****·BD·Nouveau !·Rapidos

Shi #5: Black Friday

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BD de Zidrou et Homs
Dargaud (2022), 56 p., Second cycle.

Jay et Kita sont les ennemis publics numéro 1 de l’Empire. Après les évènements des docks que tout le monde semble pressé d’oublier, elles ont entrepris un militantisme radical (que la bourgeoisie victorienne appelle Terrorisme), bâtissant une organisation clandestine appuyée sur les gamins des rues. Mais la police de l’Impératrice n’a pas dit son dernier mot…

Black Friday (par Zidrou et José Homs) Tome 5 de la série ShiRetour de la grande série socio-politique avec un second cycle que l’on découvre, surpris, annoncé en deux albums seulement. Reprenant la construction temporelle complexe juxtaposant les époques sans véritables liens, Zidrou bascule ensuite dans un récit plus linéaire et accessible où l’on voit l’affrontement entre la naissance du mouvement des Suffragettes  et la société bourgeoise qui ne peut tolérer cette contestation de l’Ordre moral qui étouffe le royaume. Les lecteurs de la série retrouveront ainsi les séquences connues, à la fois radicales, intimistes, sexy et violentes. Et toujours ces planches sublimes où Josep Homs montre son art des visages.

L’itinéraire de Jay et Kita se croise donc avec un échange épistolaire original à travers les années avec la fille de Jay, sorte de fil rouge très ténu qui court depuis le début sans que l’on sache sur quoi il va déboucher. L’écho contemporain bascule cette fois dans les années soixante (on suppose) où un policier enquête sur une disparition qui le mène sur la piste des Mères en colère. Pas plus d’incidence que précédemment mais l’idée est bien de rappeler que les évènements du XIX° siècle débouchent sur un combat concret à travers les époques.

Avec la même élégance textuelle comme graphique, Shi continue son chemin avec brio et sans faiblir. On patiente jusqu’au prochain avec gourmandise!

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***·BD·Nouveau !

Soleil Noir

Histoire complète en 96 pages, écrite par Dario Sicchio, dessinée par Letizia Cadonici, mise en couleurs par Francesco Segala. Parution en France chez Shockdom le 25/03/2022.

Noir, c’est noir

Il y a seize ans et douze ans, respectivement, l’Humanité a connu deux catastrophes similaires, mais pas identiques, dont les conséquences furent dramatiques. Par deux fois, le Soleil, l’astre qui permet la vie sur Terre, ne s’est pas levé à l’horizon. A la place, un Soleil Noir s’est élevé, produisant à chaque occasion des effets dévastateurs sur les populations.

Le premier Soleil Noir a engendré une vague globale de désespoir, entraînant des suicides et des actes désespérés en masse. Le second astre noir a poussé les gens à s’entretuer, révélant les pires instincts de chacun. Ces événements, baptisés « Aubes noires », sont encore aujourd’hui commémorés par les habitants du monde entier, qui vivent dans la peur d’une nouvelle occurrence.

Malheureusement, il n’y a pas que l’Aube Noire et son retour éventuel que les humains doivent craindre. Car durant ces événements, furent conçus un certain nombre d’enfants, qui portent les stigmates du Soleil Noir: la peau et les cheveux blancs, les yeux rouges, et des proportions étranges que l’on pourrait situer tout en bas de la vallée de l’Étrange. Ces enfants, aujourd’hui adolescents, sont craints, rejetés, perçus comme des anomalies, qui rappellent à tout un chacun les heures les plus sombres de leur existence.

Dans la ville de Brightvale, où l’on trouve une concentration inhabituelle de Fils du Soleil Noir, Matthew et Clémentine ne font pas exception. Toisés par leurs camarades de classe, craints par leurs professeurs et par les autres parents d’élèves, ils cherchent leur place dans le monde. Le duo se retrouve même confronté à l’arrogance de deux de leurs aînés, des Fils du Soleil Noir de la première génération, qui eux, ont décidé de faire fi du regard des gens normaux et sont persuadés que leur présence sur Terre répond à un dessein supérieur. Les aînés vont se mettre en tête d’initier les plus jeunes à l’usage de leurs dons particuliers, afin de réaliser au mieux leur potentiel.

