BD·Documentaire·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Guarani, les enfants soldats du Paraguay.

Le Docu du Week-End
BD de Diego Agrimbeau et Gabriel Ippoliti
Steinkis (2018), 128 p., one-shot.

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Je fais avec cet album une première entorse au cadre de la BD Docu puisque nous avons bien ici une pure fiction… inspirée de faits historiques. Comme beaucoup de BD donc. Mais sans revenir sur mes débats personnels sur le statut d’un documentaire (voir mes précédentes chroniques), le fait de découvrir via cet album des événements totalement inconnus de la plupart des visiteurs qui liront ces lignes, la gravité majeure de ces massacres et de cette guerre nationaliste, justifie que je publie ma chronique dans cette rubrique lue par des gens qui pensent que la BD est là aussi pour nous apprendre des choses… L’ouvrage Steinkis commence par un résumé des origine de la guerre de la Triple alliance (Brésil/Uruguay/Argentine) au XIX° siècle, contre le jeune Paraguay, qui permet de situer le contexte. J’aurais aimé quelques documents en fin d’album pour coller encore plus la fiction au réel…

Pour finir ce préambule je m’attarderais sur une couverture symptomatique de la qualité du travail de l’illustrateur argentin Gabriel Ippoliti, extraordinaire dessinateur (comme tous les illustrateurs argentins?) que je découvre et dont je suivrais les prochaines publications sans aucun doute! Cette illustration attire sur le regard magnifique de l’enfant en rouge, puis sur les costumes démesurés des autres petits soldats pour enfin tomber en haut sur le regard du photographe, témoin de cette horreur. Tout l’album est résumé dans cette image et j’avoue que j’ai rarement vu une « affiche » à la fois si belle, si accrocheuse et si fidèle au contenu. Cet artiste a une maîtrise au scalpel de son art et de la composition, comme je vais l’expliquer plus bas.

Entre 1865 et 1870 a lieu une terrible guerre en Amérique latine, une guerre folle aux motifs oubliés et dont les protagonistes, des héritiers dynastiques perdus comme des nobles européens déchus, utilisèrent leurs peuples comme revenche. Un peuple qui ne voulait pas d’histoire, comme ces pacifiques indiens Guarani dont les fous de guerre finirent par prendre même les enfants. Un photographe français en reportage sera témoin de cette folie, de cette barbarie inouïe…

guarani1Cet album est un choc tant visuel que thématique. Il parvient à frôler la perfection dans la simplicité du récit comme dans la justesse du dessin et du cadrage. Ce duo argentin nous propose avec Guarani une plongée d’une beauté et d’une humanité folle dans des événements dont personne ou presque n’a entendu parler. Les guerres coloniales ou nationalistes furent très nombreuses au XIX° siècle mais européanocentrés comme nous le sommes ce qui s’est passé de l’autre côté de l’Atlantique ne nous est pas connus. Nous découvrons donc un continent en proie à une guerre sans doute instrumentalisée par les puissances anglaise et américaine et dont la pertinence n’égala pas celle de nos guerres européennes. Le scénariste Diego Agrimbeau place finement le lecteur dans les pas d’un témoin naïf en la personne d’un colosse terriblement charismatique et archétype bien connu de la technique du récit: le photographe. Pierre Duprat veut voir les indiens Guarani, situés en plein front et enrôlés de force dans une guerre qui n’est pas la leur. Le français entame un voyage initiatique, spectateur d’une Amérique étrange, naturelle où comme dans Apocalypse Now, la remontée du fleuve fait se rapprocher du Mal. Entendons nous bien, l’album est traité avec beaucoup de douceur et seules quelques cases et le contexte général nous font comprendre les affres de la guerre. guarani3Doux géants frappé par la brutalité de ces hommes sur un continent qu’il ne connaît pas, il rencontre avec les Guarani (dépeints par Emmanuel Lepage dans son magnifique Terre sans mal il y a quelques années) des esprits purs, sans violence et à la beauté paradisiaque. Le scénariste donne une grande subtilité aux planches de son acolyte en passant beaucoup de choses par le regard, notamment cette relation platonique où l’on devine de l’amour, un amour courtois impossible mais où les auteurs n’interviendront pas…

