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Supergirl: woman of tomorow

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Comic de Tom Taylor, Bilquis Evely et Mateus Lopez (coul.)
Urban (2022), 224 p., one-shot.

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Kara, cousine de Superman connue sous le nom de Supergirl, se cherche un rôle dans l’ombre de Kal-El. Arrivée à vingt-et un ans elle s’exile sur une planète à soleil rouge afin de pouvoir s’enivrer sans la puissance de ses pouvoirs divins. C’est alors qu’elle rencontre une étonnante jeune fille qui souhaite l’engager pour venger son père. Commence une odyssée à travers les galaxies où les deux filles vont apprendre à se connaître l’une l’autre et se connaître soi-même…

REVIEW - A satisfying end from SUPERGIRL: WOMAN OF TOMORROW #8 — Comics  BookcaseCeux qui suivent ce blog savent que si Dahaka est un spécialiste des chronologies Marvel et DC, je goute personnellement assez peu les excentricités désuètes de la firme aux deux lettres dont je ne sauve que la brillance des aventures de l’homme chauve-souris. Superman qui plus est a beaucoup de mal à m’intéresser hors dystopies (Red son) ou uchronies (Injustice). Alors il était peu probable de me voir me plonger dans une aventure de Supergirl, son super-chien Krypto et son super-cheval capé Comète… Pourtant, un auteur aussi brillant que Tom King qui arrive depuis quelques années à utiliser la substantifique moelle des personnages DC (sur Mister Miracle ou Strange Adventures par exemple), associé à l’incroyable étoile montante des dessinateurs latino a suffit à me convaincre de tenter l’expérience… confirmant comme chaque fois que le Black Label est une garantie quasi absolue de must-read!

Supergirl – Woman of Tomorrow #1 (of 8) (2021) | Read All Comics OnlineCommençons par les planches, juste sublimes de bout en bout et folles de détails. Dans une technique toute européenne, la brésilienne Bilquis Evely (qui a déjà sublimé la reprise de Sandman) nous subjugue dans une alchimie parfaite avec son coloriste Mateus Lopez. Alors que je constate une mode peu convaincante pour des colo criardes dans les comics, le duo reste très tradi avec des planches peu encrées mais fourmillant de détails, jusqu’à cet épisode final qui décroche la mâchoire. L’inspiration issue de Jean-Claude Mezière et ses galaxies foisonnantes est évidente, mais l’on peut également trouver du Lauffray, voir du Moebius dans ces décors extra-terrestres parcourus laborieusement dans des cars galactiques pourris et autres auberges orbitales puantes. Abusant de traits de mouvement et de perspectives, l’artiste n’est jamais avare de créativité et de contenu, donnant à ses deux voyageuses une élégance qu’accompagne un texte inspiré.

Everything here is just as everything's always been." (Supergirl: Woman of  Tomorrow #3) : r/comicbooksComme sur sa récente analyse du héros américain Adam Strange, King utilise le récit narratif dès la première page, nous annonçant la lecture a posteriori du journal de la jeune héroïne. Car si l’album est titré Supergirl, comme précédemment l’on aurait très bien pu se dispenser de cet habillage DC pour proposer un récit identique dans la veine des productions de Bergara et Spurrier. C’est un récit initiatique au long cours qui nous est livré ici avec par moment un sentiment de séquences non liées qui peuvent finir par ennuyer. C’est là la principale limite à cet album par ailleurs magnifique: si la conclusion justifie amplement cette forme saccadée, il faut se convaincre du lien entre ces étapes de voyages.

Comics] Supergirl, woman of tomorrow : une superbe fable pop à découvrir  d'urgence (Urban Comics)Cette forme vernie de morale et surtout de l’étonnant verbe ampoulé de Ruthye permet aux auteurs, comme dans un Valérian, d’explorer des mondes exotiques, des sociétés aliens étranges, voir d’expérimenter très librement des dangers improbables pour la cousine de Superman. Le manque d’antagoniste que l’on ne voit qu’au début et à la fin) peut créer ce déséquilibre qui n’est compensé « que » par l’héroïsme graphique de Bilquis Evely et la facilité d’écriture d’un scénariste en pleine forme. Dans un album l’un des auteurs prends souvent le dessus sur l’autre. Rien de cela ici et l’on savoure franchement autant le texte que le crayon.

Avec ce petit sous-rythme qui l’empêche de peu d’attraper les cinq Calvin, ce one-shot est encore un carton d’un des plus intéressants scénaristes en activité qui transforme le plomb en or et commence à attirer à lui la crème des artistes mondiaux en permettant de lire à peu près tout et n’importe quoi dans un traitement de qualité. Faites abstraction de l’habillage « Super » et laissez vous emporter dans ce magnifique et touchant voyage qui chez Tome King revêt toujours ce salutaire supplément de fond philosophique.

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Leviathan #1/2

Série en deux volumes, écrite par Brian Michael Bendis et Greg Rucka, et dessinée par Steve Epting, Yannick Paquette et Mike Perkins (volume 1), puis par Alex Maleev et Szymon Kudranski (volume 2). Parution chez Urban Comics en mars 2020 et juin 2020.

Les vies à temps

Comme vous le savez déjà sûrement, espions et super-héros ne font pas souvent bon ménage, les uns œuvrant dans l’ombre tandis que les autres enfilent masques et capes rutilantes pour semer la justice et récolter l’admiration. Qu’à cela ne tienne, DC et Marvel ont chacun leurs lots d’espions et de justiciers, et même des fournées de personnages qui sont pour ainsi dire les deux.

Chez Marvel, on a par exemple Nick Fury, directeur du SHIELD, un espion archétypal, tantôt ours mal léché, tantôt roublard paranoïaque, qui fraye souvent avec les justiciers masqués de la Maison des Idées. Chez DC, on pourrait y trouver un équivalent en la personne d’Amanda Waller, qui manipule à sa guise les super-héros et super-vilains du monde pour servir ses intérêts propres, et éviter d’avoir les mains sales.

