****·BD·Jeunesse·Nouveau !

Perdus dans le futur #1: La Tempête

Premier tome d’une série en 4 parties, écrit par Damian et dessiné par Alex Fuentes. Parution le 04/06/2021 aux éditions Dupuis.

Le Breakfast Club voyage dans le temps

Pour Sara, Mei, Driss et Arnold, ce qui devait être une sortie de classe tranquille se transforme bien vite en aventure cauchemardesque, à cause de l’intervention de Piero, la terreur de la classe dont le passe-temps principal consiste à rendre la vie impossible à nos quatre amis.

Il faut bien l’avouer, ces pas-si-joyeux drilles ont tout de cibles faciles si l’on se fie aux critères du Harcèlement scolaire pour les nuls: Sara est victime d’un handicap qui l’oblige à se déplacer en béquilles, Arnold est en surpoids, Mei est une HPI affublée de doubles-foyers et Driss, un peu trop basané au goût de certains. Ils sont donc malheureusement des cibles toutes indiquées pour l’aimable Piero.

En voulant leur faire peur une nouvelle fois, la brute provoque une chute qui les entraine tous les cinq au fonds d’un puits, qui se remplit dangereusement durant la tempête qui frappe les ruines du château que la classe visite. En ressortant, les miraculés s’aperçoivent à leur grand désarroi qu’ils ne sont plus chez eux. Toujours sur Terre, semble-t-il, mais dans un futur hostile où rôdent de dangereuses bêtes ! Nos quatre victimes et leur bourreau sauront-ils mettre leurs différends de côté pour sortir de ce mauvais pas ?

Péril jeune face à vieux templiers

En explorant plus avant ce nouveau territoire, nos naufragés du temps vont s’apercevoir que des humains parviennent contre toute attente à subsister dans cet environnement hostile. En effet, le château était autrefois le dernier bastion des Templiers, qui, traqués et persécutés, ont choisi d’utiliser leurs savoirs pour ouvrir un tunnel temporel qui les emmènerait loin de leurs bourreaux. Le problème, c’est que le tunnel est une voie à sens unique, et que les habitants du village de Templiers ne voient pas leur arrivée d’un très bon œil.

En effet, les conditions de vie difficiles ont contraint les templiers à adopter une philosophie malthusienne, voulant que chaque arrivée dans la communauté soit synonyme d’un départ.

Ce premier tome de Perdus dans le Futur nous plonge prestement dans l’action sans ménagement, pour nous faire ensuite découvrir son groupe de personnages attachants. Bien évidemment, les aventures temporelles rocambolesques ne sont finalement que l’écrin dans lequel ces protagonistes vont pouvoir se développer et renforcer leur liens, et l’on assiste au fil de l’album à la rédemption d’une brute antipathique, laissant entrevoir de belles évolutions sur le reste de la série. On apprécie également les thématiques écologiques en sous-texte, bienvenues dans le cadre d’un récit jeunesse.

Le graphisme est lui aussi résolument orienté jeunesse, et fait des étincelles, notamment grâce aux couleurs. En bref, ce premier tome a pour lui une narration fluide et des graphismes agréables, sous tendues par un réseau de personnages attachants et dotés d’une certaine profondeur. A lire !

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Harmony #6: metamorphosis

La BD!
BD de Mathieu Reynès
Dupuis (2021), 2 cycles achevés (6 volumes).

couv_401449Je rattrape mon gros retard sur l’excellente série « jeunesse » Harmony avec ce dernier chapitre du second cycle… qui laisse un peu sur sa faim! Si Mathieu Reynes a montré qu’il savait parfaitement placer des cliffhangers redoutables dans sa série, il semble ici temporiser avec un flashback tout à fait artificiel qui a vocation à nous expliquer (un peu) comment Payne s’est transformé en homme-tigre à la fin du précédent opus. Du coup l’intrigue n’avance pas d’un iota pendant cet intermède et on rate complètement la chute de cycle qui aurait dû nous hyper à mort pour connaître la suite… Si le processus des flashback Harmony - BD, informations, cotess’inscrit très logiquement dans la structure des scénarii de l’auteur, on dira que c’était ici plutôt malvenu sur un sixième tome. Bref. A part ça les qualités de la série sont toujours là à commencer par des planches toujours superbes et qui doivent particulièrement plaire aux ado. C’est hyper référencé (on voit les affiches d’Akira et Avengers dans une chambre d’ado), l’auteur ne se dérange pas avec l’utilisation de noms de marques réelles (tant mieux) et place ses personnages de jeunes dans une relation compliquée avec les adultes. Harmony se retrouve dans cet épisode hébergée dans la famille d’un des chefs de l’organisation mutante et confrontée au fils de ce dernier, un peu couillon, mais qui souhaite entrer en contacte avec cette belle et mystérieuse blonde. On bascule donc totalement en teen-story et ça apporte une fraicheur fort sympathique à la série, avec des grimaces et scènes humoristiques efficaces. Reynès aime jouer avec ses planches et crée des effets visuels très sympa (floutés et autre grain lors de séquences de basse lumière) qui accentuent une mise en scène déjà fortement cinématographique. Et toujours ces couleurs magnifiques! Harmony est une valeur sure qui réussit le petit exploit d’être aussi qualitative pour de vieux briscards que pour des ado à l’univers desquels elle me semble matcher. On commence à voir arriver la conclusion (probablement au prochain cycle soit dans trois tomes) et si la série continue à éviter les fautes de goût à l’heure où les gros pouvoirs risquent de débarquer elle se confirmera comme un must-read!

