****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Fatale

La trouvaille+joaquim

BD de Doug Headline et Max Cabanes
Dupuis-Air Libre  (2014), 136p., One-shot.
D’après Jean-Patrick Manchette.

Après le polar italien des années de plomb par De Metter, le cauchemar expressionniste de Bonne et la dernière sortie des adaptations de Manchette par Cabanes, je vais vous parler de mon préféré, une trouvaille « Fatale« …

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Elle s’appelle Mélanie Horst, ou Aimée Joubert, ou… Elle est belle et inaccessible, mystérieuse. Lorsqu’elle débarque à Bléville son arrivée ne passe pas inaperçue dans la bourgeoisie locale. Que veut cette femme indépendante qui s’introduit rapidement au sein des notables de Bléville? Les petits secrets inavouables de ce milieu clos et satisfait n’auront bientôt plus de secrets pour elle…

Rarement une BD n’avait décrit aussi précisément un portrait de femme. Tant graphiquement que dans son caractère, la constance impressionne tant qu’on croit voir un film. Si les dessins de Nada (et dans une moindre mesure La princesse de sang) étaient frustrant, jouant le très bon et le très passable, cet album est un régal visuel où le dessinateur alterne les plans, les textures, les lumières, parfois jusqu’à l’expérimental comme cette dernière séquence dans une lumière bleue crue, gonflée. La maîtrise est certaine. Chaque case présentant l’héroïne, quel que soit le plan, est incroyablement vrai, dès cette couverture étonnante, hypnotisante, ce regard qui nous happe… Max Cabanes est très fort pour croquer des visages. On aimerait connaître le modèle de son Aimée…

Tout le long les auteurs nous laissent en suspens, imaginant le but mystérieux de cette femme prête au meurtre dès les toutes premières pages. Finalement assez peu de dialogues dans ce récit d’une femme délicatement manipulatrice, magnifiquement supérieure. Pourtant seul le lecteur semble sous le charme, le microcosme provincial de Bléville semblant trop occupé dans son fonctionnement nombriliste pour se questionner sur les motivations de cette indépendante surgie de nulle part. Alors on pronostique, on spécule. Est-elle une veuve noire visant le mariage de ce notaire veuf? Est-elle une vengeresse ayant des choses à cacher? On ne le saura qu’à la toute fin, le temps d’une Cabanes / Manchette - LM magazinedescription minutieuse de cette bourgeoisie consanguine et corrompue que l’écrivain d’extrême-gauche se plait autant à décortiquer que ses barbouses de la Princesse ou ses anarchistes de Nada.

Le rythme est calme dans Fatale, il coule comme les jours de cette femme n’ayant pas de besoins financiers, vivant à l’hôtel, passant ses journées à s’entretenir, lire le journal et entretenant ses fréquentations mondaines. Mais jamais l’on ne s’ennuie tant le découpage est fluide, soutenu par des descriptions narratives qui nous rapprochent du texte original, comme sur les autres albums.

De loin le plus abouti des trois adaptations de Manchette par Max Cabanes et Doug Headline, cet album est un parfait spécimen de la brillante collection Air Libre, one shot au format idéal où un récit surprenant, intelligent, allie texte littéraire et élégance graphique en donnant envie de découvrir le texte original. Et malgré une chute un poil décevante, on aimerait revoir vite cette Aimée Joubert…

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***·BD

Nada

La BD!

BD de Doug Headline et Max Cabanes
Dupuis-Air Libre  (2018), 88., One-shot.
D’après Jean-Patrick Manchette.

C’est avec grand plaisir que je me suis remis dans les adaptations en BD des ouvrages de Jean-Patrick Manchette par Max Cabanes et le fils de l’écrivain, Doug Headline. J’avais découvert tout ce beau monde via un cadeau, la Princesse de sang (première des trois adaptations sorties) qui m’avait beaucoup plu et intrigué. Comme je le dis régulièrement concernant des adaptations de livres en BD ou sur des documentaires, la présence de bonus faisant le lien avec le matériau d’origine me semble une évidence. C’était le cas sur la Princesse qui jouissait d’une documentation très fournie et agrémentée d’illustrations magnifiques de ce très bon artiste. Sur Fatale comme sur Nada il n’en est rien et l’on nous balance une fin abrupte. Franchement désolant et incompréhensible, d’autant qu’avec l’héritier de l’écrivain dans l’équipe il ne devait pas être très compliqué de trouver des manuscrits, photos et autres explications… Nada est le quatrième roman de Manchette, paru en 1972, soit contemporain des événements racontés, et la seconde adaptation BD (après la Princesse de sang et Fatale donc). Il a été adapté au cinéma par Claude Chabrole en 1974.

couv_344610Au début des années 70 un groupe d’anarchistes au parcours divers et aux convergences politiques variables décide de passer à l’action en enlevant l’ambassadeur des Etats-Unis. Entre professionnalisme terroriste et insouciance violente, ils organisent leur enlèvement avant d’être pris en chasse par le redoutable commissaire Goémond, chien enragé d’un pouvoir politique qui n’entend pas l’extrême-gauche mener à terme son coup d’éclat…

Nada + ex-libris offert de Max Cabanes, Doug Headline, Jean ...Étrange ouvrage que ce Nada dont la très jolie couverture suggère une intrigue autour d’une femme… cette Véronique Cash, superbe femme libre qui participera à l’odyssée sanglante du groupe Nada. Or il n’en est rien puisque ce personnage, très charismatique, n’arrive que tardivement dans l’histoire après une bonne soixantaine de pages de mise en place un peu laborieuse. Le roman n’est pourtant pas très volumineux et si l’on regarde l’album en entier on ressent un manque de concision, sans doute cinquante pages de trop. Si je prends le temps de parler du format c’est parce que les faiblesses de cet album sont pour beaucoup liés à la pagination et l’économie de moyens qu’elle implique. J’y reviens.

