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Claude Gueux

La BD!
BD de Séverine Lambour et Benoit Springer
Grand Angle (2021), 70 p, one-shot.

Claude Gueux est un court roman d’une centaine de pages de Victor Hugo, paru en 1834, deux ans avant le plaidoyer abolitionniste Dernier jour d’un condamné. A la lecture d’un fait-divers, le futur auteur des Misérables voit l’illustration de ce que la misère sociale et la violence de l’Etat créent une criminalité non voulue, à l’inverse d’une vision bourgeoise clamant l’immoralité congénitale des classes laborieuses. Pamphlet réaliste et moral, Hugo y traite des conditions carcérales via un colosse sage et bon qui préfigure le futur Jean Valjean.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Benoit Springer et Severine Lambour travaillent ensemble depuis quelques temps. Le premier avait démarré sa carrière tambour battant sur la trilogie Terre d’ombre, en même temps qu’un certain Mathieu Lauffray avec lequel il partage un style fort, à la fois sauvage et précis. A l’inverse de l’auteur de Long John Silver, Springer a beaucoup évolué graphiquement ces dernières années, me laissant sur le carreau dans la trilogie vampirique Volunteer (sortie en même temps que les Rapaces de Marini) dont j’avais adoré les premiers volumes avant de décrocher sur une conclusion où le trait partait à l’épure, au brouillon, rompant totalement l’harmonie graphique. Par cette petite introduction je voulais montrer l’exigence (et les hésitations) artistique d’un auteur qui semble avoir fui les sirènes du grand public pour des créations plus intimistes à la fois thématiquement et dans une recherche graphique pas toujours facile à suivre.

Les Sentiers de l'Imaginaire:::Pourtant Benoit Springer a un sacré talent! Ce projet émotionnellement très puissant (on n’adapte pas Victor Hugo à la légère!) frise l’épure. Doté de très peu de textes, l’album porte essentiellement sur un découpage lent, répétitif mais extrêmement parlant, jouant sur les regards et les champs-contre-champs pour faire ressentir l’incompréhension d’un homme bon, calme, bon camarade qui assume sa faute (le vol de pains et de bois pour son fils et sa femme) en purgeant une peine qu’il ne conteste pas. Le cadrage suit Gueux à chaque instant et les planches ne visent pas le misérabilisme. Très fort pour croquer des visages réalistes, Springer apporte une matière à ses dessins par des estompes charbonnées. A la fois précis dans les décors et dans des gueules incroyablement expressives, il donne forme à la simplification documentaire que vise le texte original, comme un BRUT en format BD.

Le propos de l’album n’est pas tant les conditions de détention (comme le violent Vagabond des étoiles, adapté de Jack London, un frère de plume de Hugo) mais plutôt l’absurdité et la toute puissance d’un directeur qui brime parce qu’il le veut. Nous n’aurons pas de scènes violentes classiques des récits de prison. Les prisonniers ne semblent pas maltraités… seulement Claude Gueux est un colosse à qui la maigre ration ne suffit pas. Il se lie alors d’amitié avec un autre prisonnier, son « ami » qui lui cède la moitié de sa ration. Lorsque le directeur décide de les séparer Gueux conteste à la fois sa maigre pitance et le fait de le brimer gratuitement. On ne dit ni ne montre rien des faveurs sexuelles probable entre les deux « amis » car c’est une fable que cet album, montrant des être simples face à l’absurdité sociétale. Les auteurs veulent rester centrés sur le propos en évacuant tout pathos. Les plus grands textes humanistes se concentrent sur la raison pure: qu’est-ce qui justifie qu’un homme de loi, un homme au pouvoir, refuse le seul plaisir d’un autre résumé à des relations humaines? Aucune sanction n’est présentée, Gueux est un prisonnier modèle qui présente poliment des demandes vitales: a manger dignement et un contact humain. Il va jusqu’à dénouer une révolte par sa seule aura. Mais cela ne suffit pas. Victor Hugo a toujours dénoncé le pouvoir qui par son seul fait permettait des injustices, sans autre justification que le bon vouloir. C’est ainsi bien les réminiscences de l’absolutisme contre le droit qui est pointé symboliquement.