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Créatures #1: La ville qui ne dort jamais

Premier album de 70 pages d’une série écrite par Stéphane Betbeder et dessinée par Djief. Parution le 08/01/2021 aux éditions Dupuis.

Heurts sur la ville

Le monde tel que nous le connaissions s’en est allé (encore). Après un événement baptisé la Grande Nuit, tous les habitants de New York (du monde?) ont disparu, ou ont dégénéré en une version écervelée d’eux-mêmes. Tous, à l’exception des enfants, qui sont passés d’être insouciants à survivants en l’espace d’une nuit. 

Parmi les ruines de la ville, erre un groupe de survivants. Autour du placide Chief, on trouve l’intrépide Emma « La Crado« , le rebelle Testo et le savant La Taupe. Ce ramassis hétéroclite de nouveaux marginaux apprend bien malgré lui les rudiments de la survie: Éviter les adultes, et trouver de la nourriture, à n’importe quel prix. Alors que la Taupe cherche dans les livres de moyens d’atteindre l’autosuffisance, Chief et La Crado écument les immeubles et les centres commerciaux à la recherches de denrées. C’est là qu’ils croisent le chemin de Vanille, qui veille à la fois sur son frère Minus et sur leur mère-zombie.

Nécessité faisant loi, Chief décide de dévaliser les provisions de Vanille, mais un concours de circonstance va réunir la grande sœur responsable et ces quatre pieds-nickelés de la survie. Pendant ce temps, dehors, se jouent des événements d’une ampleur cataclysmique qui pourraient signer la fin ferme et définitive de notre monde. 

Teenage Wasteland

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en fiction, la fin du monde n’est pas prête de s’arrêter ! Le genre devenu pléthorique ne cesse de faire des émules, avec plus ou moins de succès. Bien qu’il y ait des lieux communs quant aux modalités d’exécution du Post-Apo, chaque auteur a sa propre vision de comment et pourquoi notre monde finit. Ici, le scénariste choisit la version « apocalypse zombie » en faisant de tous les adultes des êtres affamés et privés de libre arbitre, obéissant à la volonté d’une mystérieuse créature mi-monstrueuse, mi-spectrale. En mettant en scène son groupe de jeunes esseulés, Stéphane Betbeder ne néglige pas pour autant la construction de ses personnages, et offre un démarrage fort intéressant à la plupart d’entre eux. 

Quelque part entre « Seuls » et « Daybreak« , Créatures développe un univers singulier où les enfants, émancipés de force, doivent littéralement se confronter au monde des adultes pour survivre. La fin en forme de cliffhanger amène des influences que l’on attendait pas nécessairement pour une œuvre étiquetée jeunesse, ce qui est un point positif. 

Jeunes héros et ambiance horrifique forment un très bon mélange pour cette nouvelle série !

A partir de 10 ans. 

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Inhumain

La BD!

Récit complet en 93 pages, écrit par Denis Bajram et Valérie Mangin, dessiné par Thibaud De Rochebrune. Parution le 02/10/2020 aux éditions Dupuis.

Hobbes avait-il raison ?

L’humain a toujours eu soif d’expansion. S’il a les moyens techniques d’atteindre un endroit où il ne s’était jusqu’alors jamais rendu, il ira, quoi qu’il en coûte. C’est ainsi que s’est justifiée l’expansion spatiale de la Fédération Humaine, qui a envoyé au fil des siècles de nombreuses arches de colonisation à travers la galaxie.