Dès les premières planches nous sommes saisis par la qualité et la maîtrise graphique d‘Ippoliti qui, dans un style BD aux effets crayonnés trouve une justesse de ton, des regards, des cadrages proprement sidérante. Le dessin BD n’est pas que technique, c’est surtout une intelligence qui fait réaliser que tel dessin finalement assez simple, acquiert une pureté, un réalisme grâce à d’infimes détails de tracé ou de mise en scène. guarani2Toutes les scènes, qu’elles soient urbaines, guerrières ou itinérantes, ont un dynamisme qui fait croire à un dessin animé et nous immerge totalement dans le récit et ses personnages très attachants par-ce que pertinents, justifiés, entre le photographe nationaliste paraguayen, l’indien exilé en ville ou ces Guarani muets mais à la beauté si parfaite.

On a coutume de dire que le bel art est simplicité. Il y a de cela dans Guarani, une histoire simple mais aux répercutions fondamentales (l’utilisation aberrante d’enfants pour « jouer » à la guerre, la corruption de la pureté, la quête de sens d’un témoin extérieur mais si touché). Dans l’esprit on est pas loin de l’ambiance de la Ligne rouge, le chef d’oeuvre de Terrence Malick au cinéma. Des images et des chants qui restent en mémoire. Un grand coup de cœur et un coup de chapeau!

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BD·Documentaire·Rétro

Le photographe

Le Docu du Week-End
BD d’Emmanuel Guibert et Didier Lefebvre,
Dupuis-Air Libre (2003-2006), 272 p. + 1 DVD.
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L’album que j’ai lu est l’intégrale de 2010, identique à celle de 2008 avec notamment des pages complémentaires en fin d’album et un DVD contenant le reportage vidéo de la chef d’équipe MSF. Seule la couverture change et pour les raisons que je vais expliquer plus bas je trouve celle de 2008 bien plus pertinente. Je regrette l’absence de préface ou d’introduction expliquant la genèse de l’ouvrage et du voyage lui-même, ce qui aurait permis de rentrer plus facilement dans l’album. L’ensemble est propre mais un peu austère, comme souvent chez Air Libre et peut-être volontairement dans l’esprit « docu ».

En 1986, pendant l’occupation soviétique d’Afghanistan, MSF commande un reportage photo à un jeune photographe autodidacte, Didier Lefebvre. Celui-ci accompagnera pendant plusieurs mois cette mission partie du Pakistan et entré clandestinement en Afghanistan vers une vallée totalement isolée du nord du pays. Un voyage éprouvant pour les corps et pour les esprits, à travers des montagnes de plus de 5000 m, dans le dénuement total de coins qui semblent sortis de l’histoire. Une aventure humaine incroyable.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le Photographe fait partie des albums que les amateurs de BD savent devoir lire un jour, qu’ils voient fréquemment sur les étales des libraires et les rayons des bibliothèques. Une histoire primée partout, y compris à l’étranger, montrant que seul le monde de la BD a pu rendre compte de cette incroyable odyssée dont très peu de publication photo a pu être faite. C’est sidérant tant on a conscience en fermant l’album que nous sommes en présence d’une œuvre journalistique de niveau mondial, parmi les plus grandes, les plus fondamentales. C’est l’histoire de l’essence des choses, d’hommes et de femmes brillants, voués à des carrières bien rémunérées de chirurgiens, qui quittent tout pour partir à pied clandestinement dans un pays en guerre habité par des hommes aussi hospitaliers que frustes, dans un périples de plusieurs centaines de kilomètres à travers une montagne qui peut vous tuer de mille façons et qui vivront plusieurs semaines dans un village sorti du moyen-âge et où la compétence médicale qu’ils apportent change quelques vies parmi de nombreuses vouées à la maladie, le handicap, la mort.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le don de ces humanitaires est proprement incroyable tant les risques qu’ils prennent seuls paraît disproportionné avec le peu qu’ils procureront. Mais les quelques récits de blessés que nous présentent l’album suffisent sans doute à convaincre ces véritables héros de la pertinence de leur mission. Une fois repartis, les paysans et Moudjahidin retourneront à leur isolement mais ils auront appris quelques rudiments de soins et de précautions. C’est peu, très peu, mais tellement à la fois pour ces quelques vies sauvées.  La lecture des quelques textes post-face racontant ce que sont devenus les différents personnages du documentaire est indispensable et montre le cynisme de ce monde où toutes les stars du Show-bizz sont décorées de la légion d’honneur quand ces gens, donnant de leur personne, sans rien attendre, sans soutien d’aucun État, retournent ensuite à leur anonymat. C’est honteux et renforce encore la puissance de cette aventure.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"On retrouve pas mal de points communs entre cet album et La lune est blanche d’Emmanuel Lepage accompagné de son frère photographe François: le récit en directe avec ses incertitudes, contretemps et vides (assumés en considérant que tout est intéressant dans un récit de voyage), l’alternance de photos et de dessins, l’aventure extrême d’un périple au jour le jour au bout du monde…  La principale différence (et de taille) c’est le dessin. Autant Lepage est reconnu comme un très grand dessinateur proposant des planches superbes qui valent pour elles-même, autant je n’ai pas du tout accroché au dessin de Guibert. On va dire que c’est une histoire de goût et que dessiner une telle odyssée sur les seuls témoignages du photographe, sans aucune base autre que les photos rapportées ne doit pas être évident pour un illustrateur. Mais autant je reconnais sa qualité sur La guerre d’Alan, autant ici les planches sont vraiment minimalistes et n’apportent selon moi pas grand chose à un récit photographique qui aurait pu être dispensé de dessins. L’auteur sait reproduire assez fidèlement les visages des protagonistes mais graphiquement j’ai trouvé cela pauvre.