L’album n’aborde pas la dernière partie du roman qui a trait à la peine de mort elle-même. Il s’achève à la vue de l’échafaud en posant la question de l’intérêt rationnel pour une société de décapiter d’honnêtes gens que la seule injustice de l’Etat pousse au crime. Et de rappeler que seule l’éducation, en formant la morale, en formant au métier, permettra de réduire une violence issue directement de l’inégalité et de l’injustice. De la première à la derrière planche les auteurs parviennent à donner corps à un propos profond, essentiel, et central dans l’œuvre de Victor Hugo. Du fait de son origine et de son thème on aurait souhaité une prolongement par un cahier documentaire qui aurait permis à l’ouvrage de hisser encore plus son sujet. Dommage, mais l’album en lui-même est une sacrée réussite alliant la forme au fonds.

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Gun Crazy #2 – Elric #4

La BD!

Aujourd’hui deux sorties récentes de chez Glénat, deux séries qui se clôturent, rapidement pour la première, après neuf ans pour la seconde! Et comme vous le savez elles ne sont pas si nombreuses les séries qui parviennent à maintenir une cohérence et une qualité de bout en bout. C’est le cas pour Gun Crazy et Elric. Allez on part entre Vegas et Melniboné pour deux virée saglantes…

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

  • Gun crazy #2 (Steve D-jef – Glénat) – 2021, 117p., diptyque achevé.

couv_422214Le premier volume sonnait comme une superbe déclaration d’amour aux VHS pirates des années 80. Si Ramirez est la version Tony Scott luxueuse du concept, Gun Crazy est plus proche de l’univers défoncé de Michael Sanlaville et son Lastman. Maintenant que tous nos protagonistes sont à Vegas, il n’y a plus qu’à… Et en bon scénario tarantinesque ça ne se passe pas totalement comme prévu avec d’improbables incidents qui perturbent les plans biens huilés de ces anti-héros, à commencer par ce chien (le chien indiens-phobe de Chuck Norris pour rappel) redoutable et imprévisible. Jef se fait toujours autant plaisir à travailler ses planches par des couleurs baveuses délavées et autres effets eyefish qui laissent intrigués sur les optiques utilisés pour la réalisation du bidule… Après une mise en place si bien construite les personnages secondaires se retrouvent un peu relégués face à l’affrontement attendu entre Superwhite-man et les deux lesbiennes. Dans la continuité du premier tome on a de nouveau droit à un intermède publicitaire toujours aussi délirant et le tout se termine bien entendu dans des morts bien gores. Le cahier des charges était posé et on en a pour son argent pour peu que l’on accroche à ce délire graphique totalement maîtrisé bien qu’esthétiquement douteux. Une fois qu’on sait à quoi s’attendre il n’y a plus qu’à savourer cette série Z avec une bonne bière en regrettant peut-être que le « montage » ait pris le pas sur un scénario qu’on aurait pu attendre plus surprenant. Mais ne boudons pas le plaisir devant un boulot si rondement mené, maintenant qu’il est compliqué de pouvoir lire ce qu’il reste de vos vieilles K7…

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  • Elric #4: la cité qui rêve (Blondel – Cano – Telo/Glénat) – 2021, 55p., premier cycle de 4/4 achevé

Pour l’avis sur les trois premiers tomes c’est ici.

Après les révélations du tome précédent sur le passé des Melnibonéens, Elric, plus décidé que jamais à détruire la civilisation qui l’a faite empereur et à émanciper sa belle de l’idéologie du chaos monte une expédition pour aller aux sources de son peuple, là où tout commence, là où Arioch corrompit les hommes… Le premier cycle qui se termine ici a mis huit ans à se réaliser, faisant rouler les dessinateurs de Recht à Telo, en solo sur cet opus, tout en parvenant à maintenir une relative homogénéité graphique sur les quatre volumes. Car comme tout gros projet tenu par un maître d’œuvre (je pense aux 5 terres) le travail de storyboard et de préparation graphique crée un liant important. J’avais un peu décroché sur les deux précédents tomes et je dois dire que j’ai apprécié le retour à Melniboné dont la démesure est un élément indéniable dans l’intérêt de cette adaptation par rapport à la ribambelle de BD de fantasy. La relation entre Elric, son épée et le dieu Arioch est particulièrement retorse et pathétique (littéralement) et crée un vrai intérêt bien que l’on reste toujours un peu sceptique devant cet empereur déchu d’un peuple ultra-violent devenu presque pacifique dans son adversité envers les dieux. En seulement cinquante pages l’histoire avance vite dans une construction dotée d’un prologue enchevêtré très originalement mis en scène par Blondel et Cano, où les morts seront bien sur nombreux, avant d’aborder une énième confrontation (sanglante) entre le dieu et l’albinos. Le thème du temps est abordé ici (sujet toujours passionnant) avant une attaque de l’île aux dragons un peu rapide bien que graphiquement flamboyante… Bref, on pourra principalement reprocher à cet album de ne faire que la taille d’un album normal au vu de la quantité de lieux et d’actions à entreprendre. On imagine qu’une pagination doublée aurait encore prolongé la production qui reste d’une très grande tenue en parvenant à vulgariser une œuvre classique dotée de sa personnalité propre.

