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Ava Granger #1

BD du mercredi
BD de Isabelle Mercier et Riccardo Colosimo
Editions du long bec (2018), 54 p. série en cours.

Merci aux éditions du Long Bec pour cette découverte.

Couv_350953Pour son nouvel album, l’éditeur alsacien lance l’italien Riccardo Colosimo dans sa première publication BD et l’on peut dire que son style radical ne laissera pas indifférent… La maquette de l’album et l’illustration de couverture sont très pro même si cette dernière aurait pu être plus accrocheuse. L’album se termine sur une ouverture laissant la place à une éventuelle suite en cas de succès des ventes. Je note un unique problème, malheureusement sur la dernière planche, avec un zoom malvenu qui laisse apparaître les traits en escalier d’une mauvaise définition des deux dernières cases. On mettra ça sur l’inexpérience du dessinateur.

Ava granger est détective privée. Pas du type barbouze, plutôt dans le genre militant de la cause environnementale. Lorsqu’elle assiste à des meurtres mafieux elle est sauvée in extremis par un mystérieux colosse qui semble particulièrement efficace pour éliminer les gangsters qui essayent de leur faire la peau. S’engage une fuite où les plus en danger ne sont pas ceux que l’on croit…

Résultat de recherche d'images pour "ava granger colosimo"La couverture de cet album m’a interpellé et grâce à mon nouveau partenariat avec les Editions du Long Bec j’ai pu découvrir ma première BD cubiste! L’illustrateur italien Ricardo Colosimo nous livre avec cet album quelque chose de jamais vu. Si des dessinateurs se sont déjà expérimentés à de l’impressionnisme en BD (souvent sur des albums traitant de la peinture) comme Smudja ou plus récemment Oriol avec son très réussi Natures mortes, je n’avais jamais vu une telle originalité graphique au service d’une BD de genre, le polar seventies mafieux. Ce qui j’ai vu de plus proche est Low, dessiné par le brésilien Tocchini qui allait aussi loin dans l’exploration graphique extrême… mais devenait de moins en moins lisible. L’utilisation de plats peut également rappeler le travail de Montllo sur Warship Jolly Rogers (un brésilien, un espagnol… je dis ça je dis rien!). Comme ce dernier, Colosimo parvient à garder une totale lisibilité des cases grâce à une très grande maîtrise technique et une finesse du dessin que l’on devine sur certains arrière-plans et sur la physionomie des visages, tous très caractérisés. Comme on le dit souvent, seul un très bon dessinateur peut se permettre d’explorer l’explosion graphique, c’est le cas ici. Sur des tonalités improbables de jaune, orange et bleu-violet, avec des traits semblant venir de couteaux à peinture il conserve une profondeur de champ, un détail des décors et une gestion du mouvement proprement fascinants (comme ce lancer de balle jamais vu en BD…). Le tout donne une ambiance incroyable que certains pourront trouver artificielle, mais le fait est qu’artistiquement on est dans le très haut niveau et le pari (risqué) est réussi.

Résultat de recherche d'images pour "ava granger colosimo"Et l’intrigue dans tout ça? C’est souvent le risque avec ce type de parti-pris expérimental. Heureusement le dessinateur n’est pas seul et a une scénariste relativement expérimentée pour cadrer le tout dans une intrigue à la fois simple, gratifiante en flattant l’imaginaire cinématographique du lecteur et étonnamment grand public. Ainsi l’histoire n’est pas à tiroirs mais se résume en une fuite des deux héros (réussis à la fois dans leur écriture et leur dessin) devant les vagues de mafieux envoyés les dessouder. A côté de cela l’enquête policière avance lentement avec deux poulets pas pressés d’aller farfouiller dans ce qui ressemble à une guerre des gangues. Si Ava Granger est un peu en retrait, le personnage le plus chouette est cet indien Navajo, sorte de Rambo moderne et aussi malin que beau gosse, autour de qui tout tourne. A se demander pourquoi il ne donne pas son nom à la série… Les archétypes 70’s sont là, à base de rouflaquettes, communautés hippies et voitures à la longueur infinie. On retrouve un peu l’esprit du chef d’oeuvre 2018 Il faut flinguer Ramirez avec un vrai gros plaisir de lecture, pour peu que l’on accroche au dessin. ET preuve de la volonté évidente d’aider le lecteur dans le suivi de l’histoire, Isabelle Mercier a ajouté des cases de narration qui nous rapprochent également du format polar. Ce n’était pas indispensable mais ajoute de la couleur de genre à une BD qui le respire.

