****·BD·Mercredi BD·Nouveau !

TER

BD du mercredi
BD de Rodolphe et Dubois
Daniel Maghen (2017-2019…), 62 p./album couleur, série en cours.

Couverture de Ter -1- L'étrangerCouverture de Ter -2- Le guideCouverture de Ter -3- L'imposteur

Comme à son habitude Daniel Maghen propose avec cette série SF une édition de grande qualité, voir luxueuse. Chaque album, grand format avec papier épais, propose un cahier graphique de seize pages très complet, comportant croquis, pages encrées et explications sur l’univers. Je le dis souvent, tous les éditeurs devraient proposer en standard pour ce prix (moins de vingt euros) de telles éditions augmentées. Les couvertures de ce premier cycle (achevé) sont très jolies, illustratives et inspirantes. Rien à reprocher, un Calvin pour l’édition.

Résultat de recherche d'images pour "TER dubois"Mandor n’a pas de souvenirs. Il est un être neuf hormis cet étrange tatouage sur l’épaule. Après avoir été découvert dans une tombe par le jeune Pip, il découvre ce monde aride où la vie semble s’être organisée autour du village fortifié de Bas Courtil. Il apprend le langage et les plaisirs de la vie et commence à poser des questions que personne ne posait. Où est-on? Qu’est-ce que TER? Pour cela il va entamer un voyage vers le nord avec ses compagnons…

Résultat de recherche d'images pour "TER dubois"Ne connaissant aucun des deux auteurs de cette série je découvre tout à la fois un style d’imaginaire (une version de l’exploration dans un univers de science-fiction teinté d’ethnographie) et un trait, assez classique en hachures (on est proche du Vicomte de Sasmira) et très technique. Le côté visuel rappelle les BD Glénat des années quatre-vingt-quatre-vingt-dix.

Très surprenante, cette série commence sur la découverte d’un monde avec sa technologie rétro-futuriste, son organisation sociale effleurée et très vite (dès la fin du tome un) bascule dans de la SF beaucoup plus classique lorsqu’est découvert le vaisseau. La suite nous décrit l’itinérance des héros dans les gigantesques couloirs de ce monde de métal déchiré par une guerre civile entre deux factions. On est donc surpris par la grande rapidité avec laquelle le récit évolue et change radicalement d’univers, de thématiques. Un peut trop sans doute pour un projet basé sur la découverte de mondes cohérents, on aurait aimé prendre plus le temps de découvrir chaque environnement rencontré, ce qui aurait sans doute nécessité des albums de quatre-vingt pages au lieu de cinquante…

Résultat de recherche d'images pour "TER dubois imposteur"De façon très cohérente avec leur objet, les dessins d’immenses décors architecturaux sont la grande force de cette série, le dessinateur se faisant de toute évidence plaisir à inventer un monde que le scénariste a construit de façon très poussée (bien qu’à peine effleuré dans la narration), comme le montrent les cahiers graphiques à la fois composés de planches avant colorisation (et superbes!), de recherches graphiques sur les personnages et d’éléments de l’univers qui donnent de la substance au scénario. Je le dis très souvent, ce qui solidifie une histoire c’est le hors champ, ce qui est à peine évoqué, un objet ou un costume dans un coin de l’image dont on ne sait rien mais que les auteurs ont placé là pour une bonne raison. Ici tout semble pensé et avoir une justification et le lecteur ressent alors ce monde bien au-delà des seuls dessins. Sur ce point le projet est une vraie réussite. Je tiquerais juste sur l’idée un peu saugrenue expliquant le monde du tome un et qui fait perdre en crédibilité l’intrigue. Passons…

Clipboard01Les personnages son un peu moins impressionnants que les décors (probablement en raison de la technique très classique de Dubois, qui peut rappeler Serpieri ou le Bourgeon de Cyann). Ils sont en outre peut-être un peu légers: hormis le héros qui apporte une certaine tendresse par sa naïveté, chacun est défini par une seule idée, le copain costaud, l’amoureuse, la femme fatale, le méchant chef religieux,… Dès que l’on pénètre dans le vaisseau l’augmentation de l’effectif renforce l’intrigue en complexifiant les problématiques bien que ceux de l’intérieur soient également assez manichéens.

