Manga·Nouveau !·Rapidos·****

Gannibal #7-10

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gannibal_t10_faceManga de Ninomiya Masaaki
Meian (2021) , 192p./volume, volume 10/13. Série terminée au Japon.

Sauvé in extremis par le prêtre, Daigo est plus déterminé que jamais à confronter « Lui », maintenant qu’il détient la marque de ses dents permettant de l’identifier. Alors que l’assaut final sur le clan Goto pour libérer les enfants commence, le nouveau chef de clan, Keisuke, doit louvoyer entre son amour pour la fille de Kano et sa fidélité au clan…

20220901_104750Grosse séquence rattrapage pour cette série qui, sortie assez confidentiellement chez un petit éditeur, créée par un nouveau venu dans le monde du manga, monte à chaque tome dans un succès d’estime qui commence à faire parler de lui. Et c’est mérité tant Ninomiya apparaît désormais comme un sacré maître dans la mise en scène manipulatoire. Il faudra compter sur lui dans les années à venir!

Alors qu’on approche de la fin les tomes 7 à 9 forment la fin d’une grosse séquence en engageant enfin résolument la grosse action attendue entre les forces de police et les Goto. Ainsi les trois tomes sont marqués par d’importantes phases d’action, fusillades et massacres bien gores, toujours décortiqués dans un montage atroce qui nous balance d’un personnage à un lieu ou un temps sans nous laisser de répit et toujours cette incertitude du qui/quand/où. Bien entendu les personnages que l’on croyait sécurisés ne le sont jamais vraiment et l’auteur se permet toujours l’introduction de nouveaux personnages, comme cette fliquette très coriace qui contre un temps les redoutables Goto, toujours aussi terrifiants dans leur négation de l’autorité de l’Etat. Cette approche de contestation brutale de tout ordre extérieur à leur propre clan les rend totalement imprévisibles, place une menace omniprésente et fait brillamment fonctionner le thriller.

20220901_104444Marquant ensuite une pause alors que l’intrigue est pratiquement conclue, l’auteur nous lance ensuite sur les derniers tomes de la série (à partir du tome 10 donc) dans un gros flashback sur l’origine du Mal et de la figure de Gin Goto dans sa jeunesse. Restant dans la même ambiance tortionnaire, Ninomiya change donc radicalement de cadre tout en créant des prolongements avec certains ancêtres des villageois ou des Goto qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à leurs descendants… On est un peu surpris de cet abandon des héros (… qui auront été finalement assez peu mis en avant par l’auteur qui les traite plus comme faire valoir de ses affreux) mais on marche à plein dans ces explications toujours cohérentes de cette tentaculaire histoire familiale. Il y a simplement à craindre que différentes intrigues secondaires soient un peu laissées sur le côté de la route d’ici la conclusion mais on frémit à la découverte de l’origine de « Lui » en attendant de voir comment le retour à l’époque principale va pouvoir malmener une dernière fois nos personnages, tant ces increvables Goto semblent impossibles à effacer de la surface de la terre…

A noter qu’alors que la série s’est terminée au Japon en début d’année, une série live est en cours de production au pays du soleil levant. Difficile d’imaginer qu’elle ne soit pas édulcorée (elle sera diffusée sur Disney plus…) mais attendons de voir. De là à rêver d’un film adapté par un David Fincher…

***·BD·Nouveau !·Rapidos

L’écluse

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BD de Philippe Pelaez et Gilles Aris
Grand Angle (2022), 64p., one-shot.

image-13Merci aux éditions Grand Angle pour leur confiance

Quelque part dans la campagne française de 1960 dans le village de Douelles les sangs s’échauffent alors que les cadavres s’additionnent dans l’écluse du simplet Octave. Entre rumeurs anciennes, secrets gardés et violence macho, le calme provincial nécessite de fouiller très profond pour arrêter l’hémorragie. Mais les deux policiers débarqués de Cahors sont tenaces…

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH976/planchea_448157-00410.jpg?1660158741Philippe Pelaez aime parler des petites gens, de ce peuple où médiocrité et bassesse allie le cœur et la détermination. On aura plutôt la première partie sur ce one-shot qui s’inspire des polar provinciaux où l’étranger (la police) vient mettre le nez dans des secrets locaux et tente de se confronter aux traditions et lois rurales. L’histoire et la politique ne sont jamais loin chez l’auteur comme lorsque les forts en gueulent proclament la création d’une milice plus à même de protéger « nos filles » qu’une police vue comme exogène. Le schéma est classique mais vrai et efficace.