Avec une intrigue qui n’ambitionne pas de révolutionner le genre mais assure le spectacle, notamment niveau action, et un dessin particulier mais terriblement lumineux et fascinant, Ava Granger est une belle réussite qui ressemble plus à l’expérimentation de vieux routier de la BD qu’à un premier album. Une des très très bonnes surprises de ce début d’année et peut-être l’une des BD (déjà?)  majeure de l’année qui commence.

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Hoplitea

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BD de Laurent Arthaud et Patrice Martinez,
Northstar comics (2016-…), 152 p., 2 volumes parus, série en cours.

Merci aux éditions Northstar pour cette découverte.

couv3D_Hop2-600x600Hoplitea est un comic semi-pro dont l’histoire éditoriale a commencé par un financement participatif et la publication par épisodes, avant d’être publié en recueil par l’éditeur associatif Northstar. Le travail éditorial est sérieux et comporte une galerie de couvertures alternatives, un carnet de croquis, des fiches personnages et un texte de notes d’intention du scénariste en fin de chapitres ainsi qu’une préface. Un petit historique de production aurait pu être intéressant également.

Hoplitéa, la lionne de Sparte est une guerrière immortelle descendant des dieux grecs de la guerre Arès et Athéna.Au sein d’équipes de super-héros européens elle va affronter des menaces qui cherchent à prendre le contrôle du monde…

Résultat de recherche d'images pour "hoplitea marti"Avec les comics de super-héros il ne faut pas craindre le kitsch. Depuis l’origine et encore aujourd’hui les plus grands héros américains portent encore souvent le slip et des costumes objectivement ridicules. Une fois accepté cela on peut replacer cette création originale vaguement nationaliste pour ce qu’elle est et apprécier l’engagement et la passion des auteurs à proposer une BD de super-héros qui reprenne les codes du genre en les transposant à la sauce européenne. Et c’est cela la première originalité d’Hoplitéa, celle d’aller piocher les noms, costumes et pouvoirs des héros dans la mythologie et imaginaire français et européen. Les américains ont Captain america, les européens ont Star1,… Les pouvoirs et concepts de personnages (les auteurs semblent en avoir un bon paquet en stock) sont loin d’un simple repompage de héros existant chez Marvel/DC, ce qui illustre une véritable recherche d’originalité.

L’autre réussite des deux albums repose sur l’acceptation des drames et l’importance des méchants. Le scénariste sait qu’une bonne histoire doit comporter un bon méchant et s’y atèle en n’hésitant pas à tuer des personnages à rythme régulier, chose rare dans les histoires de super-héros. Du coup l’intensité monte d’un cran et accroche le lecteur dans des intrigues relativement différentes entre le tome 1 et le 2, mais toujours autour d’une conspiration maléfique pour éliminer les héros et prendre le pouvoir sur la Terre.

Résultat de recherche d'images pour "hoplitea marti"J’ai été surpris par la différence entre un premier album assez mythologique (l’antagoniste est Achiclès, dieu olympien ayant les caractères d’Achile et d’Heraclès) avec un style graphique proche du manga, et un second bien plus technologique et français (autour du royaume astral, Roncevaux et Milady de Winter) dont le dessin s’oriente vers les canons du comic… avec, je dois le dire une petite dégradation de qualité du dessin. Sur ce plan, si le design général est très réussi, le dessin est très inégal, proposant par moment de superbes pages où visages et anatomies sont très propres, quand deux cases plus loin l’on trouve d’assez grosses lacunes techniques. Résultat de recherche d'images pour "hoplitea marti"Je rappelle qu’il s’agit d’une BD non professionnelle et très clairement certains comics du Big Two ne font pas mieux graphiquement. Personnellement je préfère le style du premier tome qui me semble mieux maîtrisé, peut-être car moins exigeant techniquement. On sent néanmoins un travail et une progression qui peuvent donner de très beaux résultats d’ici quelques temps.

