****·BD·Jeunesse·Nouveau !·Rapidos

Voro #5: l’Armée de la Pierre de Feu, deuxième partie

Second tome du second cycle de la série écrite et dessinée par Janne Kukonnen. 102 pages, parution le 19/08/2020 aux éditions Casterman.

Voler encore, voler toujours

Dans le précédent tome, nous assistions au nouveau départ de Lilya jeune aspirante voleuse, et de son mentor Seamus, dans une nouvelle cité du royaume. Souhaitant repartir sur des bases plus saines auprès d’une nouvelle Guilde des Voleurs, les deux comparses ont accepté une mission encore plus périlleuse que celle qui les avait menés au secret des Trois Rois.

Alors que l’intrépide vaurienne s’échine à gagner ses galons de voleuse, sur les terres de la Tribu du Feu, la grande nouvelle s’est répandue: le Père Feu, Ithiel, a été tiré de son sommeil millénaire, par nulle autre que Lilya, et il est prêt à reprendre son cortège de conquête.

La guerre du Feu

Après nous avoir attaché à sa jeune voleuse, Janne Kukonnen augmente les enjeux en déployant le spectre d’une guerre dévastatrice, dans un univers désormais fort de 4 tomes de développement. Son trait est toujours aussi simple et efficace, mais il n’éclipse pas la qualité de l’intrigue, qui ne manque ici pas de rebondissements !

Nouveaux enjeux, nouveau Macguffin, anciens adversaires en quête de revanche, sont ici rassemblés pour nous montrer que Voro a encore de la ressource dans ce cinquième tome ! Mais, parbleu… le tome 6 est déjà sorti !

****·BD·Nouveau !·Numérique

La fin des Irin #1

Webcomics

Webcomic de Robert MacMillan, Wouter Gort, Laura R. Peinado et Arsenyi Popov
2020 – publication hebdomadaire les mercredi.

https://lastoftheirin.com/?lang=fr

La série est prévue en trois volumes. Le premier est achevé, le second vient de commencer sa publication sur le site. Trois dessinateurs différents sont prévus. Chaque volume comprend environ 90 doubles-pages soit environ 180 p. en équivalent album papier. L’interface de lecture est un site web dynamique professionnel permettant de naviguer dans des menus menant à un très touffu background. Sous les planches se trouvent des extraits du « Codex » détaillant à la fois l’univers de l’album et les très nombreuses références bibliques de la BD dans le contexte des pages. En lecture pleine page ces références disparaissent. A noter que la lecture sur tablette n’est pas forcément des plus simples puisque les planches étant présentées en double page il faut zoomer pour avoir une pleine page A4. Cela étant, la réactivité du site est très performante et hormis un petit ralentissement de la lecture cela n’est pas très dommageable. Un forum (pour l’instant a peu près vide) permet de discuter sur l’univers et il est possible de s’abonner pour recevoir des alertes sur les nouvelles mises en ligne.).

Sur le plan technique ce projet est le plus sophistiqué que j’ai pu lire depuis l’impressionnant Phallaina.

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Le combat entre Yahweh et Baal dure depuis des millénaires. Issus des étoiles et d’une civilisation hautement technologique, ces êtres ont jeté leur dévolu sur la Terre à une époque où les autochtones étaient encore primitifs. Jusqu’à la mort du fils prodigue Marduk, tué par une épidémie de variole. A travers l’espace et le temps, c’est à une lutte universelle entre le bien et le mal, entre les frères ennemis et leurs descendants que nous sommes amenés à assister. Une lutte qui prends la Terre et ses habitants comme terrain de jeu…

Les voies de l’éditions sont parfois impénétrables! A l’heure du numérique et du crowdfunding les vecteurs de publications pour de nouveaux projets semblent infinis, entre l’autoédition, le webcomic, la petite maison, le participatif,… et ce qui est le plus surprenant c’est que s’il y a quelques années c’étaient surtout les nouveaux venus qui utilisaient les vecteurs alternatifs, aujourd’hui il n’est pas rare de voir un Frank Cho ou un Sean Murphy passer directement par la case autofinancement… La fin des Irin est ainsi un projet tout à fait professionnel mis en place semble-t-il avec l’appui d’une société de web-développement, d’abord en langue anglaise et décliné en français.