Si tous les amateurs de comics connaissent le SHIELD, l’HYDRA et l’AIM, il n’en sera pas nécessairement de même pour l’ARGUS, le DEUS, SPYRAL et autres LEVIATHAN. Chez DC comics, l’univers du contre-espionnage semble fourmiller de petites organisations dont les prérogatives s’avèrent floues, ce qui n’est pas évident à suivre pour qui ne serait pas expert en ce domaine. C’est peut-être pour cette raison que Brian Bendis, grand architecte du monde Marvel durant plus d’une décennie, s’est mis en tête de faire le ménage peu de temps après son arrivée chez DC.

L’histoire débute par une série d’attaques terroristes de grande ampleur. Ces frappes minutieusement préparées rayent de la carte toutes les organisations citées plus haut, et semblent revendiquées par Léviathan. Cependant, nul n’est capable de discerner les motivations réelles de cette organisation, ni qui est à sa tête. Certains accusent Talia Al Ghul, mais la fille du Démon, qui fit autrefois tourner la tête à Batman, ne paraît plus être aux commandes.

Lois Lane et Clark Kent, duo de reporters intrépides, se lance donc dans une course contre la montre pour découvrir les motivations de Léviathan, et surtout, découvrir l’identité de son dirigeant. Absent du premier volume, Batman, secondé par d’autres héros détectives, rejoint l’intrigue pour tirer tout cela au clair.

Et bien, pour être honnête, on ne sait pas trop quoi penser de ce Leviathan. La perspective de lire Brian Bendis loin de son fief marvelien avait quelque chose d’excitant, d’autant plus que le second volume promettait un duo avec Alex Maalev, ce qui rappelait les heures de gloire du scénariste lors de son run sur Daredevil. Le premier tome, dont on se doit de souligner la couverture quelque peu mensongère, se concentre sur le duo Superman/Lois Lane, qui enquête alors que la poussière des premières attaques n’est pas encore retombée. Il y a dans ce volume-là un sentiment d’urgence et de mystère qui donne envie de poursuivre la lecture, mais l’arrivée du tome 2 fait s’éterniser l’intrigue et la recherche des différents suspects, sans que cela n’apporte d’intensité à la révélation finale quant à l’identité de Leviathan.

Ce sentiment est d’autant plus frustrant que l’intrigue est entrecoupée, du moins dans le second volume, par des épisodes de Action Comics qui n’ont pas grand chose à voir avec la ligne narrative principale, à savoir l’enquête de Batman et consorts. Le choix éditorial d’Urban se révèle donc hasardeux, car une compilation des six numéros de la série Event Leviathan aurait semble-t-il, largement suffi.

Brian Michael Bendis réussit donc à instaurer une ambiance d’espionnage super-héroïque comme à sa grande époque chez Marvel (Secret War, Secret Invasion, Dark Reign, Secret Warriors, etc), et profite du talent de son compère de longue date Alex Maleev (du moins sur les épisodes dédiés). Néanmoins, le choix éditorial d’inclure des épisodes annexes rompt quelque peu la fragile dynamique du récit et se termine sur un vari-faux cliffhanger qui décevra sûrement plus d’un lecteur. On y met trois calvin, pour le premier tome notamment, mais aussi pour la participation d’Alex Maleev.

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Green Lantern Corps #1: Recharge

Recueil de 440 pages, qui contient la mini-série Green Lantern Corps: Recharge, suivie des 1″ premiers numéros de la série Green Lantern Corps, parue en 2005 chez DC Comics. Publication du présent recueil en France le 08/07/22 chez Urban Comics, collection DC Classiques. Geoff Johns et Dave Gibbons au scénario, Patrick Gleason au dessin.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

C’est dans les vielles vessies qu’on fait les meilleures lanternes

Green Lantern est un personnage emblématique de l’univers DC. Membre fondateur de la Ligue de Justice, l’intrépide Hal Jordan est également garant de la Justice à une échelle cosmique, car il a sous sa responsabilité la sécurité du secteur 2814 de l’Univers, qui comprend la Terre.

Les Lanternes Vertes sont une milice universelle dont les membres sont choisis, triés sur le volet par les anneaux qui leur donnent leurs pouvoirs, en fonction d’une caractéristique primordiale, à savoir la volonté. Chaque nouveau membre est formé sur la planète Oa, foyer d’une espèce très ancienne autoproclamée « Gardiens de l’Univers« . Hal Jordan fut le premier humain à intégrer le Corps des Lanternes Vertes, et fut également, anthropocentrisme oblige, l’un des meilleurs.

Malheureusement, une suite d’évènements tragiques l’a mené être possédé par Parallax, entité malfaisante ennemie jurée des Green Lanterns. Entre la fin des années 90 et début des années 2000, cette corruption a poussé le légendaire Hal Jordan à détruire le Corps dans sa quasi-intégralité, avant d’être finalement purgé de Parallax. En 2005, Geoff Johns reprend le flambeau et implémente de nouveaux éléments venant réhabiliter Hal Jordan tout en offrant une nouvelle perspective sur le rôle des Lanterns et sur les pouvoirs qui en sont à l’origine. D’où la mini-série Recharge, qui est centrée autour de la reconstruction du Corps des Green Lanterns.

Et effectivement, 7000 postes à pourvoir, on peut appeler ça une campagne de recrutement. Ce sont donc autant d’anneaux verts qui écument tous les recoins de l’univers pour trouver des candidats adéquats, autant de nouvelles recrues qu’il faudra former pour protéger tous les êtres vivants des dangers cosmiques qui les guettent. Parmi nos nouvelles recrues, on trouve Vath Sarn, Isamot Kol, ou encore Soranik Natu, dont les personnalités bien trempées vont faire des étincelles. Vath et Isamot, par exemple, sont issus de deux peuples belligérants, et auront bien du mal à coopérer pour le bien de tous, car dépasser ses préconceptions et sa rancœur en temps de guerre n’est pas chose aisée. Soranik, quant à elle, n’est pas qu’une brillante neurochirurgienne, elle est également la fille de Sinestro, un ancien Green Lantern aujourd’hui ennemi du Corps. Au milieu de toutes ces nouvelles recrues, on retrouve des anciens incontournables tels de Hal Jordan, Kyle Rainer et John Stewart, qui demeurent réservistes, mais également le tempétueux Guy Gardner, ou encore Kilowog.

