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Carthago # 10: L’abîme regarde en toi

La BD!

badge numeriqueL’abîme regarde en toi est le dixième tome de la série Carthago, écrite par Christophe Bec, éditée aux Humanoïdes Associés. Ce tome de 54 pages paru le 23/10/2019, est dessiné par Ennio Buffi.

Nietzsche au fond de l’eau

Suite à un forage sous-marin trop aventureux, de redoutables créatures préhistoriques, témoins d’un autre temps, remontent à la surface des mers. Parmi ces monstres, on trouve le Mégalodon, le plus terrifiant prédateur marin sensé être éteint depuis des millions d’années. Alors que de nombreux spécimens sillonnent les mers du globe, certains se mettent en quête du secret de ces créatures et de leur soudaine résurgence. Ferseinger, le Centenaire des Carpates, mobilise ainsi son meilleur homme, London Donovan, ainsi que l’océanographe Kim Melville, dont la fille Lou manifeste un lien singulier avec les créatures allant de pair avec une physiologie tout à fait hors-norme.

Au fil des tomes, l’apparition des fossiles vivants laissera entrevoir un secret bien plus complexe, impliquant une civilisation humanoïde sous-marine, dont seules les anciennes traditions en lien avec la mer peuvent encore témoigner. Nos héros vont découvrir que ces « Tritons Antiques » sont entrés en contact avec les prémisses de l’Humanité, ce qui a conduit à leur quasi-extinction et leur retrait subséquent dans les profondeurs abyssales. Ces contacts, bien que brefs, ont conduit à des métissages, engendrant des lignées d’êtres hybrides tels que Lou Melville.

Dans ce tome 10, Lou, devenue adulte après une habile ellipse, tente à son tour d’explorer les fonds marins pour contacter ces êtres aquatiques. Cependant, les abysses sont un endroit inhospitalier, même pour des plongeurs expérimentés. Lou et son équipe vont donc se retrouver piégés dans leur sous-marin endommagé, alors même que le réacteur nucléaire de l’engin menace d’exploser en engendrant une catastrophe planétaire.

Lou va donc douloureusement réaliser la portée de la maxime nietzschéenne qui sert de titre à l’album.

Les Dents de l’Abysse

Dès le premier tome de Carthago, l’on est frappé par un constat: la série porte en elle le germe de quelque chose de grand, amenant un sens du merveilleux à travers ses pages aux traits réalistes, traitant le sujet fascinant de la cryptozoologie dans une sorte d’uchronie très bien étudiée.

Le premier cycle laisse cependant apparaître le futur de son intrigue par des foreshadowings peut-être trop évidents pour le lecteur rompu à la SF et au fantastique. Ainsi, l’implication des Tritons et le croisement des espèces n’endosse pas nécessairement l’impact d’une révélation ou d’un twist, et l’on sent poindre très rapidement l’influence des classiques du genre, comme l’incontournable Abyss de James Cameron. Notons d’ailleurs, que, de façon assez prévisible, ce dixième volume partage avec le film, entre autres choses, la référence à Nietzsche.

Comme nous avions pu le remarquer sur d’autres séries de Christophe Bec, certains albums peuvent paraître dispensables à l’intrigue et semblent dépourvus de pivots majeurs, si bien qu’on finit par avoir une impression de longueur, voire de redondance entre certains volumes.

A la décharge du scénariste, qui ne répond peut-être qu’à une commande éditoriale, le nombre de situations dramatiques allant de pair avec la thématique de l’exploration sous-marine reste limité: fuir des monstres, traquer des monstres pour percer leur mystère, se retrouver piégé sous l’eau, on a l’impression avec ce dernier tome que tout a été vu, tout a été traité, à l’envi, si bien qu’au fil des album, l’auteur peut être tenté de recycler. L’intrigue tournant autour d’une explosion sous-marine dévastatrice colore elle-aussi l’album d’une teinte de déjà-vu, le scénariste ayant déjà basé sa série Olympus Mons sur ces enjeux-là. Les allers-retours surface/abysses effectués par les personnages au cours de ce volume ne font qu’enfoncer le clou.

