Graphismes·La trouvaille du vendredi

Frank Cho art book

La trouvaille+joaquimArt-book de Frank Cho
Delcourt (2018) – Flesh (2017), 128 p.

9a7fe96b65cec7d5f0dd2d21a287dd75Dans la foulée de la publication du récent (et excellent!) Skybourne, les éditions Delcourt sortent un « Art-book »… qui n’en est pas vraiment un puisque nous avons ici une traduction de « Drawing beautiful women: the Frank Cho method » publié en 2014 et qui consiste plus en une méthode de dessin et de représentation anatomique que d’un art-book proprement dit, contrairement aux deux volumes du « Women » publié chez Image en 2006. Cela n’en est pas moins passionnant pour qui aime l’art de Cho.

Nous avons donc droit a 128 pages de dessin et croquis du maître, chapitrés entre anatomie, encrage, peinture, mise en scène et hachures (dessin au stylo bille), pour moins de 20€. De quoi de faire briller les mirettes pour pas très cher et j’espère vivement que Delcourt va continuer sur sa lancée en sortant les autres véritables art-book de Frank Cho.

Résultat de recherche d'images pour "frank cho drawing"L’auteur explique au fil de ces pages sa technique agrémentée de quelques conseils simples mais qui reviennent dans la bouche de tous les grands illustrateurs: dessiner tous les jours! Que vous soyez illustrateur en herbe, professionnel ou simple amateur de dessins, l’ouvrage vous passionnera tant il est fascinant de voir un très grand illustrateur montrer ses étapes de création avec la plus grande simplicité du monde, finissant par nous faire croire que dessiner comme lui n’est qu’une histoire de travail… L’ouvrage est également la confirmation que beaucoup est une question de technique (anatomique et perspectives) en dessin et que lorsque comme lui ou autre Kim Jung Gi on excelle dans la reproduction technique des corps et mouvements, tout paraît tellement facile, naturel et agréable à l’œil. Ou encore quand on est comme Varanda formé en dessin d’architecture… Loin de moi l’idée de dire que seuls les techniciens savent dessiner, mais même pour des styles plus déglingues on sent souvent une certaine maîtrise qui rend les Résultat de recherche d'images pour "frank cho drawing beautiful"dessins « propres ».

Cho agrémente ses « cours » par plein de petits messages rigolos, se référent à son penchant coquin pour les belles femmes dénudées ou au côté décalé de certaines illustrations. Ce making-of n’a rien d’austère, d’abord car les croquis dessinés par un tel talent sont toujours agréables mais aussi car une partie du livre présente également la mise en scène (construction) des illustrations, avec différentes techniques. On a donc droit à quelques images finies, moins que dans un art-book proprement dit mais ça reste très agréable et impressionnant. Pour ma part la technique du stylo bille me laisse pantois devant un tel réalisme réalisé avec une arme si peu « noble »…

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Que vous ayez découvert ce très grand illustrateur sur Skybourne ou sur vous connaissiez déjà son travail, un livre illustré par lui est toujours un très grand plaisir graphique et je vous invite vivement à vous procurer ce bouquin et à le contempler souvent!

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BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Charly 9

La trouvaille+joaquim

BD de Richard Guerineau
Delcourt (2013), 126 p. one-shot d’après le roman de Jean Teulé. Suivi de Henriquet, du même auteur.

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Les couvertures de Guerineau n’ont jamais été particulièrement bien inspirées, comme quoi on peut être un très grand dessinateur et pécher sur la couverture. L’image est du reste parlante même si, selon moi, pas forcément percutante. L’ouvrage est au format quasi-comics de l’excellente collection Mirages de Delcourt (que je vous recommande vivement d’explorer), papier épais. Pas de bonus particulier.