La maîtrise de la narration est comme toujours réelle chez Pelaez. Pourtant si l’on est tenu en haleine tout le long du récit on ne peut que constater la trop grande linéarité d’un déroulé qui insiste sans doute trop sur les salauds du coin en hésitant entre la chronique sociale noire et l’exercice de style type Nympheas noirs. Du coup on attend le coup d’éclat, le retournement de situation, qui arrive bien tardivement et brutalement, sans transition. Peut-être empêtré dans les fils de son plan, le scénariste expédie ainsi sa chute trop brutalement, tant et si bien qu’on se prend à relire plusieurs fois les dernières pages pour être sur de ne rien avoir raté.

La partie graphique, si elle est elle aussi assez propre techniquement ne porte que trop peu le récit par ses gueules décousues, presque cubistes, donnant l’impression que les deux compères ont peut-être trop appuyé le trait de ces gueux. Alors oui l’atmosphère est pesantes, étouffante, mais les hésitations entre plusieurs styles, tant de graphisme que de scénario font qu’on reste, en reposant l’ouvrage, un peu dubitatifs quand à ce que l’on vient de lire. Les amateurs d’atmosphère et de communautés villageoises vénéneuses pourront y trouver leur compte mais pour le grand public cet album rate un peu le coche. Rare chez Philippe Pelaez.

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****·BD

VilleVermine #3: Le tombeau du Géant

Troisième tome de la série écrite et dessinée par Julien Lambert. 92 pages, parution le 19/01/2022 aux éditions Sarbacane.

La cité a craqué

Jacques Peuplier vivrait surement mieux ailleurs, mais c’est à VilleVermine qu’il a élu domicile. Cet ours mal léché vit d’un don très particulier: il peut converser avec les objets, que nous autres humains pensons inanimés. Grâce à cette faculté, Jacques peut retrouver n’importe quel objet perdu, pour peu qu’on y mette le prix.

Dans les deux premiers tomes, Jacques Peuplier a eu affaire à une famille mafieuse et à leur fille en mal d’émancipation, une troupe d’enfants perdus et un scientifique fou qui voulait transformer les humains en monstres insectoïdes. Cette fois, l’enquêteur qui parle aux choses davantage qu’aux gens est sur une nouvelle affaire. Mandaté par Mlle Tassard, il doit retrouver le Fendeur, une arme ayant autrefois servi à abattre le géant qui terrorisait la ville. L’enquête va le mener dans les souterrains de la ville, où vit une communauté de parias vouant un culte au fleuve.

Parmi ces fleuvistes, Peuplier rencontre Sam, un autre géant qui a lui aussi un objet à retrouver. En fouillant, Jacques se rend compte que les fleuvistes cachent un important secret sur la traque du géant, et comme d’habitude, c’est à peu près à ce moment-là que les ennuis vont commencer…

Avec le premier diptyque, Julien Lambert, gagnant du concours Leblanc en 2014, nous avait séduit grâce un univers mêlant des influences pulp et fantastiques. Avec un héros tout aussi taciturne qu’attachant, l’auteur nous faisait vivre une aventure pleine de poésie, naïve tout en étant sombre à souhait.

L’essai est transformé avec ce troisième tome, qui, s’il prend ses distances avec les deux premiers, a néanmoins le mérite d’élargir la mythologie urbaine de VilleVermine sans changer de tonalité. L’album explore les travers de l’âme humaine, la violence des hommes et les non-dits qu’on s’impose pour la contenir, comme pour nous rapprocher encore davantage de son héros misanthrope.

Graphiquement, l’artiste nous donne à voir des pages grouillantes de détails, son trait matérialise très bien l’ambiance glauque de sa ville fictive, avec quelques petites incursions de clarté et de naïveté, comme lors du carnaval de la fête du Géant. Une telle maîtrise à la fois narrative et graphique, ça vaut bien quatre Calvin !

***·BD·Nouveau !·Service Presse

Movie Ghosts

Premier tome du diptyque écrit par Stephen Desberg et dessiné par Attila Futaki. 72 pages, parution le 27/04/2022 aux éditions Grand Angle.

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Merci aux éditions Grand Angle pour leur fidélité.

Les étoiles ne meurent jamais

Jerry Fifth est un détective privé qui écume les boulevards de Los Angeles. Depuis le temps, il connaît tous les sales petits secrets de ses habitants les plus fortunés, des divas d’Hollywood ou même des prostituées de Sunset Boulevard. Jerry Fifth gagne son pain en retrouvant des victimes, des bourreaux, des époux infidèles et des enfants illégitimes. La ville des stars lui a montré son vrai visage, mais ce n’est pas ce qui tourmente notre enquêteur.

Depuis aussi longtemps qu’il se souvienne, Jerry est parasité par des acouphènes, des sons qu’il ne parvient pas à étouffer. Lorsqu’il s’y penche de plus près, Jerry constate que ce ne sont pas de simples bruits parasites mais bien des voix, évanescentes et désincarnées, qui appellent à l’aide.