Ce qui demeure également frappant, ce sont les dialogues parfois figés dans du techno-blabla, les personnages dépensant un nombre conséquent de phylactères à décrire des situations délicates en utilisant un jargon technique, qui, bien qu’adéquatement documenté, peut perdre le lecteur en l’éloignant de la tension dramatique. Il est toutefois possible que ce procédé puisse servir à immerger davantage le lecteur, mais ce n’est pas l’impression qui s’est imposée à nous en première lecture.

Côté graphique, Christophe Bec reste très bien entouré au fil de ses albums, Ennio Buffi respecte le canva suivi par la série jusque là.

Pour résumer, Carthago est une série portée par des thèmes fascinants, mais qui souffre d’une dilution trop importante de son intrigue, ce qui génère des redondances et parfois même, des redites avec d’autres série de l’auteur.

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Lecture COVID: Sanctuaire Genesis

La BD!

badge numeriqueSanctuaire Genesis est une mini-série dont les deux tomes sont parus en 2015 aux éditions des Humanoïdes Associés. Philippe Thirault et Christophe Bec au scénario, Stefano Raffaele au dessin.

 

Les origines du Mal

Quelques années après avoir conclu en tant que dessinateur son angoissante trilogie sous-marine Sanctuaire, Christophe Bec reprend le flambeau de cet univers crée avec le concours de Xavier Dorison, cette fois en tant que scénariste, afin d’en livrer un préquel, grâce aux dessins de Stefano Raffaele.

Alors que la série principale contait les mésaventures d’un équipage de sous-marin aux prises avec une entité malveillante prisonnière de l’éponyme sanctuaire, cette série nous amène un peu plus avant, à l’aube de la Second Guerre Mondiale, pour raconter la lutte de pouvoirs qui s’est opérée entre les différents belligérants qui souhaitaient exploiter le pouvoir de l’entité à leurs propres fins, ignorant que c’est une force impossible à maîtriser.

Attraper le Diable est une chose, le retenir en est une autre.

Ainsi, l’on va en savoir davantage sur les événements qui ont conduit au désastre de l‘USS Nebraska dans la série originale. Delorme, un archéologue de renom, se voit déjà récolter les lauriers de la découverte d’une immense cité Ougharit, une civilisation ancienne, dont on n’explique pas le soudain déclin. Il traîne derrière lui Marlène, sa réticente épouse, qui aimerait être autre chose qu’un bagage qu’on amène avec soi pour le déposer simplement à chaque étape de son voyage.

Petit problème, les nazis sont sur le coup eux aussi, et vont prendre le couple en otage afin que l’archéologue leur montre la voie du Sanctuaire et de ce qu’il renferme en son sein. Sous la menace constante, le couple va de disloquer, amenant l’épouse déçue dans les bras d’Otto, l’archéologue au service des allemands.

Sanctuaire Genesis s’amuse à nous rejouer la carte des films d’aventure sur une trame assez classique. En effet, la fiction regorge de monstres et d’entités malveillantes, emprisonnés grâce au sacrifice d’un peuple ancien ou une faction occulte dont les derniers descendants gardent encore craintivement le secret (je pense à La Momie, Indiana Jones, Le Prince des Ténèbres…), et réveillés par l’inadvertance ou la cupidité des hommes.

On l’aura compris, Sanctuaire Genesis ne comprend pas d’élément réellement surprenant, ni une recette particulière, cependant, on se laisse prendre par le coté soap apporté par le triangle amoureux Delorme/Marlène/Otto. En revanche, on aurait apprécié en apprendre davantage sur les origines ou le background de Moth, le fameux antagoniste maléfique, qui reste finalement en arrière plan, muet la plupart du temps, ne se distinguant que par l’influence morbide dont on le devine instigateur. Il est possible, sur ce point, que les scénaristes n’aient pas souhaité faire doublon avec le reboot de la série, sorti entre temps, et intitulé Sanctuaire Redux, qui offrait déjà quelques flashbacks très instructifs.

Graphiquement, Stefano Raffaele, que l’on retrouvera de nouveau en tandem avec Christophe Bec sur la série Olympus Mons, faisait déjà ici un très bon travail sur les ambiances et les décors.

