, la veuve de Breucq, qui subit patiemment les outrages sexistes de ce monde d’hommes avant d’obtenir sa revanche brillamment en prenant la tête de l’entreprise. Il y a une troisième illustration du thème, une troisième voie à laquelle les femmes sont contraintes pour se dégager de l’étau sociétal, mais en dire davantage ferait de moi un méchant divulgâcheur !

Sur le plan graphique, Alexis Chabert met toute son énergie pour nous immerger dans le Paris de la Belle époque, et y parvient avec beaucoup de grâce. Encore une fois, Philippe Pelaez fait mouche cette année, mais jusqu’où ira-t-il ainsi ?? Très loin, on l’espère.

****·Manga·Nouveau !·Rapidos

Gannibal #7-10

esat-west

gannibal_t10_faceManga de Ninomiya Masaaki
Meian (2021) , 192p./volume, volume 10/13. Série terminée au Japon.

Sauvé in extremis par le prêtre, Daigo est plus déterminé que jamais à confronter « Lui », maintenant qu’il détient la marque de ses dents permettant de l’identifier. Alors que l’assaut final sur le clan Goto pour libérer les enfants commence, le nouveau chef de clan, Keisuke, doit louvoyer entre son amour pour la fille de Kano et sa fidélité au clan…

20220901_104750Grosse séquence rattrapage pour cette série qui, sortie assez confidentiellement chez un petit éditeur, créée par un nouveau venu dans le monde du manga, monte à chaque tome dans un succès d’estime qui commence à faire parler de lui. Et c’est mérité tant Ninomiya apparaît désormais comme un sacré maître dans la mise en scène manipulatoire. Il faudra compter sur lui dans les années à venir!

Alors qu’on approche de la fin les tomes 7 à 9 forment la fin d’une grosse séquence en engageant enfin résolument la grosse action attendue entre les forces de police et les Goto. Ainsi les trois tomes sont marqués par d’importantes phases d’action, fusillades et massacres bien gores, toujours décortiqués dans un montage atroce qui nous balance d’un personnage à un lieu ou un temps sans nous laisser de répit et toujours cette incertitude du qui/quand/où. Bien entendu les personnages que l’on croyait sécurisés ne le sont jamais vraiment et l’auteur se permet toujours l’introduction de nouveaux personnages, comme cette fliquette très coriace qui contre un temps les redoutables Goto, toujours aussi terrifiants dans leur négation de l’autorité de l’Etat. Cette approche de contestation brutale de tout ordre extérieur à leur propre clan les rend totalement imprévisibles, place une menace omniprésente et fait brillamment fonctionner le thriller.

20220901_104444Marquant ensuite une pause alors que l’intrigue est pratiquement conclue, l’auteur nous lance ensuite sur les derniers tomes de la série (à partir du tome 10 donc) dans un gros flashback sur l’origine du Mal et de la figure de Gin Goto dans sa jeunesse. Restant dans la même ambiance tortionnaire, Ninomiya change donc radicalement de cadre tout en créant des prolongements avec certains ancêtres des villageois ou des Goto qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à leurs descendants… On est un peu surpris de cet abandon des héros (… qui auront été finalement assez peu mis en avant par l’auteur qui les traite plus comme faire valoir de ses affreux) mais on marche à plein dans ces explications toujours cohérentes de cette tentaculaire histoire familiale. Il y a simplement à craindre que différentes intrigues secondaires soient un peu laissées sur le côté de la route d’ici la conclusion mais on frémit à la découverte de l’origine de « Lui » en attendant de voir comment le retour à l’époque principale va pouvoir malmener une dernière fois nos personnages, tant ces increvables Goto semblent impossibles à effacer de la surface de la terre…

A noter qu’alors que la série s’est terminée au Japon en début d’année, une série live est en cours de production au pays du soleil levant. Difficile d’imaginer qu’elle ne soit pas édulcorée (elle sera diffusée sur Disney plus…) mais attendons de voir. De là à rêver d’un film adapté par un David Fincher…

***·BD·Nouveau !·Rapidos

L’écluse

image-23
9782818978238_fiche
BD de Philippe Pelaez et Gilles Aris
Grand Angle (2022), 64p., one-shot.

image-13Merci aux éditions Grand Angle pour leur confiance

Quelque part dans la campagne française de 1960 dans le village de Douelles les sangs s’échauffent alors que les cadavres s’additionnent dans l’écluse du simplet Octave. Entre rumeurs anciennes, secrets gardés et violence macho, le calme provincial nécessite de fouiller très profond pour arrêter l’hémorragie. Mais les deux policiers débarqués de Cahors sont tenaces…

