BD·Service Presse·Nouveau !·****

Saint-Elme #1-2

La BD!
BD de Serge Lehman et Frederik Peeters
Delcourt (2021), 78p./album., série en cours 2 vol. parus.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Dans la petite ville lacustre de Saint-Elme règne le clan Sax, puissants industriels qui dirigent l’usine d’eau minérale qui fait vivre la population. Mais pas que… Le détective Franck Sangaré est missionné pour retrouver un fils à papa fugueur avant de découvrir que la pègre qui rode dans les bas-fonds de la ville n’est pas totalement étrangère à la famille Sax. Dans cet endroit hors du temps où les éléments semblent se comporter étrangement un voile obscure recouvre les apparences…

https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2021/10/Saint-Elme-2.jpgSans vouloir revenir sur un sujet abordé maintes fois ici on pourra dire qu’avec la nouvelle série de Lehman et Peeters, Delcourt n’a pas misé sur le commercial, avec des couvertures à la ligne graphique certes cohérente, que d’aucune qualifieront de gonflées et que je rapprocherais plutôt du suicidaire. Reconnaissons que l’Homme gribouillé (que je n’ai malheureusement pas encore lu) ne proposait pas non plus de couverture vendeuse ce qui ne lui a pas empêché d’être un carton. Espérons que les seules réputations des deux auteurs suffira à ne pas dissuader les lecteurs.

Car on peut dire qu’en matière de maîtrise graphique comme scénaristique on est dans le top niveau. Si vous parvenez à dépasser la couverture et la colorisation totalement criardes vous voilà plongés Saint-Elme T. 1 : La Vache brûlée - Par Serge Lehman et Frederik (...) -  ActuaBDdans une sorte de Twin peaks dans cette bourgade suissomorphe où la pluie est prévisible à la seconde près, où les grenouilles pleuvent et où les vaches s’enflamment. L’aspect étrange est omniprésent dans cette série qui démarre sans que l’irruption fantastique ne soit déclarée. On parlera plutôt d’une physique parallèle qui participe à une atmosphère opaque, poisseuse et incertaine, comme tout bon polar.

Le personnage du détective Sangaré, caché derrière ses lunettes de soleil vintage, est fort réussi, accompagné d’une madame Dombre qui semble sortie des Contes de la pieuvre. S’ouvrant sur une réunion de truands qui tourne mal, Saint-Elme lance son héros dans cet univers maîtrisé par une famille dysfonctionnelle aux personnages très jouissifs. si l’action est tout à BD] Saint-Elme, tome 1 : la nouvelle claque de Serge Lehman et Frederik  Peeters (Delcourt)fait présente et réussie, c’est bien la galerie d’affreux allant du débile fini à l’homme de main bas du front en passant par le psychopathe de service, qui rendent la lecture très addictive. Comme toute bonne histoire ce sont les interactions qui font la sève d’un récit, a fortiori dans un polar archi-balisé où l’on retrouve tout un tas de marqueurs connus.

Je reviens un moment sur les dessins, bien entendu incroyables de Frederik Peeters. J’ai déjà parlé récemment de sa technique et de son inspiration incroyables malgré son insistance à croquer des sales gueules et une simplification du trait. Si elle instaure bien sur une part de cette ambiance crasseuse type néon glauque de bar underground j’ai trouvé que la colorisation en aplats affadissait des planches pourtant magnifiques. C’est un parti-pris osé que j’estime contre-productif et c’est vraiment dommage.Tumblr media

Hormis cela Saint-Elme est une superbe plongée vaguement surréaliste dans un polar montagnard et provincial qui ne fait pas dans la dentelle (âmes sensibles s’abstenir). Perso j’adore les personnages déglingués. On peut dire qu’ici on en regorge et que les héros vont passer un mauvais quart d’heure…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

 

**·Comics·East & West·Nouveau !

King in Black

esat-west

Mini-série en quatre volumes, avec Donny Cates au scénario, secondé par Jason Aaron, Al Ewing, Clay Mc Leod Chapman, Seanan Mcguire, Christopher Cantwell, et Torunn Gronbekk. Au dessin, Ryan Stegman, Danilo Beyruth, Vakueva, Nina, Vilanova, Guiu. Parution en France chez Panini Comics, de juillet à octobre 2021.

Les symbiotes ça dépote

Tiré de son sommeil millénaire par Kletus Casady, tueur en série plus connu sous le nom de Carnage, le dieu des symbiotes, Knull, s’est dit qu’il était temps de rendre une petite visite à la planète bleue, histoire de la raser entièrement à l’aide de son armée de symbiotes dragons et de sa célèbre Nécro-épée. La Terre, qui se remet à peine de la guerre entre les Skrulls, les Krees et les Cotatis (confère War of the Realms), doit mobiliser une nouvelle fois ses héros pour faire face à cette menace.

Ce sont donc encore une fois les Avengers dans leur entièreté qui vont se dresser, mais également les X-men et les Quatre Fantastiques, menés de façon étonnante par Eddy Brock, le fameux Venom, réuni pour la première fois depuis longtemps avec son symbiote éponyme. Pour les lecteurs peu familiers du marvelverse, les symbiotes, dont le véritable nom est Klyntars, sont une espèce vivante intelligente et semi-parasitique, dont les individus doivent, pour survivre, se lier à un hôte dont ils amplifient les capacités.

Après des décennies de mystère quant aux origines véritables des symbiotes, on découvre qu’ils ont été créés par Knull, une entité primordiale personnifiant l’abysse qui précédait la création. En guerre contre les Célestes à ce sujet, Knull a façonné la Nécro-épée, le tout premier symbiote, pour décimer les géants de l’espace au cours d’une guerre cosmique. Blessé, Knull perdra un temps son arme, qui atterrira plus tard dans les mains d’un certain Gorr, qui donnera du fil à retordre à Thor. Trahi par ses symbiotes, Knull sera enfermé par ces derniers, qui se sacrifieront en masse afin de l’emprisonner dans une gigantesque structure symbiotique, qui de loin pourrait passer pour un corps astral, la fameuse planète Klyntar.

