Comics·Service Presse·Nouveau !·East & West·****

Sleeper #1: En territoire ennemi

Intégrale qui comprend les douze premiers épisodes de la série Sleeper, écrite par Ed Brubaker et dessinée par Sean Philips . En préambule, on trouve les cinq épisodes de la série Point Blank, du même auteur, avec Colin Wilson au dessin. Parution chez Urban Comics dans la collection Black Label, le 26/08/22.

bsic journalism

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

Ne dormir que d’un œil

Holden Carver est un criminel. Du moins c’est qu’il est parvenu à faire croire, grâce à l’aide de Jack Lynch, un super-espion qui s’est donné pour mission, entre-autre, de démanteler l’organisation criminelle de Tao, un mystérieux personnage à l’intelligence redoutable dont on ignore les motivations véritables.

Pour ce faire, Lynch a fabriqué de toute pièce la défection d’un agent d’élite, Carver, avant de l’envoyer dans la nature, comptant sur le fait que Tao ne laisserait pas passer un telle opportunité. Carver, qui a été accidentellement doté de super-pouvoirs, constitue donc une recrue de choix pour Tao. Il ne reste donc plus pour notre agent qu’à rentrer dans le rôle, et collecter des informations qui permettront de mettre à bas les terroristes.

Cependant, le déroulé des missions d’infiltration n’est jamais un long fleuve tranquille. Bien évidemment, Lynch, le commanditaire de la mission, sorte de Nick Fury, est le seul à être au courant du statut réel de Carver. Lorsque le vieil espion paranoïaque tombe dans le coma suite à une tentative d’assassinat, l’agent double se retrouve livré à lui-même, agneau déguisé en loup en plein milieu d’une meute affamée.

Agneau ? Peut-être pas tout à fait, car plus le temps passe, plus il est difficile pour Carver de faire la différence entre le bien et le mal, de distinguer entre ce qui relève de sa mission et de la survie au sens strict. Et si en plus du reste, vous ajoutez des sentiments amoureux, alors vous obtenez une recette parfaite pour le désastre.

Pour cette rentrée 2022, Urban va piocher dans les classiques, en déterrant cette série, créée en 2003, issue de la fertile collaboration d’Ed Brubaker et Sean Philips, duo à qui l’on doit entre autre les séries Criminal, Kill or Be Killed, Pulp, Fatale et Incognito.

Il faut signaler que l’action se déroule dans l’univers Wildstorm, label érigé à la grande époque des comics indé (Image Comics, Dark Horse, etc) par Jim Lee, et qui abrite notamment les Wild C.A.T.S, Stormwatch, et The Authority, des séries qui ont commencé timidement, avant de connaître leur heure de gloire grâce à l’intervention d’auteurs comme Alan Moore, Warren Ellis et Mark Millar, rien que ça.

Le label Wildstorm a plus tard été racheté par DC Comics, mais en 2003, au moment de la création de Sleeper, il s’agit encore d’un label indépendant, dans lequel les auteurs jouissent d’une marge créative importante. Les lecteurs réguliers de comics n’auront aucun mal à se rappeler l’appétence d’Ed Brubaker pour les intrigues sombres, liées au monde de l’espionnage et du crime. Sleeper est donc l’un de ses faits d’armes, dans lequel il utilise tous les atouts du récit d’espions: la double-identité, les faux-semblants, le sexe, le sous-texte de chaque personnage, notamment de Tao, dont on ne peut pas déterminer les réelles motivations ni le niveau d’information dont il dispose: ignore-t-il vraiment le rôle de Carver ? Ou attend-il simplement son heure pour l’éliminer au moment opportun ?

Vous l’aurez compris, Sleeper pose les jalons du genre espionnage-super-héros, en maintenant son héros dans un étau constant dont il tente désespérément de sortir, en utilisant son ingéniosité et ses super-pouvoirs.

Avis aux amateurs, toutefois, par souci de clarté, Urban a opté pour intégrer en préambule les cinq numéros de la mini-série Point Blank, qui détaille la tentative d’assassinat de Lynch qui est à l’origine de l’intrigue de Sleeper. Il faudra donc patienter plus d’une centaine de page avant d’entrer dans le vif du sujet, mais une fois entamée, la série produit son effet feuilletonesque et vous poussera à tourner les pages à un rythme effréné.

Sleeper est donc une réussite en terme de comics indé et récit d’espionnage super-héroïque, contrairement au Leviathan que nous chroniquions dans la douleur cet été. Vivement le second volume !

