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Jazz Maynard: la trilogie barcelonaise

La trouvaille+joaquim

La Trouvaille c’est un trésor que vous avez gardé dans votre mémoire, une pépite de votre bibliothèque et qui mérite d’être offerte à l’appétit de vos lecteurs. Une pause de fin de semaine hors du brouhaha des publications récentes…


BD de Raule et Roger
Dargaud (2007-2009), premier cycle en 3 volumes. Intégrale n&b 138 p.

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La série Jazz Maynard se termine cet automne avec un septième opus qui conclut les deux cycles (la trilogie barcelonnaise et l’islandaise). Chaque album est disponible en version simple couleur et la première trilogie est parue en intégrales grand format couleur et n&b. Cette dernière est assortie d’une passionnante préface du scénariste Raule qui raconte l’origine du personnage et de la série, ainsi qu’un cahier graphique final qui achève de nous faire tomber la mâchoire si celle-ci n’est pas totalement décrochée après cent trente pages d’encrages virtuoses.

« Jazz » Maynard est un enfant de la rue, de la nuit barcelonnaise. Revenu d’un séjour de dix ans aux Etats-Unis, il retrouve les saveurs, l’ambiance des clubs et la musique de sa trompette. Il retrouve aussi son pote Téo, spécialisé dans les embrouilles, la pègre locale et la police corrompue. Jazz aime la musique et la paix. Mais lorsqu’on touche à ses proches il est obligé d’intervenir…

Résultat de recherche d'images pour "jazz maynard  roger"J’ai découvert la série Jazz Maynard tardivement car les couvertures ne m’avaient pas attiré et que je croyais avoir affaire à une BD musicale. Lorsque je suis tombé dedans j’ai été scotché par deux choses: la puissance des encrages et le sens du mouvement. Roger est un virtuose capable en deux traits de suggérer un geste, une intention. Comme pour Ronan Toulhoat, autre dessinateur très encré, sa colorisation est assez monochrome et peut décevoir. Le fait de le lire en grand format noir et blanc confirme plus que jamais la puissance de son intuition graphique. Sous un aspect parfois grossier (notamment sur le premier tome) avec des visages caricaturaux, littéralement coupés au couteau, transformant certains sbires presque en androïdes et les femmes aux formes extrêmement plantureuses, il propose des planches à la force cinématographique rarement vue. J’ai coutume de dire que la supériorité de la BD franco-belge est basée sur le fait que ses dessinateurs ont digéré les atouts du manga et du comics pour en proposer une synthèse adulte et artistique. On en est là avec Jazz Maynard où les traits parfois non finis sur la planche encrée et destinés à être comblés par la couleur… se suffisent à eux-même et laissent la mémoire visuelle du lecteur faire le boulot avec une impression de mouvement saisissant.

Résultat de recherche d'images pour "jazz maynard  roger"Monté comme un film avec des changements de plans fréquents qui participent du mouvement, le premier cycle emprunte au polar hong-kongais avec une cité nocturne gangrenée par les mafia autant que par la corruption et où ce n’est pas le côté de la barrière du crime où on se situe qui définit les bons des méchants mais la seule morale. On ne sait rien de ce mystérieux jazzman-cambrioleur hormis qu’il a passé dix ans aux Etats-unis après une enfants crapuleuse à El Raval. Ce sera le second cycle qui s’attellera à nous raconter par flash-back successifs ce que le jeune homme y a trouvé: une famille et un mentor… La trilogie barcelonnaise a le bon goût de ne pas trop en vouloir, s’appuyant avant tout sur le visuel et les situations (souvent cocasses par l’énormité des gangsters). Comme dans les films de Hong-Kong, le héros est un Image associéeacrobate hors-pair, se retrouve au milieu d’imbroglios mêlant les pires crapules de la ville autour d’une obscure affaire de pièce de monnaie. Les combats contre les golgoth roumains ou contre les fils de Kaïn, ces ninja glabres à la rapidité tranchante sont un summum de bonheur graphique qui nous ramène aux glorieux jours où maître Masamune Shirow faisait combattre Dunan Nuts. Le dessinateur a tellement bien assimilé la science du cadrage qu’il joue subtilement de techniques telles que l’Eyefish, les perspectives faussées ou le hors champ sans que l’on ne remarque rien et sans jamais sacrifier la finesse de ses arrières-plans.