Donc, réveillé par les machinations de Carnage, Knull se dirige vers la Terre, ayant quelques comptes à régler avec certains de ses habitants. Nos héros parviendront-ils à lutter encore contre cette armée de monstres et leur invincible créateur ?

La saga commence par le grand débarquement de Knull et de ses symbiotes-dragons. Décrit comme une menace mortelle depuis plusieurs mois maintenant, son retour a effectivement de quoi être attendu par le lecteur. Nos héros, résolus à sauver le plus de monde possible, lancent une frappe préventive en utilisant les carcasses piégées de vaisseaux krees et skrulls encore en orbite autour de la Terre après les évènements de War of the Realms.

L’attaque ne fait que ralentir la progression de Knull, c’est pourquoi Captain America prend les devants et joue son va-tout en envoyant Sentry. La sentinelle dorée, figure controversée du marvelverse, va rapidement faire les frais de ce mécanisme narratif, qui veut que pour établir à quel point un antagoniste est badass, il doit mettre au tapis un personnage réputé puissant (pensez par exemple à Thanos au début d‘Infinity War, qui met une raclée à rien de moins que Hulk, dont ce sera la seule véritable défaite durant tout le MCU). Après avoir connu les affres de la mort et de la résurrection et démontré son incapacité à mourir (Thor l’a jeté dans le Soleil à l’issue de la saga Siege, et ça n’a pas suffi à l’époque), Sentry se voit infliger une mort tout à fait ironique, car elle rappelle simultanément deux de ses grands moments, à savoir la fois où il a déchiré Carnage en deux (New Avengers), et celle où il a fait la même chose à Arès (Siege).

Une fois cette formalité accomplie, on passe à la phase suivante qui veut que tout dégringole assez rapidement. Knull englobe la Terre dans un impénétrable dôme symbiotique et entreprend la dévastation de la planète. Il prend également possession, via ses symbiotes, de la première vague de héros, ne laissant que quelques survivants pour affronter ses hordes. Eddy Brock, quant à lui, était visiblement destiné, par Donny Cates, à être le protagoniste de cette saga de crise, celui qui, après une franche rédemption, œuvrerait pour vaincre Knull. Mais Cates crée la surprise en supprimant son héros dès le début de la crise, peu après que toutes les options prévues par les héros aient échoué.

Des ténèbres sorties de Knull-part

Le reste de l’histoire est réparti dans des ties-in, qui narrent les évènements secondaires se déroulant durant l’invasion des symbiotes: Spider-Gwen, munie d’un symbiote artificiel, affronte son amie Mary Jane possédée par un nouveau Carnage, tandis que le Black Knight affronte les monstres en Chine et attire l’attention de Knull en utilisant sa Lame D’Ébène, Spider-Man se demande comment affronter cette catastrophe dont il se sent responsable, Black Panther défend son pays comme à l’accoutumée et les Valkyries découvrent l’origine de la puissance de la Nécro-épée.

Pris dans leur ensemble, ces ties-in n’ont qu’un intérêt tout relatif, et peuvent même, dans certains cas, contredire la série principale. Ainsi, dans le numéro 3, le Silver Surfer déplore que le dôme symbiotique qui emprisonne la Terre soit infranchissable, alors que Black Panther, dans son tie-in, parvient à y percer un trou bien avant l’arrivée du Surfeur.

La série principale quant à elle, manque assez cruellement d’originalité, puisqu’encore une fois, elle met en scène un vilain surpuissant sans respecter la continuité ni les échelles de puissance, et qui n’affiche pas un charisme extraordinaire. Pour tout dire, Knull, qui était mentionné depuis un long moment et dont on était censés redouter la venue, s’avère unidimensionnel, relativement plat et les quelques apparitions qu’il fait ne sont pas de nature à marquer les esprits.

C’est d’autant plus regrettable lorsqu’on considère la montée en puissance et l’accumulation de tension dramatique dont il avait fait l’objet jusque-là. Pire encore, la résolution, qui intervient dans le cinquième numéro présent dans le quatrième volume, a de forts relents de deus ex machina. En effet, Donny Cates, ne sachant certainement plus comment se dépêtrer de son tout-puissant vilain, utilise sa carte « continuité rétroactive » (je déteste cette carte) pour sortir de son chapeau la Force Enigma et en faire l’opposé de Knull, dans un affrontement classique de lumière vs ténèbres. Mieux amené, cela aurait pu être une bonne révélation, si on ignore le fait que dans la continuité classique, les hôtes successifs de Captain Universe n’ont jamais été montrés comme étant mûs par le besoin de lutter contre les symbiotes ou les ténèbres de Knull.

Nous sommes donc dans un cas assez classique de « Sorti du chapeau » qui finit d’enfoncer le clou mortifère dans le cercueil symbiotique. Tel qu’il est écrit, Knull est soit invincible pour on ne sait quelle raison et tue des personnages dont le niveau de puissance préétabli ne devrait pas le permettre, soit il meurt en quelques pages après un power-up de dernière minute sorti de nulle part.

Vous l’aurez compris, inutile de vous encombrer avec les quatre volumes de King in Black, qui déçoit par de nombreux aspects après une préparation qui était pourtant prometteuse.

note-calvin1
note-calvin1
***·Comics·East & West·Nouveau !

Kill 6 Billion Demons

esat-west

Premier tome de la série écrite et dessinée par Tom Parkinson-Morgan. Parution en France chez Akileos le 06/10/2021.

C’est la fête au McGuffin

La jeune Allison n’a peut-être pas une vie facile, mais au moins ce soir, elle va prendre un peu de bon temps. Résolue à perdre sa virginité, elle s’acoquine avec son petit copain Zaid, qui n’a rien d’un foudre de guerre mais qu’elle aime quand même. Alors que le maladroit Zaid s’échine à la déshabiller, dans un de ces moments gênants que l’on a tous vécu (n’est-ce pas, hein ? hein ??), Allison voit la réalité se déchirer autour d’elle et une horde de démons débarquer d’un portail dimensionnel.

Non, non, allez-y, faites comme si j’étais pas là.