CaptureLe dessinateur du premier volume, Wouter Gort, est un concept designer hollandais, ce qui apporte énormément à l’aspect technologique, principale réussite de cet album. L’entrée en matière impressionne, avec ce prologue hargneux, radical, dressant dès les premières planches l’interaction entre antiquité flamboyante et païenne faite de sang, d’or et de sexe avec de la haute technologie au design excitant! La qualité générale (très numérique) est digne des plus grandes productions et je serais bien surpris de voir quel éditeur sera chargé de porter l’édition papier de ce qui est au moins une réussite graphique indéniable. Dans un style utilisant une technique de colorisation très contrastée issue de l’Animation, Gort propose un monde d’un réalisme saisissant, que ce soit sur Terre, aujourd’hui, avant ou ailleurs. L’intrigue utilise le concept des anciens aliens qui a déjà été vue sur des films tels que Jupiter ascending des sœurs Wachowski mais aussi Prometheus de Ridley Scott ou Stargate. L’idée de donner une origine extra-terrestre à nos dieux n’est donc pas nouvelle (le mythe de Cthulhu n’utilise t’il pas aussi cette formule?) mais c’est la première fois que je vois un background aussi costaud développé pour lier de façon la plus réaliste possible les sources anciennes (textes juridiques réels, évènements historiques, extrapolations scientifiques,…) et nos fondements mythologiques. Par mythologie il faut comprendre les fondements du monothéisme puisque, remontant très logiquement à la source liant les plus anciennes connaissances historiques en matière de cosmogonie en Mésopotamie et la construction du dieu Yahweh, les auteurs visent à brouiller les pistes à la manière d’un Christophe Bec. A ce titre je conseille vivement de consulter au fur et à mesure les « aides de lecture » du Codex du site qui approfondissent fortement une intrigue à la construction parfois obscure du fait de sauts temporels avec des personnages vivant plusieurs siècles.

CaptureLes idées techno-scientifiques expliquant les capacités « divines » de ces êtres sont très bien vues et alléchantes bien qu’à la fin du premier tome on reste encore un peu dans le brouillard. Comme souvent l’illusion de la place disponible pour développer le récit faut tomber dans des à-côtés qui brouillent un peu la lecture déjà complexe avec des intrigues secondaires qui paraissent à ce stade un peu inutiles (mais vue l’ampleur du projet on ne demande qu’à être détrompé). La narration à plusieurs personnages, avec voix-off et sans précisions lors de changement d’époque ou d’endroit demande une certaine concentration, heureusement allégée par une très grande lisibilité des planches, très lumineuses et aux panorama grandioses. On comprend ainsi à la fin du premier volume que l’on va suivre la descendante de Yahweh de nos jours après ce long prologue, avec une revanche prévisible contre la domination du tout puissant Baal. La bonne idée des auteurs est de laisser un certain mystère sur la forme démoniaque de Baal et son fils Marduk (dont la mort déclenche tout) alors que tous les autres personnages sont anthropomorphes. On imagine que la technologie génétique et médicale de cette civilisation est capable de prouesses mais cela permet surtout de maintenir une certaine appétence pour le fantastique, pourtant absent de ces premières deux-cent pages.

Aucune description de photo disponible.On ressort de la lecture de cette longue introduction à la fois fortement attiré par un graphisme clairement bluffant, des thématiques très inspirées, et troublé par une narration parfois un peu laborieuse en oubliant de nous aider à suivre les fils compliqués tracés dans le temps et l’espace. Mais ce n’est pas pire que du Bec (pour reprendre la référence) et au moins aussi intéressant. Reste que le changement de dessinateur, s’il maintient un niveau de qualité très élevé, peut troubler. On attend donc de passer la seconde avec une héroïne née à la toute fin du premier opus, dans un univers et une histoire à la fois simple et à très haut potentiel. L’ambition est clairement là et les moyens semblent avoir été trouvés pour proposer une grande saga de space-opera aussi technique qu’intellectuelle.

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Thor: la mort de la puissante Thor

Recueil de la série Mighty Thor, écrite par Jason Aaron et dessinée par Russel Dauterman. Contient les numéros 700 à 706, parution en France chez Panini Comics le 10/07/2019.

Les rumeurs sur ma mort n’étaient…pas si exagérées.

Depuis des millénaires, le nom de Thor rime avec guerres, batailles, gloire et tonnerre. De ses exploits antiques à ses faits d’armes modernes, le dieu du tonnerre a tissé sa légende à travers les siècles, secondé par Mjolnir, son fidèle marteau d’Uru.

Confronté à Gorr, le massacreur de dieux, Thor a fini par admettre une vérité, qui lui fut révélée durant le chant du cygne de Nick Fury (saga Original Sin): Gorr avait raison, les dieux sont indignes de l’honneur et de la vénération qui leur sont faits par les mortels. Ce choc à suffi à rendre le fils d’Odin indigne de brandir son marteau, qu’il laissa planté sur le sol lunaire, signe ostensible de sa disgrâce.

La nature ayant proverbialement horreur du vide, le marteau ne tarda pas à trouver un nouveau maître, en la personne de Jane Foster. C’est donc l’ancienne amante du fils d’Odin qui devint la nouvelle déesse du tonnerre, recevant par le biais de l’enchantement divin les pouvoirs asgardiens.

