****·BD·Edition·Graphismes·Service Presse

Le dernier souffle

La BD!
BD de Thierry Martin
Soleil (2021), 218p., One-shot.

L’ouvrage est à l’origine une publication instagram de l’auteur qui avait proposé une image par jour en construisant l’intrigue au fur et à mesure. Une édition reliée est ensuite sortie en financement participatif sur Ulule, avant cette édition bichromie chez Soleil.

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bsic journalism Merci aux éditions Soleil pour leur confiance.

Avec la piraterie le genre Western a le vent en poupe et inspire fortement les auteurs avec beaucoup d’albums depuis quelques années. Alors que Grand-Angle s’apprête à sortir le 3 novembre prochain un exceptionnel album anthologique avec la fine fleur du dessin BD (préparez vous, c’est impressionnant), Soleil permet à ceux qui sont déconnectés ou qui ont raté le financement participatif de découvrir le travail, lui aussi impressionnant, de Thierry Martin. Je ne connaissais pas cet auteur et j’ai été bluffé par sa maîtrise du cadrage, du découpage et même du dessin technique tant avec une économie de moyens il parvient à nous plonger, sans textes, dans cette traque qui respire la vengeance, le sang, la nature.https://media.sudouest.fr/6655119/1200x-1/dernier-souffle-110.jpg

Au fil de ces deux-cent pages (où la bichromie n’apporte pas grand chose…) nous suivons la vengeance d’un chasseur nocturne envoyé protéger son mentor contre une bande de portes-flingues envoyés en hordes, tantôt dans une forêt impénétrable, tantôt dans la petite ville enneigée. L’exercice de style place tout sur la mise en scène et en la matière on peut dire que l’auteur percute à chacune de ses cases. L’histoire est moins limpide et on ne lui en voudra pas étant donné le processus évolutif. Le format italien apporter un vrai plus avec cet effet cinématographique recherché comme l’essence du projet. Le genre western n’a jamais axé ses points forts sur les intrigues et sied parfaitement à une histoire muette. La rage est visuelle, on ressent le mouvement à chaque instant entre deux silences (oui-oui!) et l’on se dit par moments que finalement le verbe est peut-être plus un encombrement dans les histoires de l’Ouest… Rappelant par moments les débuts de Ronan Toulhoat dans son brut visant l’efficacité avant-tout, Thierry Martin marque les esprits en inscrivant un projet personnel et non commercial dans la Légende de l’Ouest. A savourer pour tous les amoureux des colt et des cache-poussière…

2019 - Dernier souffle page 171 par Thierry Martin - Illustration

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**·***·****·BD·Nouveau !·Rapidos

BD en vrac #22: Shaolin #2 – Robilar #3 – Voltaire & Newton #1 – Les dominants #3

La BD!

Grosse fournée de nouveautés chez trois éditeurs partenaires avec principalement des suites et une nouvelle série, entre animalier, fantasy chinoise et SF post-apo…

  • Shaolin #2: le chant de la montagne (Di Giorgio-Looky/Soleil) – 2021, 50p., 2/3 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour leur confiance.

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J’avais passé un agréable moment sur le premier tome, qui surprenait en dépassant le cadre formaté que promettait son titre. La très chouette couverture continue de mettre en avant le non-héros qu’est nuage-blanc, alors que tout l’album est porté par le superbe personnage secondaire de cette guerrière (aperçue au volume précédent) aussi belle que redoutable avec sa propension à découper net ses adversaires à chaque combat… Car un des attraits de cette série est la radicalité d’auteurs qui croient et aiment leur projet, ajoutant un soupçon de sexy et des combats tout à fait sanglants dans des chorégraphies jouissives qui permettent à Looky de montrer sa maîtrise technique tout en travaillant encore ses arrière-plans. On retrouve ainsi les qualités du précédent et on est rassuré en constatant que la trilogie… n’est que le premier cycle. On comprend donc mieux pourquoi le héros est si effacé. Le scénariste l’accompagne donc fort logiquement d’associés qui compensent cette fragilité dramatique. On ressent toujours quelque manque de fluidité dans certains enchaînements ou dans les motivations de tel ou tel personnage. Mais le souffle épique de la fantasy se ressent dans la puissance de ces combattants, dans cette armée qui prend forme, dans cette magie encore bien énigmatique. Heureusement donc que le premier tome n’est que la fin du début car Looky et Di Giorgio auront su nous mettre en appétit dans une série qui commence à prendre une sacré ampleur…

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  • Voltaire & Newton #1: Panglos-Tula (Mitch-Bauduret/Delcourt) – 2021, 56p., 1/3 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

couv_432015Sacrée couverture qui nous montre la version animorphique de Voltaire dans une peinture de type portrait classique! Et avec des intérieurs à l’avenant et une promesse de débat philosophico-scientifique entre les deux grands hommes on pouvait s’attendre à un hommage à De capes et de crocs. Les premiers pages nous donnent l’espoir et pétillent plutôt bien sur des dialogues qui fusent… avant de basculer dans une surprenante aventure dans un monde alternatif où les théories de Voltaire, de Newton et de sa nièce ont vocation à prendre forme et démontrer sans doute la différence concrète entre théorie et pratique. On voit là une fausse bonne idée puisque ce faisant les auteurs rompent soudainement le jeu de théâtre entre personnages forts pour nous laisser dans les seules mains de Voltaire qui va devoir participer à des joutes rhétoriques au sein d’un royaume qui lui inspirera le Pangloss de son roman Candide. On tombe alors dans une forme de BD jeunesse moyennement rigolote et assez attendue dont les textes ne sont pas suffisamment subversifs pour relever l’intérêt. C’est fort dommage car les planches restent fort agréables, mais je crains que le public soit difficile à trouver pour cette série qui laissera les jeunes un peu interdits sur les concepts philosophiques et les adultes vaguement distraits devant le manque d’originalité. Heureusement que les autres n’ont prévu qu’une trilogie, qui permettra d’éviter une prolongation indue si le projet n’est pas réhaussé rapidement.