La horde semble poursuivre un étrange chevalier en armure, qui, juste après avoir été décapité, lui insère dans le crâne une boule lumineuse qui fragmente son corps telle une fractale. A son réveil, Allison constate que son petit-ami a été happé dans une dimension infernale par des démons, dont elle est elle-même prisonnière.

Accrochez-vous, puisque cette partie du pitch est, assez étonnamment, la plus facilement compréhensible. A partir de là, Allison va découvrir Trône, la ville gigantesque au centre du Multivers, jonchée des cadavres de divinités antiques, et peuplée de milliards de créatures, parmi lesquelles des démons abjects et des anges pour le moins étranges. Allison découvre qu’elle est désormais la détentrice de la Clé des Rois, un artéfact à l’infinie puissance, objet de convoitises depuis que les sept derniers dieux se sont divisés et se sont répartis les 777 777 univers composant le Multivers.

La jeune femme, perdue dans ce mortel bazar, va se retrouver sous la protection de « Chaîne Blanche » (son véritable nom est « Chaîne Blanche 82 née du néant qui revient pour soumettre le mal »), un Ange gardien de la Paix, qui va tenter de déterminer pourquoi la Clé des Rois s’est retrouvée dans le crâne d’une jeune humaine.

Weird is the new black

L’aventure de Kill Six Billion Demons a commencé en 2013 sous la forme d’un webcomic, ce média alternatif et décomplexé qui a permis à de nombreux auteurs de se faire la main tout en popularisant leurs travaux. Le phénomène ayant pris de l’ampleur, c’est Image Comics qui se positionnera sur le travail de Tom Parkinson-Morgan. Cette BD quasi inclassable se révèle faire en réalité partie d’un genre à part entière, un genre tout particulier puisqu’il se définit essentiellement en opposition par rapport à ses précurseurs: le New Weird.

Alors que la SF, le fantastique et l’horreur ont pris leur essor et se sont codifiés au cours du 20e siècle, la fin du 20e et le début du 21e ont vu un courant d’auteurs chercher à s’affranchir de ces codes, qui entre temps, étaient devenus des clichés pour certains. Il en a résulté un genre en soi, visant à détourner les lieux communs et les codes de la SF, de la fantasy, et autres, sans nécessairement verser dans la parodie.

On retrouve K6BD tout à fait dans cette veine, avec un concept de départ assez classique (une jeune femme doit plonger dans un univers infernal pour sauver son petit-ami: tiens, tiens, un pitch familier et récent), voire même un peu cliché (celui du « Je meurs, prends mon McGuffin« , que l’on peut voir par exemple dans Green Lantern, Saint Seya, Gundam, L’Incal, Casablanca, Le Cinquième Élément, Harry Potter…). Ces clichés seront néanmoins rapidement détournés, et mixés avec d’autres éléments, pour donner un tout délirant et baroque à souhait.

Attention, cependant, les amateurs d’intrigues ordonnées et de dialogues ciselées risquent de sombrer dans la folie à la lecture de cet album. Cela a l’avantage de refléter l’état de confusion dans lequel se trouve Allison face à ce monde inconnu, mais cela peut également noyer le lecteur, sous des répliques cryptiques qui frôlent parfois le non-sens.

Je ne parle pas seulement ici des tartines d’exposition qui nous sont servis à grands renforts de monologues, mais du délire ambiant, inhérent à ce type d’univers. S’agissant de l’exposition, on sent bien que l’auteur s’est senti tiraillé entre la nécessité de livrer les bases de son univers et le risque d’assommer les lecteurs avec. Par exemple, lors de la tirade de l’Ange sur les origines du Multivers, l’auteur insère des vannes visant à mettre en abîme le risque de perdre son auditoire avec ce genre de procédé.

Si l’on ne peut pas résolument classer cette série comme parodique, on ne peut pas non plus s’empêcher de déceler un certain degré de pastiche, comme dans les interludes récitant des psaumes de YINSUN. Ces textes, absurdes sur la forme, se révèlent grandement subversifs sur le fond, ne sont ni plus ni moins qu’un middle finger à tous les grands courants religieux et textes sacrés.

Petite touche toute personnelle, j’ai apprécié la représentation faite des anges, du moins dans leur apparence véritable, qui fait référence directement à leur description dans l’Ancien Testament. Le reste des dessins, s’ils peuvent souvent traduire la créativité débridée de Parkinson-Morgan, frisent parfois avec l’amateurisme, ou du moins dans ce qui peut souvent se voir dans certaines BD semi-pro.

Le tout conviendra certainement aux amateurs d’univers violents et déjantés, voire WTF. Attention toutefois au prix, qui peut être considéré comme prohibitif étant donné le format.

****·Comics·East & West·Nouveau !·Numérique

Skulldigger & Skeleton Boy

esat-west

Histoire complète en six chapitres, écrite par Jeff Lemire et dessinée par Tonci Zonjic. 168 pages, parution en France chez Urban Comics Indies le 15/10/2021.

Punisher begins

badge numerique

Après avoir perdu ses parents dans une rue sombre de Spiral City, un jeune garçon voit débarquer un colosse en armure, vêtu d’un masque de squelette, qui liquide brutalement le tueur sous ses yeux. Cette machine à tuer, c’est le Skulldigger, un justicier brutal et sanguinaire, qui nettoie les rues de façon expéditive, armé d’une masse d’arme en forme de crâne.

Impressionné par le cran de l’enfant, et se sentant coupable de ne pas avoir pu sauver ses parents, Skulldigger va l’enlever, et lui donner la possibilité de devenir son partenaire. Ainsi entraîné et affublé lui aussi d’un masque en forme de crâne, le jeune garçon, rebaptisé Skeleton Boy, va prendre part, de façon impromptue et prématurée, à la croisade de son nouveau mentor.

Le duo va donc se retrouver pris entre deux feux: d’une part, le gangster Grimjim, sorte de Joker démoniaque, qui a des comptes à régler avec son ancien ennemi juré aujourd’hui candidat à la mairie, et l’inspecteur Reyes, qui cherche à coincer le justicier depuis un moment.