L’ouvrage prend le format et le rythme des longues chroniques criminelles des films des années soixante-dix, suivant lentement l’ennui de personnages médiocres, désœuvrés, pour lâcher par moment des orages de violence soudaine et définitive. Cette efficacité est à double tranchant car elle renforce l’action mais rallonge la narration. Celle-ci, adoptée par le duo dès la Princesse de sang, utilise des encarts supposés découpés du texte original, apportant une authenticité en même temps qu’un style de roman policier très à propos. C’est important car l’on profite du style de Manchette  (que l’on soit féru de l’écrivain ou simplement de BD) et que cela compense certaines cases parfois très frustes du fait du style de Max Cabanes.

Cabanes & Headline: Manchette dans le sang | BoDoï, explorateur de ...La première qualité de l’album est sa reconstitution de l’époque, très impressionnante de vérité, faite de mille et un détails insignifiants, qu’ils soient verbaux, référence géographique ou style des personnages (en mode pattes d’eph et coiffures à la con). Je ne suis pas franchement fana de la décennie soixante-dix et je me suis pourtant plongé avec délice dans cette vision d’une époque qui nous apparaît tellement vraie. La portée politique, elle, tarde un peu. On nous présente bien sur par moment quelques altercations idéologico-révolutionnaires de ces bandits anarco-alcooliques avec de vives piques de Manchette sur le n’importe quoi de ces logorrhées des personnages. Mais il faut attendre la dernière séquence pour comprendre le message, l’emballage général du projet. Car l’auteur original tape autant sur ses « héros » que sur les autorités. Si la bande est composée d’un révolutionnaire international romantique, d’un alcolo nihiliste, d’un philosophe fils à papa violent ou d’un vieux-beau de l’ancien temps, le pouvoir alterne entre ce commissaire adepte de la torture et des exécutions sommaires et un cabinet ministériel bien éloigné du respect de Splitter Verlag - Comics und Graphic Novels - Nadala loi… En militant d’extrême-gauche, Manchette dénonce ainsi la version terroriste (active à l’époque) de son courant politique autant qu’une France bourgeoise, vaguement raciste et tout à fait disposée à se laisser trousser par un Etat aux méthodes pas si éloignées du régime de Vichy.

Dès la seconde moitié de l’album le rythme change totalement, s’accélère pour entrer dans une longue odyssée vers une mort qu’on sent assez vite inéluctable sans encore savoir ni qui ni comment. Le réequilibrage avec l’apparition du grand méchant (le commissaire Goémond) se fait sentir en donnant plus de consistance à l’action, plus de simplicité aussi. Il faut dire que le lettrage des bulles n’aide pas, bien élégantes mais assez peu lisibles et que le choix de découpage laisse parfois dubitatif dans les enchaînements. Malgré un retard à l’allumage on se retrouve happé sur le reste de l’album.

Entretien avec Max Cabanes à Quai des Bulles 2018 - Comixtrip -Le dessin de Max Cabane est toujours aussi surprenant, capable de sublimes visions, souvent en portraits, comme de vagues croquis assez laids. Il est difficile de comprendre comment des cases aussi disparates peuvent se juxtaposer dans un même album. La technique de l’auteur est évidente et parfois donc magnifiques. Mais le style ne suffit pas à justifier des rough qui n’apportent rien. J’avais déjà fait le constat sur la Princesse de sang et le confirme sur Fatale. On peut bien entendu accepter des choix graphiques d’un auteur mais lorsqu’il montre ce dont il est capable, lorsqu’on voit la grosse pagination de l’album, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit là d’une gestion du temps qui aboutit à un ouvrage graphiquement à demi fini. Vraiment dommage.

Il ressort de cette lecture une impression mitigée d’un projet pas bien ficelé. Les adaptations ne sont jamais faciles de par le carcan qu’elles imposent. Le dessinateur a fréquemment indiqué le grand plaisir qu’il prenait à travailler sur ces ouvrages de Manchette (un quatrième est en préparation). Pour peu qu’il peaufine un peu plus la totalité des planches sur des formats plus classiques il a le matériau et le talent pour proposer des albums majeurs à l’avenir. Nada n’est pas le meilleur album de la collection. Trop gros, trop lent à démarrer, il garde néanmoins des atouts lorsqu’il se simplifie à l’extrême dès la séquence de la fermette où point l’ombre de Sam Peckinpah ou de Verneuil.

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J’irai cracher sur vos tombes

La BD!
BD de JD Morvan et collectif,
Glénat (2020),  104p. , One-shot, collection Boris Vian.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

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La collection Boris Vian de Glénat prévoit, à l’occasion des cent ans de la naissance de l’artiste la publication de quatre albums « Vernon Sullivan« , tous scénarisés par Jean-David Morvan, déjà directeur de collection sur les Conan et dessinés par une équipe de dessinateurs argentins. Les albums paraîtrons en deux fournées, au printemps et à l’automne. Ils comprennent une introduction de Nicole Bertolt, directrice du patrimoine de Boris Vian et reprennent la même maquette de couverture inspirée clairement des designs du roman noir à l’ancienne. Pas forcément le plus esthétique mais c’est parlant et tout à fait dans l’esprit recherché. Il faut enfin préciser (c’est raconté dans la petite vidéo en pied d’article) que le projet est issu d’une commande de l’éditeur des œuvres de Vian.