Sur ordre du commandant de l’arche Alma Mater, nos quatre explorateurs, secondés par l’androïde Ellis, forment une mission de reconnaissance sur une planète inconnue, afin d’en déterminer la viabilité. Cependant, leur vaisseau se crashe au fond d’un océan, les laissant à la merci des abysses.

Contre toute attente, nos quatre éclaireurs sont secourus par des créatures marines tentaculaires, qui, comme ne le suggère pas nécessairement leur apparence, se comportent de façon bienveillante avec ces étrangers tombés du ciel.

Escortés à la surface sur les rivages d’une île, ils ne seront pas au bout de leurs surprises car ils tomberont nez à nez avec…des humains ! Comment des formes de vie identiques ont pu se développer à des années-lumières de la Terre, et dans un environnement si différent ? Accueillis parmi les indigènes, les pionniers iront de surprise incongrues en constats dérangeants, jusqu’à atteindre la troublante vérité de cette planète-océan…

Cargo Cult In Space (spoilers)

Dès les premiers jours passés sur l’île, les spationautes découvrent une société pacifique, en communion avec la nature, personnifiée par leur concept du « Grand Tout« . Mais les héros vont ensuite être confrontés à d’autres aspects questionnant de cette communauté, qui respecte des rituels de cannibalisme. Ceci, conjugué aux bizarreries de comportement des individus, finit de les convaincre que quelque chose ne va pas avec ces humains extraterrestres.

On ne présente plus Denis Bajram, ni sa maîtrise du genre SF (Universal War One/Two, rien de moins que neuf albums), qui tente ici avec Valérie Mangin un planet opéra ambitieux par ses thématiques et exigeant par son exécution. Le déroulé de l’intrigue nous tient en haleine, pas tant par les personnages qui sont davantage relégués à des items narratifs, mais grâce aux éléments de réponse distillés au compte-goutte au fil des pages.

L’aventure spatiale et la confrontation hypothétique avec d’autres formes de vie intelligente offrent un panel de thèmes déjà bien exploités. Les deux auteurs prennent donc le parti de garder le mystère entier jusqu’à un dénouement certes un peu rapide, pour mieux renverser les codes habituels, avec un fin mot très bien trouvé.

L’ensemble rappelle certaines œuvres de SF comme Pandorum, et d’autres traitant de la « colonie perdue ». En revanche, il faut déplorer la mise en couleur qui, sur les scènes de nuit (elles sont nombreuses), ne rendent pas service au magnifique dessin de Thibaud de Rochebrune.

Inhumain reste malgré tout un très bel album de SF, qui questionne la place de l’Homme dans le Cosmos et la menace inhérente que représente la vie pour elle-même.

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L’Âge d’Or

La BD!

Série en deux volumes de 224 et 183 planches, écrite par Roxanne Moreil et Cyril Pedrosa, dessinée par Cyril Pedrosa, qui est assisté par Claire Courrier et Joran Treguier aux couleurs. Parution le 07/09/2018 et le 06/11/2020 aux éditions Dupuis.

Suis-je le gardien de mon frère ?

Perçue comme obscurantiste, l’époque féodale aura néanmoins permis aux hommes de faire face à un monde âpre et inhospitalier, où régnaient jusque-là la violence et la loi du plus fort. Sous la protection d’un seigneur, les paysans, en échange de lourds impôts, pouvaient se protéger des attaques derrière ses remparts. Cependant, féodalité rimait également avec asservissement, déterminant les individus dans une hiérarchie inflexible qui leur était imposée dès la naissance.

Bien que Tilda connaisse et partage les souffrances de son peuple, son rang va exiger d’elle qu’elle prenne la tête du royaume suite au décès de son père le Roi. Osera-t-elle le renouveau, portée par les idéaux égalitaires qui galvanisent les insurgés chaque jour plus nombreux, ou perpétuera-t-elle sans le vouloir un système inique qui oppresse et exploite les plus vulnérables ?

L'âge d'or», rêves de gauche - Culture / Next

La Princesse ne trouvera pas tout de suite la réponse à cette question. Son père à peine mis en terre, son jeune frère est placé sur le trône par un cercle de conspirateurs, dirigé par sa propre mère, la Reine. Tilda se verra contrainte à l’exil, épaulée par le chevalier Tankred et son second Bertil, soutiens indéfectibles grâce auxquels elle parviendra à échapper au sort funeste que lui réservait sa mère.

Voici nos trois fuyards à dos de cheval à travers les terres désolées du royaume, en proie à la famine et aux prémisses d’une guerre civile. Tilda, dont la sagacité lui avait fait pressentir ces troubles sociétaux, va devoir se résoudre à reprendre le trône si elle veut empêcher la ruine de son peuple, et instaurer le nouvel âge d’or que décrivent les légendes d’antan.