Je reconnais que le les premières pages m’ont moyennement engagé (je suis très exigeant sur le dessin) et ai été progressivement conquis par une histoire et une construction générale d’univers et d’intrigue vraiment bien faits. Pas de soucis de ce côté là pour la suite (un tome 3 est annoncé), c’est très rafraîchissant et avec un peu de travail le côté inégal du dessin (notamment sur les arrière-plans un peu plats) devrait être corrigé. Je souhaite en tout cas plein de choses à des auteurs courageux qui proposent une idée résolument novatrice dans un genre archi-codé.

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Saint-Barthélémy

BD du mercredi

BD Pierre Boisserie et Eric Stalner
Les Arènes (2016-2018), 174 p., série complète en 3 tomes.

Merci aux éditions Les Arènes pour cette découverte.

Couv_343545Très belle édition intégrale des Arènes, avec une couverture toilée et titre gaufré au vernis sélectif sous une jaquette avec illustration originale. La quatrième est illustré par des vers de Voltaire dans la Henriade. Les trois tomes s’enchaînent comme trois chapitres (sans les couvertures originales des albums). L’ouvrage se termine par un cahier graphique de croquis de  six pages. Très joli travail même si du fait du sujet et du sérieux de la BD j’aurais apprécié une préface ou un texte de contexte historique en accompagnement. L’éditeur pourra toujours prendre cette initiative dans une future réedition.

Alors que les protestants ont marqué une étape importante dans la guerre civile qui les oppose aux seigneurs catholiques, sous le regard calculateur de la Couronne, le mariage de leur chef Henri roi de Navarre (futur Henri IV) avec la sœur du roi Charles IX va donner lieu à un assassinat planifié des principaux chefs de guerre huguenots à Paris, le 24 août 1572. Ce récit nous rend témoins de ces évènements au travers des yeux d’Elie Sauveterre, un jeune noble dont la famille est impliquée des deux côtés de la religion…

Résultat de recherche d'images pour "saint-barthélémy stalner"Je ne suis pas très attiré par les BD historiques classiques de chez Glénat, leur préférant des œuvres plus sombres ou penchant vers la fantasy comme le Roy des Ribauds ou Servitude. Mes très bonnes relations avec l’éditeur Les Arènes (qui publie peu mais globalement de très bons albums sur des projets d’auteurs) me permettent de découvrir cette BD que je n’aurais probablement pas ouvert en librairie. Comme quoi on gagne à sortir de ses habitudes…

Si Saint-Barthélémy est sorti en trois albums, le découpage et la chronologie des évènements en fait plus un gros one-shot qui mérite grandement d’être lu d’une traite. Une lecture concentrée et rapide tant ce survival est dense et tortueux, comme les ruelles de Paris que le Résultat de recherche d'images pour "saint-barthélémy stalner"personnage principal parcourt dans tous les sens afin d’accomplir sa mission et échapper aux fanatiques guisards. Pour qui ne connaît pas bien cette partie de notre histoire, le complexe jeu politique entre les membres de la couronne (le roi fou Charles IX d’un côté, son frère guisard et futur Henri III ou la Reine-mère Catherine de Medicis de l’autre), les protestants (Henri de Navarre futur Henri IV) ou les rajouts narratifs du scénariste Pierre Boisserie) pourra paraître très complexe. Pourtant la construction scénaristique et l’intelligence de mettre la focale sur Elie de Sauveterre et le drame familial qu’il découvre permettent au lecteur une lecture agréable qui aide à suivre en parallèle un récit d’action dramatique entrecoupé des débats ciselés dans les chambres du Louvre.