Finalement TER voit ses faiblesses dans sa force. Un peu comme les références citées plus haut l’on suit des personnages ballottés comme des fétus de paille au gré d’événements extérieurs  et sans réelle prise sur leur destinée. C’est un peu dommage car on perd ainsi en intensité dramatique ce que les dessins, les décors et l’univers construit donnent en corps. On a néanmoins grand plaisir à découvrir ces mondes lointains et à craindre les disparitions de personnages, pas loin d’être aussi fréquentes que dans Game of Thrones… A la fois trop courts et laissant deviner une série longue de plusieurs cycles, TER est une belle odyssée qui parvient à donner de l’originalité à un genre assez balisé et occupé par des auteurs et séries réputées.

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***·BD·Jeunesse·Nouveau !·Service Presse

Garbage night

Rufus Stewart

Cette rubrique propose une lecture/critique croisée parent-enfant sur un album jeunesse.

  • Ma fille c’est « Talia » (c’est un pseudo): à onze ans elle aime beaucoup Buddy Longway, La Rose écarlate, les Mythics, Harmony, les carnets de Cerise, Dragon Ball ou Flying Witch…

Comic jeunesse de Jen Lee
Kinaye (2019) – Nobrow (2017), 98 p. couleur, one-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Kinaye pour cette découverte!

album-cover-large-38922L’ouvrage est composé de Garbage Night et de la préquelle « Vacancy« … proposée à la fin de l’histoire (…  alors qu’il a été publié originalement en amont). Pas de bonus. Service minimum donc, avec la maquette désormais habituelle de Kinaye (couverture à rabat avec vernis sélectif).

Dans un monde déserté par les humains, trois amis animaux parcourent des villes abandonnées à la recherche de nourriture. Lorsqu’ils rencontrent Barnaby ils croient avoir trouvé le leader né qui les aidera à trouver un coin plus serein. Mais bien vite l’équilibre de l’amitié dans le groupe est menacé par ce nouveau venu…

Salut Talia, est-ce que tu peux nous résumer ta nouvelle lecture Garbage Night?

Ça parle d’un chien, un raton-laveur et un rêne qui quittent leur maison pour chercher à manger, par-ce que la ville a été désertée par les humains. Ils veulent aller à la ville d’à-côté et croisent Barnaby (un chien) qui dit connaître le chemin. Au début Cliff le raton-laveur et Reynard se méfient mais Simon le chien lui fait entièrement confiance. Mais on finit par comprendre que Barnaby essaye de se débarrasser des deux amis pour garder seulement Simon avec lui…

Qu’est-ce qui t’a intéressé dans cet album?

C’est rare les histoires avec uniquement des animaux, d’habitude ils sont mélangés aux humains ou bien il n’y a que des humains. Ça parle de personnes qui ont faim mais qui ne trouvent pas à manger, ce sont des démunis. Je n’ai jamais lu d’histoire de gens comme ça et j’ai trouvé ça original.

Que peux-tu me dire des relations entre les personnages?

Barnaby n’aime pas Cliff et Reynard par-ce que ce qui l’intéresse c’est d’avoir avec lui Simon qui est plus fort et courageux par-ce que c’est un chien. Il a déjà combattu des coyotes et Barnaby n’en a jamais affronté. Il respecte la force et ne veut pas s’encombrer d’animaux qui ne lui servent pas.

Simon est donc le héros? Comment est-ce qu’il réagit?

Non, ce sont Cliff, Reynard et Simon. Au début Simon pense que ses amis se méfient pour rien mais au final il voit que Barnaby est un menteur: il était prêt à se débarrasser de ses amis quand ils sont tombés dans le trou. Quand il a compris que Simon était fidèle à ses amis il décide de partir.

