BD·Mercredi BD·Nouveau !

Nympheas noirs

BD du mercredi
BD de Fred Duval et Didier Cassegrain
Air Libre – Dupuis (2019),

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La collection Air Libre de Dupuis est une valeur sure de la BD, proposant à la fois des BD garanties de qualité, appuyées sur une fabrication luxueuse (formats one-shot, pagination importante, maquette élégante et aérée,…). Mêmes remarques donc que pour les cinq branches de coton noir chroniqué récemment. Une édition dite « Tirage de tête » a été éditée, limitée à une jaquette comportant une illustration différente de la couverture originale. Bien maigre contenu pour une collection s’adressant plutôt à des fans de BD exigeants et vu le travail d’adaptation demandé il y avait certainement du contenu à proposer. A noter que de courtes vidéos (1 minute chacune) making-of de l’album sont disponibles sur la chaîne Youtube de l’éditeur.

Elles sont trois femmes, habitant Giverny, le foyer créatif mythique de Monet. Trois prisonnières d’un village-musée qui rêvent de s’en échapper. Lorsqu’un notable est retrouvé mort dans le ruisseau, les secrets sont fouillés par les enquêteurs de la police qui découvrent une histoire qui se rattache par chaque virgule à la peinture impressionniste du maître…

Résultat de recherche d'images pour "nympheas noirs cassegrain"J’ai pris le temps de lire confortablement cet album que tous ont signalé comme majeur depuis sa sortie. Je n’ai pas lu le roman et découvrais ainsi cette intrigue policière redoutable. Et je vous conseille de faire de même, de profiter d’un environnement serein, de prendre le temps de savourer cet objet, son atmosphère, ses couleurs magnifiques qui habillent une narration sur laquelle le travail de Fred Duval, grand scénariste que ses séries grand public ne doivent pas masquer, est conséquent, subtile et apporte un mystère que seuls les lecteurs du roman pourront démêler. En effet, l’on devine à la lecture de l’album un texte originel jouant sur l’absence de description pour semer la confusion. Or en BD c’est impossible. Comment alors se jouer du lecteur lorsqu’on lui montre les personnage, les actions, les décors?

C’est là qu’intervient le dessin, sublime, de Didier Cassegrain dont le travail de colorisation prends le dessus sur un trait particulier sur lequel certains pourront tiquer. Le dessinateur installe ainsi une atmosphère calme où l’on sent presque le bruissement du vent dans les feuilles des arbres, dans un jeu sur la lumière omniprésent. Résultat de recherche d'images pour "didier cassegrain nympheas"Le lecteur se retrouve en apesanteur, suit avec plaisir le chien Neptune gambader avec les enfants, avec la mamie, comme un trait d’union de cette petite communauté hors du temps.  Les touches de couleur vive sont partout dans ces tableaux, impressionnistes forcément, sur une technique au crayon qui donne une texture que j’adore. Cassegrain propose un découpage serré pour le besoin du récit et montre une technique irréprochable, faisant parler les vieilles pierres et par moment des effets de perspective sur les personnages. Seule bémol, une étonnante atténuation des couleurs à mesure que l’on avance. Aux premières cases éclatantes succèdent des planches plus délavées. Je ne sais si c’est dû à un problème d’impression ou à une volonté de l’illustrateur mais c’est dommage.

A la précision subtile du dessin réponds un scénario au millimètre, à la fois invisible et cérébral, de ceux qui nous font plaisir en nous faisant souffrir! Les joies du polar sont celles de la recherche et l’on jour avec le trio d’auteurs à comprendre où l’on nous mène, pariant sur la piste la plus évidente, trop grosse, cherchant à être plus malin que le scénario à trouver untel bien louche… Quand la BD procure autant de plaisir simple on peut dire qu’elle atteint la perfection et s’inscrit pour longtemps dans les albums qui comptent dans une bibliothèque.