La grande force de cette BD est de nous mettre en plein cœur d’un des évènements majeurs de l’histoire de France et de l’histoire du christianisme (les Arènes avaient déjà publié une histoire politique de l’Église que j’ai chroniqué ici). La puissance visuelle du film de Chéraud La reine Margot est dans toutes les têtes et il est toujours difficile d’aborder cet évènement sans citer le film. Les auteurs y parviennent en se concentrant sur le témoignage de Sauveterre. https://i2.wp.com/sdimag.fr/Img_PAO/Matos_BD/SaintBarthe%CC%81lemy_T2_pl3.jpgL’histoire peut être répartie en trois thèmes: les errements de ce dernier dans Paris et son témoignage des massacres, l’évolution presque heure par heure de cette nuit et des jours qui l’entourent ainsi que les motivations politiques des différents responsables politiques, enfin, pour cadrer le tout, le récit de la fratrie de Sauveterre, répartie entre les trois parties de la BD et dont les révélations expliqueront en partie les décisions d’assassinats. Encore une fois la subtilité des discussions politiques est vraiment remarquable! Si le fanatisme est bien sur au cœur du récit (avec quelques exagérations graphiques de Stalner dans les séquences de foules), tout est politique et l’on comprend vite que la finalité de l’affaire reste bien la prise du trône de France: dans un contexte de guerre civile qui affaiblit la couronne Valois avec un souverain fou sur le trône, dynasties protestantes comme catholiques cherchent à récupérer la dignité royale à l’aune d’une crise majeure.

Résultat de recherche d'images pour "saint-barthélémy stalner"Avant de commencer la lecture je ne voyais pas bien l’intérêt d’une BD sur un évènement en particulier. J’ai été détrompé en découvrant une remarquable construction aux multiples points d’intérêt, notamment graphiques. Eric Stalner propose des planches très détaillées avec notamment des visages impressionnants. La colorisation est un atout majeur des planches en apportant élégance et détails à des encrages déjà très maîtrisés du dessinateur. On pourra tiquer sur quelques tics comme ces textures sanglantes omniprésentes même sur les habits des nobles qui n’ont pas quitté le Louvre mais cela participe à une ambiance morbide de folie collective qu’avait déjà fort bien représenté Corbeyran sur son Charly 9. N’ayant rien lu de Stalner précédemment, je découvre un dessinateur confirmé et de caractère. Les quelques faiblesses des arrières-plans ou de décors seront mis à sa décharge sur la quantité de travail de l’ensemble du projet.

D’une lecture complexe, cette BD donne le sentiment d’un temps suspendu, de minutes de conciliabules politiques en même temps que du déroulement des massacres. Une sorte de théâtre dramatique en trois actes. Un ouvrage maîtrisé de bout en bout, jusque dans le travail d’édition. La portée du projet peut sembler restreinte du fait d’un cadre serré, presque documentaire, mais l’ampleur historique de l’évènement suffit à balayer ces impressions en aboutissant à une BD importante.

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Le caravage

BD du mercredi

BD de Milo Manara
Glénat (2015-), 52 p., 2 vol parus, série finie.

Couv_351631Couv_241292A l’occasion de la parution du tome 2 de conclusion de cette histoire dessinée par le maître Manara j’ai entrepris la lecture du double album dans son intégralité. Si j’admire le talent de l’artiste italien, comme beaucoup sa bibliographie m’a déçu et je ne parle que des albums non érotiques. La saga ultra violente de Jodorowsky sur les Borgia dépeignait les mêmes lieux (Rome et l’Italie) un siècle avant où Manara reprenait déjà ses thématiques graphiques à la fois fascinantes et redondantes: la plèbe, les ruines de la Cité, les paysages de l’Italie, la violence et la crudité de la vie. Peu attiré par le sujet je profite de l’occasion pour découvrir un double album apaisé où l’on découvre les mœurs de l’époque mais aussi beaucoup le quotidien artistique, le travail des peintres de la Renaissance que l’on n’a jamais aussi bien vu en action.

