**·Comics·Nouveau !·Rapidos

Once and future #4

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Comic de Kieron Gillen, Dan Mora et Tamara Bonvillain (coul.)
Delcourt (2022) – BOOM Studios (2020), 134p., série en cours, 4 « collected editions » parues.
Quand on lance une série le plus dur c’est de savoir s’arrêter. Surtout quand on est épaulé par l’un des dessinateurs les plus impressionnants du circuit US. Partie pour 3 ou 4 tomes, la geste arthuro-badass-gore-littéraire de Kieron Gillen a déjà cramé la limite et ce quatrième volume qui en attend (au moins) un cinquième est le volume de trop, pas loin de la sortie de route. C’est fort dommage tant la brochette de personnage est sympathique, l’esprit film d’horreur fauché des années 80 assumé et très opérant et le décalage trash de l’esthétique arthurienne originale. Once and Future T04 de Dan Mora, Kieron Gillen, Tamra Bonvillain - Album |  Editions DelcourtJe reconnais que mettre 2 Calvin avec un artiste de la qualité de Dan Mora fait beaucoup hésiter. Est-ce bien raisonnable? Pourtant on m’accordera que l’absence de décors finit, une fois basculé entièrement dans l’Outremonde, par devenir gros et les effets visuels font également saturer un peu. Depuis le début de la série l’alternance d’humour, d’action débridée, d’irruptions gores en laissant les atermoiements d’Arthur ( il faut le dire assez ridicules) en pouce-café permettaient de garder un rythme accrocheur. Le fait de sortir du monde réel nous plonge dans un grand vide assez inintéressant, où le temps n’a plus lieu, où les baston sont coupées aussitôt commencées et où ne restent pratiquement plus pour nous tenir hors de l’eau que les fight super-héroïques des chevaliers à la mode Gillen. En passant dans l’Outremonde les auteurs perdent clairement l’équilibre de leur série en étant réduits à faire surgir épisodiquement un nouveau personnage de la littérature anglo-saxonne, qui Shakespear par ici, qui Robin Hood par là, sans oublier une Gorgone. Face à ces démons les héros sont bien peu de choses et se contentent de courir… Tout ça sent de plus en plus le gloubi-boulga et l’érudition certaine du scénariste ne justifie pas d’oublier son objectif. Très grosse déception donc pour ce volume d’une série qui avait su effacer ses quelques défauts sous une immense sympathie et un sens du fun évident. A croire que Gillen a laissé les manettes à un assistant. Espérons qu’il ne s’agit là que d’un accident et qu’un cinquième tome viendra conclure en feu d’artifice une série qui ne méritait pas ça. note-calvin1note-calvin1
BD·Numérique·Nouveau !·****

Perpendiculaire au soleil

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BD de Valentine Cuny-Le callet

Delcourt (2022), 436p, one-shot.

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Jeune étudiante en arts, Valentine Cuny-Le Callet entame en 2019 une correspondance avec le condamné à mort américain Renaldo MacGirth qui purge sa peine en Floride. De cet échange nait un livre impressionnant, hybride entre l’ouvrage d’art et BD documentaire un magnifique et dur manifestes contre le système carcéral.

badge numeriquePour son premier album l’artiste Valentine Cuny-Le Callet a déjà touché le monde de la BD, raflant comme peu une salve de prix (voir-en pied d’article). Pourtant la forme de son projet en collaboration étroite avec Renaldo MacGirth est loin d’être grand public, comme sa forme absolument hybride. Car si le sujet est bien un journal de sa relations épistolaire avec ce détenu condamné à mort (pour une énième affaire mal jugée impliquant des noirs américains), l’ouvrage est également une expérimentation artistique totale croisant les techniques, les expressions à quatre mains, d’une richesse comme seule la sève des artistes démarrant leur carrière peut le proposer.

Perpendiculaire au soleil de Valentine Cuny-Le Callet: des petits avions de  papier créatifs pour rendre espoir et humanité dans les couloirs de la mort  – Branchés CultureL’émotion dans Perpendiculaire au soleil vient bien sur de ce contexte, qui rassemble les dernières manifestations du racisme d’Etat en Floride, bastion réactionnaire des Etats-Unis, injustice d’une procédure manifestement expéditive et de conditions de détentions rappelant que l’absurde administratif n’est jamais loin… et cette peine de mort qui nous ramène aux fondements de l’humanisme. De la peine de mort il est pourtant peu question dans ce récit. Non que l’idée ne pèse sur le vécu terrible de Renaldo MacGirth mais sans doute parce que le quotidien de la survie psychologique et du combat pour commuer sa peine absorbent toutes les énergies. L’autrice aborde le sujet brièvement lorsqu’elle se documente sur la question. La réalité d’un système aberrant éclate également, appliquant la logique d’économie de moyens à ces assassinats légaux en créant ses propres limites par la multiplication des exécutions « ratées ». Pourtant le sens de ce projet n’est pas celui d’un pamphlet abolitionniste mais bien une exploration d’une relation humaine dans un contexte dramatique.