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Littérature·Rétro

Le journal d’Anne Frank

BD d’Ari Folman et David Polonsky
Calmann-Levy (2017), 162p., one-shot.

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Le Journal d’Anne Frank est un monument auquel il est difficile de toucher de par son lien avec la Shoah et l’exceptionnelle émotion que sa lecture procure. Publié par le père d’Anne, rescapé de la Guerre, en 1947 aux Pays-Bas, il est adapté dans les années cinquante au théâtre et au cinéma, avant de voir d’autres adaptations pour les cinquante ans de la mort d’Anne. Les années deux-mille dix voient un renouveau des adaptations à l’approche de l’entrée dans le Domaine-Public du texte. Un conflit juridique commence avec le Fonds Anne Frank, chargé par le père de gérer l’héritage du texte. C’est cette fondation qui commande au réalisateur israélien Ari Folman une adaptation du texte en BD.

Le journal d'Anne Frank - roman graphique de Anne Frank, Ari Folman, David  Polonsky - BDfugue.comPour qui comme moi a lu le livre à l’âge recommandé (à tort), vers douze ans, on ne peut qu’être sidéré par la modernité, la maturité et la qualité d’écriture de la jeune fille qui a treize ans lorsqu’elle se retrouve enfermée, deux années durant, dans une maison cachée en compagnie de ses parents, sa grande sœur, et de deux autres familles. Comme il l’explique dans la passionnante post-face, Folman et son dessinateur commencent l’album de façon très graphique pour progressivement laisser plus de place au texte original sur la fin, à mesure que les réflexions intimes d’Anne deviennent trop complexes à mettre en image. Si l’adaptation proprement dite occupe donc une grosse moitié de ce gros volume, les moments les plus impressionnants, là où on réalise la force du propos, c’est quand on se retrouve ainsi plongé dans ce journal intime d’une fille qui ne semble pas voir la mort arriver mais souffre seulement de ne pouvoir vivre pleinement son adolescence et ses amours naissantes.

D’abord illustratif des derniers jours de liberté de ces gens, l’album nous montre la vie des années quarante aux Pays-Bas, plein de l’humour que dégage Anne en permanence, un sarcasme envers ces adultes si puérils dans leurs exigences matérielles. Probablement enfant précoce, Anne Sandra Marrs+John Chalmers on Twitter: "The annex also really comes  visually alive, more so for us than in the original diary. After reading  the original we went to see the house toanalyse avec une acuité et un détachement fous ses relations avec sa mère, vue très durement, aves sa sœur, la perfection incarnée et avec son père auquel elle voue une admiration excluant tout autre. L’absence de progressivité narrative aurait pu rendre la lecture compliquée. Il n’en est rien grâce à ces planches très libres qui montrent des saynètes de la vie tragique des Frank sans chercher à ajouter de la matière exogène au texte. En cela la fidélité avec le matériau est remarquable et le projet totalement abouti en permettant une facilité d’immersion (par le graphisme) sur un texte dont l’aspect historique voir scolaire pourrait rebuter. Au contraire cette adaptation est pleine de vie, d’une joyeuseté qui semble n’avoir jamais quitté Anne tout au long de sa captivité.

L’immense qualité de cet ouvrage est de donner envie de se replonger dans le texte intégral après avoir été sidéré par la maturité de réflexions (sur elle come sur ses contemporains ) d’une jeune fille qui explose de vie à chaque page. Ce qui rend son destin d’autant plus tragique et émotionnellement profondément touchant.

A partir de 12 ans.

 

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La délicatesse

BD de Cyril Bonin
Futuropolis (2021), 92p., one-shot.
Adapté du roman de David Foenkinos.