De but en blanc, on peut dire que l’inclusion de Recharge et du volume 2 de Green Lantern Corps parmi les classiques de DC est une bonne initiative de la part de Urban. En effet, le grand œuvre de Geoff Johns sur ce pan de l’univers DC demeure encore à ce jour l’une des plus grande réussites récentes de l’éditeur américain, qui débute dans ce volume pour ensuite se poursuivre dans les incontournables sagas Sinestro Corps War, Blackest Night et Brightest Day. Gageons que ces crossovers feront eux aussi l’objet d’une attention particulière d’Urban, afin de compléter les rangs de leur collection « Classiques ».

Sur la qualité de la série en elle-même, on peut dire que Johns et Gibbons maîtrisent leur partition, et parviennent à gérer un casting choral de qualité et dont les personnalités, écrites avec rigueur, se complètent harmonieusement, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de conflit ni de situation tendue, bien au contraire. Les Green Lantern, depuis les années 60-70, étaient souvent résumés à des « policiers de l’espace », ce que les auteurs prennent ici au mot, en leur imposant un code de déontologie, notamment vis à vis de l’usage de la force léthale, ainsi qu’une bureaucratie, ce qui induit des procédures, des droits à faire valoir (des congés!), bref, toutes les joyeusetés de notre morne quotidien. De surcroît, on retrouve aussi des éléments procéduraux, relatifs aux enquêtes que les Lanterns doivent mener.

La série est aussi parsemée de coups de théâtres qui maintiennent l’intérêt de lecture tout au long des 400 pages, les scénaristes prenant également soin d’inclure des éléments de foreshadowing pour la suite de la saga. En revanche, les fans hardcore de Hal Jordan resteront sur leur faim, car bien qu’il fasse une petite apparition durant Recharge, il est aux abonnés absents sur le reste de la série, le focus étant mis sur Guy Gardner, qui en profite pour prendre du galon.

Une réédition utile pour ceux qui voudront lire ou redécouvrir l’une des sagas marquantes de DC du début des années 2000, Green Lantern Corps Recharge donne satisfaction tant sur le plan narratif que graphique.

Petit post scriptum pour ceux qui souhaitent se plonger ou se replonger dans l’univers Green Lantern: voici un rapide aperçu des différentes publications qu’il sera nécessaire de se procurer pour suivre le fil rouge (ou plutôt vert émeraude):

  • Geoff Johns présente Green Lantern, 7 intégrales parues chez Urban entre novembre 2016 et février 2021. On peut y lire la guerre contre Sinestro, les tomes 4 et 5 regroupent quant à eux les épisodes liés à la saga Blackest Night, l’invasion des Lanternes Noires, qui préfigure d’une certaine façon la saga DCeased et ses morts-vivants.
  • Brightest Day, trois volumes parus en 2013. Apparition de la Lanterne Blanche.
  • Green Lantern (New 52, le dernier reboot en date de DC comics), quatre tomes parus entre 2012 et 2015.
  • Green Lantern Rebirth, 5 tomes parus entre 2018 et 2019.
  • Justice League Récits complets, dans lesquels ont trouve la série Green Lanterns.
  • Hal Jordan: Green Lantern entre 2019 et 2021, c’est Grant Morrison qui reprend en main la destinée de Green Lantern.
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DC Infinite Frontier: Justice Incarnée

Recueil des cinq chapitres de la mini-série écrite par Joshua Williamson et Dennis Culver et dessinée par Andrei Bressan et Brandon Peterson. Parution en France chez Urban Comics le 08/07/2022.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

Comme vous le savez, le Multivers a le vent en poupe. Si vous suivez l’actualité comics et celle des adaptations cinématographiques, vous saurez alors que le concept d’univers parallèles ne date pas d’hier et qu’il offre aux scénaristes a) des possibilités narratives très vastes et b)la possibilité de créer des ponts entre les différentes sagas et univers, ce qui peut dégénérer, dans le cas cinématographique, vers le fanservice.

Chez DC comics, on peut affirmer sans se tromper que le multivers est inscrit dans son ADN, puisque l’éditeur a du, très tôt dans son histoire, justifier les différentes incarnations de ses héros phares, qui avaient changé entre le golden age et le silver age. Les lecteurs de comics sont donc supposément familiers du concept de terres parallèles et des variations multiples d’un même personnage.

S’agissant de DC Infinite Frontier, on peut la résumer comme une nouvelle saga cosmique impliquant le multivers. La Ligue de Justice Incarnée, qui s’est formée spécialement à l’occasion de cette crise cosmique, réunit plusieurs héros issus de mondes différents, comme le Président Superman de Terre-23 ou le Batman de Flashpoint. Autour de cette variation du world’s finest, on trouve Aquawoman (variation féminine d’Aquaman), Captain Carrot (hein?), Mary Marvel (soeur de Captain Marvel/Shazam), Thunderer et Dino-Flic (ersatz de Savage Dragon). Face à l’ampleur de la crise, le groupe sera rejoint par Docteur Multivers (là aussi, un erzatz de Captain Universe, pour ceux qui ont lu les Avengers de Jonathan Hickman), qui est une sorte de système de défense du Multivers contre les menaces externes.