Et pour finir comment as-tu trouvé les dessins?

J’ai bien aimé les couleurs, elles sont originales, un mélange de vif, de foncé et de clair. J’aime bien le dessin des personnages. Ils sont à la fois réalistes et dessin-animé. Il y a une ambiance un peu triste et on a pitié d’eux.

 


Comme d’habitude, après l’avis de la principale intéressée, voilà mon avis sérieux de papa concerné…:

Image associéeJ’ai trouvé cet album étonnamment mature pour un ouvrage jeunesse. L’autrice, américaine, est freelance et a travaillé dans le design, ce qui se ressent fortement à la fois quand au trait, à la gestion de la profondeur et aux motifs de colorisation. Ses images sont à la fois très schématiques, ce qui se prête à de la BD jeunesse et assez techniques et lisibles. J’ai notamment beaucoup aimé les arrières-plans désolés, emplis d’herbes et de feuilles, d’architectures abîmées par l’abandon. C’est très plat mais l’espace est bien géré dans l’action.

Résultat de recherche d'images pour "garbage night lee"Surtout, l’ai été assez impressionné par le fait de proposer une histoire post-apo s’inscrivant totalement dans ce genre de la SF, souvent sombre voir désespéré, mais clairement destinée aux jeunes. Un peu comme pur Volcano Trash je trouve très chouette cette sorte d’initiation via le prisme des relations « humaines », la gestion compliquée des relations avec les amis et les personnes charismatiques, dans un contexte hostile. La peur irrationnelle et le danger sont notamment très bien rendus. Comme dans toute histoire post-apo c’est le changement, le vide qui crée une ambiance de tension. L’album est du reste relativement calme mais si on peut commencer à le lire à partir de 8 ans me semble t’il, je conseille une lecture partagée jusqu’à 10-11 ans pour atténuer cette pesanteur. Le scénario très verbeux permet cependant de garder le lecteur concentré sur ses personnages et de ne pas trop « regarder derrière le rideau »… Une très bonne surprise qui fait plaisir car la BD jeunesse est souvent gentillette ou inintéressante pour un adulte, ce qui n’est pas le cas. Garbage Night est un album exigeant qui ouvre sur un univers inhabituel pour les enfants et reste accessible pour parents comme enfants, ce qui est assez rare.

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Crusaders #1: la colonne de fer

BD de Christophe Bec et Leno Carvalho
Soleil (2019), 63 p., série en cours, 1 vol. Paru.

bsic journalism

Album lu en numérique dans le cadre du programme Superlecteurs Résultat de recherche d'images pour "iznéo".

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Si on peut remarquer quelque chose sur les albums de Christophe Bec c’est que les couvertures claquent! Et on peut dire que celle-ci est juste magnifique et va directement dans mon top de l’année dans cette catégorie! En plus on nous parle de Hard-science, du premier voyage interstellaire à la rencontre d’une intelligence supérieure… je ne peux qu’en avoir la bave aux lèvres! Reste que Bec, un peu comme monsieur Millar, est un maître pour lancer des super projets mais a beaucoup de mal à tenir la longueur en se perdant dans de multiples toiles scénaristiques avec un goût prononcé pour la complexification de construction. Moins il aide le lecteur mieux c’est. Je ne suis pas en désaccord profond sur cette idée mais pour cela il faut que le scénario soit nickel.