Le retour de la Reine

Alors que le premier volume était construit comme une quête initiatique censée mener l’héroïne à l’éveil spirituel, le second volume nous impose une ellipse temporelle pour nous plonger dans une ambiance bien plus noire et amère. Etonnamment le caractère épique et la fluidité de lecture (avec l’utilisation notamment de cheminements narratifs sans cases dans ces superbes doubles pages) rendent ce diptyque plutôt grand public.

La fable sociale est toujours présente, mais le contexte est bien moins optimiste. Tilda et son armée sont désormais enlisés dans un conflit meurtrier et perdu d’avance pour la reconquête du trône, tandis que le pouvoir tant convoité de l’Âge d’Or, moteur de la révolte contre les seigneurs, reste hors de portée de la souveraine légitime.

Sur une vue d’ensemble des deux volumes, le point fort de l’intrigue se révèle être sa cohérence thématique. Roxanne Moreil et Cyril Pedrosa illustrent fort adroitement le paradigme du pouvoir corrupteur et des vertus d’un système tendant vers l’équité et prônant un retour aux valeurs humanistes. Tilda elle-même n’est pas épargnée par le poids de la couronne qu’elle s’échine à reprendre à son frère usurpateur, ce qui renforce la cohérence souhaitée par les deux auteurs qui vont au bout de leur propos par le biais de leur protagoniste.

La philosophie mise en avant par l’Âge d’Or assume ses élans utopistes, sans pour autant verser dans la mièvrerie, ce qui participe d’autant plus à sa qualité.

Il est à mon avis inutile d’aborder la qualité graphique de ce diptyque, tant elle saute aux yeux. Les planches donnent à voir une parfaite harmonie entre le trait léger de Pedrosa et la mise en couleur. Les couleurs mettent en valeurs tant les décors, sublimes quelle que soit l’échelle, que les personnages ultra expressifs designés par l’artiste. La variété des techniques utilisées et la gourmandise du format très spacieux (tout de même cinq-cent planches sur les deux volumes!) procurent à la fois un sentiment d’expérimentation artistique tout à fait propice au vu du sujet (l’imagination, le Nouveau monde) et d’artisanat. Pedrosa se cale en effet sur un aspect proche de la tapisserie médiévale ou de gravures et donne ainsi un vrai grain, une texture qui nous fait toucher ce monde médiéval. le style ne plaira pas à tout le monde mais la qualité esthétique est indéniable.

Une réussite en tous points, une BD qui vaut… de l’Or !

Billet écrit à quatre mains par Dahaka et Blondin.

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La bête

Jeunesse

BD de Zidrou et Frank Pé
Dupuis (2020), 150p., série en cours.

Format très original et spacieux que cet album presque carré. Le logo-titre comporte un discret vernis et gaufrage et indique un tome 1 on ne peu plus invisible (dans le A, si-si, regardez!)… qui se confirme avec le « a suivre » de dernière page. Les auteurs indiquent en page de garde pou qui ne l’aurait pas reconnu que la trombine de Franquin a été empruntée pour l’instituteur. Une édition spéciale commandée par la librairie belge  Slumberland BDWorld comportant des pages de bonus est tirée à 1200 exemplaires.

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Dans la Belgique d’après-guerre il fait gris et froid et les rancœurs de l’occupation infusent jusque dans la cour d’école où François est victimes de brimades. Il se réfugie alors dans sa passion pour les animaux blessés qu’il ramène à la maison, véritable arche de Noé. Surgit alors un étrange singe jaune échappé d’une terrible traversée sur un cargo sud-américain…

Le « spirouverse » commence à être aussi complexe que le multivers Marvel ou DC! Alors que les auteurs passés sur la série initiée par le père Franquin ont alterné depuis pas mal de décennies maintenant et que le premier spin-off lancé par Tom et Janry (mes auteurs préférés sur la franchise!) a déjà dix-huit tomes, les séries alternatives ont explosé ces dernières années, avec une série Zorglub, une série Champignac, Supergroom, et la série Spirou vu par… dans laquelle on pourrait ranger la plupart. Difficile à ce stade de comprendre la logique éditoriale qui gère l’univers Spirou une fois que l’on a compris cette volonté certaine d’ouvrir ce domaine patrimonial bien au-delà du canon de la série mère. C’est là qu’arrive cette Bête, déjà annoncée comme une série (que l’on espère courte) alors que le concept est suffisamment spécifique pour justifier un hors-série.https://static.lavenir.net/Assets/Images_Upload/Actu24/2020/08/20/a7a162c4-e310-11ea-808f-30efce92e08d_web__scale_0.6364617_0.6364617.jpg?maxheight=513&maxwidth=767&scale=both