Michelangelo Merisi arrive à Rome en provenance de Milan après une formation dans l’atelier d’un disciple du Titien. Jeune homme fougueux, ambitieux, son talent est rapidement repéré par un cardinal humaniste qui tente de le protéger de son envie de vérité qui le mets en danger face à deux ennemis: l’intégrisme de la foi et les souteneurs des prostituées qu’il utilise comme modèles…

Les BD sur le Moyen-Age ont ceci de fascinant qu’elles ont souvent un côté naturaliste qui dénote totalement avec les images d’Épinal ou de la Fantasy anglo-saxone. Elles permettent en outre de mettre en lien une vie quotidienne crue et simple avec des œuvres ou événements mis sur des piédestal dans les musées ou narrés par la Geste historique officielle. A ce titre l’album de Milo Manara sur le Caravage ressemble à la magnifique trilogie de Luigi Critone sur François Villon, où l’on retrouvait en outre un style graphique italien de paysages vaporeux (visuels qui inspirent aussi Marini sur sa série Scorpion). Il y a beaucoup de similitudes dans le traitement de ces deux personnages, grands artistes inspirés et hommes simples, soumis à des pulsions violentes qui les entraînent dans des déboires judiciaires. Seule l’admiration de puissants seigneurs humanistes les sauve de leurs démons. La violence des époques, la sexualité et la corruption de sociétés basées sur la force  et la religion sont dépeintes dans ces deux séries.

Dans Caravage les deux albums sont relativement distincts, et c’est ce qui rend la série intéressante. Si les décors romains occupés par des foules besogneuses ont déjà été illustrés par Manara dans d’autres BD, le second album intitulé « Grâce » (dans l’attente de la grâce judiciaire du Caravage suite à son combat du premier album), se déroule dans le sud, entre les territoires lumineux du château de Malte et les villages de Sicile. Quand le premier volume se situait au cœur du pouvoir et des arts, la suite nous dépeint une société d’ordre militaire, celle des chevaliers de Malte, et montre combien ce monde de la Renaissance tout juste échappé du Moyen-Age est morcelé, éloigné et illustre l’absence de Nation italienne à l’époque. Le découpage est un peu abrupte avec une continuité assez décousue et des deus ex machina qui indiquent que Manara reste un grand dessinateur avant d’être un grand scénariste. Mais l’histoire est intéressante et prends par moment la forme de récits d’aventure et de cape et d’épée de par la propension violente du grand peintre. L’auteur a la bonne idée de ne pas faire de sa série  un précis d’histoire de l’art qui aurait étouffé la vision épique. Avec un premier tome plus porté sur l’acte de création et un second plus aventureux, la lecture s’enchaîne très légèrement.

Le Caravage - Tome 2 de Milo ManaraLes dessins ne sont pas les plus précis qu’ait réalisés Manara mais son style est toujours aussi clair, esthétique et ses colorisations rendent parfaitement des ambiances toutes particulières, celle des paysages méditerranéens ou des intérieurs du XVII° siècle, avec nombre de citations graphiques de Piranese et d’autres peintres de la Renaissance. La plèbe permet au dessinateur de montrer les belles formes habituelles de ses demoiselles, mais sans excès, restant sur son sujet. Les expressions faciales en revanche sont réellement très percutantes.

Manara s’est toujours intéressé à la création et l’histoire de l’art (le Giuseppe Bergman critiqué sur ce blog portait déjà sur le sujet). Sa description de l’homme Caravage plus que du peintre permet un récit populaire d’une époque fascinante. Très équilibrée, sa série est probablement l’une des plus intéressantes et accessible de la bibliographie du maître de l’érotisme, associant intérêt graphique, historique et artistique. Il est bien dommage que Glénat n’ait pas anticipé la publication d’une intégrale augmentée pour les fêtes de Noël tant Caravage ferait un très beau cadeau.

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Esclaves de l’île de Pâques

Le Docu du Week-End

 

BD de Didier Quella-Guyot et Manu Cassier
La boite à bulles (2018), one shot, 80 pages.