Comics·Service Presse·Nouveau !·East & West·***

Billionaire Island

Histoire complète écrite par Mark Russel et dessinée par Steve Pugh. Parution en France chez Urban Comics le 26/08/22.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

L’Île mystérieuse

L’invention de l’agriculture a forcé les chasseurs-cueilleurs à faire société, à s’organiser afin de gérer des ressources croissantes. En effet, jusque-là, chaque individu, chaque groupe, ne prélevait que ce qu’il nécessitait. L’agriculture a fait en sorte qu’un individu avait désormais la possibilité de produire bien plus que ce qu’il nécessitait pour lui-même, ouvrant la voie au commerce et aux échanges.

Mais qui dit organisation complexe dit également hiérarchie, et donc, intrinsèquement, inégalités. Les différences de traitement et les inégalités sont donc inhérentes à toute forme de civilisation, ce qui, couplé à la nature avide de l’homme, garantit souffrances et luttes intestines à tous les groupements humains, passés, présents et à venir.

Ce qui signifie, par voie de conséquence, que si l’on prétend aujourd’hui avoir atteint l’acmé de la civilisation moderne, on se doit aussi d’admettre que l’on a atteint le paroxysme des inégalités qu’elle génère. Autrement, comment expliquer que 1% de la population possède autant que les 99% restants ?

Car oui, c’est bien de cela qu’il s’agit dans Billionaire Island. Les milliardaires, les ultra-riches, après s’être octroyé l’essentiel des richesses et des ressources du monde, ont décidé de quitter le navire, si l’on peut dire, en se construisant, assez ironiquement, une sorte de radeau de luxe, sous la forme d’une île artificielle.

Sur ce prodige technologique, tous les excès sont permis, mais seulement à ceux qui auront les moyens de payer leur place. Pendant que la planète se meurt, ceux qui avaient les moyens de la sauver mais qui ont choisi de ne pas le faire se sont donc réfugiés ensemble, espérant survivre à la fin. Bien évidemment, ce projet secret s’accompagne d’un bon petit complot des familles visant à stériliser les masses afin de résoudre la question du surpeuplement, que la journaliste Shelly Bly s’efforce de révéler au grand jour. Au fil de ses investigations, Shelly va lever le voile sur l’existence de l’île, et va même y faire un petit séjour forcé….

Après Space Bastards chez les Humanos l’an dernier, c’est au tour d’Urban de nous proposer de la grosse satire qui tâche et qui en met plein la tronche à notre société moderne bien-aimée. Alors que SB critiquait l’ubérisation de la société, Billionaire Island tire à boulets rouges sur les ultra-riches, ces individus ayant amassé des fortunes dépassant l’entendement grâce aux nouvelles technologies, où aux bonnes vieilles industries lourdes.

Ces êtres cyniques, qui ont perdu toute accroche avec la réalité, s’échinent à vouloir transformer le monde à leur image, certains s’imaginent même offrir un avenir à l’humanité en l’envoyant dans l’espace. Avec humour, Mark Russel dénonce donc cette élite économique dans un récit d’évasion délirant qui fait la part belle aux dérives capitalistes en tous genres.

Le revers de la médaille, c’est qu’il ne faut pas s’attendre à une profonde caractérisation des personnages, qui ne sont finalement que des parodies pour la plupart, voire pour certains, des prétextes à l’intrigue générale. Néanmoins, pas question de bouder son plaisir de lecture, même si on garde, au fond de soi, une crainte lancinante qui nous fait nous demander: et si tout ça arrivait un jour ? N’a-t-on pas déjà vu des choses du même genre ?

Dans un monde où un président à proposé sérieusement d’ériger un mur entre deux pays pour stopper l’immigration, dans un monde où un tweet peut abattre une nation, une île artificielle pour milliardaire sort-elle vraiment du champs des possibles ?

Ne vous attardez pas sur la réponse, il vous en cuirait certainement.

****·Comics·East & West·Nouveau !

We Live

Premier tome de la série écrite et dessinée par Roy et Inaki Miranda. Parution initiale aux US chez Aftershock, publication en France chez 404 Comics le 03/02/2022.

Et si on partait ?

Au cas où on ne vous l’aurait pas déjà répété, la planète Terre est foutue. Pour de vrai. Après des millénaires d’anthropocène abusifs, notre monde nous a sorti un bon et gros middle finger, sous la forme de catastrophes naturelles, qui ont conduit à des guerres, puis à une mutation de toute la faune et la flore, partout à travers le globe, dont le seul et unique but était désormais d’étriper des humains. Jusqu’ici, il n’y avait que trois façons de mourir en masse, les épidémies, les guerres, ou les famines, il y a désormais des lions mutants.