Habitué aux sorties confidentielles et atypiques, l’éditeur Shockdom est allé chercher trois talents italiens pour une histoire aux parfums eschatologiques, à mi-chemin entre Le Dernier Sacrifice et La Malédiction. Le thème de l’acceptation est évidemment central à ce genre de scénario, avec une catégorie d’individus à part, montrés du doigt et craints par le reste de la société.

Sombres messies d’une ère incertaine, les Fils du Soleil Noir sont à la fois flippants, de par leur apparence et leur nature mystérieuse, et attachants, car ils sont pour la plupart ignorants de leur destin sur Terre. L’ignorance est d’ailleurs un des autres thèmes du récit, les théories les plus aléatoires s’enchainant pour tenter d’expliquer le phénomène du Soleil Noir, sans qu’aucune certitude ne s’en dégage.

Cette caractéristique est sans aucun doute frustrante, mais elle demeure dans l’ère du temps, surtout à l’heure où les pandémies que l’on fantasmait jusque-là dans les films nous sont finalement tombées sur le coin de la tête, nous laissant dans un flou total. Le reste de l’intrigue est assez convenu, avec quelques doses de mystères implantées ça et là, mais là encore, l’auteur de prend pas le temps de les faires germer lors de la conclusion. Coté graphique en revanche, la dessinatrice pose avec brio une ambiance poisseuse et oppressante, et parvient à retranscrire avec succès les affres d’un monde qui a perdu espoir, et qui tremble à l’approche de son troisième jugement. Les Fils de l’éponyme Soleil Noir gardent en eux quelque chose d’étrangement malsain dans leur apparence, tout en étant parfaitement innocent, ce qui contribue grandement à la qualité graphique.

Soleil Noir a un pitch intriguant, des thématiques sombres et un univers oppressant, mais laisse un sentiment d’inachevé après la lecture. Ça vaut deux Calvin et demi, mais sur l’Étagère, on est pas des barbares ni des radins, on vous en met donc trois !

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Isola #2

esat-westComic de Brendan Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk (coul.)
Urban (2022), 116 p., série en cours, 2 volumes parus.

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La reine Olwyn et sa protectrice Rooke continuent leur voyage vers l’île d’Isola, un étrange itinéraire entre deux mondes. Alors que la guerre se prépare, fuyant la mystérieuse menace venue du ciel elles tombent sur une jeune femmes très accueillante. Trop accueillante sans doute…

Isola : long chemin d'une souveraine et sa protectrice - ComixtripComme beaucoup j’avais été impressionné par les planches du premier tome de cette odyssée (présentée officiellement comme une version moderne du mythe d’Orphée et Eurydice) dans un style Animation très élégant et un design des personnages et des créatures qui m’avait plutôt envoûté… malgré une intrigue assez brumeuse. Et malheureusement ce second tome continue avec les mêmes qualités de mise en scène dynamique avec un univers plutôt fantasy attrayant mais une terrible propension à se complaire dans le cryptique, laissant le lecteur seul sur l’essentiel de la l’album. L’amour platonique et la fidélité de la soldate Rook envers sa reine sont touchants et restent le cœur de l’intrigue, le mystère des transformations et le brouillage de la réalité entre monde des hommes et monde des esprits sont attrayants … Mais jamais les auteurs ne nous donnent de pistes pour comprendre où l’on va et qui est quoi, nous laissant naviguer entre le monde des esprits et celui des hommes, entre métamorphoses et visions subliminales. Quelques passages sont étrangement linéaires, permettant de se raccrocher à certains codes narratifs en nous contextualisant, avant de nous replonger dans des allusions bien opaques. On comprend l’envie des auteurs de nous faire naviguer entre deux réalités au gré des transformations et des visions. Si le premier volume parvenait à nous maintenir en haleine avec ses sauts dans le passé, ici on a cependant l’impression d’assister à un épisode complémentaire, dispensable et ne faisant guère avancer l’ensemble. De quoi achever de perdre l’intérêt pour cette série bien mal embarquée, semblant ne pas avoir été construite sur autre chose qu’une ambiance. Fort dommage et bien maigre. Faute d’un sacré sursaut au prochain tome il est malheureusement probable que peu de monde reste disposé à suivre cette certes sublime, mais trop vaporeuse aventure de deux amantes improbables.

