***·Comics·East & West

November #1: La fille sur le toit

Premier volume de 124 pages de la série écrite par Matt Fraction et dessinée par Elsa Charretier, avec Matt Hollingsworth aux couleurs. Parution le 01/06/2022 aux éditions Sarbacane.

Polar Givré

Un beau matin, alors qu’elle est occupée à gâcher sa vie, Dee est accostée par un homme à l’allure débonnaire, qui se présente comme étant un certain M. Mann.Ce dernier semble l’avoir préalablement observée et étudiée, et il a une proposition à lui faire. Contre une rémunération conséquente, Dee accepte de traduire un code secret puis d’en diffuser le résultat sur une radio à fréquence courte, et ce quotidiennement.

Bien que son quotidien ait de quoi s’améliorer, Dee ne saisit toutefois pas la balle au bond et reste vautrée dans ses vieilles addictions, jusqu’au jour où aucun code secret ne lui parvient….

De son côté, Kowalski, reléguée au centre d’appels du 911, fuit une vie de couple morose en enchaînant les heures sup’. Sa routine sera bousculée lors d’une nuit fatidique durant laquelle la ville va plonger dans le chaos. Quel rapport entre ces deux histoires ? Quels liens unissent ces deux parcours chaotiques ? Existe-t-il une conspiration pouvant donner sens à tout ça ?

Sur l’Etagère, on connaît Matt Fraction pour son travail chez Marvel (Fear Itself, Hawkeye, Iron Fist,) mais aussi en indépendant, comme Sex Criminals. Ici, l’auteur plonge dans le polar sombre et opte pour un récit choral, moyen idéal de brouiller les pistes tout en semant des indices ça et là. Comme dans tout polar qui souhaite se distinguer dans cette catégorie, le récit commence par un mystère, qui une fois détricoté mènera les personnages et les lecteurs à une conspiration qu’on devine déjà vaste et tentaculaire.

Néanmoins, il faut vous attendre à ce que le scénariste ne vous prenne pas par la main pour vous conduire jusqu’à sa conclusion. Il faudra rester attentif-ve, et parfois même revenir sur vos pages pour relire certains passages afin de reconstituer vous-même le puzzle. Certains éléments de mise en scène peuvent donc paraître opaques au premier abord, voire abscons, d’où le constat que ce premier volume est une lecture exigeante. La structure chorale renforce encore ce constat, avec plusieurs protagonistes féminines dont les destins vont se croiser de façon tragique ou inattendue.

Il faudra attendre le second tome, paru en novembre, pour pouvoir juger cette intrigue à tiroirs dans son ensemble.

***·BD·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Batman: Shadow War

Récit complet en 280 pages, écrit par Joshua Williamson et dessiné par Howard Porter. Parution en France Chez Urban Comics le 18/11/22.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

Dead Al Ghul

Ra’s Al Ghul, le maître séculaire de la Ligue des Ombres, assasin immortel et éco-terroriste malthusien à ses heures, a fait ce qu’aucune personne de plus de 80 ans n’avait fait avant lui: il a changé d’avis.

Après des siècles passés à assassiner, à recruter des assassins, à former des assassins, à enfanter des assassins, à assassiner des assassins, Ra’s s’est aperçu que ses méthodes ne l’avaient pas mené bien loin et que le monde ne se portait pas mieux. En dépit de ce temps passé à oeuvrer avec acharnement dans l’ombre, l’immortel décide de se livrer à la Justice, en offrant par la même occasion le secret qu’il gardait jalousement depuis l’aube des temps, à savoir les Puits de Lazare, qui lui donnent sa longévité.

Bien évidemment, comme cela peut s’envisager dans tout entreprise de taille aussi respectable que celle de la Ligue des Ombres, ce revirement unilatéral n’est pas du goût de tout le monde. Parmi les réfractaires, il y a bien sûr Talia Al Ghul, sa fille, qui se voyait bien reprendre les rênes de papa pour faire les choses à sa sauce. Mais qu’à celà ne tienne, Talia accepte le deal et se livre avec son immortel de père repentant.

Batman, quant à lui, observe les évènements de loin. Longtemps considéré par Ra’s Al Ghul comme son digne héritier, Le Chevalier Noir a même été piégé par l’immortel pour engendrer avec sa fille un assassin parfait, nommé Damian, qui a entre temps adopté le code moral strict de son père en devenant le nouveau Robin.