Malgré ce qu’il pourrait croire, le détective n’est pas fou: il entend bien des voix fantomatiques, celles d’anciennes stars décédées au faîte de leur gloire ou bien dans la déchéance, mais toujours avec des regrets et des secrets honteux. Alors qu’il explore ce don particulier, Jerry fait la rencontre des fantômes d’Hollywood auxquels il décide de venir en aide. Il va ainsi explorer le passé de Los Angeles et découvrir que ce qu’il savait déjà n’était que la partie émergée de l’iceberg…

Fantômes sur pellicule

Les lecteurs réguliers de polars connaissent bien la formule et ses éléments incontournables: son détective désabusé, sa ville tentaculaire, parfois corrompue mais toujours emplie de secrets, et sa voix-off aussi amère que sombre. Ajoutez-y une demoiselle en détresse et/ou une femme fatale, mélangez le tout et vous obtiendrez la recette consacrée du polar.

Stephen Desberg (IRS, Le Scorpion, Empire USA) se plie à l’exercice et semble bien connaître ses gammes. Son protagoniste Jerry Fifth se conforme en effet à l’archétype du détective solitaire et désabusé (sans le côté alcoolique), et Los Angeles représente le terrain idéal (voir sine qua none) de tout polar qui se respecte.

La cité des Anges y est représentée comme un personnage à part entière, fondée sur l’âge d’or d’Hollywood, l’auteur nous faisant traverser ses lieux emblématiques, du Sunset Boulevard à l’Observatoire Griffith. Les personnages qu’on y croise sont tantôt fascinants, tantôt inquiétants, et rappellent tous des figures archétypales de la ville, des acteurs, des magnats du cinéma, des malfrats…

L’intrigue prend néanmoins du temps à décoller, Jerry menant au cours de l’album deux enquêtes distinctes, ce qui peut créer un sentiment de césure à même de nuire à la globalité et au rythme. Alors que le pitch promet une rencontre entre Sixième Sens et Chinatown, l’aspect surnaturel n’est pas encore le point de mire du scénariste dans ce premier album, qui préfère se concentrer sur l’ambiance toute particulière du L.A. by night.

L’histoire d’amour que l’on voit naître dans les pages de ce tome 1 est bien pensée, mais, elle paraît quelque peu forcée et prétexte au regard du rythme et de la direction que semble prendre l’intrigue. L’idée d’une romance entre un être immatériel et un être de chair et de sang a déjà été explorée avec brio dans des films tels que Her ou Blade Runner 2049, et il faut avouer que la mise en image du lien entre Jerry et son love interest spectral n’a pas la même puissance que dans ces deux récits.

Sur le plan graphique, l’histoire de Stephen Desberg est magnifiquement servie par le dessin crépusculaire d‘Attila Futaki, que l’on avait déjà croisé l’an dernier dans le Tatoueur.

Sur ce premier tome, Movie Ghosts marque des points sur l’ambiance, mais doit encore se démarquer sur le second tome en prenant une direction plus originale et en explorant davantage l’aspect surnaturel de sa prémisse.

**·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

The Last Detective

Histoire complète en 72 pages écrite par Claudio Alvarez et dessinée par Geraldo Borges. Parution en France le 02/03/2022 grâce aux éditions Drakoo.

Merci aux éditions Drakoo pour leur confiance.

Polar équatorial

New Amazonia n’est pas une utopie, loin de là. Corrompu jusqu’à l’os et gangrénée par le fléau de la drogue, ce district, dont l’économie est basée sur l’exploitation du vitrium, se regarde sombrer peu à peu dans le chaos et l’anarchie, sans qu’aucune mesure concrète ne soit prise.

Joe Santos le sait bien. Estropié depuis vingt ans, cet ancien flic de haut vol était partie prenante dans la lutte contre les cartels de la drogue, tirant d’abord, posant des questions ensuite. Résolu à neutraliser Black Joao, un insaisissable baron de la drogue qui a inondé les rues d’une nouvelle drogue de synthèse, Santos a pris tous les risques pour mener sa mission à bien.

Cette traque s’est soldée par la mort de sa coéquipière, Simone Madureira, lors d’une explosion accidentelle qui lui a aussi couté un bras. Accusé à tort, Joe fut disgracié, le forçant à un exil au fin fond de la jungle amazonienne avec son lapin Horace.

Vingt ans plus tard, la situation ne s’est pas arrangée. New Amazonia est toujours un cloaque corrompu, les drogues inondent toujours les rues, surtout le vitrium, dont l’effet principal est de rendre les gens beaux et attirants, au prix d’une mort atroce au bout de quelques jours.