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****·BD

VilleVermine #3: Le tombeau du Géant

Troisième tome de la série écrite et dessinée par Julien Lambert. 92 pages, parution le 19/01/2022 aux éditions Sarbacane.

La cité a craqué

Jacques Peuplier vivrait surement mieux ailleurs, mais c’est à VilleVermine qu’il a élu domicile. Cet ours mal léché vit d’un don très particulier: il peut converser avec les objets, que nous autres humains pensons inanimés. Grâce à cette faculté, Jacques peut retrouver n’importe quel objet perdu, pour peu qu’on y mette le prix.

Dans les deux premiers tomes, Jacques Peuplier a eu affaire à une famille mafieuse et à leur fille en mal d’émancipation, une troupe d’enfants perdus et un scientifique fou qui voulait transformer les humains en monstres insectoïdes. Cette fois, l’enquêteur qui parle aux choses davantage qu’aux gens est sur une nouvelle affaire. Mandaté par Mlle Tassard, il doit retrouver le Fendeur, une arme ayant autrefois servi à abattre le géant qui terrorisait la ville. L’enquête va le mener dans les souterrains de la ville, où vit une communauté de parias vouant un culte au fleuve.

Parmi ces fleuvistes, Peuplier rencontre Sam, un autre géant qui a lui aussi un objet à retrouver. En fouillant, Jacques se rend compte que les fleuvistes cachent un important secret sur la traque du géant, et comme d’habitude, c’est à peu près à ce moment-là que les ennuis vont commencer…

Avec le premier diptyque, Julien Lambert, gagnant du concours Leblanc en 2014, nous avait séduit grâce un univers mêlant des influences pulp et fantastiques. Avec un héros tout aussi taciturne qu’attachant, l’auteur nous faisait vivre une aventure pleine de poésie, naïve tout en étant sombre à souhait.

L’essai est transformé avec ce troisième tome, qui, s’il prend ses distances avec les deux premiers, a néanmoins le mérite d’élargir la mythologie urbaine de VilleVermine sans changer de tonalité. L’album explore les travers de l’âme humaine, la violence des hommes et les non-dits qu’on s’impose pour la contenir, comme pour nous rapprocher encore davantage de son héros misanthrope.

Graphiquement, l’artiste nous donne à voir des pages grouillantes de détails, son trait matérialise très bien l’ambiance glauque de sa ville fictive, avec quelques petites incursions de clarté et de naïveté, comme lors du carnaval de la fête du Géant. Une telle maîtrise à la fois narrative et graphique, ça vaut bien quatre Calvin !

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Crusaders #4: Spin

La BD!
BD de Christophe Bec, Leno Carvalho et Simon Champlovier (coul.)
Delcourt (2022), 64p., série en cours.

Attention, ce billet contient des spoilers!

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bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour leur confiance.

Victime d’une « graine de Largan » la Terre a été détruite… Terrassée, la commandante de la délégation humaine Natalia Tarkowski va entrer en rébellion et obtenir des informations confidentielles sur les Emanants qui remettent en doute l’objectif de cette race supérieure…

