BD

Le sang des cerises (journal) #3

BD du mercrediBD de François Bourgeon
Delcourt (2018), Série Les passagers du vent T.8 (Livre 1: « Rue de l’abreuvoir), prépublication 3/4.

Passagers du vent 08. Le sang des cerises. Journal 3/4Je continue ma lecture de cet album, vrai-faux Passagers du vent (relié à la série mère surtout par la généalogie puisqu’il n’est plus du tout ici question de bateaux). Ce troisième épisode confirme mon impression très positive et l’investissement historique et de documentation de l’auteur est très impressionnant. Ce volume est beaucoup plus chargé en articles : pas moins de 5 pages avec illustrations d’époques comprenant une page sur la construction du Sacré-cœur, une double page très dense sur le Montmartre de 1880 (lieu d’installation d’artistes que l’on retrouve dans l’album mais aussi le développement des cabarets), une page sur le contexte politique (comme dans les autres épisodes) et une interview de Bourgeon sur le langage et les chansons. Tout cela est passionnant et l’on réalise à la lecture que c’est assez indispensable comme complément de l’album tant l’objet de cette BD est clairement pour Bourgeon la reconstitution d’un lieu et d’une époque dans une visée ethnographique. J’espère vraiment que l’éditeur publiera ces compléments avec l’album à paraître en octobre.

Si l’article sur les cabarets, vraiment détaillé, n’intéressera pas tout le monde, celui expliquant la période de tergiversations sur une Restauration (… mais avec quel roi? la branche légitime dont le dernier roi de France, Charles X a provoqué la dernière révolution en date ou la branche d’Orléans, celle de Louis-philippe?) est fascinant tant on ignore le contexte de naissance de cette Troisième République qui fut pourtant la plus longue de notre histoire politique. L’entretien avec Bourgeon nous éclaire sur son rapport à l’argot, à l’Eglise (il a été élevé chez les curés) et au bas peuple et nous apprend que l’album publié comportera un lexique des termes bretons et argots utilisés dans les planches.

Sur le plan BD en revanche le découpage en gazette n’apporte pas grand chose du fait de la construction qui vise plus l’illustration historique que l’intrigue proprement dite. Cet épisode revient sur le passé de Clara et cette zone trouble entre son retour de Louisiane et la Troisième République, dont ses années en déportation. L’auteur utilise un passage dans une goguette pour nous dresser un réquisitoire sanglant de la répression contre la Commune. Le propos est extrêmement politique et a des répercutions jusqu’à nos jours tant cette République est née les deux pieds dans le sang comme le dit un  personnage… Sinon la visite « touristique » que propose Bourgeon nous emmène dans les carrières souterraines ou dans le « village » (plutôt bidonville) de Montmartre dont la reproduction est saisissante de vie et de précision.

Résultat de recherche d'images pour "le sang des cerises bourgeon 3/4"Encore une fois le récit proprement dit souffre un peu de se sectionnement en quatre parties qui interrompt l’immersion… mais le format journal jouit d’ajouts indispensables. Dur de choisir le format idéal mais vu le prix des gazettes je ne saurais que conseiller cet achat en préparation à une lecture de l’album couleur. J’ai toujours considéré Bourgeon comme un auteur majeur mais il n’a jamais été non plus un de mes préférés (un peu comme Moebius/Giraud). Cet album est pourtant, à mesure de la lecture, une des choses les plus impressionnantes que j’ai lu en BD, se rapprochant par l’ambition, d’un Dernier chant des Malaterre, l’ouvrage majeur de l’auteur. Un récit qui pourrait presque intégrer la rubrique Docu de ce blog et qui donne très envie de connaître cette période charnière pour la société et la République française.

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BD·Documentaire·Rétro

Saison brune

Le Docu du Week-End
BD de Philippe Squarzoni
Delcourt (2012), 480 p. , n&b.

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L’éditeur a mis en place une page web très intéressante donnant plein d’infos sur l’auteur, les personnes rencontrées et l’ouvrage lui-même.

A l’occasion de la réédition de Saison Brune, je vais vous parler de cet important album traitant du réchauffement climatique et des enjeux politiques qui sont derrière. La relecture de cet album paru il y  a déjà six ans nous montre que l’alarmisme de l’auteur et des experts rencontrés pour l’occasion était loin de la réalité lorsque l’on regarde la situation de la planète aujourd’hui… Piqûre de rappel!