La commissaires Madureira, qui pleure toujours sa sœur Simone, n’a pas d’autre choix: elle doit rappeler Joe Santos afin qu’il reprenne du service et traque le nouveau fournisseur de vitrium. Mais ce dernier, qui a régressé jusqu’à ne devenir qu’une ombre pathétique de l’homme qu’il était alors, sera bien difficile à convaincre.

Zizanie en Amazonie

Les auteurs de BD sud-américains sont suffisamment rares pour susciter la curiosité, comme c’était le cas avec Far South en 2020. Ici, le pitch promet un ambiance futuriste et quasi apocalyptique, à la Mad Max premier du nom, un limier désabusé à la Deckard de Blade Runner, le tout sur fond de lutte contre les cartels à la Sicario. Un clin d’œil à la couverture nous promet même un duo flic robot/flic humain à la Robocop, ce qui finit d’aiguiser l’intérêt pour cette histoire complète.

Malheureusement, il s’avère difficile pour les auteurs de dissimuler, sous cette pluie de références pop, la mollesse du récit, qui démarre certes sans ambages mais patine dans des poncifs assez éculés, qui fleurent de surcroît le premier degré. En effet, les eighties et nineties étant passées par là, tout héros aux allures d’ours mal léché qui n’est pas écrit avec un tant soit peu de recul ou d’autodérision s’embourbe fatalement dans le cliché, ce que ne manque pas de faire Monsieur Santos.

Bougon et récalcitrant, il ne gagne de dimension humaine et sympathique qu’au travers de la perte de Simone, qui n’apparaît cependant que sur une photo en page 1, puis sur une page de flash back un peu plus tard. Ce qui signifie que l’ancrage émotionnel du protagoniste ne se fait (grosso modo) que sur une page, soit 1/72e du scénario (soit 1.39%). Et je ne parle pas des dialogues, qui sont généralement assez pauvres, et que le directeur éditorial, Arleston, aurait, de son propre aveu, « rewrité » par souci d’adaptation…

Puisque l’on en est encore au personnage principal, il faut également aborder son évolution. Elle est certes palpable, puisque Santos affronte son passé et les échecs dont il porte encore les stigmates, ce qui est propice à une tension dramatique supplémentaire.

Le fait d’adjoindre un robot à un ancien flic solitaire qui ne supporte pas son infirmité et ses prothèses robotiques est en soi une bonne idée, mais l’aspect buddy cops movie suggéré par cette prémisse (très eighties encore une fois) n’est exploité qu’avec grande maladresse, puisque l’évolution de la relation entre Santos et son équipier robot est écrite de façon très déconcertante.

Pour citer un exemple concret, dans un premier temps, les interactions entre Santos et le robot se limitent à des insultes et des injonctions à la fermer de la part du policier bougon, qui semble détester les robots et n’avoir que faire d’un partenaire. Une scène plus tard, le robot se fait tirer dessus et…. Santos hurle, une expression d’horreur sur le visage, traitant de « salaud ! » l’auteur du coup de feu… Or, rien entre temps ne vient suggérer une évolution du positionnement du héros par rapport à sa partenaire, par exemple, le fait qu’elle lui rappelle celle qu’il a perdue autrefois.

Rassurez-vous, c’est la même chose du côté de l’antagoniste (Black Joao ? Je vous mets au défi de ne pas piaffer en disant ce nom à haute voix, on dirait un pseudonyme d’acteur de films pour adultes), qui malgré une tentative de twist final, n’a ni saveur, ni charisme, ni grand projet à mettre sur son CV.

Bref, on se trouve ici face à une intrigue plutôt plate qui enchaine les facilités d’écriture et qui semble éviter soigneusement d’étoffer ses personnages. Si Drakoo se lance dans le rachat de droits et l’importation de comics indé, il va falloir choisir avec plus de soin !

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***·BD·Littérature·Nouveau !·Service Presse

Cadres Noirs #1

La BD!

Premier tome de 72 pages d’une trilogie écrite par Pascal Bertho, d’après le roman de Pierre Lemaître. Dessins de Giuseppe Liotti, parution le 16/02/22 aux éditions Rue de Sèvres.

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Merci aux éditions Rue de sèvres pour leur confiance!

Prise d’autre âge

A première vue, Alain Delambre a tout d’un homme heureux. Cadre dans une entreprise, il gagne suffisamment bien sa vie pour offrir à sa famille un environnement prospère et éloigner les problèmes.

Toutefois, rien n’est vraiment acquis dans la vie et Alain l’apprend à ses dépens lorsqu’il est licencié. Commence alors une lente désocialisation, qui l’éloigne de l’emploi et précarise l’ensemble de la famille. Heureusement pour notre quinquagénaire, ses deux filles sont grandes et ont fini leurs études. Mais Alain, lui, ne parvient pas à retrouver de travail dans sa branche d’activité, et se voit contraint d’accepter des jobs précaires pour lesquels il est surqualifié.