Chose rare, on arrive à l’avant-dernier tome de cette monumentale saga spatio-quantique de Christophe Bec, qui aura su condenser son propos sur un format tout à fait digeste (contrairement à ce que je lis de-ci-de là sur cette série). Je suis pourtant un déçu des magnifiques concepts de l’auteur qui m’ont dégoûté (notamment sur Prométhée) à devoir attendre dix tomes avant de passer la seconde. Le vocabulaire scientifique qui lui est reproché est pourtant essentiel à l’approche hard-science de Crusaders tome 4 - BDfugue.comla série et finalement pas bien différent de l’autre grande série SF du moment, le Renaissance de Duval, auquel on ne reproche pas tant. Moins fluide que la série dessinée par Emem, Crusaders arrive pourtant à nous emporter dans ces paysages si lointains, ces dimensions si énormes que l’on en oublie (grâce aux très talentueux dessins de Carvalho) l’ambition du projet et l’aspect vertigineux des idées physiques abordées. Alors oui bien sur on se perd par moment dans certains dialogues (c’est recherché) mais je reprocherais plutôt une certaine insistance à pointer l’insignifiance des humains dans la pyramide de l’évolution galactique. Ce n’est donc pas tant la construction scientifique de l’album que la simple progression de l’intrigue qui peuvent indiquer que le moment est venu de conclure. On ne sait du reste pas grand chose de plus qu’au début et une fois passée la sidération devant les voyages subatomiques, les univers-bulles et la maestria destructrice à laquelle nous convient les auteurs, on aimerait bien savoir où tout cela finit étant donnée l’impuissance chronique des humains là-dedans.

Ca tombe bien puisque le sixième sera le dernier, en espérant que la tentation de conclure pour recommencer un nouveau cycle ne prenne pas monsieur Bec.

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Capitain Vaudou #1: Baron mort lente

La BD!
BD de Jean-Pierre Pécau, Darko Perovic et Nuria Sayago (coul).
Delcourt (2022), 64p., série en cours.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Les pirates ce n’est pas ce qui manque sur les étales des librairies BD. Alors quand Jean-Pierre Pecau propose une série dans l’univers de son jeu de rôle récemment ressorti en financement participatif on tient un motif d’intérêt. L’adaptation d’un jeu de rôle a un avantage et un inconvénient. Le fait de s’appuyer sur un univers nécessairement très fourni, gavé de pléthore de personnages et de possibilités d’intrigues est un indéniable avantage, que l’on retrouve dans ce premier tome, en ce que l’on sent mille et une informations esquissées entre Capitaine Vaudou (tome 1) - (Darko Perovic / Jean-Pierre Pécau) -  Historique [CANAL-BD]les cases et les dialogues. Je dis toujours que la richesse d’une BD d’aventure repose sur son hors-champ et celui-ci est forcément touffu pour un jeu de rôle. La contrepartie de cela est le risque justement d’être un peu perdu avec des personnages dotés d’une histoire pas forcément connue des non joueurs et le syndrome des BD Marvel DC qui pointe: la perte des lecteurs qui n’auraient pas suivi la continuité.

Rassurez-vous, pas de trop de dégât de ce côté, pour ce jeune irlandais envoyé au bagne en Amérique après un passage à Gorée pour ravitailler les navires marchands en « bois d’ébène« . Très rapidement le fantastique survient, ainsi que les pirates, avant de découvrir la très étrange société caraïbéenne où sages juif côtoient capitaines magiciens et maquerelle dominatrice. Dans ce monde le fantastique est omniprésent et l’on pourrait presque parler de « pirate fantasy » tant les actions surnaturelles fleurissent. Le tout reste correctement exploité en évitant le grandiloquant grâce à la mise en scène assez efficace de Darko Perovic. Et l’on finit cette agréable lecture (sans doute un peu trop rapide dans sa volonté d’avancer) avec l’envie d’en savoir plus sur ce puissant Loa qui a jeté son dévolu sur notre héros et les mystères du vaudou encore à peine effleurés.

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Adlivun

Histoire complète en 168 pages, écrite et dessinée par Vincenzo Balzano. Parution en France le 04/02/2022 chez Ankama.

Merci aux éditions Ankama pour leur confiance.

Terreur des glaces

Le Capitaine Briggs, à la tête du Mary Céleste, décide de quitter la torpeur du port de Douvres, en 1847, et embarque son équipage dans une quête périlleuse qui ne comprend qu’une alternative: rentrer couvert d’or, ou ne pas rentrer du tout.