Avant toute chose il faut préciser que malgré une couverture inquiétante et des dessins assez sombres, cet album s’adresse bien à un public jeunesse et c’est sa première réussite! Bien entendu calibré par des auteurs ayant découvert la BD sur les premiers Spirou avec une visée nostalgique pour des vieux lecteurs du même âge, le ton et l’approche restent « jeunesse » et aborder des sujets aussi difficiles que le harcèlement scolaire et la différence de l’étranger pour les jeunes lecteurs n’est jamais évident.

Le marsupilami de Frank Pé et Zidrou - La bête de Pé, Zidrou - BDfugue.comOn démarre ainsi avec une séquence fort réussie et tout à fait gothique de l’apparition du « monstre » comme dans un bon thriller vaguement horreur. Puis l’on se retrouve dans la maison du petit François, Franz de son vrai nom, dont la mère survit comme poissonnière en subissant les piques des habitants pour son passé avec un soldat allemand… le père du petit. On comprend tout de suite que le ton sera gris, sombre, comme les planches de Frank Pé, magnifiques de textures dans ces cases gigantesques sur un découpage minimaliste. La trame est assez simple, avec ces instituteur au visage de Franquin, un peu benêt et amoureux de la belle maman qui se contient pour ne pas déverser les tensions de sa dure vue sur son fils. Le ton est drôle pourtant, autour de la ménagerie de l’enfant aux habitudes et noms tous plus délirants les uns que les autres, entre ce cheval alcoolique échappé d’un abattoir, le couple de castor à la libido surdéveloppée ou tripode le chien cul-de-jatte… Zidrou sait poser ses scènes et alléger l’atmosphère par des blagues, ce qui crée une ambiance très particulière, une ambiance de film belge tragicomique.

L’autre point fort de cet album est bien entendu ses dessins très aérés aux magnifiques tons de gris réhaussés de couleurs vives par moment. Les décors d’une Belgique des années cinquante, pluvieuse, parsemée de terrains vagues et de bâtiments immenses crée une ambiance de film noir peu propice à la rigolade mais nous immerge dans cet environnement qui nous parle. Puis survient le héros, le marsu, cette bête formidablement designée et présentée comme un singe mystérieux aux comportements (pour l’instant) d’animal apeuré. On est loin du marsupilami jovial des aventures de Spirou. Le projet visait à présenter une variante réaliste de l’animal et sur ce plan c’est absolument magnifique. Le travail d’observation de reconstitution de pelage ou de mains empruntées au règne simiesque nous place très loin de la volonté de bizarrerie de Franquin à la création du personnage. On est clairement plus proche d’une réinvention réaliste pour le cinéma que d’un album de BD. La passivité du bestiau nous surprend, conditionnés que nous sommes à l’invisibilité de la bestiole à la queue géante et l’effet de voir ce bel animal si maltraité, affaibli, affamé, abimé fonctionne tout à fait.BD La bête de Frank Pé et Zidrou - Tours et culture

Au sortir de ce premier tome on est un peu frustrés d’une histoire juste mise en place, un univers résolument solide qui ne nous dit pas , sur le fil, si nous allons basculer vers une proximité avec le matériau d’origine avec force citations ou s’en éloigner définitivement. Et la hâte de voir poindre la suite de ces aventures est grande… comme la queue du marsupilami!

***·BD·Nouveau !·Numérique

D.O.W. #1: Les ailes du Loup

Premier tome de 64 pages d’une série écrite par Thilde Barboni et dessinée par Gabor. Parution le 11/09/2020 aux éditions Dupuis.

Art et Révolution

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A Nice, la ville ensoleillée, sévit un street-artist nommé D.O.W., qui, par ses œuvres engagées, dénonce des crimes et aide ainsi la police à lutter contre les trafics et le travail forcé des migrants clandestins.

Grapheur justicier la nuit, Aliocha Marni est tatoueur le jour. Prisé par les stars et autres personnalités influentes, il monnaie son coup d’aiguille chèrement, parfois à des gens peu recommandables. Mais si Aliocha se tisse des accointances louches, c’est parce qu’au-delà de sa soif de justice, il a des comptes à régler, et une vengeance personnelle à accomplir.