Merci à la Boite à Bulles pour son partenariat SP.

L’illustration de couverture est jolie, colorée et explicite sur le contenu de l’album. Elle est composée comme une affiche de cinéma et c’est efficace. L’album comprend un gros dossier documentaire très essentiel (comme dans toute BD documentaire) en fin de volume, permettant de tisser un lien entre la BD et l’Histoire tragique de cette île martyr.

A la moitié du XIX° siècle les premières déportations de pascuans (habitants de l’île de Pâques) ont lieu pour en faire une main d’œuvre corvéable dans l’extraction du guano sud-américain. Après cela les prêtres entament l’évangélisation d’une communauté réduite à la portion congrue. Alliance de colonisation, de conquête religieuse et d’aventures capitalistes, c’est l’histoire de la disparition d’un peuple qui nous est relatée…

Résultat de recherche d'images pour "esclaves de l'ile de paques"Didier Quella-Guyot aime les îles et les connaît. Du Facteur pour femmes (île bretonne) à Papeete (Tahiti) ou sur le très bon Ile aux remords avec son compère Sébastien Morice, il aime à nous faire revenir dans ces terres aux cultures fortes et soumises aux soubresauts de l’Histoire, souvent coloniale. Ici c’est à une histoire largement méconnue qu’il nous convie en compagnie de Manu Cassier et son trait simple qui rappelle la BD jeunesse mais permet une grande lisibilité des planches et de superbes couleurs. De l’île de Pâques l’on connaît les Moaï, ces géants de pierre qui ne seront que très peu abordés dans l’album. Ce n’est pas le mystère de cette civilisation perdue qui intéresse les auteurs mais bien le processus brutal et semblant tellement facile d’acculturation et d’exploitation des indigènes par un système capitaliste allié de Image associéecirconstance à l’Église.

L’histoire est découpée en trois parties agrémentées d’un prologue relatant les razzias sud-américaines qui ont dépeuplé l’île et d’une épilogue. Les annexes proposent un résumé de l’histoire des pascuans au XIX° siècle par Didier Quella-Guyot, une biographie rapide des protagonistes historiques et un texte sur Pierre Loti (qui apparaît dans l’album), ses carnets de voyage et des reproductions de gravures de l’époque illustrant les récits de voyage. Cette structure très didactique permet une lecture facile et de s’intéresser à un drame connu car malheureusement commun à bon nombre de peuples dits primitifs au XIX° siècle, que ce soit en Afrique ou dans les Îles. Résultat de recherche d'images pour "esclaves de l'ile de paques"L’on comprend combien la faiblesse de ces population a permis à quelques pauvres prédicateurs de leur imposer une religion dont ils n’avaient pas besoin et comme cette petite terre n’a été pour beaucoup de blancs  – dont cet aventurier qui se fit proclamer Roi de l’île – qu’une ressource gratuite pour leurs projets personnels. Le plus intéressant dans ce récit est l’histoire de cet homme, enfiévré de navigation et terrorisé à l’idée d’être enfermé dans une affaire en France avec femme et enfants et qui s’imposa par la force, se maria à une fille d’ascendance royale avant de s’autoproclamer seigneur de ce caillou perdu au cœur du Pacifique et que bien peu souhaitaient lui contester.

Le dessin accompagne cette narration de façon élégante. L’illustrateur n’est pas un virtuose mais sa maîtrise des plans et découpage est remarquable et la mise en couleur donne une lumière très agréable en évitant de sombrer dans le misérabilisme. Car cet album se veut plus un récit d’histoire qu’un pamphlet, adoptant un ton relativement neutre, factuel, ne cachant rien des exactions mais restant classique dans son propos. Le sentiment d’impuissance qui reste après cette lecture nous rappelle combien le rouleau compresseur de la colonisation a causé de ravages de par le monde et le fait de poser des images sur ces drames est salutaire en nous forçant à regarder à hauteur d’hommes ce que l’on apprend dans une Histoire souvent par trop extérieure.