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  • Robilar #3: Fort animo (Chauvel-Guinebaud-Lou/Delcourt) – 2021, 62p., série complète.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

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C’est le drame au royaume! Alors que le Prince et son mari convolent dans le bonheur, voilà t’y pas que les animaux de la ferme se rebellent contre le sort qui leur est destiné, poussant les têtes couronnées à manger des légumes! Le Chambellan Robilar est alors envoyé en ambassade…

Annoncé en fanfare par une com’ en mode « must read », Robilar m’avait un peu déçu sur les deux premiers albums dont la qualité progressait néanmoins. Et je suis ravi de pouvoir vous annoncer que cette montée en puissance aboutit à l’un des plus drôles et intelligents albums animaliers qui soit paru depuis quelques années! Désormais délié de tout carcan et engouffré dans une envie de proposer sa propre version de la Ferme des animaux, David Chauvel se lâche enfin avec son comparse et leur envie est communicative puisque, quasi débarrassés des humains, l’album nous propose un grand délire de jeux de mots et de trognes. Sous un vernis cabochard qui joue encore sur la langue (les baragouinage des culs-terreux et les running-gags des bouffons), les auteurs nous surprennent en proposant de vraies réflexions sur la condition animale, sur le végétarisme tout autant que sur la Justice et la peine de mort. Il est finalement assez rare de trouver de nos jours des BD qui articulent aussi bien l’humour et le fond (récemment l’excellent Cage aux cons). Sylvain Guinebaud dans son jardin, les planches accompagnent superbement cette révolte des animaux qui nous laissent réflexifs à la fois sur les sujets abordés et sur le fait que, finalement, cette série aurait bien pu continuer en formats one-shot…

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  • Les Dominants #3: Le choc des mondes (Runberg-Toledano/Glénat) – 2021, 54p.., premier cycle de 3/3 tomes achevé.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

L’affrontement final pour la Libération de l’Humanité est sur le point de commencer. Alors que Neil rassemble ses troupes en vue d’une attaque coordonnées sur le centre névralgique des Dominants à San-Francisco, que peut faire Andrew, enrôlé dans cette faction belliqueuse et démuni face à l’attitude fanatique de sa fille?

couv_431794Sylvain Runberg est très bon pour lancer des pitch accrocheurs et travailler avec des dessinateurs fort talentueux. Sur le développement en revanche c’est parfois plus laborieux et c’est ce qu’on retrouve sur cette conclusion de cycle  où s’achève ce qui doit l’être, de façon très attendue, sans nous donner beaucoup de réponses pour autant. Comme son dessinateur qui est moins tranchant que sur l’ouverture (du fait d’une colo un peu rapide je trouve), le scénariste déroule une intrigue d’actionner très efficace graphiquement mais qui ne remet rien en question, ne soulève guère de nouveauté et continue de trimbaler son héros sans grande capacité d’action. Le personnage le plus intéressant, sa fille fanatisée n’évolue guère non plus, ce qui nous laisse dans une sorte de statut quo qui s’est contenté de décrire un univers en trois volumes. A charge du prochain cycle de démarrer véritablement une intrigue qui ne se contente pas d’un hommage à la série V.

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****·BD·Nouveau !·Rapidos

BD en vrac #21: Teleportation inc. #2 – Undertaker #6 – Les 4 de Baker Street #1

La BD!

 

  • Teleportation inc. #2 (Latil-Sordet/Drakoo) – 2021, 46p., série en cours.

bsic journalismMerci aux éditions Drakoo pour leur confiance.

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On continue les montagnes russes chez Drakoo puisque après le très bon premier tome des Gardiennes d’Aether, le second et dernier Teleportation inc. confirme les craintes du précédent… Si les séquences d’action restent correctement montées et quelques touches d’humour font mouche, l’intrigue générale nous laisse totalement sur le carreau avec une complexité superflue et un projet qui manifestement a eu un gros problème de calibrage entre la simplicité destinée au public jeune (avec des couleurs flashy et des dialogues assez basiques) et une ambition de grand Space-opera que l’on sent poindre jusque dans une dernière planche qui laisse entendre un prolongement possible malgré l’annonce d’une série en deux volumes. Du coup la conspiration reste totalement vaporeuse, les échanges entre personnages sont artificiels et on survole ça avec un désintérêt à peu près complet. Les dessins de Sordet font à peu près le job malgré quelques problèmes de lisibilité de certaines scènes, mais c’est surtout le texte qui pèche avec une grosse faiblesse d’écriture, une absence de relecture et des sous-entendus qui passent complètement à côté. Un gros ratage en définitive.

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  • Undertaker #6: Salvaje (Dorison-Meyer/Dargaud) – 2021, 57p., série en cours, 3 cycles de 2 tomes parus.

couv_430404Quand je lis les commentaires récurrents sur les albums Undertaker je constate une attente un peu schizophrène de nostalgiques de Blueberry qui tout à la fois refusent d’imaginer une qualité égale tout se précipitant pour lire les aventures du croque-mort Comme si la série de Dorison et Meyer n’était que la suite de la série mythique. Il faut dire que Dargaud cherche les noises en ne cessant de s’inscrire dans la filiation du personnage de Giraud. Personnellement ça m’agace pas mal car j’essaie de profiter de cette série pour ce qu’elle est. Et en la matière on est avec cette conclusion du troisième cycle toujours dans du très haut niveau, de grands professionnels de la BD. Mon principal regret sur cet album est une légère évolution du dessin de Meyer, moins net, utilisant beaucoup plus de brosses « sales » et effets estompés, ce qui atténue la force de son encrage. Cela ne change pas fondamentalement les planches, toujours aussi bien découpées et lisibles. Dans cette histoire on apprécie le refus du manichéisme, chaque personnage étant gris, avec ses propres motivations, et en cela crédibles, à commencer par l’ami de Jonas Crow tout à fait sincère dans ses ambitions comme dans sa fidélité envers notre héros. En cela Dorison évite soigneusement de tomber dans le piège des déjà-vus des mille et un personnages de salauds de western. On attend longtemps de retrouver la trahison de Silverado… que nenni! Xavier Dorison est seul aux commandes et ne veut pas être taxé de copieur. Tant mieux! Seul le comportement de l’Undertaker fait un peu tiquer, totalement engagé dans la lutte pour la défense des opprimés en laissant ce qui faisait son sel, ce cynisme désabusé permanent. Hormis cette petite facilité, on reste dans de superbes moments d’aventure, de belles bagarres, de superbes salauds et des auteurs qui allient l’unité des diptyques et la continuité générale en nous projetant déjà vers le prochain tome où Jonas cherchera à rejoindre Rose…

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  • Les 4 de Baker Street #1 (Djian Legrand – Etien/Vent d’Ouest) – 2009, 52p., série en cours, 9 tomes parus.