Lors des événements précédents, Darkseid a utilisé Psycho-Pirate afin qu’il manipule Barry Allen, l’incontournable Flash, dont la vitesse, issue de la Force Véloce, est l’un des rares pouvoirs capables de percer la membrane qui sépare les univers. Sous cette néfaste influence, Flash a déchiré le multivers et crée la Plaie, que le seigneur d’Apokolips compte bien utiliser pour son propre bénéfice. Afin de pouvoir l’arrêter, la Justice Incarnée doit elle aussi compter dans ses rangs son propre Flash. Ce sera Avery Ho de Terre-0, ressortissante chinoise possédant la Force Véloce, et qui voit notre bon vieux Barry comme son ami et mentor. Ce groupe ainsi formé parviendra-t-il à stopper les plans de Darkseid, et de quiconque tire les ficelles en coulisse ?

Dr Manhattan, pion multiversel. Je n’aimerais pas être celui qui a du annoncer ça à Alan Moore…

Cette mini-série en cinq chapitres poursuit la saga initiée par Josh Williamson sensée secouer une nouvelle fois la ruche DC Comics. Si l’intrigue avance rapidement, c’est certainement au détriment de certains personnages et de certaines interactions, qui sont mises de côté au profit de grandes révélations qui seront certainement exploitées plus tard.

En effet, l’équipe se retrouve rapidement divisée, et les pérégrinations de la première moitié, coincée dans la Maison des Héros qui sert de QG au groupe, ne portent pas le même impact que celles du trio formé par Président Superman, Batman Flashpoint et Docteur Multivers. D’ailleurs, en parlant de ces trois-là, il faut vous avertir qu’il est conseillé d’avoir lu les oeuvres précédentes, comme Multiversity ou Flashpoint, pour mieux appréhender les personnages qui en sont issus et qui constituent la Justice Incarnée. A minima, il faudra être au fait des différents archétypes que représentent ces personnages dans la mythologie DC pour en apprécier les variations et comprendre leurs motivations.

L’intérêt principal de l’album réside dans les révélations qu’il apporte sur les différentes crises traversées par l’univers DC, de Crisis on Infinite Earths à Final Crisis en passant par Doomsday Clock, voire même des classiques comme Kingdom Come. En effet, si l’on se réfère à ce qui est révélé dans ces pages, toutes les crises citées ont été initiées par les Grandes Ténèbres pour détruire l’Omnivers, ce qui induit que Superboy Prime, Magog, Extant et même Dr Manhattan ont été manipulés par cette entité. Dans le jargon, on s’approche de ce qui se nomme un retcon, ce qui signifie continuité rétroactive, lorsqu’un auteur introduit un élément qui influence ou remet en question des éléments préétablis de continuité.

Quoi qu’il en soit, l’album reste de bonne facture, mais ne sera conseillé qu’aux lecteurs réguliers de DC Comics en raison d’un encrage assez profond dans la continuité récente et passée.

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Bill Finger, dans l’ombre du mythe.

Le Docu du Week-End

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Roman graphique de Julian Voloj et Erez Zadok
Urban (2022), 184 pages, one shot.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance

Il y a trois ans le scénariste Julian Voloj proposait une très intéressante biographie de Joe Shuster, co-créateur de Superman reconnu sur le tard et désormais légalement annoncé sur chaque album de Superman. Dans ce passionnant ouvrage on découvrait notamment un système éditorial où de jeunes auteurs se soumettaient naïvement en cédant l’intégralité des droits de leurs personnages, habitude ancrée pendant longtemps et pratique qui fut mise à mal lorsque les comics devinrent un phénomène de masse. On y croisait Bob Kane, créateur de Batman qui semblait déjà très accroché à ses intérêts financiers…

https://www.avoir-alire.com/local/cache-vignettes/L672xH924/18_bill_finger_00-2-09ae8.jpg?1655299307Alors que Joe Shuster et Jerry Siegel gagnèrent leur crédit sur les albums de Superman en 1978 après des procès et un effet certain des films de Richard Donner, l’histoire est toute autre pour Bill Finger, le scénariste de Bob Kane qui ne fut crédité qu’à titre posthume en 2015 après une campagne de sa petite-fille et le militantisme du biographe Marc Nobleman dont l’enquête a fortement inspiré cet album. Le parallèle entre les deux albums écrits par Julian Voloj est très intéressant en permettant de comparer les similitudes et les différences entre les histoires de deux scénaristes restés dans l’ombre de leur personnage des décennies durant.

Si ses homologues de Superman se sont débrouillé seuls pour contester la première cession de leurs droits faits alors qu’ils étaient très jeunes, Bill Finger fut un auteur renfermé qui ne sut jamais revendiquer ses droits et dont abusa Bob Kane qui utilisa des nègres toute sa carrière durant. L’album ne dit pas clairement que le dessinateur écarta cyniquement ses collègues, expliquant qu’il était très doué pour négocier les contrats et que sa mise en avant permit à ses collaborateurs de vivre décemment. Décemment mais anonymement. Il s’agit donc ici d’une histoire d’honneur plus que d’argent.

Bill Finger : dans l'ombre du mythe. Une reconnaissance tardive. -  Superpouvoir.comL’autre intérêt de l’album repose dans sa forme qui suit une enquête à double période (la chronologie de Bill Finger et l’enquête de nos jours par Nobleman), avec une mise en abyme du biographe vis à vis du personnage de Batman. Les lignes se croisent ainsi et l’ouvrage revêt une forme de thriller très originale. Si graphiquement les planches d’Erez Zadok sont très agréables, elles restent artistiquement parlant moins puissantes que le travail de Thomas Campi sur Joe Shuster.

Si on pouvait craindre la réutilisation d’une recette qui marche, ce volume est un petit miracle qui permet de créer un diptyque cohérent et très différent. La lecture des deux albums est vivement conseillée pour tous ceux qui aiment les comics en permettant de découvrir les coulisses de la création et le statut des auteurs, sujet toujours très prégnant.

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Far sector

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Comic de NK Jemisin et Jamal Campbell
Urban (2022), DC (2021), one-shot, collection Black label.

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bsic journalismMerci aux éditions Urban pour leur fidélité.