Perpendiculaire au soleil de Valentine Cuny-Le Callet: des petits avions de  papier créatifs pour rendre espoir et humanité dans les couloirs de la mort  – Branchés CultureValentine découvre l’action de l’ACAT (qui soutient les prisonniers via des échanges de courriers) à l’occasion de la résurgence du thème de la peine de mort après les attentats de Charlie Hebdo. L’autrice s’engage alors résolument dans cet échange, sans savoir où elle va mais convaincue que c’est là son devoir d’être humain. Ce sera Renaldo qui lui expliquera sa version des évènements l’ayant conduit au couloir de la mort. Les recherches de Valentine lui permettront seulement d’illustrer le cœur du problème, à savoir la multitude d’errements dans les enquêtes policières, dans la procédure judiciaire, augmentant d’autant le risque d’exécutions d’innocents. Avec un ton d’une sérenité de sage, elle cherche à connaitre Renaldo comme un ami, ce qui la poussera à passer une année d’étude outre-atlantique et lui permettra de rencontrer son correspondant.

Perpendiculaire au soleil, une amitié long-courrier entre un condamné à  mort et une illustratriceTout a été dit sur la dureté des conditions de détention (peut-être plus humaines que nos prisons françaises…) mais via le graphisme et la sincérité des textes, toujours pudiques, Valentine Cuny-Le Callet ajoute une part de non-dit, cette expression directe de ce qui est indicible par le prisonnier enfermé dans cinq mètres-carrés sans lumière extérieure. La pudeur et la franchise, indispensables pour le prisonnier pour pouvoir échanger et trouver cette relation humaine qui manque terriblement entre les quatre murs, transpirent dans ces textes à la fois poétiques et mélancoliques. Ils forment à la fois un journal intime, les pensées de l’autrice, celles du prisonnier avec qui a été réalisé ce projet malgré les grandes difficultés d’échanger autre chose que du simple texte. La difficulté rend créatif et l’on assiste à un arsenal de bricolages pour garder la faisabilité du projet à travers la censure importante des courriers arrivant à l’administration pénitentiaire.

Ce livre est assez unique dans sa forme et sans doute dans la carrière à venir de l’autrice, comme une singularité d’humanité et d’expressivité qui transpire une maturité impressionnante et un travail hors norme de la part de Valentine Cuny-Le Callet. Un état de grâce.

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BD·Service Presse·Nouveau !·Rapidos·***

La compagnie rouge

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BD de Simon Treins et Jean-Michel Ponzio

Delcourt (2023), 128p., one-shot.

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image-5Depuis des siècles les guerres ont laissé place à des conflits commerciaux où des compagnies de mercenaires s’affrontent par robots interposés. Pourtant dans cette économie du combat certains désaccords politiques continuent d’employer des Condotta pour départager les différents. La Compagnie rouge est la plus ancienne de ces compagnies de soldats…

C’est peu de dire que cet album s’est fait attendre, depuis la diffusion il y a bientôt un an de la sublime couverture et des premiers visuels fort alléchants et promettant un acme du space-opera militaire. Après moultes reports voici donc arriver ce gros volume équivalent à trois tomes de BD et qui malgré l’absence de tomaison s’annonce bien comme une série au vu de la conclusion.

LA COMPAGNIE ROUGE t.1 (Jean-Pierre Pécau / Jean-Michel Ponzio) - Delcourt  - SanctuaryCommençons par ce qui fâche: le style de l’auteur, Jean-Michel Ponzio. Conscient de sa maîtrise numérique, le dessinateur ouvre sa série sur des planches qui font baver tout amateur de SF, avec un design et une mise en scène diablement efficaces et qui n’ont rien à envier aux plus grands films spatiaux. Accordons-lui également la qualité des textures sur un aspect qui montre souvent des définitions grossières, pixélisées ou floues. Malheureusement aussitôt les personnages humains apparus on tombe de sa chaise et dans un véritable roman-photo qui détricote rapidement toute la puissance des objets techniques. Je ne cache pas que ce problème est ancien et commun à à peu près tous les auteurs qui travaillent en photo-réalisme à partir de photos d’acteurs. D’immenses artistes en subissent les affres comme Alex Ross et récemment j’ai pu constater à la fois le talent artistique d’un Looky et l’immense différence entre son travail numérique (sur Hercule) et un autre plus traditionnel (Shaolin, dont le troisième tome vient de sortie et très bientôt chroniqué sur le blog). Mais outre le côté figé des expressions et mouvements, Ponzio ajoute des costumes kitschissimes qui semblent nous renvoyer à de vieux sérials SF des années cinquante ou aux premiers jeux-vidéos filmés des années quatre-vingt-dix. Cet aspect semble tragiquement recherché puisque le bonhomme sait parfaitement redessiner ses formes et la différence entre le plaisir des combats spatiaux et les séquences avec personnages s’avère assez rude.

LA COMPAGNIE ROUGE t.1 (Jean-Pierre Pécau / Jean-Michel Ponzio) - Delcourt  - SanctuarySur le plan de l’intrigue on est dans du très classique (une compagnie de mercenaires recherchant des contrats et victimes de manigances) avec des personnages fort fonctionnels (le chef de guerre fun, la sage capitaine mais réussis, le novice qui permet de faire avancer l’histoire et notre connaissance de l’univers,…) et les pérégrinations d’un équipage sur le même modèle que le récent Prima Spatia. Le récit passe beaucoup par des dialogues très dynamiques que l’on a paradoxalement plaisir à suivre en faisant abstraction des « photos ». On excusera un découpage parfois brutal dans les sauts temporels et on ralentit le rythme sur les concept-arts grandioses de trous de ver, de stations spatiales et de croiseurs de guerre au design fort inspiré si ce n’est des hommages un peu trop appuyés à Star Wars.

