Comics·Nouveau !·Numérique

Lazarus #7

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Comic de Greg Rucka et Michael Lark
Glénat (2020) – Image (2019), 132 p., série en cours.

badge numeriqueLe précédent volume commence à remonter puisque ma critique date d’un an et demi… Je n’ai pas lu le tome noté « 6 » chez Glénat, qui reprenait des épisodes spin-off apparemment peu intéressants. L’intrigue reprend donc bien au tome « 7 ». A noter que le nouveau cycle est sous-titré « Risen » chez l’éditeur original Image, Glénat ayant choisi de maintenir une continuité de tomaison. Espérons que cela n’oblige pas dans quelques volumes à une révision de la maquette sur les réeditions…

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Alors que la guerre des familles s’intensifie Forever noue un pacte avec sa sœur pour enfin rencontrer son clone. La défaite contre le Dragon a marqué les esprits et les alliances se font et se défont dans un monde sur le point de basculer…

Est-ce le fait d’avoir attendu un temps inhabituel entre le précédent opus et celui-ci? Le fait est que cette reprise, si elle est plus que jamais marquée du sceau de l’action (entre intervention commando hyper-technologique et affrontement primaire entre lazares), semble patiner un peu dans la résolution de l’affrontement géopolitique. Le nouveau contexte marqué par un réequilibrage interne à la famille est désormais connu mais les aller-retours géographiques avec des informations temporelles assez absentes pour le lecteur ne facilitent pas la compréhension. Une carte des noms des clans en début d’album aiderait grandement à contextualiser de qui on parle car dans ces discussions stratégiques on est un peu perdu. De même, le changement de coiffure de Forever rend parfois compliquée la lecture des actions entre des soldats tous harnachés de combinaisons de storm-troopers. Le style de Michael Lark peut diviser, personnellement j’ai du mal depuis le début de la série, ce qui ne m’empêche pas de’apprécier l’excellent scénario, très sombre, froid et psychologique de Greg Rucka. Hormis cela on assiste à des assassinats violents, à l’apparition de la matriarche Carlyle, au retour du Dragon et aux incidences de la guerre sur les populations civiles.

On attend toujours la série Amazon qui devrait propulser encore plus haut cette série dans la popularité geek et il faut reconnaître une solidité indéniable dans la progression dramatique (un peu lente….?) et des personnages forts. L’univers de Lazarus est noir, très très noir. Gageons que cette « résurrection » soit un chemin vers la lumière.

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*****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Coyotes #2

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Comic de Sean Lewis et Caitlin Yarsky

Hicomics (2020), 128p., Série finie en 2 tomes.

bsic journalismMerci aux éditions Hicomics pour leur confiance.

Aï, si vous me suivez depuis longtemps sur ce blog vous savez combien je suis attaché à la bonne finition et cohérence dans la fabrication de l’objet livre… et là mauvais point, la tranche de ce second tome dénote du premier en introduisant un « tome 2 » qui décale totalement cette tranche, brisant l’harmonie de la série sur votre étagère. J’imagine que ce changement aura été rectifié sur les réimpressions (que j’imagine rapides) du premier volume, mais pour les heureux découvreurs précoces de la série ca fait bien moche… Hormis cela maquette superbe comme pour le premier volume qui nous permet de profiter des superbes couvertures des issues originales  et un cahier graphique de huit pages montrant des planches crayonnées et encrées ainsi que les photos de modèles utilisées par l’illustratrice pour s’aider. Identique au premier opus donc et belle édition accompagnée d’une très intéressante préface et  d’une post-face du scénariste.

La critique du premier volume est disponible ici.

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Seff le loup géant s’est échappé après l’attaque des femmes. Désormais Rouge parcourt le pays avec Grand-mère pour retrouver d’autres victimes. Alors que deux clans aux visions de la Rédemption opposées se font face, la fratrie des trois Loups légendaires se met en chasse pour en finir définitivement avec Gaïa et ses descendantes…

Le comic Indé regorge décidément de surprises et Coyotes en est une. Excellente. Majeure! Sans crier gare, avec cette variation sur le thème du Chaperon rouge les deux « jeunes » auteurs Sean Lewis et Caitlin Yarski (dont le prochain ouvrage est déjà annoncé chez Hicomics) parviennent à proposer en seulement deux tomes une synthèse de ce que le fantastique et le Mythe peuvent apporter de plus puissant: une réflexion profonde et graphique sur la féminité, sur la violence, sur le pardon… avec une dimension philosophique indéniable. Attention, Coyotes n’est aucunement une série intello ennuyeuse voir ésotérique mais parvient à allier l’action, les visions graphiques très artistiques de Yarski et une profondeur qui donne sens et corps au projet.review] Coyotes tome 2 – Comics have the Power

En gardant la simplicité de l’intrigue du premier tome Sean Lewis monte encore d’un niveau en intégrant totalement son histoire dans le combat éternel et mythologique entre la masculinité et la féminité, deux approches du monde symbolisés par Gaïa et les loups que Lewis rattache par leurs noms aux grandes cosmogonies  (Fenrir, le vainqueur d’Odin lors du Ragnarök) et aux éléments fondamentaux (le feu, la glace, la violence,…). Alors que la Grand-mère raconte dès les premières pages l’origine de ce conflit à Rouge, l’autre clan de femmes (dont la cheffe Olive semble bien connaître la Duchesse) a une toute autre approche du combat contre les coyotes: le pardon par la reconnaissance des fautes commises. On sent là une vision toute américaine de la paix intérieure par le pardon des autres qui pourra laisser un lecteur européen dubitatif, mais également une opposition morale entre la vengeance et le pardon. Dilemme qui taraudera Rouge jusqu’au bout.