Philippe Squarzoni n’est pas vraiment un auteur de BD. Il est plutot documentariste-dessinateur et traite de sujets à la fois personnels (il se mets en scène, mais pas à la manière d’un Michael Moore, de façon plus intimiste) et très politiques, globaux, comme cet ouvrage qui est un peu le pendant du film d’Al Gore « une vérité qui dérange », qui avait fait grand bruit à l’époque sur la question du réchauffement climatique.

Résultat de recherche d'images pour "squarzoni saison brune"Le format BD documentaire est compliqué en ce qu’il joue sur un fil qui parlera à chacun selon ses sensibilités et ses envies. Je mettrais Squarzoni entre Lepage (pour l’implication intimiste), Joe Sacco (pour la précision documentaire) et Davodeau (pour l’engagement politique). Sur Saison brune il parvient en effet, en prenant le temps, à produite une somme, une enquête méthodique sur la question du réchauffement climatique, qui a l’intelligence de partir du point de vue du naïf…

En début d’album l’auteur est en train de terminer son livre précédent (DOL, sur le second mandat Chirac) et s’interroge sur le débat concernant le réchauffement climatique et notamment les rapports alarmistes du GIEC. Il va alors s’informer, se documenter, interroger des experts et apprendre en même temps que le lecteur, lui expliquant avec pédagogie des questions souvent techniques sur le fonctionnement du climat, mais aussi des comportements humains. Par exemple, lorsque Squarzoni explique à sa femme que pour réduire l’impacte de la crise climatique il faudrait revenir au mode de vie d’un indien pauvre… et que personne n’a envie du niveau de vie d’un indien pauvre! Heureusement que le dessin (assez froid mais qui se prête bien à l’analyse) est là pour faciliter la compréhension, avec force illustrations pratiques (et une approche onirique qui me rappelle le travail de Shin’ichi Sakamoto sur Ascension par exemple).

Résultat de recherche d'images pour "squarzoni saison brune"Je suis assez attaché au dessin dans la BD et je reconnais que le style hyper réaliste de Squarzoni (qui peut rappeler la technique d’un Christophe Bec par exemple)  n’est pas forcément ma tasse de thé. Il permet néanmoins de poser une ambiance documentaire, journalistique, élément qui manque selon moi aux albums de Joe Sacco qui par son style presque cartoon casse un peu cette froideur utile au propos. Techniquement il n’y a rien à reprocher et certaines cases sont vraiment belles, notamment les nombreuses séquences contemplatives de nature.

J’ai été assez bluffé par l’impression qui ressort de cet ouvrage. Une enquête qui demande de l’effort au lecteur, de l’implication, et dont on sort avec le sentiment d’avoir eu une démonstration totalement implacable, irréfutable, de la gravité de la situation climatique et de la responsabilité écrasante des dirigeants politiques et économiques. Le climat a déjà basculé et l’inertie du système fait que même si toute activité industrielle s’arrêtait immédiatement il faudrait une longue période pour que le système climatique retrouve son fonctionnement normal. En bref on n’est pas dans la merde…

Résultat de recherche d'images pour "squarzoni saison brune"Les rapports du GIEC, critiqués pour leur caractère dramatique, sont ainsi des présentations déjà policées des observations de terrain. La seule faille dans laquelle s’engouffrent les climato-sceptiques est celle, imparable, de la courte période d’analyse. L’attaque est bien pensée puisque par définition, concernant le climat, seules des analyses sur des milliers d’années permettraient de démontrer par A+B la cause humaine du réchauffement. Al Gore avait assumé de  forcer le trait en présentant dans son film des courbes à l’échelle géologique justement. Ceux qui voudront se voiler la face trouveront ainsi toujours des arguments techniques pour amoindrir la réalité de la crise. Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage de Squarzoni, mais également toutes les autres œuvres ou documents sur le sujet convergent vers une analyse commune. L’homme est en train de creuser sa propre tombe et les éléments de langage politique sur la réversibilité de la chose sont totalement mensongers. Le mouvement est enclenché et ne pourra pas être arrêté.

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BD·Jeunesse·Nouveau !·Numérique·Rapidos·Service Presse

La rose écarlate – missions: La belle et le loup

BD de Patricia Lyfoung et Jenny
Delcourt (2017-2018), 2 vol., 48p. /volume.

Couverture de La rose écarlate - Missions -5- La Belle et le loup 1/2

Les séries dérivées de la Rose écarlate (13 volumes parus), intitulées « Mission » compte actuellement trois histoires, chacune découpée en deux volumes et qui ont la particularité d’adopter un thème fantastique contrairement à la série mère. Ainsi la première mission a vu le couple de héros affronter un fantôme, dans la seconde c’est un vampire, dans la troisième un loup garou.