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Nathalie est un ange. Alors que tout lui réussit, un drame la plonge dans une fuite en avant professionnelle où la vie et les relations humaines semblent lui être désormais interdites. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Markus, petit employé de son entreprise chez qui rien ne l’attire. Mais la vie réserve des surprises…

Très peu attiré par ce genre de littératures pas plus que ce genre de BD, je suis tombé sur La Délicatesse par hasard, intrigué par l’adaptation d’un best-seller de l’édition et ces teintes pastelles plutôt agréables. Et je me suis laissé prendre à cette histoire simple comme la vie et racontée principalement en narration. Ne vous arrêtez pas au pitch semblant destiné à une adaptation ciné dans le mode cliché des oppositions. Cyril Bonin ne se laisse pas avoir par la tentation d’appuyer sur l’idée de la Belle et la Bête. Si son héroïne est bien présentée comme un ange, belle, délicate, brillante, elle n’en est pas pour autant suffisante. Markus lui n’est pas si moche, pas si médiocre qu’on aurait pu le craindre. L’auteur préfère mettre en contact deux personnes qui ne semblaient pas faits l’un pour l’autre mais que la vie fait se rencontrer. Comme le mari de Nathalie rencontré dans la rue. 

La Délicatesse, bd chez Futuropolis de Foenkinos, BoninComme souvent dans ce genre d’histoire c’est par les textes, les dialogues et les récitatifs, que se noue l’étincelle. Un peu comme sur Le tueur, on contemple la vie de Nathalie et les jolies formules qui font prendre de la hauteur. Le dessin n’est pas particulièrement marquant (Bonin vient pourtant des Arts Décoratifs….) mais accompagne le texte avec un sens du cadrage très élégant, en se focalisant essentiellement sur les regards. Et cela fonctionne malgré la simplicité du trait. Car de par l’omniprésence du texte on est pris par une musique permanente qui nous fait glisser sur les cases. A noter que la BD a été réalisée après la sortie du film (que je n’ai pas vu) qui l’a sans doute influencé tant on sent le caractère cinématographique du projet.

La Delicatesse c’est l’histoire de la simplicité, de la spontanéité de ce suédois semblant tombé de la Lune que la perfection de sa belle n’impressionne pas plus que ne le fait son gros directeur dominateur. C’est la convention bousculée déclenchée par une pulsion venue d’on ne sait où. C’est la vie qui prends le dessus sur le deuil et sur la norme et c’est cela qui est très beau dans cet album… délicat.

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*****·Actualité·Cinéma·Comics·East & West·Rétro

Jupiter’s legacy: l’adaptation Netflix

Jupiter's Legacy - Série TV 2021 - AlloCiné

Ça a mis le temps mais on y est: le chef d’oeuvre de Mark Millar et Frank Quitely, le diptyque qui a révolutionné la BD de super-héros est visible depuis aujourd’hui sur Netflix pour une série live. En attendant de voir ce que donne cette première concrétisation du rachat des œuvres de l’écossais (à l’origine de Superman Red Son, Old man logan, Civil War, Kick ass, The magic order ou encore Kingsman…!!!) par la plateforme (Magic Order, Sharkey et Space bandits sont également en travaux) je vous rappelle les billets chroniquant le comic que vous devez impérativement lire si ce n’est déjà fait!

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Hard rescue #1/ Amen #1

La BD!

bsic journalismMerci aux Humanos et à Glénat pour leur confiance.

BD de Harry Bozino et Roberto Melli
Humanoïdes associés (2021), 56., 1 tome sur 2 paru. Adapté du roman d’Antoine Tracqui.

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Les Humanos se sont associés aux éditions Critic pour adapter des romans de SF de l’éditeur littéraire. Après les livres de Julia Verlanger, l’éditeur BD confirme son souhait de s’appuyer sur des créateurs et des matériaux solides plutôt que sur des créations originales. Je ne connais pas le livre Point zero à l’origine de cette BD mais sous la forme d’un blockbuster scientifique musclé aux dessins assez efficaces (et très bien colorisés) on suit une équipe de barbouzes embauchés pour une expédition en Antarctique visant à mettre la main sur une expérience enfouie sous la glace. Les canons sont respectés avec une gallérie de fortes têtes qui se jaugent à coups de clés de bras et de big-boss résolus aux motivations secrètes. La surprise n’est pas vraiment ce pour quoi on vient et comme dans tout gros film d’action hollywoodien on apprécie une réalisation carrée qui alterne fusillades et révélations choc. Graphiquement c’est donc solide avec de jolis encrages et peu de défauts techniques. On tiquera un peu sur les designs des armures SF aux justifications pas évidentes hormis pour faire plaisir aux auteurs et sur un héros un peu passif (passage obligé pour maintenir le suspens). On dira donc que ce premier tome fait le job sans ennui et on attendra la conclusion pour se prononcer sur la qualité intrinsèque d’un scénario pour l’instant pas vraiment révolutionnaire.