Crusaders commence mal sur ce plan puisque les vingt premières pages ne cessent d’alterner des séquences dans le passé , le présent et le futur, sans aucune indication, que ce soit en matière de découpage ou de bulles. On finit par comprendre que le fil rouge est Natalia, la commandante en chef de l’armada des cinq navires spatiaux Crusaders, « offerts » par un signal venu de trente-deux années-lumières de distance… Hormis ce démarrage un peu abrupte et l’arrivée du signal que je trouve ratée, on bascule ensuite dans une trame plus classique qui suit la formation des équipages sélectionnés pour être les premiers humains envoyés si loin, le décollage des vaisseaux qui donneraient presque des frissons et la première étape du voyage emprunte d’angoisse de l’inconnu. A la fin de l’album la boucle n’est pas encore bouclée avec un prologue en mode apocalypse qui est très mal relié qui casse un peu ce mystère qui fait tout le sel de cet album au demeurant fort réussi. On retrouve dans La colonne de fer l’ambiance du premier film Star Trek avec un design général vraiment réussi, mélange de réalisme technique et d’esthétique futuriste crédible. De même avec les artefacts alien qui ont une cohérence d’ensemble remarquable. Et pour une fois le scénariste Bec (… oui, si vous n’avez pas suivi il est de Résultat de recherche d'images pour "leo carvalho bd"plus rarement dessinateur sur ses séries) fait de gros efforts de pédagogie en nous expliquant via les discussions entre Natalia et son père ou avec le scientifique de bord les concepts de physique assez pointus qui sont utilisés ici. De la bonne Hard-SF, réaliste, gigantesque (l’arrivée sur la colonne de fer!!!), ambitieuse et qui évite le cryptique. Le risque est grand de tomber dans de la BD SF plus classique à l’arrivée des aliens, mais pour le moment hormis ces quelques accrocs on peut dire que Crusaders (prévu en maximum six volumes pour le premier arc) est la bonne surprise Space-opera que l’on n’attendait plus, ambitieuse, assez bien dessinée, mystérieuse et documentée.

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****·East & West·Manga·Nouveau !

Les montagnes hallucinées #2

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Manga de Gou Tanabe
Ki-oon (2019), 2 volumes/2 parus, n&b.

J’avais critiqué le tome 1 que vous pouvez trouver ici avec notamment le descriptif éditorial. Entrecoupés de pages noires, les chapitres de l’album sont titrés en français et en anglais. Un court cahier couleur démarre l’un des chapitres centraux qui portent sur l’histoire des Anciens. Une courte bio de l’auteur et de Lovecraft est proposée en fin d’ouvrage.

Après le massacre du camp de Lake le professeur Dyer part à la recherche du seul survivant. Après avoir franchi la crête des immenses montagnes noires, par plus de 7000 mètres, ils découvrent une cité cyclopéenne datant de millénaires avant l’apparition de l’homme sur Terre. Une cité qui les mènera aux portes de la folie…

J’avais été légèrement déçu par le premier volume, notamment sur des dessins par trop imprécis et j’ai été très surpris par la différence avec ce second volume, qui s’explique sans doute par la construction du texte original (très progressif) mais pas uniquement. On sent en effet l’auteur bien plus à l’aide dans le graphisme architectural de la cité(les premiers mirages aperçus dans le premier volumes laissaient présager cela). Mais surtout, cette exploration laisse moins de place aux personnages humains (réduits à deux protagonistes) pour entrer pleinement dans une découverte absolument fascinante et remarquablement bien découpée. Pas un seul temps mort dans cet album que l’on peut découper en trois parties: la découverte de la cité, en plans larges, paysagers, montrant les dimensions incroyables des constructions, un gros passage central très réussi relatant l’histoire des Anciens et des Shoggoth qui nous fait entrer pleinement dans le Mythe de Ctulhu, enfin la fuite des explorateurs (je m’arrête là pour ne pas spoiler l’ »indicible » :).Résultat de recherche d'images pour "les montagnes hallucinées tanabe"

On peut regretter le petit manque d’imagination de Tanabe quand au type de constructions, parfois aux proportions démesurées qui illustrent bien le caractère « non-euclidien » de cette cité, parfois on tombe dans le basique mur en pierres avec voûte en berceau… Ca reste un détail mais toute la force des écrits de Lovecraft reposant sur l’impossibilité de ses visions (par exemple le principe même de la mégalopole par 7000 mètres d’altitude), des architectures que des humains auraient pu bâtir brisent un peu la magie. Néanmoins l’auteur sait semer des liens comme cette tour qui rappelle discrètement les peintures de la Tour de Babel (illustrant la descendance humaine des Anciens!) et ces bas-reliefs qui permettent aux explorateurs de découvrir l’histoire des créatures étoilées.Résultat de recherche d'images pour "les montagnes hallucinées tanabe"