Malgré la rage d’Odin, Jane reprit le rôle et le nom de Thor de façon flamboyante, se révélant cent fois à la hauteur du défi. Mais le pouvoir et l’héroïsme ont un prix élevé, et Jane ne tarde pas à en faire les frais. Souffrant d’un cancer sous sa forme humaine, chaque transformation annule les bénéfices des traitements qu’elle subit, affaiblissant progressivement et dangereusement sa santé.

Confrontée aux plus terribles adversaires d’Asgard, Jane sera face à un dilemme : poursuivre son combat contre le cancer, ou brandir le marteau une dernière fois.

A Thor et à travers

Alors que les neufs royaumes sombrent peu à peu dans la guerre et les ténèbres par l’action malveillante de Malekith le Maudit, le terrible Mangog refait surface. Créature bestiale et gigantesque personnifiant le plus grand crime d’Odin, Mangog ne vit que pour un seul but: à l’instar de Gorr, sa rage envers les dieux le pousse à tous les massacrer.

Après des années passées à forger le destin du dieu du tonnerre, après l’avoir fait choir de son piédestal, après nous avoir introduit et fait aimer cette nouvelle Thor, Jason Aaron s’ingénie à nous offrir une épopée digne de son héroïne. On peut dire que les enjeux sont de taille, tant sur le plan externe (la force de Mangog, qui est sans égale) qu’interne (Thor, tout comme Odinson avant elle, affronte un être dont la rage contre les dieux est largement justifiée, ce qui la confronte aux valeurs qu’elle défend en tant que déesse). Le tout est sous-tendu par le thème fétiche d’Aaron, le rapport à la divinité.

L’intrigue est donc simple, mais solide, et nous offre un final émouvant pour des personnages attachants, dotés d’arcs narratifs construits avec élégance et cohérence. Tous les personnages crées ou remis au gout du jour par Aaron sont présents (Thor le Guerrier, Odinson l’indigne, Odin, le Roi Thor…), ce qui donne à l’ensemble une agréable sensation de boucle bouclée.

Coté graphique, notons que le numéro 700 qui ouvre l’album accueille de nombreux artistes, parmi lesquels Daniel Acuna et James Harren. Russel Dauterman livre quant à lui de très belles planches à la hauteur du défi représenté par la conclusion de cette Thor féroce et déterminée.

****·Comics·East & West·Nouveau !

Mind MGMT #2: Espionnage mental et son incidence collective

Second volume de la série écrite et dessinée par Matt Kindt, parue chez Dark Horse aux US entre 2012 et 2013. On doit la publication française aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, parution le 03/09/2020.

Jeux d’esprit

A moins que votre mémoire ait fait l’objet d’un recalibrage, vous vous souviendrez certainement du premier rapport d’opération du Mind Management, cette organisation nébuleuse et opaque composée d’agents dotés de facultés psychiques hors-normes.

Dans le premier tome, Meru Marlow, jeune journaliste en mal d’inspiration, se jetait corps-et-âme dans une nouvelle enquête impliquant un certain Henri Lyme, un homme ayant mystérieusement disparu au cours d’un vol durant lequel tous les passagers perdirent la mémoire. Bien vite, Méru mit le doigt sur une conspiration vieille de plusieurs décennies, le Mind MGMT.

Après avoir échappé à ses agents les plus redoutables, surnommés les Immortels, Meru fit la rencontre de Lyme, l’agent le plus talentueux, et donc le plus dangereux, que le Management ait connu. Dangereux car ses pouvoirs psychiques sont si puissants qu’ils ont occasionnellement échappé à son contrôle, provoquant des catastrophes d’ampleur comme la destruction de Zanzibar, et la mort de son épouse et de sa fille. Parti en exil, Lyme a œuvré dans l’ombre pour démanteler l’organisation, tout en s’assurant que sa jeune protégée, Meru, survivante du carnage de Zanzibar, soit en sécurité. Meurtri par ses crimes involontaires, Lyme est allé jusqu’à effacer la mémoire de Meru, à chaque fois que la jeune investigatrice est remontée jusqu’à lui.

La cuillère n’existe…pas ?

Ayant recouvré sa mémoire, Meru s’embarque dans une nouvelle mission pour mettre un terme définitif aux agissement du Mind MGMT, dont la résurgence promet la déstabilisation à grande échelle. Pour cela, Lyme, Meru et d’autres anciens agents recrutés sur le volet vont devoir s’associer et contrer l’Effaceur, un agent implacable et calculateur qui est décidé à avoir leurs peaux.