On se retrouve ainsi avec une BD bipolaire qui nous enchante par son aspect technique et un univers hard-science franchement attrayant et une façade de roman-photo kitsch qui fait rapidement sortir du récit. Si vous parvenez à dissocier ces deux aspects vous pourrez passer un excellent moment à bord de l’Argos, mais pour les allergiques à ce type de dessins il vaut mieux passer votre chemin. Très grosse déception…

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Le sang des cerises 2/2

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BD de François Bourgeon
Delcourt (2022), Série Les passagers du vent complète en 3 cycles de 9 tomes.

image-5Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Les passagers du vent est une des séries les plus iconiques de la BD franco-belge, quarante-ans de BD qui s’achèvent avec ce dernier volume du troisième cycle ou plutôt de la seconde époque, dédiée à Zabo, la petite-fille de l’héroïne apparue dans les pages de la revue (A suivre) en 1980. Pour les lecteurs qui découvrent cette série à l’imagerie datée, c’est un peu comme de voir s’achever Corto Maltese ou DragonBall…

https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2022/11/PASSAGERS_DU_VENT09_11-scaled.jpgLa narration de François Bourgeon, sans doute un des auteurs les plus entiers et exigeants de ce média, a toujours été complexe, non linéaire et à la chronologie variable. Il en est de même sur cet ultime volume qui a tendance à s’étirer un tantinet dans le journal des années de déportation de Zabo (rebaptisée Clara pour des raisons que vous découvrirez dans la lecture) en Nouvelle Calédonie. S’ouvrant un instant après la clôture du premier tome du Sang des cerises, l’album suit le récit par Clara à Klervi de son histoire américaine en Louisiane (les deux tomes de La petite-fille bois-caïman) jusqu’à leur rencontre à l’enterrement de Jules Vallès. Les trois-quart de la BD suivent donc ce récit dense, détaillé, émouvant et dur, avant d’ouvrir des perspectives sur la vie retrouvée des deux femmes liées par le destin. Si Bourgeon est un très grand dialoguiste et scénariste, ses choix de construction ne facilitent pas le suivi qui nous basculent vingt ans d’un côté et vingt de l’autre, ce qui incite vivement à réviser le tome précédent, voir l’ensemble des aventures de Zabo.

Le cœur de ce récit porte donc sur les crimes des versaillais et la féroce répression bourgeoise sur les communards qui accompagne la naissance de l’empire colonial de la République, dont la crudité connue de Bourgeon n’oublie pas de nous rappeler en ces temps de nostalgie réactionnaire combien il s’est agit avant tout de formidables débouchés financiers pour le capitalisme napoléonien et d’un moyen de répression pour les prisonniers politiques comme d’assouvissements primaires de domination raciste pour une armée biberonnée tout au cours du XX° siècle. En se contentant de séquences décousues l’auteur montre de façon un peu erratique combien Zabo a vécu dans sa chair les exactions sur ordre de la soldatesque versaillaise qui n’a pas hésité à passer par la baïonnette femmes et enfants. Perdant le même jour son mari et son bébé, la jeune femme se voit déportée en compagnie de Louise Michel après de nombreux mois en détention chez les bonnes sœurs. Ayant perdu le gout de vivre, il lui faudra tout le soutien de cette figure historique, toute l’humanité de ses sœurs de combat et tout l’amour de Lukaz qui viendra la sauver aux antipodes après l’amnistie générale. On découvre ainsi une longue chronique de cet enfermement, des débats philosophique de haut niveau des déportés, comme la réalité des colonies où vaincus algériens rencontrent vaincus parisiens.

D’un construction étrange, cet album nous touche surtout sur les séquences « récentes » autour du duo Clara/Klervi, l’auteur reformant son duo de toujours, la blonde et la brune, dans un amour des femmes qui semblent les seules capables de dépasser l’animalité du genre humain. Cherchant à boucler la boucle de sa saga, il retourne en Bretagne, pays qu’il connaît si bien, dont il aime tant dessiner les landes (tellement qu’il confond par moments les paysages calédoniens et ceux de sa terre d’adoption), dans une fort réussie pirouette où l’amour (simple) triomphe. Un optimisme après tant d’horreurs, qui fait de cette conclusion une semi-réussite qui ne comblera pas l’incertitude de cette seconde époque où Bourgeon aura dessiné au gré du vent sans toujours de ligne directrice semble t’il, mais toujours avec une immense science de la BD. Les passagers du vent s’achèvent donc en demi-teinte, en constatant qu’ils auraient pu en rester à la vie d’Isa mais qu’il aurait été dommage de se priver de la vision de ce maître sur une période fondatrice de notre histoire républicaine que tout un chacun devrait prendre le temps d’étudier.

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***·BD·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Les 5 terres #9

La BD!
 