Si le premier tome traînait à démarrer, ici on est dans l’action du début à la fin avec un rythme parfait. On découvre l’incroyable avec nos deux témoins, on apprends ce qu’il est advenu du survivant du camp Lake, tout est résolu jusqu’à la conclusion parfaite et logique. Avec ses références bien placées à nombre d’éléments de la mythologie ctulhienne (du plateau de Leng au Necronomicon en passant par la Ville sans nom des déserts d’Arabie,…), le manga de Gou Tanabe sait titiller notre envie de fantastique et pousse à aller lire les ouvrages de Lovecraft et sans doute ceux à venir du mangaka dans la collection éditée en France par Doki-Doki. Très fidèle au texte original, il cite également l’ouvrage mythique Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe, qui a en partie inspiré le mythe de Ctulhu. Un ouvrage sans faute qu’il aurait sans doute mieux valu publier en un unique tome et qui mériterait cinq Calvin avec des dessins un peu plus expressifs.

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****·BD·Mercredi BD·Nouveau !·Service Presse

Dessous #1 et #2

BD du mercredi
BD de Bones
Sandawe (2016-2019), 86 p./album. Série en cours 2/3 parus.

bsic journalismMerci aux éditions Sandawe pour cette belle découverte!


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Sandawe est un éditeur participatif qui fonctionne sur le crowdfunding: un projet est présenté par l’auteur, le budget détaillé et le montant nécessaire affiché. Les édinautes financent sur différents montants correspondant à des paliers permettant d’avoir l’ouvrage seul ou plus ou moins de bonus.

J’essaye toujours de parler du travail (ou du non travail…) d’édition sur les bouquins que je critique et je dois dire que lorsque j’ai reçu ces deux volumes j’ai été plus qu’agréablement surpris par la qualité de la finition. L’aspect couverture abîmée (avec des textures très propres et différentes sur les deux volumes), la précision et l’élégance de la maquette, la force évocatrice des couvertures, tout est aux petits oignons niveau édition et ça mérite amplement un Calvin pour cela (chose assez rare sur ce blog), surtout venant d’un petit éditeur participatif. Je précise que la couverture est format comics mais reliée (donc en dur pour les non initiés à la terminologie bibliophilique…). Dernier point, l’imprimeur a changé entre les deux tomes, le premier volume proposant un papier épais mat, le second un papier glacé plus fin. Je préfère le premier que je trouve plus adapté au dessin fort noir de l’auteur.

En 1916, sur le Front, les allemands ont disparu… Explorant le Tötendom, la montagne des morts, les poilus découvrent des scènes indicibles, des humains modifiés et autres abominations. L’armée fait appel à un spécialiste du Muséum d’Histoire Naturelles pour aller éclaircir ce mystère. Là-bas, s’enfonçant dans les entrailles de la terre il mettra à jour des révélations qui bouleverseront la réalité telle que nous la connaissons…

Vous l’aurez compris en lisant ce court résumé, on a affaire ici à une histoire inspirée du Mythe de Ctulhu. J’adore le fantastique, j’adore le monde de Lovecraft et je trouve que l’on n’a pas si souvent l’occasion de lire une bonne histoire s’inscrivant dans ce genre. Bones, l’auteur de ce triptyque (le troisième est en préparation) est en outre dans la ligne graphique de l’école Mignola (… et ô sacrilège, je préfère le dessin de Bones à celui de l’américain, le trouvant plus clair).

