BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi

Blue note

La trouvaille+joaquim
BD de Mathieu Mariolle et Mickaël Bourgoin
Dargaud (2013) 148 p. 2 vol et 1 intégrale, série finie.
Couverture de Blue Note -INT- Blue note

Concept très original, Blue note nous propose de suivre les destins croisés de deux personnages, un boxeur et un guitariste de Blues, dans les dernières heures de la Prohibition. Le premier album suit le boxeur, le second le musicien. Ils se croiseront à peine mais interagirons dans la même temporalité. On retrouve un peu l’idée de Vortex que j’avais chroniqué dans cette rubrique il y a quelques temps. A noter que pour une fois l’illustration de l’intégrale est moins belle que celles des deux albums originaux. En outre une édition de luxe n&b tirée à 260 ex chez Bruno Graff existe. Un peu chère mais les le boulot d’encrage de Mickaël Bourgoin peut justifier une petite folie sur cet album si vous le trouvez.

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"Blue note est une bd d’auteurs. Deux artistes inspirés par l’envie de nous faire vivre une ambiance, celle des nuits pluvieuses de la Prohibition, de ses clubs de jazz tenus par des Parrains et de ses match de boxe truqués. Ce qui saute aux yeux à l’ouverture de l’album ce sont les encrages de Mickaël Bourgoin, élément essentiel dans le visuel de ce projet (dès la page des crédits le dessinateur l’annonce). Pour sa deuxième série publiée le dessinateur a souhaité se lancer dans le grand bain, inspiré par Toppi et Breccia et on peut dire que la prise de risque s’est avérée pertinente tant l’ensemble respire la fumée, les atmosphères et livre quelques pleines pages absolument sublimes lorsqu’il s’agit d’illustrer la magie de la musique du personnage de guitariste virtuose R.J. A ce titre, il est dommage qu’une version grand format n&b n’ait pas été prévue par l’éditeur (hormis le tirage de tête en nombre limite et au coût élevé) tant ces planches auraient mérité plus de place.

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin dargaud"

On écarquille donc les yeux sur la beauté de ces petites cases très minutieuses et prends le temps d’admirer les quelques pages où les auteurs prennent leur place. Le trait peut ressembler par moment à celui de Gary Gianni, avec cet effet plume d’oie doublant les traits et surtout ces volutes incroyable qui désintègrent par moment les dessins dans une inspiration vraiment atypique et magnifique. C’est tellement réussi que l’album paraît parfois trop sage et l’on imagine un Bourgoin jouant des cadres de cases avec des débordements volontaires… J’ai vraiment découvert un illustrateur de très grand talent qui propose quelque chose de neuf que je ne saurais rattacher à une école graphique. Il n’a pour le moment rien réalisé d’autre en BD mais je guette un prochain projet!

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin dargaud"L’intrigue (réalisée à quatre mains) aurait pu être basique, classique. Le simple fait de poser le contexte du dernier mois d’une époque bien connue permet de borner l’intrigue en densifiant la tension. L’histoire est celle de l’ambition, celle de RJ, guitariste d’exception à qui tout sourit ; celle de Jack, ancienne légende des rings contraint de reprendre les gants en fuyant la gloire. Deux destins croisés qui se croiseront effectivement tout au long de ce double album construit en miroir. La subtilité de l’imbrication des deux histoires est une vraie réussite car ce n’était pas évident d’en dire si peu tout en maintenant des révélations en deux temps tout au long du récit. Chaque album a son unité, son héros, qui rencontre brièvement l’autre, avant que tout se rejoigne en toute fin du second volume. C’est une histoire triste que l’on nous narre, celle de personnages mangés par la ville, par leur ambition et celle des autres. Des talents qui ne seront jamais réellement libres, soit car ils sont en avance sur leur époque soit car ils appartiennent au passé. C’est un peu trois périodes qui se rencontrent dans Blue note: celle d’un âge d’or d’avant la Prohibition, celle finissante de la Prohibition, la nouvelle ère ouverte par RJ.Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"

Les meilleures BD sont souvent celle que l’on n’attend pas, celles qui nous surprennent. Blue note en fait partie en réussissant incroyablement l’alliance du texte et de l’image, de personnages forts portés par des thèmes passionnants, iconiques (le musicien de blues noir, le boxeur irlandais) et une époque hautement visuelle et familière dans l’imaginaire collectif. C’est une très belle histoire, dure et inspirée que nous proposent Bourgoin et Mariolle, un blues à l’encre de nuit, une BD qui fait honneur à une bibliothèque et que l’on relit régulièrement.