A 22 ans le jeune roi Charles IX, soumis à sa mère la redoutable Catherine de Medicis, ordonne les massacres de la Saint-Barthélémy, événement sans commune mesure dans l’histoire du royaume. Hanté par son acte, il finira son règne entre les poèmes de Ronsard et une gestion de la vie et de la mort immorale…

Image associéeJ’avais découvert Guérineau sur le Chant des Stryges, série sur les premiers cycles desquels il a fait montre d’un art du cadrage, du rythme et des encrages redoutables. Je dirais ensuite que sa finesse s’est usée, sans doute à l’usage d’une série très longue qui ne lui a que peu laissé le temps d’expérimenter d’autres univers. J’avais lu le très bon (et contemplatif) western Après la nuit ainsi que son XIII mystery très politique il y a quelques temps et espérait qu’il se produise sur des one-shot. Cela semble chose faite et maintenant que les Stryges le laissent en paix il ne semble aucunement lassé du dessin et enchaîne ce qui ressemble à une série sur les rois de France: Charles IX puis Henri III dans son récent Henriquet, l’homme-reine dont le personnage est issu du précédent. Étonnant aléa je lis cet ouvrage juste après la formidable adaptation de Jean Teulé (encore) Je, François Villon par Luigi Critone, où l’on retrouvait déjà la violence brute, l’indolence du personnage principal et une certaine expérimentation visuelle. Il semble que Jean Teulé ait inspiré le même genre de visions aux deux auteurs…

Ce qui marque dans cet album, c’est la très grande liberté d’un auteur qui s’assume comme tel et le sentiment que les contraintes de la série commerciale avec scénariste avait impliqué un besoin de grande respiration. On a toujours chez ce dessinateur un pessimisme noir sur l’humanité et une approche politique appuyée. Le point de départ, crime originel est la Saint-Barthélémy, qui entraîne une foule de réflexions en mode humour noir sur le pouvoir, la folie des guerres de religions et de monarchies consanguines, dégénérées et hors sol. Résultat de recherche d'images pour "charly 9 guerineau"La quatrième de couverture incite à la compréhension envers ce roi qui est néanmoins présenté comme un tyran, fou au milieu des fous. Pour illustrer cette désarticulation Guerineau alterne des planches assez classiques (et très belles), des expérimentations contrastées de rouge et de noir, des délires en mode Peyo,… Ce qui est perturbant ce ne sont pas les séquences en rupture graphique brutale mais l’alternance entre des planches encrées et d’autres bien moins travaillées sans que l’on comprenne bien pourquoi. Mais l’ensemble est particulièrement inspiré et sort tout à fait de l’ordinaire des albums BD.

Sur le plan du scénario, Guérineau se cale dans les pas de Dumas et la Reine Margot, ou de son adaptation magistrale par Patrice Chéreau au cinéma. Ainsi de l’hypothèse d’une Catherine de Medicis castratrice avec un roi terrorisé à l’idée de perdre son amour, ainsi surtout de l’idée d’un empoisonnement du roi par sa mère elle-même, scénario développé par Dumas mais ne reposant que sur de faibles supputations historiques. Nous sommes donc bien dans un objet immaginaire, fantasmé et réapproprié par un auteur. Le point de départ est cette séquence terrible en huis clos, ce tribunal où pour la seule fois le roi nous paraît humain. Après quoi il nous sera présenté comme un adolescent attardé, fuyant sa responsabilité en des jeux tantôt mortels, tantôt cruels, mais toujours violents.

BD inattendue pour moi, Charly 9 me donne très envie de lire la suite Henriquet et probablement les futurs one shot d’un illustrateur décidément très élégant et qui désormais loin des projecteurs rivalise avec la coqueluche du moment, un certain Ralph Meyer.

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Je, François Villon #3

BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_291294Le triptyque de Luigi Critone sépare la vie de Villon entre ses premiers méfaits d’étudiant (Tome 1), sa vie de bandit (tome 2) et sa repentance (tome 3), de façon remarquablement équilibrée et logique. A la complexité des citations des poèmes en ancien français entre les parties répond une linéarité plaisante et l’élégance du trait.

Ce dernier volume, après les horreurs passées, s’ouvre sur une séquence de théâtre où le public invisible est clairement le lecteur: Villon s’y confronte à ses démons, sa morale, son sur-moi avec qui il disserte de ce qu’il a fait et de ce qu’il doit faire. Cette introspection débouchera très rapidement sur l’emprisonnement et la torture, aussi abominable que les peines qu’il a causées. Là diverge la fiction des écrits de l’auteur où il se lamente longuement sur son sort et les malheurs que la Justice et quelques puissants lui ont infligé. Dans l’album pas de plaintes passée l’introduction: la dureté de la sanction semble lui mettre du plomb dans la cervelle et lui fait atteindre la maturité tant repoussée. La morale ne porte pas sur une sanction méritée, la BD a montré combien il n’y avait pas de morale en cette sombre époque. Simplement elle pose un principe de réalité à un personnage qui a tenté de s’en émanciper toute sa vie durant.