Un jour, Alain voit passer une opportunité dans les petites annonces. Un job taillé pour lui, qui représente l’espoir d’une seconde chance. Galvanisé de nouveau, Alain se prépare comme jamais pour décrocher ce poste, mais il doit avant cela passer une série d’entretiens et de tests, dont certains s’avèrent illégaux.

Car la mission qu’on lui propose, c’est de simuler une prise d’otage parmi un groupe de cadres candidats, afin de déterminer les plus aptes à gérer les situations de crise et de pression extrême. Plutôt que de renoncer, Alain s’immerge complètement dans le rôle et s’endette même auprès d’une de ses filles pour pouvoir gérer la logistique de cette fausse prise d’otage. Mais quelque chose tourne mal, la situation vire au drame et des gens sont blessés. Pris pour un forcené, Alain est interpellé et placé en détention provisoire, dans l’attente de son jugement.

Quelle sombre vérité se cache derrière cette prise d’otage ? Comment Alain parviendra-t-il à assurer sa défense ?

Des fentes aux enfers

Publié en 2010, le roman de Pierre Lemaître a remporté un franc succès, notamment pour sa description sans concession de l’univers cynique des grandes entreprises, gangrénées par la cupidité et les techniques modernes de management. L’adaptation BD, assurée par Pascal Bertho et Giuseppe Liotti, prend le même

Cadres noirs - Tome 1 - Cadres noirs - Pascal Bertho, Pierre Lemaitre,  Giuseppe Lotti - cartonné, Livre tous les livres à la Fnac

chemin et dresse un portrait peu ragoutant du monde moderne du travail. A noter que l’histoire a été adaptée à la télé dans la série Dérapages (visible sur Arte et Netflix).

La fongibilité des employés, la recherche du profit et de la performance au détriment de l’éthique et du bien-être des individus, tout est mis en exergue pour expliquer la descente aux enfers d’Alain, travailleur qualifié typique auquel il est aisé de s’identifier.

Cependant, si l’intrigue est immersive et articulée autour de révélations amenées de façon cohérente, j’ai été quelque peu gêné par certains détails qui ont empêché une totale immersion. Je parle principalement de l’environnement carcéral, qui comprend des erreurs et/ou clichés non conformes à la réalité: les parloirs ne sont pas organisés comme dans l’album, il n’y a évidemment pas de réfectoire dans les prisons françaises, sans parler des liens avec le surveillant d’étage, les gradés, et le SPIP qui n’est même pas mentionné… J’espère que la suite sera mieux documentée, tant sur l’environnement pénitentiaire que sur la procédure judiciaire, car cela permettra d’apprécier encore mieux les méandres de cette intrigue policière ainsi que sa critique sociale.

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*·Comics·East & West

The Banks

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Histoire complète en 152 pages, écrite par Roxane Gay et dessinée par Ming Doyle pour TKO Studio. Parution en France chez Panini Comics le 25/08/2021

Family Business

Dans le Chicago des années 60, Clara fait la rencontre de Melvin Banks, un jeune homme charmeur immédiatement séduit par le charisme de la jeune femme. Mais le sympathique courtisant s’apercevra que Clara ne s’en laisse pas compter, ce qui ne fait qu’ajouter à sa détermination. Au fil du temps, Clara se laisse apprivoiser, mais finit par découvrir la vérité sur Melvin: c’est un cambrioleur, plutôt futé et doué de ses mains, qui ne volent qu’aux blancs et ne se laisse jamais guider par la cupidité.

Bientôt, Clara et Melvin forment un couple uni, ayant promis de ne jamais se mentir et de rester fidèles à leurs principes. Alors que naît leur fille Cora, Melvin et Clara poursuivent leur carrière criminelle, enchaînant les vols avec grâce et maîtrise, jusqu’au jour où Melvin se sacrifie lors d’un cambriolage qui tourne court. Après quelques mois de prison, le jeune Melvin retrouve les femmes de sa vie, et reprend le cours de sa chapardeuse existence.

Les années passent, Cora se marie et donne naissance à une fille, Celia, qui grandit en ignorant tout du business familial. Bien que toujours fidèle à son crédo, Melvin assume les risques du métiers lorsqu’il est contraint de travailler pour un baron de la drogue qui cherche à récupérer de la marchandise perdue. Un cambriolage raté plus tard, le voici redevable à l’un des pires criminels du coin, qui se venge de façon sanglante. Désormais veuve, Clara Banks doit utiliser tout son savoir faire pour poursuivre son mode de vie, avec sa fille Cora. Mais la petite-fille Celia, qui est devenue entre-temps une financière à succès, s’est éloignée d’eux pour suivre sa route. Lorsque Celia subit un revers professionnel, elle a l’idée de se venger en utilisant les compétences familiales, pour un coup juteux, mais aussi très dangereux, qui mettrait la famille à l’abri tout en rendant justice à Melvin.