BD de David Chauvel, Jerome Lereculey et collectif
Delcourt (2022), 56p., série en cours, 1 cycle achevé, 3 tomes parus sur le second cycle
Série prévue en 5×6 tomes.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Lorsque l’on referme cette mi-temps de la seconde saison des 5 Terres on peut voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. Le plein c’est le constat que le second épisode a marqué un surplace inutile qui a créé de l’inquiétude en empêchant le rythme de s’installer. Le vide c’est qu’hormis le potentiellement cataclysmique cliffhanger du texte final on reste dans de la petite histoire qui peine à faire des cahots mafieux du clan du Sistre un équivalent des Peaky Blinders…

Les 5 Terres tome 9 - "Ton Rire Intérieur" - Bubble BD, Comics et MangasCar après avoir fait une croix sur l’hypothèse d’intrigue politique à la Cour de Lys on a désormais compris que ce cycle visait à développer les arcanes des mafias du monde des singes, dans une variation du monde de Scorsese ou des films policiers. On accroche avec certains personnages comme le commissaire Shin que l’on lie volontiers avec les forfaits des clans. Beaucoup moins avec les amours blessées de Kéona au Château, qui font allègrement bailler, et jusqu’à la chute de ce tome donc, on attendait plutôt la disparition définitive des archéologues à la recherche de leur Cité. Mais tout l’art des scénariste de cet immense projet c’est de tisser des liens pour plus tard. Au risque de se tirer une balle dans le pied en temporisant trop par peur de reproduire le cycle infernal si addictif du premier cycle.

Ce troisième tome permet donc de refermer certaines portes bien trop longtemps laissées entrouvertes (on ne sait pourquoi) et de solidifier la stature de certains personnages dont cette Alissa dont on a jusqu’ici le plus grand mal à faire notre héroïne. Heureusement les fils commencent à se relier autour du conflit mafieux avec un élargissement salutaire de l’univers de ce cycle qui donne beaucoup de possibilités dans les relations « politiques » du Sistre. On semble reprendre pied donc, encore loin du stress d’Angléon mais avec bien plus d’intérêt que la crainte dans laquelle le second opus nous avait laissé. Haut les cœurs, la passion n’est plus vraiment là mais rien n’est perdu, en un basculement la bande à Chauvel peut ramener soudain ces 5 Terres au niveau qu’elles ont quitté. Et cette mystérieuse Cité de Barkhane pourrait bien être ce basculement qui aura un peu trop tardé… suite en février prochain…

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***·Comics·East & West·Littérature·Nouveau !

Grendel, Kentucky

Histoire complète en 102 pages, parue le 09/02/2022 chez Delcourt. Jeff McComsey au scénario, Tommy Lee Edwards au dessin.

T’as une drôle de mine, Grendel

Le Kentucky, ses montagnes, ses rednecks, ses mines de charbons… et ses monstres. Durant des décennies, la petite ville de Grendel a fait vivre ses habitants grâce à l’exploitation de sa mine de charbon. Dès qu’un garçon était en âge de tenir une pelle, il allait aussitôt prendre la relève de ses aînés dans les étroits boyaux de la mine, et ce durant des générations, jusqu’à ce qu’un jour, un glissement de terrain mette un terme à cette tradition.

En plus des dizaines de morts, Grendel a alors du faire face à la paupérisation. Mais le désarroi n’a pas duré très longtemps, car peu de temps après cette catastrophe, les terres du patelin sont soudainement devenues fertiles, permettant le développement des cultures et offrant ainsi une porte de sortie aux habitants. Certains s’en sont même donné à cœur joie en se lançant dans la production d’herbe, et pas n’importe laquelle: la meilleure weed du pays, excusez du peu.

Marnie, elle, se tient aussi loin que possible de tout ça. La jeune femme s’est imposée un exil il y a de ça bien des années, et dirige un gang de farouches motardes qui ne laisse pas marcher sur les pieds, c’est le moins qu’on puisse dire. En revanche, le code moral strict de Marnie l’empêche de tremper dans certains types de business, même si elle n’est pas la dernière lorsqu’il s’agit de coller des trempes dans un bar. Marnie est d’ailleurs en plein règlement de compte entre deux bières lorsque son frère Denny vient la voir pour lui annoncer le décès de leur père. Marnie n’a alors pas d’autre choix que de revenir dans sa ville d’origine pour affronter son deuil, mais pas seulement: contrairement à ce qu’affirme la police locale, ce n’est pas un ours qui a démembré son paternel, mais quelque chose de bien plus sinistre, quelque chose qui pourrait être liée à la prospérité de Grendel.

Sons of Nanarchy

Plus tôt cette année, nous avions chroniqué Redfork, dans lequel le thème du fils prodigue était déjà traité sur font de menace horrifique planquée dans une mine. La métaphore du danger enraciné dans les ressources fossiles est de nouveau de mise, avec cette fois une pointe de mythologie glissée par l’auteur.

En effet, pour les connaisseurs, Grendel est bel et bien le monstre affronté par Beowulf, l’un des plus anciens héros de la littérature anglo-saxonne. Ici, c’est Marnie qui endosse le rôle du héros chasseur de monstre, le reste de l’intrigue adoptant la structure classique du poème, avec un premier round contre Grendel, etc. Là où des récits comme Redfork ou Immonde! utilisaient l’épouvante comme cadre pour un sous-texte social, Grendel assume totalement son côté Grindhouse et se concentre sur l’action, la psychologie et les relations entre les personnages étant un peu plus secondaires.

Le trait épais et l’encrage gras de Tommy Lee Edwards apportent beaucoup au scénario, offrant une ambiance pesante, qui s’accentue lors des scènes de chasse au monstre, bien gores comme il faut. Pour le reste, le lecteur restera un peu sur sa faim s’agissant du fameux pacte faustien entre les habitants et le monstre, le tout demeurant très tacite et jamais vraiment approfondi, surtout lorsqu’on constate que la créature ne montre aucun signe d’intelligence quel qu’il soit et semble avant tout mu par l’instinct, on se demande donc bien par quel moyen elle assurait la fertilité des sols (je mise un sou sur une histoire d’engrais naturel, mais allez savoir !)