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Edition parue pour les 48h BD 2020, incluant les premières pages du tome deux.

Un bon bouche à oreille a permis à cette série de se poursuivre jusqu’à aujourd’hui avec tout de même 9 tomes parus. Inspirée des irréguliers de Baker Street apparaissant dans les romans de Conan Doyle, la série a la bonne idée (dans ce premier tome tout au moins) de rester dans le hors champ du détective qui n’apparaît que discrètement au début et à la fin de l’album. Ce qui pourrait apparaître comme une variante jeunesse de Sherlock trouve pourtant une pertinence qui densifie tout au long de ce premier volume les caractères de ces trois moussaillons des rues, tous trois dotés d’un caractère bien trempé et lancés à la rescousse de la jeune chérie de l’un d’eux, enlevée par un réseau de proxénétisme. Si l’intrigue est sommes toutes classique, c’est la percussion du rythme et des cadrages qui impressionne, appuyés sur les dessins magnifiquement colorisés par Etien (bien avant sa participation à Avant la Quête) mais pas que… Utilisant leurs talents d’acrobates et l’innocence de la jeunesse dans les yeux des badauds du XIX° siècle, les quatre (… on imagine que dernier larron est le chat!) lancent leur enquête à un rythme effréné, n’hésitant pas à aller affronter le roi des mendiants et autres coupe-jarret, permettant de belles acrobaties et contre-plongées vertigineuses. Cette originalité de cadrage et le chatoiement colorimétrique permet une grosse immersion dans ce décors que l’on aime tant, le Londres victorien, sale, foisonnant de pègre, prostituées et d’une population de la plèbe aux grands bourgeois, les auteurs aimant à habiller les décors de mille et un détails. Au final on sort tout à fait enjoué de cette introduction avec un format qui promet des stand-alone qui autorisent une découverte au choix. 

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***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Khaal, chroniques d’un empereur galactique

BD Louis et Valentin Sécher.
Soleil (2011-2013), 90p., intégrale des deux volumes (2019).

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Sur les ruine d’un empire galactique déchu flotte E.T.H.E.R, une gigantesque prison perdue. Là, les descendants de générations de prisonniers ont bâti une société archaïque, primale, où les races cohabitent bon gré mal gré. A sa tête, Khaal, le guerrier ultime, le mâle Alpha, sommet de la chaîne alimentaire. Pourtant sa puissance est fragile, dépendante de deux êtres qu’il maintient dans l’ombre et qui pourraient lui procurer gloire comme déchéance. Face aux velléités de contestations de son autorité il va montrer à tous qu’il est le dernier des titans et fonder un empire absolu, sans limites…

The Art of Valentin Secher | Comic books illustration, Sci fi concept art,  Concept artDepuis sa première bande-dessinée professionnelle Valentin Sécher impressionne par une technique inspirée autant de l’école hyper-réaliste (les Alex Ross ou Charest) que par l’école Lauffray. Comme beaucoup de grands techniciens avant lui, l’artiste peine pourtant à atteindre une reconnaissance grand public de par un rythme forcément lent (les fans de Travis Charest en savent quelque chose…) et des choix d’albums reprenant un univers qui lui est familier mais qui ne l’obligent pas à sortir de ses habitudes: après Khaal, variation spatiale de Conan, il enchaînera sur la suite des aventures du Méta-Baron dans la plutôt sympathique série de Jerry Frissen, avant de préparer le très attendu album de la collection Conan (tiens-tiens) pour cette fin d’année. Quand on apprécie son style on ne se plaindra pas de ces superbes albums pleins de rage et de fureur. Pourtant on sent livre après livre que ce confort mériterait d’être bousculé à commencer par un scénariste qui saurait trouver une histoire innovante…

Cette introduction en mode regrets ne doit pas vous donner une mauvaise image de ce Khaal! Album typique des débuts de carrière où le dessinateur semble mettre tout son imaginaire sans filet, les deux volumes qui composent cette intégrale (agrémentée d’un magnifique cahier graphique de neuf pages) sont une tonitruante claque graphique, un sans-faute visuel débordant d’un génie du design et d’une maîtrise du découpage des plus grands. Tant dans la palette de couleurs chaudes que dans l’ambition des plans, que ce Violence Takes To The Stars In 'Khaal' #1 [Preview]soient les visages d’aliens en mode serré ou les vastes batailles, que l’on parcoure des vestiges en ruines ou des Léviathans spatiaux, rien ne dépasse, tout est élégant, cohérent, d’un world-building qui donne envie de grands espaces, du space-opéra flamboyant comme on en voit rarement…

Mais alors pourquoi ce sentiment de manque? Tout simplement parce que Khaal ressemble plus à un art-book des capacités impressionnantes de son dessinateur, un album plaisir pour un scénariste (Stéphane Louis, issu de l’écurie Soleil) amoureux des univers galactiques et qui peut donner une concrétisation visuelle à ses images mentales grâce à ce grand talent. Car le problème de cette série c’est son intrigue à sens unique qui oublie certaines bases, l’antagoniste, le danger qui donne envie de s’intéresser à cet anti-héros ultime. Si Conan est un barbare, violent, primaire, il est parfois manipulé, parfois touché, parfois humain. Ce n’est jamais le cas de Khaal dont le principal intérêt scénaristique est sa noirceur absolue et son monolithisme d’ordure finie. On a plus d’Elric que du barbare ou plutôt le plus sombre des deux… Rejeton d’un Méta-baron invincible dans un univers spatial démesuré, des pulsions déviantes du melnibonéen et de la rage du barbare, Khaal est magnifique dans ses combats mais… ennuyeux dans ses victoires inévitables.