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…les auteurs planchent actuellement sur l’adaptation d’un autre roman de Bussi, se déroulant à la Réunion…

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BD·Nouveau !·Rapidos·Rétro

BD en vrac #2

La croisade des innocents (Cruchaudet)

Croisade des Innocents

Chloé Cruchaudet est une autrice tout en sensibilité qui est parvenue par ses précédents albums à nous parler de sujets très originaux avec beaucoup d’imagination graphique et scénaristique (je pense à Mauvais genre et Groenland-Manhattan), avec une technique mixte traditionnel-numérique. Assez conquis par cette artiste je me suis lancé dans son dernier album… qui m’a beaucoup surpris par con côté sombre. D’abord par le thème, celui d’enfants malmenés par la vie rude du Moyen-Age, entre imaginaire juvénile et impossibilité de rester enfant bien longtemps face aux exigences de la vie. Ensuite par le parti-pris graphique, un lavis gris, quasi monochrome qui nous fait plonger dans une sorte d’hiver sans fin. L’album qui nous relate la croisade des enfants est découpé en quatre saisons mais ce récit de voyage paraît ne s’enfoncer que vers le crépuscule. Je ne sais si l’album reflète l’état d’âme de Cruchaudet lors de sa réalisation mais je trouve dommage que son talent et sa capacité visuelle soit aussi ternie. Sur Mauvais genre, album très gris également, des touches vives venaient renforcer la partie graphique, ce que nous n’avons pas ici. Bref, le sujet pourra intéresser mais visuellement elle aura fait mieux.

 

Harmony #4 (Reyes)

Couverture de Harmony -4- Omen

J’avais fait une chronique l’an dernier lors de ma découverte de cette série. Omen (ce tome 4) démarre le second cycle (prévu en trois tomes donc) de cette série qui mine de rien est en train de construire son chemin vers la gloire en parvenant à synthétiser originalement le thème mutant, celui de l’enfance et celui des civilisations disparues. On parle encore très peu de ce dernier élément mais la mise et scène et la progression scénaristique et dramatique sont toujours aussi plaisantes. Harmony commence à prendre de l’autorité et l’on découvre que les personnes « douées » sont nombreuses et organisées…

Si le premier cycle portait sur l’éveil des enfants dotés de pouvoirs, le second semble parti sur l’émergence du grand méchant aperçu au tout début de la série. Reynes sait nous rappeler les bribes de mythologie par quelques planches très didactiques et pas redondantes et le ressort conspirationniste est toujours présent, à mon grand plaisir. Un seul regret, que la série n’avance pas plus rapidement (et des couvertures pas forcément très réussies)! Un excellent tome dans une excellente série qui plaira autant aux jeunes qu’aux lecteurs chevronnés. J’ai hâte de lire la suite!

 

Destruction Eve – Freak’s Squeele Funerailles #4 ( Maudoux)

La série Funerailles est découpée en triptyques dont le second commence avec cette flamboyante couverture absolument sublime! Certainement la plus belle illustration produite par Florent Maudoux et l’une des plus belles couverture de BD qu’il m’ait été donné de voir… L’intérieur est au niveau des autres albums de la série, dans des tons plus clairs, jaune-orangé qui répondent aux cheveux de la rouquine qui dirige la XIII° légion de Rem. Marquant une rupture pendant les 2/3 de l’album, en mode « origine story », Destruction Eve nous narre l’histoire de ce personnage inspiré par le manga Lady Oscar (que les quarantenaires connaissent…) dans une visée résolument féministe comme nous y a habitué l’auteur. Cela permet une respiration en même temps que de pouvoir connaître l’histoire de ce conflit nationaliste entre Namor et Rem du côté de la première. Pas bien plus glorieux au final que le prisme de Rem mais cette rouquine amoureuse des chevaux est assez sympathique et donne une sacrée consistance à ce qui n’était qu’un personnage secondaire jusqu’ici. Le scénario rejoint le tome 3 en nous donnant une autre version du destin de la XIII° légion et réunit les personnages en laissant toujours étrangement le personnage éponyme de la série de côté. Pour une cycle 3? Si l’on devait classer les très bons albums de cette excellente série je dirais que celui-ci tient le haut avec une plus grande clarté visuelle et narrative tout en continuant à présenter des thèmes originaux et une galerie de personnages et un univers incroyablement fouillé. Maudoux a été rôliste dans une autre vie et cela se voit (comme les auteurs du brillant Servitude, tiens tiens est-ce que ça aiderait à construire des contextes scénaristiques?) tant son monde est détaillé et le principal risque est qu’il s’y perde en oubliant son histoire.  Pour l’instant il tient la bride brillamment!