Coyotes #7 - Comics by comiXologyDepuis le début de la série la subtilité du discours politique de ce scénario m’a percuté. En donnant une peau noire à son chaperon, en introduisant des gardiennes vieilles, vulgaires, fumant le cigare, en plaçant un soupçon d’homosexualité discret au sein de cette communauté de femmes libérées, en montrant les hommes violents mais aussi aimant, soumis à une pulsion sociale ou manipulés, les auteurs nous proposent une approche hautement intelligente, non intellectuelle. Le projet aurait facilement pu basculer dans un schéma manichéen. Ce n’est pas le cas. Je constate souvent une approche, une sensibilité différente dans les scénarios d’autrices. Ici Sean Lewis fait preuve de la même sensibilité, différente de ce que la grande majorité des ouvrages d’un secteur très masculin proposent.

La partie graphique est ce qui saute immédiatement aux yeux. En alchimie avec le texte, Caitlin Yarski fait preuve d’une impressionnante maturité pour sa première BD. Son art est unique, parfaitement original. Dotée d’une technique sans faille mais invisible, elle REVIEW: 'Coyotes,' Vol 2 TPjour sur les lumières, les cadrages, le découpage (génial!) pour proposer une odyssée qui le ressemble à aucune autre, en cohérence totale. Ses visages sont d’une beauté divine, ses séquences à la fois d’un style simple et d’une parfaite lisibilité, ses personnages d’une expressivité folle, que ce soit la violence brute qui émane des gueules éructantes des loups ou la peur des hommes face à leurs actes. Dans une ambiance majoritairement nocturne travaillant sur des décors naturels, ce second tome est encore plus réussi que le premier, avec une colorisation chaude permettant la mise en valent des combats et de ces loups infernaux.

Le duo marque un très grand coup pour son arrivée dans le comic indé et je vais regarder de très près leurs prochains projets. La multitude de publication nous laisse parfois content mais un peu blasé à défiler les pages. Parfois une proposition nous est faite qui nous laisse pensif, heureux, conscient d’avoir découvert de vrais talents complets et un ouvrage important dans le monde de la BD.

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Fatale

La trouvaille+joaquim

BD de Doug Headline et Max Cabanes
Dupuis-Air Libre  (2014), 136p., One-shot.
D’après Jean-Patrick Manchette.

Après le polar italien des années de plomb par De Metter, le cauchemar expressionniste de Bonne et la dernière sortie des adaptations de Manchette par Cabanes, je vais vous parler de mon préféré, une trouvaille « Fatale« …

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Elle s’appelle Mélanie Horst, ou Aimée Joubert, ou… Elle est belle et inaccessible, mystérieuse. Lorsqu’elle débarque à Bléville son arrivée ne passe pas inaperçue dans la bourgeoisie locale. Que veut cette femme indépendante qui s’introduit rapidement au sein des notables de Bléville? Les petits secrets inavouables de ce milieu clos et satisfait n’auront bientôt plus de secrets pour elle…

Rarement une BD n’avait décrit aussi précisément un portrait de femme. Tant graphiquement que dans son caractère, la constance impressionne tant qu’on croit voir un film. Si les dessins de Nada (et dans une moindre mesure La princesse de sang) étaient frustrant, jouant le très bon et le très passable, cet album est un régal visuel où le dessinateur alterne les plans, les textures, les lumières, parfois jusqu’à l’expérimental comme cette dernière séquence dans une lumière bleue crue, gonflée. La maîtrise est certaine. Chaque case présentant l’héroïne, quel que soit le plan, est incroyablement vrai, dès cette couverture étonnante, hypnotisante, ce regard qui nous happe… Max Cabanes est très fort pour croquer des visages. On aimerait connaître le modèle de son Aimée…

Tout le long les auteurs nous laissent en suspens, imaginant le but mystérieux de cette femme prête au meurtre dès les toutes premières pages. Finalement assez peu de dialogues dans ce récit d’une femme délicatement manipulatrice, magnifiquement supérieure. Pourtant seul le lecteur semble sous le charme, le microcosme provincial de Bléville semblant trop occupé dans son fonctionnement nombriliste pour se questionner sur les motivations de cette indépendante surgie de nulle part. Alors on pronostique, on spécule. Est-elle une veuve noire visant le mariage de ce notaire veuf? Est-elle une vengeresse ayant des choses à cacher? On ne le saura qu’à la toute fin, le temps d’une Cabanes / Manchette - LM magazinedescription minutieuse de cette bourgeoisie consanguine et corrompue que l’écrivain d’extrême-gauche se plait autant à décortiquer que ses barbouses de la Princesse ou ses anarchistes de Nada.

Le rythme est calme dans Fatale, il coule comme les jours de cette femme n’ayant pas de besoins financiers, vivant à l’hôtel, passant ses journées à s’entretenir, lire le journal et entretenant ses fréquentations mondaines. Mais jamais l’on ne s’ennuie tant le découpage est fluide, soutenu par des descriptions narratives qui nous rapprochent du texte original, comme sur les autres albums.

De loin le plus abouti des trois adaptations de Manchette par Max Cabanes et Doug Headline, cet album est un parfait spécimen de la brillante collection Air Libre, one shot au format idéal où un récit surprenant, intelligent, allie texte littéraire et élégance graphique en donnant envie de découvrir le texte original. Et malgré une chute un poil décevante, on aimerait revoir vite cette Aimée Joubert…

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***·BD

Nada

La BD!

BD de Doug Headline et Max Cabanes
Dupuis-Air Libre  (2018), 88., One-shot.
D’après Jean-Patrick Manchette.