Après avoir fissuré le vernis de la réalité dans le premier volume, Matt Kindt fait entrer ses personnages en guerre dans le second avec une histoire à construction moins complexe, car moins basée sur le mystère et davantage sur l’action. Le chassé-croisé des premiers chapitres fait monter progressivement la tension, nous faisant anticiper un affrontement aussi inévitable que sanglant.

L’auteur se repose sur des personnages très bien construits et caractérisés, possédant pour chacun leur histoire et leurs motivations propres. Le Mind Management apparaît comme une organisation toujours plus floue, dont les motivations sont sciemment opacifiées et les dirigeants occultés, ce qui tend à renforcer le sentiment de paranoïa et de complotisme. La galerie de personnages s’étoffe néanmoins, Kindt introduisant un casting assez bigarré qui tranche avec le panel d’agents déjà présents.

Malgré la tension bien présente, on pourrait néanmoins déplorer le déroulement de certains affrontements, qui à mon sens n’exploitaient pas intégralement les facultés particulières de ses personnages. Avec autant de pouvoirs psychiques, il est en effet étonnant de constater que les combats sont avant tout physiques (ce qui demeure toutefois logique avec un enjeu de vie ou de mort).

Au premier abord, la construction éclatée du récit pourrait rebuter certains lecteurs. Néanmoins, il faut avouer que l’intrigue et la mise en scène restent claires, aidées en cela par le dessin à la volée de Kindt, lui-même sublimé par ses belles aquarelles.

Mind MGMT est une série atypique, fruit du travail complet d’un excellent auteur. Ce second volume confirme l’intérêt et la qualité de la série, à lire absolument !

****·Jeunesse·Nouveau !·Service Presse

L’enfant océan

Jeunesse

BD de Max l’Hermenier et Stedho
Jungle (2020), 53p., one-shot.

Adapté du roman de JC. Mourlevat.

bsic journalismMerci aux éditions Jungle pour leur confiance.

Le titre est doré, l’intérieur de couverture est illustré et l’ouvrage comporte un signet-ruban. Un cahier pédagogique de 9 pages conclut l’album en forme de guide de lecture.

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Yann est le dernier d’une fratrie de sept frères. Les parents Doutreleau ne sont ni très aimants ni très malins et les destin des enfants ne semble pas bien lumineux… Un soir Yann convainc ses frangins de fuir cette maison du malheur…

Jean-Claude Mourlevat est une des pointures de la littérature jeunesse, avec une trentaine d’ouvrages parus dont deux adaptés en BD (l’enfant océan et La Rivière à l’envers (même scénariste et éditeur) et une  BD jeunesse qu’il a lui-même écrite. Il s’agit du troisième album de Stedho, très bon dessinateur dont les planches participent grandement à la qualité de cette version moderne du Petit Poucet.

Ce qui marque dès les premières planches c’est l’immersion dans un quart-monde qui donne aux orphelinats et autres marâtres des contes de fée une réalité dérangeante. Dans un esprit proche de ce qu’ont proposé Zidrou et Frank Pé sur leur Marsupilami l’an dernier nous voyons cette famille à l’univers que l’on devine violent, visités par enseignants, police et assistantes sociales et vivant dans un monde où semblent exclus l’amour, la culture et la beauté. C’est dans cet contexte que vient Yann, le petit poucet de Mourlevat, minuscule bonhomme mutique tout au long de l’album et que ses jumeaux de frangins protégeront à chaque instant. A l’absence d’amour parental la fratrie répond par une complicité de tous les instants, dans l’adversité comme dans les facéties. Yann est le cerveau de la bande comme on dit (bien que la dite bande ne parte pas de très haut…) et il faudra toute son ingéniosité pour déjouer les périples qui se dresseront sur leur itinéraire vers son rêve: voir l’Océan!

Comme souvent en littérature jeunesse la poésie répond à la dureté des conditions d’origine. La force de ce genre est de parler simplement, à des enfants, de choses complexes, parfois dures, en s’adressant à l’empathie naturelle des jeunes. Les gueules de travers des grands-frères les rendent sympathiques et leur cerveaux un peu vides font d’eux des amis bienveillants, sortes de bons géants pour le petit Yann qui se balade de sacs en dos. Il y a bien sur de la méchanceté dans cet univers d’enfants, une méchanceté adulte… qui n’est pas exclusive (et pas manichéenne). Si les parents et le gros bourgeois incarnent la malveillance, la bande du poucet rencontrera aussi beaucoup de complicité dans leur voyage vers la liberté.

Le dessin et la colorisation très maîtrisés de Stedho donnent une dynamique très réussie aux planches, créant des gags visuels et certains plans assez inspirés. Les visages sont assez simples mais font leur office et rendent le petit fort sympathique avec sa bouille toute ronde. Le découpage surtout est très varié, jouant d’une multitude de cadrages pour créer un mouvement permanent rendant la lecture particulièrement fluide et agréable.