Une interview des auteurs a été réalisée par le site Bdgest.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-lebadge-cml

Publicités
BD·Nouveau !

Ira dei #2: la part du diable

BD du mercrediBD de Vincent Brugeas et Vincent Toulhoat
Dargaud (2018), 54 p., 2 vol parus, premier cycle terminé.

L’illustration de couverture est très réussie, plus pertinente que celle du premier volume), reprenant à la fois le thème et la colorimétrie de la série (j’aime toujours quand il y a une homogénéité dans une série) mais surtout proposant un sujet énigmatique et très révélateur de l’album. Un vitrail dessiné très élégant en début d’album rappelle les protagonistes. Ce tome clôt officiellement un premier cycle d’une série prévue en quatre cycles minimum.

Après avoir conquis Taormine en Sicile, Tancrède est intégré à l’armée du Strategos Maniakès. Poursuivant sa propre vengeance en enfermant le moine dans une cage, il voit les alliances se faire et se défaire, chacun jouant sa propre partition au sein de ce théâtre de reconquête militaire.

Résultat de recherche d'images pour "toulhoat la part du diable"Le duo Brugeas/Toulhoat est décidément impressionnant. Non content d’une productivité hors norme (on est à une moyenne de 2 albums par an), ils parviennent à produire des BD grand public sur des sujets et traitement pour le moins risqués… Paradoxalement si leur BD la plus mainstream (Chaos Team: des barbouzes dans un contexte post-apo après l’arrivée des extra-terrestres) est leur seul semi-échec commercial, ils choisissent ensuite un polar médiéval très sombre et une épopée diplomatico-stratégique dans la méditerranée Byzantine de l’an Mille!

Le premier tome d’Ira Dei était une vraie réussite, inattendue pour ma part et qui reprenait pas mal de tics graphiques et scénaristiques du couple d’auteurs. La part du diable parvient à rehausser encore le niveau en complexifiant une intrigue déjà touffue, notamment via le ressort des aller-retour: l’album débute sur la grande bataille de Syracuse et nous montre par morceaux quelles inimitiés, quels retournements d’alliances, quels machiavélismes ont mené à ce morceau de bravoure épique qui renverrait presque le Conan des deux compères sorti au printemps au rang de bleuette Nouvelle vague… Résultat de recherche d'images pour "toulhoat la part du diable"La lecture de l’album demande de la concentration même si le dessin, toujours aussi clair et précis facilite le parcours oculaire. La grande force de ce volume et le véritable changement par rapport à leurs productions précédentes est l’absence de héros et une impossibilité pour le lecteur de définir le centre de l’intrigue. La multitude de personnages secondaires, bien plus charismatiques et éclairés que les deux centres antagonistes que sont Tancrède et Etienne, crée une toile renforcée par une chute inattendue qui ressemble plus à un to be continued qu’à une fin de cycle. La série sera en effet construite sur des cycles « géographiques » changeant de théâtre des opérations à chaque diptyques, dans une trame néanmoins suivie.

Le personnage de Tancrède est un peu en retrait dans ce volume, en laissant la part belle (comme souvent chez Brugeas&Toulhoat) aux femmes, manipulatrices, belles, intelligentes, face à une brochette de mâles violents et tous plus retors les uns que les autres qui font chercher en vain quelque chose qui se rapprocherait le plus d’un héros. Dans cet univers machiavélique où chaque acteur semble être le précepteur de Sun Tzu, très peu de manichéisme, ce qui est rare dans ce genre de BD et très agréable.