Jeff Lemire nous avait déjà impressionné par des séries comme Sweet Tooth, Descender, Sentient, Gideon Falls ou encore Black Hammer. Cette dernière, déconstruction très pertinente de la figure superhéroïque, a donné lieu à un embryon d’univers partagé, avec les récentes mini-séries sur Doctor Star et Sherlock Frankenstein, et même un crossover avec la Justice League.

Le scénariste poursuit son exploration du Black Hammer-verse, en jumelant deux héros aux parcours parallèles mais pourtant très différents: Batman et le Punisher. Cependant, il ne s’agit pas ici de resservir des codes narratifs déjà digérés par des auteurs comme Frank Miller sur Batman ou Garth Ennis et Warren Ellis sur le Punisher, mais plutôt de changer le paradigme en s’intéressant aux sideckicks, ces fidèles acolytes, souvent mineurs, dont l’homme chauve-souris le plus célèbre du monde a l’habitude de s’entourer.

Le point de vue sera donc celui du jeune narrateur, qui débute son parcours à la manière d’un Bruce Wayne, mais qui a finalement davantage de points communs avec Robin. Embrigadé par cet homme taciturne et violent qu’est le Skulldigger, le jeune Skeleton Boy sera l’illustration parfaite de la critique que Jeff Lemire souhaite apposer aux justiciers urbains tels qu’on les a vus fleurir dans les ’90.

Quand tu ne sais pas comment t’habiller le matin.

Car l’univers Black Hammer, c’est aussi ça, à la fois une ode au genre, à ses codes et à ses icones, autant qu’une critique des lieux communs, qui à force d’usure, se transforment en cliché. Toujours lucide, jamais cynique, ou du moins pas gratuitement, Lemire dépeint des personnages tangibles, qu’ils soient sensibles ou cruels, tout en évitant le manichéisme basique.

Tout y est familier, et donc automatiquement rassurant pour le cerveau du lecteur, tout en présentant suffisamment de nouveauté pour éveiller notre intérêt. C’est là toute la force de l’écriture de Lemire, qui parvient à se renouveler tout en continuant d’aborder ses thèmes fétiches, à savoir les liens familiaux dysfonctionnels.

En effet, comme pour tout sidekick qui se respecte, Skeleton Boy entretient une relation filiale avec Skulldigger, qui a lui-même des comptes à régler avec ses propres figures paternelles. La mise en abime montre bien la cohérence réflective de Lemire, qui ne se complaît jamais de son propre travail, comme ont pu le faire nombre de scénaristes prometteurs au fil des années.

« T’as pas un truc à me dire ? »

Le seul regret que nous ayons, c’est que la série ne compte effectivement que six chapitres à ce jour, après plus d’un an et demi de publication, ce qui laisse en suspens certaines questions dramatiques distillées çà et là.

*****·Manga·Nouveau !

L’attaque des Titans #34

esat-west

Dernier tome de la série créée par Hajime Isayama. Sortie le 15/10/2021 aux éditions Pika.

Amour, mort et génocide

Coup de coeur! (1)

Après de lourds sacrifices et de nombreux rebondissements, Eren est parvenu à s’emparer du pouvoir du Titan Originel, coiffant au poteau son demi-frère Sieg qui pensait pouvoir manipuler notre héros afin de mettre à exécution son plan d’éradication douce du peuple eldien, dépositaire involontaire du pouvoir des titans.

Mais Eren avait tout prévu, et ce depuis déjà un moment. Fort du pouvoir véritable du Titan Assaillant, Eren avait fait naviguer sa conscience dans les méandres du passé et du futur, allant même jusqu’à influencer son père lors d’un événement crucial, afin que toutes les pierres sur son chemin s’alignent favorablement et lui permettent d’accéder à la victoire.

Car loin de se résoudre à l’éradication, Eren a opté pour une approche bien plus radicale en vue de régler le conflit qui oppose l’empire Mahr à Eldia: le Grand Terrassement, procédé au cours duquel le Titan Originel libère les milliers de Titans Colossaux enfermés dans les murs de l’île de Paradis, pour qu’ils piétinent tout sur leur passage.

Eren est donc devenu un génocidaire, et c’est à Armin, Mikasa, Reiner, Annie et d’autres guerriers eldiens qu’il revient de tout mettre en œuvre pour le stopper. Fidèle à sa philosophie, Eren fait cependant bien comprendre à ses amis qu’il ne contreviendra pas à leur liberté, alors qu’il le pourrait grâce à l’Originel, mais qu’il utilisera la sienne pour aller au bout de son plan. Alors que les morts s’accumulent, l’escadron final mène une course ventre à terre qui se termine par un assaut désespéré contre le monstre qu’est devenu leur ami d’enfance. Auront-ils la puissance nécessaire pour achever leur mission ? Mais, plus important encore, auront-ils en eux une résolution suffisante pour abattre Eren ?

Mikasa es su casa

Nous y voici, la conclusion la plus attendue depuis celle de Game of Thrones nous parvient enfin, à nous autres lecteurs VF. D’ailleurs, l’auteur a clairement fait référence à la fin plus que controversée de la série médiévale lors d’une interview, expliquant qu’il souhaitait éviter le désastre en fournissant aux lecteurs la fin la plus cohérente et satisfaisante possible.

Il y est parvenu par certains aspects, même si ce chapitre final et son épilogue soulèvent leur lot d’interrogations et de points de friction pour les fans hardcore. Il n’en demeure pas moins que ce final est épique à souhait, et nous offre ce que l’on était en droit d’attendre en terme d’intensité et de tragédie. Isayama fait encore une fois la démonstration de la maîtrise de son œuvre, qui se veut marquante et intemporelle, mais aussi amère et sombre.

Il a été reproché à plusieurs occasions au mangaka une posture fascisante, ses détracteurs s’appuyant sur la philosophie radicale du protagoniste pour présumer que l’artiste en faisait son porte-parole. Effectivement, on peut déceler dans l’écriture d’Isayama, ainsi que dans certaines interviews ou tweets, un vif intérêt pour certains courants politiques ayant œuvré pour la remilitarisation du Japon, ou encore des cercles de penseurs nostalgiques du Japon impérial et colonialiste. Il appartient à chacun de juger de l’impact des opinions supposées de l’auteur sur son œuvre, le principal est d’apprécier les émotions convoquées par le manga en tant que tel.