Si cette série est une très grande réussite c’est d’abord par-ce qu’elle remplit son cahier des charges de genre en transposant l’intrigue dans le contexte de la Grande Guerre (le premier tome pendant, le second juste après). Les histoires fantastiques à base de tentacules ne sont jamais fondamentalement originales de la même manière qu’une histoire de chevaliers et de dragons ne l’est pas. L’auteur et le lecteur cherchent avant tout à donner des images titillant notre imaginaire collectif. Ainsi ce sont les éléments clés d’une telle histoire et leur articulation, le montage, qui plaisent ici: le savant fou, les allemands, la civilisation pré-civilisation, l’indicible et le traitement visuel de l’horreur, avec ses gros-plans et ses bruits en onomatopées omniprésentes. Le contexte est ainsi idéal et le scénario, particulièrement équilibré, arrive en 86 planches à nous présenter l’intrigue principale, du flashback, l’arrière-plan (Paris, les généraux, le Muséum) et à présenter un début, un milieu et une fin, sans que la chute ne soit expédiée comme c’est souvent le cas quand on est en présence de ce genre d’intrigue. L’histoire a été construite en format one-shot avec la possibilité d’une prolongation après le tome 1, Bones ayant sans doute envisagé dès le début une trilogie. La fin du premier album est ainsi un peu vague si vous en restez là alors que l’articulation entre les deux tomes peut sembler avoir quelques difficultés par moment (manque d’explication sur l’ellipse de trois ans entre les deux volumes). Cela est sans doute dû aux incertitudes éditoriales et je gage que le troisième tome sera bien mieux articulé.

De la même manière les personnages sont archétypaux mais je les ai trouvé très réussis, notamment le capitaine-courage et Bär, le volumineux allemand équipé d’une mitrailleuse et furieusement bad-ass! Si les méchants sont essentiellement à base de monstres sur le premier volume, ils montent d’un cran dans Un océan de souffrance en cultivant un mystère bien orchestré en restant tapis dans l’ombre. Les trois thèmes Terre/Eau/Espace rattachés aux trois volumes peuvent sembler artificiels mais personnellement j’aime bien quand une série développe des thématiques, des colorations rattachées aux albums. Ils permettent en outre d’éviter la redite, ne serai-ce que graphiquement, si La montagne des morts est une histoire de tranchées et de monde souterrain, le second introduit la thématique vernienne qui nous sort un peu du seul Ctulhu (même si on en reste très proche) avec des constructions sous-marines et navires de guerre. Globalement la progression dramatique, la divulgation des infos, coups de théâtre et l’approche scénaristique générale sont remarquables.

Visuellement les planches sont vraiment belles et l’on sent à la fois la quantité de travail et la maîtrise technique dans cette grande lisibilité et propreté des architectures et arrière-plans. Le style est particulier et certains n’aimeront pas. Mais force est de reconnaître qu’il colle parfaitement à l’atmosphère et montre un dessinateur qui a largement passé le stade de l’amateur. Nombre de dessinateurs œuvrant dans des styles ombre et lumière (dernièrement Eduardo Risso sur Moonshine) rendent des planches parfois confuses. Je n’ai jamais ressenti cela à la lecture de Dessous. Bones propose surtout nombre de visions fantastiques qui font frémir notre imaginaire.

Comme il faut aussi pointer les manques, je parlerais (mais cela a été relevé et corrigé sur le tome 2) des dialogues en allemand non traduits sur le T1 (comme sur Black Magick, tiens, est-ce que les scénaristes germanophones oublient que tout le monde ne parle pas la langue de Goethe?) et des halo lumineux ajoutés par l’auteur dans le T2 et qui me semblent trop artificiels au regard d’un projet qui respire l’artisanat et l’encre.

Hormis cela Dessous est une vraie bonne BD de genre, un vrai bon dessin d’un auteur qui a clairement de l’avenir. J’ai retrouvé dans cette lecture beaucoup du plaisir des illustrations de Lauffray et un peu de ce qu’il pourrait produire s’il sortait enfin sa grande BD d’exploration lovecraftienne. Si vous avez peur des poulpes et imaginez des temples ensevelis dans votre jardin, si vous aimez les encrages profonds, les savants fous et les machines steampunk, rattrapez vite votre retard avant Un regard vers les étoiles, que vous pouvez aussi pré-financer sur le site de l’éditeur.