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Ultramega, #1

Premier tome de 200 pages, de la série écrite et dessinée par James Harren. Parution aux US chez Skybound, publication en France chez Delcourt le 19/10/2022.

Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance

Aux grands monstres, les grands remèdes

Vous ne l’avez peut-être pas encore remarqué, mais le monde est assailli par une force cosmique antédiluvienne. Ce danger mortel peut émerger n’importe quand, n’importe où sur la planète, car il se trouve en chacun de nous. Un virus venu des tréfonds glaciaux du cosmos, touche aléatoirement des humains ordinaires, pour les transformer en gigantesques kaijus assoiffés de sang.

Mais l’Humanité n’est pas seule pour affronter ce péril: trois élus ont reçu d’Atum Ultraméga, un messie cosmique ennemi juré des kaijus à travers l’Univers, une part congrue de ses pouvoirs. Ces trois hommes, Jason, Stephen et Erm, peuvent ainsi se transformer en Ultramégas, de titanesques guerriers.

Leurs ennemis sont légion. La menace est insidieuse. Leurs batailles, massives. Priez pour qu’ils soient de taille !

Après avoir fait ses armes sur B.P.R.D. et RUMBLE en tant que dessinateur, James Harren se lance en solo pour son premier projet complet. Hommage plus qu’évident aux fleurons du sous-genre tokusatsu tels qu’Ultraman, Ultramega nous plonge dans une sanglante bataille entre titans et monstres géants en pleins centres urbains.

Harren prend ici le pitch de base pour le transformer en autre chose, et adopte un point de vue plus pragmatique sur le postulat des monstres géants. En effet, si dans la franchise Ultraman, le héros éponyme a quelque chose d’éthéré et d’immatériel, ici, le héros est incarné de façon bien plus charnelle et physique, avec un style graphique tout à fait organique et artisanal appuyé sur la colorisation toujours incroyable de Dave Stewart (cité dès la couverture, une fois n’est pas coutume!). Quand il est touché, il saigne, il est susceptible de perdre pas mal d’organes et de membres… vous l’aurez compris: Ultraméga est sensiblement plus gore que la plupart des histoires classiques de kaiju, ce qui est cohérent avec le style de l’auteur.

Les conséquences des combats sont elles aussi bien plus appuyées et dramatiques, les dégâts collatéraux ne sont pas mis de côté et parfois même appuyés: on parle d’immeubles qui volent en éclats, de quartiers entiers réduits à l’état de gravats, des rues inondées de sang, enfin tout ce qu’implique des combats à morts entre des entités géantes. James Harren ne fait donc pas de concession et pousse son concept jusqu’au bout. Ainsi les apparitions d’Ultraméga sont toujours mises en valeur de façon spectaculaire, et il se dégage d’emblée un sentiment de désespoir, de combat perdu d’avance: ultra-violents, les affrontements sont très différents des boures-pif à l’infini des classiques combats de super-héros. Ici les coups sont généralement fatales et très graphiquement exprimés tant dans les conséquences organiques que dans les onomatopées et effets de souffle. Impressionnant et marquant!

Un autre élément permet à Ultramega de se détacher du tout-venant: la structure du récit, qui débute de façon classique pour mieux nous surprendre à la fin du chapitre 1. La suite nous prend à rebours en nous plongeant dans un univers post-apocalyptique un peu barré. Malgré une narration quelque peu baroque, pour ne pas dire foutraque, l’auteur propose là encore des idées intéressantes et originales (je pense notamment aux kaijus qui souhaitent construire des méchas. Dit comme ça c’est délirant, mais ça fait sens dans son contexte).

Reprenant des thèmes abordés dans Pacific Rim l’auteur propose un univers où l’utilisation des cadavres de kaiju et d’Ultramega est très pragmatiquement exploité avec une société post-apo qui s’est structurée sur la défaite initiale, un peu dans l’esprit de Coda dont Harren semble très proche tant graphiquement que dans son idée disruptive du récit héroïque.

On a donc ici un condensé d’action, empli de référence au sous-genre kaiju et à Ultraman, mais qui sait aussi se détacher de ses modèles pour proposer quelque chose d’innovant. Là où l’auteur ne nous surprend pas, c’est sur le design des monstres, qui est comme à l’accoutumée, totalement délirant et unique.

Sorte de croisement entre Ultraman et Invincible, Ultramega est le coup de cœur comics immédiat de cette fin d’année et potentiellement une très grande série en devenir !

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Saison brune 2.0

Le Docu du Week-End
BD de Philippe Squarzoni
Delcourt (2022), 264p. , n&b.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur fidélité.