SPOILER ALERT pour ceux d’entre vous qui n’auraient pas lu la fin du manga.

La mort d’Eren des mains mêmes de Mikasa était une conclusion logique, presque inévitable, dont les indices étaient semés bien en amont. Le thème du sacrifice d’un être cher pour le bien commun n’est finalement pas si répandu que ça, mais on peut tout de même en trouver quelques exemples (demandez à Agamemnon, ou bien Psylocke, qui tue Archangel dans Uncanny X-Force, ou Wolverine qui tue Jean Grey dans X-men 3…) qui montrent bien que c’est une mécanique puissante sur laquelle Isayama a bien fait de s’appuyer.

Le personnage d’Eren sera donc resté fidèle jusqu’au bout à sa soif de liberté et à son désir d’avancer quels que soient les obstacles. Cependant, les révélations qu’il faites à Armin alors que les deux amis discutent au-delà du temps dans la dimension qui relie tous les eldiens, tendent à montrer qu’Eren n’a finalement fait que suivre un chemin qu’il pensait nécessaire à l’accomplissement de son destin.

La notion de Liberté est donc toute relative pour le mangaka, qui adopte une posture littéralement tragique au travers de ce héros qui aura tout sacrifié au nom de la Liberté dans le seul but d’accomplir une destinée, soit l’antithèse de la liberté. Avec un peu de recul, on réalise d’ailleurs que ce n’est pas un hasard si la dimension d’où chaque titan tire son pouvoir se nomme le Chemin. C’est en fait celui du Destin, une voie toute tracée pour chaque eldien dont même l’Assaillant n’aura su s’écarter.

Outre cette opposition entre liberté et destin, l’auteur nous plonge dans les méandres du temps et du déterminisme, nous révélant qu’Eren, en devenant le Titan Originel, a accédé à un autre plan d’existence, dans lequel passé, présent et futur sont simultanés, ce qui signifie qu’il a, depuis la première page du manga, influé sur les événements dans le but d’aboutir à l’issue qui nous est présentée. En se sacrifiant ainsi, Eren aura donc œuvré pour ses deux objectifs, à savoir éradiquer les titans et assurer l’avenir des siens.

Tout était donc pensé et implémenté depuis la genèse de la série, et aboutit donc à une conclusion douce-amère. Il appartiendra ensuite à chaque lecteur de juger cette fin à l’aune de ses propres attentes.

****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Trois jokers

esat-west

Comic de Geoff Johns, Jason Fabok et Brad Anderson (coul.).
Urban (2021), 176p., one-shot.

Quatre éditions sont publiées simultanément avec des couvertures différentes: la classique avec les trois Joker et le titre, trois autres sans titre de face avec Batman/Batgirl/Redhood, les trois protagonistes de l’histoire. J’ai pour ma part reçu de mon partenaire l’édition Red Hood et j’en suis ravi tant ce personnage est central et le plus intéressant de l’histoire. Une carte à jouer à découper, une table des matières, un texte introductif, une bio des auteurs et une galerie de couvertures reprenant les différentes apparences du Joker depuis quatre-vingt ans, complètent cette très jolie édition.

couv_433383

bsic journalismMerci aux éditions Urban pour leur confiance.

Un nouveau crime attribué au Joker. Puis un autre. Et un troisième. Il est impossible que le fou ait été aux trois lieux en même temps. Très vite Batman confirme l’hypothèse: il y a trois Joker, alliés dans un but obscure. Avec l’aide de Barbara Gordon (Batgirl) et Jason Todd (Red Hood) il entame une nouvelle enquête, peut-être la plus intime depuis l’apparition du Joker…

Algunas heridas nunca sanan en el nuevo vistazo a Batman: Three Jokers - La  TerceraL’univers Batman a toujours été à part dans l’édition des super-héros. De par le fait que le Détective ne possède aucun pouvoir (un des très rares super-héros dans ce cas si je ne m’abuse), et plus récemment de par l’aura que dégage son adversaire principal, le Joker, Nemesis et incarnation du Mal de plus en plus marqué à mesure que les scénaristes modernes s’autorisent des expérimentations hors du cadre très classique. Il n’y avait pas d’autre collection que le Black Label (qui nous propose pratiquement que des ouvrages marquants depuis son lancement) pour permettre cet album qui est autant un event anniversaire qu’une nouvelle avancée dans la proposition scénaristique de personnages principaux du Bat-verse. Pour les nouveaux venus, le triptyque classique de Batman/Robin/Joker s’est enrichi ces dernières années d’une copine pour le Joker et d’une Bat-family pour le Chevalier, qui complexifient drôlement les interactions psychologiques des deux adversaires (et rendent d’autant plus intéressants les albums).

Ces dernières années les projets sur le Joker sont de deux types: des essais timides pour créer une véritable genèse à ce démon (sur le mythique Killing Joke auquel énormément d’ouvrages se rattachent, sur le récent Dark Prince charming d’Enrico Marini, voir sur le White knight) et d’autres qui en font une sorte d’entité surnaturelle, hors du temps et de l’espace, qui finit par devenir une création de l’esprit malade de Bruce Wayne. Ici on est entre les Batman: Three Jokers #3 (A). Geoff Johns. Jason Fabok. Batman. Bruce Wayne.  Joker. | Joker art, Batman, Batman jokerdeux puisque si l’on ne nous explique que très légèrement le fait d’avoir trois Joker, ceux-ci sont rattachés à des albums marquants de l’histoire de Batman. Le Killing Joke d’Alan Moore et Brian Bolland proposait en 1988 une genèse au Joker, comique raté victime d’un drame et agressant la fille du commissaire Gordon, Barbara, qui deviendra selon les époques Oracle (sorte de téléopératrice informatique aidant Batman) puis Bat-girl, ici présente. Le traumatisme physique est partagé par Jason Todd, second Robin, tué à coup de barre à mine par le Joker dans le Deuil de la famille (paru la même année que le précédent). Ces deux personnages accompagnent Batman dans son enquête et nous montrent la difficulté à se remettre d’un attentat (sans doute le scénariste nous parle-t’il aussi des nombreux lycéens touchés dans leur chair suite à des fusillades, voir de victimes de terrorisme) mais surtout la violence intérieure de Todd, devenu le justicier Red Hood. Ce personnage incarne la part sombre de Batman, sa violence débordant tout cadre légal et n’hésitant pas à mutiler des criminels pour obtenir des aveux.