Graph et Haute-Voltige

Comme vous l’aurez constaté, le pitch de D.O.W. peut paraître frugal à première vue. Cependant, l’auteure nous plonge immédiatement dans l’action en faisant du grapheur-vengeur une figure locale connue, et appréciée. Son alter-égo, Aliocha, est lui aussi promptement introduit, ce qui évite les temps morts et une exposition trop longue. En moins d’un tiers de l’album, tous les protagonistes sont en place et les enjeux clairement établis, ce qui n’empêche pas des rebondissements distillés en seconde partie.

Comme dans toutes les revenge stories, il y a un certain manichéisme, et pour l’instant en tous cas, Aliocha n’a pas encore eu à compromettre sa moralité afin de se rapprocher de son objectif. Le personnage secondaire de Sacha, bien qu’utile à l’intrigue, m’a semblée légèrement superficielle, mais ce tort fut vite réparé au fil de l’album.

Le dessin de Gabor apporte une touche de fraicheur et de dynamisme à l’ensemble. Certaines planches oscillent entre du Todd Nauck et du Enrico Marini, et font plaisir à voir.

Une série qui démarre sur les chapeaux de roue, et dont on a hâte de connaître la suite !

****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Orbital, cycle 2 (intégrale)

A l’occasion de la sortie de la seconde intégrale de la série, je re-publie ma critique récente de ces quatre volumes…


BD de Sylvain Runberg et Serge Pellé
Dupuis (1999-2005), série en cours, 8 volumes parus. 46 p./album

Couverture de Orbital -INT02- Deuxième époque

J’avais découvert le premier « cycle » de cette série réputée, à moitié convaincu mais intrigué par le phénoménal design installé par Pellé et par la richesse d’un univers qui ne demande qu’à être exploré. Je confirme mon impression des quatre premiers albums concernant la structure de la série: il n’y a absolument ni cycles ni missions, mais bien une continuité de l’intrigue du premier au huitième tome. Très étrange que cette présentation en diptyques qui ne correspond pas au récit…

Caleb est aux portes de la mort après l’attaque du Varosash et laisse Mézoké seule face à une tentative de déstabilisation de la Confédération toute entière. Alors que les factions opposées cherchent à utiliser la situation de crise  et que le pouvoir saute de camp en camp à chaque incident, les deux agents diplomatiques vont se retrouver en fuite pour sauvegarder l’ordre établi… pour peu qu’il doive être sauvé…

L’intrigue évolue assez vite dans cet arc, avec l’arrivée de la plutôt réussie sœur de Caleb dont nous n’avions plus entendu parler depuis le premier tome. Sa personnalité explosive et son opposition de mentalité avec son frère sont intelligemment amenés et participent au développement de la relation avec Mézoké en faisant réaliser aux deux agents diplomatiques qu’ils ont finalement beaucoup en commun. A noter que ce sont résolument les femmes qui mènent la danse et tissent notre intérêt dans cette série, en laissant les mâles dans des rôles assez ingrats! De nouveaux personnages majeurs arrivent également et nous permettent de mieux comprendre le rôle d’Angus le Nevronome que l’on voit beaucoup depuis le début sans savoir comment ni pourquoi. Comme pressenti, cette série monte en puissance lentement mais surement, chaque tome gagnant en intérêt, en qualité, en complexité. C’est vraiment étrange et je ne crois pas avoir déjà ressenti cela sur une autre série. Passer ainsi de l’assez banal à l’une des meilleures séries SF en quelques tomes n’est pas commun.

Clipboard02.jpgCela est d’abord dû à la noirceur assumée d’une série dont les dessins des personnages tranchent avec l’intrigue politique complexe (Runberg nous y a habitués). L’aspect politique très poussé est l’autre atout avec une galaxie tombant dans la guerre civile dans une progression particulièrement réaliste pour une série SF et qui pourrait sans soucis ranger Orbital dans la catégorie Thrillers politiques. On décortique de multiples facteurs, de l’attentat ayant coûté la vie aux parents de Caleb et sa sœur aux tensions sécessionnistes, xénophobes, aux débats de conception politique au sein d’Orbital entre différents courants qui veulent mettre leur chef sur le siège de dirigeant… Tout cela est mené très finement, sans manichéisme (ou presque), les méchants ayant tous des motivations crédibles avec pour point de convergence la peur. Car mine de rien cette série aborde des problèmes actuels et universels qui mènent aux conflits, qu’ils soient locaux ou galactiques avec le plus souvent comme moteur la peur de l’autre, de l’étranger, de la perte, de l’inconnu. Ainsi le rôle des Nevronomes (dont l’action est centrale sur ces quatre tomes) est très intéressant de par la gestion du mystère laissé par Runberg. On ne sait à peu près rien de ces vaisseaux pensants qui Résultat de recherche d'images pour "orbital 7 pellé"semblent terrifier la confédération et dont on peine à comprendre la nature et les motivations. Cela nous titille dans l’envie d’en savoir plus et les auteurs vont distiller de tout petits cailloux jusqu’à la conclusion marquante du tome huit qui ouvre de nouvelles portes et monte d’un cran dans l’ambition de la série. Même chose, plus subtilement, avec les Sandjar, la race que représente Mézoké et qui est physiquement androgyne, perturbant les humains qui ne savent pas s’ils ont affaire à un mâle ou une femelle… ce qui permet de pointer sans en avoir l’air la question du déterminisme sexuel et du schéma hétérosexuel de nos sociétés (Florent Maudoux avait abordé cette question dans son étonnant et superbe Vestigiales)