On ressort de ce périple ravi d’avoir découvert un duo d’auteurs dans cette tendre épopée qui parle plus qu’il n’y paraît de notre époque et son traitement des déclassés. Et pourquoi pas l’envie de prolonger la lecture sur le roman.

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****·Manga·Nouveau !

Asadora! #2-3

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Manga de Naoki Urasawa
Kana (2020-)/ Shogakukan (2018-), série en cours, 3 tomes parus (4 au Japon).

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Asa Asada manque de reconnaissance! Dernière d’une famille nombreuse dans le Japon de 1959, personne ne se rappelle de son nom… Pourtant elle ne manque pas de tempérament et de détermination. Lorsqu’un Typhon ravage sa ville natale elle mets tout en œuvre pour aider les rescapés, avant même l’arrivée des secours. La voilà embarquée dans des aventures qui feront d’elle une as de l’aviation, avant que quelques années plus tard un mystérieux agent du gouvernement lui demande de venir en aide à son pays…

Asadora tome 3 - BDfugue.comJ’ai découvert cette série à l’occasion du jury BDGEST’arts et suis immédiatement tombé fan de cet auteur et de son héroïne. Je n’ai pu parler que très rapidement du premier volume, alors vue la qualité de la série je voulais vous parler plus en détail d’Asa…

Après un démarrage sur les chapeaux de roue, on continue à suivre Asa enfant dans le second tome qui nous montre comment elle en est venue à apprendre le pilotage, avant de basculer des années plus tard dans le troisième volume où, adolescente, elle se retrouve tiraillée entre ses envies de jeune fille des années soixante (et le projet de girls band de ses copines) et son esprit responsable qui la pousse à devenir… agent secret!

Jouant sur les temporalités (j’avoue que je regrette un peu de quitter si vite la pétillante gamine des deux premiers volumes…), Urasawa déroule son récit avec une maîtrise technique impressionnante, que ce soit dans le découpage, l’expressivité des personnages et les ficelles classiques mais efficaces du feuilleton. Avec une galerie de personnages et de tronches tous plus réussis les uns que les autres on ne s’ennuie pas une seconde dans une histoire dense qui égrène lentement ses indices reliant les premières images d’apocalypse Kaiju du premier volume avec la jeunesse de l’héroïne. Entre la tradition et la modernité naissante du Japon des sixties, la série est totalement accessible à un lectorat occidental, comme rarement un auteur japonais aura su le faire. Je suis assez peu intéressé par la psycho-sociologie japonaise qui est souvent décrite dans les manga, pas plus que par les détails sur le japon historiques et j’ai été ici tout à fait pris dans ce vernis qui fait par moment penser à la langueur d’un In the mood for love.

Asadora ! #3 • Naoki Urasawa – La pomme qui rougitL’aspect fantastique reste pour le moment totalement … fantastique (dans son sens littéraire) soit en sous-texte et permet de créer une tension légère en poussant Asa vers une double vie lorsqu’un ancien officier de son désormais partenaire d’aviation Kasuga lui propose d’entrer au service du gouvernement pour combattre la menace réel du monstre qu’elle a vu lorsqu’elle était enfant. Cette idée de double vie (avec peut-être une identité secrète?) nous plonge dans le feuilleton d’aventure malgré l’habillage très historique avec cette ambiance lycéenne et la course de son ami Shota vers les jeux Olympiques. Le propos général est toujours décalé dans Asadora!, créant une légèreté qui aide à aborder des sujets difficiles comme la pauvreté, le statut d’orphelin et les catastrophes coutumières du Japon. Que ce soit donc ce Shota que personne n’imagine arriver au niveau pour participer aux JO, cette gamine avec un manche à balais dans les mains distribuant des gâteaux par ballons-parachutes ou ce barbouze qui veut préserver les JO du Kaiju, rien n’est bien crédible et pourtant on marche à cent pourcent car le rythme est effréné et le plaisir graphique permanent.

Bien malin celui qui dira où nous emmène Naoki Urasawa mais avec un auteur maîtrisant autant son art on lue suivrait jusque sur la Lune!