C’est avec grand plaisir que je me suis remis dans les adaptations en BD des ouvrages de Jean-Patrick Manchette par Max Cabanes et le fils de l’écrivain, Doug Headline. J’avais découvert tout ce beau monde via un cadeau, la Princesse de sang (première des trois adaptations sorties) qui m’avait beaucoup plu et intrigué. Comme je le dis régulièrement concernant des adaptations de livres en BD ou sur des documentaires, la présence de bonus faisant le lien avec le matériau d’origine me semble une évidence. C’était le cas sur la Princesse qui jouissait d’une documentation très fournie et agrémentée d’illustrations magnifiques de ce très bon artiste. Sur Fatale comme sur Nada il n’en est rien et l’on nous balance une fin abrupte. Franchement désolant et incompréhensible, d’autant qu’avec l’héritier de l’écrivain dans l’équipe il ne devait pas être très compliqué de trouver des manuscrits, photos et autres explications… Nada est le quatrième roman de Manchette, paru en 1972, soit contemporain des événements racontés, et la seconde adaptation BD (après la Princesse de sang et Fatale donc). Il a été adapté au cinéma par Claude Chabrole en 1974.

couv_344610Au début des années 70 un groupe d’anarchistes au parcours divers et aux convergences politiques variables décide de passer à l’action en enlevant l’ambassadeur des Etats-Unis. Entre professionnalisme terroriste et insouciance violente, ils organisent leur enlèvement avant d’être pris en chasse par le redoutable commissaire Goémond, chien enragé d’un pouvoir politique qui n’entend pas l’extrême-gauche mener à terme son coup d’éclat…

Nada + ex-libris offert de Max Cabanes, Doug Headline, Jean ...Étrange ouvrage que ce Nada dont la très jolie couverture suggère une intrigue autour d’une femme… cette Véronique Cash, superbe femme libre qui participera à l’odyssée sanglante du groupe Nada. Or il n’en est rien puisque ce personnage, très charismatique, n’arrive que tardivement dans l’histoire après une bonne soixantaine de pages de mise en place un peu laborieuse. Le roman n’est pourtant pas très volumineux et si l’on regarde l’album en entier on ressent un manque de concision, sans doute cinquante pages de trop. Si je prends le temps de parler du format c’est parce que les faiblesses de cet album sont pour beaucoup liés à la pagination et l’économie de moyens qu’elle implique. J’y reviens.

L’ouvrage prend le format et le rythme des longues chroniques criminelles des films des années soixante-dix, suivant lentement l’ennui de personnages médiocres, désœuvrés, pour lâcher par moment des orages de violence soudaine et définitive. Cette efficacité est à double tranchant car elle renforce l’action mais rallonge la narration. Celle-ci, adoptée par le duo dès la Princesse de sang, utilise des encarts supposés découpés du texte original, apportant une authenticité en même temps qu’un style de roman policier très à propos. C’est important car l’on profite du style de Manchette  (que l’on soit féru de l’écrivain ou simplement de BD) et que cela compense certaines cases parfois très frustes du fait du style de Max Cabanes.

Cabanes & Headline: Manchette dans le sang | BoDoï, explorateur de ...La première qualité de l’album est sa reconstitution de l’époque, très impressionnante de vérité, faite de mille et un détails insignifiants, qu’ils soient verbaux, référence géographique ou style des personnages (en mode pattes d’eph et coiffures à la con). Je ne suis pas franchement fana de la décennie soixante-dix et je me suis pourtant plongé avec délice dans cette vision d’une époque qui nous apparaît tellement vraie. La portée politique, elle, tarde un peu. On nous présente bien sur par moment quelques altercations idéologico-révolutionnaires de ces bandits anarco-alcooliques avec de vives piques de Manchette sur le n’importe quoi de ces logorrhées des personnages. Mais il faut attendre la dernière séquence pour comprendre le message, l’emballage général du projet. Car l’auteur original tape autant sur ses « héros » que sur les autorités. Si la bande est composée d’un révolutionnaire international romantique, d’un alcolo nihiliste, d’un philosophe fils à papa violent ou d’un vieux-beau de l’ancien temps, le pouvoir alterne entre ce commissaire adepte de la torture et des exécutions sommaires et un cabinet ministériel bien éloigné du respect de Splitter Verlag - Comics und Graphic Novels - Nadala loi… En militant d’extrême-gauche, Manchette dénonce ainsi la version terroriste (active à l’époque) de son courant politique autant qu’une France bourgeoise, vaguement raciste et tout à fait disposée à se laisser trousser par un Etat aux méthodes pas si éloignées du régime de Vichy.

Dès la seconde moitié de l’album le rythme change totalement, s’accélère pour entrer dans une longue odyssée vers une mort qu’on sent assez vite inéluctable sans encore savoir ni qui ni comment. Le réequilibrage avec l’apparition du grand méchant (le commissaire Goémond) se fait sentir en donnant plus de consistance à l’action, plus de simplicité aussi. Il faut dire que le lettrage des bulles n’aide pas, bien élégantes mais assez peu lisibles et que le choix de découpage laisse parfois dubitatif dans les enchaînements. Malgré un retard à l’allumage on se retrouve happé sur le reste de l’album.

Entretien avec Max Cabanes à Quai des Bulles 2018 - Comixtrip -Le dessin de Max Cabane est toujours aussi surprenant, capable de sublimes visions, souvent en portraits, comme de vagues croquis assez laids. Il est difficile de comprendre comment des cases aussi disparates peuvent se juxtaposer dans un même album. La technique de l’auteur est évidente et parfois donc magnifiques. Mais le style ne suffit pas à justifier des rough qui n’apportent rien. J’avais déjà fait le constat sur la Princesse de sang et le confirme sur Fatale. On peut bien entendu accepter des choix graphiques d’un auteur mais lorsqu’il montre ce dont il est capable, lorsqu’on voit la grosse pagination de l’album, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit là d’une gestion du temps qui aboutit à un ouvrage graphiquement à demi fini. Vraiment dommage.

Il ressort de cette lecture une impression mitigée d’un projet pas bien ficelé. Les adaptations ne sont jamais faciles de par le carcan qu’elles imposent. Le dessinateur a fréquemment indiqué le grand plaisir qu’il prenait à travailler sur ces ouvrages de Manchette (un quatrième est en préparation). Pour peu qu’il peaufine un peu plus la totalité des planches sur des formats plus classiques il a le matériau et le talent pour proposer des albums majeurs à l’avenir. Nada n’est pas le meilleur album de la collection. Trop gros, trop lent à démarrer, il garde néanmoins des atouts lorsqu’il se simplifie à l’extrême dès la séquence de la fermette où point l’ombre de Sam Peckinpah ou de Verneuil.