Alors que Ra’s et Talia organisent leur reddition en public, Ra’s est assassiné d’une balle en pleine tête, et son corps détruit afin d’empêcher toute resurrection via le Puit de Lazare. Le tireur se révèle être Deathstroke, super assassin capable de donner du fil à retordre à Batman. Le malandrin s’enfuit après avoir revendiqué son forfait, ouvrant ainsi les hostilités entre les partisans de Deathstroke, qui crie à l’imposture, et la Ligue des Ombres. De nouveau réunis après plusieurs années de schisme, Batman et Robin vont devoir entrer en action afin d’éviter un bain de sang, et, tout aussi important, faire la lumière sur ces évènements.

Pour cette fois, pas de saga épique mais un bat-crossover comme on les aime, qui fait graviter autour du Croisé à la Cape les personnages secondaires de la licence, au cours d’une enquête/course-poursuite. Attention, si certains personnages comme Robin, Deathstroke ou encore Black Canary sont incontournables dans l’univers DC, d’autres pourront paraître plus obscurs, et demanderont une certaine connaissance des parutions récentes de DC, ou quelques recherches Gooooooooooooooooogle.

Le rythme ne diminue pas tout au long de l’album, même lorsqu’il se divise en plusieurs lignes narratives, centrées respectivement autour du duo Batman/Robin et de Deathstroke et ses enfants. Le parallèle entre les deux ennemis, accompagnés de leur progéniture est d’ailleurs une idée intéressante à mettre en scène, puisqu’on constate que chacun des deux antagonistes cherche finalement la rédemption à travers ses enfants, et que l’investissement paternel n’est pas quelque chose d’inné mais d’acquis et de conscient.

L’autre thématique est bien évidemment celle de la vengeance, puisque le faux-Deathstroke est mû par cette intemporelle motivation. A ce propos, son identité risque d’en surprendre quelques-uns, surtout si ce sont des lecteurs récents, car ses raisons d’agir remontent à très loin (expliciter ce point pourrait revenir à divulgâcher, mais sachez seulement qu’il y est question d’un certain Judas et d’un Contrat).

L’idée que rétribution immédiate et définitive s’oppose au concept même de rédemption est un thème intéressant à développer, il ne me semble pas l’avoir vu abordé sous cet angle auparavant (en effet, on a plus souvent droit au fameux « si tu le tues, tu deviens comme lui, John !« ).

A la fois rythmé et ancré dans la continuité, Batman: Shadow War est un récit divertissant, dont les conséquences seront vues en partie dans Dark Crisis on Infinite Earths, du même scénariste.

***·BD·Nouveau !·Service Presse

Le Paris des merveilles #1

La BD!
9782490735327_fiche
BD d’Etienne Willem, Pierre Pevel et Tanja Wenisch
Drakoo (2022), 46 p. 1/2 tomes parus.
Série Le paris des merveilles, adaptant en 3×2 tomes la trilogie des romans de Pierre Pevel.

bsic journalismMerci aux éditions Drakoo pour leur confiance.

Dans le Paris de 1909 Louis Denizart Hyppomithe Griffont est un enquêteur privé. Mais pas n’importe quel enquêteur: dans ce Paris des Merveilles où la magie et les créatures féériques côtoient humains et machinerie steampunk il est un mage rattaché au Cyan, un des trois grandes Cercles de magie. Lorsqu’on vient lui demander de dévoiler les artifices d’un tricheur de cartes le voilà embarqué dans une redoutable machination mêlant barbouzes russes, intermédiaire véreux, aventurière mystérieuse… et forces de l’autre côté, le Royaume magique d’Ambremer…

Sorties parmi les premières publications Drakoo, la trilogie des Artilleuses fut une très bonne surprise d’aventure grand public qui savait se démarquer de l’encombrante ombre de Christophe Arleston. Profitant de la richesse de l’univers de la trilogie de romans parus chez Braguelonne, la série originale scénarisée par Pevel lui-même aura été une mise en bouche qui permet désormais au dessinateur Etienne Willem d’adapter directement les romans de Pevel avec ce dernier en accompagnement sur les (très bons) dialogues.

Le Paris des Merveilles - Les enchantements d'Ambremer 1/2 - Le Paris des  merveilles - vol.01 - Etienne Willem, Pierre Pevel - cartonné - Achat Livre  ou ebook | fnacNous voilà donc plongés à nouveau dans ce Paris des Merveilles, une poignée d’année avant l’intrigue des Artilleuses, cette fois dans une enquête à la Arsène Lupin en sein de jolis décors détaillés de cette Belle-Epoque Steampunk. Le héros, enquêteur de l’étrange est charismatique et suffisamment puissant pour permettre une adversité robuste. Au menu un général russe et un sorciers venu d’Ambremer sont lancés à la poursuite d’une mystérieuse aventurière acrobate… cette fine équipe laissant cadavres et carambolages avec le mage Griffont à leur poursuite. Bien plus touffue que celle de la précédente trilogie, l’intrigue nécessite de se concentrer, d’autant que Willem a choisi un rythme serré de presque une séquence par page afin de pouvoir dérouler une intrigue de trois-cent pages en deux albums BD classiques. Il en ressort une pourtant très fluide immersion dans ce monde, sans besoin d’avoir lu les aventures des trois cambrioleuses même si l’auteur s’amuse à placer ça et là quelques fils entre les deux histoires.