Lee Anderson est ce qu’on appelle un étalon. Beau, costaud et empli de désir sexuel, il va vite apparaître comme une icône dans la petite communauté étudiante de Buckton, petite bourgade du sud profond ségrégationniste. Prêt à tout, sans retenue ni pudeur, il va pénétrer la petite comme la haute société sans perdre de vue sa vengeance. Car Lee a du sang noir. Et l’un de ses frères a été lynché…

J'irai cracher sur vos tombesDe Vian je n’ai lu que L’écume des jours et L’arrache cœur. Je ne suis donc pas familier ni de l’auteur ni du polar des années cinquante. C’est sans doute ce qui m’a empêché de tomber pleinement dans cette odyssée sanglante. Car le projet d’adaptation des ouvrages de « Vernon Sullivan » (pseudo utilisé par Vian pour ses romans noirs) est profondément littéraire et s’inscrit nécessairement dans l’histoire culturelle que représente la vie de Vian. Le texte introductif rappelant le contexte de parution de ces ouvrages, de leur radicalité thématique (la violence, le sexe), les problèmes de l’auteur avec la censure, est à ce titre indispensable pour appréhender l’ouvrage. Comme toujours dans les adaptations BD on ne sait si l’intérêt est de permettre à des « non lecteurs » de découvrir des ouvrages majeurs en version graphique ou bien à des amateurs de voir une variation d’ouvrages lus. Car assurément le travail de Jean-David Morvan (présenté sur la page de l’éditeur comme un grand amateur de Vian) est technique, fidèle, respectueux.

A ce titre J’irai cracher sur vos tombes est donc sans doute une grande réussite, en parvenant à retranscrire une atmosphère, l’époque délurée d’une jeunesse qui ne s’interdit rien. Les premières pages montrant les ébats de Lee avec les filles du coin vont droit au but. L’aspect sexuel de l’oeuvre de Boris Vian est connu et le fait que équipe graphique constituée sur ce projet comprenne un certain Ignacio Noé (très doué dessinateur argentin longtemps spécialisé dans les BD porno-humoristiques) atteste de la dimension semi-érotique des albums. Attention, je parle bien d’esthétique générale, le scénario de ce premier volume ne comportant pas plus de scènes de sexe ou de nu qu’une BD franco-belge classique.

Amazon.fr - J'irai cracher sur vos tombes - Morvan, Jean-David ...Le background général m’a cependant paru un peu éthéré. Est-ce du à ce grand blond que l’on a beaucoup de mal à imaginer métisse ou au sujet de la ségrégation que l’on aborde finalement moins que la vie des grands bourgeois du Sud américain? L’ouvrage porte surtout sur le rôle de prédateur, manipulateur sexuel que représente ce Lee auquel aucune donzelle ne résiste. L’essentiel de l’album nous montre les échappées alcoolisées et les orgies d’une jeunesse qui n’a pas d’autres préoccupations. Finalement assez peu de critique de la société, du carcan familial ou du racisme omniprésent.

Graphiquement c’est beau, notamment une colorisation très agréable. Le fait que les planches soient réalisées à plusieurs crée quelques quelques étrangetés de visages pas toujours identiques et un aspect un peu formaté. Le style des auteurs est très classique et cette BD aurait pu être réalisée dans les années soixante. C’est un style voulu pour rechercher une fidélité à une époque historique et artistique précise.

Je ne suis pas très lecteur de ce type d’histoire ni de ce type de graphisme. Je ne me suis pourtant pas ennuyé dans la lecture de ce gros album qui aurait peut-être pu rester sur un format classique de 46 planches pour une plus grande densité. On sent que les auteurs voulaient prendre le temps de s’immerger, de poser une narration lente, littéraire. Les amateurs de polar à l’ancienne, de Vian et des années cinquante seront probablement comblés. Les amateurs de BD pourront découvrir un pan culturel qui leur échappe au travers de cette adaptation efficace.

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L’escadre frêle

BD du mercredi
BD de Eric Henninot
Delcourt (2019), 74p., La Horde du contrevent t2., série en cours

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Pour ce second volume on reprend le même format avec six planches de moins. Comme l’ensemble de l’album, Eric Henninot semble avoir eu conscience de na nécessité d’éclairer un peu sa série et la couverture est bien plus lumineuse, colorée, accrocheuse. La structure de la Horde est toujours présente en début d’ouvrage (les personnages), avec un résumé du tome précédent. A noter que l’intérieur de couverture varie à chaque tome, reprenant une case en format avant découpe (et ici très belle). L’édition grand-format NB est renouvelée comme pour le tome un.