Le sang des cerises -journal #4 (Bourgeon)

Passagers du vent 08. Le sang des cerises. Journal 4/4Je clôture enfin ma chronique des quatre épisodes du Sang des cerises, le dernier album de François Bourgeon, qui s’inscrit dans la série des Passagers du Vent. Je ne détaillerais pas les pages BD, toujours aussi détaillées, permettant à l’auteur de dessiner Paris, les Halles et cabarets mais surtout les trognes et les filles qui chantent dans les troquets. Le réalisme des visages est toujours aussi impressionnant et le dessin de Bourgeon a fait un saut que l’on n’imaginait pas.

L’historien Michel Thiebaut qui suit Bourgeon depuis les Compagnons du Crépuscule et a publié plusieurs ouvrages sur l’œuvre de l’auteur nous livre dans ce dernier épisode un récit des années charnières qui aboutissent en 1879 à la victoire électorale des républicains sur le président Mac Mahon et le parti monarchiste réactionnaire, marquant selon l’historien une étape aussi importante pour l’histoire de la République que 1789… Une interview de Bourgeon nous replace le contexte des personnalités artistiques de Montmartre et l’approche qu’en a eu l’auteur dans l’interaction avec ses héroïnes. Encore une fois, la lecture des bonus est un régal pour tout amateur d’histoire. Pour finir… j’ai craqué et acheté l’album en version couleur (qui comporte donc le fameux lexique final de traduction du breton et de l’argot) et je dois dire que si les grandes planches n&b se savourent pleinement, la colorisation de François Bourgeon est superbe et enrichit ses dessins de moultes détails. Les deux sont indispensables…

BD·Documentaire·Rétro

Le photographe

Le Docu du Week-End
BD d’Emmanuel Guibert et Didier Lefebvre,
Dupuis-Air Libre (2003-2006), 272 p. + 1 DVD.
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L’album que j’ai lu est l’intégrale de 2010, identique à celle de 2008 avec notamment des pages complémentaires en fin d’album et un DVD contenant le reportage vidéo de la chef d’équipe MSF. Seule la couverture change et pour les raisons que je vais expliquer plus bas je trouve celle de 2008 bien plus pertinente. Je regrette l’absence de préface ou d’introduction expliquant la genèse de l’ouvrage et du voyage lui-même, ce qui aurait permis de rentrer plus facilement dans l’album. L’ensemble est propre mais un peu austère, comme souvent chez Air Libre et peut-être volontairement dans l’esprit « docu ».