Guibert, à l’origine de ce projet, explique que l’objet de l’album était un hommage à Didier Lefebvre (décédé juste après son prix à Angoulême) et à son aventure en même temps qu’à celle des gens de MSF, les dessins n’étant là que pour combler les trous. Cela n’aurait pas empêché d’apporter une plus-value graphique et artistique. Dommage. Mais Le Photographe reste, en tant que documentaire photographique une expérience majeure de lecture et un magnifique projet empli d’humanité. Un album qui pose également la question du statut de documentaire BD lorsqu’on connaît certaines techniques de dessin repassant sur des photo ou des expériences comme La fissure, « docu BD » fait exclusivement à partir de photos (que je chroniquerais bientôt ici)…

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Comics·East & West·Nouveau !

Seven to Eternity #2

East and west

Comic de Rick Remender et Jerome Opena
Urban (2018), Ed US Image comics (2016), 2 vol parus

seven-to-eternity-tome-2Je vais aller droit au but sur les deux points négatifs de cet album: l’intervention d’un nouvel illustrateur sur les deux chapitres centraux de l’album (de qualité très moyenne) et la maigreur des bonus proposés au regard des superbes couvertures originales (qu’Urban a choisi de détourer alors que la version US était mise en page au format affiche de cinéma) et des interviews et croquis du t1. Les couvertures alternatives en fin d’album ne compensent pas vraiment ce manque.

Ceci étant dit, parlons de l’album et de la suite du périple des Mosak après leur enlèvement du Roi Fange (la critique du premier tome est ici). Comme je l’avais expliqué, l’univers est touffu, le nombre de concepts très important, mais puisqu’on est dans le second volume ce contexte nous est désormais un peu plus familier. Nous reprenons le voyage alors que des morts ont eu lieu dans la communauté et qu’Adam Osidis est suspecté de vouloir se soumettre au Maître des murmures pour sauver sa vie (il est très malade). Très vite ils sont attaqués et seront contraints de se séparer et c’est bien l’objet de ce volume pour le scénariste (qui semble construire son intrigue un peu comme dans LOW, avec séparation en plusieurs récits parallèles): les trahisons ou suspicions de trahisons au sein de cette « famille » comme Gobelin aimerait la voir.

