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Trois jokers

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Comic de Geoff Johns, Jason Fabok et Brad Anderson (coul.).
Urban (2021), 176p., one-shot.

Quatre éditions sont publiées simultanément avec des couvertures différentes: la classique avec les trois Joker et le titre, trois autres sans titre de face avec Batman/Batgirl/Redhood, les trois protagonistes de l’histoire. J’ai pour ma part reçu de mon partenaire l’édition Red Hood et j’en suis ravi tant ce personnage est central et le plus intéressant de l’histoire. Une carte à jouer à découper, une table des matières, un texte introductif, une bio des auteurs et une galerie de couvertures reprenant les différentes apparences du Joker depuis quatre-vingt ans, complètent cette très jolie édition.

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bsic journalismMerci aux éditions Urban pour leur confiance.

Un nouveau crime attribué au Joker. Puis un autre. Et un troisième. Il est impossible que le fou ait été aux trois lieux en même temps. Très vite Batman confirme l’hypothèse: il y a trois Joker, alliés dans un but obscure. Avec l’aide de Barbara Gordon (Batgirl) et Jason Todd (Red Hood) il entame une nouvelle enquête, peut-être la plus intime depuis l’apparition du Joker…

Algunas heridas nunca sanan en el nuevo vistazo a Batman: Three Jokers - La  TerceraL’univers Batman a toujours été à part dans l’édition des super-héros. De par le fait que le Détective ne possède aucun pouvoir (un des très rares super-héros dans ce cas si je ne m’abuse), et plus récemment de par l’aura que dégage son adversaire principal, le Joker, Nemesis et incarnation du Mal de plus en plus marqué à mesure que les scénaristes modernes s’autorisent des expérimentations hors du cadre très classique. Il n’y avait pas d’autre collection que le Black Label (qui nous propose pratiquement que des ouvrages marquants depuis son lancement) pour permettre cet album qui est autant un event anniversaire qu’une nouvelle avancée dans la proposition scénaristique de personnages principaux du Bat-verse. Pour les nouveaux venus, le triptyque classique de Batman/Robin/Joker s’est enrichi ces dernières années d’une copine pour le Joker et d’une Bat-family pour le Chevalier, qui complexifient drôlement les interactions psychologiques des deux adversaires (et rendent d’autant plus intéressants les albums).

Ces dernières années les projets sur le Joker sont de deux types: des essais timides pour créer une véritable genèse à ce démon (sur le mythique Killing Joke auquel énormément d’ouvrages se rattachent, sur le récent Dark Prince charming d’Enrico Marini, voir sur le White knight) et d’autres qui en font une sorte d’entité surnaturelle, hors du temps et de l’espace, qui finit par devenir une création de l’esprit malade de Bruce Wayne. Ici on est entre les Batman: Three Jokers #3 (A). Geoff Johns. Jason Fabok. Batman. Bruce Wayne.  Joker. | Joker art, Batman, Batman jokerdeux puisque si l’on ne nous explique que très légèrement le fait d’avoir trois Joker, ceux-ci sont rattachés à des albums marquants de l’histoire de Batman. Le Killing Joke d’Alan Moore et Brian Bolland proposait en 1988 une genèse au Joker, comique raté victime d’un drame et agressant la fille du commissaire Gordon, Barbara, qui deviendra selon les époques Oracle (sorte de téléopératrice informatique aidant Batman) puis Bat-girl, ici présente. Le traumatisme physique est partagé par Jason Todd, second Robin, tué à coup de barre à mine par le Joker dans le Deuil de la famille (paru la même année que le précédent). Ces deux personnages accompagnent Batman dans son enquête et nous montrent la difficulté à se remettre d’un attentat (sans doute le scénariste nous parle-t’il aussi des nombreux lycéens touchés dans leur chair suite à des fusillades, voir de victimes de terrorisme) mais surtout la violence intérieure de Todd, devenu le justicier Red Hood. Ce personnage incarne la part sombre de Batman, sa violence débordant tout cadre légal et n’hésitant pas à mutiler des criminels pour obtenir des aveux.

Reseñas DC USA - Batman: Three Jokers #1 - Zona NegativaLe personnage de Red Hood est donc le point central de cet album revisitant partiellement les drames passés. Plus que les Joker qui forment plutôt l’environnement de l’intrigue, c’est la relation de Batman à son « fils », l’incapacité de Bruce à gérer à la fois sa mission et sa famille et les conséquences de son choix de vie sur ses proches. Un héros est toujours plus fragile quand il a des proches. Dans l’histoire de Batman cela a été souvent le fragile Alfred qui en a fait les frais et Batman est toujours tiraillé entre la nécessité de se détacher pour ne pas souffrir et faire souffrir ses proches, et l’éternel retour du Joker qui sais plus que quiconque taper là où ça fait mal. Le deuil de la famille (en écho évident au précédent) de Snyder/Capullo en était un terrible et traumatisant exemple.

Au final ce one-shot est une excellente surprise, surtout que le scénariste et gardien du temple DC Geoff Johns destine souvent ses scénarii à des aficionados versés dans les mythologies DC. Très accessible et porté par des dessins au style classique (notamment dans l’usage fréquent du gaufrier) mais redoutablement efficaces de Jason Fabok, Trois Joker propose une vraie nouveauté qui pourra être prolongée dans de futures publications. La conclusion du Curse of the white knight de Murphy laisse penser que le développement de Todd est un des vecteurs d’évolution de la mythologie Batman dans les années à venir, et c’est une excellente nouvelle! 