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH976/planchea_448157-00410.jpg?1660158741Philippe Pelaez aime parler des petites gens, de ce peuple où médiocrité et bassesse allie le cœur et la détermination. On aura plutôt la première partie sur ce one-shot qui s’inspire des polar provinciaux où l’étranger (la police) vient mettre le nez dans des secrets locaux et tente de se confronter aux traditions et lois rurales. L’histoire et la politique ne sont jamais loin chez l’auteur comme lorsque les forts en gueulent proclament la création d’une milice plus à même de protéger « nos filles » qu’une police vue comme exogène. Le schéma est classique mais vrai et efficace.

La maîtrise de la narration est comme toujours réelle chez Pelaez. Pourtant si l’on est tenu en haleine tout le long du récit on ne peut que constater la trop grande linéarité d’un déroulé qui insiste sans doute trop sur les salauds du coin en hésitant entre la chronique sociale noire et l’exercice de style type Nympheas noirs. Du coup on attend le coup d’éclat, le retournement de situation, qui arrive bien tardivement et brutalement, sans transition. Peut-être empêtré dans les fils de son plan, le scénariste expédie ainsi sa chute trop brutalement, tant et si bien qu’on se prend à relire plusieurs fois les dernières pages pour être sur de ne rien avoir raté.

La partie graphique, si elle est elle aussi assez propre techniquement ne porte que trop peu le récit par ses gueules décousues, presque cubistes, donnant l’impression que les deux compères ont peut-être trop appuyé le trait de ces gueux. Alors oui l’atmosphère est pesantes, étouffante, mais les hésitations entre plusieurs styles, tant de graphisme que de scénario font qu’on reste, en reposant l’ouvrage, un peu dubitatifs quand à ce que l’on vient de lire. Les amateurs d’atmosphère et de communautés villageoises vénéneuses pourront y trouver leur compte mais pour le grand public cet album rate un peu le coche. Rare chez Philippe Pelaez.

note-calvin1note-calvin1

****·BD

VilleVermine #3: Le tombeau du Géant

Troisième tome de la série écrite et dessinée par Julien Lambert. 92 pages, parution le 19/01/2022 aux éditions Sarbacane.

La cité a craqué

Jacques Peuplier vivrait surement mieux ailleurs, mais c’est à VilleVermine qu’il a élu domicile. Cet ours mal léché vit d’un don très particulier: il peut converser avec les objets, que nous autres humains pensons inanimés. Grâce à cette faculté, Jacques peut retrouver n’importe quel objet perdu, pour peu qu’on y mette le prix.

Dans les deux premiers tomes, Jacques Peuplier a eu affaire à une famille mafieuse et à leur fille en mal d’émancipation, une troupe d’enfants perdus et un scientifique fou qui voulait transformer les humains en monstres insectoïdes. Cette fois, l’enquêteur qui parle aux choses davantage qu’aux gens est sur une nouvelle affaire. Mandaté par Mlle Tassard, il doit retrouver le Fendeur, une arme ayant autrefois servi à abattre le géant qui terrorisait la ville. L’enquête va le mener dans les souterrains de la ville, où vit une communauté de parias vouant un culte au fleuve.

Parmi ces fleuvistes, Peuplier rencontre Sam, un autre géant qui a lui aussi un objet à retrouver. En fouillant, Jacques se rend compte que les fleuvistes cachent un important secret sur la traque du géant, et comme d’habitude, c’est à peu près à ce moment-là que les ennuis vont commencer…

Avec le premier diptyque, Julien Lambert, gagnant du concours Leblanc en 2014, nous avait séduit grâce un univers mêlant des influences pulp et fantastiques. Avec un héros tout aussi taciturne qu’attachant, l’auteur nous faisait vivre une aventure pleine de poésie, naïve tout en étant sombre à souhait.

L’essai est transformé avec ce troisième tome, qui, s’il prend ses distances avec les deux premiers, a néanmoins le mérite d’élargir la mythologie urbaine de VilleVermine sans changer de tonalité. L’album explore les travers de l’âme humaine, la violence des hommes et les non-dits qu’on s’impose pour la contenir, comme pour nous rapprocher encore davantage de son héros misanthrope.