Si les planches sont à tomber, le scénario est aussi simple et efficace qu’un Tarantino, s’appuyant sur l’essentiel: les personnages. La galerie est impressionnante et présentée sans temps morts, entre les deux policiers cousins débiles, le commissaire « chevalier » blanc et sa technique de la négociation en caleçon, les trognes impayables du gang de Judas (quel nom!) Melchiot, l’acolyte Téo évidemment (qui a des accents du Simon Ovronaz de Largo Winch), mais aussi la vieille clocharde, etc; c’est à peu près tous les personnages de la BD qui marquent visuellement ou verbalement! Le premier cycle est construit logiquement en trois sections: l’arrivée mouvementée de Jazz en Espagne et l’explication rapide de son passé récent, le braquage du gang roumain, le rassemblement de tout le monde pour le final explosif. Sur le second cycle les auteurs perdront un peu la précision métronomique de leur série avec une intrigue d’espionnage un peu étrange qui transpose les héros en Islande sans que l’on ne comprenne vraiment pourquoi et surtout les séquences de la jeunesse, les plus intéressantes, mais qui hachurent le récit et l’action. L’ensemble de la série reste excellente bien sur mais on aurait aimé une série au plus long court pour découvrir d’autres lieux, d’autres facettes de ce personnages fascinant.

Résultat de recherche d'images pour "jazz maynard  roger noir et blanc"Si l’irruption de Ralph Meyer (autre virtuose) dans le Western a marqué ces dernières années (notamment du fait du battage sur sa « filiation » avec le dessin de Jean Giraud), Roger Ibanez est pour moi une révélation tout aussi impressionnante, marquante et dont les dessins bruts montrent également en toute évidence l’influence du papa de Blueberry. Auteur discret et besogneux il a une productivité lente et l’on comprend qu’il n’ait pas souhaité s’enfermer toute sa carrière sur un personnage aussi charismatique et commercialement efficace que Jazz Maynard. J’espère vivement que la conclusion que les espagnols nous offriront sera à la hauteur, jusqu’à la prochaine perle qu’ils vont nous fabriquer. En attendant tout amateur de dessin encré qui ne connaîtrait pas encore Jazz Maynard se doit de rattraper ce manque!

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Tremen/ The world

BD du mercredi
  • The world: Valentin Seiche – Kinaye (2019), 88 p. monochrome.bsic journalism
  • Tremen: Pim Bos -Dadrgaud (2019), 64 p., monochromebadge numeriquebsic journalism

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Hasard des publications, deux ouvrages étranges sont parus à quelques semaines d’écart, avec de grandes similitudes à la fois graphiques et dans la démarche de leurs auteurs. Deux prises de risque des éditeurs également puisque nous avons affaire à des albums ayant vaguement la forme de BD mais sans texte (ou quasi) et adoptant une narration qui rappelle plus l’art-book que la BD. Pas évident de trouver son public et super occasion que de voir ces objets hybrides. Qu’est-ce qu’on a donc?

Résultat de recherche d'images pour "tremen pim bos"Dans les deux cas il s’agit de projets d’illustrateurs, le français Valentin Seiche pour The World, le néérlandais Pim Bos pour Tremen. Tous deux travaillent dans l’animation et cela s’en ressent par l’importance du seul graphisme pour installer une atmosphère. Dans The World une petite narration pose le récit d’une guerre ancestrale entre robots et magiciens et de l’évolution du monde depuis, alors que Tremen (qui signifie « passage ») est totalement muet. Pour ce dernier la post-face de Marc Caro incite à aller voir le court métrage Ghozer de l’auteur… qui ne vous en apprendra pas beaucoup plus pour la simple raison que l’album édité par Dargaud vise avant tout à illustrer des visions graphiques dans un univers cohérent. Et c’est en cela qu’il est intéressant. Beaucoup de com’ a été faite sur une pseudo-filiation avec l’Arzach de Moebius. Personnellement je ne vois pas l’intérêt de ce parallèle tant l’itinérance surréaliste et muette n’a pas été inventée par le dessinateur de l’Incal. Il est certain que Metal Hurlant a influencé Pim Bos, comme toute une galaxie d’illustrateurs qui publient chaque jour sur internet des foules d’images fabuleuses mais le projet est bien de donner vie au monde intérieur de l’auteur.