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BD de Georges Bess
Glénat-Comix Buro (2021), 62p., 1 tome sur 2 paru. Adapté du roman Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad.

Tout amateur de BD sait que Georges Bess, compagnon de route de Jodorowsky et amoureux de la culture indienne est un auteur important. Capable de tout dessiner, héritier de la génération Métal Hurlant, il nous avait offert un petit chef d’œuvre graphique et narratif avec son adaptation du Darcula de Bram Stoker. Aussi c’est très alléché que me survient ce diptyque adaptant le célébrissime et multi-adapté Heart of Darkness, roman de la toute fin du XIX° siècle qui a donné les mythiques Apocalypse Now et Aguire la colère de Dieu au cinéma. Qu’allait nous apporter cette variation SF? Tout d’abord Bess est déjà venu à la SF avec le délirant et très réussi Anibal Cinq aussi il n’est pas un débutant dans le genre. Pourtant, hormis quelques beaux design de vaisseaux ou de bâtiments, il se contente tout au long de ce long périple de très grossiers fusils et tronches de barbouzes, caricaturant la violence des mercenaires mais bien peu subtile dans ce qui n’est pas tout à fait une farce…

Ce voyage qui propose de suivre un jeune indien à la tête d’une troupe de l’Inquisition appuyée par des mercenaires issus des pires geôles de la galaxie regroupe les visions les plus éculées du fanatisme religieux, de la sf décadente et de la violence militaire. Très surprenant de la part d’un auteur aussi chevronné qui est tout à fait capable de créer ses propres scénarii malgré l’ombre du maître chilien sur sa carrière, cet album ne brille ni par un dessin un peu rapide (malgré des couleurs et un trait reconnaissable et toujours aussi agréable), ni par une intrigue franchement longuette et totalement linéaire faisant le choix étrange d’un flash-forward en introduction qui ne semble justifié par rien de ce que nous allons découvrir. Les dialogues voulus comme caricaturaux sont très lourdement appuyés et on a compris après une page la folie des soldats comme des religieux, qui nous font sourire quelques pages de plus avant de nous lasser franchement. Guère de surprises dans l’histoire lourdement soulignée et qui ne fait pas vraiment appel à l’intelligence des lecteurs… Laissons le bénéfice du doute à un second tome conclusif qui arrive pour cet été et qui, espérons-le redressera la barre mais pour ce volume introductif, l’auteur passe complètement à côté et finit presque par nous ennuyer sans les belles visions SF qui auraient pu faire patienter. A moins que vous ne soyez des fana de Bess il vaut sans doute mieux passer votre chemin…

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Tarzan #1

La BD!
BD de Christophe Bec et Stevan Subic
Soleil (2021), 80p., série prévue en 2 tomes.

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour leur confiance.

La très belle couverture, très classique dans le genre, est d’Eric Bourgier. L’album adapte le premier des 26 romans Tarzan de Edgard Rice Burroughs. Un second one-shot adaptera deux autres romans. Les Sculpteurs de bulles sortiront un Tirage de tête NB à priori en 2022.