L’épisode nous fait rencontrer Louis XI qui le libère après un long et joli dialogue où les crimes du poètes répondent aux crimes du roi, en écho. Si l’intermède du tome 2 avec l’humaniste Charles d’Orléans était un peu frustrante par sa brièveté  (l’enjeu pour Critone était de montrer une nouvelle fois la trahison de Villon), les échanges prennent ici une grande force sur des considération philosophico-morales.

La constance du personnage construit par l’auteur de BD est vraiment remarquable de cohérence tout au long de cette trilogie. Rarement un personnage de BD aura eu une telle épaisseur et le discours une telle solidité. Le travail tant graphique (superbe) que littéraire mérite toute l’attention des lecteurs et je recommande très chaudement l’achat d’une série que Delcourt a eu la sagesse d’éditer en intégrale.

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Je, François Villon #2

BD du mercredi
BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_225379Le premier tome de cette magnifique série (disponible en intégrale) présentait les premières années de Villon, ses premières trahisons et tentations criminelles. L’on nous dépeignait une époque sombre mais sous le regard de l’insouciance adolescente…

Ce second tome au titre bien trouvé « Bienvenue chez les ignobles » est particulièrement dur et éprouvant à la lecture. Non que les scènes illustrées soient d’une violence crue (on assiste bien à plusieurs scènes de pillages, de massacres et de viols, mais sans insistance). Non, la dureté est psychologique: ce personnage relativement attachant dont nous avons vus les premières années difficiles et, en tant que poète voué à éclairer ses contemporains, entame une descente aux enfers, sans explication, en un chemin vers l’horreur absolu,  annoncé par les conditions de l’entrée dans la confrérie criminelle de la Coquille:

Un vol scandaleux aux yeux de tous, un crime écœurant devant témoins, puis en guise de bienvenue dans la confrérie, nous offrira ce qu’on te demandera.

Je ne déflorerais pas le fameux cadeau mais il est bien entendu qu’il vise à garantir par l’acte le plus ignoble qui soit que ce nouveau membre aura une fidélité absolu à sa confrérie. Recommandé comme poète à la cour d’un seigneur, Villon trahira encore ceux qui lui offrent sa confiance gratuitement et rejoindra une bande de pillards qui mettent le pays à feu en à sang. L’auteur ne nous donne pas d’indications sur le pourquoi de cette autodestruction. Peut-être est-ce les vers du poète qui ponctuent le récit qui nous donnent quelques pistes: un poète doit-il vivre la vie de ses contemporains pour pouvoir la relater fidèlement? Est-ce une purge auto-infligée pour se convaincre de sa liberté absolue?

La structuration de la série en trois albums très différents est remarquable et le dessin lui-même évolue vers plus de séquences contemplatives, notamment avec des séquences muettes sur la fin, faite de paysages en lavis superbes. Les figures de bienveillants aidant Villon sont à l’échelle des trahisons qui viendront. François Villon a une œuvre complexe (en ancien français) connue pour relater à la fois sa vie (l’une des premières autobiographies) et celle des petites gens contrairement aux récits de geste et courtois de l’époque qui se préoccupaient des puissants. C’est sans doute ce qu’a voulu montrer Critone dans cet album: une chronique de la vie des gueux et de son chroniqueur, dans une époque sans morale où la confiance et la vertu sont des anomalies. Ayant grandi dans la violence, le viol et le pouvoir autocratique, en homme de son temps il ne peut s’extraire à sa condition s’il veut rester fidèle, comme poète à ce qu’il relate.

Je François Villon est une BD complexe, très riche et qui donne envie de lire l’ouvrage qui lui a donné naissance. Ma chronique séparée des tomes m’empêche de mettre 5 Calvin, mais au regard des critères on n’en est vraiment pas loin.