On ressort de cette lecture tout à fait conquis par une aventure grand public et remarquablement équilibrée entre l’envie de développer un background riche, le besoin d’une intrigue intéressante et la nécessité d’une action rocambolesque. Avec mille et une possibilités, le Paris des Merveilles a encore de beaux jours devant lui, sur les six tomes prévus avant sans doute de prolonger les romans par de nouvelles histoires originales.

A partir de 12 ans.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Saint-Elme #3: le porteur de mauvaises nouvelles

image-23
couv_454641
BD de Serge Lehman et Frederik Peeters
Delcourt (2022), 78p.,  série en cours, 3 tomes parus.

image-13Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance

Frank Sangaré est mal en point. Très. Laissé brulé et à l’article de la mort, le cadet des frangins enquêteurs tente de s’évader dans les tunnels de Saint-Elme alors que son ainé commence à suivre sa trace. Pendant ce temps le ménage se prépare dans la famille Sax…

Avec une sortie rapprochée de trois albums en deux ans on est totalement dans le rythme de série en mode bing-watching et la construction millimétrée de Serge Lehman colle parfaitement avec ce format: galerie de personnages hauts en couleur (ou en perversions), explosions de violence crue, sexe poisseux et dialogues percutants, on a tout ce qu’il faut pour rester addict aux mésaventures des frères Sangaré dans ce bas-fonds qu’est Saint-Elme. Utilisant savamment le hors-champ, les auteurs préparent l’arrivée du redoutable patriarche mafieux alors que le limier de la fratrie de détectives a enfin débarqué. Avec sa gueule sans pupille et son allure robotique, il ajoute une couche d’étrange alors que le scenario se positionne enfin sur le caractère anormal des évènements surnaturels auxquels on a assisté jusqu’ici.

Les deux premiers tomes nous avaient totalement conquis et s’il y a un peu moins de surprise sur ce troisième, plus linéaire, la maestria de Peeters et la force des personnages suffisent amplement à prolonger le plaisir sur cette série totalement inattendue et qui tranquillement est en train de se hisser au même niveau qu’un 5 Terres ou un Renaissance. Brillant et addictif!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·Littérature·Nouveau !·Service Presse

Le dossier Thanatos

Histoire complète en 64 pages, écrite par Roger Seiter et dessinée par Jean-Louis Thouard. Parution aux éditions RobinSon le 31/08/22.

bsic journalism

Merci aux éditions Robinson pour leur fidélité.

La mort leur va si bien

En 1877, la ville d’Édimbourg s’émeut lorsque le corps d’un notable est retrouvé fortuitement dans une sinistre masure abandonnée. Alors que le vieil homme semble avoir trouvé une mort naturelle, certains éléments interpellent l’inspecteur McRae, de la police municipale. Tandis que l’opiniâtre inspecteur va mener son enquête, ailleurs dans les rues d’Édimbourg, un certain Arthur Conan Doyle, étudiant à la faculté de médecine, va lui aussi découvrir, au travers des cercles spirites qui font fureur parmi les bourgeois, qu’une conspiration se trame, une affaire qui va remettre en question son pragmatisme et son sang-froid.

Dans le même temps, Betsy, jeune mère célibataire, subit l’injustice du système alors qu’elle tente de survivre avec sa fille Maggie, et va se retrouver sous la protection du foyer Sainte Madeleine, réputé pour offrir un havre de paix aux femmes victimes de violences. Quel est le lien entre ces deux situations ? McRae et Conan Doyle ne tarderont pas à le découvrir.

Laissez tomber le Londres de l’époque victorienne, optez plutôt pour Édimbourg ! Ses crimes y sont moins sanglants mais plus morbides, ses enquêteurs moins charismatiques mais plus accessibles ! Avec le dossier Thanatos, nous avons droit à une enquête méticuleuse et sans accroc, mettant en scène le créateur du célèbre Sherlock Holmes, alors jeune étudiant en médecine. Il est d’ailleurs de notoriété publique que le détective de Baker Street tenait son esprit affuté et cartésien de son créateur, nous en avons ici un rapide aperçu au travers de ce récit tortueux et glauque.