Résultat de recherche d'images pour "tremen pim bos"Il est indéniable que le trait de l’auteur est fort, dans une tonalité grise, mettant en scène une galerie de créatures biomécaniques où la thématique du vers, de la torture et de la violence froide ne sont pas absents. J’ai trouvé l’album plus soft que le court-métrage, plus accessible bien qu’il ne soit pas destiné à tous les yeux. Je ne pense pas qu’il faille chercher de sens à cette pérégrination d’un humanoïde avec sa monture (l’insertion de Hopper dans ce monde montre de simples envies graphiques qui n’ont pas nécessairement de raison d’être), et l’on peut s’interroger sur le format BD (comme pour Zao Dao du reste). Je pense que l’éditeur aurait pu proposer un bel ouvrage au format à l’italienne donnant de la place pour découvrir cet univers fascinant. Il n’est pas nécessaire de beaucoup d’intrigue pour faire une BD et il aurait suffi d’un peu de travail d’écriture à Pim Bos pour donner une véritable histoire à son Tremen. L’auteur a préféré reprendre le format des courts-métrages d’animation et du coup c’est un peu frustrant.

Résultat de recherche d'images pour "seiche the world"Valentin Seiche lui fait un peu le chemin inverse puisqu’il début son monde par des cartons très explicatifs sur des images puissantes de guerre entre créatures mécaniques gigantesques et châteaux tortueux. Là aussi la vision est très inspirante et l’on sent l’influence forte des jeux vidéo dans la conception des planches en vue aérienne comme des cartons de personnages placés à la fin de l’ouvrage. Progressivement la narration disparaît pour laisser la place à quelque chose de plus difficile à suivre à mesure qu’il mets en scène des humains, dans un dessin qui rappelle beaucoup Singelin et son PTSD jusque dans le cadrage et le découpage. On est alors dans l’influence manga. Les cartons finaux font remonter l’intérêt en nous laissant penser que son projet pourrait donner lieu à d’autres albums puisqu’il parle de plusieurs époques d’évolution technologique jusqu’au Steampunk, confirmant l’esprit worldbuilding des jeux vidéo.

Chacun à leur façon, avec des techniques très différentes et l’envie de faire travailler le lecteur, Seiche et Bos proposent de fascinantes lucarnes sur des univers lointains, souvent durs et froids, sans doute en réponse à leur époque. On touche à la fois à la liberté totale du graphiste et aux limites de l’absence de récit. Pour le fan d’imaginaire et de graphisme que je suis, ça suffit à me satisfaire et je me dis que cela aura pu être un premier pied à l’étrier de la BD pour ces jeunes auteurs. Doivent-ils adopter ce média particulier et exigeant? Pas certains, beaucoup de dessinateurs se sont cassés les dents en perdant leur sève créatrice. Nous verrons dans les années à venir mais il est certain que l’imaginaire est infini et fascine toujours.Résultat de recherche d'images pour "valentin seiche the world"

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BD en vrac #4

couv_357321Le château des animaux (gazette) #2

Ce deuxième épisode du Château des animaux s’est fait attendre. prévu par Casterman sur une périodicité de trois mois, il aura fallu pas moins d’un an pour lire la suite de nos animaux… Le troisième est annoncé pour le début de l’été et l’on espère que les délais seront cette fois-ci tenus (avec un album en fin d’année). L’édition est toujours aux petits oignons avec la même très jolie maquette, un rédactionnel qui revient sur les événements de l’épisode (et à lire après donc). Mais contrairement au Château des étoiles ou au dernier Bourgeon c’est surtout pour la BD qu’on lit cette version grand format et l’on aurait aimé des commentaires périphériques ou des éléments enrichissant le hors champ. Ce n’est pas très grave tant la BD en elle-même est superbe visuellement et très plaisante avec cette transposition de la célèbre Ferme des animaux d’Orwell. Dans l’épisode on entre dans le vif de la révolte avec l’élément extérieur, un rat saltimbanque qui au travers de son spectacle ouvre les yeux des animaux sur le despotisme du Taureau. Moi j’adore et je profite de ces immenses planches!