Résultat de recherche d'images pour "seven to eternity trahison"Le design général est toujours aussi puissant et si le scénario prends plus de temps et propose moins de pages démentielles que l’introduction, la relation avec Garils, le maître des murmures, est centrale et absolument fascinante. Ce colosse sème le doute avec une telle subtilité que le lecteur n’a absolument aucun moyen de savoir s’il est sincère ou manipule les autres. Sans doute un peu des deux et c’est ce qui en fait un méchant incroyable. Avec Seven to eternity Remender est en train d’inventer un nouveau concept: l’anti-méchant, pendant du anti-héros et auquel on tendrait à s’attacher!

Nouveau concept de ce volume, le marais, sorte de monde parallèle omniprésent qui peut corrompre l’âme de ceux qui s’y sont physiquement noyés. Via ce « personnage » les auteurs développent le background sans non plus en dévoiler beaucoup. La lecture reste exigeante et demande de la concentration tant on ne nous fais pas beaucoup de cadeaux explicatifs. Mais les réponses viennent plus loin.

Résultat de recherche d'images pour "seven to eternity harren"Par certains éléments on revient vers une fantasy plus classique (le village des elfes ailés, proches de la nature) et des thèmes récurrents chez Remender (l’écologie), qui font un peu perdre de l’originalité. Ces passages correspondent aux deux sections centrales dessinées par James Harren et c’est là que le bas blesse. Malheureusement situées en plein cœur du récit, qui plus est avec plusieurs scènes d’action importantes, ce graphisme vraiment pas terrible brise la lecture à la fois thématiquement et quand à l’immersion dans cet univers fantastique. La section finale dessinée par Opena et mettant en face Osidis et ses choix est très puissante et permet de revenir dans l’histoire mais cette rupture de milieu d’album est dommageable sur le plaisir global. J’espère vraiment que cette incursion n’est que passagère et que Opena réalisera l’entièreté du prochain album (à paraître cet été aux Etats-Unis). Du coup je retire un « calvin » à la note du premier tome, sur une série qui reste néanmoins majeure.

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BD·Documentaire

Chroniques de Jérusalem

Le Docu du Week-End
BD de Guy Delisle
Delcourt (2011), collection shampooing, 334 p., bichromie.
Fauve d’or du meilleur album Angoulême 2012.

51kkmx5fqsl-_sx359_bo1204203200_Guy Delisle est à l’origine animateur (cinéma d’animation) québécois que les activités professionnelles ont amené en Asie, à Shenzhen (Chine), et Pyongyang (Corée du Nord)  dans le cadre du dessin animé Yakari. Puis il a suivi sa femme qui travaille pour MSF, d’abord en Birmanie puis à Jérusalem… Tous ces voyages imposés par sa vie professionnelle ou familiale ont donné lieu à un format qui constitue désormais son oeuvre: le journal de vie, mi humoristique mi documentaire.

Ce qui caractérise les Chroniques de Jérusalem, BD hautement biographique donc, c’est le caractère du bonhomme. Sans savoir s’il scénarise son personnage ou s’il reflète réellement les sentiments de l’auteur, l’on suit une sorte de naïf désintéressé et observant de façon totalement détachée des événements aussi graves que l’opération Plomb durci qui a vu l’armée israélienne massacrer la population de Gaza en 2008-2009, se livrant tantôt à un commentaire posant des interrogations faussement naïves, tantôt considérant ce qu’il voit comme une simple information avant d’aller chercher ses enfants… Résultat de recherche d'images pour "chroniques de jerusalem"Or on peut dire que ce qu’il nous décrit dans de courtes séquences de 1 à 10 pages n’est pas totalement « normal » au regard de nos critères européens! Outre la guerre et la présence militaire, c’est surtout l’apartheid de fait et l’omniprésence religieuse qui marque le lecteur. Pas une présence « normale » encore une fois, mais un concentré de toute la folie que peuvent véhiculer les religions: des ultra-orthodoxes par ici qui vous lancent des cailloux si vous roulez en voiture pendant Shabbat, des israéliens qui ne vous parlent pas si vous êtes étranger, des étudiantes palestiniennes qui s’enfuient en voyant un strip de l’auteur montrant une femme nue, des samaritains qui conspuent les juifs par-ce qu’ils traduisent mal la Torah ou des gardiens du Saint-sépulcre (chrétien) qui se répartissent depuis des siècles, quelle confession entretien quelle fenêtre et quel pan de mur… Bien sur on en rigole mais le ton adopté, sorte de Candide en Israël, nous rappelle que cette BD est un journal, un documentaire sur des faits. Et l’on n’a pas très envie d’aller vérifier la véracité de tout ceci tant cela aurait pu s’appeler « un homme au foyer chez les fous »…