L’ambiance gothique est au service d’une cause plus noble, une thématique sociétale, à l’instar d’Automne en Baie de Somme. En effet, la place des femmes dans une société patriarcale et conservatrice est là aussi en question, la critique étant enrobée dans une capsule de mysticisme. Le déroulé de l’intrigue en lui-même est prenant, et profite de l’ambiance sombre pour nous pousser toujours un peu plus loin dans l’enquête.

Cependant, il faut avouer que le charisme du protagoniste n’est pas l’atout majeur de l’album. Sans pour autant comparer avec le fameux Holmes, on peut regretter son manque de profondeur durant l’enquête, même si ses choix lors de la conclusion tendent à le rendre sympathique. Il est aussi parfois délicat de faire le distinguo entre tous les personnages, non pas du fait de la caractérisation cette fois, mais du graphisme, qui rend l’identification moins aisée.

En conclusion: les amateurs d’enquêtes à la Sherlock Holmes trouveront leur compte, les férus d’ambiances gothiques aussi, idem pour les amoureux de justice sociale. Le graphisme et maitrisé et participe grandement à l’ambiance, mais peut rendre difficile la distinction entre les personnages.

****·BD·Jeunesse·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Lombric

image-15
BD de Mathieu Sapin, Patrick Pion et Cyrille Bertin.
Soleil (2022), 64p., one-shot, collection Métamorphose.

couv_454976

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour leur fidélité.

Monseigneur crapaud est à la poursuite d’un dangereux criminel lorsqu’il rencontre le simplet mulot. Pendant ce temps une étrange créature s’éveille au monde. Innocent, Lombric réalise qu’il peut se transformer au contact de son environnement. Ces trois petits êtres vont voir leur destin se croiser dans la comédie du Monde…

Patrick Pion est un brillant représentant de l’école Lauffray, ayant participé à certains albums du Troisième Testament et de Prophet. Formé aux Arts décoratifs, il n’a pas encore la notoriété de ses confrères mais produit des images très poétiques et évocatrice avec une remarquable maîtrise de l’art séquentiel, parfaitement aidé par les pastelles du coloriste Cyrille Bertin.

Ce talent entre parfaitement dans l’esprit très « à l’ancienne » et travaillé de la collection Metamorphose. Si la prestigieuse collection a tendance à perdre sa garantie de qualité en multipliant les projets, ce Lombric à la lecture rapide est bien un hymne au dessin, à l’imaginaire et à l’histoire de la BD, lorsqu’il se réfère au mythique Vent dans les Saules et son tordant baron Tetard. Très peu de textes et une moyenne de quatre cases par pages permettent de prendre le temps de cette itinérance  en mode roman d’apprentissage pour ce Lombric qui passera du stade de larve à celui d’hominidé à mesure qu’il découvre le monde, qu’il soit végétal ou minéral et la violence de l’état de Nature jusqu’à la bêtise des êtres humains.

Fable orientée jeunesse qui a le mérite d’être fort agréable à l’œil et très rythmée (tant dans l’enchaînement que dans les quelques dialogues savoureux), l’album de Pion et Sapin est un fort bel objet qui se laisse découvrir sans trop d’explication sur son motif ni sa conclusion qui laisse interrogatif: sans indication de tomaison, la maquette laisse entendre un one-shot quand la fin tout à fait ouverte suppose une suite. Espérons que les ventes permettront aux auteurs de donner une prolongation aux aventures de leur petite créature au faciès aussi mignon qu’un Sylvain de Miyazaki.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·Actualité·BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

Saison brune 2.0

Le Docu du Week-End
BD de Philippe Squarzoni
Delcourt (2022), 264p. , n&b.

couv_457745

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur fidélité.

CaptureAlors que le réchauffement climatique nous explose à la figure, l’auteur de Saison Brune revient dix ans après pour une prolongation de son ouvrage lanceur d’alerte. Et ce billet a pour moi une valeur un peu sentimentale car il s’agissait d’un des tous premiers albums que je chroniquais en ouvrant le blog en 2018… L’auteur de la magistrale adaptation policière Homicide a fait quelque peu évoluer son trait vers une épure encrée. A la fois plus précises et plus poétiques que sur le premier tome, il reprend la technique qui a fait l’efficacité de son ouvrage en alternant les illustrations libres de concepts et les séquences d’interactions entre lui et sa fille à Lyon, pendant le confinement. On pourra noter que les précédentes interventions de spécialistes face caméra n’ont plus lieu ici, comme si le découvreur naïf de 2012 ne ressentait plus le besoin de s’appuyer sur ses pairs et pouvait expliciter les problématiques via les lectures références citées en fin d’ouvrage. Cette assurance permet aussi à l’ouvrage de maigrir puisque nous sommes désormais sur un format plus classique en documentaire (264 pages contre 480 sur le précédent).