Sanctuaire Genesis demeure une agréable lecture, même si elle ne comporte pas d’élément surprise qui changerait le paradigme de la série principale.

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Lecture COVID: Sanctuaire

La BD!

badge numeriqueSanctuaire est une série en trois tomes, écrite par Xavier Dorison et dessinée par Christophe Bec, parue entre 2001 et 2004 aux éditions des Humanoïdes Associés. L’intégrale la plus récente a été éditée en novembre 2018.

Couverture de Sanctuaire -INT- Intégrale

Les Lois de l’enfermement

En ces temps troublés de confinement mortifère où l’extérieur est redevenu un danger et où le prochain une menace, quoi de mieux que de se plonger dans un thriller aquatique claustrophobe, dans lequel les membres d’équipage d’un sous-marin sont piégés dans un lieu maudit au fond des eaux ?

Sanctuaire est une série dont l’impact sur le neuvième paysage artistique est indéniable, et qui a généré rien de moins qu’un reboot en cinq tomes (Sanctuaire Redux) ainsi qu’un prequel (Sanctuaire Genesis). Dans un contexte de guerre (pas si) froide, l’USS Nebraska patrouille au large de la Syrie et intercepte un mystérieux signal de détresse. Ce qu’ils vont trouver dépasse l’entendement: un vieux sous-marin soviétique échoué, aux abords d’une antique cité engloutie par les eaux. C’est en voulant explorer d’un peu trop près ces ruines que l’équipage va découvrir que quelque chose d’ancien et de malveillant y rôde, et que cette entité a jeté son dévolu sur eux…

Angoisse sous-marine

Dès lors, l’ambiance va assez rapidement dégénérer entre les parois du navire submersible. Les esprits vont s’échauffer, les angoisses patiemment refoulées vont resurgir violemment, pour donner place à une folie galopante, et même…à une incompréhensible épidémie à bord. Tandis que dans le sous-marin endommagé, les quelques hommes encore sains d’esprits tentent de trouver une issue favorable à cette débâcle, l’équipe d’expédition fait face de façon beaucoup plus frontale à un mal ancestral, pour qui les ruines servaient de prison, et qui a hâte de goûter à nouveau à la liberté.

Xavier Dorison utilise les trois tomes de Sanctuaire pour créer une ambiance paranoïaque et hallucinée, enchaînant les événements inexpliqués pour mieux plonger ses marins dans un océan de confusion, qui leur était étrangère jusque-là. Alors que ces soldats aguerris et rompus à la navigation sont formés pour faire face à toutes sortes de situations potentiellement létales, le scénariste va prendre un malin plaisir à les projeter face à l’inconnu, l’indicible même, mettant à l’épreuve leurs facultés mentales ainsi que leur instinct de survie.

Comme soulevé précédemment dans la chronique consacrée à Carthago, cette fois scénarisée par Christophe Bec, les dialogues, axés autour de la résolution de problèmes et parcourus par un jargon technique, donnent un aperçu du travail de documentation effectué par l’auteur, ce qui a pour effet de crédibiliser l’ensemble, mais peuvent être de nature à faire décrocher le lecteur non-initié ou pas assez attentif.

Le reste demeure impeccable, la trame générale de la trilogie reposant sur le ressort classique du Mal-scellé-dans-un-endroit-mystérieux et générant une terreur lovecraftienne à chaque recoin de planche. Xavier Dorison distille ce qu’il faut de background pour que le lecteur reste accroché, avide de réponses quant au sort des Le sanctuaire - AU COEUR DES BULLESprotagonistes ou à l’origine de l’être qui hante le Sanctuaire. On peut toutefois déplorer un clap de fin un peu brusque, qui contraste avec le soin apporté au reste de l’œuvre.

La partie graphique assurée par Christophe Bec, montre l’aisance de ce dernier avec le monde sous-marin, que l’auteur a exploré par la suite dans d’autres de ses œuvres (Carthago en tête). En revanche, il est possible de rester un tantinet perplexe face à certains de ses visages, qui, personnellement, m’ont peu fait traverser la fameuse Vallée de l’Étrange sur certaines cases (du coup, je ne suis pas sûr, mais j’ai cru comprendre que le dessinateur s’était inspiré d’acteurs pour certains personnages, les plus reconnaissables étant Bruce Willis ou encore Johnny Depp).