Graphiquement Ronan Toulhoat n’en finit plus à chaque album de nous régaler. Si vous lisez régulièrement ce blog vous savez que je suis adepte des encrages forts et ce que j’aime chez ce dessinateur c’est son trait très instinctif allié à une utilisation discrète du numérique, dans la colorisation notamment et dans la réalisation d’arrière-plans jamais délaissés: il y a une telle vie dans chacune des cases que l’on prolonge la lecture pour scruter chaque détail. L’autre grande force du dessinateur est son sens du mouvement, à la fois par des effets graphiques très maîtrisés (eyfish, lignes de vitesse) et par un découpage en travelings qui crée une vraie immersion.Résultat de recherche d'images pour "toulhoat la part du diable"

La part du diable est peut-être l’album le plus abouti du duo (je sais, je dis ça à chacun de leurs albums…), à la fois exigeant, complexe, visuellement renversant de détails et de précision, proposant à la fois de sombres débats stratégico-conspirationistes et des scènes de bataille grandioses… On ne sais plus s’il faut souhaiter des changements d’horizons pour ces auteurs tant ils nous régalent en proposant à chaque album des créations qui respirent la passion. Personnellement je suis leurs aventures les yeux fermés et pour l’instant je n’ai jamais été déçu.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-lebadge-cml

BD·Comics·East & West·Nouveau !

Batman: The dark prince charming #2

East and west

Comic de Marini
Dargaud/DC (2018),  66 p.; vol 2/2

couv_333529Sur le premier volume sorti paru il y a peu j’avais été quelque peu mitigé, un peu agacé par la com’ gargantuesque de Dargaud sur l’événement et par le caractère introductif du volume. Après la lecture de ce second tome qui clôt très joliment l’histoire, des confirmations et une information. Niveau fabrication, hormis une chouette couverture et une élégante maquette, on a le minimum syndical; un carnet comme sur le tome 1 n’aurait pas été un luxe.

La petite Alina  a été enlevée par le Joker, qui l’utilise pour faire chanter Bruce Wayne. Le « prince charmant fou » souhaite offrir à sa dulcinée Harley Quinn le plus gros diamant du monde. Mais pendant que le Joker se débat avec ses contradictions, le Chevalier noir mène l’enquête…

Je reconnais que je me suis trompé! L’impression mitigée sur le premier volume était bien due au découpage et confirme que l’éditeur aurait été inspiré de ne publier le volume qu’une fois clôture (surtout que la parution des deux tomes est très rapprochée). L’affaire est donc réglée puisque plus personne n’aura a attendre entre deux albums et je gage que Dargaud sortira à noël une intégrale joliment augmentée.

Cet album est, me semble-t’il, encore plus axé sur le Joker que le premier et donne lieu à un humour noir très réussi, notamment dans la relation entre le clown, la gamine et Harley. C’est bien là l’innovation de ce titre qui introduit une lignée à un Bruce Wayne habituellement considéré comme incapable d’enfanter et d’avoir une vie relationnelle. Même si c’est par accident, on nous montre néanmoins le passé du jeune Bruce (ainsi que celui du Joker… ce qui est assez rare dans l’ensemble de l’édition Batman…) et ce qui aurait pu lui désigner une autre vie. Les scènes intimistes sont nombreuses et permettent de développer une psychologie complexe à un joker finalement pas si monstrueux que cela. Si la violence et le caractère adulte de « Dark prince charming » sont présents, Marini ne suit cependant pas les traces du tandem Snyder/Capullo (l’une des plus impressionnante variation mais aussi très noire). Comme je l’avais noté sur le premier volume, la filiation visuelle avec la trilogie de Christopher Nolan est cependant dommage (outre que je n’ai pas accroché avec cette esthétique réaliste) car elle perd l’originalité que l’on aurait attendu de l’artiste italien, qui semble néanmoins avoir pris un énorme pied à s’immiscer dans le monde du Detective. Néanmoins quel plaisir de voir un Gotham redevenu gothique et l’ombre de la chauve souris fondre sur les truands!

image Ce second tome donne lieu à quelques séquences remarquables, comme ce récital au piano du Joker dans une usine désaffectée montrant la bêtise de sa jolie copine, une citation de « singing in the rain » ou ce tordant face à face entre un Joker grimé en drag-queen et un Bruce Wayne bourru au possible. Comme souvent dans les histoires de Batman c’est donc encore une fois le Joker le clou du spectacle. L’auteur jour d’ailleurs très subtilement sur un quiproquo attendu concernant le titre: le Sombre prince charmant n’est pas forcément celui que l’on crois, notamment via une ultime pirouette vraiment réussie.