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Space Bastards

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Récit complet de 256 pages, écrit par Joe Aubrey et Eric Peterson, et dessiné par Darick Robertson.

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Merci aux Humanos pour leur confiance!

Going Postal

Si aujourd’hui, certaines personnes en viennent aux mains pour obtenir certains biens très convoités, demain, ce seront les livreurs qui s’entretueront pour avoir l’insigne honneur d’apporter aux clients leur précieuse marchandise.

Le SPI, le Service Postal Intergalactique, est une entreprise florissante qui loue les services de milliers de livreurs qui écument la galaxie pour satisfaire les envies des consommateurs, qu’ils vivent sur Terre où sur l’une de ses nombreuses colonies. Les livreurs sont payés en fonction du nombre de mains par lesquelles transitent les colis, si bien que les coups-bas sont légion et provoquent souvent des dégâts considérables, étrangement tolérés par les autorités.

Au milieu de tout ce chaos, Dave Proton, qui était sûr d’obtenir une promotion après des années de bons et loyaux services chez Powers, concurrents acharnés du SPI, se retrouve finalement licencié sans préavis. Désabusé, désespéré, Proton se lance dans cette activité dont tout le monde parle et qui rapporterait gros: livreur pour le SPI !

Cependant, Dave risque d’avoir du mal à s’adapter aux méthodes violentes des livreurs. A moins que, contre toute attente, l’ancien comptable ait ça en lui ? Aurait-il finalement trouvé sa voie ? Comment survivra-t-il dans ce monde impitoyable ?

Deliver or die trying

La société de consommation, paroxysme des mondes civilisés, est omniprésente et conditionne les vies et les mentalités de millions de personnes. Il n’est donc pas étonnant de voir fleurir, dans la pop culture, des satires qui attaquent et vilipendent, plus ou moins subtilement, ce mode de vie. Déjà à son époque, Robocop et son OCP, montraient une vision acerbe du futur et de la consommation.

L’ultralibéralisme, censé garantir la prospérité de tous, laisse beaucoup de gens sur le carreau et n’a donc généralement pas bonne presse non plus dans les œuvres de fiction. Récemment, par exemple, nous évoquions The Invisible Kingdom, qui mettait également en scène des livreurs de l’espace soumis aux affres d’une société toujours plus avide de possessions matérielles.

Space Bastards ne cache donc aucunement son affiliation avec la satire, qu’il déguise sous une bonne quantité de violence et de gore irrévérencieux. Ici, uberisation rime avec atomisation, si bien que la violence intrinsèque du système se traduit sur les pages par une violence tout à fait explicite entre les pauvres livreurs, ces rouages fongibles et sacrifiables, qui ne trouvent d’accomplissement que dans ce boulot mortellement dangereux.

Pourtant, à bien y regarder, la critique n’est pas dirigée que vers l’uberisation, car l’on s’aperçoit bien vite que beaucoup de livreurs adorent leur job, et y voient une catharsis de leurs pulsions violentes. En effet, être payé pour dégommer d’autres gens, qui n’en a jamais rêvé ? Cet aspect cathartique est finalement assez culpabilisant, si bien que dans Space Bastards, la critique n’est pas double, mais triple, puisqu’elle critique une société de consommation dont l’expansion la pousse à phagocyter des planètes entières et pousse des gens désespérés à faire un travail dangereux et précaire, puis vient la critique de ces gens, qui utilisent ce travail comme prétexte pour laisser libre cours à leurs pulsions, et enfin, elle nous critique, en sous-texte, nous qui apprécions ce spectacle.

L’intérêt principal de ce Space Bastards réside donc dans ce sous-texte et cette mise en abîme de la satire politico sociétale. L’intrigue en elle-même ne transcende pas les poncifs du genre, et reste même étrangement sage par certains aspects, surtout si on la compare, comme le fait le joli sticker de couverture, à The Boys, cocréée par Darick Robertson. Les personnages, comme c’est souvent le cas dans les œuvres misant tout sur leur pitch, sont un peu lisses, et se cantonnent pour certains à un rôle caricatural.

Space Bastards gagne donc à être lu pour sa vision cynique du phénomène de l’ubérisation et de l’ultralibéralisme, mais cette vision limite malheureusement ses propositions narratives.

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Basketful of heads

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Histoire complète en sept chapitres, écrits par Joe Hill et dessinés par Léomacs. Parution chez DC Comics au sein du Black Label, publication en France chez Urban Comics depuis le 02/04/2021.