En résumé, Sanctuaire est un classique du genre Fantastique, possédant une intrigue solide et une ambiance angoissante garantie. Vous y repenserez sûrement la prochaine fois que vous visiterez des ruines antiques sous-marines !

Vous retrouverez Sanctuaire avec un article sur Sanctuaire Genesis dès demain!

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L’autoroute sauvage

BD du mercredi
BD de Mathieu Masmondet et Zhang Xiaoyu
Humanos (2019),  intégrale de 176 p.

couv_314577badge numeriqueNouvelle transposition d’un ouvrage de l’auteure SF Julia Verlanger chez les Humanos (après L’ange aux ailes de lumière, chroniqué sur le blog par Dahaka), l’Autoroute sauvage est un projet multimédia puisque écrit par le scénariste chevronné Mathieu Masmondet et en cours de production pour une version cinéma. Excellente nouvelle tant cette histoire faite de paysages naturels et de relations entre personnages peut donner un excellent métrage sans nécessiter un budget faramineux. L’intégrale (lue en numérique, je ne peux donc donner d’informations sur d’éventuels bonus) comprend les trois volumes de l’adaptation dessinée par l’excellent chinois Xiaoyu Zhang (dont on peut trouver des ouvrages chez Mosquito et dont le trait rappel l’un de ses compatriotes Dongzi Liu). Une édition fourreau est parue précédemment. Étrangement l’illustration de couverture, très jolie, tranche pas mal avec le dessin intérieur que reflétait mieux les couvertures originales.

Longtemps après la catastrophe, nous dit l’incipit… Après une attaque sur sa communauté privilégiée de l’ile de Porquerolles, Hélène voit sa sœur enlevée par une horde de sauvage. Lancée sur les routes de France vers Paris où est séquestrée sa frangine, elle affronte la violence sauvage de ce monde dévasté et réalise vite qu’elle doit trouver des alliés pour surmonter l’insurmontable. Lorsqu’elle rencontre le colosse Mo, presque muet, elle voit en lui le protecteur qui pourra l’aider à assouvir sa vengeance. Mais les  kilomètres de l’autoroute sauvage vont aussi les rapprocher…

L'Autoroute sauvage #1 | BoDoï, explorateur de bandes dessinées ...Le premier mérite de l’Autoroute sauvage est de se passer en France… Cette assertion peut paraître chauvine mais dans un monde archi-dominé par la culture anglo-saxonne au point de généraliser des titres d’ouvrages en anglais (stratégie d’exportation?) et où la quasi-totalité des invasions extra-terrestres se déroulent étrangement sur le continent américain, le déplacement d’une histoire type du genre post-apocalyptique en Europe et dans des lieux bien connus sonne presque comme une originalité! Un peu comme pour le très réussi Soleil froid le fait de poser un contexte connu participe au réalisme de cette histoire posée dans un futur mad-maxien où la sauvagerie (et le cannibalisme) ont pris le dessus sur toute idée de civilisation. On ne sait pas grand chose du cataclysme qui a détruit les sociétés mais la vision régulière de la lune détruite laisse imaginer l’ampleur du cataclysme. Autre idée intéressante (que l’on retrouvait également dans Amazing Grace) que de nous placer une génération après la chute, ce qui permet à certains personnages d’expliquer comment était le monde avant en renforçant l’aspect inconcevable de la situation.

L'Autoroute sauvage, T2 : Kilomètre sang - Par Masmondet ...Le scénario de cette série n’a rien d’original et tout l’intérêt repose sur l’interaction entre les personnages. Sur ce plan, aidé par les très jolis dessins de l’illustrateur chinois qui rappelle par moment les dessinateurs Valiant Tomas Giorello ou Trevor Hairsine, le scénariste axe son propos sur le couple formé par Hélène et Mo, sorte de Belle et Bête où tout le long on comprend que l’amour entre les deux est très relatif, l’homme traumatisé par son enfance ayant besoin d’assouvir ses « besoins sexuels » et la jeune femme que l’on comprend avoir été un jouet sexuel a elle besoin de la protection de ce colosse. Avec cet intérêt minime un véritable amour va néanmoins naître. Cela peut paraître naïf mais la dureté du récit, des séquences justifie un recentrement sur des thèmes fondamentaux, mythiques.