Un peu comme un aristocrate qui vous propose un jus d’orange à la fin d’une exquise soirée, la Terre nous pousse donc discrètement vers la sortie, mais il n’est pas évident de trouer une planète aussi accueillante. Pas de souci, l’Humanité a trouvé une issue, ou plutôt, une issue de secours, sous la forme d’un message extraterrestre. Plus qu’un message, c’était une promesse, celle qu’un certain nombre d’élus serait évacués, pour peu qu’ils soient présents autour d’une balise à la fin d’un compte à rebours. Ces élus sont ceux et celles qui ont trouvé un bracelet spécial, issu d’une technologie extraterrestre, tous des enfants.

Depuis la mort de leurs parents, Tala veille du mieux qu’elle peut sur Hototo, son jeune frère espiègle et encore innocent malgré les horreurs qu’il a vécues. Lorsqu’elle a trouvé un des fameux bracelets, Tala n’a pas hésité une seule seconde et a l’a enfilé au bras de son frère, se sacrifiant ainsi pour lui offrir une vie meilleure, sur une planète lointaine.

Après avoir survécu à toutes sortes de dangers, il est temps pour le duo fraternel de tout quitter pour se mettre en route vers la balise la plus proche, situé dans une des 9 mégalopoles, derniers bastions humains sur une Terre devenue hostile au genre homo. Ce sera là une dangereuse odyssée pour Tala et son frère, car les obstacles sont nombreux et veulent généralement déchiqueter tout ce qui marche et parle dans leur champs de vision.

On l’a vu récemment avec No One’s Rose et d’autres sorties récentes, la thématique écologique, en plus d’être une urgence planétaire bien réelle, fournit une source actuelle et non négligeable d’inspiration pour la fiction, notamment pour le genre SF/Anticipation. Bien évidemment, les frères Miranda maîtrisent bien leurs codes narratifs, puisqu’avant d’être un énième récit de fin du monde, We Live compte avant tout l’histoire d’une fratrie, l’attrait du récit réside principalement dans les liens qui les unissent plutôt que dans le cadre post-apo, qui n’est finalement qu’un écrin pour l’évolution de ses personnages.

  • Les deux auteurs connaissent donc bien leur recette:
  • a) des personnages bien définis et pour lesquels les lecteurs ressentent de l’empathie: On ne peut que valider la cause de Tala, surtout lorsqu’on apprend qu’elle a privilégié la survie de son frère au détriment de la sienne.
  • b) un objectif simple avec des enjeux compréhensibles: survivre, ça reste, a priori, à la portée de tout le monde.
  • c) des obstacles de taille et un compte à rebours: comme on l’a dit, un environnement hostile rempli de monstres, pas évident à surmonter pour des enfants. Quant au compte à rebours, il est littéralement mentionné dans le récit puisque le duo n’a que quelques heures pour rejoindre le lieu d’extraction, sans quoi Hototo restera coincé sur une Terre mourante.

Le final fait basculer l’histoire du survival SF à un récit plus super-héroïque, ce qui est un peu désarmant il faut l’avouer, mais cela n’enlève rien à l’intérêt de l’album, et promet même une suite plutôt palpitante. Un des autres aspects questionnants est le caractère foisonnant de l’univers du récit, qui part dans plusieurs directions avec des animaux mutants, des zombies fongiques, des méchas, etc… Mettons-ça sur le compte d’un univers baroque, la richesse n’étant pas nécessairement un défaut. We Live est donc une quête initiatique bien construite, avec des personnages sympathiques, un univers violent mais poétique.

****·Comics·East & West

Supergirl: woman of tomorow

esat-west

Comic de Tom Taylor, Bilquis Evely et Mateus Lopez (coul.)
Urban (2022), 224 p., one-shot.

couv_452654

Kara, cousine de Superman connue sous le nom de Supergirl, se cherche un rôle dans l’ombre de Kal-El. Arrivée à vingt-et un ans elle s’exile sur une planète à soleil rouge afin de pouvoir s’enivrer sans la puissance de ses pouvoirs divins. C’est alors qu’elle rencontre une étonnante jeune fille qui souhaite l’engager pour venger son père. Commence une odyssée à travers les galaxies où les deux filles vont apprendre à se connaître l’une l’autre et se connaître soi-même…

REVIEW - A satisfying end from SUPERGIRL: WOMAN OF TOMORROW #8 — Comics  BookcaseCeux qui suivent ce blog savent que si Dahaka est un spécialiste des chronologies Marvel et DC, je goute personnellement assez peu les excentricités désuètes de la firme aux deux lettres dont je ne sauve que la brillance des aventures de l’homme chauve-souris. Superman qui plus est a beaucoup de mal à m’intéresser hors dystopies (Red son) ou uchronies (Injustice). Alors il était peu probable de me voir me plonger dans une aventure de Supergirl, son super-chien Krypto et son super-cheval capé Comète… Pourtant, un auteur aussi brillant que Tom King qui arrive depuis quelques années à utiliser la substantifique moelle des personnages DC (sur Mister Miracle ou Strange Adventures par exemple), associé à l’incroyable étoile montante des dessinateurs latino a suffit à me convaincre de tenter l’expérience… confirmant comme chaque fois que le Black Label est une garantie quasi absolue de must-read!