Lorsque le navire amiral fréole plante soudainement ses ancres dans la prairie au milieu de la Horde, son univers est bouleversé: à la solitude succède la fête, le danger du vent fait place à celui des hommes et bientôt se profile sur leur route la Flaque de Lapsane, vaste étendue d’eau qu’aucune Horde n’a jamais traversée…

20191210_221158.jpgLors de ma critique du tome un j’avais conscience de mon manque d’objectivité tant l’ouvrage source m’avait marqué, le seul fait d’adapter avec concentration le livre suffisait à me combler. Au risque de passer sous silence les qualités intrinsèques de cette série qui très discrètement commence à marcher sur les traces de ce qui est pour moi la saga majeure des dix dernières années, le Servitude de Bourgier et David. L’immense sérieux de l’écriture comme du dessin, le temps pris pour peaufiner chaque case, chaque rythme se ressent sur les deux séries qui donnent une profondeur globale que très peu de séries de BD ont. Je l’avais déjà dit, les personnages et leurs dialogues étaient la grande réussite de l’adaptation, même si le lecteur pouvait trouver austère cette succession d’échanges à couteau tiré. Si les bases (du roman…) restent les mêmes ce second opus monte franchement d’un cran en rectifiant cette sobriété, en rajoutant de l’action et une couverture dramatique très touchante en appuyant là où ça fait mal: le pourquoi du Contre, le pourquoi de vies passées à remonter à pied sans autre espoir de vie que de voir le bout du monde…

20191210_221101.jpgLa séquence des fréoles était dans le livre l’une des plus fortes, avec ce vaisseau que l’on imaginait difficilement. Henninot a fait ses choix graphiques que certains n’aimeront pas mais qui s’avèrent totalement cohérents, d’un design redoutabelement élégant (comme en réponse à la rigueur de la roche et des paysages désolés du premier volume) et en introduisant via les fréoles nombre de questions de fonds sur l’univers de la Horde du contrevent, les factions à l’œuvre à Aberlas, les différentes confréries humaines sur ce monde redoutable et un aperçu de ce qui les attend en extrême-amont.  Les pistes sont tissées pour la suite et le background s’étoffe fortement, dès l’introduction qui reprend (comme le premier volume) une séquence de la formation initiale des enfants qui deviendront la trente-quatrième Horde. J’ai trouvé que l’auteur réussissait ici à élargir son lectorat qui peut désormais se passer complètement de la lecture du roman et découvrir cet univers d’une richesse folle et au scénario très accrocheur. On dévore la BD d’une traite malgré les très nombreux textes. On se passionne pour ces personnages dont Henninot sacrifie la plupart en arrière-plan pour se concentrer sur le scribe (personnage central), Oroshi (personnage magnifique!), le redoutable et ombrageux Golgoth et Callirohé qui apportera un doute terrible qui prends aux tripes. Cela faisait longtemps qu’une BD ne m’avais autant accroché émotionnellement. Là encore il y a un 20191210_221027.jpgmatériau, mais l’auteur de l’album a totalement digéré cet écosystème relationnel, cette famille faite de compétences, de nécessités, de violence impitoyable et d’amour profond et réciproque.

Effaçant les quelques difficultés du premier volume (je ne parlerais pas de défaut mais de passage obligé de l’adaptation), L’escadre frêle fait soudainement passer La Horde du contrevent de bonne adaptation à grande série BD! Et c’était loin d’être évident. L’inventivité visuelle, la finesse du trait (et n’oublions pas le remarquable travail sur la couleur de Gaétan Georges tout en douceur!) et surtout la richesse des relations interpersonnelles font de cet album un magnifique moment de lecture qui ne donne qu’une envie, de retourner dans le Fer en rêvant de Norska…

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Dracula

BD du mercredi
BD de George Bess
Glénat (2019), 200 p., One-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour cette découverte.

couv_375261Très monumental album de deux-cent pages illustrées en noir et blanc sur papier glacé, le tout découpé en seize chapitres avec pages de titres illustrées (superbes de finesse!) et quelques illustrations d’ambiance à la fin. C’est ce qu’on appelle un album très généreux où l’auteur semble avoir épuisé jusqu’au dernier centimètre de papier pour y dessiner son univers gothique. Le format est néanmoins assez compact, proche d’un comic… justifiant la sortie d’une édition grand format pour quatorze euros de plus. Ce n’est pas choquant au regard des pratiques des éditeurs mais le format original suffit amplement pour apprécier les superbes planches.

Le roman épistolaire de Bram Stoker sort en 1897 en pleine veine littéraire gothique et va inspirer tout ce qui suit d’inventeurs de l’imaginaire, au travers du cinéma, de la BD et de l’imaginaire collectif. Le réputé film de Francis Coppola va lui aussi poser sa marque comme une tentative d’adaptation très proche du roman visant à s’éloigner de l’iconographie posée par les figures de Bela Lugosi et Christopher Lee. A noter qu’en BD les versions de Pascal Croci et de Mike Mignola (adaptée du film de Coppola) semblent les plus notables.

Résultat de recherche d'images pour "bess dracula"Jonathan Harker est clerc de notaire et envoyé pour un étrange voyage en Transylvanie pour les affaires d’un mystérieux comte reculé dans son château. Sur place il va découvrir que les forces du Mal occupent la bâtisse et que son hôte n’est autre qu’un mort-vivant se repaissant du sang de ses victimes… un vampyre!