CaptureAlors que le réchauffement climatique nous explose à la figure, l’auteur de Saison Brune revient dix ans après pour une prolongation de son ouvrage lanceur d’alerte. Et ce billet a pour moi une valeur un peu sentimentale car il s’agissait d’un des tous premiers albums que je chroniquais en ouvrant le blog en 2018… L’auteur de la magistrale adaptation policière Homicide a fait quelque peu évoluer son trait vers une épure encrée. A la fois plus précises et plus poétiques que sur le premier tome, il reprend la technique qui a fait l’efficacité de son ouvrage en alternant les illustrations libres de concepts et les séquences d’interactions entre lui et sa fille à Lyon, pendant le confinement. On pourra noter que les précédentes interventions de spécialistes face caméra n’ont plus lieu ici, comme si le découvreur naïf de 2012 ne ressentait plus le besoin de s’appuyer sur ses pairs et pouvait expliciter les problématiques via les lectures références citées en fin d’ouvrage. Cette assurance permet aussi à l’ouvrage de maigrir puisque nous sommes désormais sur un format plus classique en documentaire (264 pages contre 480 sur le précédent).

L’ouvrage se concentre sur la fiction « greenwashing » d’innovations numériques proposées aux consommateurs et aux gouvernements du monde par les GAFAM comme une solution miracle à la problématique du réchauffement climatique, désormais incontestable. Lorsque le film d’Al Gore sort au cinéma les climatosceptiques sont nombreux. Aujourd’hui hormis les allumés trumpistes et promoteurs de réalité alternative tout le monde reconnaît l’ampleur de la crise. Mais le capitalisme fonctionnant sur la transformation permanente il tente de présenter une fiction d’une dématérialisation qui permettrait de ne plus ponctionner la planète tout en assouvissant l’appétit incessant et insatiable des consommateurs-citoyens pour les technologiques, internet et les loisirs. Ainsi plus de papier, plus de déplacements grâce au télétravail qui s’est démultiplié pendant la crise du COVID et une optimisation des performances productives. Dans cette image d’Epinal à laquelle on pourrait facilement ajouter les voitures électriques d’Elon Musk ou les nouvelles technologies nucléaires mises en avant par notre Président il n’y a pas matière à s’inquiéter puisque grâce à des investissements massifs et l’appui des Etats, ces entreprises du numériques résoudraient rapidement notre dépendance aux énergies carbones.

Capture1Le soucis, que démontre très précisément Squarzoni dans l’album) c’est que la consommation énergétique des technologies du numérique croit de façon exponentielle de même que la consommation d’appareils par les utilisateurs. Appareils miniaturisés qui nécessitent des quantités très importantes de matériaux essentiellement non recyclables et qui dépendent de serveurs informatiques et de câbles sous-marins tout à fait matériels qui eux-aussi polluent et sont très énergivores. Comme pour la voiture individuelle la question de la hausse des performances des équipements est loin de compenser la croissance de la production. Sans qu’il n’aborde frontalement l’aspect civilisationnel d’une société de décroissance on comprend très aisément à la lecture que c’est bien le principe de croissance capitalistique qui est en cause dans le pillage de la planète, pillage producteur de dérèglement climatique. Alors que nous sortons d’un été qui semble marquer le point de bascule vers une époque annoncée de chaos climatique très palpable les rappels de Philippe Squarzoni tombent particulièrement bien pour réveiller les consciences.

L’aspect autobiographique est marqué par les séquences de vie quotidienne sous confinement de l’auteur et sa fille à Lyon. Comme tout parent il discute avec son enfant de ce qu’il faut éviter, des responsabilités individuelles, des incohérences de chacun. En tant qu’artiste on imagine le poids important d’internet et de l’outil informatique au quotidien pour Squarzoni et le dilemme que cela crée. Etre conscient de notre action climaticide en regardant des films Netflix ou en se renseignant sur le net nous oblige t’il à cesser ces Captureactivités alors que ce sont les industries et les choix politiques qui sont de très loin les plus criminels dans la pollution de notre planète? Le pouvoir de citoyen-consommateur d’orienter les GAFAM en impactant leur chiffre d’affaire est-il suffisant? Dois-je me sanctionner pour les actions de ceux qui peuvent? Puis-je m’extraire de toute responsabilité de ce fait en regardant ailleurs? L’auteur de Saison brune 2.0 ne donne pas d’avis mais comme toujours questionne les consciences, convaincu que ces choix ne peuvent qu’être inviduels. Il est en revanche bien plus offensif qu’auparavant concernant le rôle des politiques publiques et le vote qui les déclenche.

Avec le talent pédagogique qu’on lui connaît et de belles séquences dessinées illustrant son propos, Philipe Squarzoni aborde brillamment la problématique majeure de la pollution numérique et des chimères de la Start-up Nation à l’heure du COVID. Il questionne nos actions, que chaque citoyen devrait évaluer sans culpabilité mais avec responsabilité, notamment chaque blogueur et utilisateur de réseaux sociaux dont les heures ne sont pas sans conséquences pour le climat. Des questions qui ne font pas plaisir, complexes, mais essentielles.

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***·****·East & West·Manga·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Eighty-six #1 -Les amants sacrifiés #1 – Coffee Moon #1 – The far east incident #1

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On commence à rattraper le retard manga, ce qui permet de vous proposer de tous frais avis de quatre premiers tomes fort alléchants chez trois éditeurs dont j’apprécie particulièrement les sélections manga et une excellente découverte chez Vega-Dupuis.