Ah oui, le côté « roman français » (qu’on retrouve aussi chez Riad Sattouf dans son Arabe du Futur) c’est que Guy Delisle est dessinateur mais surtout homme au foyer, à gérer les gamins et  la logistique pendant que sa femme travaille sur de très grosses journées, à découvrir la vie d’expat’ et à naviguer entre le tourisme (compliqué semble t’il), l’ennui et son statut théorique d’artiste (il n’arrive pas à travailler tout au long de l’album…). Cela crée une atmosphère de glandeur terre à terre bien savoureuse.

Image associéeJ’ai beaucoup entendu parler de Guy Delisle, qui a la côté dans le landerneau médiatique parisien bobo. Si je reconnais sa maîtrise du format strip et une certaine efficacité dans l’expression minimaliste et la gestion des silences (très drôles), personnellement je préfère des BD documentaires un peu plus graphiques. Le strip est un format formidable… mais qui perd de son impact quand il est rassemblé sur 300 pages… L’album a le grand mérite de nous faire découvrir une réalité très lointaine et qui se veut objective (je rappelle chaque fois, comme le précise Davodeau sur la préface de Rural! que le documentaire a nécessairement une focale personnelle de l’auteur et par conséquent est orienté), dans ses différentes facettes. On s’y perd un peu par le côté déstructuré et l’absence de « récit » même si progressivement les « personnages » fréquentés par Delisle deviennent familiers.

C’est a mon sens le côté « folie des religions » qui est le plus intéressant, entre le prêtre fan de BD et déconnant sur le Pape et les ultra-orthodoxes. Se défendant de tenir un discours politique, Delisle est pourtant contraint de prendre position notamment contre les colons et la politique de colonisation des gouvernements israéliens. On n’est pas dans le pamphlet chirurgical d’un Joe Sacco (cité dans l’album) mais l’objectivité lui impose de présenter les absurdités et injustices. Comme chez Sattouf l’image donnée du moyen-orient n’est pas reluisante, et l’on sort de la lecture un peu déprimé en se disant qu’une nation aussi psychotique n’est pas sortie de l’auberge…

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BD·Nouveau !

Conan: Le colosse noir

BD de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat
Dargaud (2018), one shot, 64 p. + cahier bonus avec la première édition.

9782344012475-lL’album à la superbe couverture sanguine s’ouvre immédiatement sur la BD juste après la page de titre. Les éléments complémentaires seront donc à la fin, avec d’abord une dernière planche magnifique, totalement « frazetienne », puis une double page détaillant la genèse de la nouvelle de Robert E. Howard qui a inspiré cet album ; ensuite une série d’illustrations hommages et enfin quelques courtes précisions sur la collection avec les albums parus et à paraître (… où n’apparaît pas l’album dessiné par Robin Recht dont l’illustration de couverture a fortement émoustillé les réseaux sociaux – et pas que la couverture…). L’intérieur de couverture propose la carte du monde de Conan, ce qui n’est pas inutile étant donné le scénario très politique de l’album.

Lorsque le roi Shevatas atteint l’antique de Kuthchemes il va réveiller la puissance d’un ancien sorcier noir. L’équilibre des cités-Etats et des nations du désert va être rompu par ce nouveau conquérant. Enrôlé comme mercenaire dans une armée, Conan le cimmerien va se retrouver défenseur de la reine et dernier rempart contre cette puissance maléfique…

Résultat de recherche d'images pour "conan toulhoat"Comme pour Elric, je suis totalement ignorant des écrits de Howard et ne connais Conan que par Frazetta et le film de John Milius. Ainsi je n’ai aucun passif romantique avec le personnage et si l’imaginaire créé par l’illustrateur américain me fascine comme tout le monde, c’est surtout pour le couple Brugeas/Toulhoat que j’ai été attiré par cet album. En effet, tout dans leurs œuvres précédentes me paraît amener à cet album et sa lecture m’a confirmé cela: l’encrage puissant, la dynamique des cadrages, l’érotisme et la tension musculaire des personnage de Ronan Toulhoat reflètent totalement cet univers guerrier de l’âge Hyborien.