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****·Comics·East & West·Rétro

Strange fruit

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Comic de Mark Waid et J.G. Jones.
Delcourt (2017), 128p., one-shot.

L’ouvrage comporte une préface d’un critique  américain qui revient sur la portée politique de l’album quand au positionnement des comics sur le racisme anti-noir aux Etats-Unis (et qui rappelle le récent Bitter-root), une post-face de Mark Waid, une bio des auteurs et un carnet graphique fourni (vingt pages) comportant plein de couvertures originales et alternatives ainsi que des storyboards et planches en cours de réalisation qui permettent de voir l’important changement de ligne avec le précédent titre sous-titré « black colossus ». Rarement un cahier aussi intéressant aura été proposé, permettant d’entrer véritablement dans le processus de création graphique et d’ambiance de J.G. Jones alors qu’aucun texte ne vient détailles le projet.L’édition française reprend la première cover américaine et l’on peut voir, outre la portée politique de l’ouvrage, l’importance du contexte, le dessinateur ayant travaillé sur un design résolument futuriste reprenant les affiches de propagande des années vingt. Magnifique édition très complète donc!

couv_300866Chatterlee, Mississippi, 1927. La crue historique du fleuve tempétueux menace la ville et toute la population se mobilise pour bâtir à bras d’hommes des digues dérisoires. Alors que les esprits s’échauffent entre blancs et noirs dans cette terre du Klan, surgit un géant noir, muet et doté d’une force herculéenne. Qui est cet homme qui menace la domination suprémaciste en ces temps troublés?

The White Privilege, White Audacity, and White Priorities of ...Étant tombé sur les magnifiques planches de J.G. Jones sur internet j’ai découvert cet ouvrage qui m’a paru au premier abord comme une variation noire de Superman Red son, le chef d’œuvre de Mark Millar… or il n’en est rien! Ne vous trompez pas donc sur ces origines qui rappellent l’arrivée de Kal-el sur notre bonne Terre, le « strange fruit » ce titan arrivé par accident au milieu d’une chasse ségrégationniste n’est donc qu’un prétexte, la coloration super-héro inhérente au genre Comics pour dresser un puissant pamphlet contre le racisme et la ségrégation raciale du Sud américain. Référence directe à la mythique chanson de Billie Holliday, elle-même référence aux « fruits étranges » pendus aux arbres par le Ku Kux Klan, le titre donne le ton.

Nous plaçant comme témoins d’une situation installée, Mark Waid utilise son évènement fantastique comme seule barrière évitant à cette intrigue de basculer dans l’horreur. Ainsi alors que le fleuve semble intenable et que l’ingénieur noir envoyé par Washington pour aider les autorités locales (très apprêté et incongru en cette terre d’injustice) ne parvient pas à convaincre les locaux blancs, l’annonce de la disparition d’un enfant blanc met le feu aux poudres. Les hommes du Klan passent faire un razzia d’ouvriers noirs afin de les forcer à travailler sur la digue… Car l’eau ne menace finalement que les terres des propriétaires et ces journaliers préfèrent se divertir que de sauver leurs maîtres. C’est intolérable pour les blancs qui se jettent sur l’un d’eux, désigné  coupable de la disparition de l’enfant…

Strange Fruit's complicated, controversial place in comics ...Rarement un comic non documentaire n’aura abordé aussi frontalement le sujet et de façon aussi violente. Attention il ne s’agit pas ici de choquer ou de montrer l’horreur visuelle de ces fascistes. Les auteurs sont dans la peinture froide d’une époque. Le style hyper-réaliste du dessinateur (qui rappelle évidemment le Alex Ross de Uncle Sam) renforce énormément cet aspect documentaire en appuyant sur les visages très expressifs. J’ai été surpris par la surexposition des planches, voulues par l’auteur mais qui atténuent à mon avis la puissance de ces peintures. Il aurait été inspiré d’imprimer Strange Fruit est disponible !sur papier noir sans doute afin de renforcer le contraste, d’autant que l’histoire se déroulant pendant une période de pluies une atmosphère sombre aurait été plus appropriée. Malgré cela les planches éclatent au visage, de précision, de réalisme, accompagnées par un découpage très dynamique n’hésitant pas à envoyer des pleines pages et des lames biseautant des doubles pages.

Je n’ai presque pas parlé de ce venu d’ailleurs, ce géant noir que l’on comprend rapidement venir d’une autre planète. Il est bien présent sur un certain nombre de séquences mais muet il ne peut agir que par sa force brute. Utilisé comme deus ex machina d’une intrigue dont on imaginait la fin, on nous donne quelques indications homéopathiques sur son origine et ses capacités. Les fondus de super-héros pourront rester sur leur faim. Ce serait dommage tant cet album apparaît comme une inattendue alchimie d’histoire de super-héros adulte osant aborder un sujet qui fâche.

Strange fruit est une vraie réussite qui aurait certainement mérité un développement plus conséquent (la pagination impliquant une intrigue très linéaire et simple). Et un nouvel exemple que la meilleure façon de parler de super-héros c’est avec des sujets sérieux.

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STRANGE FRUIT -3 - Comics ZoneStrange Fruit 2 Issues (2015 - 2016) (Boom! Studios)

***·BD·Mercredi BD·Nouveau !·Numérique

L’autoroute sauvage

BD du mercredi
BD de Mathieu Masmondet et Zhang Xiaoyu
Humanos (2019),  intégrale de 176 p.

couv_314577badge numeriqueNouvelle transposition d’un ouvrage de l’auteure SF Julia Verlanger chez les Humanos (après L’ange aux ailes de lumière, chroniqué sur le blog par Dahaka), l’Autoroute sauvage est un projet multimédia puisque écrit par le scénariste chevronné Mathieu Masmondet et en cours de production pour une version cinéma. Excellente nouvelle tant cette histoire faite de paysages naturels et de relations entre personnages peut donner un excellent métrage sans nécessiter un budget faramineux. L’intégrale (lue en numérique, je ne peux donc donner d’informations sur d’éventuels bonus) comprend les trois volumes de l’adaptation dessinée par l’excellent chinois Xiaoyu Zhang (dont on peut trouver des ouvrages chez Mosquito et dont le trait rappel l’un de ses compatriotes Dongzi Liu). Une édition fourreau est parue précédemment. Étrangement l’illustration de couverture, très jolie, tranche pas mal avec le dessin intérieur que reflétait mieux les couvertures originales.