En effet, une généreuse récompense est offerte par la Marine Royale à qui ramènera sains et saufs les marins du Terror et de l’Erebus, deux navires partis en exploration dans le cercle polaire. De nombreuses rumeurs courent à propos de ces deux bâtiments et des eaux glacées dans lesquelles ils semblent s’être perdus. Mais cela n’arrête pas Briggs, et ce malgré la réticence de Jack, son second et médecin de bord.

Le Mary Céleste reprend donc la mer, pour une mission de sauvetage incertaine, qui va confronter son équipage à des secrets enfouis depuis longtemps sous les glaces polaires. Bien vite, Jack, Briggs et les autres vont être assaillis par des visions spectrales, des réminiscences morbides qui pourraient être les pauvres hères du Terror et de l’Erebus…

Après Clinton Road, Vincenzo Balzano revient pour explorer des évènements réels sous un angle fantastique. Cette fois-ci, nulle route maudite, mais des vaisseaux fantômes victimes de malédiction, et un capitaine taciturne qui ne révèle pas tout à son équipage. L’auteur puise cette fois-ci dans le folklore inuit, pour nous plonger dans une aventure contemplative qui ne met pas de côté l’épouvante.

S’il parvient à créer une ambiance pesante et immersive grâce à son dessin à l’aquarelle, Vincenzo Balzano semble toutefois moins à l’aise avec les règles qui régissent la magie inuit ici à l’œuvre. En effet, les révélations faites sur les origines de la malédiction m’ont paru quelque peu confuses, bien qu’elles semblent maîtrisées par l’artiste.

Un peu comme pour Clinton Road, l’auteur semble ici plus conteur visuel que véritable narrateur, la force de son récit provenant en premier lieu de l’impact des planches et du dessin, davantage que sur l’intrigue en elle-même.

Avec ses très belles planches et sa thématique, qui rappellent le Moby Dick de Sienkiewicz, Adlivun mêle habilement aventure contemplative et épouvante, malgré quelques soucis d’exposition quant aux aspects fantastiques de son intrigue.

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Bitter root #3: héritage

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Comic de David Walker, Chuck Brown, Sanford Green et Rico Renzi
Hi comics (2022) – Image (2021), 160 p.

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Lauréat du Eisner award 2022 pour la meilleure série.

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bsic journalismMerci aux éditions Hi comics pour leur confiance.

Avec cette conclusion, en trois ans la série Bitter Root aura marqué les esprits et lancé fort logiquement une adaptation ciné qui s’annonce fort alléchante avec le réal de Black Panther comme producteur et le toujours brillant studio Legendary au Bitter Root Tome 3: Legacy - Comics de comiXology: Webtiroir caisse… Si vous avez lu les précédents volumes vous n’avez peut-être pas pris le temps de lire le volumineux dossier composé d’analyses d’auteurs, chercheurs, artistes noirs qui contextualisent le comic dans une culture de l’imaginaire noire assumée comme une fierté spécifique. Car sous son aspect Ghostbusters noir Bitter Root est une saga tout à fait intello qui propose des réflexions très profondes sur l’identité noire, le racisme endémique des Etats-Unis et la culture de cette minorité. Sorte de prolongement de la Blaxploitation, la série s’inscrit dans une réappropriation de genres aussi balisés que l’horreur lovecraftienne et la SF steampunk.

C’est là le plus grand succès de cette proposition qui du reste adopte autant de qualités que de défauts du média comics. A commencer par une narration inutilement hachée qui nous perd à force d’aller-retours dans le temps et dans l’espace. En cela le premier volume, le plus linéaire et inscrit dans les codes de la BD d’action fantastique était le plus accessible. Si le troisième retrouve une cohérence Bitter Root No.14 - Comics de comiXology: Webgraphique mise de côté sur le second tome, il tarde aussi à préciser son propos en nous enivrant dans des design et des séquences d’actions toujours remarquables. Plus centré sur les relations familiales avec plusieurs membres retrouvés cet ultime volume présente une nouvelle menace alors que la venue du démon Adro sur Terre a déclenché une réaction en chaîne qui semble rapprocher la famille Sangerye de la fin du monde. Alors que les humains mutent, que les jeunes rivalisent de rage pour « amputer » les monstres de leur haine, l’ancienne génération devra convaincre le clan de sortir de l’engrenage mortifère.