Graphiquement, l’artiste nous donne à voir des pages grouillantes de détails, son trait matérialise très bien l’ambiance glauque de sa ville fictive, avec quelques petites incursions de clarté et de naïveté, comme lors du carnaval de la fête du Géant. Une telle maîtrise à la fois narrative et graphique, ça vaut bien quatre Calvin !

***·BD·Nouveau !·Service Presse

Movie Ghosts

Premier tome du diptyque écrit par Stephen Desberg et dessiné par Attila Futaki. 72 pages, parution le 27/04/2022 aux éditions Grand Angle.

bsic journalism

Merci aux éditions Grand Angle pour leur fidélité.

Les étoiles ne meurent jamais

Jerry Fifth est un détective privé qui écume les boulevards de Los Angeles. Depuis le temps, il connaît tous les sales petits secrets de ses habitants les plus fortunés, des divas d’Hollywood ou même des prostituées de Sunset Boulevard. Jerry Fifth gagne son pain en retrouvant des victimes, des bourreaux, des époux infidèles et des enfants illégitimes. La ville des stars lui a montré son vrai visage, mais ce n’est pas ce qui tourmente notre enquêteur.

Depuis aussi longtemps qu’il se souvienne, Jerry est parasité par des acouphènes, des sons qu’il ne parvient pas à étouffer. Lorsqu’il s’y penche de plus près, Jerry constate que ce ne sont pas de simples bruits parasites mais bien des voix, évanescentes et désincarnées, qui appellent à l’aide.

Malgré ce qu’il pourrait croire, le détective n’est pas fou: il entend bien des voix fantomatiques, celles d’anciennes stars décédées au faîte de leur gloire ou bien dans la déchéance, mais toujours avec des regrets et des secrets honteux. Alors qu’il explore ce don particulier, Jerry fait la rencontre des fantômes d’Hollywood auxquels il décide de venir en aide. Il va ainsi explorer le passé de Los Angeles et découvrir que ce qu’il savait déjà n’était que la partie émergée de l’iceberg…

Fantômes sur pellicule

Les lecteurs réguliers de polars connaissent bien la formule et ses éléments incontournables: son détective désabusé, sa ville tentaculaire, parfois corrompue mais toujours emplie de secrets, et sa voix-off aussi amère que sombre. Ajoutez-y une demoiselle en détresse et/ou une femme fatale, mélangez le tout et vous obtiendrez la recette consacrée du polar.

Stephen Desberg (IRS, Le Scorpion, Empire USA) se plie à l’exercice et semble bien connaître ses gammes. Son protagoniste Jerry Fifth se conforme en effet à l’archétype du détective solitaire et désabusé (sans le côté alcoolique), et Los Angeles représente le terrain idéal (voir sine qua none) de tout polar qui se respecte.

La cité des Anges y est représentée comme un personnage à part entière, fondée sur l’âge d’or d’Hollywood, l’auteur nous faisant traverser ses lieux emblématiques, du Sunset Boulevard à l’Observatoire Griffith. Les personnages qu’on y croise sont tantôt fascinants, tantôt inquiétants, et rappellent tous des figures archétypales de la ville, des acteurs, des magnats du cinéma, des malfrats…

L’intrigue prend néanmoins du temps à décoller, Jerry menant au cours de l’album deux enquêtes distinctes, ce qui peut créer un sentiment de césure à même de nuire à la globalité et au rythme. Alors que le pitch promet une rencontre entre Sixième Sens et Chinatown, l’aspect surnaturel n’est pas encore le point de mire du scénariste dans ce premier album, qui préfère se concentrer sur l’ambiance toute particulière du L.A. by night.

L’histoire d’amour que l’on voit naître dans les pages de ce tome 1 est bien pensée, mais, elle paraît quelque peu forcée et prétexte au regard du rythme et de la direction que semble prendre l’intrigue. L’idée d’une romance entre un être immatériel et un être de chair et de sang a déjà été explorée avec brio dans des films tels que Her ou Blade Runner 2049, et il faut avouer que la mise en image du lien entre Jerry et son love interest spectral n’a pas la même puissance que dans ces deux récits.

Sur le plan graphique, l’histoire de Stephen Desberg est magnifiquement servie par le dessin crépusculaire d‘Attila Futaki, que l’on avait déjà croisé l’an dernier dans le Tatoueur.

Sur ce premier tome, Movie Ghosts marque des points sur l’ambiance, mais doit encore se démarquer sur le second tome en prenant une direction plus originale et en explorant davantage l’aspect surnaturel de sa prémisse.