Si le dessinateur nous a maintes fois montré son talent et son envie de batailles furieuses, jamais ses planches n’ont été aussi noires, organiques (les nuées noires omniprésentes), avec un découpage laissant la place (18 pages tout de même) à cette description titanesque de batailles que seul un Olivier Ledroit auparavant avait su monter à ce niveau apocalyptique dans les premiers tomes des Chroniques de la Lune noire. On est ici en cinémascope, avec de très larges plans d’un magnifique désert noirci par les milliers de soldats des deux armées. A côté, les batailles d’Ira Dei ou du Roy des Ribauds ressembleraient presque à la Guerre des boutons…

Résultat de recherche d'images pour "conan toulhoat"Pourtant cet album réalisé en 2016 (le lancement de la collection Conan, dirigée par JD Morvan, a été retardé pour des raisons de droits) n’est pas le plus poussé graphiquement de Toulhoat. Les arrières-plans et les décors en particulier sont parfois un peu rapidement illustrés. Pourtant les auteurs font preuve d’une implication totale, comme cette séquence d’introduction quasi-muette où les dessins encrés se mélangent aux crayonnés pour représenter les fantômes du passé de la vieille cité. Ronan Toulhoat (dont la productivité est réellement sidérante, je ne cesserais de le rappeler) s’est clairement concentré sur les personnages et l’action de premier plan et sa maîtrise de l’outil numérique parvient à compenser le travail économisé sur le fonds. Résultat de recherche d'images pour "conan toulhoat"Surtout, sa récente technique de colorisation qui ne m’avait pas convaincu sur ses derniers albums, trouve ici toute sa pertinence: le monde de Conan est fruste et raffiné, violent et érotique… les aplats de couleurs rouge/bleu/orangé posent une ambiance mythique appuyée par les encrages de l’illustrateur qu’il n’est plus besoin de souligner (on a par moment des souvenir du 300 de Frank Miller). Cela est rehaussé par maintes volutes très fines qui habillent magnifiquement les costumes et décors en réduisant la nécessité de précision. Je ne m’étendrais pas sur la maîtrise anatomique et des costumes de l’illustrateur que ses lecteurs habitués connaissent. A noter qu’une édition n&b est disponible (et m’a beaucoup fait hésiter) et je pense après lecture que la version couleur est plus forte.

Résultat de recherche d'images pour "conan toulhoat"L’histoire pourrait trancher avec cette ambiance graphique. Vincent Brugeas a choisi d’établir un contexte diplomatique et guerrier complexe, qui permet d’ajouter de la subtilité à une intrigue sommes toutes sommaire (un sorcier cherche à conquérir une princesse…). Ne connaissant pas la nouvelle d’origine je ne peux dire quelles ont été les contraintes d’adaptation mais personnellement j’aurais aimé plus de fantastique, plus de noirceur païenne liée au sorcier… Mais parvenir à associer une gigantesque bataille, les débats diplomatico-stratégiques de la première partie et un cadre général en un seul one-shot de 64 pages est une sacré réussite. Cela car nous a été épargnée une introduction au personnage, ce qui n’aurait pas été nécessaire puisque la collection Conan propose différentes visions d’un même univers. Personnellement, ce qui m’apparaît comme le meilleur album du duo à ce jour donne très envie de prolonger le plaisir sur les autres volumes, surtout lorsque l’on voit les noms de ceux qui prendront la suite…

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BD·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Arale

BD de Denis Rodier et Tristan Toulot
Dargaud (2018), 64 p. One-shot.
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Dans une Russie uchronique où la révolution bolchevique a échoué, le Tsar est le garant de l’unité d’une Nation engagée dans une guerre lointaine et interminable. Lorsqu’un attentat plonge le monarque dans le coma, le conseiller Raspoutine mets en place avec la sorcière Babayaga un plan secret pour sauver le régime en faisant appel à des forces occultes…