Il est peu évident d’entreprends une adaptation « fidèle » d’un tel roman dont on ne sait plus ce que le texte ou les adaptations suivantes ont provoqué comme images dans la tête de George Bess. Le magnifique auteur du Lama Blanc semble tout à la fois inspiré par l’atmosphère gothique victorienne qui se dégage du roman mais aussi beaucoup par les images de Coppola dans plusieurs scènes ou encore par le Nosferatu de Murnau dont il reprend la forme physique dans certaines séquences. Le fait est que le projet a été de produire une somme graphique, à la lisière de l’art-book et de la bande-dessinée où la générosité de l’auteur est stupéfiante. Hormis l’insertion de textures de fond de page d’intérêt très douteux et de qualité graphique assez moyenne qui mettent un bémol, l’ouvrage fera néanmoins date en matière de qualité de dessin où tout fait honneur aux encrages, noirs et formes fantastiques les plus communes au fantastique et les plus fascinantes. Je ne m’explique pas ce souhait de l’auteur (peut-être pour gagner du temps sur les fonds de page?) alors qu’un tel objet aurait amplement toléré des fonds noirs ou blancs en faisant ressortir encore plus les sublimes dessins. Si les éditeurs sortent des TT noir et blanc pourquoi ajouter des textures numériques sur un album conçu en N&B… mystère?Résultat de recherche d'images pour "bess dracula"

L’album a une structure variable selon les chapitres, commençant par d’énormes claques visuelles en doubles-pages où l’envie d’entrer en matière rapidement se ressent avec ce décors de cimetière, d’abbaye en ruine et d’oiseaux sombres pour rapidement basculer dans la section la plus proche de l’adaptation littérale lors du voyage de Jonathan sous Résultat de recherche d'images pour "bess dracula"une forme quasi totalement épistolaire. C’est très agréable, juste, mais les lecteurs familiers avec le livre et le films de Coppola pourront ressentir un manque d’intérêt et se focaliseront sur les dessins. Dès le retour à Londres l’album reprends une forme plus typique de la BD avec beaucoup de dialogues et des interactions de personnages qui permettent à l’album de se démarquer du film. La liberté de l’auteur est totale et fascine par la variété de cadrages, de découpages, de techniques utilisées, tantôt par de simples encrages légers sur fonds blancs, tantôt jouant de pages noires, parfois sortant un pinceau pour des lavis allégeant les ombres… On joue ainsi sur des cases rectilignes, sur des doubles pages mangées par une forme maléfique ou sur des portraits proches d’illustrations de recherche poussés. Tout ceci se mets en place en menant fluidement le lecteur au fil des textes malgré ce maelstrom de dessins.

Clipboard01.jpgCertains auteurs ont du mal à transposer leur liberté créatrice et technique de superbes dessins qui donnent parfois de moyens albums, Georges Bess n’a pas ce problème et semble avoir trouvé (grâce au support de l’adaptation cependant…) l’alchimie entre contraintes d’un album et liberté formelle totale. La qualité globale de l’album sidère avec un nombre de cases de qualité moyenne extrêmement faible au regard de la pagination imposante. De fait il est recommandé de lire l’ouvrage en plusieurs fois tant la taille pourrait faire perdre la concentration. Non que l’intrigue soit complexe (elle consiste en une chasse au vampire sur les deux-tiers de l’album) mais car la richesse visuelle demande de pouvoir passer du temps à contempler chaque page, comme en visite sur une exposition.

Si vous vous souvenez le film de Coppola vous retrouverez des scènes très proches, ce qui n’est guère étonnant car le film était lui-même fidèle au livre. Manquent l’introduction du film sur Vlad Teppes et surtout, le plus marquant, l’aspect romantique Résultat de recherche d'images pour "dracula bess"du comte qu’avait apporté le réalisateur et qui redevient ici une bête sauvage immonde prenant divers aspects, pas très originaux mais en phase totale avec l’esprit du mythe: tantôt vieux dandy dans les Carpates, puis chauve-souris affreuse proches du film ou le nosfératu aux longues incisives quand il ne redevient pas poussière ou cadavre ambulant. Le dessinateur dessine ce qu’il sait si bien faire, des personnages typés, burinés, de belles demoiselles blafardes et sexy en diable dans leur corset, des créatures de la nuit, ourses, loups, rats et bien sur, dans la dernière partie, les vastes étendues sauvages, enneigées et montagneuses des Carpates dans la chasse finale, qui sentent bon le western et permettent de superbes panoramas.

Dracula est un superbe cadeau que Georges Bess fait à ses lecteurs (ou qu’il se fait à lui-même, on ne sait pas vraiment…) et qui montre s’il en était besoin qu’il est un auteur majeur de la BD franco-belge. L’absence de couleur sur ce projet confirme que ses précédents albums dotés d’une colorisation un peu datée mériteraient peut-être des versions noir et blanc pour apprécier à sa juste valeur son travail. Malgré une histoire connue de beaucoup cet album se lit avec facilité et arrive par moments à enthousiasmer dans sa narration, ce qui n’était pas évident dans une adaptation littéraire, épistolaire, très classique et aux liaisons parfois brutales. Grace à cela il devient une excellente BD et la le seul ouvrage graphique qu’il aurait pu être.

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Homicide #1

Le Docu du Week-End

BD Philippe Squarzoni
Delcourt (2016-2019), série en cours, 4 volumes parus sur 5.

bsic journalismAlbum lu en numérique sur Iznéo.

badge numeriquecouv_279633Homicide propose la chronique d’une année de la brigade des homicides de la police municipale de la ville la plus violente des Etats-Unis. Adaptée d’un livre de David Simon qui a donné naissance à la mythique série TV The Wire (Sur Ecoute), la série de Philippe Squarzoni, spécialiste de BD documentaire, se mets à hauteur d’homme en nous livrant le quotidien de ces hommes, loin du show des films et séries policières. Quatre volumes sont parus (sur cinq prévus), chacun couvrant un ou deux mois d’activité de la brigade.