Khaal Issue #4 - Read Khaal Issue 4 Online - Page 12Ainsi la première moitié de la série est une sorte de huis-clos dans ce monde fermé qu’est E.T.H.E.R. Si l’on voit bien deux peuples aliens dotés de capacités phénoménales (les uns sont télépathes, les autres passe-muraille) et si quelques discussions menaçantes du tyran avec ses deux acolytes prolongent quelque peu l’intrigue, on comprend vite que le méchant ne sera pas vaincu. La seconde moitié déroule alors de splendides plans de destructions planétaires à mesure que le vaisseau-monde ronge les galaxies, mais la linéarité et l’absence de tension dramatique se font pesantes, jusqu’à un final dont on comprend l’envie choc mais qui fait pschitt avec un sentiment de ne pas comprendre le propos.

C’est donc avec quelques regrets que l’on savoure ce plaisir graphique qui aurait pu être tellement plus sous la coupe d’un Jodorowsky, d’autant que les idées visuelles, les pouvoirs, la démesure du projet promettaient une superbe saga. Comme un rappel que sans bonne histoire les plus grands dessins restent un peu dérisoires…

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****·BD·Nouveau !·Rapidos

BD en vrac #20: Valhalla Hotel #2 – Crusaders #3 – Les 5 terres #6

La BD!

Salut les bdvores! Pour finir la semaine belle brochette d’excellentes séries blockbusters avec le second bâton de dynamite de Perna et Bedouel, le troisième épisode de la saga galactique de Bec et la conclusion du premier cycle du Game of Thrones de la BD. Faites vous plaiz’!

  • Valhalla Hotel #2 (Perna-Bedouel/Glénat) – 2021, 48p., série en cours.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

couv_423737Le petit Patrick et son pote Fabien aimaient jouer aux voitures et aux pitou. Du coup ils en mettaient plein dans leurs histoires de vieux militaires et de savants-fous nazis. Comme ils avaient toujours rêvé de monter dans un hélico ils mettaient le Huey popularisé par la guerre du Vietnam dans les pattes de leur héros et comme les bases secrètes c’est cool ils en inventaient une pour les méchants et une pour les gentils, remplie de plein d’armes rigolotes! La bataille c’est marrant mais en grandissant on se met à parler de choses plus sérieuses alors ils disaient que leur sheriff débile était un doux intégriste et comme le racisme c’est mal ils donnaient une copine noire bad-ass à leur héroïne policière. Tout ça donnait des histoires drôlement animées avec plein de gros mots qu’on dit quand les parents sont pas là et des méchants qu’on avait le droit de taper parce qu’ils étaient très très cons ou très très méchants (ou les deux). Et c’était tellement rigolo qu’on n’avait plus envie de lâcher le guidon de la moto et la gâchette de la M-60 et qu’on se demandait aussitôt quand allait sortir le prochain épisode…

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  • Crusaders #3 (Bec-Carvalho/Soleil) – 2021, 46., série en cours.

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour leur confiance.

couv_423739Alors que la contre-attaque des Lagran se prépare, des doutes commencent à apparaître dans l’apparente harmonie de la Grande Assemblée des Emanants, dont le passé n’est pas si pacifique qu’ils le montrent…

On enchaîne directement après la conclusion du tome deux, sans résumé (discipline qui aurait été pertinente sur une série aussi touffue) mais avec une introduction très pédagogique qui nous résume la problématique de ce peuple maléfique qui cherche la destruction. Peut-être conscient de ses démons, Christophe Bec simplifie donc résolument son intrigue dans un cadre que tout bon space-op pourrait développer et apporte la complexité qu’il recherche dans les termes et concepts physique autant qu’astronomiques tout à fait pointus. A ce titre on est entre le métaphysico-épique des Meta-Barons ou de Druillet et la hard-science d’un Adam l’ultime robot. Et c’est sacrément réussi et digeste en alliant le texte au graphisme puisque de la même manière on alterne entre grandioses paysages cosmiques en doubles-pages, titanesques artefacts technologiques sur planches quasi muettes et séquences de conciliabules stratégico-politiques verbeux. Cette structure est tout à fait agréable et permet à l’intrigue d’avancer tranquillement, avec quelques scories qui semblent oublier des cases intercalaires dans cette volonté d’aller vite. Si on peut tiquer par moment, l’effort du scénariste est réellement louable pour proposer une SF accessible. Bien entendu ceux qui n’ont aucune bases de culture scientifique partiront peut-être de loin mais l’effort est utile pour croire à l’histoire de Christophe Bec. L’avantage de partir si loin dans les concepts théoriques c’est que l’on garde l’apparence du crédible avec la liberté de la fantasy! Et les auteurs nous régalent toujours d’idées dantesques comme cette planète vivante de la taille d’un système… Jusqu’ici s’il manipule la matière et l’espace à l’envie le scénariste n’ose pas entrer dans la tout à fait casse-gueule idée de manipuler le temps. La logique voudrait pourtant qu’une série aussi conceptuelle s’aventure dans ce genre d’idées, au risque de retomber dans le banal. En attendant on se régale en endossant le rôle de spectateurs que les personnages humains de Crusaders assument depuis le début, un peu comme dans un films catastrophe où les personnages ne sont là que pour créer un transfert émotionnel du spectateur vers le (très) grand spectacle.

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  • Les 5 Terres (Lewelyn – Lereculey/Delcourt) – 2021, 52p., premier cycle achevé.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

couv_423609Après deux albums par an on boucle ainsi le premier cycle de cette série TRES inspirée par Game of Thrones. Il faut dire que ce rythme est absolument parfait pour maintenir un esprit de série avec juste ce qu’il faut d’addiction et de repos pour savourer le scénario parfaitement huilé. Si le principal problème reste cette très grande proximité avec le roman/série de George Martin, le fait que les itinéraires convergent sur ce dernier tome et que nous savons déjà que nous allons partir pour une autre Terre suffit à maintenir un intérêt très haut! Bien sur certaines résolutions sont attendues. Mais les auteurs savent toujours instiller le choc après le calme, sans faute de goût et sans redondances, c’est déjà pas mal. Le discours du roi laisse présager de sacrés changements politiques après qu’il ait étouffé la révolte étudiante, aussi tout semble imaginable. L’Histoire romaine ou médiévale regorgent de matériau pour imaginer d’incessants retournements et la principale interrogation qui perdure depuis le tout début de la série et ces quelques apparitions des ours est de savoir comment cette saga jusqu’ici totalement centrée sur le peuple félin va bien pouvoir garder des liens entre les cycles sans redondance. Soit en changeant le modèle soit en tissant une méta-intrigue dont on n’a pas encore perçu les prémices… mystères… qui couvrent d’autres ficèles, parfois grosses… mais tout l’art narratif n’est-il pas un peu comme la magie, une illusion?