La rose écarlate et le renard vont se retrouver à enquêter sur les mystérieuses attaques d’un loup-garou dont les agressions semblent liées à un jeune héritier qui vient de prendre possession de son château. Le couple rencontre alors un père et sa fille, chasseurs de loups-garou qui vont les aider à résoudre ce mystère…

Couverture de La rose écarlate - Missions -6- La Belle et le loup 2/2

Dans la première partie Maud (qui n’endossera pratiquement pas son costume de rose écarlate) devient super copine avec la blonde Belladone, farouche chasseuse de lycanthrope, formée aux arts de la chasse et du combat par son paternel. Très rapidement le secret des deux justiciers masqués est dévoilé et l’on sait que Belladone deviendra une alliée fidèle. Maud, très peu concernée par la problématique fantastique de l’histoire et qui laisse Guilhem mener l’enquête, a décidé de marier sa nouvelle copine avec le jeune noble qu’ils ont rencontrés. L’histoire avance vite, pleine de mystère (on reste dans une série pour jeunes filles et le scénario reste simple) et l’aspect manga et l’humour autour d’une héroïne mièvre au possible est bien développé dans cette histoire. Le côté action est reporté sur la nouvelle arrivée que l’on imagine bien revenir dans de futures aventures.

Résultat de recherche d'images pour "la rose écarlate missions belle et le loup"Dans la seconde partie un nouveau jeune homme amnésique emporte Belladone dans la rivière et se retrouve à errer dans des dédales souterrains: les deux jeunes gens apprennent à se connaître et le lecteur voit l’amour poindre au bout du chemin… pour le plus grand plaisir de Maud de la roche! L’on passe très rapidement d’une séquence à l’autre et pour introduire des mystères Patricia Lyfoung va parfois un peu vite en nous dépaysant brutalement. Les ficelles sont néanmoins prévisibles (pour un lecteur adulte tout le moins) et le jeu sur les identités supposées du loup-garou occupent le cœur de l’histoire avec le plaisir des pronostics. Le côté fleur-bleue matinée d’enquête semi-ésotérique fonctionne toujours très bien et si le format double-album peut sembler un peu gros par moments, cela permet aussi de développer des séquences humoristiques avec une rose écarlate nunuche et romantique qui plaira beaucoup aux lectrices.

Cette série a une cible très définie: les jeunes filles modernes amatrices d’aventure mais aussi de héroïnes romantiques aux jolis cheveux brillants… Le dessin de Jenny colle très bien à la ligne originale de Patricia Lyfoung et le tout est très joliment colorisé à la mode manga (très brillant donc!) par un Philippe Ogaki qui avait produit une excellente série SF avec Fred Duval il y a quelques années. La recette fonctionne, permet de se renouveler en gardant les constantes. Une jolie réussite dans le genre et qui mérite son succès.

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Comics·East & West·Numérique·Service Presse

Skybourne

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Comic de Frank Cho
Delcourt (2018)/ Boom!s studios 2016, 133 p., comprend les épisodes 1-4 de la série US, en cours.

 

couv_333070Ah Frank Cho! Cet artiste est pour moi un truc fascinant, inatteignable, improbable… Je connais depuis pas mal de temps sa séries Liberty Meadows, Shannah et son amour des jolies filles pêchues mais je n’avais pas eu l’occasion de lire un album entier. Est-ce que le passage de l’illustration à la BD ne perdrait pas de la qualité, comme c’est souvent le cas? La précision anatomique des mouvements, la clarté de son trait et de ses encrages en font un de mes dessinateurs favoris, aussi je me suis précipité par cet album, le premier entièrement réalisé par l’artiste.

Niveau fabrication, on a un gros volume format comics avec reprise des couvertures des fascicules originaux et galerie de couvertures alternatives comme le font souvent les américains. Rien à redire ni à souligner.