L’ouvrage se concentre sur la fiction « greenwashing » d’innovations numériques proposées aux consommateurs et aux gouvernements du monde par les GAFAM comme une solution miracle à la problématique du réchauffement climatique, désormais incontestable. Lorsque le film d’Al Gore sort au cinéma les climatosceptiques sont nombreux. Aujourd’hui hormis les allumés trumpistes et promoteurs de réalité alternative tout le monde reconnaît l’ampleur de la crise. Mais le capitalisme fonctionnant sur la transformation permanente il tente de présenter une fiction d’une dématérialisation qui permettrait de ne plus ponctionner la planète tout en assouvissant l’appétit incessant et insatiable des consommateurs-citoyens pour les technologiques, internet et les loisirs. Ainsi plus de papier, plus de déplacements grâce au télétravail qui s’est démultiplié pendant la crise du COVID et une optimisation des performances productives. Dans cette image d’Epinal à laquelle on pourrait facilement ajouter les voitures électriques d’Elon Musk ou les nouvelles technologies nucléaires mises en avant par notre Président il n’y a pas matière à s’inquiéter puisque grâce à des investissements massifs et l’appui des Etats, ces entreprises du numériques résoudraient rapidement notre dépendance aux énergies carbones.

Capture1Le soucis, que démontre très précisément Squarzoni dans l’album) c’est que la consommation énergétique des technologies du numérique croit de façon exponentielle de même que la consommation d’appareils par les utilisateurs. Appareils miniaturisés qui nécessitent des quantités très importantes de matériaux essentiellement non recyclables et qui dépendent de serveurs informatiques et de câbles sous-marins tout à fait matériels qui eux-aussi polluent et sont très énergivores. Comme pour la voiture individuelle la question de la hausse des performances des équipements est loin de compenser la croissance de la production. Sans qu’il n’aborde frontalement l’aspect civilisationnel d’une société de décroissance on comprend très aisément à la lecture que c’est bien le principe de croissance capitalistique qui est en cause dans le pillage de la planète, pillage producteur de dérèglement climatique. Alors que nous sortons d’un été qui semble marquer le point de bascule vers une époque annoncée de chaos climatique très palpable les rappels de Philippe Squarzoni tombent particulièrement bien pour réveiller les consciences.

L’aspect autobiographique est marqué par les séquences de vie quotidienne sous confinement de l’auteur et sa fille à Lyon. Comme tout parent il discute avec son enfant de ce qu’il faut éviter, des responsabilités individuelles, des incohérences de chacun. En tant qu’artiste on imagine le poids important d’internet et de l’outil informatique au quotidien pour Squarzoni et le dilemme que cela crée. Etre conscient de notre action climaticide en regardant des films Netflix ou en se renseignant sur le net nous oblige t’il à cesser ces Captureactivités alors que ce sont les industries et les choix politiques qui sont de très loin les plus criminels dans la pollution de notre planète? Le pouvoir de citoyen-consommateur d’orienter les GAFAM en impactant leur chiffre d’affaire est-il suffisant? Dois-je me sanctionner pour les actions de ceux qui peuvent? Puis-je m’extraire de toute responsabilité de ce fait en regardant ailleurs? L’auteur de Saison brune 2.0 ne donne pas d’avis mais comme toujours questionne les consciences, convaincu que ces choix ne peuvent qu’être inviduels. Il est en revanche bien plus offensif qu’auparavant concernant le rôle des politiques publiques et le vote qui les déclenche.