L'Autoroute sauvage - BD, avis, informations, images, albums ...L’essentiel des trois albums (à la progression très solide) décrit des séquences d’action lorsque le duo, bientôt rejoint par un troisième larron, se confronte à différents clans « sauvages » mais des éléments nous expliquent néanmoins la constitution de nouvelles communautés… jusqu’au dernier tome où l’arrivée à Paris va permettre de grandes révélations sur le passé. La plupart des récits Post-apo font le choix du minimalisme avec une quasi absence de background (comme Walking Dead). Cela m’a toujours dérangé, persuadé que ce qui fait la force d’un récit c’est son hors champ, son univers, son passé (ce que réussit très bien Runberg sur son récent Dominants). L’autoroute sauvage arrive donc à allier le récit intimiste (les vies dramatiques d’Hélène et Mo), les thèmes primordiaux et un vrai récit SF où l’Apocalypse a une raison expliquée et montrée. Sur un format triptyque cela peut faire un peu court mais on sent la solidité du matériau d’origine et le professionnalisme du scénariste pour proposer une excellente histoire SF à la fois belle, violente, radicale. Si le post-apo fascine, il brille rarement par son originalité. On connaît les constantes, elles sont ici réunies avec un vrai plaisir de lecture.

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Le quatrième pouvoir

La trouvaille+joaquim
BD de Juan Gimenez
Les Humanoïdes associés (1989-2008), 255p., comprend les quatre volumes de la série.

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badge numeriqueTout début avril nous avons appris la triste nouvelle du décès (suite au covid-19) du très grand dessinateur argentin Juan Gimenez, compagnon de route de Jodorowsky en donnant une incroyable impulsion au personnage du Méta-baron créé par le chilien et Moebius dans l’Incal. Formidable designer créant des formes techniques SF incroyables cet artiste a influencé toute une génération de dessinateurs BD et du design et sa disparition est une très grande perte pour le 9° art…

Sa bibliographie n’est finalement pas très fournie et se caractérise principalement par les séries Léo Roa, La saga des Méta-barons, la plus connue de ses collaborations, et ce Quatrième pouvoir, à l’histoire si particulière. Il s’agit d’une de mes premières lectures de BD adulte SF que j’avais découvert fasciné à sa sortie au format one-shot. De ces albums marquants, non tant par son scénario, assez simple, que par ses thématiques, ses visions de grands espaces futuristes et d’engins incroyables, de cette violence organique, radicale… Le Quatrième pouvoir est à ranger avec toute une série d’autres créations directement issues de l’esprit Metal-Hurlant, des visions techno-punk uniques, directement issues des visions intérieures de leurs auteurs, des Bilal, Druillet ou Moebius… Jusqu’alors habitué aux one-shot de ce type, l’expérience de Gimenez sur la Caste des Meta-barons lui a inspiré une suite au Quatrième pouvoir, qui se terminait pourtant sans suite possible…

Le Quatrième Pouvoir (Intégrale) (Nouvelle Édition) - (Juan ...Humains et Krommiums sont en guerre. Ces derniers croient avoir trouvé l’arme ultime en créant un être aux pouvoirs psychiques capables de contrôler la matière et le temps… Exether Mega, pilote de chasse, se retrouve ainsi prise en chasse car elle est le spécimen que les scientifiques doivent associer à d’autres femmes kidnappées pour réaliser leur arme…

Les trois albums qui suivirent la ressortie en 2004 du premier tome (soit quinze ans plus tard!) sont lisibles comme des one-shot et leur rattachement est, il faut l’avouer un peu acrobatique. Si Meurtres sur Antiplona (tome 2) se présente comme une rocambolesque (et  maladroite – même s’il a clairement inspiré visuellement la série Orbital!) fuite entre mafieux, police et héros reprenant les thématiques de Léo Roa et l’environnement hyper-urbain, la véritable suite du premier tome commence avec Enfer vert (tome 3).