La Cité éternelle est une utopie située dans un secteur éloigné de la galaxie, hors de la juridiction des Green Lantern. Pourtant c’est là qu’est envoyée Jo Mullein, sur demande de la Trilogie dirigeant cette base spatiale, afin de résoudre un meurtre. Le premier depuis des siècles… Loin de tout, dans une société qu’elle ne comprend pas, de codes sociaux indéchiffrables, perdue dans sa propre morale, la Green Lantern Mullein va devoir puiser dans toute son humanité pour comprendre ce qui se trame dans ce grand étranger…

Far Sector (par Jamal Campbell et Nora Keita Jemisin)Pour sa traditionnelle fournée pré-estivale les éditions Urban comics ont fait les choses en grand, avec un planning extrêmement ambitieux et pas moins de deux Black label potentiellement majeurs. Après un Strange Adventures qui a mis la barre très haut en matière d’enquête détournant les codes classiques des personnages DC, nous voilà avec rien de moins que le premier album de N.K Jemisin. Je m’arrête deux seconde pour ceux qui ne lisent pas du tour de littérature science fiction pour préciser que celle-ci est une des plus importantes autrices de SF anglo-saxonne depuis plusieurs décennies et qui a remporté coup sur coup trois prix Hugo (les prix Nobel de la littérature fantastique) pour sa trilogie de la terre Fracturée. Ce prix que des Arthur Clarke ou Isaac Asimov ont moins remporté, n’avait jamais été attribué successivement à trois œuvres de la même série et du même auteur. Tout ça pour dire que c’est là une sacrée prise pour l’éditeur DC, qui l’accompagne du très qualitatif Jamal Campbell, un des jeunes artistes les plus prometteurs qui nous avait déjà ébloui sur Naomi.

First Look: Far Sector #1 From N.K. Jemisin and Jamal Campbell - GeekMomUne fois ce petit pedigree annoncé, que donne ce volumineux Far sector? Tout d’abord, comme souvent sur un Black Label (dont le principe est de proposer des one-shot hors continuité) le thème de Green Lantern est tout à fait décoratif puisque l’héroïne est une nouvelle venue et que la mythologie GL est totalement absente. En clair c’est bienvenue aux novices et c’est tant mieux! Ensuite nous avons la forme d’une classique enquête policière, avec narration intérieure du héros, intrigue vaporeuse et relations interpersonnelles centrales et compliquées. Si l’habillage ultra-futuriste change le style, la structure est totalement dans les codes du polar. Enfin pour ce qui est de la forme nous avons deux auteurs noirs qui suivent une héroïne noire et abordent naturellement quelques réflexions liées à la communauté afro-américaine, sans que cela en fasse pour autant l’objet central de l’intrigue.

First Look: Far Sector #2 | DCL’intérêt principal de Far Sector repose sur la grande habitude de Jemisin à soulever, comme tous les auteurs de SF, des questionnements intellectuellement très intéressants et référant à notre contexte terrien. Ainsi si l’intrigue va rapidement aborder les questions politiques de l’Etat autoritaire et du libre arbitre, la cohabitation de trois populations radicalement différentes (nature VS culture) et l’absence d’émotions décidée il y a longtemps pour permettre cette cohabitation va créer des problématiques originales. Outre les amourettes incertaines et bisexuelles de l’héroïne avec alternativement homme, femme et Intelligence Artificielle, la scénariste retranscrit bien l’atmosphère de perte totale de repères sociaux pour la green lantern avec le risque de perdre également le lecteur. Car c’est là la principale difficulté de cette lecture: sur trois-cent pages on patauge allègrement entre des noms aussi originaux que « Stevn du glacier des ténèbres vacillantes », des concepts technologiques très poussés, un complot aussi tarabiscoté que tout bon complot, le tout guère facilité par des planches certes graphiquement superbes mais fourmillant tant de détails et d’idées graphiques compliquées que l’image n’aide guère à se concentrer.

REVIEW: Far Sector #12 ends a maxiseries we can't wait to read in trade —  Comics BookcaseAinsi on parcourt cette grosse lecture avec un peu de difficulté et si les quelques séquences d’action sont très agréables, si le personnage principal (et les secondaires) est fort attachant et si l’image flatte continuellement les mirettes, on achève la lecture sans trop être sur d’avoir saisi les tenants et aboutissants et un peu épuisé de trop plein. Le passage du format roman à la brièveté de la BD a sans doute été compliqué pour Jemisin et la tentation de balancer foules d’idées passionnantes trop grande pour se restreindre véritablement à une trame simple à suivre. Il est alors compliqué de critiquer et d’émettre un avis sur cet album à la réalisation sans faille, débordant de générosité, mais dans lequel il ne sera pas aisé de s’immerger.Je ne suis pas certain que les lecteurs habituels de GL y trouvent leur compte et les lecteurs occasionnels de comics risquent d’être un peu perdus. Cette proposition d’une qualité rarement atteinte en BD (du niveau conceptuel d’un Carbone et Silicium) mérite pourtant qu’on y jette un œil et plus si vous avez envie d’une lecture intellectuellement riche et graphiquement novatrice.

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Strange adventures

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Comic de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner.
Urban (2022), DC (2020), one-shot, collection Black label.

L’ouvrage comporte un important cahier final incluant de nombreuses pages de scénario, premier jet des planches et galerie de couvertures alternatives, toutes plus inspirées les unes que les autres. Un Calvin pour l’édition sans hésitation!

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bsic journalismMerci aux éditions Urban pour leur fidélité.