Niveau action, Marini sort la grosse artillerie et maîtrise toujours aussi superbement son cadrage, son découpage, son rythme. Il parvient ainsi sur son double album à rendre aussi intéressantes les scènes de dialogues entre personnages, les panoramas nocturnes, les clowneries du Joker et les séquences testosteronées. DPC2.jpgJe pointerais juste une petite déception sur Catwoman, toujours aussi garce mais un peu délaissée. Il est vrai que sur une telle pagination il est compliqué de donner toute leur place à tous les personnage du panthéon batmanien et Marini semble avoir jeté son dévolu plutôt sur Harley Quinn (… logique vu que le focus va plus sur le Joker que sur le héros!).

Cette aventure à Gotham d’Enrico Marini lui aura permis de se faire plaisir autant qu’à nous et de proposer aux novices en matière de super-héros une introduction franco-belge qui pourrait être le sas idéal pour pénétrer le monde des comics. Parvenant à respecter les codes de l’univers Batman sans trahir sa technique, Marini réussit haut la main la transposition. A se demander s’il est capable de rater quelque chose…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le badge-cml

Résultat de recherche d'images pour "enrico marini dark"

Et une intéressante interview de Marini chez Branchés culture et la critique de l’atelier du comics.

 

BD·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Arale

BD de Denis Rodier et Tristan Toulot
Dargaud (2018), 64 p. One-shot.
arale

Dans une Russie uchronique où la révolution bolchevique a échoué, le Tsar est le garant de l’unité d’une Nation engagée dans une guerre lointaine et interminable. Lorsqu’un attentat plonge le monarque dans le coma, le conseiller Raspoutine mets en place avec la sorcière Babayaga un plan secret pour sauver le régime en faisant appel à des forces occultes…

Denis Rodier est un auteur canadien habitué au monde des comics. C’est étonnant car son trait, très élégant, se rapprocherait plutôt d’auteurs franco-belges comme Timothée Montaigne, entre la ligne claire d’un Juillard et le semi-réalisme très encré des Recht, Armand et l’école Lauffray. Pas trop le style comics et d’ailleurs son dessin convient parfaitement à cette histoire « historique » dont le principal défaut est d’être un one-shot…

Résultat de recherche d'images pour "arale rodier"J’adore les uchronies par-ce qu’elles permettent des hypothèses les plus intéressantes intellectuellement, qu’elles croisent souvent des personnages historiques et imaginaires et qu’elles contraignent les auteurs à une précision documentaire sur le monde qu’ils décrivent pour accrocher des lecteurs dépaysés de fait. C’est donc le cas ici puisque l’hypothèse présente une Russie tsariste arrivée à la seconde guerre mondiale (une guerre non citée hormis par un « front » abstrait et qui semble plus un prétexte totalitaire à la mode 1984 qu’une réalité) et ayant développé une technologie militaire alliée aux arts noirs du mage Raspoutine (personnage historique faut-il le rappeler). La magie est plus un accès au monde des rêves, de l’esprit, que du paranormal à proprement parler et c’est ce qui est intéressant. Résultat de recherche d'images pour "arale rodier"L’alliance entre technologie rétro-futuriste et mythologie des contes russes est particulièrement prenante et bien agencée, de même que le scénario conspirationniste avec la quête de deux héros de guerre qui cherchent à comprendre ce qui se trame dans le palais du Tsar.

Comme vous l’avez compris, l’univers mis en place attise la curiosité, est très cohérent et original (cela m’a fait penser au comics The Red Star), soutenu par des graphismes irréprochables et une innovation visuelle (notamment dans les séquences dans le monde des esprits) réellement attrayante. Avec de tels atouts il est vraiment surprenant que les auteurs (ou l’éditeur…) n’aient prévu qu’un simple album alors que l’histoire aurait très largement mérité 2 voir trois volumes. Du coup on reste sur sa faim, émoustillé et laissé sans suite. L’album se termine mais très clairement la fin est abrupte. Dommage.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mo‘.

Lire aussi le billet de Branché culture.

Commandez le badge-cml

BD·Nouveau !

Warship Jolly Roger #4

BD de Sylvain Runberg et Miki Montllo
Dargaud (2018), série finie en 4 tomes.

couv_325028Warship Jolly Roger fait partie de ces belles découvertes de librairie, dont vous n’aviez pas entendu parler mais dont quelque chose vous a fait comprendre qu’il s’agit d’une série majeure à venir. Scénariste du réputé Orbital (que je n’ai pas lu), Runberg emmène son comparse l’espagnol Montllo dans une odyssée SF d’un héros de guerre parti se venger du président corrompu de la confédération humaine qui en seulement quatre tomes s’impose comme l’une des séries Space-opéra majeure de la BD.