En 1986, pendant l’occupation soviétique d’Afghanistan, MSF commande un reportage photo à un jeune photographe autodidacte, Didier Lefebvre. Celui-ci accompagnera pendant plusieurs mois cette mission partie du Pakistan et entré clandestinement en Afghanistan vers une vallée totalement isolée du nord du pays. Un voyage éprouvant pour les corps et pour les esprits, à travers des montagnes de plus de 5000 m, dans le dénuement total de coins qui semblent sortis de l’histoire. Une aventure humaine incroyable.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le Photographe fait partie des albums que les amateurs de BD savent devoir lire un jour, qu’ils voient fréquemment sur les étales des libraires et les rayons des bibliothèques. Une histoire primée partout, y compris à l’étranger, montrant que seul le monde de la BD a pu rendre compte de cette incroyable odyssée dont très peu de publication photo a pu être faite. C’est sidérant tant on a conscience en fermant l’album que nous sommes en présence d’une œuvre journalistique de niveau mondial, parmi les plus grandes, les plus fondamentales. C’est l’histoire de l’essence des choses, d’hommes et de femmes brillants, voués à des carrières bien rémunérées de chirurgiens, qui quittent tout pour partir à pied clandestinement dans un pays en guerre habité par des hommes aussi hospitaliers que frustes, dans un périples de plusieurs centaines de kilomètres à travers une montagne qui peut vous tuer de mille façons et qui vivront plusieurs semaines dans un village sorti du moyen-âge et où la compétence médicale qu’ils apportent change quelques vies parmi de nombreuses vouées à la maladie, le handicap, la mort.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le don de ces humanitaires est proprement incroyable tant les risques qu’ils prennent seuls paraît disproportionné avec le peu qu’ils procureront. Mais les quelques récits de blessés que nous présentent l’album suffisent sans doute à convaincre ces véritables héros de la pertinence de leur mission. Une fois repartis, les paysans et Moudjahidin retourneront à leur isolement mais ils auront appris quelques rudiments de soins et de précautions. C’est peu, très peu, mais tellement à la fois pour ces quelques vies sauvées.  La lecture des quelques textes post-face racontant ce que sont devenus les différents personnages du documentaire est indispensable et montre le cynisme de ce monde où toutes les stars du Show-bizz sont décorées de la légion d’honneur quand ces gens, donnant de leur personne, sans rien attendre, sans soutien d’aucun État, retournent ensuite à leur anonymat. C’est honteux et renforce encore la puissance de cette aventure.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"On retrouve pas mal de points communs entre cet album et La lune est blanche d’Emmanuel Lepage accompagné de son frère photographe François: le récit en directe avec ses incertitudes, contretemps et vides (assumés en considérant que tout est intéressant dans un récit de voyage), l’alternance de photos et de dessins, l’aventure extrême d’un périple au jour le jour au bout du monde…  La principale différence (et de taille) c’est le dessin. Autant Lepage est reconnu comme un très grand dessinateur proposant des planches superbes qui valent pour elles-même, autant je n’ai pas du tout accroché au dessin de Guibert. On va dire que c’est une histoire de goût et que dessiner une telle odyssée sur les seuls témoignages du photographe, sans aucune base autre que les photos rapportées ne doit pas être évident pour un illustrateur. Mais autant je reconnais sa qualité sur La guerre d’Alan, autant ici les planches sont vraiment minimalistes et n’apportent selon moi pas grand chose à un récit photographique qui aurait pu être dispensé de dessins. L’auteur sait reproduire assez fidèlement les visages des protagonistes mais graphiquement j’ai trouvé cela pauvre.

Guibert, à l’origine de ce projet, explique que l’objet de l’album était un hommage à Didier Lefebvre (décédé juste après son prix à Angoulême) et à son aventure en même temps qu’à celle des gens de MSF, les dessins n’étant là que pour combler les trous. Cela n’aurait pas empêché d’apporter une plus-value graphique et artistique. Dommage. Mais Le Photographe reste, en tant que documentaire photographique une expérience majeure de lecture et un magnifique projet empli d’humanité. Un album qui pose également la question du statut de documentaire BD lorsqu’on connaît certaines techniques de dessin repassant sur des photo ou des expériences comme La fissure, « docu BD » fait exclusivement à partir de photos (que je chroniquerais bientôt ici)…

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BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La Trouvaille du vendredi #8

La trouvaille+joaquim

 Monsieur Mardi-gras Descendres

BD d’Eric Liberge,
Dupuis – coll. Empreintes (1998-2005), env. 70p./ album, 4 volumes parus (+ 1 prologue numéroté « tome 0 »), série finie.

monsieurmardigrasdescendres1c_27052004La série d’Eric Liberge est une singularité dans la BD franco-belge. D’abord par son sujet graphique: au fil de 4 albums, soit près de 300 pages, il va nous décrire un univers peuplé uniquement de squelettes, sur une lune cendrée à la lumière blafarde… Sacrée gageure que de distinguer les personnages d’une histoire, leurs expressions, sur des squelettes a priori tous identiques! L’histoire est celle de Victor Tourterelle, alias Mardi-Gras Descendres sous son nouveau nom issu du calendrier des postes et attribué à tout nouvel arrivant de l’autre côté de la vie…