Longtemps après la catastrophe, nous dit l’incipit… Après une attaque sur sa communauté privilégiée de l’ile de Porquerolles, Hélène voit sa sœur enlevée par une horde de sauvage. Lancée sur les routes de France vers Paris où est séquestrée sa frangine, elle affronte la violence sauvage de ce monde dévasté et réalise vite qu’elle doit trouver des alliés pour surmonter l’insurmontable. Lorsqu’elle rencontre le colosse Mo, presque muet, elle voit en lui le protecteur qui pourra l’aider à assouvir sa vengeance. Mais les  kilomètres de l’autoroute sauvage vont aussi les rapprocher…

L'Autoroute sauvage #1 | BoDoï, explorateur de bandes dessinées ...Le premier mérite de l’Autoroute sauvage est de se passer en France… Cette assertion peut paraître chauvine mais dans un monde archi-dominé par la culture anglo-saxonne au point de généraliser des titres d’ouvrages en anglais (stratégie d’exportation?) et où la quasi-totalité des invasions extra-terrestres se déroulent étrangement sur le continent américain, le déplacement d’une histoire type du genre post-apocalyptique en Europe et dans des lieux bien connus sonne presque comme une originalité! Un peu comme pour le très réussi Soleil froid le fait de poser un contexte connu participe au réalisme de cette histoire posée dans un futur mad-maxien où la sauvagerie (et le cannibalisme) ont pris le dessus sur toute idée de civilisation. On ne sait pas grand chose du cataclysme qui a détruit les sociétés mais la vision régulière de la lune détruite laisse imaginer l’ampleur du cataclysme. Autre idée intéressante (que l’on retrouvait également dans Amazing Grace) que de nous placer une génération après la chute, ce qui permet à certains personnages d’expliquer comment était le monde avant en renforçant l’aspect inconcevable de la situation.

L'Autoroute sauvage, T2 : Kilomètre sang - Par Masmondet ...Le scénario de cette série n’a rien d’original et tout l’intérêt repose sur l’interaction entre les personnages. Sur ce plan, aidé par les très jolis dessins de l’illustrateur chinois qui rappelle par moment les dessinateurs Valiant Tomas Giorello ou Trevor Hairsine, le scénariste axe son propos sur le couple formé par Hélène et Mo, sorte de Belle et Bête où tout le long on comprend que l’amour entre les deux est très relatif, l’homme traumatisé par son enfance ayant besoin d’assouvir ses « besoins sexuels » et la jeune femme que l’on comprend avoir été un jouet sexuel a elle besoin de la protection de ce colosse. Avec cet intérêt minime un véritable amour va néanmoins naître. Cela peut paraître naïf mais la dureté du récit, des séquences justifie un recentrement sur des thèmes fondamentaux, mythiques.

L'Autoroute sauvage - BD, avis, informations, images, albums ...L’essentiel des trois albums (à la progression très solide) décrit des séquences d’action lorsque le duo, bientôt rejoint par un troisième larron, se confronte à différents clans « sauvages » mais des éléments nous expliquent néanmoins la constitution de nouvelles communautés… jusqu’au dernier tome où l’arrivée à Paris va permettre de grandes révélations sur le passé. La plupart des récits Post-apo font le choix du minimalisme avec une quasi absence de background (comme Walking Dead). Cela m’a toujours dérangé, persuadé que ce qui fait la force d’un récit c’est son hors champ, son univers, son passé (ce que réussit très bien Runberg sur son récent Dominants). L’autoroute sauvage arrive donc à allier le récit intimiste (les vies dramatiques d’Hélène et Mo), les thèmes primordiaux et un vrai récit SF où l’Apocalypse a une raison expliquée et montrée. Sur un format triptyque cela peut faire un peu court mais on sent la solidité du matériau d’origine et le professionnalisme du scénariste pour proposer une excellente histoire SF à la fois belle, violente, radicale. Si le post-apo fascine, il brille rarement par son originalité. On connaît les constantes, elles sont ici réunies avec un vrai plaisir de lecture.

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****·BD·Nouveau !

La ballade du soldat Odawaa

BD du mercredi
BD de Cedric Apikian, Christian Rossi et Walter (couleurs).
Casterman (2019), 84p., One-shot.

couv_376239Pour son nouvel album, le vétéran Christian Rossi s’est associé à un nouveau venu dans le clan des scénaristes. Après son épisode sur les amazones que j’avais personnellement trouvé assez moyen scénaristiquement c’est une bonne nouvelle et je dois dire que le courant semble être passé excellemment entre les deux lorsque l’on regarde le rendu final, un one-shot sur un concept du reste assez classique mais à la construction complexe loin d’être évidente.

Le Front français de 1915 est noir comme une nuit éternelle. Dans cet enfer les soldats allemands le redoutent plus que l’assaut, plus que la mort. On le dit partout, capable de vous attraper où que vous soyez. Il serait immortel, envoyé par le diable même. Est-ce un soldat? On l’appelle Odawaa.