Une histoire à en perdre la tête

L’été 1983 commençait très bien sur Brody Island, dans le Maine. June Branch, jeune étudiante en psychologie, sort depuis quelques temps avec Liam Ellsworth, qui a passé son été en tant qu’adjoint au sheriff Clausen. Le jeune homme en a vu de dures, mais son service est enfin fini et il va pouvoir roucouler avec l’élue de son cœur. Cependant, la loi de Murphy s’en mêle et va peut-être même donner à cette idylle estivale une tournure bien plus dramatique…

En effet, alors qu’une tempête frappe l’île comme jamais auparavant, quatre détenus s’évadent après avoir faussé compagnie à leur convoi pénitentiaire. Animé par de mauvaises intentions, le quatuor criminel va débarquer sans crier gare et enlever Liam avant que l’un d’entre eux ne s’en prenne à June. Littéralement au pied du mur, June choisit comme arme pour se défendre, une hache viking trônant dans la collection du sheriff. Sans le savoir, June vient de s’armer d’un objet maudit, qui maintient en vie les têtes coupées de ses victimes. Autant dire que ce soir, à Brody Island, des têtes vont tomber !

Le reste de cette nuit tempétueuse va voir June aux prises avec la vermine qui arpente l’île, et qui n’est pas forcément celle que l’on attendait. La jeune survivante fera néanmoins tout pour secourir son boyfriend en détresse, quitte à faire tomber, littéralement, quelques têtes parlantes au passage.

La tête sans les épaules

Joe Hill n’a désormais rien à prouver quant à la qualité de son travail d’auteur. Le rejeton de Stephen King a su se démarquer de la notoriété paternelle tout en assumant son héritage, et s’est fait un nom dans l’industrie du comics, en commençant pas l’incontournable Locke & Key. Hill s’est ensuite vu confier par DC la création de son propre label, Hill House au sein duquel l’auteur dispose d’une liberté totale quant à ses créations. Durant l’été, nous avions chroniqué Plunge, sorti concomitamment à cet album. Hill y montrait déjà la maîtrise de son écriture ainsi que des codes du genre, par le biais de références bien senties et pertinentes à des œuvres incontournables.

Joli swing !

King junior procède ici de la même façon, en nous plongeant immédiatement dans un récit fleurant bon le slasher cher aux années 80. L’auteur ne se repose pas pour autant sur l’aspect fantastique, qui ne sert pas de colonne vertébrale à l’intrigue, cette dernière demeurant centrée autour de personnages intéressants car dotés de profondeur. La hache maudite et les têtes qui parlent ne sont finalement qu’un accessoire, un assaisonnement qui achève la qualité de l’ensemble.

Le ton semble parfaitement équilibré grâce à certaines touches d’humour. Il ne faut cependant pas avoir peur du grotesque dans certaines situations, car il faut bien avouer que l’auteur s’en donne à cœur joie, que ce soit au travers des dialogues ou des péripéties proprement dites. Le tout parvient donc à maintenir un rythme soutenu, haletant, grâce à de judicieux cliffhangers, tout en conservant un esprit irrévérencieux (mais pas outrancier).

L’émancipation de June, accélérée par la cruauté de l’intrigue, reste engageante pour le lecteur, même si, à titre personnel, j’ai moins adhéré à une certaine décision finale de la protagoniste, qui m’a parue un brin disproportionnée.

Basketful of head reste un grand plaisir de lecture, à réserver aux lecteurs avertis, bien sûr, à moins de vouloir…perdre la tête.

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Furtif

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Histoire complète en six chapitres, écrite par Mike Costa et dessinée par Nate Bellegarde. Parution initiale chez Skybound, publication en France par Delcourt depuis le 02/06/2021.

La Gloire de mon père

Autrefois au cœur de l’industrie automobile américaine, la ville de Détroit n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. Délabrée, laissée à l’abandon par une municipalité dépassée, elle s’est mue en un cloaque déprimant qui broie chaque jour davantage les rêves et les aspirations de ses habitants.

Crime et pauvreté sont toujours étroitement liés, il n’est donc pas étonnant que Détroit soit devenue au fil des ans, le repère de nombreux gangs qui rendent plus difficile encore la vie dans les quartiers. Mais tout le monde n’a pas abandonné Détroit. Depuis plusieurs décennies, un homme se dresse, seul, face au crime et à la corruption. Vêtu d’une armure high tech, Furtif patrouille les rues et mène une guerre sans merci contre tous les gangs. Malgré sa détermination, toutefois, le poids des années commence à se faire sentir, si bien que Furtif ne semble plus en pleine possession de ses moyens. Ces doutes sont dissipés lorsque le héros blindé s’en prend à des policiers, qu’il a confondus avec des gangsters.

Tony Barber est un jeune journaliste amer, frustré par la déchéance de sa ville natale. Vivant seul avec son père Daniel, il lutte contre l’apathie de sa rédactrice en chef qui préfère mettre les problèmes sous le tapis pour ne parler que de sujets superficiels, comme si penser à autre chose qu’aux crimes et à la violence qui gangrène la ville allaient suffire à la sauver.

Un soir, alors qu’il rentre chez lui, Tony fait une terrifiante découverte: celui que tout le monde nomme Furtif, ce héros discret et altruiste, n’est autre que son père, Daniel. Souffrant d’une dégénérescence d’ordre neurologique, ce dernier perd peu à peu ses souvenirs et ses capacités, ce qui, en plus d’être tragique, le rend tout à fait dangereux.

Sans doute pas l’homme le plus dangereux de la ville, puisque ce titre revient sans doute à Dead Hand, un gangster albanais doté d’un terrifiant pouvoir résidant dans sa main droite. Ce dernier, ennemi de longue date de Furtif, comprend que le justicier n’est plus au top et prévoit ainsi d’accélérer sa chute.