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Batman: à la vie, a la mort

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Comic de Tom King, Lee Weeks et Michael Lark
Urban (2018) – DC (2016), one shot, 80 p. contient Batman annual #2 et l’épisode spécial Batman/Elmer Fudd
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Ce court album contient une page explicative du projet qui inclut le Batman annual (épisode one-shot publié en fin d’année) sur la relation Batman/Catwoman et un épisode spécial crossover improbable entre Batman et les Looney Toons (!). La couverture, magnifique, est signée Olivier Coipel. Rien de particulier, ça reste un peu cher pour une petite pagination (on pourra me rétorquer que ce sont plutôt les gros volumes Urban qui sont peu chers…).

Pour être tout a fait clair, comme beaucoup j’ai été attiré par la sublime illustration d’Olivier Coipel et sur la thématique de Catwoman. J’avais juré que l’on ne reprendrait plus à acheter un comic sur la base de sa couverture… Si bien entendu la démarche est fort malhonnête commerciale, on ne peut pourtant pas dire qu’il y ait arnaque: les deux illustrateurs à l’oeuvre font un boulot super pro, très esthétique, proposant quelques très belles visions, sur des scénarii aux petits oignons. Si c’est l’histoire d’amour qui m’a tenté, c’est l’improbable version des Looney Toons en mode polar noir qui a recueilli le plus mon attention. Résultat de recherche d'images pour "batman annual weeks"En effet la première histoire, malgré une réalisation irréprochable, laisse un air de déjà-vu et l’on se réveille surtout sur les dernières planches nous montrant les vieux jours de Bat & Cat. C’est touchant et ressemble à un elseworld (concept que je préfère chez les super-héros). Sur un si court projet on aurait du coup apprécié d’avoir un cador de l’industrie, même si encore une fois les dessins de cet album sont plus qu’honnêtes. Pour les amateurs de la féline je vous conseille plutôt de vous tourner vers le Catwoman à Rome de Loeb et Sale, toujours indisponible en neuf (merci Pannini) mais trouvable à prix correcte en occasion.

Est-ce la surprise ou le traitement, toujours est-il que l’idée de voir les Looney Toons dans une histoire de Batman, après l’incrédulité, laisse place à une très grosse envie quand on voit le travail de transposition de ces personnages de dessin-animés passés dans l’imaginaire collectif occidental à un univers réaliste de Batman en mode policier sombre et pluvieux… Rassurez-vous, Bugs-Bunny n’est plus un lapin non plus que Titi ou le Coyotte ne sont des animaux. On a une intrigue à la Sin city – femme fatale et amant vengeur – où Elmer est un tueur venu assassiner Bugs le truand aux dents de lapin dans le bouge Chez Porky… Résultat de recherche d'images pour "batman elmer weeks"Les deux auteurs ont du se régaler à imaginer les versions humaines de ces personnages et le plus fort c’est que c’est tellement crédible que cela nous donne envie de voir un jour une adaptation au cinéma de cet univers (dans un film pour adulte bien sur).

L’impression générale reste donc mitigée entre une réalisation objectivement sans faille pour deux projets manquant d’ambition et un montage éditorial un peu forcé. On pourra porter à la défense de l’éditeur que la culture de la BD reliée qui domine en France  impose certaines aberrations… ce à quoi on rétorquera que des histoires de ce genre peuvent soit être offertes dans des packs spéciaux avec un autre album (en fin d’année?) soit vendues exclusivement en format kiosk, le format relié n’apportant rien et étant plus cher. Cet album est plutôt pour les amateurs de curiosités ou pour les fans hard-core et reste assez mineur dans la biographie du Chevalier noir.

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Riverdale présente: Betty & Veronica

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Comic d’Adam Hughes
Glénat (2018) – Archie comics (2016), one shot, 101 p.
9782344030103-l

L’album présente une introduction détaillant vaguement l’univers de Betty & Veronica et se termine par de très nombreuses couvertures alternatives de Hughes et d’autres auteurs. L’album comprend un épisode bonus Jughead, réalisé par une autre équipe et assez moyen.