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Olympus Mons #7: Mission Farout

La BD!

Septième tome de 48 pages de la série écrite par Christophe Bec et dessinée par Stefano Raffaele. Parution le 14/10/2020 aux éditions Soleil

Par delà les nouvelles frontières

Quelques années plus tôt, la Terre a frôlé l’annihilation après avoir découvert au fond de la Mer des Barents l’Anomalie 1, qui se révéla être un vaisseau extraterrestre échoué muni d’un système d’autodestruction dévastateur. 

Ce n’est qu’avec les efforts et les sacrifices conjugués d’Elena Chevtchenko, cosmonaute russe en mission sur mars, et d’Aaron Goodwin, médium hanté par des visions macabres, que l’apocalypse fut évitée de justesse. Ainsi, l’Humanité découvrit qu’elle n’était pas seule dans l’univers, et que le système solaire avait autrefois été le théâtre d’une guerre entre deux civilisations très puissantes dont notre bonne vieille Terre avait recueilli les débris militaires à l’issue de quelques escarmouches. 

Fortes de ces révélations et de leurs conséquences, les pays du monde entier, autrefois rivaux, ont mis leurs différends de côté pour travailler enfin de concert vers un but commun, l’expansion et la prospérité du genre humain, aidés en cela par des fragments de technologie alien récupérés dans des épaves, qui mettent enfin à portée de main des coins de l’espace jusque-là inaccessibles. 

C’est à stade que nous plongeons dans ce nouveau cycle de la série Olympus Mons, donc nous avions déjà brossé le portrait ici. Nouvelles connaissances rimant avec nouveaux enjeux, nous retrouvons Elena, qui s’apprête à embarquer de nouveau vers les étoiles, après que l’androïde Einstein, qui avait participé au sauvetage de la Terre, révèle l’existence d’une ressource précieuse pour l’Humanité, enfouie quelque part sur Farout, objet céleste situé aux confins de notre système solaire. 

Nouvelles frontières, nouveaux défis

Après un premier cycle intéressant mais souffrant des défauts d’écriture de son auteur, à savoir une intrigue délayée qui aurait gagné à être plus concise, nous voilà repartis pour une nouvelle odyssée spatiale qui va remettre en question la place de l’Humanité dans l’univers. Dans ce tome au rythme plutôt efficace, point de révélation choc encore, mais une dose de mystère suffisante pour éveiller l’intérêt du lecteur. 

Le premier mystère est celui du fameux remède promis par l’androïde Einstein. Cette panacée existe-t-elle et en quoi consiste-t-elle ? Résoudra-t-elle la crise profonde que traverse le genre humain en 2030, ou tout du moins, lui permettra-t-elle d’y faire face ? Comme le veut la tendance actuelle de l’auteur, le récit est traversé de données scientifiques censées lui apporter un ancrage pragmatique, ce qui fonctionne, pour peu, j’imagine, que l’on ne soit pas astrophysicien (ce qui ne devrait toutefois pas empêcher de lire de la BD !). 

Encore une fois, cependant, le casting secondaire sonne assez creux pour le moment, un album n’étant pas suffisant pour caractériser autant de nouveaux personnages. Bien que ce soit compréhensible, cela a pour effet de diminuer l’attachement aux personnages, leurs sorts prochains nous étant relativement indifférents à ce stade du récit.

Autre bémol à souligner, la présence de flash-back/flash-forward qui visent à éclater le récit à la manière d’un Nolan, mais qui ne font, en fin de compte, que brouiller les pistes, car ils ne sont pas balisés de manière suffisamment claire à mon sens. 

Le tout demeure digeste cependant, ce qui est du aussi, et en grande partie, au travail graphique de Raffaele et à la mise en couleur inédite de Natalia Marques

***·BD·Nouveau !·Service Presse

Tarzan #1

La BD!
BD de Christophe Bec et Stevan Subic
Soleil (2021), 80p., série prévue en 2 tomes.

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour leur confiance.

La très belle couverture, très classique dans le genre, est d’Eric Bourgier. L’album adapte le premier des 26 romans Tarzan de Edgard Rice Burroughs. Un second one-shot adaptera deux autres romans. Les Sculpteurs de bulles sortiront un Tirage de tête NB à priori en 2022.

3173_couvAdopté bébé par une tribu de singes inconnue des hommes, Johnny Greystoke est élevé dans une Jungle où la vie sauvage l’endurcit dans la violence des affrontements sanglants contre les autres grands prédateurs et les tribus de cannibales. Adulte, devenu le seigneur des singes, il rencontre des explorateurs britanniques et une femme, Jane Porter, dont il tombe amoureux…

TARZAN t.1 (Christophe Bec / Stevan Subic) - Soleil - SanctuaryAlors que tout le monde attend avec impatience la version Conan du duo Bec/Subic, cette adaptation littéraire des deux mêmes auteurs est plutôt une bonne surprise! Si vous lisez régulièrement ce blog vous savez combien je suis réservé sur la propension de Christophe Bec à diluer les intrigues de ses séries à succès autant que j’apprécie son exigence et la qualité de son écriture. Il n’est donc pas surprenant que l’adaptation basée sur un matériau contraint, à l’intrigue simple, sur un format court (un gros one-shot de quatre-vingt pages), lui permette d’exprimer la sècheresse de cette histoire dont la sauvagerie colle parfaitement avec le style primal du serbe Stevan Subic (à l’œuvre sur la saga steampunk de Fred Duval, M.O.R.I.A.R.T.Y).