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Je, François Villon #1

BD du mercredi
BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_141514Le travail éditorial n’a rien de particulier (on est chez Delcourt). Les albums sont en grand format, très aéré, les couvertures de Luigi Critone sont très belles et homogènes (j’aime bien quand les couvertures d’une séries suivent une ligne). Les chapitres au sein de chaque album reprennent quelques vers des poèmes de Villon.

François Villon naît le jour du bûcher de Jeanne d’Arc, à Paris, d’une pauvre mère qui ne survivra pas longtemps à une Justice expéditive pour les gueux. Pris sous l’aile d’un clerc qui lui procurera formation universitaire et situation, Villon, jeune étudiant rebelle écrira des poèmes relatant sa vie et celle de ses congénères et qui entreront dans la postérité.

Résultat de recherche d'images pour "je françois villon 1 critone"Lorsque Jean Teulé publia son ouvrage sur l’illustre écrivain médiéval puis Critone son adaptation en BD j’ai eu l’œil attiré par ces superbes couvertures et par le fait que j’ai étudié Villon pendant mes études. L’idée d’une illustration de sa vie dissolue en BD m’a tenté et j’ai heureusement trouvé la trilogie en bibliothèque. Et je dois dire que c’est une très belle adaptation que propose un dessinateur que je ne connaissais pas et dont le trait et les couleurs marquent la rétine et donnent envie de voir ce qu’il proposera ensuite. Alternant les dessins classiques mais très fins et lavis, il maîtrise parfaitement différentes techniques et propose de vastes pages très lisibles et belles à regarder. Ses arrière-plans sont soit en peinture directe soit en encrages très détaillés et donnent une vie à ce Paris médiéval que l’on ne se lasse pas de redécouvrir. Malgré un trait plus classique et moins sombre que celui de Ronan Toulhoat, j’ai trouvé pas mal de ressemblance avec la série le Roy des ribauds, dans la peinture de la vie des bas-fonds, la justice expéditive aux mains des puissants et la façon qu’ont les pauvres de jouer du système de classes pour parvenir à leurs fins. C’est une existence dure et violente où la vie n’a que peu de valeur, qui nous est contée.

Résultat de recherche d'images pour "je françois villon 1 critone"Ce premier volume est très enthousiasmant. Pour une adaptation littéraro-historique (pas franchement grand public en général), le travail de Luigi Critone remplit parfaitement la double tâche de proposer un ouvrage accessible, attrayant et beau. Le cadre du Moyen âge et de ses petites gens a déjà maintes fois été adapté. Pour ma part la version de Notre-Dame de Paris de Recht (qui sort en fin d’année un Conan qui s’annonce énorme) et le Roy des Ribauds donc m’ont beaucoup plu. On a ici en plus l’idée (fausse mais tenace) que la vie de Villon est plus historique que des ouvrages de pure fiction. On s’attache très vite à ce pauvre gamin jeté très tôt dans le malheur de la vie médiévale d’où son choix de se vouer corps et âmes à ses passions et de croquer ce que la vie peut lui apporter. Ce tome nous relate donc l’apprentissage, de l’amour, de l’espièglerie, du courage Résultat de recherche d'images pour "je françois villon critone"et enfin cette tentation d’entrer dans une confrérie criminelle dirigée par un personnage que Toulhoat reprendra visiblement dans sa trilogie.

Ce qui ressort (outre les dessins superbes donc) c’est la violence de cette société marquée par une justice qui décide très vite d’une main coupée ou d’un ensevelissement vif! Cette chronique de la vie d’en bas m’a fait penser par une certaine compassion dénonciatrice au Manga Innocent de Shin’ichi Sakamoto, qui dépeint crûment ces tortures et exécutions baroques et atroces que l’on a du mal à imaginer comme habituelles. Un très bel ouvrage qui nous fait voyager dans le temps et donne envie d’en savoir plus sur l’un des auteurs majeurs de la littérature française.

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BD·Guide de lecture·Mercredi BD·Nouveau !

Le chant des stryges #18

BD du mercredi
BD d’Eric Corbeyran et Richard Guerineau
Delcourt (2018), 55 p. Dernier tome de la série.
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Niveau édition rien de particulier, la maquette est rodée depuis de nombreuses années et ce dernier album de la série ne change rien aux habitudes. Une page de garde en fin d’album rappelle les intégrales des séries parallèles.