Denis Rodier est un auteur canadien habitué au monde des comics. C’est étonnant car son trait, très élégant, se rapprocherait plutôt d’auteurs franco-belges comme Timothée Montaigne, entre la ligne claire d’un Juillard et le semi-réalisme très encré des Recht, Armand et l’école Lauffray. Pas trop le style comics et d’ailleurs son dessin convient parfaitement à cette histoire « historique » dont le principal défaut est d’être un one-shot…

Résultat de recherche d'images pour "arale rodier"J’adore les uchronies par-ce qu’elles permettent des hypothèses les plus intéressantes intellectuellement, qu’elles croisent souvent des personnages historiques et imaginaires et qu’elles contraignent les auteurs à une précision documentaire sur le monde qu’ils décrivent pour accrocher des lecteurs dépaysés de fait. C’est donc le cas ici puisque l’hypothèse présente une Russie tsariste arrivée à la seconde guerre mondiale (une guerre non citée hormis par un « front » abstrait et qui semble plus un prétexte totalitaire à la mode 1984 qu’une réalité) et ayant développé une technologie militaire alliée aux arts noirs du mage Raspoutine (personnage historique faut-il le rappeler). La magie est plus un accès au monde des rêves, de l’esprit, que du paranormal à proprement parler et c’est ce qui est intéressant. Résultat de recherche d'images pour "arale rodier"L’alliance entre technologie rétro-futuriste et mythologie des contes russes est particulièrement prenante et bien agencée, de même que le scénario conspirationniste avec la quête de deux héros de guerre qui cherchent à comprendre ce qui se trame dans le palais du Tsar.

Comme vous l’avez compris, l’univers mis en place attise la curiosité, est très cohérent et original (cela m’a fait penser au comics The Red Star), soutenu par des graphismes irréprochables et une innovation visuelle (notamment dans les séquences dans le monde des esprits) réellement attrayante. Avec de tels atouts il est vraiment surprenant que les auteurs (ou l’éditeur…) n’aient prévu qu’un simple album alors que l’histoire aurait très largement mérité 2 voir trois volumes. Du coup on reste sur sa faim, émoustillé et laissé sans suite. L’album se termine mais très clairement la fin est abrupte. Dommage.

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mo‘.

Lire aussi le billet de Branché culture.

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Comics·East & West

Secret Wars

esat-westComic de Jonathan Hickman et Esad Ribic
Pannini (2017), one shot, 312 p.

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Grand fan de l’illustrateur Esad Ribic dont je remonte progressivement la biblio (souvent avec joie, parfois un peu moins), je suis tombé sur ce bouquin très bien critiqué, formant un one-shot et illustré intégralement par le croate.

C’est la fin. Le multivers des différentes réalités/personnages Marvel sont sur le point de se percuter, provoquant un affrontement sans précédent de l’ensemble des héros et vilains de l’histoire Marvel! Cependant, Reed Richards (Mister Fantastic), le plus grand génie de son temps, a mis au point un « radeau de survie » destiné à tenter de sauver ceux qui peuvent l’être. De la collision nait Battleworld, une planète-univers dirigée par le Dieu Fatalis et où les héros et vilains d’avant sont devenus autre chose…

Les neuf parties de Secret Wars nous proposent rien de moins que la Fin des Temps et l’apparition d’un nouvel univers rebattant les cartes physiques et de rôles des personnages Marvel! Secret wars est sans doute l’un des albums de super héros les plus impressionnants graphiquement tout éditeur confondu, réalisé intégralement par un Esad Ribic au sommet de son art avec des couvertures d’Alex Ross. Résultat de recherche d'images pour "ribic secret wars"L’ atmosphère est désespérée, rappelant le récent film Infinity war, proposant des les premières pages une bataille totalement dantesque (bien que difficilement compréhensible) et quelques planches d’une composition et d’une puissance apocalyptique très impressionnante. A noter que différentes séries sont publiées, tournant autour de l’event Secret Wars et détaillant tantôt la fin de certains personnages, tantôt les évènements d’une partie de Battleworld,

La grande difficulté de cette fresque ambitieuse est d’une part le nombre invraisemblable de personnages (j’avais éprouvé les mêmes difficultés à la lecture de Kindom Come, d’Alex Ross justement), d’autre part le bouleversement des codes géographiques et de l’album même avec un chapitrage particulier alternant noms de chapitres et sous-parties à la régularité variable et aux titres qui n’aident pas forcément la lecture.