Reseñas DC USA - Batman: Three Jokers #1 - Zona NegativaLe personnage de Red Hood est donc le point central de cet album revisitant partiellement les drames passés. Plus que les Joker qui forment plutôt l’environnement de l’intrigue, c’est la relation de Batman à son « fils », l’incapacité de Bruce à gérer à la fois sa mission et sa famille et les conséquences de son choix de vie sur ses proches. Un héros est toujours plus fragile quand il a des proches. Dans l’histoire de Batman cela a été souvent le fragile Alfred qui en a fait les frais et Batman est toujours tiraillé entre la nécessité de se détacher pour ne pas souffrir et faire souffrir ses proches, et l’éternel retour du Joker qui sais plus que quiconque taper là où ça fait mal. Le deuil de la famille (en écho évident au précédent) de Snyder/Capullo en était un terrible et traumatisant exemple.

Au final ce one-shot est une excellente surprise, surtout que le scénariste et gardien du temple DC Geoff Johns destine souvent ses scénarii à des aficionados versés dans les mythologies DC. Très accessible et porté par des dessins au style classique (notamment dans l’usage fréquent du gaufrier) mais redoutablement efficaces de Jason Fabok, Trois Joker propose une vraie nouveauté qui pourra être prolongée dans de futures publications. La conclusion du Curse of the white knight de Murphy laisse penser que le développement de Todd est un des vecteurs d’évolution de la mythologie Batman dans les années à venir, et c’est une excellente nouvelle! 

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

 

***·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Space Bastards

esat-west

Récit complet de 256 pages, écrit par Joe Aubrey et Eric Peterson, et dessiné par Darick Robertson.

bsic journalism

Merci aux Humanos pour leur confiance!

Going Postal

Si aujourd’hui, certaines personnes en viennent aux mains pour obtenir certains biens très convoités, demain, ce seront les livreurs qui s’entretueront pour avoir l’insigne honneur d’apporter aux clients leur précieuse marchandise.

Le SPI, le Service Postal Intergalactique, est une entreprise florissante qui loue les services de milliers de livreurs qui écument la galaxie pour satisfaire les envies des consommateurs, qu’ils vivent sur Terre où sur l’une de ses nombreuses colonies. Les livreurs sont payés en fonction du nombre de mains par lesquelles transitent les colis, si bien que les coups-bas sont légion et provoquent souvent des dégâts considérables, étrangement tolérés par les autorités.

Au milieu de tout ce chaos, Dave Proton, qui était sûr d’obtenir une promotion après des années de bons et loyaux services chez Powers, concurrents acharnés du SPI, se retrouve finalement licencié sans préavis. Désabusé, désespéré, Proton se lance dans cette activité dont tout le monde parle et qui rapporterait gros: livreur pour le SPI !

Cependant, Dave risque d’avoir du mal à s’adapter aux méthodes violentes des livreurs. A moins que, contre toute attente, l’ancien comptable ait ça en lui ? Aurait-il finalement trouvé sa voie ? Comment survivra-t-il dans ce monde impitoyable ?

Deliver or die trying

La société de consommation, paroxysme des mondes civilisés, est omniprésente et conditionne les vies et les mentalités de millions de personnes. Il n’est donc pas étonnant de voir fleurir, dans la pop culture, des satires qui attaquent et vilipendent, plus ou moins subtilement, ce mode de vie. Déjà à son époque, Robocop et son OCP, montraient une vision acerbe du futur et de la consommation.

L’ultralibéralisme, censé garantir la prospérité de tous, laisse beaucoup de gens sur le carreau et n’a donc généralement pas bonne presse non plus dans les œuvres de fiction. Récemment, par exemple, nous évoquions The Invisible Kingdom, qui mettait également en scène des livreurs de l’espace soumis aux affres d’une société toujours plus avide de possessions matérielles.

Space Bastards ne cache donc aucunement son affiliation avec la satire, qu’il déguise sous une bonne quantité de violence et de gore irrévérencieux. Ici, uberisation rime avec atomisation, si bien que la violence intrinsèque du système se traduit sur les pages par une violence tout à fait explicite entre les pauvres livreurs, ces rouages fongibles et sacrifiables, qui ne trouvent d’accomplissement que dans ce boulot mortellement dangereux.

Pourtant, à bien y regarder, la critique n’est pas dirigée que vers l’uberisation, car l’on s’aperçoit bien vite que beaucoup de livreurs adorent leur job, et y voient une catharsis de leurs pulsions violentes. En effet, être payé pour dégommer d’autres gens, qui n’en a jamais rêvé ? Cet aspect cathartique est finalement assez culpabilisant, si bien que dans Space Bastards, la critique n’est pas double, mais triple, puisqu’elle critique une société de consommation dont l’expansion la pousse à phagocyter des planètes entières et pousse des gens désespérés à faire un travail dangereux et précaire, puis vient la critique de ces gens, qui utilisent ce travail comme prétexte pour laisser libre cours à leurs pulsions, et enfin, elle nous critique, en sous-texte, nous qui apprécions ce spectacle.

L’intérêt principal de ce Space Bastards réside donc dans ce sous-texte et cette mise en abîme de la satire politico sociétale. L’intrigue en elle-même ne transcende pas les poncifs du genre, et reste même étrangement sage par certains aspects, surtout si on la compare, comme le fait le joli sticker de couverture, à The Boys, cocréée par Darick Robertson. Les personnages, comme c’est souvent le cas dans les œuvres misant tout sur leur pitch, sont un peu lisses, et se cantonnent pour certains à un rôle caricatural.

Space Bastards gagne donc à être lu pour sa vision cynique du phénomène de l’ubérisation et de l’ultralibéralisme, mais cette vision limite malheureusement ses propositions narratives.