Tony, lui, digère mal la nouvelle puisqu’il en fait immédiatement les frais, passé à tabac par son père, qui perd la tête. Bien décidé à investiguer pour trouver des réponses sur l’armure de son père, Tony espère trouver un moyen de le sauver, avant que l’irréparable ne soit commis.

La Chute du Faucon Noir

N’ayant plus grand chose à prouver depuis le succès de The Walking Dead et Invincible, Robert Kirkman navigue désormais dans des eaux plus ambitieuses, puisqu’il dirige désormais son propre label, Skybound, ce qui lui donne une plus grand liberté créative et ouvre ses horizons vers d’autres médias.

A la manière d’un Mark Millar, Kirkman lance donc des projets promis dès leur génèse à une adaptation ciné ou télé. C’est le cas avec Furtif (Stealth en VO), dont la vectorisation sur grand écran a déjà été annoncée. Tout comme Invincible explorait la relation père-fils dans un univers violent et déjanté, Furtif vient mettre en lumière les dynamiques filiales et paternelles dans un monde de gangsters et d’armures cybernétiques.

Ce thème est même ici plus central que dans les autres œuvres de Kirkman, qui a cette fois délégué l’écriture à Mike Costa. L’auteur livre une partition classique dans sa construction, avec son lot de rebondissements et de scènes intimistes entre le père et le fils, alternant avec des séquences d’action explosives (assez facilement transposable sur écran). Seul le final pêche et fait office de fausse note, son côté quelque peu absurde-ou du moins incohérent-faisant sortir l’intrigue des rails.

Le scénariste tente également, avec un certain succès, d’évoquer des problématiques sociales-paupérisation, violence et criminalité, gestion des crises sociales et économiques-mais y apporte sur le dernier chapitre (le fameux final) une touche d’optimisme un peu gauche sortant de nulle part.

Au milieu de tout ça, on trouve quand même la thématique du vieillissement, de la sénescence, traitée sous un angle tragique et émouvant. Daniel lutte en effet pour poursuivre sa croisade contre le crime, mais possède tout de même suffisamment de moments de lucidité pour se voir sombrer, ce qui en ajoute encore à la tragédie. Si on doit parler de l’antagoniste, ce sera pour dire qu’il effleure constamment la limite menant à la caricature, sans pour autant la franchir.

Cynique, parfois lâche, il ajoute une petite touche acide à l’ensemble, malgré un aspect légèrement pompé sur Harvey Dent, alias Double-Face. Justement, tant qu’on évoque les inspirations, le design de Furtif nous fait immédiatement penser à un savant mélange de Falcon, Darkhawk, chez Marvel, avec un soupçon de Guyver. Graphiquement, Nate Bellegarde fait un très bon travail, élevé encore d’un cran par la mise en couleur signée Tamra Bonvillain.

Furtif ne révolutionne donc pas le genre mais offre une vision intéressante et peu usitée du héros et de la relation père-fils. La fin pose clairement question mais ne gâche pas la lecture pour autant.

***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La cité des chiens

BD de Yohan Radomski et Jakub Rebelka
Akileos (2018), 120p., one-shot, NB.

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Le seigneur Volas a entrepris la conquête des cités voisines. Impitoyable, il soumet à la mort ou à l’esclavage les peuples vaincus. Les quelques personnes fuyant son joug se sont réfugiées dans les marais. Parmi elles sa belle fille qui a compris que son destin passait inévitablement par la mort du tyran…

La Cité des Chiens : Intégrale N&B - Par Jakub Rebelka et Yohan (...) -  ActuaBDJ’avais remarqué à sa sortie ce diptyque sorti chez le très intéressant petit éditeur Akileos, dont les dernières années ont été marquées notamment par l’excellent et réputé Heraklès et surtout l’émergence d’un duo majeur de la BD: Ronan Toulhoat et Vincent Brugeas. Comme souvent le talent et la force graphique d’auteurs méconnus ne suffisent pas à trouver leur place sur les étales inondés par les gros éditeurs et Akiléos avait été contraint de clôturer le diptyque non par un tome deux mais par la sortie courageuse d’une intégrale GF n&b, pour un prix très raisonnable. Sorti à l’origine en version colorisée (par Rebelka), la présente version permet de profiter de son trait si particulier, à la fois extrêmement lisible et maitrisé tout en présentant un univers sombre, enchevêtré qui correspond particulièrement bien à l’environnement des marécages où se place une partie de l’intrigue. Inscrit dans une filiation graphique avec le maître Mike Mignola, le polonais dépasse à mon avis son aîné par une maîtrise étonnante des différents plans malgré l’aspect plat de la technique.