Bien plus posé, construit, l’album prends le temps de nous expliquer les événements Planche originale n°9 accompagnée de sa première étape - L'Ile D-7 ...originaux de la série et de proposer une conséquence crédible. En posant un thème de survie dans une jungle hostile ce troisième tome nous fait retrouver ce qui plaît chez Gimenez: les designs géniaux des scaphandres et vaisseaux (l’auteur a commencé comme dessinateur industriel), de l’action militaire gore à souhait et des créatures extrêmement imaginatives et particulièrement agressives! Conscient des limites de l’histoire originelle, l’auteur construit sérieusement son univers avec ce conflit entre Fédération et Krommiums autour duquel gravite une galaxie de mercenaires, éleveurs de bêtes sauvages exotiques et autres entités supranaturelles… On ne sait si Gimenez se plaît le plus dans le noir spatial, les immenses volumes des vaisseaux aux architectures parfaites ou dans le huis-clos urbain ou de la jungle d’Enfer vert tant chacun de ces univers fourmille de détails et de bonnes idées. On pourra lui reprocher justement ce trop plein qui caractérise son œuvre, mais il faut admettre la générosité créative de l’argentin.

Sur le quatrième tome une démonstration d’armement en théâtre d’opération tourne mal du fait de corruptions et plans machiavéliques d’industriels pourris. L’héroïne, dans sa fuite perpétuelle, se retrouve réfugiée sur l’Ile, une tour de défense monumentale pilotée par une intelligence artificielle et une armée de droïds. Revenant sur le lieu où tout a commencé, elle devra user de ses pouvoirs pour sauver ses nouveaux compagnons…

Le quatrième pouvoir - Enfer vert Tome 03 - Le quatrieme pouvoir ...Personnellement j’adore l’univers thématique de Gimenez où la technologie ne semble pas avoir de limites, où les corporations ont depuis longtemps dominé les Etats corrompus et où beaucoup de choses se règle à coup d’armements dantesques. L’argentin est clairement un représentant du sous-genre de la SF militaire et excelle dans ces affrontements spatiaux ou terrestres, chaque engin doté d’un design fou qui nous donne envie de découvrir sa notice technique! Les quatre tomes sont très inégaux et hormis pour les fana vous pouvez vous contenter des tomes un et trois qui peuvent être pris comme un diptyque. Le second volume est très décalé du reste et franchement bancal scénaristiquement. Le concept de la série (l’héroïne aux pouvoirs incommensurables) est trop faible pour assurer une cohérence d’ensemble et les liens très artificiels. Dommage de voir le talent relativement gâché et la confirmation que même les plus grands dessinateurs ne s’improvisent pas scénaristes comme ça…

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L’ange aux ailes de lumière, l’intégrale

BD du mercredi

Série en deux tomes, écrite par Harry Bozino et dessinée par Carlos Magno, adaptée de l’œuvre de Julia Verlanger. Premier tome de 46 planches paru le 28/08/019, second tome de 48 planches paru le 25/03/2020 aux éditions des Humanoïdes Associés.

bsic journalismMerci aux Humanos pour leur confiance.

 

Vers l’infini…et l’au-delà

badge numeriqueDans un lointain futur, l’Humanité a accompli un exode vers les étoiles, s’établissant sur de nouvelles planètes après avoir débarqué d’immenses arches stellaires. Cependant, cette conquête ne s’est pas faite sans heurts, et de nombreuses arches furent perdues dans le cosmos.

La Confrérie des Étoiles, conglomérat des nouvelles sociétés humaines, s’est donné pour but de fédérer à nouveau cette diaspora intergalactique, après avoir acquis la vitesse supra-luminique lui permettant de rejoindre les coins les plus distants du cosmos.

Cependant, certains pionniers, une fois débarqués sur leur nouvelle terre promise, ont du faire avec les moyens du bord, consentir parfois à des sacrifices, si bien qu’au fil des générations, les colons n’ont pu fonder que des sociétés régressives et oublié leurs origines terrestres.