****·BD·Nouveau !·Rapidos

Les vieux Fourneaux #6: l’oreille bouchée

La BD!
BD de Wilfried Lupano et Paul Cauuet
Dargaud (2020), série en cours, 54p./album.
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Ça sent le pâté pour l’association Ni yeux ni maître qui est sous la menace d’une expulsion après le décès de Fanfan. Alors que Pierrot rumine comme jamais, Antoine lui rappelle qu’ils embarquent prochainement pour la Guyane sur l’invitation mystérieuse de Mimile, jamais à court de surprises…

Les vieux fourneaux ce sont les papy adorés de tous les lecteurs de BD. Avec des hauts, des bas, et surtout un plaisir jamais perdu de les retrouver, leurs tronches sous les pinceaux très efficaces de Paul Cauuet et surtout la gouaille sans équivalent de Wilfried Lupano. Alors bien sur à l’approche de ce déjà sixième volume l’on sent poindre le risque de l’enlisement dans une routine commerciale… Ce serait mal connaître le scénariste, anticapitaliste affirmé et un des auteurs les plus politiques du circuit, qui ne loupe pas une occasion de nous parler de l’actualité sociale et écologique dans ses péripéties grabataires. Ici les aventures guyanaises des anciens nous rappellent le scandale (en cours!!) du projet de « Montagne d’or », énorme projet de mine à ciel ouvert au cœur de la forêt guyanaise et de luttes juridiques entre opposants écologistes, financiers et État français qui ne cesse de botter en touche pour ne pas froisser les investisseurs sans contredire ses engagements écologiques.

Les Vieux Fourneaux tome 6, vacances militantesContrairement aux commentaires trouvés sur les sites et réseaux j’ai retrouvé le même plaisir que précédemment sur ce tome, qui est dans la ligne du précédent et donc plutôt mieux que les premiers, du fait de l’abandon des affaires familiales. On peut depuis quelques volumes avancer en one-shot sans soucis de narration longue et le talent des deux auteurs est toujours présents sans que l’on ressente des ficelles éculées. Les histoires des trois gus permettent facilement de sortir de nouveaux lapins du chapeau, de nouveaux personnages et de nouveaux secrets qui densifient une histoire construite pour aborder le sujet écologique majeur. La série n’a jamais été conçue comme un James Bond et la dénonciation des abus de notre monde a toujours été l’objectif claire de Lupano. Personnellement j’adore ces BD impliquées qui assument de mettre du fonds dans le loisir et les Vieux fourneaux sont en cela toujours une excellente série, avec un humour qui fait encore mouche! Au suivant…

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****·BD·Nouveau !

Sa majesté des ours #1: les colonnes de Garuda

La BD!

 

BD de Vatine, Dobbs et Cassegrain
Comixburo (2020). 56 p., série en cours.

Très belle couverture et maquette élégante comme toujours chez Comixburo. Album simple avec vernis sélectif. Une édition canalBD avec couverture originale a été tirée à 1400 exemplaires, avec cahier graphique. Vu le travail graphique de Cassegrain cette édition doit être tout à fait sympathique…

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Lorsqu’un corps humain est repêché sur les rivages du royaume de Valencyre, le roi ours décide d’envoyer une délégation diplomatique auprès du seigneur des Oiseaux: le réveil d’une menace ancienne semble confirmé et il faudra l’alliance bien incertaine des peuples de la mer de sang pour affronter ce danger qui guette…

Sa majesté des ours #1, la critique | une Case en plusDepuis le diptyque Tao Bang, achevé dans la douleur, le duo Vatine/Cassegrain rêvait de se reformer pour repartir sur des aventures fantasy dans des décors et des paysages grandioses. L’expérience de Didier Cassegrain sur un Conan nous a montré une nouvelle fois son attrait et son amour des grands espaces et des armures rouillées. Entre-temps un certain Game of Thrones est passé par là, colorant tout projet de fantasy d’une touche de politique complexe.

Annoncé depuis quelques temps et ne jouissant pas de la vitesse du process industriel de la grande saga Delcourt, Sa majesté des ours risque de pâtir de la concurrence avec Les 5 Terres. A la lecture de ce premier tome introductif on sent pourtant de vraies qualités narratives ne serait-ce que dans la volonté d’aller vite. En quelques pages on apprend beaucoup de choses sur le background, la géopolitique de ce monde et des secrets familiaux qui auront à coup sur des incidences sur la marche de l’histoire. Le jeune prince est envoyé en mission avec son maître d’armes et son amie d’enfance et partenaire d’entraînement suite à une révélation fantastique faite au roi des ours. Dès la première séquence on découvre le frère chef de guerre très méfiant envers une reine versée dans les arts noirs, un amour d’enfance d’un prince confronté à ses devoirs diplomatiques, et maints autres agents de l’Etat partis donc à la grande aventure. Une fois quittés les palais froids des Ours on vogue sur des mers dangereuses et découvre des panorama grandioses dignes de toutes belle aventure de fantasy.