3173_couvAdopté bébé par une tribu de singes inconnue des hommes, Johnny Greystoke est élevé dans une Jungle où la vie sauvage l’endurcit dans la violence des affrontements sanglants contre les autres grands prédateurs et les tribus de cannibales. Adulte, devenu le seigneur des singes, il rencontre des explorateurs britanniques et une femme, Jane Porter, dont il tombe amoureux…

TARZAN t.1 (Christophe Bec / Stevan Subic) - Soleil - SanctuaryAlors que tout le monde attend avec impatience la version Conan du duo Bec/Subic, cette adaptation littéraire des deux mêmes auteurs est plutôt une bonne surprise! Si vous lisez régulièrement ce blog vous savez combien je suis réservé sur la propension de Christophe Bec à diluer les intrigues de ses séries à succès autant que j’apprécie son exigence et la qualité de son écriture. Il n’est donc pas surprenant que l’adaptation basée sur un matériau contraint, à l’intrigue simple, sur un format court (un gros one-shot de quatre-vingt pages), lui permette d’exprimer la sècheresse de cette histoire dont la sauvagerie colle parfaitement avec le style primal du serbe Stevan Subic (à l’œuvre sur la saga steampunk de Fred Duval, M.O.R.I.A.R.T.Y).

Les auteurs prennent leur temps, sur une construction progressive remarquablement maîtrisée. Alors que l’album s’ouvre directement sur l’enlèvement de l’enfant, les vingt premières pages sont muettes et nous narrent la croissance sauvage de cet enfant soumis quotidiennement à la violence de la nature, que ce soit les affrontements entre singes, contre les félins ou les soubresauts volcaniques de la région. Le reste se limite à une narration dès lors que l’homme-singe découvre le campement de ses parents et les livres qui lui feront toucher la civilisation. Il est ainsi louable d’avoir publié le double album en simultané, une parution en deux tomes aurait été un peu étrange avec cette quasi absence de textes. La seconde moitié, à l’arrivée de Jane et de l’expédition, est plus classique, avec une fuite des hommes blancs dans la jungle et l’irruption de Tarzan pour les sauver. Etrangement le côté désuet du mythe passe fort bien du fait de cette introduction rageuse qui justifie le caractère assez monolithique du colosse. On acceptera la relative tenue du bonhomme en société, lui dont la vie violente aurait probablement provoqué nombre de traumatismes affectifs hors de ce récit d’aventure…

Je le disais, le graphisme de Stevan Subic est brut, claque sèchement avec un encrage épais et massif qui suggère les décors et les formes. Le dynamisme de ses personnages, toujours en mouvement, permet de voir prendre vie cet univers un peu comme dans un folioscope. Le visage de Tarzan, toujours en clair-obscur, n’est qu’une excroissance de son corps musculeux, ses deux billes noires enfoncées dans le trou de leurs orbites nous rappelant sa nature presque animale. La transposition des schémas classiques du récit d’aventure des années 1920 avec ses noirs anthropophages (ici dessinés plus comme des monstres que comme des humains, sans doute pour atténuer l’aspect raciste du récit) colore cette histoire en nous laissant imaginer de futures cités oubliées que les auteurs raconteront probablement dans la suite des aventures de Greystoke. Il est toujours compliqué d’éditer des albums en noir et blanc. Du fait d’une véritable exigence des lecteurs ou d’une vue de l’esprit des éditeurs pensant élargir ainsi leur public? Toujours est-il que l’on aurait vraiment aimé une sortie simultanée en deux formats chez Soleil pour profiter des planches brutes du serbe. Non que la couleur soit mauvaise, mais l’effet numérique et les reflets écrasent un dessin créé en contraste qui perd en sauvagerie.

Ce long récit se laisse très bien lire et apprécier dans tout son classicisme, sa radicalité bestiale et ses encrages en atténuant les aspects les plus datés du matériau originel. On se plait à (re)découvrir l’histoire originale qui a depuis tellement été adaptée, en se disant, comme pour Lovecraft et d’autres auteurs de l’époque, que les clichés qui leur sont attachés sont souvent plus issus des réinventions que des sources étonnamment adultes et évocatrices.

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La guerre des mondes #1/3

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Manga de Daisuke Hihara et Hitotsu Yokoshima
Ki-oon (2021-),  200p./volumes, Série en 3 tomes, 1 vol. paru en France.

Ki-oon continue sa politique d’éditions de qualité à la suite de sa collection Lovecraft, avec cette édition reliée (mais sans pelliculage, donc assez fragile). L’édition comporte un sommaire et un joli cahier graphique de cinq pages qui permet de voir les intéressantes pistes visuelles pour les tripodes. L’album est classé Seinen. Je le qualifierais de Seinen pour jeune public (disons entre 9 et 16 ans) selon les habitudes de lecture.