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Repue depuis quelques années déjà grâce à son monopole sur l’adaptation des comics Marvel, Panini poursuit son exploration des catalogues indés, entamée auparavant par des éditeurs comme Urban, Glénat ou Delcourt.

TKO Studio est aux US, un éditeur dynamique et touche-à-tout, dont on a pu voir l’an dernier quelques titres de très bonne facture, comme Sara ou encore Sentient. Ici, TKO donne sa chance à Roxane Gay, auteure, essayiste éditorialiste américaine. Cette dernière optimise donc cette tribune pour mettre en exergue des thèmes sociétaux comme le racisme, le sexisme et le harcèlement au travail, en enveloppant le tout dans une intrigue criminelle.

Malheureusement, si le scénario en lui-même semble convenable, on note une faiblesse importante du côté des personnages, qui manquent d’épaisseur autant que de crédibilité. Cela commence par la motivation de Celia, qui, à la manière d’un Michael Corleone, commence l’histoire en étant éloignée autant que possible de sa famille criminelle, pour ensuite plonger elle-même dans le crime et prendre la tête des opérations. Or, si le futur parrain est doté d’une psychologie crédible et d’un parcours qui l’amène malgré lui à devenir un criminel, ici, la pauvre Celia échoue dans le crime de façon trop soudaine, à la suite d’une déception professionnelle que l’on a d’ailleurs du mal à justifier. Ce point de départ foireux laisse plus tard la place à la vengeance, mais de façon trop tardive, si bien que l’on a à ce stade ni attachement ni sympathie pour la cause familiale.

Certaines incongruités d’écriture et de mise en scène, comme par exemple la fâcheuse habitude qu’ont plusieurs personnages de penser à voix haute pour décrire leurs intentions de façon assez plate, finissent de nous sortir d’un récit qui se voulait pourtant immersif, comme la majorité des polars.

On tombe aussi assez facilement dans le fameux piège du show, don’t tell, notamment lorsqu’il s’agit des skills de la famille Banks. On comprend que ce sont de talentueux voleurs parce que la scénariste nous le dit, mais sans nécessairement le montrer: en introduction, on voit le couple Celia/Melvin rentrer sans grande difficulté dans une maison, ouvrir un coffre comme qui rigole, sans qu’aucun obstacle n’ait besoin d’être surmonté.

Prenez d’autres films de casse, comme L’affaire Thomas Crown, ou même Ant-Man. On ne nous dit pas seulement que Crown et Scott Lang sont des cambrioleurs géniaux, on nous le montre au travers de séquences inventives, au cours desquels les protagonistes déploient des trésors d’ingéniosité, d’inventivité, et de préparation pour mener à bien leurs méfaits. Dans The Banks, on a droit aux obligatoires rebondissements, genre « le coffre est vide », « la cible est au courant », etc, sans que cela n’amène rien coté suspense et cambriolage. Tout ça pour mener à un happy end confondant de naïveté.

Et que dire des antagonistes, qui ne sont définis que par un ou deux traits distinctifs (cupidité et priapisme, plutôt caricatural). Coté graphique, Ming Doyle nous sort la totale: proportions inappropriées, personnages inexpressifs ou dont l’expression n’est pas en adéquation avec les dialogues…il en ressort une sensation d’amateurisme qui finit d’achever l’album. Bref, quand c’est raté, c’est raté !

*****·BD·Nouveau !

Seul le silence

La BD!
BD de Fabrice Colin et Richard Guerineau
Petit à petit (2021), 100p., One-shot.

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Coup de coeur! (1)Quand on a passé vingt ans à dessiner le Chant des Stryges la suite de carrière n’est pas forcément simple à négocier. La série qui avait débuté dans la mouvance des mythiques X-files aura marqué son temps avec une ambition parfois démesurée et aura fait de son dessinateur un des plus importants artistes du monde franco-belge. Depuis Richard Guérineau (dont le style s’est un peu épuré) a opté pour des récits iconoclastes, tantôt contemplatifs comme avec le magnifique western Après la nuit tantôt pour des farces historiques avec Jean Teulé. Associé au scénariste et romancier Fabrice Colin, il propose peut-être avec cet ouvrage l’un de ses plus beaux albums.