Adam Strange, le héros américain des guerres de Rann-Thanagar entame une tournée pour la sortie de son autobiographie. Pourtant le doute survient lorsqu’un visiteur l’agresse verbalement en l’accusant de massacres. L’image du héros se retrouve brisée et Mister Terrific, l’homme le plus intelligent du monde se trouve chargé d’enquêter sur le passé de Strange…

https://www.avoir-alire.com/local/cache-vignettes/L672xH1027/11_strange_adventures_00-2deeb.jpg?1653048249Tom King est un peu l’intello atypique dans le pool des grands scénaristes de comics actuels. Se plaçant dans l’héritage d’un Alan Moore, il dépeint des héros très humains, associé à son acolyte Mitch Gerads qui propose des planches classiques proches du gaufrier avec une appétence pour la répétition et les jeux d’image vidéo. J’avais beaucoup aimé leur Mister Miracle où un héros sans pouvoir, kitsch au possible, se retrouvait à témoigner de ses problématiques de couple alors que les plus grandes puissances d’Apokolips et des New Gods intervenaient en mode « la vie privée des super-héros ». Sur Sheriff of Babylon ils abordaient le rôle d’un héros sur un terrain d’intervention (l’Irak) où la morale et la loi américaine étaient mis en difficulté par la réalité du monde.

On retrouve ces deux thèmes dans Strange adventures, dans un emballage plus accessible, plus construit et plus intéressant. King est un ancien analyste de la CIA qui a travaillé en Irak (ce qu’il racontait dans Sheriff) et est un des rares auteurs américains aussi critiques sur le rôle de son pays et la déconstruction des mythes américains. Strange adventures parle avant tout de cela: au-delà du mythe créé notamment par les médias (il y a toujours beaucoup de séquences de journaux TV dans les albums de King) se révèle progressivement une réalité bien plus ambiguë dans une narration croisée où se succèdent l’excellent Evan Shaner et Mitch Gerads.The Blackest of Suns — “At This Moment” Strange Adventures #8 (March...

On suit donc deux temporalités: celle dessinée par Gerads suit l’action d’Alanna, princesse de Rann-Thanagar et femme aimante du héros alors que l’impassible Mr. Terrific doté de son intelligence suprême incarnant la justice absolue menace le récit du couple sur le passé. Celle dessinée par Shaner nous narre la guerre elle-même en croisant les différents peuples de la planète. Alors que nous croisons très rapidement les héros de la Ligue de Justice, la construction médiatique apparaît dans sa complexité et jusqu’à la toute fin bien malin sera celui capable d’anticiper la résolution. L’intelligence de l’écriture repose sur le refus du manichéisme. Si supercherie il y a (on le comprend très tôt), on ne sait pas laquelle ni pourquoi ni comment. Outre le thème du couple récurent chez Tom King on a évidemment une critique des guerres américaines, de leur storytelling héroïque et de la justification de l’intervention préventive. La création du héros rappellera le travail de Fabien Nury sur le Weird Science DC Comics: Strange Adventures #4 Reviewformidable L’homme qui tua Chris Kyle, avec en plus ici la mise en regard entre ce héros de papier, les véritables héros de la Justice League et la morale incarnée par ce Mister Terrific, véritable personnage principal autour duquel s’axe le récit.

Magnifique travail dont l’importante pagination ne gène en rien une lecture très fluide, Strange Adventures est pour l’instant le plus solide des albums de Tom King en parvenant à proposer une vraie belle BD accessible au grand public, ses magnifiques planches, ses scènes d’action, ses interactions complexes, avec une analyse profonde tout à la fois d’une mythologie nationale et d’une mythologie de couple. Loin de l’aspect documentaire conceptuel de précédentes parutions, l’auteur a su équilibrer ses envies et la dimension entertainment en nous envoyant un des tout meilleurs pavés de cette année.

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Joker Infinite #1: la chasse au clown

Premier volume de 160 pages de la série écrite par James Tynion IV et dessinée par Guillem March. Parution en France chez Urban Comics le 25/02/22.

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Lorsqu’on a que la mort

On ne présente plus le Joker. Depuis 80 ans maintenant, il terrorise Gotham City et met Batman face à un insoluble dilemme: le tuer et ainsi transgresser sa règle d’or, ou continuer d’endosser le poids sans cesse croissant de ses victimes.

Dans la continuité de Joker War, on retrouve le Clown Prince du Crime au centre d’une série qui lui est consacrée. A la suite d’une énième exaction au sein de l’asile d’Arkham, le Joker est traqué par plusieurs factions criminelles, qui veulent chacune venger une victime. Gotham redevient une poudrière, mais cette fois, James Gordon n’est plus concerné. Depuis qu’il a pris sa retraite, Gordon est pourtant hanté par les traumatismes subis aux mains du Joker. Tout d’abord, sa fille, abattue par balle (lors du célèbre Killing Joke d’Alan Moore), puis son fils. Gordon doit donc beaucoup de souffrance au Joker, aussi, lorsqu’il se voit proposer une mission qui lui permettrait de se venger enfin, l’ancien partenaire de Batman n’hésite pas longtemps à lancer à ses trousses. Et contrairement au chevalier noir, Gordon n’a pas fait serment de ne pas tuer.

En pleine frénésie batmanienne, Urban nous offre une nouvelle série centrée sur sa Nemesis. Cependant, élément relativement remarquable, le point de vue n’est pas celui du psychopathe éponyme mais celui de son poursuivant, offrant ainsi une plongée dans les pensées souvent négligées d’un personnage secondaire qui a souvent fait les frais de sa folie.

James Tynion IV, que l’on suit actuellement sur la série Wynd, parvient bien à retranscrire les effets de tels traumatismes sur la personnalité d’une victime du Joker. On sympathise donc automatiquement avec la cause de Gordon, et l’on souhaite presque le voir réussir, car, si Batman possède les skills nécessaires pour neutraliser Joker, seul le commissaire a la possibilité de franchir le cap en pressant la détente. Ce décloisonnement de la relation Batman/Joker est donc salutaire, et contient des rebondissements, qui, s’ils ne sont pas nécessairement inattendus, emmènent tout de même l’histoire dans une direction intéressante.