Ballade du soldat Odawaa, bd chez Casterman de Apikian, Rossi, WalterL’ouvrage est présenté comme un western et je dois dire qu’il en revêt les thèmes et l’aspect mythique, presque fantastique. Le théâtre du front de 14/18 a beaucoup été abordé en BD, souvent de façon historique, parfois de façon fantastique, le plus souvent dans une veine lovecraftienne compréhensible et qui semble beaucoup inspirer les scénaristes. Ici le référent serait plutôt l’excellent Cinq branches de coton noir sorti début 2018 et qui utilisait cette fois la seconde guerre mondiale pour envoyer un commando noir derrière les lignes allemandes pour récupérer le premier drapeau de la Nation libre américains, aux mains d’un officier nazi collectionneur de reliques… On retrouve dans Odawaa l’idée du commando indigène (des indiens canadiens formant une équipe de snipers redoutables), la noirceur visuelle semblant reprendre la forme du « duel » final d’Apocalypse now, mais surtout l’aspect indéterminé: jamais nous ne savons si nous sommes dans un cauchemar, maintenant, avant, dans le réel ou non. Car le cœur de l’album est bien la figure d’Odawa, fantôme de terreur dont l’ombre parcourt subrepticement les pages de l’album comme les chants poétiques récités par son officier.

LA BALLADE DU SOLDAT ODAWAA (Cédric Apikian / Christian Rossi ...Dès les premières pages nous assistons à l’un de ses offices, chasseur implacable, inéluctable, terrorisant les allemands. Très vite aussi le scénariste trouble le lecteur: l’officier assassiné n’est pas mort. Pourtant nous l’avons vu mourir… Dès lors tout ne va être qu’un grand puzzle tentant de dénouer avec l’officier commandant le bataillon d’Odawaa la réalité de la quête qui commence lorsque l’Etat-major lui demande d’éliminer une troupe de maraudeurs allemands. Les auteurs jouent ainsi avec le lecteur, utilisant les ombres pour nous embrouiller avec délectation, posant des césures complexifiant la narration jusqu’au dénouement final en hommage au duel final du Bon, la brute et le truand. Vous l’aurez compris, l’ouvrage est bardé de références qui ont l’élégance de ne jamais être voyantes mais bien plutôt les références assumées des auteurs. Ce jeu de cache-cache prends longtemps la forme d’un duel à distance entre snipers. Il est par moment compliqué de Ballade du soldat Odawaa (La) - La Ribambullesuivre l’intrigue de par la multiplication des embuches visuelles, de découpage ou simplement de scénario posées par Apikian et Rossi. Encore une fois si la lecture aurait pu être facilitée un poil on prend autant de plaisir que dans un grand polar à décortiquer le signifiant et la réalité temporelle de ce qui nous est montré.

Ballade sanglante, barbare comme la guerre, cette BD se savoure à contempler la noirceur de la nuit et des ruines, aussi sombre que pouvait être lumineux le précédent album de Rossi. Bien plus réussi, ce dernier sait nous parler aussi de l’oubli et de l’identité volée, celle du fantôme Odawaa que l’on aimerait connaître. Un excellent album qui montre que les pas de côté mythologiques sur des thématiques connues sont souvent les meilleurs.

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***·Comics·East & West·Graphismes·Rétro

Hate, chroniques de la haine

La trouvaille+joaquim
Comic d’Adrian Smith,
Glénat (2017) -Top Cow, 249 p. n&b, one-shot.

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Adrian Smith est l’un des designers de l’univers Warhammer. Il y a trois ans il proposait aux amateurs de BD de découvrir une odyssée barbare dans la quintessence de la Dark Fantasy que les joueurs de wargames Game Workshop connaissent bien. Libre de toute contrainte il nous narrait l’itinéraire de Ver, insignifiante créature humanoïde, difforme, pourvue de trois jambes, que le destin a placé en possession d’un parchemin capable de libérer la Déesse Nature, emprisonnée par des rois-barbares sanglants… A noter que l’album comprend un cahier final de portraits de guerriers, très poussés… souvent plus que les pages de l’album lui-même…

Il serait abusif de parler de Bande-Dessinée à Hate, l'heroic fantasy sombre et violente d'Adrian Smithpropos de Hate. D’une par car il faut bien l’avouer, le scénario est totalement insignifiant et simple prétexte à dessiner les pérégrinations du très sympathique personnage au sein de landes terrifiantes, de batailles sanglantes et de cavernes putrides. Étonnamment c’est ce petit personnage muet et insignifiant qui est la première réussite du livre! On peut se demander pour quelle raison l’auteur a tout de même voulu placer de-ci de-là quelques bulles agrémentées de borborygmes ou de phrases le plus souvent réduites à un mot. Des récits graphiques totalement dépourvus de texte existent déjà  (genre Saccage ou Tremen) et la page préliminaire résumant l’intrigue se suffit à elle-même, d’un texte bien écrit pour nous mettre dans l’atmosphère sombre et désespérée de ce monde. Pour résumer, le héros doit récupérer plusieurs clés destinées à libérer Gaïa et reconquérir le monde naturel de la pourriture des empires guerriers humains. Frêle et seulement capable de fuir, il affronte des hordes démoniaques et des guerriers chaotiques féroces… bien.HATE - LES CHRONIQUES DE LA HAINE (Adrian Smith) - Glénat Comics ...

Ce que recherche l’auteur c’est nous livrer les visions de son monde noir, dégénéré, fait de perversions corporelles. L’ouvrage aurait pu s’appeler Hell tout aussi bien tant on a rarement été aussi près d’une vision infernale en BD (hormis sans doute le Requiem de Ledroit). Aux férus de Warhammer qui attendent des légions guerrières rangées et leurs champions chevauchant des dragons, on est plus près de l’univers de Brom fait de racines vivantes, de vomissures et de créatures difficilement reconnaissables comme humaines. Cela notamment car Smith adopte une technique toute numérique, travaillant principalement sur les ombres et reflets, qui parfois est difficilement lisible. Adoptant une brosse en peigne, il crée un effet de flou très perturbant lorsqu’on ouvre le livre pour la première fois, en se demandant si l’on n’a pas attrapé une impression ratée. Il faut donc lire le livre en pleine lumière, pas trop près (ça tombe bien, le magnifique tirage de Glénat est grand format et très confortable). Le bénéfice ressort sur certaines planches par l’impression d’une quasi photo, de reflets métalliques qui nous rapprochent… des figurines Warhammer!