La cité des Chiens - BD, informations, cotesAidé par un scénariste qui n’était pas novice, il propose une légende barbare qui a le mérite de suivre les canons de la simplicité (un méchant tyran confronté à des rebelles liés à une vengeance familiale et une malédiction). Malgré ce terrain connu, l’environnement très particulier des marécages donne une matière organique et inquiétante à ce monde où l’histoire et les personnages prolongent l’incertitude du trait. Comme ces zones aqueuses où tout semble mélangé, une créature maléfique change les visages, les agents-doubles de Volas tuent dans le dos et personne ne sait dire qui cherche quoi. L’ouvrage s’ouvre sur une lettre de l’héroïne à son amant qu’elle implore de la rejoindre et se conclut par une réponse de ce dernier après l’aventure, comme pour s’inscrire plus encore dans le récit légendaire et chevaleresque. On pourra regretter le nombre de pages de texte (pourtant fort bien écrites et qui nous plongent encore un peu plus dans cette saga) qu’on aurait aimé prendre vie sous d’autres planches. L’album est en effet relativement court et aurait pu mériter un tiers de plus. Vous connaissez les difficultés de vente de cette BD…

Conquis à la fois par cette découverte graphique, par une histoire fort bien menée et épique et par une belle édition qui rend grâce au travail des auteurs (jusque dans la jolis police des lettres), j’attends désormais avec impatience la traduction du nouveau travail de Rebelka chez Boom! studios et vous invite vivement à vous procurer cette histoire d’amour et de mort…

 

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***·BD·Nouveau !·Numérique

La fin des Irin #2

Webcomics

Webcomic de Robert MacMillan, Wouter Gort, Laura R. Peinado et Arsenyi Popov
2021 – publication hebdomadaire les mercredi.

https://lastoftheirin.com/?lang=fr

Pour la présentation du projet vous pouvez consulter le billet traitant du premier tome.

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Le combat entre Yahweh et Baal dure depuis des millénaires. Issus des étoiles et d’une civilisation hautement technologique, ces êtres ont jeté leur dévolu sur la Terre à une époque où les autochtones étaient encore primitifs. Jusqu’à la mort du fils prodigue Marduk, tué par une épidémie de variole. A travers l’espace et le temps, c’est à une lutte universelle entre le bien et le mal, entre les frères ennemis et leurs descendants que nous sommes amenés à assister. Une lutte qui prends la Terre et ses habitants comme terrain de jeu…

irin1Changement de braquet pour ce second opus de La fin des Irin puisque à mesure que l’on avance l’histoire se simplifie à l’aune d’un trait bien plus BD et moins bluffant avec le changement de dessinatrice, Laura R. Peinado. Les planches restent très agréables, notamment la mise en couleurs numériques et le découpage est très dynamique (ça tombe bien puisque ce volume est bien plus axé action que le précédent). Simplement face à la technique impressionnante de Wouter Gort on revient à quelque chose de plus habituel… mais moins froid aussi. Disons que les visages et anatomies peuvent parfois laisser à désirer, mais c’est contrebalancé par d’autres grandes qualités de l’artiste espagnole. En outre la quantité de pages à dessiner peut justifier une baisse d’exigence compréhensible.

Si graphiquement le changement de style passe très bien et si l’intrigue est moins nébuleuse, la difficulté de  scénario reste en revanche bien présente, rendant la lecture compliquée. L’intrigue elle-même étant plus linéaire (en bref, un braquage suivi de course-poursuite) cela permet de rester accroché, mais il est fort dommage que ce montage cryptique, notamment dans l’enchaînement des dialogues qui manquent parfois de suivi, empêchent de se plonger totalement dans cette belle aventure SF. irin3Car après avoir posé un background touffu l’auteur nous propose via l’héroïne bad-ass Anahita de découvrir la collaboration entre les puissances humaines et les propriétaires de la Terre, autour de la protection d’un coffre antédiluvien. Tout cela permet d’introduire les canons des récits conspirationnistes avec agence paramilitaire secrète et secte financière d’Illuminati. On passe donc de la SF intello exigeante à du blockbuster grand public, pour notre plus grand plaisir. Je précise que l’ouvrage a été lu en fichier pdf, sans le support des très nombreux et explicatifs à-côtés du site web. C’est  (pour rappel) une des spécificités de ce webcomic que de reposer énormément sur le hors champ qui se révèle presque indispensable pour apprécier les subtilités de l’univers et de l’histoire. Ce qui questionne un futur format album qui nécessitera impérativement l’insertion du glossaire dans le bouquin…

L’une des forces de la série est sa radicalité, qui n’hésite pas encore une fois à virer gore et sexy, et en introduisant cette fois l’humour via un personnage de militant altermondialiste débarquant dans une chasse occulte. La présence de séquences historiques (à l’époque d’Alexandre et des papes Borgia) n’apporte pas grand chose à l’intrigue et ont même plutôt tendance à obscurcir le récit, qui prends son élan dès que l’on rentre dans le feu de l’action après le premier tiers. Plus compacte, plus linéaire, plus action, l’histoire devient alors fort sympathique, bardée de ses artefacts technologiques, avant de se diriger vers l’Espace…irin2

Projet très ambitieux à la réalisation imparfaite, La fin des Irin fera fantasmer tous ceux qui ont vu, subjugués, le chef d’œuvre des Wachowski Jupiter Ascending, et interroge sur une fin qui ressemble à une conclusion finale en précipitant la résolution longtemps laissée cryptique. C’est un style mais aussi un manque d’expérience assurément, l’auteur n’ayant a priori jamais publié de BD auparavant. Il reste quoi qu’il en soit un des plus important projet de webcomic qui ait vu le jour.

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**·BD

Larkia

La BD!