L’enfance de Joseph Vaughan ressemble à celle de tous les américains de ces années trente, celle d’une campagne chaude et pauvre, celle de la Grande dépression où la misère, les errants et le racisme créent une peur et une haine si oppressante. Enfant naïf, il découvre abasourdi comme tout le village les premiers corps de jeunes filles atrocement mutilées. Les meurtres se multiplient et plus personne ne semble pouvoir assumer cette folie dont le shérif ne parvient pas a arrêter le flot. Trop près, trop jeune, Joseph semble marqué d’une malédiction par ces corps, qui le suivent tout au long de sa vie, où qu’il aille, quoi qu’il fasse. Jusqu’à se demander s’il n’aurait pas quelque responsabilité dans ces crimes…

https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2021/10/Seul-le-silence-1.jpgLes histoires sur la Grande dépression il y en a régulièrement. Cette atmosphère si particulière faite de pauvreté, de simplicité chrétienne permet de parler à la fois de drames humains et de ces espaces ouverts proches du western et ses instincts primaires. Si l’entrée en matière se fait assez rapidement, toute la structure narrative de l’album nous happe de bout en bout dans une sorte de long cauchemar dans lequel est condamné à errer ce pauvre type qui ne comprend pas bien pourquoi le monde semble s’abattre sur lui. Petit gars simple, les crimes abominables (âmes sensibles s’abstenir, même si la violence n’est pas graphiquement montrée) le marquent plus qu’il ne le voudrait et semblent impacter son environnement jusqu’à ces demi-reproches qu’il ne comprend pas. Car l’histoire se fait de non-dits qui parsèment la vie de Vaughan à mesure qu’il tente de tisser le puzzle qui pourrait expliquer ses malheurs.

A pas feutrés, essentiellement par une narration extérieure, on suit ce jeune homme qui semble du reste savoir avancer dans l’existence. Il aurait même droit au bonheur, tombant sur des femmes aimantes, sur de vrais amis, et ce don… le don de l’écriture qui se révèle dès l’enfance grâce à une institutrice qui le pousse à participer à des concours. Il y a donc deux récits dans Seul le silence. Celui de cet écrivain que l’on suit de l’enfance au grand âge. Et celui de ce serial killer qui continuera son œuvre tout le long, dans l’ombre de Vaughan. Pourchassé moralement, ne sachant pas s’il est maudit ou s’il a droit d’être libre, Vaughan reviendra régulièrement vers l’origine des crimes pour essayer de comprendre…BD'Calé - Seul le Silence : le cauchemar de R.J. Ellory passe à la BD

D’une ambiance difficilement explicable, cet album envoûte de la première à la dernière page en survolant cette chronique où il ne faudra pas nécessairement chercher de sens. C’est sans doute ce personnage dramatique qui passionne, sa ténacité d’honnête homme qui avance dans la vie malgré les malheurs, ne se laisse pas sombrer dans le désespoir malgré l’ombre qui le pourchasse, cet homme qu’on aimerait voir atteindre le vrai bonheur et qui à la toute fin repensera aux anges partis trop vite…

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****·BD·Nouveau !·Service Presse

Saint-Elme #1-2

La BD!
BD de Serge Lehman et Frederik Peeters
Delcourt (2021), 78p./album., série en cours 2 vol. parus.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Dans la petite ville lacustre de Saint-Elme règne le clan Sax, puissants industriels qui dirigent l’usine d’eau minérale qui fait vivre la population. Mais pas que… Le détective Franck Sangaré est missionné pour retrouver un fils à papa fugueur avant de découvrir que la pègre qui rode dans les bas-fonds de la ville n’est pas totalement étrangère à la famille Sax. Dans cet endroit hors du temps où les éléments semblent se comporter étrangement un voile obscure recouvre les apparences…

https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2021/10/Saint-Elme-2.jpgSans vouloir revenir sur un sujet abordé maintes fois ici on pourra dire qu’avec la nouvelle série de Lehman et Peeters, Delcourt n’a pas misé sur le commercial, avec des couvertures à la ligne graphique certes cohérente, que d’aucune qualifieront de gonflées et que je rapprocherais plutôt du suicidaire. Reconnaissons que l’Homme gribouillé (que je n’ai malheureusement pas encore lu) ne proposait pas non plus de couverture vendeuse ce qui ne lui a pas empêché d’être un carton. Espérons que les seules réputations des deux auteurs suffira à ne pas dissuader les lecteurs.

Car on peut dire qu’en matière de maîtrise graphique comme scénaristique on est dans le top niveau. Si vous parvenez à dépasser la couverture et la colorisation totalement criardes vous voilà plongés Saint-Elme T. 1 : La Vache brûlée - Par Serge Lehman et Frederik (...) -  ActuaBDdans une sorte de Twin peaks dans cette bourgade suissomorphe où la pluie est prévisible à la seconde près, où les grenouilles pleuvent et où les vaches s’enflamment. L’aspect étrange est omniprésent dans cette série qui démarre sans que l’irruption fantastique ne soit déclarée. On parlera plutôt d’une physique parallèle qui participe à une atmosphère opaque, poisseuse et incertaine, comme tout bon polar.