Le siècle vient à peine de commencer lorsqu’une étrange météorite frappe la campagne de la petite ville de Maybury. C’est le commencement d’une guerre de colonisation… ou plutôt d’extermination de l’humanité…

La guerre des mondes fait partie des grands classiques que beaucoup (comme moi) n’ont probablement jamais lu mais que le nombre d’adaptation dans tout type de format rend totalement familier. Si Spielberg avait choisi une modernisation du récit, cette version manga se veut fidèle et rejoint la grande mode des adaptations de classiques de la littérature par les auteurs japonais.

L’histoire suit un photographe témoin de ce Premier contact, cet atterrissage du premier martien qui va très rapidement se transformer en génocide. Croisant comme dans tout bon récit de guerre les évènements généraux et les mésaventures d’un groupe de témoins (la petite histoire et la Grande Histoire), le manga a le mérite d’entrer très vite dans le vif du sujet avec ce qui intéresse bien entendu le lecteur: la trombine des vilains martiens belliqueux et de leurs monumentaux tripodes.

Le récit est techniquement très bien fait avec une introduction apocalyptique avant de revenir aux évènements qui ont généré cette Guerre des mondes. Avec le témoin-photographe, des scientifiques nous expliquent tout de suite les lois physiques qui s’imposent aux envahisseurs (notamment la gravité bien plus importante sur Terre) avant que les inévitables militaires et leur mentalité obtue croient pouvoir mater cette irruption d’outre-espace à coups de canons. Bien entendu la supériorité technologique martienne est incommensurablement supérieure et les évènements s’orientent vite vers la situation d’un enfant écrasant des fourmis…

Graphiquement on est dans du classique semi-réaliste avec décors simplistes aux bâtiments rectilignes mais la lecture reste agréable et fluide, surtout pour le public ciblé. Comme adaptation illustrative, l’ambition de ce manga n’est donc pas de revisiter l’ouvrage de H.G. Wells mais plutôt de proposer une lecture graphique fidèle et ludique à des pré-ado et ado. Sur ce plan c’est plutôt réussi avec malgré tout quelques visions assez dures (des corps démembrés) et une guerre qui s’affiche crument.

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Et ou tuera tous les affreux…

La BD!
BD de JD Morvan et Ignacio Noé,
Glénat (2021),  104p. , One-shot, collection Boris Vian.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Cette adaptation avec toujours Morvan au clavier et cette fois l’argentin Ignacio Noé aux crayons est le dernier des quatre albums prévus pour une sortie rapprochée pour les vingt ans de la mort de Vian. Lire le préambule de mon premier billet sur cette série pour les détails éditoriaux. Du fait du Covid la parution des quatre tomes prévus en 2020 a été décalée.

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Rock est beau comme un dieu. Toutes les femmes veulent son corps. Mais cet esprit décidé s’est promis de ne pas perdre sa virginité avant ses vingt ans. Lorsqu’il est enlevé et forcé à donner sa semence, commence une enquête autour de disparitions, qui les mènera lui et ses amis dans le sillage d’une bien étrange clinique…

Et on tuera tous les affreux - cartonné - Jean-David Morvan, Ignacio Noé, Ignacio  Noé - Achat Livre ou ebook | fnacFort surprenant albums que celui-ci, qui navigue entre enquête de détective, série Z érotique et science-fiction impliquée… Comme je l’avais signalé sur le premier opus il est difficile de savoir dans quelle mesure la matière première contraint le scénariste de cette histoire totalement absurde, rocambolesque et pour finir assez ridicule… On comprend assez rapidement l’aspect parodique de la chose, avec ces très beaux – et très numériques – dessins de Noé (qui a déjà travaillé avec JD Morvan sur les Chroniques de sillage et les trois tomes d’Helldorado). L’argentin a été recrutée pour sa science anatomique et on peut dire que ces Ken et Barbies sont plantureux, beaux, parfaits, comme cette Amérique d’Epinal qui nous est présentée, les personnages arborant soit un sourire « émail-diamant » (pour les gentils) soit des trognes patibulaires et grognant (pour les méchants). Si les écrits de Vian sont souvent marqués par leur aspect érotique, Ignacio Noé est en terrain connu, lui qui excelle dans l’exercice avec sa carrière commencée dans les histoires d’humour très chaudes.