  • Eighty-six #1 (Asato-Yoshihara/Delcourt) – 2022 (2018), 192p., volume, 2/3 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Manga - 86 Eighty SixLe marché des Light novel est un phénomène de masse au Japon avec un essor important depuis les années 2000, qui permet à de jeunes auteurs de se faire publier. La particularité est le transmédia puisque ces histoires destinées aux young adults. Cet « Eighty-six » relate ainsi le destin croisé d’un commandant d’escouade issu d’une caste de parias et d’une brillante officier appartenant à l’élite, liés dans une guerre présentée comme sans victimes puisque officiellement uniquement menée par des drones. Bien entendu la réalité est toute autre dans cette histoire de SF militaire fortement inspirée par les guerres créées par les fascismes pour souder une population derrière son régime. Une tendance à l’utilisation de la 3D se développe dans le Manga, permettant des décors et habillages très techniques et des visuels alléchants, comme sur Egregor ou Ex-arm. Profitant donc de très sympathiques design mecha, ce tome d’ouverture présente le cadre général, abordant pas mal de sujets intéressants comme les drones, le nationalisme, les guerres lointaines, le racisme et les mensonges d’Etat. Assez brouillonnes, les séquences d’action se concluent sur une très épique attaque du héros qui nous réveille opportunément au moment d’enchaîner sur la suite. Destiné donc à un public ciblé, 86 a du potentiel qui nécessitera de ne pas trop tarder à lancer une intrigue pour l’heure cantonnée à l’exposition.

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  • Les amants sacrifiés (Kakizaki/Ki-oon) – 2022 (2020), 144p., 1/2 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

amants_sacrifies_1_ki-oonSi certains auteurs se cantonnent à un genre exclusif, voir passent leur carrière sur une unique série, on ne peut pas dire que Masasumi Kakizaki soit du genre casanier! Auteur complet, il enchaine depuis 2010 des séries courtes sur des genres aussi variés que l’horreur, le western, le peplum et désormais le thriller policier historique. Sur un diptyque court (que Ki-oon aurait été inspiré de publier en one-shot) qui adapte un film de Kyoshi Kurosawa (sans rapport avec son illustre homonyme), il aborde une des faces sombres de l’histoire impériale du Japon et plus précisément les atrocités commises par l’armée d’occupation de la Mandchourie depuis les années 1930. Pour ceux qui ne connaissent pas cet auteur son dessin se caractérise par un travail des volumes et des textures très particulier qui fait littéralement sortir les formes de la page et peut donner un aspect de marionnettes à certains visages. Avec ce style beaucoup plus évident sur des genres horreur et fantastiques il est surprenant de le voir dans une intrigue contemporaine, qui manœuvre remarquablement bien la tension de cette période fascisante du Japon nationaliste et des hésitation d’une partie de la population modernisée sur une capitulation morale ou un refus de la ligne nationaliste. Le couple en question va ainsi se retrouvé confronté à ce dilemme. Et l’ensemble fonctionne parfaitement avec une économie et une densité qui devrait faire réfléchir pas mal d’auteurs de manga. Du tout bon, de l’inhabituel, qui se lit avec plaisir en attendant la conclusion au printemps 2023!

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  • Coffee Moon #1 (Bota/Doki-Doki) – 2022 (2020), 164p., 1/4 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Doki-Doki pour leur confiance.

Dans une cité à la nuit éternelle et à la pluie noire, Pieta vit chaque jour la même journée, enfermée dans une boucle temporelle. Avec on amie Danae elles commencent à s’interroger et cherchent à sortir de cette routine d’évènements. Mais sortir d’un « scénario » a un coût…

coffee-moon-1-dokiToujours très attentifs à la qualité des dessins, le label manga des éditions Bamboo nous lance une nouvelle série à l’ambiance ténébreuse et incertaine qui rappelle le récent SinOAlice sorti cet été chez Kurokawa. Il s’agit du premier manga de cet auteur qui n’a publié jusqu’ici qu’un recueil d’histoires érotiques. Et bien on peut dire que graphiquement c’est une sacrée claque! Que ce soit la technique de dessin, le design, ou l’atmosphère poisseuse de cette cité, c’est un régal graphique de bout en bout pour qui aime les encrages profonds et les ambiances contrastées. Je me suis toujours interrogé sur la qualité générale et l’intérêt des trames utilisées habituellement en manga et je dois dire que ce volume est une bannière à lui seul pour la finesse et la force de ces dégradés de volumes. Niveau scénario je dois dire que tout cela reste encore un peu vaporeux même si l’on sent l’envie de l’auteur de ne pas trop tarder sur la redondance de la boucle temporelle. Un univers commence doucement à apparaître (notamment dans le journal de conclusion), qui laisse penser à un développement à la Dark City ou Matrix ou lorgne vaguement du côté de Promised neverland en manga . Un premier tome absolument convaincant donc qui demande à avancer rapidement pour voir si l’auteur a une belle grosse idée derrière la tête…

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  • The far east incident #1 (Ohue/Vega) – 2022 (2019), 164p., 1/4 tomes parus.