His majesty of the bears - volume 1 - the columns of Garuda - ATTAKUS  CollectionLe seul point négatif de cet album repose sur des planches étrangement sombres et ternes. On avait déjà constaté un effet estompé dû à la technique utilisée par Didier Cassegrain. Cela ne pose pas forcément problème dans les intérieurs des palais et discussions nocturnes mais les scènes de jour ne sont pas plus lumineuses. C’est fort dommage car le dessinateur sait jouer des clairs-obscures comme le montre la superbe couverture aux designs d’entrelacs médiévaux. Le design général est superbe et nous emporte dans un monde fantastique aux créatures animalières anthropomorphes permettant pas mal de possibilités scénaristiques dans les scènes d’actions. Les auteurs ont vu grand et nous emportent dans leur souffle avec des dialogues et galeries de personnages tout à fait intéressants.

On ne sais au final pas grand chose à la conclusion de cet album techniquement irréprochable qui connaît ses codes et oublie de nous ennuyer en soulevant suffisamment de portes pour nous donner envie de continuer sur de nombreux albums. Le risque avec Vatine et Cassegrain est justement de voir trop court. Cette aventure mérite de la place. Espérons qu’ils donneront à Kodiak et son équipée cet espace et la lumière nécessaires pour rendre Sa majesté des Ours incontournable dans les années à venir.

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****·BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

La Force de l’Ordre

Le Docu du Week-End

One-shot de 100 pages, adapté du livre éponyme de Didier Fassin, qui est ici assisté par Frédéric Debomy au scénario, et Jake Raynal au dessin. Parution le 2/10/20 aux éditions Seuil-Delcourt.

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Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Monopole de la violence légitime

Il est fascinant (voire parfois fascisant) de réaliser que le crime est en soi un phénomène endogène à toute société. En effet, c’est du concept même de société et de civilisation, propre à l’Homme, que découle celui de Loi, et donc, par voie direct de conséquence, celui de crime.

En effet, le crime n’existe pas dans l’état de Nature, et l’on ne saurait reprocher au lion d’avoir étripé une gazelle. C’est donc tout le paradoxe que l’Homme s’impose à lui-même et qui détermine son comportement avec les autres.

Dans un monde toujours plus complexe, parcouru de nos jungle civilisées, une question devient récurrente: qui est la gazelle, qui est le lion ? Dans un système rejetant et condamnant la violence des individus, qui peut se prévaloir d’une violence légitime ?

Suis-je le gardien de la Paix ?

La sociologie nous apporte des pistes de réflexions intéressantes. L’Etat, cette entité intangible et supérieure à la somme de ses parties, a bel et bien le monopole de la violence légitime sur son territoire. Il est paradoxal de penser que pour maintenir la paix dans une société, il faille parfois recourir à la violence. De ce point de vue, il semblerait que ce soit la raison d’être d’institutions étatiques telles que l’armée ou la police. Violenter pour protéger, protéger en violentant, voilà un sacerdoce oxymorique qui pourrait expliquer les heurts récents et la défiance actuelle envers elles.

Didier Fassin a accompagné une Brigade Anticriminalité (BAC) durant deux ans afin de mieux en appréhender le fonctionnement, les enjeux et les difficultés. En effet, beaucoup de problématiques liées aux forces de l’ordre se cristallisent autour de ces BAC, connues pour leur virulence et pour les frictions avec les habitants de certaines zones urbaines.

Ce que le professeur a découvert s’éloigne radicalement de l’imagerie véhiculée tant par la fiction que par les médias, et tend à dépeindre un quotidien morne, un ordre social maintenu par des agents partagés entre la désillusion et la pression institutionnelle.

Face à ces découvertes édifiantes, les a priori d’un lecteur peu familier du domaine judiciaire/pénal en seront certainement ébranlés. Loin du manichéisme généralement de rigueur sur les chaines de la TNT, les auteurs font la retranscription d’un système conçu pour reproduire les inégalités, favorisant ainsi la perpétuation d’un cycle sans fin de violence.

Servi favorablement par la transition graphique, l’ouvrage choc de Didier Fassin est à diffuser largement. Plus vous pensez savoir ce qu’il se passe entre les jeunes de cité et les policiers, dans la rue et au commissariat, plus il est urgent pour vous de lire cette BD/ce livre.

****·Manga

Origin #9-10

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Manga de Boichi
Pika (2020), série finie en 10 tomes.