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  • couv_357372Green class #1

bsic journalism Lu en numérique pour Iznéo.

Très efficace couverture pour ce survival-zombie, premier album d’un dessinateur que Jérôme Hamon a rencontré sur internet. Je m’attendais à une histoire de classe verte partant en mode trash, un peu comme sur le très efficace Rocher rouge. Walking Dead fait des émules mais le soucis de cette Green class est d’arriver dans un thème déjà bien encombré et par de très bons albums/séries. Gung-Ho (dont ce dernier est très proche) est excellent tant graphiquement que dans son traitement des relations entre ado et adultes, cela par-ce que le background est travaillé. C’est là la principale faille de pas mal d’histoires de Zombies (y compris Walking Dead et donc ce Green Class) que d’oublier d’expliquer le hors champ et le contexte pour fermer la focale sur un seul petit groupe. Non que cela soit inintéressant mais c’est déjà lu mille fois. Avec un dessin proche du manga très sympa pour les personnages mais assez vide pour les arrières-plans (pour un premier album, pour peu que l’auteur progresse ca reste très acceptable) et des couleurs que j’ai trouvé un peu passées la partie graphique ne suffit pas totalement à combler ce problème. Le scénario se concentre sur l’évolution des relations dans le groupe d’ado en situation de crise et tarde un peu à proposer des scènes choc que nécessitent ces histoires. C’est au final un travail honnête, pas fondamentalement original et qui vire vers le fantastique sur la fin en laissant de possibles perspectives d’aller vers quelque chose de plus novateur…

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  • Couverture de Les vieux fourneaux -5- Bons pour l'asileLes vieux fourneaux #5: Bons pour l’asile

La série des vieux fourneaux a dû attendre un film (fidèle mais moins bons que la BD) pour atteindre le grand public. Il faut dire que les couvertures, parti pris osé, sont plutôt un repoussoir… Il n’en demeure pas moins que nos trois vieux sont toujours aussi drôles et plaisants à suivre, sous la plume du génial Lupano, énervé comme jamais contre notre monde injuste et égoïste. Si toute la série est excellente, ce cinquième tome est pour moi le plus réussi par-ce qu’il assume une actualité immédiate et laisse un peu de côté les circonvolutions familiales pour se recentrer sur la force de la série: l’humour militant assumé et rageur. La dimension familiale n’est pas totalement oubliée mais sert l’humour et c’est pour cela qu’elle s »intègre mieux que jamais au projet de Lupano et Cauuet. Chapeau les artistes, on en redemande!

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  • Le dernier dragon

bsic journalism Lu en numérique pour Iznéo.

Delcourt/Soleilsont familiers des séries fantasy, tellement qu’on se demande parfois comment ces dizaines de créations trouvent leur lectorat. C’est donc sans beaucoup d’attentes que j’ai entamé cet album doté d’une très belle couverture. Et heureusement, on trouve régulièrement dans ce genre hyper-balisé de très bonnes surprises dont Le dernier dragon fait partie! Dans une Europe de la Renaissance et des cités-Etat italiennes les dragons n’ont pas disparus. Ils sont protégés par on ordre de dragonnières descendant d’Eve et que de plus en plus de puissances politiques souhaiteraient voir disparaître à mesure que le nombre de dragons faiblit et le pouvoir de l’ordre avec. Car le crane de ces bêtes ancestrales renferme une pierre aux propriétés fantastiques que des chasseurs tentent de posséder au péril de leur vie… Outre les dessins très agréables de Léo Pilipovic, le scénario de Pécau a l’originalité de transposer cet élément de fantasy dans un contexte historique bien connu, semant les premières pierres d’une intrigue géopolitique où dragons et dragonnières seront les derniers gardiens d’une ère qui s’éteint. Cet album parvient en 64 pages à poser un contexte, des personnages charismatiques et un univers très solides tout en offrant de l’action et le côté épique de toute BD grand public. Un des succès d’aventure de 2019 à prévoir.