Lors de son occupation de la Mandchourie, les forces d’occupation japonaises se livrèrent à des expériences sur des civils au sein de l’unité 731. Après la capitulation du Japon et alors que les soldats démobilisés affluent de toute l’Asie pour retrouver leur pays dévasté, l’armée américaine combat dans l’ombre une milice terroriste visant à réinstaurer un Etat fort dans le pays vaincu. Des deux côtés combattent des « variants », humains mutants dotés d’une résistance hors du commun. Ils ont tous comme point commun d’avoir été victimes des expériences de l’unité 731…

Prenant pour base les exactions de la véritable unité 731 en Chine, ce manga à la parution lente (un volume par an environ) nous accroche dès les premières pages pour ne plus nous lâcher jusqu’à la conclusion. Alors qu’il s’agit de sa première publication, Aguri Ohue marque la rétine dans une technique graphique qui rappelle les manga de Miyazaki mais doté d’encrages très précis et efficaces et d’un respect physique et des éclairages qui jouent beaucoup dans la dynamique des séquences. Profitant d’une galerie de personnages restreinte l’auteur se concentre sur la relation entre le héros, super-combattant démobilisé, et une gamine mutante dans un esprit tragi-comique. La force de ce tome réside dans la profondeur d’un contexte assez sombre (l’unité 731, le fascisme japonais, la récupération des criminels par les américains à la fin de la guerre,…) allié à une action endiablée à coup de fusillades sanglantes et explosives et à un humour noir très efficace. Sans tomber dans une farce déplacée, on a un parfait équilibre entre interaction avec des personnages marquants et un thriller uchronique avec un très gros potentiel. Le seul point noir réside dans la lenteur de publication qui se comprend par l’aspect artisanal et auteur du manga, ce dont on ne va pas se plaindre. Et au final un des manga marquants de cette année, tout simplement!

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***·BD·Littérature·Nouveau !·Service Presse

Proies et prédateurs

La BD!
BD de JD Morvan, Yang Weilin et Hiroyuki Ooshima (coul.)
Delcourt (2022), 108p., one shot. Collection « Les futurs de Liu Cixin » #6.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur fidélité.

La fin du monde est proche. le Dévoreur, gigantesque vaisseau-générationnel de la taille d’une planète arrivera dans un siècle pour absorber les ressources de la Terre. C’est inéluctable. Alertés par un peuple victime de ces destructeurs de mondes et par un émissaire impitoyable, les humains sont résignés à négocier au moins la survie d’un fragment d’humanité. Si ce n’était un officier bien décidé à démontrer que la dernière heure des humains n’est pas venue…

Proies et Prédateurs (Les) (par Jean David Morvan, Hiroyuki Ooshima, YangContinuant à alterner auteurs européens confirmés et fine fleur de la BD chinoise, la collection des Futurs de Liu Cixin parvient à construire une anthologie SF d’une qualité assez remarquable. A la fois modeste par l’adaptation de nouvelles nécessairement condensées dans leur développement et ambitieux par les thèmes abordés par le maître de la SF chinois, ces albums ont le mérite de nous ouvrir à d’autres modes de narration et installent les obsessions et techniques narratives de l’auteur: un déroulé sur un temps très long (plusieurs siècles ici), un traitement hard-science très intéressant, la destruction de la Terre et de l’humanité.

L’adaptation par le chevronné JD Morvan est perturbante en ce que sur cent pages il arrive à installer cette chronique de l’apocalypse sur un temps très long tout en brusquant le récit par des sauts brutaux. Problématique des adaptation, on ne sera pas si c’est la source qui pose problème ou son adaptation (mais le fait que la nouvelle soit plus courte que la BD laisse une idée…). Ce qui est intéressant c’est que les auteurs nous plongent immédiatement dans un récit d’anticipation où l’humanité dispose déjà de vaisseaux spatiaux capables de la projeter dans le système solaire mais se retrouve confrontée à un adversaire dont la taille semble rendre vain tout espoir. Sur la partie la plus intéressante on nous relate le modus operandi des dévoreurs basé sur des explications scientifiques de ce qu’il se produirait sur le plan astro-physique si un corps de taille équivalente à la Terre venait se positionner tout proche. Très vite pourtant débarque sans avertissement cet émissaire d’aspect saurien, parlant la langue universelle et étonnamment kitsch, nous faisant passer en quelques pages de hard-science à un space-opera pulp nihiliste. Morvan n’aide pas beaucoup à ce stade, sur des dialogues parfois très primaires qui nous sortent là aussi du réalisme recherché.

LES FUTURS DE LIU CIXIN - PROIES ET PRÉDATEURS (Jean-David Morvan / Yang  WeiLin) - Delcourt - SanctuaryOn navigue donc tout le long dans cet entre-deux incarné par cet officier stratège que rien ne semble dompter malgré la force infiniment supérieure des envahisseurs et ce dragon vulgaire qui ricane et croque des humains pour l’apéritif. Si le tout sera justifié et expliqué à la fin, rendant l’album très cohérent, on ne peut s’empêcher de regretter ces quelques freins qui empêchent de pleinement savourer un matériau par ailleurs assez passionnant. A l’image de dessins par moment très alléchant mais dotés d’une colorisation très old-school qui les affadissent. Semblant par ailleurs mal à l’aise avec un format batard, les auteurs digressent par moment comme sur ce combat final qui s’étend plus que de raison. Peut-être prisonniers d’un objectif par trop sombre, Morvan et Weilin peinent à donner un sens à cette profusion d’idées parfois lancées de façon trop exposées quand certains enchaînements de planches (comme cette quadruple page décidément à la mode) nous rappellent pourquoi on aime le cinéma de Roland Emmerich.

Proies et prédateurs est ainsi à la fois un des plus solides récits de la collection de par sa démesure et sa profusion de thèmes et un des plus frustrants de par les lacunes narratives de la source ou de l’adaptation. Il reste une lecture SF tout à fait recommandable et un parfait spécimen de l’esprit d’un plus grands auteurs de SF contemporains.

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