Hate - Les chroniques de la haine de Adrian Smith - BDfugue.comLa taille du projet, la pagination énorme, entraîne malheureusement Smith à privilégier certaines pages en laissant d’autres pratiquement à l’état de rough. Cela peut s’entendre par moment mais ici on aurait aimé que l’ouvrage soit plus resserré (le scénario le permettait clairement) pour permettre à Adrian Smith de se concentrer sur plus de beaux tableaux poussés à fond. On débouche ainsi sur les défauts classiques de nombre d’ouvrages de dessinateurs un peu trop gourmands et qui oublient qu’un récit nécessite une narration, qu’elle soit graphique ou textuelle. L’insertion d’une galerie de guerriers à la fin est tout à fait éclairante sur, peut-être, la conscience de l’auteur qu’il n’est pas totalement parvenu à ses fins et qu’il n’est jamais meilleur que sur de l’illustration libre. Il n’en demeure pas moins que le projet est phénoménal et propose une intrusion dans le monde noir de l’auteur et de toute une facette de l’imaginaire collectif. Personnellement je reste plus féru d’artistes qui concluent tels Brom ou Frazetta mais si vous aimez la Dark Fantasy, la lecture de ce pavé vaut le coup.

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Hate, l'heroic fantasy sombre et violente d'Adrian Smith

Lush & Bloody War In CHRONICLES OF HATE, BOOK 2 Preview - MATURE ...

***·BD·Mercredi BD·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

J’irai cracher sur vos tombes

La BD!
BD de JD Morvan et collectif,
Glénat (2020),  104p. , One-shot, collection Boris Vian.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

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La collection Boris Vian de Glénat prévoit, à l’occasion des cent ans de la naissance de l’artiste la publication de quatre albums « Vernon Sullivan« , tous scénarisés par Jean-David Morvan, déjà directeur de collection sur les Conan et dessinés par une équipe de dessinateurs argentins. Les albums paraîtrons en deux fournées, au printemps et à l’automne. Ils comprennent une introduction de Nicole Bertolt, directrice du patrimoine de Boris Vian et reprennent la même maquette de couverture inspirée clairement des designs du roman noir à l’ancienne. Pas forcément le plus esthétique mais c’est parlant et tout à fait dans l’esprit recherché. Il faut enfin préciser (c’est raconté dans la petite vidéo en pied d’article) que le projet est issu d’une commande de l’éditeur des œuvres de Vian.

Lee Anderson est ce qu’on appelle un étalon. Beau, costaud et empli de désir sexuel, il va vite apparaître comme une icône dans la petite communauté étudiante de Buckton, petite bourgade du sud profond ségrégationniste. Prêt à tout, sans retenue ni pudeur, il va pénétrer la petite comme la haute société sans perdre de vue sa vengeance. Car Lee a du sang noir. Et l’un de ses frères a été lynché…

J'irai cracher sur vos tombesDe Vian je n’ai lu que L’écume des jours et L’arrache cœur. Je ne suis donc pas familier ni de l’auteur ni du polar des années cinquante. C’est sans doute ce qui m’a empêché de tomber pleinement dans cette odyssée sanglante. Car le projet d’adaptation des ouvrages de « Vernon Sullivan » (pseudo utilisé par Vian pour ses romans noirs) est profondément littéraire et s’inscrit nécessairement dans l’histoire culturelle que représente la vie de Vian. Le texte introductif rappelant le contexte de parution de ces ouvrages, de leur radicalité thématique (la violence, le sexe), les problèmes de l’auteur avec la censure, est à ce titre indispensable pour appréhender l’ouvrage. Comme toujours dans les adaptations BD on ne sait si l’intérêt est de permettre à des « non lecteurs » de découvrir des ouvrages majeurs en version graphique ou bien à des amateurs de voir une variation d’ouvrages lus. Car assurément le travail de Jean-David Morvan (présenté sur la page de l’éditeur comme un grand amateur de Vian) est technique, fidèle, respectueux.

A ce titre J’irai cracher sur vos tombes est donc sans doute une grande réussite, en parvenant à retranscrire une atmosphère, l’époque délurée d’une jeunesse qui ne s’interdit rien. Les premières pages montrant les ébats de Lee avec les filles du coin vont droit au but. L’aspect sexuel de l’oeuvre de Boris Vian est connu et le fait que équipe graphique constituée sur ce projet comprenne un certain Ignacio Noé (très doué dessinateur argentin longtemps spécialisé dans les BD porno-humoristiques) atteste de la dimension semi-érotique des albums. Attention, je parle bien d’esthétique générale, le scénario de ce premier volume ne comportant pas plus de scènes de sexe ou de nu qu’une BD franco-belge classique.

Amazon.fr - J'irai cracher sur vos tombes - Morvan, Jean-David ...Le background général m’a cependant paru un peu éthéré. Est-ce du à ce grand blond que l’on a beaucoup de mal à imaginer métisse ou au sujet de la ségrégation que l’on aborde finalement moins que la vie des grands bourgeois du Sud américain? L’ouvrage porte surtout sur le rôle de prédateur, manipulateur sexuel que représente ce Lee auquel aucune donzelle ne résiste. L’essentiel de l’album nous montre les échappées alcoolisées et les orgies d’une jeunesse qui n’a pas d’autres préoccupations. Finalement assez peu de critique de la société, du carcan familial ou du racisme omniprésent.

Graphiquement c’est beau, notamment une colorisation très agréable. Le fait que les planches soient réalisées à plusieurs crée quelques quelques étrangetés de visages pas toujours identiques et un aspect un peu formaté. Le style des auteurs est très classique et cette BD aurait pu être réalisée dans les années soixante. C’est un style voulu pour rechercher une fidélité à une époque historique et artistique précise.