****·Comics·East & West·Nouveau !

Basketful of heads

esat-west

Histoire complète en sept chapitres, écrits par Joe Hill et dessinés par Léomacs. Parution chez DC Comics au sein du Black Label, publication en France chez Urban Comics depuis le 02/04/2021.

Une histoire à en perdre la tête

L’été 1983 commençait très bien sur Brody Island, dans le Maine. June Branch, jeune étudiante en psychologie, sort depuis quelques temps avec Liam Ellsworth, qui a passé son été en tant qu’adjoint au sheriff Clausen. Le jeune homme en a vu de dures, mais son service est enfin fini et il va pouvoir roucouler avec l’élue de son cœur. Cependant, la loi de Murphy s’en mêle et va peut-être même donner à cette idylle estivale une tournure bien plus dramatique…

En effet, alors qu’une tempête frappe l’île comme jamais auparavant, quatre détenus s’évadent après avoir faussé compagnie à leur convoi pénitentiaire. Animé par de mauvaises intentions, le quatuor criminel va débarquer sans crier gare et enlever Liam avant que l’un d’entre eux ne s’en prenne à June. Littéralement au pied du mur, June choisit comme arme pour se défendre, une hache viking trônant dans la collection du sheriff. Sans le savoir, June vient de s’armer d’un objet maudit, qui maintient en vie les têtes coupées de ses victimes. Autant dire que ce soir, à Brody Island, des têtes vont tomber !

Le reste de cette nuit tempétueuse va voir June aux prises avec la vermine qui arpente l’île, et qui n’est pas forcément celle que l’on attendait. La jeune survivante fera néanmoins tout pour secourir son boyfriend en détresse, quitte à faire tomber, littéralement, quelques têtes parlantes au passage.

La tête sans les épaules

Joe Hill n’a désormais rien à prouver quant à la qualité de son travail d’auteur. Le rejeton de Stephen King a su se démarquer de la notoriété paternelle tout en assumant son héritage, et s’est fait un nom dans l’industrie du comics, en commençant pas l’incontournable Locke & Key. Hill s’est ensuite vu confier par DC la création de son propre label, Hill House au sein duquel l’auteur dispose d’une liberté totale quant à ses créations. Durant l’été, nous avions chroniqué Plunge, sorti concomitamment à cet album. Hill y montrait déjà la maîtrise de son écriture ainsi que des codes du genre, par le biais de références bien senties et pertinentes à des œuvres incontournables.

Joli swing !

King junior procède ici de la même façon, en nous plongeant immédiatement dans un récit fleurant bon le slasher cher aux années 80. L’auteur ne se repose pas pour autant sur l’aspect fantastique, qui ne sert pas de colonne vertébrale à l’intrigue, cette dernière demeurant centrée autour de personnages intéressants car dotés de profondeur. La hache maudite et les têtes qui parlent ne sont finalement qu’un accessoire, un assaisonnement qui achève la qualité de l’ensemble.

Le ton semble parfaitement équilibré grâce à certaines touches d’humour. Il ne faut cependant pas avoir peur du grotesque dans certaines situations, car il faut bien avouer que l’auteur s’en donne à cœur joie, que ce soit au travers des dialogues ou des péripéties proprement dites. Le tout parvient donc à maintenir un rythme soutenu, haletant, grâce à de judicieux cliffhangers, tout en conservant un esprit irrévérencieux (mais pas outrancier).

L’émancipation de June, accélérée par la cruauté de l’intrigue, reste engageante pour le lecteur, même si, à titre personnel, j’ai moins adhéré à une certaine décision finale de la protagoniste, qui m’a parue un brin disproportionnée.

Basketful of head reste un grand plaisir de lecture, à réserver aux lecteurs avertis, bien sûr, à moins de vouloir…perdre la tête.

***·Comics·East & West

Furtif

esat-west

Histoire complète en six chapitres, écrite par Mike Costa et dessinée par Nate Bellegarde. Parution initiale chez Skybound, publication en France par Delcourt depuis le 02/06/2021.

La Gloire de mon père

Autrefois au cœur de l’industrie automobile américaine, la ville de Détroit n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. Délabrée, laissée à l’abandon par une municipalité dépassée, elle s’est mue en un cloaque déprimant qui broie chaque jour davantage les rêves et les aspirations de ses habitants.

Crime et pauvreté sont toujours étroitement liés, il n’est donc pas étonnant que Détroit soit devenue au fil des ans, le repère de nombreux gangs qui rendent plus difficile encore la vie dans les quartiers. Mais tout le monde n’a pas abandonné Détroit. Depuis plusieurs décennies, un homme se dresse, seul, face au crime et à la corruption. Vêtu d’une armure high tech, Furtif patrouille les rues et mène une guerre sans merci contre tous les gangs. Malgré sa détermination, toutefois, le poids des années commence à se faire sentir, si bien que Furtif ne semble plus en pleine possession de ses moyens. Ces doutes sont dissipés lorsque le héros blindé s’en prend à des policiers, qu’il a confondus avec des gangsters.

Tony Barber est un jeune journaliste amer, frustré par la déchéance de sa ville natale. Vivant seul avec son père Daniel, il lutte contre l’apathie de sa rédactrice en chef qui préfère mettre les problèmes sous le tapis pour ne parler que de sujets superficiels, comme si penser à autre chose qu’aux crimes et à la violence qui gangrène la ville allaient suffire à la sauver.

Un soir, alors qu’il rentre chez lui, Tony fait une terrifiante découverte: celui que tout le monde nomme Furtif, ce héros discret et altruiste, n’est autre que son père, Daniel. Souffrant d’une dégénérescence d’ordre neurologique, ce dernier perd peu à peu ses souvenirs et ses capacités, ce qui, en plus d’être tragique, le rend tout à fait dangereux.

Sans doute pas l’homme le plus dangereux de la ville, puisque ce titre revient sans doute à Dead Hand, un gangster albanais doté d’un terrifiant pouvoir résidant dans sa main droite. Ce dernier, ennemi de longue date de Furtif, comprend que le justicier n’est plus au top et prévoit ainsi d’accélérer sa chute.