Betty la blonde et Veronica la brune sont les meilleures amies du monde, lycéennes dans la petite bourgade de l’Amérique idéale qu’est Riverdale: ses milk-shake au dinner chez Pop, ses blousons Teddy aux couleurs de la High school et ses rangées de maisons Middle-class. Dans cette image d’Épinal en mode Coca-Cola, lorsqu’une multinationale du café s’apprête à racheter chez Pop’s, Betty voit rouge, refusant de voir cette incarnation d’un passé doré disparaître. Elle va tout tenter pour sauver Pop, au risque de retrouver sur sa route sa meilleure amie, la redoutable et machiavélique Veronica…

Résultat de recherche d'images pour "betty & veronica hughes"Glénat nous permet de découvrir un éditeur, Archie comics, qui a récemment donné naissance à une série TV nommée Riverdale. Archie est un vieil éditeur très américain qui publiait des BD pour jeunes ou les aventures de Betty et Veronica, deux filles incarnant l’American way of life. Un peu la série Happy days en BD sous le coup du comic code authority… Rien de très affriolant pour un lecteur européen!

Comme d’autres projets improbables, l’éditeur publie pourtant l’une des très très rares BD de l’illustrateur star Adam Hughes sur les couvertures duquel vous avez pu fréquemment baver en lisant des comics chez tous les éditeurs. Comme Travis Charest dont j’ai parlé il y a quelques jours, le rythme et les exigences de l’industrie du comic ne lui conviennent pas et l’album Riverdale présente: Betty & Veronica est l’une des rares occasions que vous aurez de le voir à l’œuvre sur une BD entière (avec le Hellboy Krampusnacht) que Delcourt publiera probablement dans un recueil Hellboy à venir).

Ce petit historique terminé, qu’est-ce qu’on a a se mettre sous la dent? Et bien ni plus ni moins qu’une sitcom à la Friends transposée en BD! Si ça ne vous allèche pas, je peux vous rappeler que c’est dessiné par Adam HughesImage associéeEt si ces dessins ne vous suffisent toujours pas je peux vous dire qu’outre être l’un des meilleurs dessinateurs de comics américain, il dispose d’un vrai talent humoristique et arrive ici à adapter en BD les principes du strip à la Calvin&Hobbes ou Liberty Meadows (là on penche vers Frank Cho): des personnages qui s’adressent au lecteur, des ruptures temporelles et des jeux des personnages avec la page et l’édition. Les jeunes filles plastiquement parfaites dissertent tantôt sur des dialogues mièvres louant la simplicité du Riverdale d’avant avec force références aux vieux comic-books de papa et maman, tantôt s’envoient des vannes et des mandales capables de rompre les lois de la physique! On navigue donc entre du Looney-toons et du strip, entre les réflexions philosophico imaginaires d’un Calvin et la sitcom pour ado Riverdale. Comme souvent dans les réappropriations, Hughes se moque allègrement du matériau d’origine. L’album s’insère pourtant dans une série dans l’univers de Riverdale.Résultat de recherche d'images pour "betty & veronica hughes"

Résultat de recherche d'images pour "betty & veronica hughes"Cet album a été pour moi une découverte totale, d’un dessinateur, d’un auteur, de personnages et j’avoue m’être bien marré  de ce côté un peu désuet et second degré très assumé, avec un petit coup de cœur pour Hot dog, le chien narrateur et son pote le chat. Je signalerais juste une étrange idée du coloriste à poser une sorte de filtre estompé, vieilli, une sorte de voile sur les planches qui abîment beaucoup de la qualité du dessin et de l’habillage. C’est vraiment dommage et finalement vu le résultat l’album aurait aussi bien pu être laissé brut en renforçant le côté strip.

Je ne sais si je suis passé à côté de certaines références mais le côté n’importe quoi m’a beaucoup plu. Une lecture vraiment rafraîchissante, assez courte et linéaire qui vous évitera de vous prendre la tête. Et puis encore une fois, lorsque des auteurs si rares parviennent à un ouvrage abouti, pourquoi se priver?

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