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***·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Double 7

BD du mercredi

BD de Yann et Juillard
Dargaud(2018), 72 p. one-shot.
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L’album s’ouvre sur un résumé du contexte historique (très pédagogique) et quelques croquis de Juillard. Je ne trouve pas la couverture particulièrement attirante mais ça reste du Juillard, donc très beau.

La guerre d’Espagne fait rage, expérimentation de la prochaine guerre mondiale où toutes les idéologies et innovations militaires se confrontent avec le peuple espagnol comme cobayes. Dans ce grand rassemblement de soviétiques, d’anarchistes, de fascistes, de mercenaires internationaux… une histoire d’amour naît entre deux jeunes héros idéalistes et naïfs. Elle est espagnole, lui est russe. Entre le devoir et la passion ils devront faire un choix…

Résultat de recherche d'images pour "double 7 juillard"La Guerre d’Espagne est un sujet récurrent dans la BD et revient fréquemment avec des albums à la qualité variable. Le contexte est en effet passionnant pour peu que les auteurs sachent par quel biais le prendre: simple toile de fonds ou sujet central de l’album? Yann choisit intelligemment de s’axer sur trois compères combattant pour des raisons différentes: un français, un mercenaire américain et un jeune soldat soviétique. En faisant tourner autour d’eux une brochette de personnages historiques (Hemingway), ou servant à développer l’histoire dans l’Histoire il nous emmène dans ce tourbillon complexe où compagnonnage guerrier se confronte à la froideur des calculs politiciens des grandes Nations qui jouent avec cette guerre civile. Ainsi l’intrigue centrale est bien celle de la trahison de Staline, Grand leader du monde communiste jouant à envoyer des renforts matériels aux alliés républicains espagnols pendant qu’il pille l’or de la Nation et lance une purge politique contre tout ce Résultat de recherche d'images pour "double 7 juillard"qui ne dépend pas de lui, au risque de renforcer les rangs de la dictature fasciste de Franco (on est trois ana avant le pacte germano-soviétique). Ce point est la principale difficulté de l’album qui est assez complexe du fait du nombre de personnages et des subtilités politiques de l’époque qui pourront noyer les lecteurs peu à l’aise avec leurs bases historiques. Le fait d’utiliser beaucoup de dialogues en espagnol ou en russe (surtout des jurons) participe à cette difficulté à suivre une histoire pourtant simple, intéressante et bien menée. On retrouve là le risque pris par les auteurs puristes comme Bourgeon et son Sang des cerises (mais dont la version album contient bien les traductions des passages en breton).

Que ce soit sur ses participations à Blake et Mortimer ou dans sa collaboration avec Christin, André Juillard a déjà montré son intérêt pour l’Histoire. Il est toujours surprenant de le voir illustrer des séquences d’action assez efficaces avec sa technique « ligne claire » qui est plus favorable aux environnements contemplatifs comme ce qu’il avait réalisé sur le diptyque Léna. Sachant parfaitement représenter des véhicules, outils et les mouvements anatomiques, le dessinateur arrive donc tout naturellement à rendre les séquences d’action, qu’il s’agisse de bombardements et de la panique qu’ils entraînent parmi les civiles, les poursuites nocturnes en voitures, les combats au fusil sur les toits ou les joutes aériennes. Pour l’aviation on reste bien entendu en deçà de l’autre série de Yann, Angel Wings avec le maître es avions Romain Hugault aux manettes, à l’inverse il reste plus efficace qu’un album proche, le Mattéo tome 4 de Gibrat. Enfin, quel plaisir de voir des personnages aussi clairement repérables, aussi caractérisés et sans jamais aucune « faute de visage ». Les personnages de Juillard vivent, jusque dans le lit avec une scène de nu que l’on ne trouve pas souvent chez cet auteur.Résultat de recherche d'images pour "double 7 juillard"

Double 7 reste un très bon album qui plaira donc beaucoup aux férus d’histoire qui trouveront dans la multitude de références un travail documentaire pointu. Les lecteurs de BD plus classiques pourront se perdre et se raccrocheront à la double histoire d’amitié des trois héros et celle d’amour des deux jeunes gens de la couverture. La chute est du reste un peu obscure quand au message que veut passer Yann et apporte une vision assez sombre de cette guerre. Et pour ceux qui hésitent, le fait de lire un nouvel album de maître Juillard suffira à rompre ces éventuelles réticences. Plaisir des yeux comme on dit!