Histoire complète en 84 pages, écrite par Ingrid Chabbert et dessinée par Patricio Angel Delpeche. Parution le 24/03/2021 aux éditions Glénat.

Sad Max: Sorry Road

Dans les ruines d’une cité décrépite, la jeune Larkia traverse la plus forte des épreuves: elle donne la vie pour la première fois, avachie sur une banquette de voiture, tandis que la vieille Thésy, dont on peut douter de la clarté d’esprit, entonne des prières à qui mieux-mieux. L’accouchement est sanglant, difficile, mais Larkia survit et peut enfin tenir son enfant dans ses bras. 
Cependant, quelque chose cloche: le bébé n’ouvre pas les yeux. A peine recousue à l’aide d’un hameçon trouvé sur place, Larkia doit fuir avec son nouveau-né, traquée implacablement par une milice armée et prête à tout pour mettre la main sur l’enfant. Ce sera le début d’une course-poursuite à travers les terres désolées, avec pour enjeu la survie de la mère et de son bébé aux yeux clos. 

Dans sa note d’intention, Ingrid Chabbert explique avoir été impressionnée par le chef-d’oeuvre de George Miller, Mad Max Fury Road, ce qui lui aurait inspiré cette histoire post-apocalyptique boostée à l’adrénaline. En effet, mue par une saine émulation, la scénariste a eu pour but de créer une héroïne aussi captivante que Furiosa, la deutéragoniste de Fury Road, qui, incarnée par Charlize Théron, crevait l’écran dans le long-métrage. Le problème qui se pose ici, est que n’est pas George Miller qui veut. Apparemment, il ne suffit pas de s’extasier (à raison!) devant un excellent film de genre pour être ensuite capable d’en produire un fac-similé qui soit à la fois original et respectueux du matériau d’origine. Sinon, tous les fanboys de la Terre seraient d’excellents auteurs, ce qui est loin d’être le cas.


Ingrid Chabbert s’est donc ingéniée à vider toute la substantifique moelle du long métrage, pour n’en retenir que des éléments superficiels, en pensant que cela suffirait à produire un récit riche et un univers intéressant. Ce processus homéopathique dessert grandement l’album, puisqu’en lieu et place d’une héroïne forte et intéressante (Furiosa), on se retrouve à suivre les péripéties invraisemblables (par exemple, elle pilote un hélicoptère, sans que cet élément ne soit ni préparé (on montre qu’elle est serveuse, mais pas militaire), ni exploité par la suite) d’un personnage assez creux et unidimensionnel. Cette écriture à l’emporte-pièce n’a pas porté préjudice qu’au personnage central, mais également à l’univers qui sous-tend le récit. 

Où sont les symboles forts de Fury Road (la lutte pour les fluides: Eau, Sang, Lait et Pétrole; la symbolique des quatre Cavaliers) ? Que dit l’effondrement des sociétés évoqué dans l’album sur notre propre monde ? Aucune de ces questions centrale ne trouve de réponse, ce qui est inentendable pour un one-shot. En cherchant bien, toutefois, on peut trouver d’autres sources d’inspirations probables, comme Les Fils de l’Homme, mais là encore, il ne suffit pas de poser au milieu de l’histoire un nourrisson poursuivi par des méchants pour qu’elle devienne instantanément digne d’intérêt. 

Les flash-back qui émaillent le récit tentent de donner un semblant de justification à ce qu’il se passe ensuite, sans toutefois que cela fasse grand sens au regard de l’intrigue générale. Côté graphique, toutefois, on doit reconnaître le talent de Patricio Angel Delpeche, qui use de plans très cinématographiques et d’un dessin très vif, qui rehausse complètement les scènes d’action. 

Une écriture décousue, une intrigue pauvre et invraisemblable, et surtout, un personnage central mal pompé sur un parangon du genre, voilà ce à quoi vous aurez droit en lisant cet album.

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Le Convoyeur #2: La cité des mille flèches

La BD!

Deuxième tome de 54 pages, de la série écrite par Tristan Roulot et dessinée par Dimitri Armand. Parution chez Le Lombard le 21/05/21.

Rouillera bien qui rouillera le dernier.

Le monde a été ravagé par une bactérie dont la particularité est de se nourrir de métaux. Bien vite, ce sont les fondations même de notre civilisation moderne qui furent grignotées, et avec elles les espoirs chancelants d’une humanité en déclin. Car les structures métalliques et les infrastructures ne furent pas les seules à être affectées par la Rouille. Les personnes infectées se sont mises à muter, à subir des transformations corporelles dignes d’un Cronenberg

La France n’a pas été épargnée par ce cataclysme. Sur ces nouvelles terres désolées et dangereuses, un homme crapahute sur son inquiétant destrier. On le nomme le Convoyeur, et son sacerdoce est d’amener à bon port tout ce qui lui est confié, que ce soit marchandise ou personne. A la fois redouté et sollicité, il va, de ville fortifiée en protectorat, là où ses missions le mènent, et son prix reste inchangé: son client doit avaler un œuf,  translucide, en guise de paiement. 

Jusqu’ici, nul n’était à même de percer les insondables motivations de ce Mad Max version Fedex. Toutefois, une femme est à ses trousses, avec une vengeance à accomplir. Tout aussi dangereuse et déterminée que le Convoyeur lui-même, elle semble en savoir plus que quiconque sur notre taciturne aventurier. 