Après sa résurrection, Lazar eut trois enfants portant le patronyme de Skybourne. Immortels, ils combattent le mal depuis deux-mille ans. Lorsqu’un étrange magicien s’en prend à l’un des membres de la fratrie, Thomas Skybourne est contraint de sortir de sa retraite et de se remettre au service de l’organisation occulte qui protège l’humanité des monstres. Le combat sera violent, rageur, cru…

Résultat de recherche d'images pour "cho skybourne"Allons droit au but: Skybourne est un petit miracle et une grosse claque dans la gueule! Pas étonnant qu’il soit édité aux Etats-Unis par l’une des petites maisons s’exonérant des réminiscences du Comic code authority: ça saigne et ça parle un langage de charretier (… mais étonnamment pour cet amateur de jolies filles il n’y a à peu près pas de nénés!). Car Frank Cho a la grande qualité d’être directe et de se faire plaisir en même temps qu’il nous fait plaisir. Comme quelques rares films au cinéma parviennent à trouver la pierre philosophale entre le plaisir coupable et la qualité artistique, Skybourne nous propose une révision du mythe arthurien à la mode « pain dans la gueule » en la personne de Grace Skybourne. La bimbo jure tout ce qu’elle peu (on appelle ça « badass » de nos jours…), étripe, désarticule ou tranche du dragon pour le petit déjeuner avec un froncement de sourcil permanent. Il ne faut pas enquiquiner la donzelle! Cela donne lieu à des séquences d’action d’une lisibilité folle, d’une élégance superbe et très loin du politiquement correcte. J’y ai retrouvé un peu de la passion primale que Toulhoat mets dans ses BD.

Résultat de recherche d'images pour "skybourne"Pour équilibrer cela son grand frère Thomas est d’un caractère posé, organisateur, mais tout aussi increvable, ce qui lui permet de faire du plane-jump sans parachute, de se réchauffer avec des bombes atomiques ou de faire digérer un dragon… Si le premier épisode de la série ne nous montre pas le troisième Skybourne on peut supputer que Cho en garde sous le coude pour les prochains volumes. Les cent-trente pages filent à deux-mille à l’heure dans un impressionnant équilibre scénaristique. Soyons clair: Skybourne est une BD d’action façon blockbuster mais qui instille rapidement plein de bribes d’informations sur l’univers. Pas de temps d’exposition, on entre sans aucun temps mort dans l’intrigue et l’on comprend (je parlais de lisibilité graphique, elle est aussi scénaristique) très bien qui est qui et ce qu’il se passe dans ce monde occulo-technologique. On pourra alors dénoncer une vision caricaturale mais n’est-ce pas le propre des albums de genre et d’action? L’équilibre entre maintien du mystère et avancée de l’action est remarquable. L’auteur a clairement pris le parti de mettre dans une grosse BD qui fait « boom » tout ce qui lui plait (… et qu’il dessine tellement bien): des immortels, des militaires, une organisation occulte dotée de moyens infinis, l’implication du Vatican, des dragons, minotaures et autres sirènes, des mafieux turcs et des bourre-pif qui ne se finissent pas qu’avec un coquard…

Résultat de recherche d'images pour "cho skybourne"Bien entendu (on est chez Frank Cho) le personnage le plus attrayant est celui de Grace Skybourne, bourrine au possible, plastiquement sublime, tête de cochon et sans peur. Le personnage de Dorison sur Red Skin reprenait clairement les grandes lignes de l’héroïne « Choïenne », pour notre plus grand plaisir. A côté d’elle son frère désabusé par sa vie immortelle n’arrive pas à se concentrer pour contrer la menace. Très charismatique également, il est entouré d’un cardinal très moderne (sic), d’un général bourru et d’un méchant très puissant en la personne de Merlin! Si les traces arthuriennes sont très ténues (on espère que la série prendra le temps de développer le background), l’idée de rattacher l’époque moderne à un Merlin passé du côté obscure est très bonne.

Résultat de recherche d'images pour "skybourne cho"Que dire du dessin de Cho? Si vous ne connaissez pas vous risquez de tomber amoureux de son trait (très subtilement colorisé)! Le bonhomme sait tout dessiner et sa pratique de longue haleine du format strip (sur Liberty Meadows) lui permet d’insérer nombre de scènes très drôles reprenant les codes de ce format.

Skybourne est une grande réussite dans un esprit « sale gosse » que j’ai adoré et où j’ai beaucoup ri. Ce n’est pas très fin, le langage est très fleuri (et les échanges verbaux très drôles du coup), l’immortalité permet à l’auteur de faire joujou avec ses personnages et on se régale autant à la lecture qu’aux images. Skybourne est pour moi l’un des gros plaisir BD de cette année 2018!

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BD·Documentaire·Rétro

Rural!

Le Docu du Week-End
BD d’Etienne Davodeau
couv_6184Delcourt (2001), 133p.