Supergirl – Woman of Tomorrow #1 (of 8) (2021) | Read All Comics OnlineCommençons par les planches, juste sublimes de bout en bout et folles de détails. Dans une technique toute européenne, la brésilienne Bilquis Evely (qui a déjà sublimé la reprise de Sandman) nous subjugue dans une alchimie parfaite avec son coloriste Mateus Lopez. Alors que je constate une mode peu convaincante pour des colo criardes dans les comics, le duo reste très tradi avec des planches peu encrées mais fourmillant de détails, jusqu’à cet épisode final qui décroche la mâchoire. L’inspiration issue de Jean-Claude Mezière et ses galaxies foisonnantes est évidente, mais l’on peut également trouver du Lauffray, voir du Moebius dans ces décors extra-terrestres parcourus laborieusement dans des cars galactiques pourris et autres auberges orbitales puantes. Abusant de traits de mouvement et de perspectives, l’artiste n’est jamais avare de créativité et de contenu, donnant à ses deux voyageuses une élégance qu’accompagne un texte inspiré.

Everything here is just as everything's always been." (Supergirl: Woman of  Tomorrow #3) : r/comicbooksComme sur sa récente analyse du héros américain Adam Strange, King utilise le récit narratif dès la première page, nous annonçant la lecture a posteriori du journal de la jeune héroïne. Car si l’album est titré Supergirl, comme précédemment l’on aurait très bien pu se dispenser de cet habillage DC pour proposer un récit identique dans la veine des productions de Bergara et Spurrier. C’est un récit initiatique au long cours qui nous est livré ici avec par moment un sentiment de séquences non liées qui peuvent finir par ennuyer. C’est là la principale limite à cet album par ailleurs magnifique: si la conclusion justifie amplement cette forme saccadée, il faut se convaincre du lien entre ces étapes de voyages.

Comics] Supergirl, woman of tomorrow : une superbe fable pop à découvrir  d'urgence (Urban Comics)Cette forme vernie de morale et surtout de l’étonnant verbe ampoulé de Ruthye permet aux auteurs, comme dans un Valérian, d’explorer des mondes exotiques, des sociétés aliens étranges, voir d’expérimenter très librement des dangers improbables pour la cousine de Superman. Le manque d’antagoniste que l’on ne voit qu’au début et à la fin) peut créer ce déséquilibre qui n’est compensé « que » par l’héroïsme graphique de Bilquis Evely et la facilité d’écriture d’un scénariste en pleine forme. Dans un album l’un des auteurs prends souvent le dessus sur l’autre. Rien de cela ici et l’on savoure franchement autant le texte que le crayon.

Avec ce petit sous-rythme qui l’empêche de peu d’attraper les cinq Calvin, ce one-shot est encore un carton d’un des plus intéressants scénaristes en activité qui transforme le plomb en or et commence à attirer à lui la crème des artistes mondiaux en permettant de lire à peu près tout et n’importe quoi dans un traitement de qualité. Faites abstraction de l’habillage « Super » et laissez vous emporter dans ce magnifique et touchant voyage qui chez Tome King revêt toujours ce salutaire supplément de fond philosophique.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·Comics·East & West·Nouveau !

Amazing Fantasy

Histoire complète en 144 pages, écrite et dessinée par Kaare Andrews chez Marvel Comics. Parution en France chez Panini Comics le 22/06/22.

Voyage en terre inconnue

Ils sont trois à se réveiller sur l’île de la Mort. Steve Rogers, alias Captain America, alors qu’il se trouvait sur un navire de guerre, durant la Seconde Guerre Mondiale, Natasha Romanoff, durant la Guerre Froide, alors qu’elle termine sa formation de Veuve Noire, puis Peter Parker, durant ses jeunes années en tant que Spider-Man.

Tous trois voient la mort en face puis se réveillent, échoués à différents endroits de cette île mystérieuse, qui est arpentée par des Orcs, des Dragons, des Sorciers et autres Griffons. Que font-ils ici, quel est cet endroit ? Nos trois héros pourront-ils fuir cet enfer pour rejoindre leur époque d’origine ?

Kaare Andrews, que l’on avait remarqué chez Marvel suite à son passage sur la série Iron Fist, signe ici une mini-série amoureuse et nostalgique des années 60-70, et des débuts de la maison Marvel, dont les premiers récits étaient effectivement empreints de fantasy et de magie. L’auteur décide de prendre trois héros iconiques dans des périodes qui ne le sont pas moins, pour les projeter sans ménagement dans cet univers brutal, aux antipodes de ce qui leur est familier.