Dans les rues de Baltimore il y a en moyenne un meurtre deux jours sur trois. Pour résoudre ces meurtres la police municipale a deux brigades d’enquêteurs. Ainsi les affaires en cours s’accumulent avant que l’on ait le temps de les résoudre. Entre fonctionnement administratif, réalité des crimes et relations humaines, entrez dans le quotidien de ces policiers qui tâchent de confondre des criminels en se demandant pour qui, pour quoi…

J’avais été impressionné par la qualité documentaire de l’ouvrage Saison Brune que Philippe Squarzoni avait publié il y a quelques années à propos du réchauffement climatique, en adoptant le point du vue du novice. Ici la démarche est autre puisque l’on est sur l’adaptation d’un bouquin source qui n’envisage pas de récit de l’observateur mais agit plutôt comme la caméra d’un Depardon, captant froidement des scènes, des dialogues, des regards. Il y a bien une narration qui nous explique les dessous, des chiffres, mais toujours dans le sens didactique. N’ayant pas vu la série TV je ne savais pas à quoi m’attendre et ai été bluffé par l’intensité du récit, la profondeur des problématiques. Ce sont des tranches de vie qui nous sont ainsi montrées, entre différentes affaires dont on ne sait jamais la conclusion car elles ne se résolvent pas en quelques jours (ce premier tome couvre quelques semaines seulement de l’année 1988, année couverte par David Simon comme journaliste au sein de cette brigade). Mais très vite on nous explique qu’en raison de la profusion de crimes et des moyens limités certaines constantes doivent vite être intégrées par un enquêteur: premièrement que tout le monde ment pour différentes raisons, à différents degrés, ensuite que la plupart du temps les affaires sont réglées sur un coup de chance. La chance de tomber sur l’indice confondant, la chance d’un témoin qui craque, la chance d’un collègue qui fait bien son boulot… Les enquêtes ne tiennent qu’à des détails derrière une pression hiérarchique toute administrative: le maire, l’élu chargé de la sécurité, les différents échelons de la police et cette mise en concurrence des deux brigades.

On passe d’un enquêteur à l’autre, chacun avec un profile et des problématiques différentes. On est loin du manichéisme des films en effet, malgré la moustache et le costume de rigueur. Pas de salauds, pas d’enquêteur pourri, pas de méchant capitaine qui vous empêche de faire votre boulot. Juste des policiers qui s’efforcent de résoudre des meurtres qui n’en sont pas toujours, une réalité de la rue qui fait que 90% des crimes sont liés à des noirs pauvres habitant dans des cités… La réalité des Etats-Unis des années 80.

Visuellement c’est plus poussé que les précédents albums de Squarzoni que j’ai pu lire. On reste dans du dessin très contrasté, très encré, pas très détaillé au niveau des visages mais moins illustratif que Saison Brune. Toujours pas mon truc au niveau graphisme mais le dessin apporte au récit pur et fait le job. Surtout la mise en scène, homicide_2froide, découpée, avec de jolies mises en page par moment, nous donne très envie de continuer notre cheminement avec ces hommes dont on ne fait qu’effleurer la vie, les tourments, l’activité de fonctionnaires de police.

La grosse réputation de cet album et sa série ne sont donc pas du tout usurpés et je reconnais que si je m’attendais à un livre intéressant j’ai terminé l’album totalement accroché, cherchant le second que je n’ai pas encore sous la main et marqué par la force de l’immersion. Sans doute trop court, ce récit aurait mérité d’être rassemblé en un unique volume tant la césure est artificielle et casse la lecture. Totalement addictif, Homicide donne envie de se jeter sur The Wire, de lire l’ouvrage de Simon et tout documentaire vidéo sur la police américaine… Une claque qui aurait pris cinq Calvin avec un dessin plus artistique.

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20.000 lieues sous les mers

BD de Gary Gianni
Mosquito (2018) – Flesk publications (2009), 61 p.

couv_343981L’ouvrage édité par Mosquito reprends l’édition américaine de 2009 en supprimant la préface de Ray Bradburry et en ajoutant une nouvelle  de H.G. Wells illustrée par Gianni. La très belle couverture originale est reprise avec la maquette habituelle de l’éditeur grenoblois.

Je passerais sur l’intrigue que tout le monde connaît pour m’attarder sur le travail d’adaptation de Gianni et la proximité avec le matériau d’origine. Je vous confesse que je n’ai pas poussé le zèle jusqu’à relire l’ouvrage de Jules Verne à l’occasion de cette critique, néanmoins il me semble que l’auteur de l’album a recherché plus une reprise graphique des éditions originales de l’éditeur Hetzel qu’une fidélité totale au roman. A ce titre, le style de Gianni et ses aspirations graphiques correspondent parfaitement aux illustrations des ouvrages originaux et il est assez fascinant d’imaginer que si la BD avait existé à l’époque, nulle doute qu’elle aurait ressemblé à l’adaptation aujourd’hui proposée par Mosquito. Le travail de hachures, les positions héroïques et théâtrales ainsi qu’un design résolument rétro, tout concours à faire de cette BD une adaptation plus qu’une oeuvre originale. Les visions proposées pour l’Atlantide, les forêts sous-marines, l’Antarctique ou  les calamars sont saisissantes et nous replongent dans nos jeunes années.