Pour ma première BD de Davodeau (on parle beaucoup de lui dans la « bonne presse » et j’ai souvent des réflexes de recul quand tout le monde aime un bouquin…), j’ai opté pour Rural, sous-titré Chronique d’une collision politique… Alors il ne sera pas question de politique dans cet excellent (et très drôle) documentaire sur les transformations du monde rural et périphérique. Ou pas dans le sens journalistique. Mais de politique sociétale assurément car lorsque l’on fait des choix (généralement minoritaires), on fait bien sur de la politique! Et c’est ce que font les protagonistes de l’album.

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Les personnages de ce reportage en trois axes sont d’une part les associés d’un GAEC (groupement de producteurs) de vaches laitières Bio, d’autre part un couple chassé de sa maison par le passage d’une nouvelle autoroute, enfin les incidences et contextes de tracé de cette nouvelle voie aux incidences majeures sur des populations et des paysages. Un excellent résumé de notre époque où l’équilibre entre ruralité et urbanisation semble de plus en plus difficile à maintenir.

Vers la fin de l’album, lorsque, logiquement l’auteur devrait aller voir les responsables de l’Autoroute ASF en bon documentariste qu’il est, afin d’avoir tous les sons de cloches, il explique sur une pleine page qu’il fait le choix de ne pas le faire: il ne souhaite pas diffuser la communication formatée et très efficace de l’entreprise sur les bienfaits de l’autoroute et sa démarche « écologique » et il assume la proximité humaine qu’il a tissé avec ces victimes du serpent d’asphalte pendant une année. En début d’album outre une préface de José Bové, Davodeau donne un point de vue très intéressant sur la subjectivité du documentariste et du réel. Il assume le fait que le bouquin sera un point de vue, son point de vue et que même avec une démarche d’objectivité, la réalité n’est pas la même pour tout le monde ; même des images filmées sont montées et scénarisées. Il nous invite alors à prendre son livre comme sa vision d’une réalité. Je trouve passionnante cette cohérence qui permet à la fois de lire le bouquin comme un reflet d’événements réels et de fait une « fiction » avec ses effets de style et la subjectivité (la sensibilité) de l’auteur. Néanmoins nombre de scènes et de dialogues sonnent tellement vrais que l’on ne peut s’empêcher de les sentir profondément sincères.

Ainsi l’on apprend plein de choses dans ces aller-retours de Davodeau en R5 (l’affaire se déroule en 1997) entre la ferme du Kozon où les associés nous expliquent avec force pédagogie mille détails de la vie à la ferme, et la maison de Catherine et Philippe, passages les plus sombres de la BD tant est palpable la tension liée à ce sacrifice obligé d’années de travaux pour un rêve détruit. Les agriculteurs sont bavards et adorent expliquer leur travail, parfois technique, parfois trivial comme lorsqu’il faut naviguer entre les lâchers de bouses des vaches dans l’enclos de traite…

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La structure de l’album est clairement liée aux discussions entre le reporter et ses sujets, ce qui permet une souplesse et de lier incidemment chaque sujet les uns aux autres, nous permettant de ressentir les problématiques générales entre le collectif et l’individuel, entre les nécessités d’équipement nationales, les envies de passer au bio, les contraintes réglementaires,… Il n’y a pas a proprement parler de méchants dans l’histoire, même pas l’autoroute dont personne ne conteste l’éventuelle pertinence autrement qu’en rappelant qu’un élargissement de la nationale coûterait au contribuable alors qu’une autoroute est financée par le prestataire. Une question de choix…

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Le sujet de Davodeau n’est pas de parler de corruption (connue dans ces dossiers), de grands projets polluants, etc. Il cite simplement le président de l’association de sauvegarde du territoire qui pointe des questions liées au tracé. Il donne son point de vue personnel sur la destruction du paysage par les ponts et le goudron. Il montre l’effet du passage de la voie sur la maison des Soresi ou le fait qu’un élu local voulait un échangeur vers sa commune… Pas de polémiques donc mais simplement des illustrations documentaires des incidences d’une vision productiviste et industrielle d’une vie rapide et performante en regard de choix (collision politique nous disions…) d’individus d’une vie saine, tranquille et de la difficulté à pouvoir conserver son libre arbitre dans une société qui ne laisse plus beaucoup de place à des choix différents. Etienne Davodeau (dont je n’apprécie pas plus que cela le dessin, je précise) nous offre un très bel album où l’on sent l’investissement personnel et qui reste absolument pertinent même 18 ans après. Et si vous voulez prolonger en mode rigolade, les Vieux Fourneaux du grand Lupano traitent aussi de ces questions.Résultat de recherche d'images pour Résultat de recherche d'images pour Résultat de recherche d'images pour Résultat de recherche d'images pour

East & West·Manga·Rapidos

Manga en vrac #2

East and west

Petit marathon Ajin et Radiant en ce lundi matin puisque je n’ai pas pu m’empêcher de passer tous les albums sortis en tête de lecture… C’est trop bon et je crois que je vais être obligé de préparer un petit billet synthèse sur Ajin en comparatif avec Akira auquel cette série me fait vraiment beaucoup penser!