Après les cataclysmes provoqués par la destruction de la grotte les quelques groupes de survivants tentent de résister et ont entamé une mutation physique… L’Ombre et son groupe parcourent ce monde désolé, entre désespoir et survie, alors que leur Némésis n’en a pas terminé de répandre sa haine sur ce nouveau monde…

Le Chant des stryges est entré dans les annales, parmi les quelques séries majeures qui ont su maintenir un niveau d’exigence sans se perdre scénaristiquement dans des aventures commerciales. Le premier responsable de cela est sans aucun doute Eric Corbeyran, grand scénariste dont le Chant fut une des premières séries et le premier gros succès. Cet alliage de conspirationnisme fantastique issu de la mythologie X-files (la série de Chris Carter est diffusée à partir de 1992, le Chant des stryges en 1997) a plu par sa maîtrise scénaristique, par la précision élégante de Richard Guerineau et surtout par la cohérence de l’univers créé, une véritable mythologie puisant dans l’ensemble des mythes humains et de l’histoire occulte pour fabriquer quelque chose de nouveau qui expliquerait nombre d’énigmes de notre histoire et de la science. Structurée en saisons comme pour une série TV (je crois que c’est le premier à avoir eu cette idée en BD…), l’intrigue s’est étalée sur vingt ans avec une régularité de métronome, un album par an, au risque de quelques essoufflements graphiques sur certains albums. Corbeyran a tenté d’élargir le spectre de cet univers en expliquant certains mystères dans trois séries parallèles (une quatrième série SF était prévue) situées à différentes époques de l’histoire, sans grand succès. Mais l’ensemble du projet est allé au bout de ce qui était prévu et permet d’entrer plus ou moins loin dans cet univers sans obligation de sortir de la série mère qui se justifie à elle-même.

Après tant d’années et de véritables ruptures thématiques à chaque saison qui ont permis au Chant de ne pas ronronner, l’on finissait par se demander si la série se finirait… Chacune des trois saisons étant composée de six albums la fin devait arriver au dix-huitième tome et nombre de lecteurs ont été surpris, choqués, retournés à la lecture du dix-septième épisode qui semblait clôturer la série. Un tel apocalypse rendait difficile un dernier album et j’ai fait partie des sceptiques sur la possibilité de clôturer correctement cette formidable série. Et bien la maîtrise d’Eric Corbeyran est toujours là car je peux dire après avoir refermé cet ultime opus que la boucle est bouclée magistralement, avec toujours cette cohérence, des choix difficiles et une fin qui reste ouverte pour l’esprit des lecteurs sans pour autant appeler de suite. L’honnêteté des deux auteurs aura été entière tout le long de cette aventure et je tiens à les remercier pour tout cela.

20180718_171238.jpgEt l’album proprement dit? Difficile d’en parler sans spoiler dans une telle série. La force de ces scénarios ce sont les personnages qu’ont su créer les auteurs en se mettant en danger, en changeant notre perception et le traitement fait aux héros. Kevin Nivek, l’un des plus charismatiques héros de la BD a été délaissé progressivement pour le véritable personnage central, l’Ombre. J’ai regretté cela mais ça a permis de tisser une relation ambiguë entre les deux personnages, l’humain et l’anti-héroïne invincible et antipathique. Les acolytes de l’Ombre créés dans le troisième cycle ont tous joué leur rôle, un peu éclipsés par la fascination que semble porter le scénariste sur son grand méchant psychopathe Carson. Cet album se présente comme un ultime voyage à la recherche du dernier stryge, dans des paysages dévastés qui proposent des pages grises et marronnasses. L’album est ingrat pour Guérineau qui s’applique néanmoins sur ses cadrages et dessins de personnages toujours aussi précis. La mutation physique introduite par le scénariste implique des dessins peu esthétiques tendant vers l’effet Zombie… Le cadre de l’album (post-apo) n’est pas propice aux plus belles planches mais le prologue permet à l’illustrateur de montrer une nouvelle fois son très grand talent avec un effet crayon magnifique.