L’album se conclut par une courte histoire assez débile (et pas franchement drôle) sur le quotidien d’un dessinateur de manga, à l’image de ce que l’on a pu voir sur les précédents tomes. Je souligne que l’éditeur s’est très étrangement dispensé d’insérer le chapitre 87.5 se déroulant sur Vénus dans une mission de sauvetage et faisant le pont avec les futurs projets de l’auteur. L’épilogue de l’album 10 français paraît assez étrange en regard…

[Attention Spoilers]

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Mai est morte, tuée par un des frères d’Origin. L’un des objectif du robot avec le fait de « vivre une vie convenable » a disparu. Il a échoué. Mais avec cette disparition un évènement se passe dans les neurones quantiques de cette machine, une évolution qui va faire évoluer cette Intelligence artificielle vers quelque chose d’autre…

Origin 80 | MangaSakiQuelle fin en apothéose! A l’image de la série et de cet auteur cette conclusion en deux tomes, trop courte pour tout ce que l’auteur avait à dire, pour refermer les très nombreuses pistes et personnages ouverts, nous laisse un peu piteux et choqué dans ce grand huit dont est capable le prodige coréen. Comme on le pressentait depuis le début, Boichi s’inscrit totalement dans la ligne du modèle Ghost in the Shell pour nous proposer une incroyable vision tout ce qu’il y a de plus techno-philosophique, l’acmé de ce que peut proposer la science-fiction lorsqu’elle assume son statut en poussant très loin les concepts scientifiques qui finissent par converger vers des sujets existentiels voir théologiques. L’auteur avait déjà abordé le Divin dans sa série Sanctum et on trouve ça et là des questionnements de ce type dans Dr. Stone. Ici le décès de sa protégée humaine déclenche en Origin une évolution des capacités cognitives en le faisant accéder à l’amour (posthume) avant de progresser bien plus loin en bouclant la boucle avec le thème de Y l’IA ultime que nous avons déjà rencontré plus tôt. On est au cœur de l’Anticipation avec la fascinante réflexion non seulement sur ce qu’est l’identité et l’être (la capacité de calcule suffit-elle à penser?) mais Boichi y ajoute des visions sur l’interaction entre la vitesse de traitement de l’information et l’influence quantique avec le monde physique. Ces raisonnements aboutissent souvent à des idées new age sur la transcendance. Boichi n’en est pas loin mais son technicisme affirmé lui permet de rester chevillé à l’idée scientifique et de nous proposer des idées assez vertigineuses! Dans le combat final (plutôt réussi) l’auteur se veut moins pédagogique que sur les précédents volumes, sans doute pressé par le temps et le peu de pages lui restant pour achever son récit et nous plonge dans des concepts quantiques très complexes que la simple visite de Wikipedia ne suffira sans doute pas à éclairer.

Origin Vol.10 Chapter 87: The Origin of Everything. page 10 - Mangakakalot.comLe soucis, déjà rencontré, ce sont ces ellipses pas toujours expliquées et qui nous laissent avec l’impression de pages perdues. C’est assez dommage car une ou deux cases suffisent souvent à faire le lien avec une progression rapide. La gestion du temps a toujours été capricieuse chez cet auteur qui semble parfois se perdre dans de grandioses combats ou pleines pages contemplatives avant de sauter du coq à l’âne sans coup férir. De même, ce boulimique a envie de développer un grand nombre de sujets avant de se rendre compte que dix tomes de manga avec une grande place laissée aux combats est bien peu pour développer et aboutir une thématique si complexe. J’avais fait le parallèle avec le Carbone et Silicium de Bablet qui, lui, prenait le temps et parvenait en cela mieux que son collègue mangaka à nous faire toucher l’Idée. Dans ces derniers volumes, assez linéaires, on réalise bien tardivement que les sujets de l’AEE, de l’équipe de la Team cerveau, de la mort du père, de l’histoire du robot Masamune… sont laissés presque en plan, sans suite. Pas le temps, Boichi coupe pour se concentrer sur l’achèvement inattendu de l’évolution d’Origin.

Origin Vol.10 Chapter 87: The Origin of Everything. page 15 -  Mangakakalot.com in 2020 | The originals, Good manga, ChapterLe sujet était casse-gueule comme tout thème SF très ambitieux. Et sur ce point l’auteur réussit excellement, sans faute de goût (juste un léger manque de lisibilité des séquences finales) en se permettant une fin ouverte et de mettre en quelques images cette série au point de jonction de pratiquement toute son œuvre. La fin de Wallman avait déjà rejoint Sun-ken Rock, Origin fait de même en créant un univers partagé potentiellement passionnant pour peu que ce grand gourmand ait le temps de planifier un projet structuré. Fortement poussé par ses envies, extrêmement talentueux, Boichi arrive avec Origin à accomplir, malgré ses nombreux défauts, une des œuvres SF les plus ambitieuses et réussies de la BD mondiale. Comme beaucoup de dessinateurs il lui manque encore l’autocontrôle scénaristique qui permettrait à ses créations de passer le stade de la claque visuelle, une fluidité narrative. Mais comment bouder son plaisir devant une telle maestria graphique, cette furie des corps, cette imagerie technique et ces dernières visions SF magistrales. Origin est à ce jour la meilleure BD du coréen. En attendant la suivante…