Même si Pellé est toujours aussi imaginatif dans sa description des aliens et des lieux (la superbe cité du crime!) et tend à faire évoluer ses personnages humains vers des traits légèrement plus réalistes, ces derniers restent le point noir de la série. C’est vraiment dommage car cela empêche le lien d’empathie avec le lecteur (en contre-exemple du superbe travail d’expression de Corentin Rouge sur Rio et de Paul Gastine sur Jusqu’au dernier). Les personnages humains sont finalement peu nombreux mais demeure le putatif héros, Caleb, qui malgré ses pouvoirs temporaires ne parvient pas à endosser le statut de personnage central.Clipboard01.jpg

Orbital est ne singulière série que je ne classerais pas dans les blockbusters mais qui par ses défauts et son évolution que l’on ressent instinctive attire une grande sympathie par la générosité de ses auteurs qui semblent passionnés par leur univers sans être certain qu’un plan d’ensemble existe. Une BD qui semble progresser volume par volume avec talent et qui gomme progressivement ses quelques problèmes en nous emmenant sur des concepts SF très intéressants, vers l’infini, et au-delà…

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Le Dernier Atlas

La BD!

Série en trois tomes, écrite par Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann, dessinée par Hervé Tanquerelle. Deux tomes parus, le 15/03/2019 (205 pages) et le 24/06/2020 (228 pages), aux éditions Dupuis.

Obsolescence programmée

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Ismaël Tayeb n’est peut-être qu’un petit tâcheron dans les rouages criminels de Nantes, mais il a tout d’un grand. Consciencieux et méthodique, brutal mais magnanime, il supervise, avec ses compères, un réseau de jeu clandestin très lucratif.

Lorsque son sang-froid et sa clairvoyance lui permettent de sauver la mise au grand patron Legoff, dit « Dieu le père », Ismaël va se voir donner l’occasion de grimper les échelons en prouvant sa valeur. Ainsi, le truand au grand cœur n’aura pas le droit à l’erreur pour sa nouvelle mission: se procurer une pile nucléaire, dans le cadre d’une transaction sensible dans laquelle Legoff lui-même joue gros.

Puisant dans ses souvenirs d’enfance, Tayeb va vite trouver le moyen de contourner cet épineux problème: retrouver la carcasse du Georges Sand, le dernier des Atlas. Les Atlas étaient des engins colossaux, des Mechas utilisés jusque dans les années 70 pour les grands travaux. Démantelés suite à une catastrophe qui a irradié la ville de Batna en Algérie, ils ont aussitôt été relégués au rang des vieilleries, à l’exception du Sand, qui ne doit son salut qu’à un conflit juridique du à sa présence sur le sol indien.

Alors qu’il rend visite à « Dieu le père », exilé en Algérie, Ismaël est témoin d’étranges événements en plein cœur du désert. Au plus profond d’une mystérieuse faille, il perçoit une entité malveillante qui semble affecter la faune et la flore alentours. C’est un moment charnière pour le truand nantais, qui, horrifié par la menace, imagine un plan aussi fou que désespéré pour la contrer: remettre le dernier Atlas sur les rails, et l’utiliser pour stopper ce qui s’extirpera inévitablement de la faille dans le désert. Pour cela, il va devoir prendre d’énormes risques, et jouer double-jeu avec d’impitoyables truands, dont l’altruisme n’est pas la qualité première…

Uchronie et fin du monde

Ce qui débute comme une petite histoire de truands prend rapidement une dimension à la fois épique et eschatologique, avec rien de moins en jeu que le sort du monde. C’est ce virage, opéré dès le premier volume, qui donne tout son intérêt à la série, en accrochant d’emblée le lecteur.