20180718_171222.jpgIl semble que le cerveau d’Eric Corbeyran ait eu du mal à freiner ses mille idées malgré la nécessité de terminer son œuvre et cela laisse un peu de frustration lorsque l’on imagine ce qu’aurait pu être un dernier cycle en mode « Akira » post-déluge… Il y a bien sur quelques incohérences mais l’on n’y fait guère attention tant la volonté de rester centré sur les relations de ses personnages est forte et tant l’ensemble est bien pensé, logique. Il est difficile de clôturer une histoire, il est difficile de proposer des évolutions relationnelles de ses personnages et Corbeyran y parvient parfaitement en proposant en cet album une sorte de post-face reliant l’origine du mythe et cette dernière page iconique qui laisse pensif et nous rappelle que l’objet central de la série ont été depuis le début les stryges. Une très bonne fin pour une très grande série.

 

 

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BD

Le sang des cerises (journal) #3

BD du mercrediBD de François Bourgeon
Delcourt (2018), Série Les passagers du vent T.8 (Livre 1: « Rue de l’abreuvoir), prépublication 3/4.

Passagers du vent 08. Le sang des cerises. Journal 3/4Je continue ma lecture de cet album, vrai-faux Passagers du vent (relié à la série mère surtout par la généalogie puisqu’il n’est plus du tout ici question de bateaux). Ce troisième épisode confirme mon impression très positive et l’investissement historique et de documentation de l’auteur est très impressionnant. Ce volume est beaucoup plus chargé en articles : pas moins de 5 pages avec illustrations d’époques comprenant une page sur la construction du Sacré-cœur, une double page très dense sur le Montmartre de 1880 (lieu d’installation d’artistes que l’on retrouve dans l’album mais aussi le développement des cabarets), une page sur le contexte politique (comme dans les autres épisodes) et une interview de Bourgeon sur le langage et les chansons. Tout cela est passionnant et l’on réalise à la lecture que c’est assez indispensable comme complément de l’album tant l’objet de cette BD est clairement pour Bourgeon la reconstitution d’un lieu et d’une époque dans une visée ethnographique. J’espère vraiment que l’éditeur publiera ces compléments avec l’album à paraître en octobre.

Si l’article sur les cabarets, vraiment détaillé, n’intéressera pas tout le monde, celui expliquant la période de tergiversations sur une Restauration (… mais avec quel roi? la branche légitime dont le dernier roi de France, Charles X a provoqué la dernière révolution en date ou la branche d’Orléans, celle de Louis-philippe?) est fascinant tant on ignore le contexte de naissance de cette Troisième République qui fut pourtant la plus longue de notre histoire politique. L’entretien avec Bourgeon nous éclaire sur son rapport à l’argot, à l’Eglise (il a été élevé chez les curés) et au bas peuple et nous apprend que l’album publié comportera un lexique des termes bretons et argots utilisés dans les planches.

Sur le plan BD en revanche le découpage en gazette n’apporte pas grand chose du fait de la construction qui vise plus l’illustration historique que l’intrigue proprement dite. Cet épisode revient sur le passé de Clara et cette zone trouble entre son retour de Louisiane et la Troisième République, dont ses années en déportation. L’auteur utilise un passage dans une goguette pour nous dresser un réquisitoire sanglant de la répression contre la Commune. Le propos est extrêmement politique et a des répercutions jusqu’à nos jours tant cette République est née les deux pieds dans le sang comme le dit un  personnage… Sinon la visite « touristique » que propose Bourgeon nous emmène dans les carrières souterraines ou dans le « village » (plutôt bidonville) de Montmartre dont la reproduction est saisissante de vie et de précision.

Résultat de recherche d'images pour "le sang des cerises bourgeon 3/4"Encore une fois le récit proprement dit souffre un peu de se sectionnement en quatre parties qui interrompt l’immersion… mais le format journal jouit d’ajouts indispensables. Dur de choisir le format idéal mais vu le prix des gazettes je ne saurais que conseiller cet achat en préparation à une lecture de l’album couleur. J’ai toujours considéré Bourgeon comme un auteur majeur mais il n’a jamais été non plus un de mes préférés (un peu comme Moebius/Giraud). Cet album est pourtant, à mesure de la lecture, une des choses les plus impressionnantes que j’ai lu en BD, se rapprochant par l’ambition, d’un Dernier chant des Malaterre, l’ouvrage majeur de l’auteur. Un récit qui pourrait presque intégrer la rubrique Docu de ce blog et qui donne très envie de connaître cette période charnière pour la société et la République française.

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