Manga - Manhwa - Ajin Vol.7Ajin #7: Le septième tome se structure sur le début d’une nouvelle attaque pour assassiner le PDG de la société de sécurité Forge, ce dernier convaincu qu’il empêchera le plan des Ajin rebelles. Alors que l’opération commence et que le groupe de Kei Nagaï (qui se révèle le véritable cerveau de l’équipe montée par Tosaki) prépare son piège, des flashback reviennent sur le passé militaire de Sato ainsi que sur son enfance, nous permettant de mieux cerner la psychologie de ce très charismatique méchant. Gamon Sakuraï parvient à alterner dans sa série (en seulement 11 tomes parus, c’est dire le rythme) des moments de respiration et des séquences d’action endiablées. Ici l’assaut par l’équipe de Sato démontre s’il le fallait l’intelligence scénaristique rare de l’auteur: le principe de l’immortalité permet des astuces vraiment originales dans le déroulement des combats (pour faire clair: l’un des Ajin est chargé pendant l’attaque de « réinitialiser » les autres en les tuant s’ils venaient à se prendre une fléchette tranquillisante… mais ce n’est pas tout!). Tout ceci garde un étrange aspect de banalisation de la mort dans un univers totalement bouleversé par la découverte de ces « créatures ». Le nombre de sujets abordés dans chaque volume, subrepticement, par une séquence, par une case, est vraiment énorme et donne une richesse de background gigantesque. Sakuraï est en train de construire un monument du manga!

Manga - Manhwa - Ajin Vol.8Ajin #8: L’édition Glénat comprend en début de volume un « who is who » et un salutaire résumé en image, bien plus efficace qu’un texte et c’est donc une très bonne idée. L’assaut touche à sa fin et pour la première fois l’équipe de Sato se voit contrecarrer par le plan de Nagaï, obligeant Sato à se déplacer pour finir le travail. Alors que depuis le début de la série, Sato, véritable croque-mitaine invincible ayant toujours trois coups d’avance sur ses adversaires, créait un sentiment d’inéluctabilité, le lecteur découvre que l’affrontement de l’intelligence risque de durer. Le rôle des différents protagonistes se mets en place, chacun doté de caractéristiques qui, alliés, leur permettront peut-être de contrer le génie du mal qu’ils ont face à eux. Dans un assaut toujours dynamique où Nagaï (dont le père a été absent) se lie avec Hirasawa, le vieux chef des humains de l’équipe Tosaki, le lecteur découvre une nouvelle capacité des Ajin via leur mode de régénération. La cohérence de la science des Ajin est remarquable depuis le début dans cette série et c’est un grand plaisir que de lire un manga d’une telle intelligence dans chaque séquence, chaque idée. Graphiquement le trait évolue vers un plus grand réalisme, des visages en gros plans assez absents au début de la série permettent de voir l’influence Otomo de plus en plus grande, et c’est tant mieux.

Manga - Manhwa - Ajin Vol.9Ajin #9: Sato parvient inéluctablement à ses fins, quel que soit le moyen. Pourtant, dans ce combat où Nagaï est entré en action directement alors qu’il se contentait jusqu’ici de planifier, des ruptures apparaissent, avec Tanaka notamment qui n’est pas aussi impitoyable que son chef et ressent de la compassion pour certains humains, ce qui l’amène à contester la décision de Sato. Son affrontement avec Izumi par fantômes interposés permet également de voir les capacités de combat de l’aide de camp de Tosaki. Enfin, la relation entre Nagaï et le jeune Nakano évolue alors qu’ils se retrouvent liés dans les combats et doivent se faire confiance mutuellement. Entre le héros et son jeune protégé, la relation à la mort et à l’empathie n’est pas la même, Nakano raccrochant Nagaï à sa part humaine quand il voudrait devenir insensible comme Sato. Alors que les assassinats vont se poursuivre comme prévu, le gouvernement reconnaît son échec et change sa position vis à vis des Ajin. Les cartes sont en train de bouger.