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BD·Nouveau !·Rapidos·Rétro

BD en vrac

Soucoupes

Joli objet aux couleurs douces et au regard tendre des auteurs sur un personnage, français moyen qui réagit le plus simplement du monde à l’arrivée des extra-terrestres. Il y a un peu du Tim Burton de Mars Attacks dans cette vision d’E.T. faits de scaphandres métalliques directement issus des visions kitsch de la SF des années 50. Sauf qu’ici les psychopathes criard laissent la place à de gentils observateurs ethnologues qui renvoient à ceux de Duval dans son Renaissance. Disquaire dépressif, le personnage principal est d’abord soupçonneux de ces gens étrangers puis entreprends de montrer la vie moyenne d’un humain moyen: les crises de couple, le sexe, la musique, l’art… On sent un esprit de court métrage animé dans ce petit album très vite lu et qui manque sans doute un peu de substance. Mais la lecture reste agréable, on sourit et profite de la jolie palette d’Obion qui maîtrise ses planches malgré un style désuet qui fait par moment penser à Colas Gutman, l’auteur de Chien pourri.

 

XIII , l’enquête : 2° partie

Cela fait 20 ans que la première partie de l’album spécial sous forme d’enquête journalistique autour des aventures de XIII est sorti. Vingt ans que les auteurs ont échoué à clôturer magistralement en 13 tomes une des saga les plus mythiques de la BD franco-belge. Je ne reviens pas sur les raisons commerciales qui ont poussé trop loin Jean Van Hamme. Pour beaucoup les aventures de XIII se sont arrêtées avec Rouge total, voir une poignée d’albums plus loin. Après un double album en forme de chant du cygne pour le prolifique scénariste belge (avec Jean Giraud en guest) l’Enquête restait en suspens. Entre temps un nouveau cycle avec nouveau scénariste et nouveau dessinateur a été adopté par une nouvelle génération de lecteurs. La question de la parution de cette seconde partie se pose donc. D’autant plus lorsque l’on lit ce qui ressemble plus à un recueil de notes perso du scénariste originel sur ses personnages pour ne pas s’y perdre. Les quelques planches de BD semblent hors sol, sans but. Les rappels biographiques des personnages de la série sont relativement mal écrits et inintéressants. Soit on a lu la saga et c’est inutile, soit on ne l’a pas lue et on  peut éventuellement avoir envie de la lire après cet album. On a ainsi la furieuse impression d’avoir droit à un dossier de presse payant, avec bien peu de matériau original, très peu d’illustrations nouvelles (surtout des vignettes prises dans les albums de la série) et aucun travail de mise en cohérence. Ce qui aurait pu être pensé comme un ultime cadeau un peu luxueux et nostalgique de maître Van Hamme à ses lecteurs échoue un peu piteusement, en ne parvenant même pas à lancer une éventuelle intrigue autour du journaliste. Au final je déconseille cet album à la plupart des lecteurs, hormis peut-être les fans hard-core qui voudront absolument rassembler les deux parties de l’Enquête…

 

Ceux qui restent

Couverture de Ceux qui restentCeux qui restent part du principe du « et si… », ce que les américains appellent l’elseworld ou encore l’envers du décors (que l’on trouvait dans le plutôt réussi Fairy Quest d’Umberto Ramos): que se passe-t’il pendant que les enfants aventuriers partent en volant, la nuit, vers les pays imaginaires, emportés par des créatures magiques? Pendant qu’ils vivent des aventures qui leur font oublier leurs parents, leur quotidien? Je dois dire que l’idée est assez géniale en ce qu’elle retourne totalement le concept de Peter Pan (et son interprétation psychanalytique) et s’intéressant aux parents et en faisant des enfants à la fois des monstres d’égoïsme et des victimes de leur crédulité. Car pendant leur absence les parents se morfondent, la police enquête sur la disparition et le temps s’écoule. La vie est infernale, l’attente d’autant plus dure que le regard des autres empli est de suspicion pour expliquer l’inexplicable. Et le retour, ponctuel mais régulier, de l’enfant en joie de raconter ses passionnantes aventures contraste avec la déprime qui gagne ceux qui restent…