L’aspect feuilletonnesque, permis par la très généreuse pagination, est une qualité supplémentaire, qui permet aux auteurs de tisser une intrigue complexe, mêlant banditisme, luttes de pouvoirs, géopolitique, le tout sous-tendu par les codes du  » caper « .

Un autre point important du Dernier Atlas est son caractère uchronique, puisque les auteurs ont choisi de construire leur récit dans une version alternative de notre monde, dans laquelle la colonisation de l’Algérie n’a pas connu les mêmes évènements ni la même issue, ce qui influence grandement la narration.

Il est intéressant de constater à quel point, même lorsque l’on joue avec une version alternative, ces deux pays sont liés. Un lecteur attentif à ce genre de thématique constatera d’ailleurs, non sans une ironie certaine de la part des auteurs, que le colonialisme a la vie dure, même au sein du banditisme: le chef, Legoff, est un blanc, vivant sur le sol algérien dans une certaine opulence, tandis que la plupart de ses sous-fifres et de ses exécutants, notamment Ismaël, est d’origine algérienne. Il y a aussi, à l’instar de notre monde, des nostalgiques de l’Algérie française, ce qui finit de planter le clou. On trouve également fascinant le background des Atlas eux-mêmes, tant par leur mécanique que par le culte dont ils faisaient l’objet.

Le Dernier Atlas est une histoire haletante, redoutablement bien écrite, assurément un incontournable du moment !

***·BD·Nouveau !·Rapidos

Supergroom #1: justicier malgré lui

La BD!

BD de Fabien Vehlmann et Yoann
Dupuis (2020), 86 p., série en cours.

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mediathequeA l’annonce d’une nouvelle série envoyant Spirou chez les super-héros mon cœur a fait tilt! J’adore les variations sur des thèmes connus (comme le récent et très bon Luminary) et je cherche depuis quelques années une occasion de raccrocher avec un personnage que j’ai laissé, nostalgique, au départ de Tom et Janry. Çà commence à remonter me direz-vous, oui, mais comme toute une génération a grandi biberonnée au Blueberry de Giraud, j’ai découvert la BD avec les Spirou de ce duo, les meilleurs albums pour moi (même face à Franquin, si, si!), tellement pleins d’aventure, d’humour et d’un dessin génial… Bref, je n’ai jamais pris le train de Yann et Vehlmann et suis encore plus perdu depuis que l’éditeur a axé le développement de la série sur les Spirou par… Avant toute chose je précise donc que Super groom est bien une nouvelle série parallèle et non un one-shot. Cela veut dire que ce volume démarre une intrigue voulue comme aussi conspirationniste et tordue qu’un James Bond. Ca tombe bien, on est là pour ça!

UMAC - Comics & Pop Culture: SuperGroom

On a donc un Spirou très réussi qui navigue entre crise de l’age adulte, boboisation et (idée géniale) perte d’intérêt du public pour ses aventures face à la vague super-héroïque dans les BD! J’adore cette mise en abyme du personnage à la fois héros de BD et personnage sorti du cadre et soumis au réalisme des auteurs. Poussé malgré lui à endosser le rôle d’un justicier masqué, plus tendance, il fait appel à Champignac pour lui concevoir équipement et pouvoirs adaptés à la tache. Et l’on se dit que le bonhomme en livrée rouge n’a décidément jamais eu à rougir devant un homme chauve-souris… Équipé de son jet-pack il se met à parcourir une Bruxelles soumise aux manigances de politiciens et de magnats du bâtiment véreux. Nouvelle mise en abyme avec cette capitale belge victime comme toutes les grandes villes de la spéculation immobilière… qui mets les populations fragiles en difficultés devant tant de rapacité. Et il n’en fallait pas moins pour que Spirou, en super-héros ou pas, se sente tenu par le devoir! A série spécifique, très peu de personnages secondaires habituels dans cet album mais beaucoup de scènes d’action très bien dessinées, de l’humour qui fonctionne, bref un très bon spirou. La première moitié est particulièrement efficace avec un mode « la vie quotidienne d’un héros » et l’album faiblit un peu dès que les aventures de Super-groom débutent, du fait de cet alter-ego pas très intéressante car un peu cliché. Spirou n’est jamais aussi bon que quand il est face à un vrai méchant patibulaire type Zorglub ou Vito la déveine et cet album manque un peu d’adversité. Ce qui risque d’être réglé dès le prochain épisode au vu de l’épilogue très… percutant! Au final une aventure qui satisfera les amateurs de Bruxelles et de Spirou mais qui pourra avoir du mal à convaincre de nouveaux lecteurs.

Lire l’avis de Dahaka.