Jatred , le protagoniste, est issu d’un de ces mondes, où il vivait en esclave. Récupéré par la Confrérie, il s’est non seulement affranchi mais en est devenu un agent, un cadet, de ceux chargés d’établir le contact avec les colonies perdues. Pour sa première mission, il se voit affublé de l’arrogante Valika pour partenaire. La collaboration ne s’annonce pas facile entre le fougueux « rétro » et l’élitiste cadette.

A la recherche des origines

Sitôt arrivés sur leur nouvelle affectation, la planète Vaeroya,, les deux novices vont découvrir un monde en proie aux divisions et aux conditions hostiles d’un monde qui refuse de se laisser apprivoiser. Les colons de Vaeroya, étrangers aux coutumes terriennes, voient d’un mauvais œil l’irruption de la Confrérie des étoiles chez eux, alors même qu’ils luttent depuis aussi loin que remonte leur mémoire collective contre des démons ailés résidant dans l’hémisphère hostile de la planète. Comme toujours en temps de crise, les extrêmes y voient l’opportunité d’asseoir leur influence, ce qui exacerbe les tensions.

Jatred, mu par un idéalisme juvénile, va sauver une habitante promise à l’échafaud, cette dernière ayant commis le crime de fricoter avec un démon, autrement appelé par certains un « ange aux ailes de lumière ». Ce sera le début de péripéties qui amèneront les cadets à la découverte de la genèse des colons.

Jatred, mu par un idéalisme juvénile, va sauver une habitante promise à l’échafaud, cette dernière ayant commis le crime de fricoter avec un démon, autrement appelé par certains un « ange aux ailes de lumière ». Ce sera le début de péripéties qui amèneront les cadets à la découverte de la genèse des colons.

Harry Bozino a ici la lourde tâche d’adapter l’univers des Planètes Orphelines, une saga-fleuve chroniquant par divers prismes le devenir d’une Humanité conquérante des étoiles. Le résultat est très plaisant, aboutissant à une intrigue compacte mais présentant l’avantage de ne pas souffrir de temps mort. Contrairement à ce que laissait présager le premier tome, et conformément aux poncifs de la SF, les personnages ne sont pas mis de côté au profit d’une intrigue plus grande dont ils seraient les simples pourvoyeurs. Au contraire, il y a une dynamique entre eux dont on perçoit la progression. Le format en deux tomes empêche bien sûr de s’appesantir sur leur psychologies, toutefois, la lecture de l’ensemble rend le tout cohérent.

Le dessin de Carlos Magno sied tout à fait au genre SF, car le style réaliste permet de poser des décors et des vaisseaux crédibles. Ses personnages, si on peut reprocher certaines postures figées, sont agréablement représentés et caractérisés. En outre, le dessinateur brésilien semble mieux maîtriser les plans larges et les panoramiques que les plans rapprochés.

Encore une fois, les Humanos ajoutent une œuvre de science-fiction efficace à leur ligne éditoriale, une série courte mêlant aventure, exploration spatiale, intrigue politique et fable sur l’égalité et la solidarité.

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Nicnevin et la reine de sang

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Comic de Helen Mullane, Dom Reardon  et Lee Loughridge
Les humanos (2020), 128 p. format comic, one-shot

bsic journalismMerci aux Humanos pour cette découverte.

nicnevin_50525_zoomedVoyant régulièrement passer des « évènements » de nouveaux comics indé poussés par une communauté de lecteurs de comics toujours enthousiaste je n’avais pas fait attention à l’évènement que constitue le lancement du label H1. Explication: il s’agit ni plus ni moins qu’une nouvelle collection de comics originaux par des auteurs anglo-saxons lancée par les Humanoïdes associés et leur branche américaine. Avec un certain Mark Waid (auteur du culte Kingdom come) en chef éditorial,  l’enjeu est rien de moins que de proposer à une génération d’auteurs traumatisés par le conservatisme moral et capitalistique du Big Two une alternative européenne sans compromission avec les canons des comics, y compris super-héroïques. Je vous renvoie à la revue de la conférence de presse dont le lien est sur le billet de Dahaka  (Omni) en début de semaine. Les ouvrages sont publiés au format chapitré classique aux Humanos USA avant d’être traduits par la même maison en format album.