Cet album est techniquement très réussi, son propos essentiellement en narration fait ressentir durement l’absence et l’épreuve de l’inconnu pour les parents. Le dessin à la fois simpliste et très maîtrisé, notamment dans les cadrages en plans larges et le découpage très aéré et horizontal, fait ressentir le temps qui passe, la pesanteur. C’est pourtant toute cette pesanteur qui m’a fait décrocher. Cet album est une dépression de 120 pages, pourtant joliment coloré mais vraiment pesant et sans espoir. Il semble que les auteurs ont voulu prendre le revers des contes, atteindre une noirceur à l’échelle du merveilleux des pays des rêves. Et franchement on ne comprend pas pourquoi proposer une histoire si nihiliste. C’est la même raison qui m’a dépité sur le pourtant acclamé Ces jours qui disparaissent. J’aime les ambiances sombres, les histoires barbares, éventuellement les bad-ending. Mais une intrigue totalement tournée vers le noir, je passe mon chemin.

****·BD·Nouveau !·Rapidos

Shi #3: Revenge

BD du mercrediBD de Zidrou et Homs
Dargaud (2018), 56 p., 3 volumes parus/4

couv_344641Pour la fabrication, qualité Dargaud habituelle, belle maquette extérieure et intérieur de couverture soigné. Identique aux autres tomes.

Le (déjà) troisième tome de cette étonnante série rompt quelque peu le rythme de narration adopté sur les deux précédents. D’une part le scénario nous propose une linéarité à laquelle les auteurs ne nous avaient pas accoutumés. L’objet et le titre de l’album sont ceux de la vengeance de Jay qui va entreprendre d’éliminer un à un tous ces hommes dominants qui ont scellé son sort. Alors que les manigances politiques du roquet de l’impératrice Victoria (très bien rendue en dirigeants d’une froideur aristocratique brutale) progressent en parallèle, c’est sur ce volume un développement des secrets de la famille Winterfield que nous propose Zidrou. Le découpage au hachoir de la haute société victorienne est redoutable, emplie de perversions sexuelles, de domination masculine, de mensonges destinés à masquer les dérives des membres de la famille qui en internant sa femme à l’asile, qui en donnant un enfant illégitime à l’orphelinat,… L’autre changement est pour la première fois l’absence de séquences de nos jours, ce qui est surprenant tant le lien entre les deux époques est ténu et seuls les rappels réguliers nous permettent de progresser tome par tome vers une résolution finale après plusieurs cycles comme on le suppose. Du coup cette rupture est assez dérangeante et il risque d’être compliqué de raccrocher l’intrigue au quatrième tome. C’est un détail mais que j’espère calculé.

La continuité est sur la relation des deux jeunes femmes que l’histoire rude de chacune relie et qui va entraîner une alliance que l’on peut voir dès la couverture. Le surnaturel reste très discret et (totalement absent de ce tome) l’on se demanderait presque si l’irruption du second volume n’est pas une fantasmagorie tant le déroulement ressemble plus à un récit de vengeance tout ce qu’il y a de plus classique. Résultat de recherche d'images pour "shi revenge homs"Le dessin de Homs comporte moins de séquences d’action aux plans audacieux que le second tome et semble plus sage, sauf quand l’illustrateur espagnol nous envoie le visage sublime de Jay…

Revenge est un album de transition, qui reste de très haut niveau mais pâtit de son positionnement dans une histoire qui reste encore bien obscure. Il reste passionnant par sa dénonciation d’une réalité très noire de la société londonienne de l’époque et est rehaussé de quelques touches d’humour assez efficaces au travers de la petite clocharde qui accompagne les vengeresses dans leur croisade. Shi est une série qui se lit d’une traite et gagnera sans doute encore un niveau de qualité lorsque le premier cycle sera clôturé.