Les auteurs prennent leur temps, sur une construction progressive remarquablement maîtrisée. Alors que l’album s’ouvre directement sur l’enlèvement de l’enfant, les vingt premières pages sont muettes et nous narrent la croissance sauvage de cet enfant soumis quotidiennement à la violence de la nature, que ce soit les affrontements entre singes, contre les félins ou les soubresauts volcaniques de la région. Le reste se limite à une narration dès lors que l’homme-singe découvre le campement de ses parents et les livres qui lui feront toucher la civilisation. Il est ainsi louable d’avoir publié le double album en simultané, une parution en deux tomes aurait été un peu étrange avec cette quasi absence de textes. La seconde moitié, à l’arrivée de Jane et de l’expédition, est plus classique, avec une fuite des hommes blancs dans la jungle et l’irruption de Tarzan pour les sauver. Etrangement le côté désuet du mythe passe fort bien du fait de cette introduction rageuse qui justifie le caractère assez monolithique du colosse. On acceptera la relative tenue du bonhomme en société, lui dont la vie violente aurait probablement provoqué nombre de traumatismes affectifs hors de ce récit d’aventure…

Je le disais, le graphisme de Stevan Subic est brut, claque sèchement avec un encrage épais et massif qui suggère les décors et les formes. Le dynamisme de ses personnages, toujours en mouvement, permet de voir prendre vie cet univers un peu comme dans un folioscope. Le visage de Tarzan, toujours en clair-obscur, n’est qu’une excroissance de son corps musculeux, ses deux billes noires enfoncées dans le trou de leurs orbites nous rappelant sa nature presque animale. La transposition des schémas classiques du récit d’aventure des années 1920 avec ses noirs anthropophages (ici dessinés plus comme des monstres que comme des humains, sans doute pour atténuer l’aspect raciste du récit) colore cette histoire en nous laissant imaginer de futures cités oubliées que les auteurs raconteront probablement dans la suite des aventures de Greystoke. Il est toujours compliqué d’éditer des albums en noir et blanc. Du fait d’une véritable exigence des lecteurs ou d’une vue de l’esprit des éditeurs pensant élargir ainsi leur public? Toujours est-il que l’on aurait vraiment aimé une sortie simultanée en deux formats chez Soleil pour profiter des planches brutes du serbe. Non que la couleur soit mauvaise, mais l’effet numérique et les reflets écrasent un dessin créé en contraste qui perd en sauvagerie.

Ce long récit se laisse très bien lire et apprécier dans tout son classicisme, sa radicalité bestiale et ses encrages en atténuant les aspects les plus datés du matériau originel. On se plait à (re)découvrir l’histoire originale qui a depuis tellement été adaptée, en se disant, comme pour Lovecraft et d’autres auteurs de l’époque, que les clichés qui leur sont attachés sont souvent plus issus des réinventions que des sources étonnamment adultes et évocatrices.

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Peer Gynt, acte I

La BD!
BD de Antoine Carrion
Soleil (2021), diptyque en cours, 92p./album., n&b.

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour leur confiance.

Maquette à tomber, autant que la couverture, et qui frise la perfection. Aucun bonus particulier hormis un avant-propos de l’auteur détaillant sa démarche d’adaptation théâtrale et romantique de l’œuvre originale. La couverture et Quatrième sont équipées d’un très discret film argenté surlignant l’habillage et les trois Actes proposent de somptueux panorama en double page. La page de titre reprend la thématique des livrets de théâtre pour se fondre dans l’ambiance…

couv_414622Dans les landes norvégiennes, le jeune Peer est un rêveur vantard qui sait s’attirer les foudres de ses contemporains et porte misère à sa pauvre mère. Porté sur la boisson et les femmes, il se retrouve contraint de fuir à force de promesses non tenues et de dilettantisme libertaire… jusque de l’autre côté du monde, dans les fosses troll où sa légèreté le mettra devant ses responsabilités…

D’Antoine Carrion on se souvient de ses deux dernières séries, l’ésotérique et Jodorowskyen Temujin et la trilogie Nils, qui nous avaient tous deux subjugués par une liberté, une technique et une esthétique graphique hors norme. Pour sa première production en solitaire (effet de l’expérience sur le très bancal Nils?) l’auteur qui aime décidément les landes désolées du Nord et les héros tourmentés choisit la difficulté en adaptant une pièce de théâtre du norvégien Henrik Ibsen dans un diptyque grand format monochrome. Austère à première vue direz-vous. Comme toute la production de Carrion, et pourtant… je serais bref: ce premier volume de Peer Gynt est un choc graphique comme je n’en ai pas eu depuis longtemps et un très sérieux canddiat au titre de plus bel album de l’année! Nils était déjà d’un très haut niveau, sa nouvelle œuvre surpasse de loin tout ce qu’il a pu faire, du fait peut-être de ces niveaux de gris qui permettent tantôt de friser le photoréalisme dans une technique numérique proche de celle d’Adrian Smith sur ses Chroniques de la Haine, tantôt proposent une poésie proche de ce qu’à pu faire un Alex Alice sur Siegfried. L’univers est le même: ces landes nordiques où la frontière entre monde des hommes et monde des légendes est ténu et où la bascule peut se faire sans coup férir au détour d’un bosquet, d’un rocher.

UMAC - Comics & Pop Culture: 2021Peer Gynt nous narre l’itinéraire tragi-comique et romantique en diable d’un jeune homme élevé par son père dans une ambition inatteignable ; beau parleur et libre penseur dont les errements et provocations sur ses contemporains auront des conséquences. Comme pièce de théâtre, vous aurez droit à beaucoup de dialogues, monologues surtout, dont le cadre serré, sombre (parfois noir) nous rappelle l’atmosphère lente et lyrique de l’art dramatique. On retrouve le type de découpage utilisé par Serge Scotto et Eric Stoffel sur Marius, très orthogonal et essentiellement centré sur les personnages en gros plan ou en pied. Par moments l’auteur reprend semble t’il les textes originaux, proposant une prose très poétique et parfois des rimes.