Avec le talent pédagogique qu’on lui connaît et de belles séquences dessinées illustrant son propos, Philipe Squarzoni aborde brillamment la problématique majeure de la pollution numérique et des chimères de la Start-up Nation à l’heure du COVID. Il questionne nos actions, que chaque citoyen devrait évaluer sans culpabilité mais avec responsabilité, notamment chaque blogueur et utilisateur de réseaux sociaux dont les heures ne sont pas sans conséquences pour le climat. Des questions qui ne font pas plaisir, complexes, mais essentielles.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Numérique

A Fake story

image-9
BD de Jean-Denis Pendanx et Laurent Galandon
Futuropolis (2021), 87p., one-shot.

couv_413974

badge numeriqueEn 1938 le jeune dramaturge Orson Welles sème la panique dans la bourgade de Grover Mills en déclamant une adaptation radiophonique ultra-réaliste de La guerre des Mondes. Dans la panique, en ce fin fonds de l’Amérique une famille sera tuée… La chaine de radio CBS envoie en urgence son meilleur limier pour déminer le terrain avant que le boomerang médiatique n’accuse la pièce de ce drame. Mais le récit officiel et les apparence sont toujours trompeurs, surtout lorsque racisme et rancœurs s’en mêlent…

A fake story de Jean-Denis Pendanx, Laurent Galandon - BDfugue.comL’histoire (vraie) est connue. L’histoire de Pendanx et Galandon, elle, est fausse. Comme son personnage auteur d’un roman (fictif) dont est adaptée la (vraie) BD… Dès sa page de titre cet album nous plonge donc dans une Abyme intriquant le vrai et le faux, la manipulation et la narration toujours orientée des récits subjectifs des témoins de cette passionnante enquête.

Manœuvrant leur album sur une ouverture de cinéma avec la voix-off d’Orson Welles déclamant son invasion martienne sur les images des évènements de Grover Mills, les auteurs placent le lecteur dans la position du témoin manipulé. On se doute dès l’introduction que ce qu’on nous a montré n’est qu’une version des faits et que Galandon et Pendanx vont lentement démêler la pelote.

Le dispositif est classique mais subtilement mené: un ancien journaliste-star new-yorkais désabusé quand au pouvoir positif de la presse va se plonger dans une Amérique profonds qu’il connaît trop, chaperonné par un sheriff pourri qui cache à peine son racisme endémique et croisant le fer avec une jeune « fille de » arriviste à la recherche du scoop à tout prix. Le flair du vieux loup ne s’en laissera bien sur pas compter des mille mensonges qui lui seront glissés.

A fake story, quand le canular d'Orson Welles devient fait divers sanglant  – Cases d'histoireSous couvert d’une passionnante enquête policière c’est bien entendu le rôle des médias, la réalité alternative et la facilité de manipuler le réel qui sont pointé du doigt par les auteurs qui nagent comme des poissons dans l’eau de leur trame. Et la première réussite de l’album est de ne pas se perdre dans un enchevêtrement de fils narratifs  et chronologiques. La seconde repose sur de superbes planches qui ne surprennent guère au vu de la fort élégante biblio de Jean-Denis Pendanx (ainsi que sur une couverture fort alléchante). La cerise sur le gâteau c’est, outre une galerie de personnages tous intéressants, le plaisir intellectuel de tous les sous-textes, qui sur la crédulité des bouseux, qui sur l’ambition sans limite, qui sur un sentiment de justice qui semble si inatteignable dans ces Etats-Unis des années trente.

A fake story est ainsi un superbe album comme Futuropolis en produit tant, un vrai polar qui sait se sortir du genre pour donner un propos multiple et intelligible et qui confirme tout le bien qui en a été dit à sa sortie.

Note: l’album ayant été lu en numérique la note frôle les 5 Calvin du fait d’une qualité d’image qui ne permet pas de juger en réel.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·Jeunesse·Littérature·Nouveau !·Service Presse

Arsène Lupin contre Sherlock Holmes #1/2

Premier album du diptyque écrit par Jérôme Félix et dessiné par Alain Janolle, parution le 29/06/2022 aux éditions Grand Angle.

Merci aux éditions Grand Angle pour leur confiance.

Le (presque) gendarme et le (pas trop) voleur

On ne présente plus Arsène Lupin, création de Maurice Leblanc, monument national de littérature, ayant à son actif moult adaptations dans divers médias. Ce gentleman, redresseur de tort, est également connu pour ses talents de cambrioleur, lui qui aime s’introduire dans les demeures les plus luxueuses pour y dérober les biens les plus précieux des nantis de France et de Navarre.

Si vous connaissez le plus célèbre des voleurs français, alors vous devez également connaître le plus célèbre des détectives anglais, Sherlock Holmes de Baker Street, l’un des esprits les plus brillants de son époque, qui fit le succès de Sir Arthur Conan Doyle. figurez-vous que ces deux-là ce sont déjà croisés auparavant, mais il était grand temps de remettre des deux géants de la littérature face à face. De l’audace française ou du flegme britannique, qui l’emportera ?