Le choix de Black Widow, Captain America et Spider-Man n’a rien de choquant en soi, et permet même, par le truchement des époques différentes, de créer des quiproquo, notamment autour de Captain, qui ignore encore le rôle qu’il jouera à l’époque de Spider-Man. L’action est au rendez-vous, bien sûr, mais on peut regretter que l’auteur n’exploite pas tous les lieux communs de la fantasy, et surtout, qu’il n’ancre pas davantage son récit sur le plan émotionnel pour tous les personnages.

Je pense notamment à Black Widow, qui est ici une adolescente, supposément encore novice puisqu’elle termine sa formation à la Chambre Rouge. Et bien la chère Natasha, malgré ce postulat, se comporte souvent comme un vétéran de l’espionnage et de la manipulation, et l’auteur semble aussi oublier la jeunesse du personnage lorsqu’il la place dans des interactions sensuelles avec des personnages adultes. Il en va de même pour Peter, qui est adolescent, et qui a une romance avec une farouche guerrière qui semble elle aussi adulte… A ces moments gênants s’ajoutent d’autres plus tendres entre l’Oncle Ben et Peter, par exemple, mais le tout se noie quelque peu dans une vague de confusion, au regard de l’intrigue et de la mise en scène.

En effet, beaucoup d’éléments sont peu clairs, sans doute pas creusés par l’auteur, ce qui tend à banaliser une mini-série qui se voulait épique et grandiose, exempte de complexes car hors continuité. Toutefois, malgré ça, l’aspect purgatoire/au-delà/expérience de mort imminente reste intéressant à creuser, et permet sans doute de combler les trous du scénario. Cette version de nos héros à la sauce Conan le Barbare reste donc divertissante, mais manque l’occasion de nous transporter réellement, et finira sans doute parmi les innombrables « What-If » chers à Marvel.

Côté graphique en revanche, Kaare Andrews casse la baraque et fait la démonstration habile de la versatilité de son trait, s’adaptant aux différentes ambiances qu’il évoque et à chaque personnage. Comme quoi, scénariste et dessinateur sont effectivement deux métiers bien différents et complémentaires. On met 3 Calvin pour le dessin et le grand format, qui offre un bel objet et un confort de lecture indéniable.

****·BD·Comics·East & West·Nouveau !

Jonna #2

Deuxième tome de la série écrite et dessinée par Chris & Laura Samnee , parution en France chez 404 Comics le 28/04/2022.

Unpossible monsters

Jonna est une enfant sauvage recueillie par un couple d’explorateurs alors que le monde succombait face aux ravages causés par d’immenses créatures. Sa sœur adoptive, Rainbow, a elle aussi du s’adapter à ce nouveau monde, dans lequel les humains ne sont plus que quantité négligeable, foulés aux pieds par ces monstres invincibles et implacables.

Lorsqu’elles sont accidentellement séparées et que leur refuge souterrain est détruit, Rainbow se met frénétiquement à la recherche de Jonna, et découvre, un an plus tard, que cette dernière est parfaitement adaptée à la vie sauvage, et que les monstres, loin de l’effrayer, reçoivent presque sa candide admiration. Une fois les deux soeurs réunies, les choses sérieuses commencent car elle doivent désormais retrouver leur père, lui aussi porté disparu depuis une attaque de monstre.

Toutefois, comme dans tout monde post-apocalyptique qui se respecte, la chute des règles et des civilisations s’accompagne d’une remontée à la surface de tous les travers humains. Rainbow et Jonna doivent-elles craindre les monstres, ou bien les hommes ? Ou l’inverse ?

Le tome 1 de Jonna nous avait agréablement surpris, par sa qualité graphique autant que par le dynamisme de sa narration et de son univers. La survie d’une adelphie dans un monde ravagé par des kaijus était déjà abordée dans l’agréable Giants Brotherhood, mais ici, l’ambiance est plus fun, même si la cruauté des hommes en l’absence d’entité régulatrice des comportements reste présente.

Le fun tient également dans le personnage de Jonna, sorte de croisement entre San Goku (période Dragon Ball) et Kamandi, dont l’innocence et la force sont des atouts autant que des points faibles.

Les auteurs poursuivent donc leur chemin narratif sur un rythme plutôt tranquille, ce qui est paradoxal compte tenu du dynamisme de l’ensemble. En effet, les révélations sur les causes du désastres se font toujours au compte-gouttes, et le lecteur n’évitera pas le célèbre cliffhanger de fin, qui ouvre la voie à de renversantes découvertes sur l’origine des kaijus et de notre héroïne sauvage.