Manga - Manhwa - Ajin Vol.10

Ajin #10: Dans ce volume l’on découvre la maman de Nagaï, qui comme la plupart des personnages de la série rompt avec des habitudes manga d’archétypes genre « femmes au foyer traditionnelle soumise »… Ajin est une série résolument moderne, à la fois dans son traitement de l’actualité et des thèmes comme le terrorisme ou le racisme, mais également avec tout un pan de la société japonaise que Gamon Sakuraï dynamite avec grand plaisir. Alors que les séquences d’assaut sont dans une sorte de phase d’armistice, l’auteur nous emmène aux Etats-Unis découvrir ce qu’est allé y faire le professeur Ogura: nouvelle révélation (dans un manga qui n’en manque pas!) sur un mode de gestion du problème Ajin résolument différent entre le Japon et les Etats-Unis. Chez Sakuraï on sent la même volonté que Katsuhiro Otomo d’internationaliser (élargir la perspective) l’intrigue de son récit et d’introduire un conflit entre deux visions de ce que permet le pouvoir. Si le parallèle avec Akira fonctionne pour la critique du complexe politico-militaire, l’œuvre de Sakuraï est beaucoup plus acerbe ne serait-ce que par-ce qu’elle ne date pas son récit, apportant une proximité immédiate avec le Japon d’aujourd’hui.

Manga - Manhwa - Ajin Vol.11Ajin #11: Pour le dernier volume paru en France (en ce mois d’avril!), on sent la fin approcher, alors que le nombre de sujets effleurés est énorme. Sato joue double ou triple jeu et son esprit machiavélique semble impossible à anticiper, même pour Nagaï. Le gouvernement a fait un premier pas en acceptant une négociation, mais peut-on faire confiance à ce génie du crime qu’est Sato? Gamon Sakuraï, comme depuis le début de sa série, sait manœuvrer des temps de pause qui nous font admirer ses magnifiques dessins entre des séquences d’action ou de suspens à la tension digne des meilleurs films d’espionnage! La diffusion de films et d’une série sur Netflix devrait inciter l’auteur et l’éditeur à prolonger le plaisir, tant l’univers développé est gigantesque et l’équilibre entre l’avancée d’une intrigue principale à grand spectacle et l’insertion de multiples éléments intime, socio-politiques (la démocratie, les médias,…) ou purement géopolitiques simplement parfaite.

Manga - Manhwa - Innocent Vol.8Innocent #8: Le conflit entre Charles-Henri et son excentrique sœur Marie-Joseph atteint son point culminant alors que la série s’approche de sa fin. L’affrontement aura bien lieu. Pendant ce temps l’auteur nous raconte l’arrivée de Marie-Antoinette en France et la crudité des règles de cour faisant de la femme une simple génitrice. Sakamoto a toujours entretenu une ambiguïté sexuelle sur ses personnages présentant de nombreux androgynes et homosexuels et transpose à la cour les perversions ou blocages sexuels. Malgré des thèmes toujours intéressants et un traitement graphique très poétique, la série ne parvient pas à retrouver la tension des premiers volumes et son discours sur la peine de mort.

Manga - Manhwa - Radiant Vol.4Radiant #4: Les thaumaturges de Torque débarquent sur Rumble Town alors que le combat contre Hameline touche à sa fin. De nombreux et très puissants personnages apparaissent et la série prends une tournure nouvelle. Durant ces affrontements très joliment mis en image l’on perd un peu de la fraîcheur et de l’humour ravageur qui faisait le charme de Radiant. Dès le prochain volume on repart pour un ton plus léger, tant mieux.

 

 

Radiant #5: Tony Valente arrive à se renouveler en élargissant fortement le périmètre du monde de son manga avec un voyage de Seth dans le monde des chevaliers-sorciers et des princes-marchands. Cela permet de découvrir de nouveaux personnages soit très drôles soit terriblement réussis niveau design. On retrouve également avec plaisir Alma et le Bravery Quartet qui me fait bien rigoler. Très joli rebonds pour la série que ce tome 5 qui retrouve l’équilibre action/aventure/humour.

 

Résultat de recherche d'images pour "radiant 6 valente"Radiant #6: L’arc s’oriente vers une forêt hors du temps (inspirée de Broceliande?) où Seth se retrouve entraîné par le lutin Myr, en nous rappelant fortement l’entraînement de Sangoku dans Dragonball… On quitte le monde des mages et chevaliers pour celui des esprits de la Nature avec quelques révélations sur ce qu’est le Fantasia. Dans le même temps les alliés de Seth se retrouvent confrontés l’un au Thaumaturge Dragunov, l’autre à la reine Boadicé. Épisode de transition où Seth en prend encore plein la poire.