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Sandman: The Dreaming #1

Premier recueil de 263 pages de la série écrite par Neil Gaiman et Simon Spurrier. Au dessin, Bilquis Evely, Tom Fowler, Max et Sebastian Fiumara, Dominike Stanton et Abigail Larson. Parution en France le 11/02/22 aux éditions Urban Comics, collection DC Black Label.

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I had a Dream

Le comics désormais culte The Sandman, qui a été débuté il y a pas moins de trente ans, est devenu un parangon du 9e art, parvenant même à toucher un public habituellement réticent à lire des comics. L’univers onirique mis en place par Neil Gaiman a permis de transcender les frontières hermétiques entre roman et BD, ouvrant ainsi la voie alors balbutiante des romans graphiques.

Sandman, ou le Marchand de Sables, ou Morphée, est la personnification anthropomorphique du Rêve, une entité immortelle qui règne sur le Songe, un royaume onirique nourri et visité par tous les rêveurs, à savoir tous les humains durant un tiers de leur vie. Bien que Sandman soit omnipotent en son royaume, il doit cohabiter avec ses six autres frères et sœurs, les Infinis, qui représentent chacun et chacune un aspect primordial de la vie humaine: la Mort, le Désir, le Destin, la Destruction, le Désespoir et le Délire.

Au début de sa série, c’est un Morphée affaibli que l’on rencontre: privé de ses pouvoirs après avoir été enfermé soixante-dix années durant par un occultiste fou, le maître du Songe n’est plus vraiment celui qu’il était depuis le début de la création. Transformé par cette expérience traumatique, il fera durant près de 2000 pages une quête initiatique qui se terminera par son oblitération au cours d’un combat dantesque. Cependant, le Songe doit toujours avoir un régent, et les Infinis ne peuvent pas réellement être détruits: ils se réinventent, renaissent sous une autre forme, afin que leur principe se perpétue.

Ainsi naquit Daniel, nouvelle itération du Songe, qui a repris son trône de Rêve, puissant mais vierge de quasiment toute expérience. Heureusement, il a pu compter sur ses fidèles compagnons, des Rêves personnifiés qui l’ont guidé dans sa régence: Matthew le Corbeau, Lucien le Bibliothécaire, qui conserve tous les livres qui n’ont encore jamais été écrits, Mervyn Potiron, le concierge et homme à tout faire bougon mais loyal, Abel et Caïn, Eve, et bien d’autres.

Tout se passait plus ou moins normalement, jusqu’à ce qu’une faille lézarde le ciel du Songe, et que s’en déversent des millions de silhouettes hagardes, faites de tissu onirique pur et dépourvue d’âmes. Plus étrange encore, une forme géométrique protéiforme émerge à son tour, provoquant l’inquiétude de tous les habitants du Songe. En de pareils temps, tous les regards se tournent naturellement vers le leader, avec l’espoir que ce dernier saura tout arranger. Mais ce qu’ils ignorent tous, c’est que Morphée a déserté, et ce chaos est certainement causé par son absence. Seul Lucien est au courant et fait de son mieux pour cacher l’absence du maître.

De son côté, Dora, habitante inhabituelle du Songe, se demande quel rôle elle joue dans tout cela. Amnésique, ignorant tout de ses origines, elle profite de son don de passe-muraille pour visiter les rêves des gens, vivant au jour le jour. Mais elle se sent redevable de Morphée, qui l’a recueillie lorsqu’elle a échoué dans le Songe, pour des raisons connues de lui seul.

Rêves et réalités

Faut-il avoir lu l’œuvre originale pour apprécier ce revival ? J’aurais tendance à dire que oui, car de nombreux personnages font leur retour, même si la continuité n’a pas énormément d’impact sur l’intrigue.

En effet, Simon Spurrier utilise tous ces personnages connus, comme Lucien, Matthew, Mervyn ou encore Rose Walker, dans un contexte nouveau en s’attachant non pas aux évènements qu’auraient vécu ces personnages, mais plutôt à leur fonction initiale. Il est donc possible de comprendre l’intrigue et de déduire le rôle de chacun sans être nécessairement féru de l’univers de Sandman.

Second question qui mérite d’être posée: retrouve-t-on l’esprit original de l’œuvre ? Là encore, c’est un entre-deux, car si le Sandman de Gaiman était plus philosophique et contemplatif, le nouveau scénariste n’hésite pas à pousser le curseur onirique vers le coté délirant et anarchique propre aux rêves.

Il ne faut pas non plus oublier que The Sandman ne parle pas que de rêves, c’est aussi une œuvre métafictionnelle, une histoire à propos des histoires. Le Songe est le lieu où tous les archétypes narratifs se manifestent, où tous les procédés narratifs ont cours. Cette nouvelle série ne fait pas exception, puisqu’elle reprend ce concept avec aisance pour l’appliquer à une mise en scène et une narration plus modernes.

Si le Songe n’est pas LA réalité, on voit toutefois qu’il en est un reflet, une émanation biaisée par l’esprit humain. Il est d’ailleurs intéressant de se demander si les humains rêvent parce que le Songe existe, ou si à l’inverse le Songe n’existe que par la capacité des humains à rêver ? Pour illustrer ce propos, on peut prendre pour exemple le Juge Ezekiel Potence, qui personnifie la peur primale du châtiment, le repli sur soi et par extension, la xénophobie. Est-il étonnant qu’en temps de crise, alors que les bases sont fragilisées et que l’avenir est incertain, les habitants d’un pays se tourne vers un personnage qui impose l’ordre, traque des boucs émissaires pour les punir en place publique et, après avoir accepté à contrecœur d’assurer l’intérim du pouvoir, cherche avant toute chose à s’y maintenir ?

Comme vous le voyez, les niveaux de lecture sont multiples dans Sandman. La lecture est exigeante et ne se limite pas à une lecture popcorn ou un simple divertissement. On peut déplorer que la dynamique narrative ne se mette véritablement en branle qu’au bout de trois chapitres entiers, mais il semble difficile de faire mieux avec de telles exigences en terme de worldbuilding.