Lorsqu’il arrive le personnage principal est embauché par une secte occulte, la Corniche, pour cartographier un monde qui ne l’a jamais été, grâce au gigantesque télescope de Charon. Le savoir doit permettre de combattre l’obscurantisme de l’administration et ses inquisiteurs de la Salamandre qui régit ce monde. Résultat de recherche d'images pour "monsieur mardi-gras descendres liberge"Dans une BD à l’humour absurde, la principale richesse de ce monde est le café, breuvage qui produit des sensations issues de la vie passée et donc très dangereux pour le système en place en ce qu’il sort les âmes de leur sidération. Les carcasses des morts étant désormais immortelles, l’on peut voir l’ancienneté de chaque être pas le nombre de réparations rivetée que porte son corps. Cela permet au niveau du dessin d’incroyables personnages au design steampunk jamais vu. Le scénario prend la forme d’une conspiration avec une résistance à la dictature du Pays des Larmes. Le personnage principal va entamer un voyage initiatique pendant que les règles qui régissent ce monde (absurdité sans but ou loi divine?) sont battues en brèche par la contestation qu’il a  apporté. Finalement assez politique comme sujet, si l’on fait un parallèle avec tout régime dont la population ne questionne jamais la pertinence…

Résultat de recherche d'images pour "monsieur mardi-gras pays des larmes liberge"L’œuvre (comme fort bien expliqué dans la post-face présente dans le quatrième volume)  a été un long chemin: du fanzine à la collection Empreintes de Dupuis et la reconnaissance par un Prix Goscinny (récompensant un jeune auteur) à Angoulême en 1999, la publication des quatre volumes s’étalant sur 6 ans. Cette BD très personnelle suit donc les pérégrination d’un rebelle arrivé dans un pays de squelettes extrêmement organisé sur le modèle d’une administration totalitaire et où la quête de sens semble avoir échappé à toutes les âmes défuntes. Sur un ton plutôt drôle, rythmé et caractérisé par des dialogues tantôt ampoulés de formules théâtrales, tantôt amoncellement de termes argotiques ( pas loin du dictionnaire du capitaine haddock…), le sujet de fonds est bien celui du sens de la vie et des introspections inévitables pour une âme tombée au purgatoire… Sujet hautement philosophique donc, porté par un graphisme aux visions fantasmagoriques empruntant à l’univers des graveurs romantiques (Gustave Doré n’est jamais loin).

Résultat de recherche d'images pour "monsieur mardi-gras pays des larmes liberge"Ce qui est remarquable dans cette série, outre son originalité totale portée par un graphisme à la fois très distingué, pointu techniquement et parfaitement adapté au « lieu » (des mélanges de gris et monochromes, d’ombre-lumières spatiales et d’architectures labyrinthiques à la fois cyclopéennes et aux perspectives vertigineuses) c’est que dans une profusion de textes, d’images et, il faut le reconnaître, quelques pertes de lecteur en cours de route, l’auteur semble avoir toujours su où il allait malgré la complexité des sujets. Le dialogues très nombreux sont très bien faits même s’ils tournent souvent en rond, un certain nombre d’envolées lyriques étant assez dures à suivre… mais je pense qu’elles n’ont d’autres objet que leur esthétisme, appuyé par un travail sur les typographies, élégantes et variées, permettant d’appuyer graphiquement le texte.

Image associéeDe plus chaque album a son unité. Graphiquement d’abord, si Liberge commence par du quasi noir et blanc (la maîtrise du trait est dès le début de très haut niveau, notamment dans la maîtrise anatomique des squelettes qu’il soumet à des aventures pourtant tout à fait épiques!), dès le tome 2 les couleurs subtiles de gris et de sépia s’articulent avec des décors monumentaux, tantôt steampunk, tantôt inspirés de l’art gothique ou carrément Bauhaus. Par moment on pense aux cités obscures de Peeters et Schuiten. Le troisième volume est pour moi le plus abouti graphiquement, avec de pleines pages où le navire du héros surplombe les majestueux décors de Pluton et les visions de son passé. Dans le dernier volume, je regrette l’apparition de trames qui abîment à mon sens les magnifiques planches.