Depuis des années, Sherlock Holmes traque l’insaisissable Arsène Lupin, sous ses différentes identités. En effet, alors que le gentleman cambrioleur nargue les forces de police et leur échappe grâce à son incroyable talent pour le déguisement, Holmes, lui, ne se laisse pas berner, grâce à son don pour la déduction et son esprit acéré. Sentant le sol se dérober sous ses pieds, et poussé par son amour pour Raymonde, Arsène prend la décision de raccrocher, et s’apprête à prendre sa retraite, échappant ainsi à ses poursuivants.

Mais Sherlock ne l’entend pas de cette oreille. Incapable d’envisager la défaite face à Arsène, le détective lâche la rampe et prend sa mère adoptive en otage. Il en résulte une confrontation violente durant laquelle Holmes laisse exploser sa rage, et tue accidentellement Raymonde alors que c’est le cambrioleur qu’il visait. Des années plus tard, alors que plus personne n’entend parler de Sherlock Holmes, Arsène Lupin, lui, continue de faire des étincelles. N’ayant plus aucune raison de sortir du crime, Arsène s’est replongé dans ses mesquineries, commettant des vols toujours plus audacieux, sans personne pour l’arrêter. Alors qu’il se rend à Rouen, Arsène découvre qu’un vieil alchimiste aurait, juste avant sa mort, percé à jour le secret de la transmutation du plomb en or. Il n’en faut pas davantage à notre cambrioleur pour faire ressortir son côté gentleman et à se mettre en chasse. Mais Sherlock risque bien de ressortir du bois, pour finir ce qu’il avait commencé, à savoir mettre un terme définitif à la carrière de Lupin.

En entamant la lecture de cet album, alléché par la perspective d’un duel au sommet entre deux personnages connus pour leur roublardise et leur esprit vif, j’ai été quelque peu étonné par le parti-pris affiché, de faire de Sherlock Holmes l’antagoniste revanchard. Cette image est en effet à contre-courant du rôle habituellement attribué à Holmes, dont l’intelligence et la froide analyse engendrent souvent un détachement émotionnel.

Le voir donc aux abois, prenant en otage une vieille dame innocente pour atteindre son adversaire en vociférant, a quelque chose de déroutant. Une fois passé cet élément de caractérisation surprenant, on est pas au bout de nos surprises, puisqu’après la fameuse ellipse de quatre ans, on a de nouveau droit à des choix hasardeux de caractérisation. Je m’explique.

Page 11, Arsène s’introduit dans une demeure, expliquant qu’il est venu chercher un bien spécifique, en l’espèce un tableau de Velasquez, et assène à son fidèle acolyte « c’est mon métier de savoir ». Cette phrase, prononcée sur un ton péremptoire, est supposée nous indiquer qu’Arsène est un professionnel du cambriolage, qu’il est bien informé et qu’il ne laisse vraisemblablement rien au hasard.

Puis, sur la même page, Arsène semble surpris de constater que le tableau est un faux. Cette révélation vient annihiler l’image du cambrioleur virtuose qui maîtrise tout, puisque si c’est « son métier de savoir », comment pouvait-il ignorer qu’il lorgnait sur un tableau contrefait ?

L’exemple ne s’arrête pas là, puisqu’à la page suivante, la page 12, Arsène poursuit son exploration de la maison et décide, qu’en lot de consolation, il volera l’argenterie et les bijoux…avant de se raviser après être tombé sur une médaille militaire qui prouve que le propriétaire des lieux est un héros de guerre, ce qui lui fait changer d’avis. Là encore, le voleur qui est supposé détenir toutes les informations nécessaires à la bonne exécution de son forfait ignorait paradoxalement le statut de sa cible, et repart bredouille !

Ce genre d’éléments peut paraître anecdotique au premier abord, mais il relève malheureusement d’une erreur d’écriture qui peut, si elle se répète, nuire à la qualité de l’ensemble. Je sais toutefois que l’auteur souhaitait avant tout montrer que Lupin vole selon un code moral strict auquel il ne déroge pas, ce qui le met en opposition directe avec Holmes, qui, bien qu’il soit situé du bon côté de la loi, n’hésite pas à commettre des actes répréhensibles pour atteindre son objectif. Mais cette dichotomie pouvait être montrée autrement, sans prendre le risque de se contredire sur la caractérisation et la cohérence des personnages.

Le reste de l’album se déroule néanmoins sans encombres, et se concentre sur la dynamique familiale autour du fameux alchimiste, ainsi que sur la mascarade employée par Lupin pour parvenir à ses fins. On s’amuse d’ailleurs en même temps que lui de la crédulité du « meilleur limier de France », et l’on attend avec impatience le retour de Sherlock, qui ne semble pas avoir complètement lâché la rampe.