Alors que l’Epilogue annonce déjà de prochaines suites pour le clan Sangerye, on reste vaguement sur notre faim à cette demi-conclusion qui confirme le talent créatif et intellectuel indéniable des auteurs mais donne le sentiment que la parabole a peut-être pris un peu le dessus sur la simplicité pull d’un Skybourne

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Les seigneurs de la misère

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Salut la compagnie! Ce n’est pas Halloween mais on commence une semaine spéciale chasse aux monstres avec la chance d’avoir, hasard des sorties, un manga, une BD et un comic de très bonne qualité qui se rassemblent sur cette thématique. On commence donc aujourd’hui par l’univers du Goon chez Eric Powell, avant d’aller chasser le vampire mercredi en compagnie de Nicolas Siner et on finira par un nouveau manga de Mangetsu (la branche manga de Bragelonne), chez les suceurs de sang… Allez on commence c’est par ici:


Comic de Eric Powell
Delcourt (2022), 152 p., one-shot.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance !

De 2005 à 2015 Eric Powell a dressé les aventures fantastiques du Goon, un gros bras envoyé chasser toutes les créatures de la Nuit que compte l’Amérique. Je précise que je n’ai jamais eu l’occasion de lire cette série que je connais néanmoins de sa (grande) réputation et sur les dessins impressionnants de Powell. Sorte de cousin du Hellboy de Mignola, Goon permet surtout toutes sortes d’aventures dans un monde qu’on aime tant: celui des vampires, zombies et autres invocations qui rappellent que toute cette génération d’auteurs a été élevée à Stephen King et aux Contes de la Crypte.

The Lords of Misery - (EU) Comics by comiXologyAlors que Delcourt sort justement l’intégrale du Goon en de très copieux volumes (on imagine quatre volumes au total), nous arrive la première suite-spin-off qui va mettre Goon et un équipage mal assorti aux prises avec une sorte de Rasputin, nécromant immortel que le groupe occulte des Seigneurs de la Misère, recrutés parmi les plus grands criminels au monde, aura l’obligation de combattre s’ils ne veulent pas voir leur commanditaire s’en prendre à leurs proches… Que de bons sentiments comme on peut le voir et pour qui a déjà parcouru le travail de Powell, on ressent dès le prologue sur la Diabla cet esprit sale gosse qui dit ce qu’il a à dire sans se préoccuper de la bienséance. On sera juste surpris par le caviardage systématique (du comic d’origine je suppose) du langage très fleuri du personnage Atomic Rage qui paraît étrange au regard de la philosophie de l’auteur.

The goon -HS- Les seigneurs de la misèreJe ne m’attarderais pas sur les dessins virtuoses de l’artiste qui propose une grande variété de techniques, tantôt crayonnés bruts, tantôt dessins sépia, tantôt colorisés et qui nous rappellent que Powell est un des tous meilleurs illustrateurs américains en exercice. Ce qui plait dès les toutes premières pages c’est cet art de la simplicité, du droit au but dans un univers pulp qui s’assume entièrement dans tout l’art du cliché. Le prologue sur la Diabla donc nous place dans les meilleurs dispositions tant ce personnage d’esprit vengeur féministe s’imprime comme une des meilleurs surprises depuis longtemps dans la galaxie des héroïnes! On espère qu’elle aura autant plu à son créateur pour lui donner envie de la lancer dans des aventures solo (la discrétion du personnage dans cet album nous laisse plutôt optimiste là-dessus). Outre la Diabla, Powell se plait à nous proposer autant de personnages originaux et qui vont jusqu’à inviter une mise en abyme du genre comics lorsque le gamin loup-garou rencontre celui dont il lit les aventures dans les Les seigneurs de la misère de Eric Powell - BDfugue.comalbum Atomic Rage, celui dont le cerveau atomique lance des rayons destructeurs. Le tout est ficelé dans des dialogues à la fois simples et savoureux de second degré et de morgue.