En résumé, The Dreaming reprend le matériau de base de ce comics culte des années 80/90 pour l’extrapoler et livrer une œuvre spéciale, qui sous ses aspects de délirium tremens, livre un propos plus profond qu’il n’y paraît.

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Batman: Imposter

Recueil de 152 pages de la mini-série écrite par Matson Tomlin et dessinée par Andréa Sorrentino. Parution en France aux éditions Urban Comics, collection Black Label, le 25/02/2022.

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Beware the Bat

Depuis trois ans, la ville de Gotham subit une campagne violente, menée par un homme anonyme dont certains doutent même de l’existence. Le but apparent de cette figure nocturne est de lutter contre la criminalité et la corruption qui gangrènent la cité depuis des décennies, quitte à se mettre à dos la police et se mettre au ban d’une société devenue apathique.

Cet homme, déterminé, entraîné et disposant de ressources considérables, n’est autre que Bruce Wayne, héritier de la fortune colossale de ses défunts parents, assassinés sous ses yeux dans une ruelle sordide. Mû par une colère dévorante, Bruce est devenu le Batman, le justicier de l’ombre craint par les criminels et méprisé par le système.

Batman est peu à peu devenu le symbole d’une justice alternative, qui ne fait pas de compromis, remportant une certaines adhésion populaire malgré la traque officielle qui lui est donnée. Et contre toute attente, les efforts colossaux de Bruce ont fini par porter leurs fruits, car pour la première fois depuis 54 ans, le crime recule à Gotham. C’est même la première fois, ce soir-là, qu’aucun crime violent n’est répertorié dans la cité. Une vraie consécration, que tout homme censé aurait pris le temps de célébrer.

Mais vous l’aurez compris, Bruce n’a rien d’un homme censé. Noyé dans sa croisade, il ignore sciemment ses limites jusqu’à être grièvement blessé, par deux crétins anonymes qui s’en vont sans demander leur reste. A cours d’options, Bruce échoue chez la Docteure Leslie Thompkins, qui l’avait suivi enfant. Leslie découvre ainsi avec effroi que le jeune patient qu’elle connaissait est en réalité un justicier ultra violent. Partagée entre sa volonté de sauver Bruce de lui-même et les enjeux liés à sa croisade contre le crime, elle décide de l’aider en lui imposant des séances de psychothérapie, auxquelles le jeune homme devra se plier au risque d’être dénoncé par sa psy.

Malheureusement, ce n’est pas le seul problème que va devoir affronter notre héros. Un autre justicier, arborant lui aussi le symbole de la chauve-souris, exécute des criminels, franchissant ainsi la seule limite que le véritable Batman s’impose. Harcelé de tous cotés, traqué par le GCPD et par les élites corrompues de Gotham, Batman n’aura peut-être pas l’occasion de laver son nom et d’attraper l’imposteur.

Le film le plus attendu de l’année, The Batman, débarque dans nos salles obscures, poussé par une vague de hype comme en voit que pour les icones de la pop-culture. Ça tombe bien, l’Homme Chauve-Souris en est une, avec ses éléments clés, ses poncifs et piliers, que de nombreux auteurs, en 80 ans de continuité, se sont amusés à manier et remanier. Après des interprétations toujours plus excentriques (Batman, la série télé avec Adam West, Batman Forever et le trèèès controversé Batman & Robin), Christopher Nolan est entré en scène et a livré une trilogie qui a redéfini en profondeur le personnage et sa mythologie aux yeux du public.

Son leitmotiv ? Une approche sombre et réaliste, centrée sur les tourments et la psychologie ambigüe de son héros. Dans quel but un homme peut-il se lancer dans une telle croisade ? Quelle motivation, quelles ressources et quel entrainement cela requiert-il ? Narrativement parlant, Nolan n’est bien sûr par le premier à tenter cet angle d’approche, puisque des auteurs comme Frank Miller l’avaient déjà envisagé 20 ans auparavant (Batman Year One, The Dark Knight Returns, etc). Ces œuvres ont d’ailleurs servi de base de référence à Nolan pour sa trilogie.

Aujourd’hui, c’est Matt Reeves qui s’attaque au problème Batman, après une brève passade de Zack Snyder, avec le concours d’un Ben Affleck qui n’a pas fait l’unanimité parmi les fans. Le scénario du film de Reeves est cosigné par Mattson Tomlin, jeune auteur et réalisateur américain qui s’est d’abord fait la main sur The Imposter, dans lequel il développe la vision réaliste en vogue pour le justicier de Gotham.

Il s’agit donc ici d’explorer le coût personnel de la croisade du Chevalier Noir contre le crime, avec le plus de vraisemblance possible. Première idée imposée par le scénariste, son Batman est seul: ni Alfred, ni Gordon pour le soutenir ou appuyer ses actions. En effet, il est assez difficile d’imaginer que les proches d’un justicier, à plus forte raison un homme en colère comme Bruce, cautionneraient un tel comportement. Idem pour Gordon: un fonctionnaire de police qui collaborerait avec un homme en marge de la loi n’y laisserait-il pas sa carrière ?

La seconde idée est que la santé mentale et l’équilibre d’un justicier seraient réellement compromis, au point que l’on puisse douter de la cohérence de ses actions. Pour le reste, Tomlin met en lumière les fondamentaux de Batman, à savoir la préparation mentale et physique, les talents d’enquêteur et la dangerosité de Gotham. Il marque aussi des points en faisant rapidement de Bruce Wayne le suspect n°1 de l’enquêtrice chargée de traquer Batman.

Sur le plan graphique, Andrea Sorrentino, passé maître dans l’art de poser des ambiances glauques, est ici tout à fait à son aise. Inventif dans son découpage, il laisse la mise en scène au service de l’écriture mais n’excelle pas véritablement lors des phases d’action.

En résumé, Batman the Imposter est une exploration immersive de la psyché batmanienne, un avant-goût prometteur du film !