Résultat de recherche d'images pour "monsieur mardi-gras liberge resurrection"Le voyage va emprunter aux cercles de l’Enfer de Dante autant qu’à l’univers de l’Alchimie et des réincarnations karmiques. Je n’en dis pas trop pour ne pas en révéler, la découverte de cet univers étant une partie de l’intérêt de cette série. Difficile de décrire une série unique tant la profusion de sujets et d’objets graphiques nécessite l’expérience de la lecture pour en comprendre la singularité. Cette œuvre d’auteur a le grand  mérite de ne pas être prise de tête malgré son ambition et un certain intellectualisme. C’est une véritable aventure visuelle à nulle autre pareil qu’il faut avoir lu dans sa vie d’amateur de BD.

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BD·Nouveau !·Numérique·Rapidos·Service Presse

Le triomphe de Zorglub

BD d’Olivier Bocquet, Brice Cossu et Alexis Sentenac
Dupuis (2018), 55 p.

9782800174594-couv-m800x1600Comme beaucoup, Spirou a fait partie de mes professeurs en BD… enfin pas le même Spirou, moi ce fut celui de Tom et Janry, qui sont les seuls à avoir véritablement refondés le héros après les années Franquin et ses successeurs. Avec eux Spirou est devenu un héros moderne, une sorte d’Indiana Jones appuyé par un dessin à la fois « gros nez » et réaliste. Bref, après leur passation de pouvoir suite à Machine qui rêve (le meilleur album de Spirou toute époque confondue et véritable ovni très gonflé) je n’ai jamais pris le temps de tenter à nouveau l’aventure. L’arrivée de ce Triomphe de Zorglub m’a attiré par un graphisme qui m’a rappelé celui de Janry… mais laissé sceptique par une communication assez calamiteuse de Dupuis qui le présente comme lié à la sortie du film. Alors oui le timing est le même et l’histoire est celle d’un film tourné sur Spirou et Fantasio… mais une fois ce pitch passé, on est surtout dans une vraie histoire de Spirou, drôle, pleine de mises en abymes et d’action débridée. Je n’ai absolument pas envie de voir le film, pourtant je me suis régalé à la lecture de la BD. C’est iconoclaste, un peu scato sur les bords et vraiment percutant.

Les dessins sont très correctes, un peu plus réalistes que d’habitude et la mise en couleur très vive et agréable. On saute du coq à l’âne par des ellipses temporelles et géographiques vertigineuses, mais cela n’a aucune importance: on a du Zorglub (le vrai… bien qu’un peu faiblard), du Champignac, du Slip (… pardon, Spip..), Sécotine et un Fantasio que j’ai rarement vu si drôle avec sa tignasse qui a du beaucoup inspirer les auteurs. L’histoire du film permet une immersion dans le monde du cinéma et des commentaires sur le statut de héros. Le découpage propose quelques séquences qui vont vous faire pleurer de rire… Une vraiment belle surprise humour que je n’attendais pas et qui montre que l’on peut allier démarche commerciale et réussite artistique.

BD·Nouveau !·Rapidos

L’étrange soldat Franklin

BD de Lambil et Cauvin
Dupuis (2017), 44 p., Les Tuniques bleues tome 61.