Une interview de l’auteur est disponible ici.

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Le château des étoiles #11-12

BD du mercredi
BD d’Alex Alice
Rue de sèves (2018), cycle 2 « les chevaliers de Mars » épisodes 5/6 et 6/6.

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Le Château des étoiles achève son second cycle « les chevaliers de Mars » avec cette saison de prépublication en gazette (#10-11-12). Pour rappel, chaque cycle de cette série qui occupe Alex Alice (auteur du Troisième Testament et de Siegfried) depuis 2014 comporte deux albums reliés sortant à l’automne, chacun de ces albums étant prépubliés au printemps en trois gazettes. Des versions grand format des albums sont également publiées (… qui restent moins grands que le format journal ici chroniqué).

Séraphin a été abandonné « seul sur mars » et rencontre une étrange princesse qui lui parle par la pensée. S’ensuit une odyssée à la découverte des paysages de la planète rouge au fil des canaux en suspension. Le héros rencontrera différentes castes qui habitent la société martienne et les plans de conquête de l’astre par la puissance coloniale prussienne…

Si la lecture de séries album par album provoque plus ou moins de perte du fil, le redecoupage en épisodes accentue cela. Si les premières planches sur la planète rouge étaient un peu confuses, les deux derniers épisodes ramènent de l’action et des révélations qui vont comme depuis le début nous projeter vers la suite des aventures des chevaliers de l’Ether. Étonnant scénario d’Alice qui enchaîne ainsi ses cycles sans vraie rupture… jusqu’où?

Outre les habituels rédactionnels qui continuent de nous détailler les implications terriennes de la conquête de l’Ether ces épisodes introduisent un vrai intérêt sur l’ethnologique des peuples de Mars en transposant le phénomène qui a accompagné la colonisation au XIX° siècle dans un contexte du système solaire. L’idée est excellente! C’est le principe même de la Science-Fiction et, allié à l’élégance des dessins grands formats d’Alice c’est à une véritable exploration exotique que nous assistons. Le principal reproche que l’on pourrait faire à la série est celle d’en garder trop sous le coude, d’hésiter à se lâcher en révélant l’entièreté de la société et des technologies martiennes. Le processus fonctionne puisque le mystère attise la curiosité, mais les articles de la prépublication jouent beaucoup pour enrichir le hors champ et il faudra faire attention à ne pas trop tirer sur la corde au risque de lasser les lecteurs à mesure que la série s’allongera. Disons que le côté épique est peut-être ce qui manque à la série, toute accaparée qu’elle est à exploiter le genre littéraire d’aventure de Jules Verne et de l’époque en générale, très descriptive et sensitive.

Pour l’instant nous n’en sommes pas là et certains liens avec le premier cycle sont introduits, de manière à maintenir une colonne vertébrale et l’auteur sait proposer néanmoins des révélations qui nous laissent coi, tout préparés que nous sommes à un univers naïf, manichéen, romantique du XIX° siècle. Le design général est toujours superbe, proposant de jolies scènes avec la princesse ou le retour du méchant Gudden et toujours ces phénomènes incroyables jouant de la physique que nous connaissons.

Le Château des étoiles  est une série que l’on aime retrouver, avec ses défauts et ses forces et toujours un petit cœur battant pour cet auteur qui sait nous faire retrouver une âme d’enfant.

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****·Graphismes·La trouvaille du vendredi·Littérature·Nouveau !

La trouvaille du vendredi #19

La trouvaille+joaquim
L’appel de Cthulhu
Nouvelle illustrée de Howard Philip Lovecraft et François Baranger
Bragelonne (2017), 64 p.