En bref, Jonna confirme son statut de belle découverte grâce à ce second tome, tant sur le plan graphique que narratif !

***·Comics·East & West

Fight girls

esat-west

Comic de Frank Cho et Sabine Rich (coul.)
Delcourt (2022)/ AWA studios 2021, 144 p., one-shot.

couv_451742

L’empire de Gilmoran qui règne sur la galaxie n’a plus de reine. Incapable de donner un héritier au trône, elle a été destituée et l’ancien Parlement convoqué pour organiser les Jeux qui permettront comme le veut la tradition de désigner la nouvelle reine. Dix femmes venues des quatre coins de l’empire vont désormais s’affronter dans une course sans règle et où la mort est probable. Dix femmes pour un trône. Mais comme souvent les dés sont pipés et des organisations œuvrent pour favoriser leur championne…

Amazon.fr - Fight Girls (Volume 1) - Cho, Frank, Cho, Frank, Rich, Sabine -  LivresFrank Cho est l’un de mes dessinateurs préférés, bien qu’il soit assez rare sur des albums complets préférant comme nombre de grands illustrateurs américains cachetonner sur des ribambelles de sublimes couvertures. Quatre ans après sont délirant Skybourne (dont on attend toujours la suite!) son nouveau one-shot fut annoncé en plein Covid et s’est fait désiré, avec un peu d’inquiétude quand au pitch je dois le dire. Scénario minimaliste pour un album écrit par et pour un illustrateur de renom, on en a déjà vu et pas toujours pour le meilleur. Sur un thème proche le VS d’Esad Ribic avait beaucoup déçu…

Et si l’album entre directement en matière sans fioritures les premières séquences, qui portent la patte de Cho avec ses femelles musculeuses en petite tenue et ses dinosaures voraces, on tombe assez vite dans une facilité qui enchaîne les courses forestières et les morts violentes. Pas très original mais le mauvais esprit gore est (presque) là et les dessins sont au niveau du maître. Pas forcément de quoi sortir de la masse des comics d’entertainment. Pourtant sous cette apparente simplicité l’auteur installe assez vite une sous-intrigue sous forme d’enquête pour découvrir ce qui cloche derrière l’identité de cette vile salope qui élimine les concurrentes les unes après les autres. En parallèle de la joute ultra-linéaire notre attention se détourne ainsi vers les manigances d’alcôves du background space-opera. Idée gonflée en ce qu’il faut véritablement attendre le dernier tiers pour voir cette dimension Fumetti. Intervista a Frank Cho: “Marvel e Dc, non c'è più creatività” - la  Repubblicaprendre le dessus avec le risque de voir le lecteur s’ennuyer dans la lecture des « fight girls ». Petit malin, Frank Cho embarque donc son monde dans un gros emballage pompier que tout le monde attend de lui pour au final nous livrer une très sympathique satire policière vaguement féministe.

Ici plus humour noir que polisson, le dessinateur ne se met toutefois pas tout à fait dans les meilleures conditions pour délivrer le meilleur de son dessin. Ultra-technique, sans fautes, mais pas si impressionnant, le jonglage entre extérieurs hostiles et décors SF ne donne pas loisir à de très beaux dessins. Efficaces c’est certains. Mais guère plus.

Au final ce Fight girls est donc une lecture très sympathique, en dessous du précédent, qui ne décevra pas les fans de Cho mais aura peut-être du mal, avec une sortie avant l’été, à conquérir un vaste lectorat. Il reste néanmoins dans la moyenne supérieure des albums indé d’action.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

**·Comics·East & West·Nouveau !·Rapidos

Isola #2

esat-westComic de Brendan Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk (coul.)
Urban (2022), 116 p., série en cours, 2 volumes parus.

couv_447121

La reine Olwyn et sa protectrice Rooke continuent leur voyage vers l’île d’Isola, un étrange itinéraire entre deux mondes. Alors que la guerre se prépare, fuyant la mystérieuse menace venue du ciel elles tombent sur une jeune femmes très accueillante. Trop accueillante sans doute…