Another One Bites the Rust

Après une première entrée de qualité bien que classique dans sa construction, Le Convoyeur revient et passe la seconde quant au développement de son intrigue. Les bases de l’univers ayant été adéquatement posées dans le précédent tome (la Rouille, le retour de la civilisation dans un âge sombre, les mutants, etc), l’auteur peut donc se permettre quelques révélations choc (avertissement spécial aux trypophobes parmi vous !) entre deux scènes d’action. Ceux qui ont apprécié le premier tome, notamment, seront certainement accrochés par le cliffhanger de fin qui promet des pistes intéressantes pour la suite. C’est d’ailleurs une des réussites de cette série que de laisser le lecteur dans une incertitude permanente entre un schéma très simple (le « héros » accomplit ses missions en échange d’un mystérieux œuf) et une direction impossible à prévoir. Non content d’utiliser des techniques connues (le flashback, le récit superposé à l’action,…), Tristan Roulot crée des scènes inattendues qui permettent chaque fois de densifier le contexte. On va ainsi découvrir, après une redoutables séquence d’assaut introductive, comment les puissants ont construit leur pouvoir avec un esprit steampunk fort élégant et un soupçon de fantasy dans le design de cette Eglise qui s’avère revêtir une place plus importante que prévue. La faiblesse du genre post-apo est souvent de réduire la focale sur le seul personnage principal. Ce n’est absolument pas le cas ici où l’on sent un travail préparatoire très conséquent qui donne envie d’en savoir plus et une thématique messianique inhérente au genre mais fort bien amenée.

Contrairement à ce que l’on pourrait craindre, l’amalgame des différents genres que sont le western, le fantastique et le post-apo fonctionne plutôt bien, sans que l’un prenne nécessairement le pas sur les autres. Les auteurs ont évité le cliché américain en établissant leur récit en France (il y a bien un centre de détention à Muret !), ce qui donne une saveur particulière à l’ensemble. Les dialogues sont ciselés et bien écrits, mais ne sonnent parfois pas toujours juste dans un monde post-apo dans lequel la civilisation a régressé. Du reste quelques grosses facilités scénaristiques laissent dubitatif (à moins que l’on opte pour un nouveau « pouvoir » caché du Convoyeur…). C’est fort dommage tant l’ensemble respire la maîtrise et la confiance dans le projet, avec un personnage éponyme redoutablement charismatique et qui nous laisse (là encore) dans l’incertitude quand on statut de héros ou de véritable méchant. Ses motivations commencent à se révéler ici…

Le plaisir de lecture est donc toujours là, et on en doit une part non négligeable au graphisme d’Armand, qui offre un découpage dynamique et un trait qui l’est tout autant. Ses encrages sont parmi ce qui se fait de mieux dans la BD moderne et sa maîtrise technique énorme alliée à une colorisation parfaitement adaptée montre qu’il est aussi à l’aise dans ce genre compliqué que dans le western.

En résumé, ce second tome vient amener une direction intéressante à la série, ce que le premier tome ne laissait pas nécessairement présumer, malgré sa qualité.

Billet écrit à quatre mains par Dahaka et Blondin.

****·BD·Nouveau !·Service Presse

Doggybags One Shot #4: Dirty Old Glory

La BD!

Histoire complète en 97 pages, écrite par Mud et dessinée par Prozeet. Parution le 23/04/2021 au sein du Label 619 d’Ankama.

La survie du plus fou

D.O.G nous plonge dans une Amérique ravagée par une nouvelle guerre civile. Après l’élection contestée du président Holster, le pays s’est embrasé dans les flammes de la dissension jusqu’à ce que six états proclament leur sédition. Cet acte à conduit le président à ordonner une intervention armée, qui a rencontré une forte résistance.

Parmi les milices encore actives, se trouve Chuck Hudson, qui a réuni autour de lui une communauté de survivants grâce à ses connaissances pointues en matière de survie. En effet, Hudson est ce que l’on nomme un « prepper« , un individu se préparant assidument à la chute des institutions et à la défaillance des structures étatiques, qui exposeront fatalement les individus à la loi du plus fort et à des dangers constants.

Parmi ses partisans les plus fervents, on trouve l’équipage du Pin-Up, un tank lourdement armé qui défend les dissidents contre les troupes du Président: Carl, Enapay, Ben, Pulp et Fritz. Lorsqu’une mission de sauvetage tourne mal, les cinq combattants vont se retrouver piégés dans leur tank, sous une montagne de débris. Commence alors pour eux un huis clos éprouvant, durant lequel chaque heure écoulée diminue d’autant leurs chances d’être secourus. Sous la pression, les personnalités vont se révéler, les secrets jalousement gardés par chacun vont refaire surface, avec des conséquences, on s’en doute, dramatiques.

What you are in the dark

Dans un pays qui s’est effondré, il n’est pas étonnant de croiser des femmes et des hommes aux destins brisés. Cependant, les apparences sont proverbialement trompeuses: les âmes les plus torturées ne sont pas celles que l’on croit. Les jours s’écoulant au sein du cercueil blindé, les failles de chacun vont se faire jour, et l’enjeu de la survie va bientôt éclipser les idéaux politiques et la camaraderie redneck.