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Howard Philip Lovecraft est au même titre que Tolkien sur la Fantasy, l’inventeur d’un genre imaginaire, d’un univers visuels et thématique. Si le fantastique existe avant lui, la création d’un Mythe moderne et surtout son influence sur des générations « d’imaginateurs » (cinéastes, illustrateurs, musiciens, écrivains,…) est proprement sidérante et dépasse de très loin la portée propre de ses écrits. C’est bien le pouvoir d’évocation de ses textes qui a fasciné et continue de fasciner ces créateurs qui pour certains ont digéré le Mythe de Cthulhu pour en accoucher autre chose. Le fait que Lovecraft n’ait jamais été adapté au cinéma autrement que par des nanar est illustratif: il y a tellement de Lovecraft dans une multitude d’œuvres que les auteurs doivent se sentir à la fois incapables d’une adaptation « officielle » maisdoivent aussi se demander s’il y a toujours lieu d’une telle adaptation. Comme le fait d’adapter encore la légende arthurienne peut interroger, un univers passé dans l’imaginaire culturel commun n’a plus forcément de raison d’être.

Résultat de recherche d'images pour "cthulhu baranger"En BD les auteurs directement influencés par Lovecraft sont impressionnants: je citerais Lauffray, Ledroit, Bec, Sorel, mais aussi une bonne partie des auteurs américains ayant bossé sur Batman (Gotham, Arkham et son bestiaire rappellent évidemment les thèmes de la folie et du passé enfouis),… Un Godzilla comme un King Kong peuvent être vus comme les enfants de Cthulhu et a peu près tous les réalisateurs fantastiques ont l’univers de Lovecraft en livres de chevet.

La parution chez Bragelone d’une version illustrée et très grand format de la nouvelle initiale « L’appel de Cthulhu » est l’occasion rêvée pour tous les amateurs de fantastique de retourner aux sources, au matériau d’origine. La préface de John Howe (lui-même créateur avec Alan Lee de l’univers visuel du Seigneur des Anneaux, totalement intégré aux films de Peter Jackson) explique parfaitement le pouvoir visuel de ces textes et l’appréciation idéale de François Baranger de ce qu’est le fantastique: improbable, indicible, le Mythe doit rester tapis, esquissé, lointain et nappé de voiles. Les dimensions colossales des lieux et créatures du Mythe ne peuvent être appréhendés dans leur entièreté, comme Lovecraft rappelle sans cesse l’impossibilité de l’homme à cohabiter avec ces forces primaires.

Image associéeAinsi, si le texte (relativement court, environ 18 pages sans les images) pourra faire sourire par le style redondant et insistant d’un vocabulaire de l’impossible et incommensurable, il n’en demeure pas moins très puissant dans son côté épique et archétypal. Et c’est là que les illustrations de Baranger viennent produire un effet démultiplicateur, par leur qualité graphique d’abord (les allergiques à la peinture numérique risque néanmoins d’être frustrés), par leur puissance brute ensuite. L’illustrateur a travaillé comme designer pour le cinéma (l’Attaque des Titans avec le fameux Kraken, les films de Christophe Gans, Harry Potter et pas mal de blockbusters du jeu vidéo) et cela se voit dans les cadrages extrêmement cinématographiques des images pleine page. Le format est très confortable et permet d’apprécier la démesure du Grand Ancien et des structures cyclopéennes dont il sort. Accompagnant le texte sur les premiers chapitres, l’image prends le dessus ensuite en vous transportant littéralement dans un film sur grand écran et laissant imaginer ce qu’un Guillermo del Toro aurait produit sur son projet des Montagnes Hallucinées avec Tom Cruise et en imaginant ce que ses Kaiju de Pacific Rim ou le Godzilla de Gareth Edwards aurait été dans l’univers de Lovecraft.

Image associéeLa force de ce Mythe est de convoquer autant l’aventure dans des terres inconnues à la Indiana Jones que la hantise du fantastique caché et de la conspiration mondiale. Cet ouvrage est vraiment magnifique, de qualité et je ne saurais que le conseiller pour un shoot d’imaginaire pur.

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