Après des aventures rocambolesques dans les Carpates, les héros voient la perspective d’une poursuite de leur action se confirmer et une suite à ce volume avec. Au final si l’ambition de ce relativement court album est assez mince, le potentiel de cet attelage est juste énorme et pourrait si Powell le décide, devenir un des comics les plus populaire des prochaines années. Wait and see!

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Stillwater #1

esat-westComic de Chip Zdarsky, Ramon Perez et Mike Spicer (coul.)
Delcourt (2022), 152 p., série en cours, 6/13 épisodes parus.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance!

Lorsque Daniel West, jeune graphiste impétueux reçoit une convocation d’avocat pour toucher un héritage, il est loin de se douter qu’il va pénétrer dans une sorte de dimension parallèle: dans la ville de Stillwater plus personne ne peut mourir! Une bénédiction ou une malédiction, aux conséquences très concrètes pour ses habitants que le pouvoir local a décidé de couper du reste du pays…

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH1108/planchea_441423-f3307.jpg?1644310402Après une couverture de ce premier volume « collected » pas forcément engageante mais au design fort réussi et intriguant, Zdarsky et Perez nous plongent rapidement dans une atmosphère classique de la petite ville retirée aux mœurs étranges et aux lois très particulières. Lorsque la bascule vers le fantastique survient on réalise assez vite que l’objet de ce nouveau comic est bien celui de la fable politique sur une Amérique dont le poison trumpiste est bien loin d’avoir disparu et dont les fondements sociétaux plongent dans les racines mêmes du pays. Ainsi, sous couvert d’un récit fantastique que n’aurait pas renié le Maître du fantastique, c’est l’isolationnisme et l’approche très variable de la liberté individuelle qu’ont une bonne partie des américains qui est évoquée. Cette communauté a choisi il y a longtemps de se retirer du monde pour se dispenser des « expérimentations » que ne manqueraient pas de leur faire subir le gouvernement aux dires du juge local, devenu dirigeant de fait de la ville. Sans avoir besoin d’en rajouter, Zdarsky convoque dans la bouche de ce fanatique pourtant très crédible le toucher divin qui se serait porté sur les habitants de Stillwater, de même que le conspirationnisme visant un grand pouvoir gouvernemental qui rappelle les grandes heures des X-files.

Stillwater by Zdarsky & Pérez #5 - Read Stillwater by Zdarsky & Pérez Issue  #5 Page 13Stillwater est un comic adulte, tant par la violence crue que par le propos fortement politique et radical. Avec les yeux du héros traumatisé d’être tombé dans ce monde de fou, on est témoin de cette idée de la race pure menacée de l’extérieur et confrontée, ironie de l’histoire, par un de ses membres renégat dont le comportement met en danger tout le fragile équilibre paranoïaque installé par le juge et ses chiens de guerre. Le nombre de thèmes abordés par ce premier tome est impressionnant et propose un tableau malheureusement très crédible de cette Amérique trumpiste à l’influence encore pesante sur la « première démocratie du monde ». Ainsi des milices et de la violence légitime, ainsi de la menace des gauchistes (qui nous renvoie directement aux accusation de « wokisme », pour ne pas dire « gauchisme » renvoyé par notre propre gouvernement…) que l’on est prêts à éliminer car ils dérangent le mythe du peuple élu uni.

Sur le plan graphique Ramon Perez propose des cases dynamiques aux visages très expressifs avec ses encrages très forts qui renvoient à l’école hispanique. La colorisation rehausse fort avantageusement des planches où une certaine économie apparaît pourtant dans la réutilisation de cases en copier-coller, certes intelligemment modifiées mais qui peuvent donner par moment une impression figée. Petit détail bien mineur pour ces six premiers chapitres tout à fait enthousiasmants, qui rappellent la capacité des auteurs américains à s’approprier les démons de leur pays pour proposer des paraboles très perspicaces. Et combien le genre fantastique reste majeur pour aborder les problématiques socio-politiques.

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