Résultat de recherche d'images pour "ribic secret wars"Très clairement Secret Wars s’adresse à des lecteurs chevronnés de l’univers Marvel. C’est vraiment dommage tant l’immersion visuelle est une expérience à souhaiter à tout amateur de BD. Un tel objet aurait vraiment mérité un accompagnement plus conséquent que le seul texte d’introduction proposé par Pannini. Lorsque l’on voit le travail fourni par exemple par Bliss sur ses comics Valiant c’est le parfait exemple de soutien à la lecture pertinent, proposant a la fois des informations bibliographiques sur les différentes parties, des notes de contexte très pédagogiques et des résumés des événements nécessaires à comprendre l’histoire qu’on s’apprête à lire. Des infos qui manquent vraiment ici…

Pourtant l’idée est vraiment chouette: un peu comme dans l’excellent Old man Logan (de Mark Millar), réorganiser l’ensemble des personnages est une idée très excitante. Résultat de recherche d'images pour "ribic secret wars"Si le démarrage nous perd complètement avec cette dimension de Fin des Temps et des insertions de planches totalement cryptiques, l’on atterrit en douceur sur Battleworld (le monde résultant de la collision du Multivers) où le scénariste nous accompagne via les personnages qui expliquent le fonctionnement de ce nouveau contexte où les héros connus ont changé de fonction et de personnalité. Ce monde dirigé par Fatalis (devenu Dieu) est organisé en baronnies dont le chef (tantôt un ancien Vilain, tantôt un ancien super-héros) prête allégeance au Seigneur de Battleworld. A ce stade le fait de ne pas connaître tous les personnages (Captain Britain, Sinestro ou la famille de Mister Fantastic par exemple…) n’a aucune importance puisque tout est rebattu. On apprend ainsi à découvrir, curieux, cette réalité alternative. Les choses se corsent lorsque apparaissent les rescapés du Multivers. L’on cherche alors à comprendre qui est qui, qui sur Battleworld est un rescapé ou est apparu à la recréation de l’Univers (en outre certains changements de costumes peuvent brouiller la compréhension pour ceux qui ne sont pas au fait des évolutions de garde robe de tous les héros)…

Résultat de recherche d'images pour "ribic secret wars"Ces enchevêtrements sont finalement dérisoires car le principal intérêt de cet event est  dans le graphisme somptueux et la possibilité d’expérimenter des scènes improbables (la Chose se battant avec Galactus (!!), Cyclope doté de pouvoirs divins ou Stephen Strange jouant un rôle bien surprenant…). Attention, le scénario, bien que complexe, n’est pas du tout anecdotique et va en se simplifiant à mesure de l’avancée de la BD. Le choix de partir du chaotique des premières planches pour aboutir à un schéma archétypal (affrontement du bien contre le mal) n’est pas un cadeau au lecteur mais peut être vu comme une progression pertinente une fois l’album refermé. Personnellement j’ai un peu soufflé  au rebondissement de mi-album. Mais sincèrement le travail d’illustration est totalement incroyable, sans nulle doute le boulot le plus abouti d’Esad Ribic qui peaufine absolument chacune des cases de ce volumineux recueil. Résultat de recherche d'images pour "ribic secret wars"On lui pardonnera (comme à son habitude) des décors un peu vides, tant le dessin des personnages sont impressionnants.

Pour finir je reviens sur le parallèle avec le mythique Kingdome Come (chez DC cette fois), lui aussi foisonnant de héros, proposant des planches à tomber d’un grand maître de l’illustration, mettant en scène un futur alternatif, lui aussi très cryptique avec le personnage du Spectre et nécessitant une bonne connaissance de l’histoire de DC. La grande différence étant que Urban, l’éditeur de DC a proposé une quantité astronomique de bonus et explications dans son recueil. Gros point noir pour l’éditeur Pannini, qui limite du coup à 3 Calvin la note de l’ouvrage.

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