Lorsque la mère de Nicnevin, ado métisse très attachée à la connexion de son smartphone, annonce qu’ils partent en vacances dans la vieille maison de famille au fin fond de l’Angleterre, elle sait que les jours qui s’annoncent vont être atroces… Collée à sa musique et à ses échanges avec son ami elle est très loin des traditions locales empreintes de mysticisme et de sorcellerie. Lorsque survient un atroce meurtre rituel, ce petit univers s’anime et l’oblige à faire face à son héritage familial…

Pour Résultat de recherche d'images pour "nicnevin and the bloody queen"ma première lecture de la très qualitative collection H1 des Humanos j’ai été assez conquis par une narration très sophistiquée et réussie en alternance entre quotidien immédiat de l’héroïne et visions fantastiques subtilement agencées de manière à ce que l’on ne sache jamais si elles sont issues de l’esprit de Nicnevin ou totalement découplées. L’histoire ne réinvente rien et rappelle par moments le récent et très réussi Black Magick pour l’idée d’une sorcellerie très féminine et familiale. Le thème n’est pas nouveau mais lorsque c’est réussi cela propose une vision spécifique permettant autant de variations que d’héroïnes. Si la Rowan de Rucka et Scott est une inspectrice dans la force de l’âge et très sensible, l’apprenti-sorcière de Mullane est une ado typique très crédible dans sa contestation de l’autorité, son conflit avec sa mère et sa recherche d’un piment à sa vie… qui coïncide souvent avec la recherche romantique de l’amour.

Résultat de recherche d'images pour "nicnevin and the bloody queen"Ce qui permet de rester attaché au personnage de Nicnevin c’est l’alternance de mystérieuses séquences semi-fantastiques où la Nature semble perturbée par les forces souterraines que cherche à convoquer le meurtrier. Dans un style graphique qui me rappelle le dessin anguleux de Phil Hester sur Shipwreck, Nicnevin reste dans une ambiance sombre aux couleurs rappelant le gris du ciel anglais et une nature hivernale vaguement inquiétante. Avec un thème intéressant mais déjà très utilisé par ailleurs et un dessin efficace mais qui ne suffit pas à justifier par lui-même la lecture de l’album, c’est clairement le découpage qui fait ressortir la création d’Helen Mullane de la moyenne des comics de genre. Jouant sur une grande variété de structuration de ses pages, du gauffrier aux cases pleine largeur ou verticales, le dessinateur instille un rythme incertain qui met le lecteur dans la recherche d’indices auxquels se raccrocher en vain. Dans une ambiance lente, où le temps semble arrêté, on saisit des instants peut-être liés, peut-être lointains, qui aident à l’insertion des images d’animaux aux comportements anormaux ou d’une nature que l’on imaginerait volontiers mue par des puissances telluriques.  Comme toujours dans les récits fantastiques c’est l’économie de surnaturel et le maintien d’un mystère narratif qui fait l’ombre dans laquelle le lecteur va se plonger avec envie. Sur ces points Nicnevin est très réussi, respectant parfaitement son canva.

Résultat de recherche d'images pour "nicnevin and the bloody queen"Sur un format one-shot avec une trame classique il est compliqué de proposer quelque chose de très novateur. Ce n’est pas ce que recherchent les auteurs dont la focale porte bien sur cette adolescente au tempérament bien trempé. La couleur de sa peau (elle, sa mère et son frère sont métis) étonne dans une histoire de sorcellerie de l’Angleterre profonde qui nous a plus habitué aux vierges rouquines. Ce petit détail permet de donner une modernité à cette variation dont la principale qualité est la grande précision des textes comme du récit graphique. On peut raconter mille fois la même histoire pour peu que les auteurs aient une sensibilité originale à proposer. C’est le cas ici et cela suffit à nous attirer dans les filets de la reine de sang. Si vous aimez les polars humides et terreux de campagne, si le thème de la féminité naissante au travers du prisme des sorcières vous interpelle, profitez de cette nouvelle réussite du label H1 qui se lit avec grand plaisir.

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