Isola : long chemin d'une souveraine et sa protectrice - ComixtripComme beaucoup j’avais été impressionné par les planches du premier tome de cette odyssée (présentée officiellement comme une version moderne du mythe d’Orphée et Eurydice) dans un style Animation très élégant et un design des personnages et des créatures qui m’avait plutôt envoûté… malgré une intrigue assez brumeuse. Et malheureusement ce second tome continue avec les mêmes qualités de mise en scène dynamique avec un univers plutôt fantasy attrayant mais une terrible propension à se complaire dans le cryptique, laissant le lecteur seul sur l’essentiel de la l’album. L’amour platonique et la fidélité de la soldate Rook envers sa reine sont touchants et restent le cœur de l’intrigue, le mystère des transformations et le brouillage de la réalité entre monde des hommes et monde des esprits sont attrayants … Mais jamais les auteurs ne nous donnent de pistes pour comprendre où l’on va et qui est quoi, nous laissant naviguer entre le monde des esprits et celui des hommes, entre métamorphoses et visions subliminales. Quelques passages sont étrangement linéaires, permettant de se raccrocher à certains codes narratifs en nous contextualisant, avant de nous replonger dans des allusions bien opaques. On comprend l’envie des auteurs de nous faire naviguer entre deux réalités au gré des transformations et des visions. Si le premier volume parvenait à nous maintenir en haleine avec ses sauts dans le passé, ici on a cependant l’impression d’assister à un épisode complémentaire, dispensable et ne faisant guère avancer l’ensemble. De quoi achever de perdre l’intérêt pour cette série bien mal embarquée, semblant ne pas avoir été construite sur autre chose qu’une ambiance. Fort dommage et bien maigre. Faute d’un sacré sursaut au prochain tome il est malheureusement probable que peu de monde reste disposé à suivre cette certes sublime, mais trop vaporeuse aventure de deux amantes improbables.

note-calvin1note-calvin1

***·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

The Cape: Fallen

Dernier volume tiré de la nouvelle éponyme de Joe Hill et dessiné par Zach Howard, parution chez Hicomics le 24/08/22.

Trois jours à tuer

Si vous connaissez Eric Chase, alors vous connaissez son sordide destin, influencé par la cape magique qui lui octroie le pouvoir de voler. Après une jeunesse marquée par un grave accident, Eric mène une vie morne marquée par l’immobilisme et l’alcool. Comme de nombreux autres avant lui, Eric va trouver les causes de sa médiocrité dans des causes externes, à savoir son accident, bien sûr, mais aussi son frère, à qui il se compare sans cesse, ou encore Angie, sa petite amie, et enfin sa mère.

Lorsque Angie met fin à leur relation, Eric retourne chez sa mère et retrouve par hasard sa cape fétiche, celle avec laquelle il fit la chute qui bouleversa sa vie. En enfilant le bout de tissu rabougri par les années, Eric découvre son véritable pouvoir: la cape donne à celui qui la porte le pouvoir de voler !

Mû par ces nouvelles opportunités, Eric en profite non pas pour devenir une meilleure version de lui-même, mais au contraire, pour laisser s’exprimer ses impulsions les plus noires. Impossible d’en dire davantage sans spoiler, mais on peut d’ores et déjà faire confiance ) Joe Hill pour nous faire frissonner.

Après le premier tome de The Cape, est sorti The Cape 1969, qui comptait les mésaventures du père d’Eric au Viêt Nam. Cette partie donnait un début d’explication au pouvoir de la cape éponyme, mais demeurait dispensable dans l’ensemble. En revanche, l’histoire principale comportait une zone d’ombre, un laps de temps durant la descente aux enfers d’Eric qui demeurait secret. Et bien, Fallen se charge de nous narrer le déroulement de ces trois jours inconnus.

Après un premier évènement tragique causé par l’homme volant, ce dernier prend la fuite pour se réfugier dans un endroit familier, une cabane où son père l’emmenait passer du temps lorsqu’il était petit. Mais à sa grande surprise, l’endroit est occupé par un groupe de rôlistes, amateurs de jeux de rôle grandeur nature. Ces derniers, excités à l’idée d’accueillir un nouveau joueur, ne se doutent pas qu’ils viennent d’inviter dans leur partie la personnification du mot problèmes.

Hill poursuit l’exploration des recoins sombres de la figure anti-héroïque avec Fallen, en nous montrant comment Eric, alors qu’il se voit présenter une chance de se racheter et de réfléchir à l’horreur de ses actes, franchit une nouvelle fois le Rubicon en cédant à ses tendances homicidaires. Car ne vous y trompez pas, si The Cape était une déconstruction de l’origin story des super-héros, alors Fallen est immanquablement un slasher. Le groupe d’innocents, avec le geek, le sportif, l’empotée, l’ingénue et la final girl, la cabane isolée et les meurtres au compte-gouttes, le cadre est rapidement posé et bien exécuté.

L’intrigue ne s’éternise pas et se parcourt rapidement pour un final gore flirtant avec le grotesque, afin de ne pas disperser l’intérêt du lecteur pour ensuite le choquer avec des mises à morts cruelles et inhabituelles comme on les aime. Bien évidemment, la lecture de Fallen n’aura d’intérêt que pour ceux qui ont lu et apprécié The Cape, à bon entendeur.

**·Comics·Rapidos·Rétro

Secret invasion

image-39
Comic de Brian M. Bendis et Leinil Francis Yu
Panini (2022), one-shot.