La grande technique de Carrion donne une expressivité surprenante à ces personnages à la physionomie pourtant simple, issue de l’animation. La grande lisibilité des mouvements rappelle le travail de Pedrosa qui parvenait dans un style naïf à créer une action percutante dans son Age d’or. Si on retrouve l’envie d’aérer les séquences dialoguées par des arrière-plans et panorama grandioses, Carrion nous happe littéralement dans ses dessins qui en plus d’être sublimes jouent un véritable rôle narratif en évitant la lassitude d’un texte résolument porté sur le verbiage du héros et la difficulté de mettre en image du théâtre. Le récit se découpe ici en trois actes (les deux dernier composeront le volume deux) à la trame simple: dans le premier Peer « pirate » un mariage, dans le second il noce la fille du roi des trolls, dans le troisième il accepte l’amour d’une jeune fille avant de devoir y renoncer. Le marqueur de cet itinéraire c’est l’incapacité à la constance et la place des femmes qui, de sa vieille mère laissée à l’abandon à ces amantes trompées, sont systématiquement victime du caractère volage de Peer. Pourtant on peine à détester ce personnage que l’imaginaire forcené et le refus des réalités sociales rend libre et sans mauvaise pensée.

Ode à la liberté autant que critique de l’inconstance, Peer Gynt est un sublime drame romantique, un opéra mis en scène par un artiste au sommet de son expression. Il est surprenant qu’un Tirage de Tête très grand format ne soit pas prévu pour profiter de ces planches qui vous hypnotisent dans leurs noirs et leurs lumières. Projet ambitieux et exigeant, Antoine Carrion en fait un objet pour tous par la précision et la finesse de son travail. Un coup de cœur évident et un candidat sérieux à la BD de l’année.

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Servitude #6: Shalin – deuxième partie.

La BD!
BD de David et Bourgier
Soleil (2020), 50p., Série Servitude achevée.

Pour cet album conclusif (seconde partie du double album « Shalin » on a droit à une couverture guerrière et rageuse montrant le roi Riben d’Arkanor à l’assaut. Pas la plus inspirée de la série mais tout à fait révélatrice de la teneur virile de l’album. La quatrième de couverture rappelle la tomaison des six volumes. La page de titre surprend en rompant la ligne chromatique de la série par une fleur rouge vif qui renverra à l’épilogue de quatre pages. Rien à redire sur la structure, c’est pensé, pertinent, fort. En attendant le futur monumental dernier Tirage de tête (je vous renvoie au billet sur le début de la série)…

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Une nouvelle étoile est apparue dans le ciel, confirmant la prophétie des Riddrak sur leur Libération finale… Mais à Shalin, la place-forte du désert où sont réfugiés les derniers fils de la Terre et leur roi Arkanor plus personne ne croit en la victoire face à l’immense armée de Vériel. Chacun se retrouve devant ses choix, pour l’honneur, la gloire, la liberté ou pour un enfant… Plongé dans la tourmente, Kiriel, l’ancien homme lige de la Couronne, sait désormais que les liens de soumission anciens sont rompus et se retrouve entre son roi et la jeune infante Esdras, entre la guerre et la liberté…

Il y a des albums qui sont durs à refermer. Non seulement comme conclusion d’une grandiose aventure entamée il y a quatorze ans mais également par la frustration que la fermeture de la dernière page ouvre en nous. Servitude est un monument d’orfèvrerie artisanale, de précision documentaire, de finesse scénaristique, de qualité artistique. Il est indéniable que le plan était écrit depuis le premier album et qu’une série de cette qualité qui a refusé tout le long la facilité, ne pouvait se conclure de façon manichéenne. Reprenant l’alternance ethnographie/bataille à chaque nouvel album, il était logique que Shalin (parties 1&2) se concentre sur l’aspect guerrier de la saga. Et sur ce plan, tout comme le précédent Bourgier et David savent nous régaler de planches rageuses, de gueules cassées, de dénouements inattendus. Leur propos était de nouer la servitude volontaire des êtres dans leur société et celle des Nations, rattachées à un héritage fantastique décrit dans le Chant d’Anoerer sur le premier tome. Sachez le il n’y a pas de gloire dans Servitude, pas de happy end et tout n’est pas révélé. On pourra reprocher certaines pistes grandioses, attendues, qui restent assez cryptique faute d’une pagination nécessaire pour tout développer à terme. L’œuvre est gigantesque et comme souvent compliquée à refermer par tous ses côtés. La cohérence est pourtant là, les auteurs ayant toujours laissé l’aspect fantastique sous couverture hors quelques irruptions impressionnantes. C’est encore le cas ici… aussitôt ouvertes aussitôt refermées. Il est toujours important de laisser au lecteur sa part d’imaginaire, de ne pas tout expliquer, de laisser des portes ouvertes. Mais que de frustrations!

En tant qu’unité cet ultime tome est parfait, utilisant des doubles pages ça et là pour imposer un temps mort, souligner certaines séquences muettes, comme l’arrivée de l’enfant en préambule et son intervention auprès de l’empereur Drekkar, dantesque, comme ces fleures rouges qui ouvrent et concluent l’album. On a pourtant le sentiment que les auteurs ne souhaitent pas refermer une histoire éternelle qui n’a jamais vraiment commencé et ne doit jamais finir. Car Servitude est d’abord une chronique sociétale, artisanale, de peuples qui cohabitent dans la croyance. L’aboutissement des prophéties riddrak n’est pas le sujet et, frustration encore, ces derniers sont rares alors que ces fiers guerriers du désert ont été teasé tout au long de la saga par de sublimes planches muettes. Il en est de même pour ces guerriers drekkars, invincibles, qui font de la figuration depuis le premier tome hormis la magistrale bataille de l’Adieu aux rois. On sait combien il est compliqué d’achever une histoire. Refusant la simplicité, les auteurs de Servitude ont rendu cette conclusion impossible. Et ils s’en sortent finalement très bien grâce à cet épilogue inattendu, magnifique en changement de style graphique hyperréaliste, et logique.