Le dernier acte approche. Réunis à bord du vaisseau de guerre Jolly Roger, les comparses de Munro ainsi que le couple de roboticiens enlevés précédemment préparent l’assaut final sur le président Vexon qui doit se marier avec une star de cinéma en pleine campagne présidentielle qui l’oppose à son ancien aide de camp…

Résultat de recherche d'images pour "warship jolly roger 4"La trame principale de Warship Jolly Roger (WJR) est simple: une histoire de vengeance, d’un militaire discipliné contre un politicien pourri prêt à tout pour se maintenir au pouvoir. Dès le premier tome il emmène avec lui un équipage d’anti-héros absolus: un psychopathe, la fille de la cheffe de la résistance militaire à la confédération, un adolescent mutique semblant communiquer avec les machines… On a vu cela mille fois. Mais ce qui fait (sur le plan du scénario) la grande force de WJR c’est le traitement, l’itinéraire surprenant que prennent les personnages mais aussi cette trame. Par une infinités de décrochements par rapport à ce qu’on pourrait attendre, Runberg maintient notre intérêt au sein d’une atmosphère calée sur la psychologie de ce formidable héros qu’est Munroe: décidé, sombre, revanchard, l’on sait dès les premières planches que cette victime des plus terribles machinations, rouage abandonné à la cause du grand méchant, ne capitulera pas, quel que soit le prix. La cohérence des personnages est leur force et leur donne de l’épaisseur et aucun des trois acolytes n’est un faire-valoir. Le scénario évite ainsi subtilement tout cliché alors que l’enrobage y tendrait. Comme souvent ce sont donc bien les personnages et leur « vraie vie » (aucun ne glisse sur l’histoire sans heurts) qui constituent la force de cette histoire: un méchant abominable qui semble contre toute attente se laisser griser à l’amour malgré les abominations qu’il a commises, un anti-héros que le scénariste n’a pas fini d’assassiner psychologiquement, une jeune fille subissant les affres physiques de la guerre et décidée à combattre sa mère qui l’a remplacée pour une cause politique, un mutant autour duquel l’intrigue tourne étrangement, comme hésitant à en faire le véritable héros,… La galerie est réussie par-ce qu’ils vont jusqu’au bout de leurs décisions et que les auteurs aiment à leur donner du corps. Les soubresauts que vivent chacun des personnages rompt l’inéluctabilité de l’intrigue principale en nous faisant craindre réellement que le méchant puisse gagner à la fin…

Résultat de recherche d'images pour "warship jolly roger montllo dernières volontés"Mine de rien les thématiques de WJR sont nombreuses: avant tout la politique et sa corruption, mais aussi la colonisation, le rôle de l’armée entre garante de l’ordre et la responsabilité en cas de morts, les manipulations scientifiques, la pollution des planètes, la rébellion (thème déjà vue dans Shangri-la avec une même optique), le rôle des médias,… Les thèmes sont familiers aux lecteurs de SF et répartis de façon très équilibrée dans les quatre albums dont les scènes d’action ne sont pas forcément les moments les plus réussis (hormis les batailles spatiales), au contraire des dialogues percutants. La découverte de ce régime pourri et le côté vicieux avec lequel le scénariste malmène ses héros sont passionnants et donnent envie de s’y immerger.

Le graphisme de Montllo produit exactement le même effet: avec une technique issue de l’animation, avec des textures très plates, le dessin pourrait passer pour simpliste, mais par sa maîtrise du mouvement, des visages (très travaillés, notamment dans leurs expressions), Montllo fait de WJR une série graphiquement très réussie et qui peut faire penser à Gung Ho. Résultat de recherche d'images pour "warship jolly roger montllo dernières volontés"Petit bémol sur ce dernier album où l’auteur commence à utiliser une habitude des illustrateurs numériques: l’insertion d’images internet retouchées… dont la finesse laisse à désirer, ce qui est dommage. Mais ce sont des éléments mineurs dans ces planches aux cases larges, aux couleurs appuyées mais très réussies, toujours en clair-obscure (l’essentiel des scènes se passent dans l’espace, de nuit ou en intérieur). Si les décors et vaisseaux ont un effet « cartoon 2D », les gros plans de visages, les plans latéraux et même les anatomies (malgré le style simplifié) montrent la grande maîtrise technique de Miki Montllo, qui présente régulièrement sur les réseaux sociaux des vidéos de work in progres de ses planches.