Doggybags-One shot 4 : Dirty Old Glory – SambaBD

L’album s’ouvre sur une séquence d’action nerveuse et brutale qui donne le ton de l’album: une logique inique et cruelle, qui ne donne pas aux personnages ce qu’il leur faut, mais au lecteur ce qu’ils méritent. A l’image de sa conclusion, tout aussi cruelle et retorse, et qui s’inscrit dans la droite lignée de la collection Doggybags. Sur le plan graphique, Prozeet fait un excellent travail, qui oscille entre traitement réaliste de la violence et outrance caricaturale. Mud, vis à vis du scénario, puise encore une fois dans son vivier d’idées américaines pour créer un contexte dystopique glaçant de plausibilité. La tension du huis clos peut retomber par moments du fait des flash-back qui entrecoupent le calvaire de nos anti-héros, mais l’angoisse demeure présente sur l’ensemble de l’album malgré tout.

Dirty Old Glory mêle donc huis clos et dystopie pour livrer un nouvel album coup de poing dans l’escarcelle de Doggybags.

**·Comics·East & West·Nouveau !

The Seven Deadly Sins

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Histoire complète en 152 pages, écrite par Tze Chun et dessinée par Artyom Trakhanov. Parution en France chez Panini le 03/02/2021.

S’y prendre comme un Comanche

La Guerre de Sécession a laissé des marques indélébiles en Amérique. A peine terminée, elle hante encore les esprits et pousse certains à commettre de nouvelles atrocités au nom de leur grande cause.

Certains profitent du chaos pour poursuivre leurs propres idéaux, tels le père Threadgill. Ce missionnaire fanatique s’est mis en tête de purger le Grand Ouest de la présence des Comanches, qui résistent à la mission salvatrice du Livre depuis trop longtemps. Convaincu de son bienfondé, Threadgill a commis plusieurs attaques, qui ont entraîné en retour des exactions sanglantes du plus terrible des Comanches, Nuage Noir.

Le Père Antonio, qui souhaite arranger les choses et éviter de nouveaux bains de sang, se lance dans une mission des plus périlleuses à l’insu de son mentor Threadgill. Muni d’une forte somme en billets verts, il fait évader une tripotée de bandits tous promis à la potence, pour les persuader de se lancer dans une mission risquée ,qui consiste à l’escorter, ainsi que sa fille Grace, en territoire Comanche. Entre la pendaison et les flèches indiennes, le choix n’a pas l’air bien difficile. Et pourtant, Jericho Marsh et les autres, contre toute attente, vont s’assembler pour mener à bien cette mission. Ce groupe hétéroclite, dont chaque membre est censé s’adonner à l’un des pêchés mortels, va dont parcourir les terres indiennes au péril de leur vie.

Priez, pauvres pêcheurs.

Encore une fois, nous sommes ici face à une prémisse alléchante, porteuse d’aventure, de vengeance et surtout, d’une bonne dose de plomb et d’hémoglobine. Sur ce dernier point, il n’y a pas de quoi être déçu. En revanche, Seven Deadly Sins déçoit sur tout le reste, notamment à cause d’une construction narrative laissant à désirer.

Le thème, vous l’aurez deviné, repose sur les éponymes Sept Pêchés Capitaux, ce qui a déjà été évoqué en fiction, avec brio (en cinéma et en manga), si bien que l’on ne peut s’empêcher de faire la comparaison. Bien employé, un thème est une force qui parcourt le scénario et lui donne une direction claire et satisfaisante. Ici, ce n’est malheureusement pas le cas, et cela se traduit par un sentiment de cacophonie et d’incomplétude.

Les Sept Pêchés capitaux sont-ils bien illustrés chez les personnages ? Passablement, si bien que l’on a du mal, hormis la gourmandise (facile), à les distinguer. Par exemple, on comprend que Jericho Marsh est censé incarner la Colère, mais rien dans son comportement ne vient l’illustrer: pas d’emportement, pas d’attitude tempétueuse qui mettrait la mission en danger. Pareil pour l’Envie, l’Avarice, la Luxure, et compagnie, l’auteur ne vient pas puiser dans le riche vivier des pêchés afin d’en tirer des obstacles pour les protagonistes. Le seul à mettre la mission en danger est le type à qui l’on attribue la Luxure, qui retourne sa veste non pas pour assouvir son fameux pêché, mais pour avoir la vie sauve (comme dans un banal western, donc).

Ceci révèle bien qu’à aucun moment, ce qui est censé caractériser les personnages ne vient nourrir le récit. Donc, en somme, cette histoire aurait pu avoir un autre nom, et ne parler aucunement des Sept Pêchés Capitaux, le résultat aurait été le même.

Le gore et la violence qui émaillent le récit ne viennent pas rattraper l’absence d’intérêt thématique de l’ensemble. Graphiquement, même principe, le trait de Trakhanov semble attrayant au premier abord, c’est notamment grâce à l’agréable mise en couleur de Giulia Brusco, cependant, une lecture prolongée fait apparaître des approximations qui desservent le tout.

The Seven Deadly Sins possède tous les ingrédients d’un bon récit d’action, mais une écriture paresseuse et une mise en scène bancale ont fait office d’excellents saboteurs.