Comme tous les albums de la collection Must-have, l’album comprend une introduction de contexte, les huit parties (plus un prologue) et un riche cahier explicatif comprenant notamment un guide de lecture.

couv_443267

En découvrant qu’Elektra, la redoutable cheffe de l’organisation criminelle La Main est une métamorphe Skrull, les Nouveaux Avengers comprennent que le pire est en route: infiltré parmi les héros, l’empire extra-terrestre Skrull a commencé son invasion. Une conquête qui passe par la paranoïa, la manipulation et la peur, alors que plus aucun héro ne sait quel compagnon est authentique ou ennemi…

Secret invasion, un des event les plus réputés des dernières décennies Marvel, conclut (ou presque) la saga entamée par Michael Bendis sur La séparation qui voyait les Avengers se dissoudre. Suite à cela dans House of M ce sont les mutants qui disparaissent avant le Civil War de Millar qui achève de démanteler la solidarité défensive des héros de la Terre, laissant la porte ouverte à cette invasion. La véritable conclusion de la période sera celle de Siège après l’épisode du Dark Reign qui voit les méchants de Norman Osborn piloter la sécurité de la planète.Secret Invasion T. 4 à 6 - Par Brian. M. Bendis & Leinil F. (...) - ActuaBD

Paru en 2008, ce crossover commence à ressentir les effets de l’âge avec des dessins et couleurs assez qualitatifs pour l’époque mais qui font aujourd’hui datés. Surtout, hormis les très nombreuses séquences de pugilat superhéoïque où Leinil Francis Yu est un peu plus appliqué, les planches sont assez mineures voit délaissées, comme illustrant la faiblesse d’un scénario qui n’a d’autre motif que ces bastons. Défaut majeur des crossover, cet album semble être la partie émergée de l’Iceberg, la plus sexy, la plus visible, laissant les ressorts de l’intrigue dans les très nombreux épisodes des séries annexes. Plus encore que Siège où les dessins de Coipel marquaient la rétine, Bendis fait ici le service minimum.Secret Invasion #2 y #3 | Wiki | •Cómics• Amino

On remarquera tout de même l’atmosphère paranoïaque généralisée parmi les héros et notamment la séquence réussie entre la reine Skrull et Tony Stark inscrite dans une démarche pour que chaque séquence instille sa goutte de parano supplémentaire.  C’est là le concept scénaristique principal de l’album que de placer son armée pléthorique de héros dans la sidération. On nous l’explique depuis des décennies, ce qui fait la force des héros de la Terre c’est leur solidarité (la très naïve et très américaine idée positive). Du coup lorsque le chef (Stark) est éliminé et que l’on ne sait plus à qui on peut se fier la digue tombe et permet aux ennemis de s’introduire. Il faut reconnaître le fun de voir certains personnages que l’on découvre être des Skrull depuis peut-être toujours (car oui, les métamorphes copient également les pouvoirs!).

Secret Invasion T 7 & 8 - Par Brian Michael Bendis et Leinil (...) - ActuaBDMalheureusement beaucoup trop d’éléments viennent miner ces quelques bonnes idées, à commencer par la fréquence des Deus ex machina qui lasse assez rapidement et place le lecteur dans un état de consommation passive. Je passerais sur la physionomie très enfantine des Skrull (qui ressemblent tout simplement à des gobelins issus de Donjons & Dragons) et sur le fan-service du débarquement des héros Skrull, sortes d’anti-avengers graphiquement très feignants, pour pointer l’abus grossier de séquences de pugilat de masse. On retrouve cela sur tous les crossover (du Spiderverse à Siege ou aux All-new X-men du même Bendis) mais ici la double page survient à chaque chapitre voir plusieurs fois par chapitre. Etant donné l’intérêt uniquement graphique de ces séquences on aboutit à du remplissage qui dispense de remplir un scénario à la vacuité rarement vue. Il ne se passe absolument rien d’autre que le déroulé de la victoire inéluctable des Skrull jusqu’à l’intervention (héroïque) finale qui sauve tout le monde. Je doute que les explications manquantes soient toutes à trouver dans les séries liées et quand bien même la sortie de cet album unique ne se justifie pas vraiment hormis avec un bien plus gros texte explicatif.

Bref, cette invasion secrète est une franche déception, une lecture que pas grand chose ne sauve hormis pour les fans hard-core de Marvel et les complétistes. Espérons que Disney saura alimenter ce matériau pour la série qui sort cet automne. Le potentiel est bien entendu immense. Bendis est passé clairement à côté. L’avantage c’est qu’un autre peut reprendre le pitch de zéro sans crainte d’une cabale des fans.

note-calvin1note-calvin1