Alors laissez-vous entraîner dans l’équipage de Jon T Munro et apprécier ces moments comme dans toute bonne série télé où l’intrigue devient secondaire face à l’atmosphère et la proximité que l’on acquiert envers des personnages attachants et un méchant à qui on a très très envie de botter les fesses. La fin de Warship Jolly Roger, très réussie, permet en outre d’envisager une suite, que je suivrais très volontiers!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mille et une frasques.

Commandez le badge-cml

 

 

BD·Nouveau !·Service Presse

Trois corbeaux

BD de Raul et Roger
Dargaud (2007-2017) 2 cycles terminés.

Album lu grâce à Iznéo.

les-trois-corbeaux

Si vous ne connaissez pas encore le personnage de Jazz Maynard, mélange de Jason Bourne, et d’Ethan Hunt doté d’une sensibilité de dandy trompettiste, cet album doit remédier à cette anomalie. Membre d’une école graphique hispanique qui impressionne à chacune de leurs parutions, Roger a éclaté comme l’un des plus impressionnants illustrateurs en circulation. Doté d’une maîtrise technique lui permettant de détourner une ligne réaliste et d’un instinct des ombres et lumières incroyable, il se rapproche de deux grands auteurs ayant marqué les esprits également: José Homs (Shi) et Guarnido Juanjo (Blacksad). On est dans le très très haut niveau, des auteurs qui transforment chaque case de chaque album en un choc visuel qui dispenserait du besoin de scénario pour justifier l’achat d’une BD. Heureusement pour nous, la série Jazz Maynard ne se contente pas de se reposer sur ses graphismes et sa maîtrise du rythme puisque l’excellent scénariste Raul propose une ambiance noctambule de mafias violentes au sein de récits se lisant sans temps morts et utilisant habilement les aller et retours dans le temps. Jazz Maynard, découverte sur le tard, a été un choc pour moi et est actuellement l’une des séries grand public les plus puissantes.

Dernier volume d’un second cycle se déroulant en Islande, Trois corbeaux s’ouvre alors que l’ami Théo a été capturé par des suprémacistes et sera très probablement tué dans les prochaines heures. L’album commence immédiatement après la fin du précédent et va voir Jazz se lancer à la recherche de son ami en même temps qu’il doit remplir la mission que les iraniens lui ont confié. Pas ou peu de mise en place dans ce dernier album qui voit les planches débouler à cent à l’heure avec une maestria de découpage et de trait totalement ahurissante! L’action chez Raul et Roger c’est rapide, brutal, rugueux. Héros complet, Jazz sait pirater autant que combattre à main nue ou au fusil.

Cet opus nous en apprend cependant encore un peu sur sa jeunesse aux Etats-Unis auprès d’un maître du cambriolage, même si j’ai été un peu déçu de ne pas assister à la formation proprement dite du prodige. Le passé se recoupera d’ailleurs avec le présent, la série liant toujours l’intime, le familial avec les affaires de corruption ou criminelles. Au-delà de héros a peu près invincibles, une des forces de la série est de proposer des galeries de gueules de truands, toutes aussi patibulaires, sadiques, perverses. Mais contrairement an premier cycle où les tueurs chauves mettaient fort à mal les talents de Jazz, ici le combat est plutôt une balade islandaise où malgré les séquences de combat extrêmement dynamiques, pas un instant l’inquiétude ne point sur le destin de notre héros. Ceci appuyé par un Deus Ex Machina pas forcément dérangeant mais sans doute un peu facile même s’il apporte une pointe de fantastique bien intrigante. De même, les quelques cases historiques (une première dans la série) illustrant des vikings nous font bien saliver quand à l’opportunité de trouver dans quelques années Roger dans une saga historique se rapprochant du travail de Ronan Toulhoat

Étant donnée sa construction il est préférable de lire les précédents tomes du cycle islandais avant d’entamer ces Trois corbeaux, qui reste malgré tout un nouveau chef d’œuvre visuel. Si la trilogie barcelonaise est un cran au dessus, Jazz Maynard reste, quel que soit l’album, un incontournable de la BD que l’on relis aussitôt l’album terminé pour ausculter chaque case.