Résultat de recherche d'images pour "20000 lieues gianni"Gary Gianni était semble-til conscient des lacunes du récit de Verne, terriblement naturaliste et linéaire, au risque de rendre la BD ennuyeuse. L’auteur américain s’est ainsi efforcé de concentrer son ouvrage sur les moments clés et les séquences d’action, plus que sur des personnages plutôt survolés. Il y a ainsi un paradoxe entre une oeuvre passée dans l’imaginaire collectif et dont on attend souvent une nouvelle version redigérée par des auteurs qui y introduiraient leurs propres visions (comme ce projet avorté de film porté par Mathieu Lauffray) et des adaptations fidèles, trop respectueuses, qu’on retrouve le plus souvent. C’est partiellement le cas ici même s’il me semble que certains éléments sont rajoutés, précisée au-delà du texte original. Résultat de recherche d'images pour "20000 leagues gianni"Nos cerveaux ont absorbés tellement d’images de films, d’illustrations, d’adaptations qu’il est difficile aujourd’hui (à moins de faire un comparatif texte en main) de distinguer ce qui vient de Verne et ce qui vient d’autres, jusque dans la personnalité de Némo.

J’ai trouvé cette version résolument agréable à lire et proposant une très bonne synthèse, au point que je la conseillerais volontiers aux CDI afin de pouvoir faire travailler les collégiens dessus. Entendons nous bien, l’intérêt n’est pas que pédagogique, à commencer par le trait classique d’un des meilleurs dessinateurs américains actuels, mais aussi une vraie fluidité de lecture de cette BD d’aventure autour du monde. Cet album respire la passion de Gianni pour cet univers, moins baroque que ce qu’il produit habituellement mais résolument élégant.

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Je, François Villon #3

BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_291294Le triptyque de Luigi Critone sépare la vie de Villon entre ses premiers méfaits d’étudiant (Tome 1), sa vie de bandit (tome 2) et sa repentance (tome 3), de façon remarquablement équilibrée et logique. A la complexité des citations des poèmes en ancien français entre les parties répond une linéarité plaisante et l’élégance du trait.

Ce dernier volume, après les horreurs passées, s’ouvre sur une séquence de théâtre où le public invisible est clairement le lecteur: Villon s’y confronte à ses démons, sa morale, son sur-moi avec qui il disserte de ce qu’il a fait et de ce qu’il doit faire. Cette introspection débouchera très rapidement sur l’emprisonnement et la torture, aussi abominable que les peines qu’il a causées. Là diverge la fiction des écrits de l’auteur où il se lamente longuement sur son sort et les malheurs que la Justice et quelques puissants lui ont infligé. Dans l’album pas de plaintes passée l’introduction: la dureté de la sanction semble lui mettre du plomb dans la cervelle et lui fait atteindre la maturité tant repoussée. La morale ne porte pas sur une sanction méritée, la BD a montré combien il n’y avait pas de morale en cette sombre époque. Simplement elle pose un principe de réalité à un personnage qui a tenté de s’en émanciper toute sa vie durant.

L’épisode nous fait rencontrer Louis XI qui le libère après un long et joli dialogue où les crimes du poètes répondent aux crimes du roi, en écho. Si l’intermède du tome 2 avec l’humaniste Charles d’Orléans était un peu frustrante par sa brièveté  (l’enjeu pour Critone était de montrer une nouvelle fois la trahison de Villon), les échanges prennent ici une grande force sur des considération philosophico-morales.

La constance du personnage construit par l’auteur de BD est vraiment remarquable de cohérence tout au long de cette trilogie. Rarement un personnage de BD aura eu une telle épaisseur et le discours une telle solidité. Le travail tant graphique (superbe) que littéraire mérite toute l’attention des lecteurs et je recommande très chaudement l’achat d’une série que Delcourt a eu la sagesse d’éditer en intégrale.

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Je, François Villon #2

BD du mercredi
BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_225379Le premier tome de cette magnifique série (disponible en intégrale) présentait les premières années de Villon, ses premières trahisons et tentations criminelles. L’on nous dépeignait une époque sombre mais sous le regard de l’insouciance adolescente…

Ce second tome au titre bien trouvé « Bienvenue chez les ignobles » est particulièrement dur et éprouvant à la lecture. Non que les scènes illustrées soient d’une violence crue (on assiste bien à plusieurs scènes de pillages, de massacres et de viols, mais sans insistance). Non, la dureté est psychologique: ce personnage relativement attachant dont nous avons vus les premières années difficiles et, en tant que poète voué à éclairer ses contemporains, entame une descente aux enfers, sans explication, en un chemin vers l’horreur absolu,  annoncé par les conditions de l’entrée dans la confrérie criminelle de la Coquille:

Un vol scandaleux aux yeux de tous, un crime écœurant devant témoins, puis en guise de bienvenue dans la confrérie, nous offrira ce qu’on te demandera.

Je ne déflorerais pas le fameux cadeau mais il est bien entendu qu’il vise à garantir par l’acte le plus ignoble qui soit que ce nouveau membre aura une fidélité absolu à sa confrérie. Recommandé comme poète à la cour d’un seigneur, Villon trahira encore ceux qui lui offrent sa confiance gratuitement et rejoindra une bande de pillards qui mettent le pays à feu en à sang. L’auteur ne nous donne pas d’indications sur le pourquoi de cette autodestruction. Peut-être est-ce les vers du poète qui ponctuent le récit qui nous donnent quelques pistes: un poète doit-il vivre la vie de ses contemporains pour pouvoir la relater fidèlement? Est-ce une purge auto-infligée pour se convaincre de sa liberté absolue?