Je ne suis pas très lecteur de ce type d’histoire ni de ce type de graphisme. Je ne me suis pourtant pas ennuyé dans la lecture de ce gros album qui aurait peut-être pu rester sur un format classique de 46 planches pour une plus grande densité. On sent que les auteurs voulaient prendre le temps de s’immerger, de poser une narration lente, littéraire. Les amateurs de polar à l’ancienne, de Vian et des années cinquante seront probablement comblés. Les amateurs de BD pourront découvrir un pan culturel qui leur échappe au travers de cette adaptation efficace.

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****·BD·Nouveau !

Shi #4: Victoria

BD du mercrediBD de Zidrou et Homs
Dargaud (2020), 56 p., premier cycle de 4 volumes fini.

couv_383083Simple remarque en préambule: la fameuse citation affichée en page de garde de tous les albums de la série trouve ici son explication…

Alors que les crocs du redoutable limier de l’impératrice se referment sur Jay et Kita, l’heure de gloire des Glorieux Eriés semble venue quand Victoria adoube leur projet de flotte ultra-moderne de reconquête des colonies d’Amérique. C’est sans compter sur les sans-grade, ces enfants des rues invisibles à l’Empire mais qui ont bien décidé de prendre leur destin en main, sans crainte d’affronter la force des adultes…

Ça y est, le premier cycle de cette magnifique série victorienne un peu dérangeante se termine, dans les temps et en maintenant une qualité moyenne assez élevée. Ça semble enfoncer des portes ouvertes mais tenir à la fois une ligne graphique homogène (les dessinateurs évoluent souvent entre les albums) et un scénario équilibré entre les tomes est très loin d’être évident, même pour les grosses séries grand-public d’auteurs chevronnés. Il est donc l’heure de faire un premier bilan.

Shi - Victoria, BD et tomes sur ZOOComme d’habitude je vais commencer par les deux seuls points qui peuvent faire discussion, à savoir l’aspect fantastique et le croisement entre les mésaventures de Jay et Kita et l’époque contemporaine. Ce n’est pas un détail car ces deux aspects sont selon moi deux des trois éléments scénaristiques qui rendent cette série si intéressante. L’aspect fantastique donc est a mon avis le plus discutable en ce que pour l’heure il n’apporte à peu près rien et fait porter le risque d’atténuer la touche « dikensienne » de la série. Ce qui m’a marqué sur ces quatre albums c’est cette vision ultra-réaliste, très britannique, d’une société victorienne déconstruite par Zidrou en montrant la réalité la plus sordide de cette domination du mâle blanc de la haute société, si droits, si dignes dans leurs costumes et si pitoyables une fois en robe de chambre dans le cocon opaque du foyer. Une coloration assez proche de ce que faisait Loisel il y a vingt ans, mais finalement moins sordide. Histoire de sensibilité et de graphisme sans doute. Sur cet album plus encore que sur les deux précédents le scénariste abuse de ces démons issus des tatouages sur le dos des filles et du vieux mentor en en faisant l’outil majeur de la vengeance contre le projet des glorieux Eriés. En cela il permet à Homs de nous faire plaisir avec de vastes pages très graphiques mais cela atténue la tension avec ce Deus Ex Machina pour lequel on ne nous a toujours rien dit et qui semble une grosse facilité scénaristique. C’est d’autant plus dommage que la montée en puissance des enfants des rue, comme une foule de rats inarrêtables, ainsi que le couple vengeur formé par les deux femmes suffisait à passionner avec cette idée de faibles victimes renversant l’empire britannique… Gageons que les auteurs savent où ils vont et le pourquoi de cette régulière mais brève irruption fantastique dans la série.

Sans titreÉtrangement après deux albums construits en croisement temporel avec une enquête de nos jours les deux suivants se déroulent intégralement au XIX° siècle. C’est étonnant et l’on se demande si Zidrou ne s’est pas aperçu en cours de route de la difficulté à maintenir ce croisement entre plusieurs cycles et l’attente instillée chez le lecteur. Une inversion temporelle est à prévoir pour le prochain cycle étant donnée la conclusion de ce Victoria qui sonne comme une vraie conclusion permettant une prolongation généalogique. On imagine donc un second cycle au XXI° siècle avec quelques insertions des descendants des héroïnes. Les quelques narration épistolaires vues dans les quatre albums deviennent plus systématiques à mesure qu’on approche du dénouement et structurent ce volume. C’est esthétique et intéressant même si la chute m’a parue assez brutale. Globalement, si l’intrigue de vengeance est aboutie, beaucoup de pistes lancées (comme ces scènes familiales et intimes de l’impératrice…) n’ont guère progressé, ce qui peut produire une certaine frustration… de celles qui naissent de BD talentueuses.

Sans titreGraphiquement Josep Homs continue de nous ravir, malgré des pages bien plus sombres que d’habitude mais qui lui permettent de montrer son travail de textures et de hachures. L’espagnol n’est pas seulement un très grand coloriste, ses dessins se suffisent à eux-même. Les personnages qu’il crée sont terriblement marquants et justes, entre la caricature et le réalisme. Le dessinateur est à l’aise dans tout ce qu’il dessine, de près, de loin, architecture comme corps, tissus comme nature… la véritable révélation de Shi c’est lui et sur le plan graphique c’est un sans faute total!

Le dernier tome de ce premier cycle est à la fois efficace comme conclusion d’un arc cohérent et marqué par les quelques hésitations scénaristiques d’un auteur qui semble avoir parfois du mal à ne pas mettre tout ce qu’il voudrait dans ses histoires. Je me garderais bien de critiquer, tant la richesse de ses intrigues, des personnages, du découpage ou surtout de la peinture sociale sont les marques d’un grand scénariste. Shi apparaît ainsi comme la version BD de ces grands films hollywoodiens qui parviennent à propose des histoires visuellement impressionnantes et grand-public tout en assumant une radicalité sociale et historique qui dépassent très largement le seul entertainment. Une série majeure assurément.

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