Le personnage du détective Sangaré, caché derrière ses lunettes de soleil vintage, est fort réussi, accompagné d’une madame Dombre qui semble sortie des Contes de la pieuvre. S’ouvrant sur une réunion de truands qui tourne mal, Saint-Elme lance son héros dans cet univers maîtrisé par une famille dysfonctionnelle aux personnages très jouissifs. si l’action est tout à BD] Saint-Elme, tome 1 : la nouvelle claque de Serge Lehman et Frederik  Peeters (Delcourt)fait présente et réussie, c’est bien la galerie d’affreux allant du débile fini à l’homme de main bas du front en passant par le psychopathe de service, qui rendent la lecture très addictive. Comme toute bonne histoire ce sont les interactions qui font la sève d’un récit, a fortiori dans un polar archi-balisé où l’on retrouve tout un tas de marqueurs connus.

Je reviens un moment sur les dessins, bien entendu incroyables de Frederik Peeters. J’ai déjà parlé récemment de sa technique et de son inspiration incroyables malgré son insistance à croquer des sales gueules et une simplification du trait. Si elle instaure bien sur une part de cette ambiance crasseuse type néon glauque de bar underground j’ai trouvé que la colorisation en aplats affadissait des planches pourtant magnifiques. C’est un parti-pris osé que j’estime contre-productif et c’est vraiment dommage.Tumblr media

Hormis cela Saint-Elme est une superbe plongée vaguement surréaliste dans un polar montagnard et provincial qui ne fait pas dans la dentelle (âmes sensibles s’abstenir). Perso j’adore les personnages déglingués. On peut dire qu’ici on en regorge et que les héros vont passer un mauvais quart d’heure…

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Gannibal #5-6

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Manga de Ninomiya Masaaki
Meian (2021) , 192p./volume, volume 7/13.

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Merci aux éditions Meian pour leur confiance!

Laissé au cœur du domaine Goto et en très mauvaise posture, Daigo est sauvé in extrémis et découvre que la police départementale est beaucoup plus impliquée qu’il ne l’avait cru dans l’affaire Goto. Bien décidé à aller au bout de sa démarche pour sauver les enfants, il se lance dans le plongée dans l’antre de ces supposés cannibales alors que nous sont révélées les racines familiales…

gannibal_6_meianOn continue l’odyssée en apnée permanente dans ce thriller toujours impressionnant d’efficacité dans son montage désormais connu mais si percutant. Le fait de savoir que la série est désormais achevée et que l’on est déjà à la moitié permet d’accepter ces aller-retour sur la structure des séries TV où l’on croit à chaque album arriver au dénouement ultime avant qu’un twist ne nous renvoie à nos pénates pour savoir ce que font vraiment les GOTO dans leur domaine et si le héros va enfin parvenir à stopper ces horreurs…

Le volume cinq approfondit pas mal la source du Mal en nous révélant des informations sur la mère de l’enfant au visage dévoré (l’informateur majeur des précédents tomes), mais aussi sur Keisuke qui se confirme comme un élément perturbateur dans le code familial du clan. En élargissant le contexte à la police départementale on monte d’un cran dans l’échelle de l’intrigue mais l’on perd aussi la peur de la cellule familiale isolée au milieu des fous, qui fonctionnait à merveille au début. Ce n’est pas grave car si Daigo se retrouve un peu en retrait, ces volumes paraissent comme une densification tant attendue autour de la figure démoniaque de Gin Goto, la vieille peau à l’influence de gourou qui régissait aux destinée du clan.

Ainsi le volume six voit une nouvelle confrontation avec Lui… bien évidemment aussitôt aperçu, aussitôt disparu. Ninomiya Masaaki contrôle toujours précisément ses révélations et ses secrets enchevêtrés. Maintenant que le rôle de Gin et de Keisuke sont dévoilés et que les tensions inhérentes au clan apparaissent, on garde le gros morceau pour la fin, bien dérangeant et bien flippant bien sur… Certains relèveront l’abus de ce montage en saccades. Pourtant cela devient familier et l’on n’attend plus vraiment de longues séquences explicatives, habitués à des surgissements d’un autre temps, d’un autre lieu. En revanche on attend le retour du héros et l’on n’ose frémir en croyant difficilement que sa petite famille soit définitivement à l’abri de la menace. Un sentiment de paranoïa tout à fait approprié et signe que l’on est résolument pris dans les filets d’un auteur en pleine forme!