Si les planches sont globalement assez agréables (on passera sur des arrière-plans ébauchés avec des techniques numériques un peu faciles…), l’histoire se perd progressivement du fait d’une pagination obèse pour un tel projet. La première moitié (soit l’équivalent d’un album) se laisse lire avec plaisir pour peu qu’on entre dans la parodie appuyée. Mais une fois l’enquête en mode club des cinq aboutie, on se perd dans des longueurs qui insistent sur des traits des personnages déjà bien compris, des invraisemblances assez dommageables à la linéarité de l’intrigue et des successions de planches de nu et de sexe qui deviennent franchement lassantes avec des personnages exclusivement nus sur plus de trente pages. J’avais trouvé cela lourdingue sur le Conan de Gess, il en est de même ici. On pourra arguer le plaisir des yeux et que dans le deux cas on a affaire à des adaptations d’écrits pas très subtiles. Il reste qu’en tant qu’album de BD une pagination classique aurait permis de condenser ces scories (tiens, comme sur le premier!).Docteur Boris et Mister Sulli…Vian : la java des bombes graphiques –  Branchés Culture

La parodie est un art compliqué. Sur le récent Valhalla hotel ou sur Lastman ça passe assez bien. Ici on finit par douter du second degré. J’aime pourtant les histoires de savants fous et de SF déglinguée, pour peu quelles soient vues comme des loisirs à la lecture facile. Et on tuera tous les affreux adopte une structure trop longue et compliquée (avec ses césures en mode feuilleton) pour nous maintenir à flot. Dommage car en plus condensé l’ouvrage aurait beaucoup gagné.

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La Geste des princes-démons#1: le prince des étoiles

La BD!
BD de JD. Morvan, Paolo Traisic et Fabio Marinacci (coul).
Glénat (2020), série en cours, 55p./album

D’après les romans de Jack Vance.

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Kirth Gersen a vu ses parents disparaître dans la fureur d’une attaque de l’armée du terrible Attel Malagate. Résolu à se venger, il a forgé son corps et son esprit dans l’unique but d’éliminer le pirate sanguinaire qui a ruiné sa vie. Pour cela il devra parcourir la galaxie sur la piste des plus terribles criminels, ceux qu’on appelle les princes-démons…

Le projet avait tout pour allécher l’amoureux de Science-fiction que je suis! L’adaptation d’un des maîtres de la littérature SF par Jean-David Morvan, le très éclectique scénariste et directeur de collection (Conan c’est lui) avec aux crayons un jeune italien aux visions proches du gothique Sloane , une couverture inspirée par Druillet autant que Matteo Scalera, tout semblait destiné à assouvir les envies de space-opéra coloré et épique. Une intrigue simple tournée vers l’action, un héros-assassin, bref, le feuilletage en librairie m’a immédiatement convaincu…

Las, cette lecture est clairement une des grosses déceptions de ces derniers mois! Les dessins n’y sont pour rien puisque Paolo Traisci réussit parfaitement une partition attendue tant dans la dynamique que dans le design général. Citons tout de même le rôle loin d’être mineur du coloriste Fabio Marinacci dont on se demande par moments si ce n’est pas lui la véritable star graphique de l’ouvrage tant en quelques panorama spatiaux il arrive à nous projeter dans cet « Au-delà » empli d’aventures et de mystères. La seule séquence introductive arrive à nous accrocher par sa simplicité, sa rage et la pertinence des designs technologiques.

Le soucis est donc clairement à rechercher du côté d’un scénario hautement laborieux. Ainsi une fois l’introduction passée on se retrouve avec une pseudo enquête pour retrouver le grand méchant, sans que le pourtant chevronné Morvan ne s’embête à nous installer une ambiance, un fil à dérouler. On nous balance au beau milieu d’une situation qu’on ne comprend pas et on poursuit un héros que l’on n’a pas pris le temps d’apprécier faute d’acte de bravoure. On reste ainsi tout à fait extérieur à une intrigue que le scénariste semble tracer en oubliant son lecteur. Et ce ne sont malheureusement pas ces quelques visions grandioses qui suffisent, non plus qu’un humour pas très percutant et des méchants qui débarquent comme un cheveu sur la soupe. Scénario de débutant par un des plus réputés scénaristes du grand éditeur Glénat, personnellement je passe difficilement l’éponge de ce gros raté. Il est toujours temps de rectifier le tir mais on termine ce lancement avec la très désagréable impression d’un projet commercial sur lequel l’auteur n’aura pas pris le temps de réviser ses gammes…

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