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*****·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi

Blue note

La trouvaille+joaquim
BD de Mathieu Mariolle et Mickaël Bourgoin
Dargaud (2013) 148 p. 2 vol et 1 intégrale, série finie.
Couverture de Blue Note -INT- Blue note

Concept très original, Blue note nous propose de suivre les destins croisés de deux personnages, un boxeur et un guitariste de Blues, dans les dernières heures de la Prohibition. Le premier album suit le boxeur, le second le musicien. Ils se croiseront à peine mais interagirons dans la même temporalité. On retrouve un peu l’idée de Vortex que j’avais chroniqué dans cette rubrique il y a quelques temps. A noter que pour une fois l’illustration de l’intégrale est moins belle que celles des deux albums originaux. En outre une édition de luxe n&b tirée à 260 ex chez Bruno Graff existe. Un peu chère mais les le boulot d’encrage de Mickaël Bourgoin peut justifier une petite folie sur cet album si vous le trouvez.

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"Blue note est une bd d’auteurs. Deux artistes inspirés par l’envie de nous faire vivre une ambiance, celle des nuits pluvieuses de la Prohibition, de ses clubs de jazz tenus par des Parrains et de ses match de boxe truqués. Ce qui saute aux yeux à l’ouverture de l’album ce sont les encrages de Mickaël Bourgoin, élément essentiel dans le visuel de ce projet (dès la page des crédits le dessinateur l’annonce). Pour sa deuxième série publiée le dessinateur a souhaité se lancer dans le grand bain, inspiré par Toppi et Breccia et on peut dire que la prise de risque s’est avérée pertinente tant l’ensemble respire la fumée, les atmosphères et livre quelques pleines pages absolument sublimes lorsqu’il s’agit d’illustrer la magie de la musique du personnage de guitariste virtuose R.J. A ce titre, il est dommage qu’une version grand format n&b n’ait pas été prévue par l’éditeur (hormis le tirage de tête en nombre limite et au coût élevé) tant ces planches auraient mérité plus de place.

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin dargaud"

On écarquille donc les yeux sur la beauté de ces petites cases très minutieuses et prends le temps d’admirer les quelques pages où les auteurs prennent leur place. Le trait peut ressembler par moment à celui de Gary Gianni, avec cet effet plume d’oie doublant les traits et surtout ces volutes incroyable qui désintègrent par moment les dessins dans une inspiration vraiment atypique et magnifique. C’est tellement réussi que l’album paraît parfois trop sage et l’on imagine un Bourgoin jouant des cadres de cases avec des débordements volontaires… J’ai vraiment découvert un illustrateur de très grand talent qui propose quelque chose de neuf que je ne saurais rattacher à une école graphique. Il n’a pour le moment rien réalisé d’autre en BD mais je guette un prochain projet!

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin dargaud"L’intrigue (réalisée à quatre mains) aurait pu être basique, classique. Le simple fait de poser le contexte du dernier mois d’une époque bien connue permet de borner l’intrigue en densifiant la tension. L’histoire est celle de l’ambition, celle de RJ, guitariste d’exception à qui tout sourit ; celle de Jack, ancienne légende des rings contraint de reprendre les gants en fuyant la gloire. Deux destins croisés qui se croiseront effectivement tout au long de ce double album construit en miroir. La subtilité de l’imbrication des deux histoires est une vraie réussite car ce n’était pas évident d’en dire si peu tout en maintenant des révélations en deux temps tout au long du récit. Chaque album a son unité, son héros, qui rencontre brièvement l’autre, avant que tout se rejoigne en toute fin du second volume. C’est une histoire triste que l’on nous narre, celle de personnages mangés par la ville, par leur ambition et celle des autres. Des talents qui ne seront jamais réellement libres, soit car ils sont en avance sur leur époque soit car ils appartiennent au passé. C’est un peu trois périodes qui se rencontrent dans Blue note: celle d’un âge d’or d’avant la Prohibition, celle finissante de la Prohibition, la nouvelle ère ouverte par RJ.Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"

Les meilleures BD sont souvent celle que l’on n’attend pas, celles qui nous surprennent. Blue note en fait partie en réussissant incroyablement l’alliance du texte et de l’image, de personnages forts portés par des thèmes passionnants, iconiques (le musicien de blues noir, le boxeur irlandais) et une époque hautement visuelle et familière dans l’imaginaire collectif. C’est une très belle histoire, dure et inspirée que nous proposent Bourgoin et Mariolle, un blues à l’encre de nuit, une BD qui fait honneur à une bibliothèque et que l’on relit régulièrement.

Une interview des auteurs a été réalisée par le site Bdgest.

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