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Alors qu’ils patrouillent Blutch et Chesterfiels tombent sur un homme noir en fuite qu’ils sauvent des rebelles. En le ramenant au camp ce soldat Franklin s’avère bien mystérieux et déclenche une enquête du général…

Le tome 61 des tuniques bleues est loin d’être aussi mauvais que ne le disent un certain nombre de critiques sur le web. Inévitablement, après autant d’albums, on retombe sur des ch

 

oses connues, les scénarios ont du mal à surprendre. Mais pour une BD d’humour au long court, le plaisir de retrouver nos deux énergumènes Blutch et Chesterfiels est toujours entier. Il s’est installé une familiarité et un système de running-gag sur les formules de Blutch et l’éternelle amitié-répulsion. Stark est toujours là, toujours increvable, Stilman a toujours sa paille en bouche et Arabesque fait toujours aussi bien la morte… Personnellement je me marre toujours autant à leurs bêtises même si je reconnais qu’on est dans le plus grand confort (de l’auteur comme du lecteur). Mais ces séries familiales ne sont-elles pas justement là pour ça?

Niveau dessin je critiquerais plus la colorisation numérique (installée sur la série depuis quelques albums maintenant) que le trait qui a déjà été pire sur d’autres albums. On ne sent aucun laisser aller désabusé chez les auteurs qui semblent s’amuser comme au premier jour avec leurs personnages. Avec ce bel âge, la série passe selon moi bien mieux l’usure qu’un certain Thorgal par exemple…

L’histoire titille la curiosité avec efficacité et si elle manque peut-être un poil d’action pour accélérer la lecture très franchement je ne me suis pas ennuyé. L’étrange soldat Franklin n’est sans doute pas le plus percutant des albums des Tuniques, mais certainement pas le pire. Et on rigole en apprenant deux-trois trucs sur la période de la guerre de sécession, le cœur de la série. Que demander de plus?

BD·Jeunesse·Nouveau !

Harmony

BD de Mathieu Reynes
Dupuis (2016-2017), 3/3 vol parus.

couv_262422Jolie couverture qui met en avant le style « ado » du trait de Reynes, belle typo de titre et maquette générale. Rien d’extraordinaire (on est chez Dupuis) mais c’est propre.

Harmony reprend le thème classique d’Akira ou des X-men à savoir la conspiration scientifico-politique faisant des expériences sur des enfants (thème également du récent Wonderball). Je ne détaillerais pas le déroulement des albums, beaucoup de l’intérêt de cette bonne série reposant sur le traitement d’une histoire archétypale. Le dessin est particulier (proche d’un style jeunesse avec des visages et corps exagérés, gros yeux, gros menton, gros nez,…) mais très maîtrisé et la colorisation joue un grand rôle dans l’aspect d’ensemble. Reynes produit, surtout, un découpage très cinématographique et une progression de la narration remarquablement dosée. Le premier cycle est prévu en 3 tomes dont le dernier vient de sortir. Après un prologue remontant aux temps harmony-t2-indigo-mathieu-reynes-p-9antédiluviens, le premier volume présente une adolescente, Harmony, enfermée dans le sous-sol d’une cabane, sans souvenirs. Elle semble au coeur d’une conspiration gouvernementale autour de manipulations de pouvoirs paranormaux… Le tome 2 est un flashback montrant comment elle est arrivée là en décrivant les expériences scientifiques sur les enfants. Cet effet casse un peu le rythme donné par le très bon premier volume. Le mystère reste cependant bien mené et la progression remarquablement gérée, avec des militaires très méchants et sans scrupules reprenant un programme scientifique médical à l’origine ; si bien que l’on attend avec impatience la conclusion du tome 3 (que je n’ai pas lu mais dont la lecture est susceptible de remonter les Calvin). Le dessin progresse en outre à chaque tome vers plus de sibtilité dans le trait.

harmony-1Les jeunes générations auront par cette BD une porte d’entrée sur cette thématique classique de la SF dans un traitement relativement soft. Je pense que le style de dessin plaira au public jeune et l’histoire pourra leur donner envie de s’attaquer à des séries SF plus ambitieuses ou plus adultes (l’Histoire de Siloë, Akira, Domu, Brane zéro voir le Chant des Stryges dans le style conspirationniste). L’approche scénaristique de Reynes, si elle n’a rien de révolutionnaire, est très carrée et laisse présager du bon voir du très bon si son histoire est prévue sur plusieurs cycle et ne se laisse pas aller aux sirènes du commerce infini.

 

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