***·BD·Edition·La trouvaille du vendredi·Rétro

Infinity 8: Retour vers le Führer!

La trouvaille+joaquim

couv_290519
BD d’Olivier Vatine et Lewis Trondheim
Rue de Sèvres (2017), 88p. 3 volumes souples format comics et un volume relié.

Si vous suivez régulièrement ce blog vous savez combien j’aime les formats originaux, variés, qui permettent à tous les publics de trouver ce qu’ils cherchent, aux expérimentations des artistes et last but not least, aux porte-monnaie de souffler un peu sur des éditions légères. Lors de son démarrage le jeune éditeur Rue de Sèvres a été très actif en la matière puisque ce sont eux qui ont quand-même permis les magnifiques éditions journal du Chateau des Etoiles (pour lequel Alex Alice publie cette fin d’année un Art book qui s’annonce somptueux… stay tuned!), mais également l’original Infinity 8 qui, chose trop rare, avait lancé les deux premiers tomes en format comics très qualitatifs.

Pour rappel cette série proposait entre 2017 et 2019 des aventures solo au sein d’un croiseur spatial, chaque tome réalisé par une nouvelle équipe (le tout avec Lewis Trondheim en « showrunner »). Si les deux premiers tomes proposaient les dessins très qualitatifs de Bertail et Vatine, la suite m’a laissé de côté en migrant dans un style simpliste proche de celui de Trondheim. Si l’esprit de la série était cohérent, graphiquement ce n’était pas ma tasse de thé. Dernière précision: comme pour le partenariat avec le Label 619 (basculé récemment d’Ankama à Rue de Sèvres), Infinity 8 était Infinity 8 T2 | Rue de Sèvresproposé par le ComixBuro de Vatine, depuis parti chez Glénat. Bon et maintenant que Blondin à fait son prof, qu’est-ce que ça donne ce Retour vers le Führer?

L’agent Stella Moonkicker revient d’une suspension pour violence sur passager. Rageuse de ne pas avoir retrouvé son Megaboard, cette adepte des selfi va bientôt tomber sur une étonnante réception culturelle promouvant l’art de vivre Nazi. Alors qu’un virulent rabbin commence à agresser ces gentils animateurs elle se voit contrainte d’intervenir. Une intervention qui aura des conséquences dramatiques pour toute la communauté de l’Infinity 8…

Rappelons le concept d’Infinity8: la croisière intersidérale Infinity 8 est pilotée par un alien aux capacités très particulières puisqu’il reboot le temps toutes les 8 heures afin de sauver le vaisseau d’une menace mortelle. Chaque album voit donc un nouvel agent du vaisseau partir en mission… Et voici donc Stella Moonkicker poufiasse blonde passablement insupportable qui ne pense qu’à ses comptes de réseaux sociaux, chargée de protéger le vaisseau contre rien de moins que le retour d’Hitler, décongelé d’une épave spatiale. L’humour noir est bien entendu de mise tout le long à force d’inversions de valeurs incessants: le rabbin est un intégriste, les nazis de gentils naïfs et l’anti-héroïne qui va aider toute guillerette le génocide spatial du nouveau Hitleroïde.

Infinity 8 - Tome 2 - Infinity 8 tome 2 retour vers le fuhrer - Trondheim  lewis / vatine olivier - broché - Achat Livre ou ebook | fnacLe cœur de l’album réside dans la relation entre le robot (cousin du C3PO de StarWars) et la grognasse qui a plus de Tuco que de Blanche Neige. L’esprit WTF est omniprésent en tirant vers Fluide Glacial, avec deux auteurs toujours très portés sur la dérision. Les délires SF nazi ont toujours attiré les envies (notamment graphiques) et permis de s’éclater sans avoir à se préoccuper de questions morales. Mais soyons clairs, l’amour de Vatine pour les bimbo spatiales pulp est le principal intérêt de l’auteur qui malgré un trait simplifié à l’extrême reste un très grand dessinateur capable de créer une dynamique de cases folle avec quelques traits. Alors vous aurez droit à des plongées en scaphandres, de combats de robots, des légions nazies, des piratages informatiques et éviscérations sanguinolentes en tout genre dans ce Retour vers le Führer…

L’édition comics est bien entendu agrémentée de tout ce qui en fait le sel: fausses pub, cahiers graphiques et autres interviews créatives des auteurs. Le plein de bonus pour un délire so-pulp dans la veine du récent Valhalla Hotel. Et puis on ne boudera pas le plaisir de profiter de la dernière BD dessinée par le créateur d’Aquablue publiée…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1