La structuration de la série en trois albums très différents est remarquable et le dessin lui-même évolue vers plus de séquences contemplatives, notamment avec des séquences muettes sur la fin, faite de paysages en lavis superbes. Les figures de bienveillants aidant Villon sont à l’échelle des trahisons qui viendront. François Villon a une œuvre complexe (en ancien français) connue pour relater à la fois sa vie (l’une des premières autobiographies) et celle des petites gens contrairement aux récits de geste et courtois de l’époque qui se préoccupaient des puissants. C’est sans doute ce qu’a voulu montrer Critone dans cet album: une chronique de la vie des gueux et de son chroniqueur, dans une époque sans morale où la confiance et la vertu sont des anomalies. Ayant grandi dans la violence, le viol et le pouvoir autocratique, en homme de son temps il ne peut s’extraire à sa condition s’il veut rester fidèle, comme poète à ce qu’il relate.

Je François Villon est une BD complexe, très riche et qui donne envie de lire l’ouvrage qui lui a donné naissance. Ma chronique séparée des tomes m’empêche de mettre 5 Calvin, mais au regard des critères on n’en est vraiment pas loin.

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Je, François Villon #1

BD du mercredi
BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_141514Le travail éditorial n’a rien de particulier (on est chez Delcourt). Les albums sont en grand format, très aéré, les couvertures de Luigi Critone sont très belles et homogènes (j’aime bien quand les couvertures d’une séries suivent une ligne). Les chapitres au sein de chaque album reprennent quelques vers des poèmes de Villon.

François Villon naît le jour du bûcher de Jeanne d’Arc, à Paris, d’une pauvre mère qui ne survivra pas longtemps à une Justice expéditive pour les gueux. Pris sous l’aile d’un clerc qui lui procurera formation universitaire et situation, Villon, jeune étudiant rebelle écrira des poèmes relatant sa vie et celle de ses congénères et qui entreront dans la postérité.

Résultat de recherche d'images pour "je françois villon 1 critone"Lorsque Jean Teulé publia son ouvrage sur l’illustre écrivain médiéval puis Critone son adaptation en BD j’ai eu l’œil attiré par ces superbes couvertures et par le fait que j’ai étudié Villon pendant mes études. L’idée d’une illustration de sa vie dissolue en BD m’a tenté et j’ai heureusement trouvé la trilogie en bibliothèque. Et je dois dire que c’est une très belle adaptation que propose un dessinateur que je ne connaissais pas et dont le trait et les couleurs marquent la rétine et donnent envie de voir ce qu’il proposera ensuite. Alternant les dessins classiques mais très fins et lavis, il maîtrise parfaitement différentes techniques et propose de vastes pages très lisibles et belles à regarder. Ses arrière-plans sont soit en peinture directe soit en encrages très détaillés et donnent une vie à ce Paris médiéval que l’on ne se lasse pas de redécouvrir. Malgré un trait plus classique et moins sombre que celui de Ronan Toulhoat, j’ai trouvé pas mal de ressemblance avec la série le Roy des ribauds, dans la peinture de la vie des bas-fonds, la justice expéditive aux mains des puissants et la façon qu’ont les pauvres de jouer du système de classes pour parvenir à leurs fins. C’est une existence dure et violente où la vie n’a que peu de valeur, qui nous est contée.

Résultat de recherche d'images pour "je françois villon 1 critone"Ce premier volume est très enthousiasmant. Pour une adaptation littéraro-historique (pas franchement grand public en général), le travail de Luigi Critone remplit parfaitement la double tâche de proposer un ouvrage accessible, attrayant et beau. Le cadre du Moyen âge et de ses petites gens a déjà maintes fois été adapté. Pour ma part la version de Notre-Dame de Paris de Recht (qui sort en fin d’année un Conan qui s’annonce énorme) et le Roy des Ribauds donc m’ont beaucoup plu. On a ici en plus l’idée (fausse mais tenace) que la vie de Villon est plus historique que des ouvrages de pure fiction. On s’attache très vite à ce pauvre gamin jeté très tôt dans le malheur de la vie médiévale d’où son choix de se vouer corps et âmes à ses passions et de croquer ce que la vie peut lui apporter. Ce tome nous relate donc l’apprentissage, de l’amour, de l’espièglerie, du courage Résultat de recherche d'images pour "je françois villon critone"et enfin cette tentation d’entrer dans une confrérie criminelle dirigée par un personnage que Toulhoat reprendra visiblement dans sa trilogie.

Ce qui ressort (outre les dessins superbes donc) c’est la violence de cette société marquée par une justice qui décide très vite d’une main coupée ou d’un ensevelissement vif! Cette chronique de la vie d’en bas m’a fait penser par une certaine compassion dénonciatrice au Manga Innocent de Shin’ichi Sakamoto, qui dépeint crûment ces tortures et exécutions baroques et atroces que l’on a du mal à imaginer comme habituelles. Un très bel ouvrage qui nous fait voyager dans le temps et donne envie d’en savoir plus sur l’un des auteurs majeurs de la littérature française.

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