En vente - Servitude par Eric Bourgier - Planche originaleJe le dis depuis le premier tome, il y a du Bourgeon dans la démarche de Bourgier et David, de cette sincérité, de ce travail d’orfèvre aux mille et un détails. On imagine volontiers l’atelier de Fabrice Bourgier plein de maquettes et de sculptures comme celui de Bourgeon. Il y a du Peter Jackson, de celui qui sur le Seigneur des Anneaux demandait à ses costumiers de décorer l’intérieur des casques car cela jouait de l’authenticité… On a commenté les proximités de dureté réaliste de Servitude avec Game of Thrones. C’est certain, notamment sur un rythme saccadé, incertain, plein de ruptures. Mais là où la série BD se distingue c’est dans l’esprit du lieu. Rarement des décors auront été aussi vivant que dans ce Chant, rarement les société auront été si vivantes, jusque dans ces clans barbares si justes et pourtant juste effleurés. En refermant Servitude on sait qu’il y a un continent inexploré, à peine effleuré où l’on aimerait tellement retourner. C’est peut-être là l’aspect le plus machiavélique de leur plan: nous faire regretter, car nous savons que contrairement à l’autre immense saga de ces dernières décennies, Universal War 1, il n’y aura pas de retour sur cette terre.

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Les Ogres-Dieux #4: Première-née

BD du mercredi
BD de Hubert et Bertrand Gatignol
Soleil – Métamorphose (2020), 160p., 4 volumes parus.
bsic journalism

Merci aux éditions Soleil pour leur confiance.

J’ai découvert la série des Ogres-dieux à la sortie du second opus, Demi-sang et avais proposé un billet commun sur ces deux premiers tomes, vers lequel je vous renvoie pour l’explication du projet et de sa forme matérielle… importante.couv_405165

Aux temps premiers des Ogres-dieux fut le Fondateur, ce puissant combattant de haute stature qui apparut un jour et fonda un royaume guerrier. La Première-Née ce la dynastie qui lui succéda était déjà immense, mais c’était une fille, encore liée à la société des hommes, une société du savoir, de la civilisation. Tiraillée entre les pulsions bestiales du Fondateur et de ses fils et son sexe renvoyée à une simple matrice pour les descendants, Bragante allait influer en coulisses à la destinée des Ogres-dieux…

Après un troisième opus assez décevant, cet album posthume du scénariste Hubert revient aux sources de ce qui fait la spécificité de cette saga gothique. En remontant à des origines narrées dans les textes du premier volume les auteurs attisent notre soif de savoir sur une histoire familiale dont on n’a finalement vu que peu d’éléments. Car le fait d’alterner séquences BD et séquences de pure récit textuel depuis Petit a permis à la fois de développer l’univers bien plus que les seules cent-soixante pages du volume ne l’auraient permis en dessins mais crée une frustration continue. Les histoires étant construites sur des successions de séquences reprenant les trois unités du théâtre, on alterne ainsi des scènes illustratives mais ce sont bien les textes qui bouchent les trous.

Des Ogres-dieux on n’en a finalement vu que sur le premier tome et c’est un plaisir de retrouver cette grandiloquence, cette violence brute, bestiale. Le mystère des origines du fondateur est laissé dans l’ombre, avec néanmoins un lien directe avec les Olok vus dans le Grand homme. Habile passerelle qui permet de faire se rejoindre dans cette préquelle le premier et le dernier représentant de cette lignée de géants. L’éditeur annonce qu’il s’agit de l’ultime tome… a voir car le dessinateur n’excluait pas il y a quelques mois de prolonger l’œuvre. Et on peut dire qu’il y a matière à peu près infinie avec ce format de one-shots dissociés se rattachant à une mythologie très costaude.

L’histoire de Bragante est celle de la civilisation, de la transmission et du savoir face à la force brute incarnée par les hommes descendants de ce fondateur barbare qui choisit d’enfermer ses filles dans un gynécée. Comme dans tout récit mythologique, les auteurs posent une dualité fondamentale entre le bien et le mal. Comme tous les personnages centraux de la saga, cette première fille du Fondateur est passionnante. Elle est abaissée à sa nature féminine, destinée à être engrossée par ses frères, consanguinité rendue à la fois naturelle (la barbarie dégénérée) et nécessaire car en grandissant à chaque génération les géants (pas encore ogres…) ne peuvent plus se reproduire qu’entre eux… tout en imposant le respect à ce père comme première descendante, première géante. Si les récits de la vieille femme manquent d’action et de flamboyance graphique, ce sont comme souvent dans la série les nouvelles qui habillent, lient ce que l’on voit. On y découvre ainsi le rôle des livres, de la bibliothèque perdue, de l’architecte, tout ce qui permit aux géants de traduire leur puissance brute inarrêtable en royaume organisé et rayonnant. Bien sur l’ADN de la saga est dans cette folie, cet inceste érigé en nature, ce gout du sang et de l’absence de toute limite. Mais cette figure de Première-née est la première véritablement positive et donne de la sensibilité à cet ensemble barbare.

De sa vie cloitrée on parcourt des planches très serrées de Bertrand Gatignol, où les extérieurs du Grand Homme et les architectures flamboyantes des deux autres volumes manquent un peu. Ce choix est tout à fait justifié mais l’on y perd un des sels graphiques des Ogres-dieux. On aurait aimé voir se produire les le successeur Orobaal et ses frères sur les champs de bataille. On n’aura que des querelles de palais. On a ainsi une sauvagerie étouffée graphiquement par une sorte de huis-clos de cloître et une absence d’antagoniste pour développer des manigances politiques dignes de Demi-sang. On sent comme il est compliqué de donner une unité à chaque tome sans se recopier et en cela on peut tirer notre chapeau aux auteurs qui jamais n’envisagent de reproduire ce qui a fonctionné précédemment. Ils sont convaincus de la richesse de leur univers et se rattachent à un personnage pour développer son contour.

Comme sur les deux autres suites je sors mitigé de ma lecture, avec peut-être le besoin de se replonger calmement dans une seconde lecture ou dans une relecture complète d’une série qui ne s’apprivoise pas facilement. Il y a beaucoup de réussites thématiques dans ce tome et une maîtrise graphique qui ressort dans les noirs et ces visages superbes en cases immenses. Il reste peut-être un manque de variété que l’on ne peut guère reprocher dans une BD-théâtre largement compensée par cet habillage grandiose dont on ne se lasse décidément pas.

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