 

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mo’.

BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La trouvaille du vendredi #12

La trouvaille+joaquimLes cinq voleurs de Bagdad
BD de Fabien Vehlmann et Duchazeau
Dargaud (2006), 68p.

couv_58268

Cet étonnant album est ressorti cette année chez Dargaud avec une nouvelle couverture, ce qui m’a permis (grâce à la bibliothèque) de découvrir une très belle histoire et un illustrateur à surveiller de très près car il est vraiment très très subtile…

Un jour le calife de Bagdad organisa un grand concours de contes. Au vainqueur plus de richesses qu’il n’en pourrait rêver, au plus mauvais l’exécution, car l’art noble ne peut être abaissé… Les meilleurs narrateurs du pays s’y inscrirent et parmi eux, cinq personnages qui les dépassaient tous: alors qu’une voyante leur prédit leur avenir ils seront amenés à un voyage au fond du monde afin de constituer le conte ultime…

Résultat de recherche d'images pour "les cinq conteurs de bagdad"Ce qui fait une bonne histoire ce sont des personnages. Ce qui fait une bonne histoire ce sont aussi des paysages. Ce qui fait une bonne histoire c’est de l’exotisme, de l’aventure et un soupçon de magie… Velhmann connaît ses gammes. Si son histoire des mille et une nuits revêt un côté un peu hermétique (comme souvent dans les contes!), elle suit une progression linéaire et surtout une construction très audacieuse en jouant avec le spectateur en intégrant le rite du récit oral dans la BD. Ainsi l’album s’ouvre et se termine (dans un sublime noir et blanc estompé) par un narrateur qui va ouvrir et refermer son histoire que l’on tient entre les mains (ce n’est pas artificiel, vous verrez, c’est comme dans les films Marvel, faut rester jusqu’au bout!). Puis, dans cette histoire entrecoupée et plusieurs récits (on aurait aimé une petite audace de mise en poupées russes…), moultes réflexions interviennent sur la notion de public, sur la raison d’être du conte ou encore sur la destinée. Les récits ne sont alors pas tous passionnants (j’avoue être resté stoïque devant la double page de l’arbre aux oiseaux) mais la richesse du quintet permet de compenser cela.

Résultat de recherche d'images pour "les cinq conteurs de bagdad"Dès la présentation (rapide) on se passionne pour ces cinq conteurs et pour les dialogues pleins d’intelligence et de mauvais esprit, en particulier l’excellent Anouar, vieil ermite anarchiste plus prompt à insulter son prochain qu’à émettre des tirades de sagesse. Car ce que recherche Velhmann au sein d’un cadre très formaté, c’est la surprise du lecteur. Dès les premières pages la voyante explique aux personnages et au lecteur les grandes lignes du voyage, déflorant le récit et  quelques mystères. Ce voyage initiatique doit se passer au-delà des apparences. Alors inévitablement la chute n’est que l’aboutissement logique de la trame et ne surprendra pas le lecteur, amenant une petite déception…

Pourtant cet album est doté d’un trait comme je n’en avais jamais vu (ou si, dans une variante, chez Edouard Cour sur Heraklès): d’un premier aspect gribouilli se cache sous la crysalide un dessin d’une finesse impressionnante. Résultat de recherche d'images pour "les cinq conteurs de bagdad"Je suis plutôt fasciné par les illustrateurs-encreurs comme Lauffray, Roger, ou Nicolas Siner, mais force est de reconnaître la capacité de ces très fines hachures à donner une texture, une vitesse et un dynamisme impressionnants au dessin. En une calligraphie aérienne Duchazeau nous dresse un paysage de l’Inde, de Grèce ou de montagnes. Une ombre crée une expression précise qui appuie l’humour très spécial de l’album. En ressort un album très élégant dont l’harmonie entre texte, dessin et couleurs force le respect.

Je vous invite donc à écouter ce conte en suivant ces personnages hauts en couleurs et sans vous soucier plus que cela du sens de l’histoire, sur le fil de la plume de Duchazeau. Une très belle découverte.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1