 

 

Manga·Rapidos

Manga en vrac #1

East and west

Un peu en retard (normalement les manga c’est le lundi), quelques avis rapides sur mes séries manga en cours (j’essaye de ne pas en lire trop vu que ce sont des séries et qu’il y a tout le reste (BD, comics, …) en plus 🙂

couv_254770Ajin #2: On continue dans la foulée du premier volume sur un rythme effréné. L’introduction passée, nous découvrons les motivations des deux Ajin japonais, pas forcément toujours honnêtes: dans cette guerre occulte, personne n’est propre et les objectifs restent cachés. Lorsque le héros est capturé et soumis aux traitements inhumains réservés aux Ajin, l’on comprend que nous aurons affaire à un manga sombre où seule l’amitié présentée dans le volume 1 sera un fil auquel se raccrocher. Le tome 2 montre néanmoins que certaines personnes se préoccupent du sort des Ajin, ce qui permet d’introduire des sujets très actuels des liens entre gouvernements prêt à suspendre les libertés publiques et une société civile qui cherche sa responsabilité collective (Wikipedia apparaît et ce n’est pas anodin de la part de l’auteur). Nous apprenons également de nouvelles choses sur les deux espèces d’Ajin cohabitant et sur les effets des morts successives…
Le manga est toujours aussi bon, l’univers se développe, les séquences d’action sont redoutables d’efficacité, de nouveaux mystères apparaissent et certains se révèlent. On n’a qu’une envie: continuer.

Ajin - Tome 3Ajin #3: Suite de l’évasion de Nagai. L’arrivée d’un chercheur excentrique travaillant pour les américains nous permet d’en apprendre plus sur les visées des différents protagonistes gouvernementaux et notamment le patron de la chasse aux Ajin. Nagai constate qu’il est manipulé et ne peut faire confiance qu’à ses amis. Pendant l’évasion il apprend à maîtriser son fantôme. À mesure que les enjeux et protagonistes sont révélés une ambiance à la Akira se met en place (sacrée référence!) et je dois dire qu’Ajin tient la comparaison haut la main. L’humour apparaît également avec le professeur Ikuya et les dessins sont toujours aussi acérés et efficaces.

Innocent 06Innocent #6: Après l’épisode assez insoutenable du supplice du régicide la série revient aux habitudes du mangaka, avec visuels fantasmagoriques, sexualité ambiguë et mœurs violentes des puissants. Le manga s’articule rapidement autour de la relation (que l’on anticipe comme conflictuelle) entre Charles et sa jeune sœur torturée par une grand-mère sadique. Dans ce volume 6 le père et la grand-mère se sont retirés et l’on assiste en parallèle à la maturité de Charles et à l’émancipation de sa furie de sœur. Les liens avec l’histoire et les personnages importants de la Révolution à venir sont toujours soignés et la série avance très rapidement, d’une lecture agréable (plus légère donc) et l’on souhaiterais presque qu’elle se prolonge au-delà des 9 tomes tant sa richesse est grande. Ça tombe bien, la suite s’appelle « Innocent-rouge« .

Résultat de recherche d'images pour "radiant manga"Radiant #1: Excellente surprise (comme tout ce que publie Ankama…?) que ce manga français dont je n’avais pas entendu parler et trouvé par hasard à la bibliothèque. C’est le premier manga français publié au Japon (mais quand-même la sixième série de l’auteur, passé par l’école ArlestonSoleil et ça se sent!) et pour cause, les codes manga sont là et c’est vraiment très drôle et très maîtrisé (plus que City Hall). Ce très bon volume d’introduction présente un monde où ceux qui ont survécu au contacte d’un Némésis (monstres mystérieux) deviennent des sorciers. Seth part à la recherche de la source des monstres, le mythique Radiant…

Les lignes de ce manga sont l’humour à base de baffes, de personnages ridicules et de dialogues absurdes. Assez classiques du code manga mais vraiment efficace et soutenu par un dessin sans faute. J’adore l’idée d’un Harry Potter un peu grunge. Les personnages sont tous typés et sympa et les dialogues m’ont beaucoup fait rire. Du coup je vais continuer la série et probablement faire un billet ultérieur pour la rubrique East & West.