Tony, lui, digère mal la nouvelle puisqu’il en fait immédiatement les frais, passé à tabac par son père, qui perd la tête. Bien décidé à investiguer pour trouver des réponses sur l’armure de son père, Tony espère trouver un moyen de le sauver, avant que l’irréparable ne soit commis.

La Chute du Faucon Noir

N’ayant plus grand chose à prouver depuis le succès de The Walking Dead et Invincible, Robert Kirkman navigue désormais dans des eaux plus ambitieuses, puisqu’il dirige désormais son propre label, Skybound, ce qui lui donne une plus grand liberté créative et ouvre ses horizons vers d’autres médias.

A la manière d’un Mark Millar, Kirkman lance donc des projets promis dès leur génèse à une adaptation ciné ou télé. C’est le cas avec Furtif (Stealth en VO), dont la vectorisation sur grand écran a déjà été annoncée. Tout comme Invincible explorait la relation père-fils dans un univers violent et déjanté, Furtif vient mettre en lumière les dynamiques filiales et paternelles dans un monde de gangsters et d’armures cybernétiques.

Ce thème est même ici plus central que dans les autres œuvres de Kirkman, qui a cette fois délégué l’écriture à Mike Costa. L’auteur livre une partition classique dans sa construction, avec son lot de rebondissements et de scènes intimistes entre le père et le fils, alternant avec des séquences d’action explosives (assez facilement transposable sur écran). Seul le final pêche et fait office de fausse note, son côté quelque peu absurde-ou du moins incohérent-faisant sortir l’intrigue des rails.

Le scénariste tente également, avec un certain succès, d’évoquer des problématiques sociales-paupérisation, violence et criminalité, gestion des crises sociales et économiques-mais y apporte sur le dernier chapitre (le fameux final) une touche d’optimisme un peu gauche sortant de nulle part.

Au milieu de tout ça, on trouve quand même la thématique du vieillissement, de la sénescence, traitée sous un angle tragique et émouvant. Daniel lutte en effet pour poursuivre sa croisade contre le crime, mais possède tout de même suffisamment de moments de lucidité pour se voir sombrer, ce qui en ajoute encore à la tragédie. Si on doit parler de l’antagoniste, ce sera pour dire qu’il effleure constamment la limite menant à la caricature, sans pour autant la franchir.

Cynique, parfois lâche, il ajoute une petite touche acide à l’ensemble, malgré un aspect légèrement pompé sur Harvey Dent, alias Double-Face. Justement, tant qu’on évoque les inspirations, le design de Furtif nous fait immédiatement penser à un savant mélange de Falcon, Darkhawk, chez Marvel, avec un soupçon de Guyver. Graphiquement, Nate Bellegarde fait un très bon travail, élevé encore d’un cran par la mise en couleur signée Tamra Bonvillain.

Furtif ne révolutionne donc pas le genre mais offre une vision intéressante et peu usitée du héros et de la relation père-fils. La fin pose clairement question mais ne gâche pas la lecture pour autant.

***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La cité des chiens

BD de Yohan Radomski et Jakub Rebelka
Akileos (2018), 120p., one-shot, NB.

couv_343642

Le seigneur Volas a entrepris la conquête des cités voisines. Impitoyable, il soumet à la mort ou à l’esclavage les peuples vaincus. Les quelques personnes fuyant son joug se sont réfugiées dans les marais. Parmi elles sa belle fille qui a compris que son destin passait inévitablement par la mort du tyran…

La Cité des Chiens : Intégrale N&B - Par Jakub Rebelka et Yohan (...) -  ActuaBDJ’avais remarqué à sa sortie ce diptyque sorti chez le très intéressant petit éditeur Akileos, dont les dernières années ont été marquées notamment par l’excellent et réputé Heraklès et surtout l’émergence d’un duo majeur de la BD: Ronan Toulhoat et Vincent Brugeas. Comme souvent le talent et la force graphique d’auteurs méconnus ne suffisent pas à trouver leur place sur les étales inondés par les gros éditeurs et Akiléos avait été contraint de clôturer le diptyque non par un tome deux mais par la sortie courageuse d’une intégrale GF n&b, pour un prix très raisonnable. Sorti à l’origine en version colorisée (par Rebelka), la présente version permet de profiter de son trait si particulier, à la fois extrêmement lisible et maitrisé tout en présentant un univers sombre, enchevêtré qui correspond particulièrement bien à l’environnement des marécages où se place une partie de l’intrigue. Inscrit dans une filiation graphique avec le maître Mike Mignola, le polonais dépasse à mon avis son aîné par une maîtrise étonnante des différents plans malgré l’aspect plat de la technique.

La cité des Chiens - BD, informations, cotesAidé par un scénariste qui n’était pas novice, il propose une légende barbare qui a le mérite de suivre les canons de la simplicité (un méchant tyran confronté à des rebelles liés à une vengeance familiale et une malédiction). Malgré ce terrain connu, l’environnement très particulier des marécages donne une matière organique et inquiétante à ce monde où l’histoire et les personnages prolongent l’incertitude du trait. Comme ces zones aqueuses où tout semble mélangé, une créature maléfique change les visages, les agents-doubles de Volas tuent dans le dos et personne ne sait dire qui cherche quoi. L’ouvrage s’ouvre sur une lettre de l’héroïne à son amant qu’elle implore de la rejoindre et se conclut par une réponse de ce dernier après l’aventure, comme pour s’inscrire plus encore dans le récit légendaire et chevaleresque. On pourra regretter le nombre de pages de texte (pourtant fort bien écrites et qui nous plongent encore un peu plus dans cette saga) qu’on aurait aimé prendre vie sous d’autres planches. L’album est en effet relativement court et aurait pu mériter un tiers de plus. Vous connaissez les difficultés de vente de cette BD…

Conquis à la fois par cette découverte graphique, par une histoire fort bien menée et épique et par une belle édition qui rend grâce au travail des auteurs (jusque dans la jolis police des lettres), j’attends désormais avec impatience la traduction du nouveau travail de Rebelka chez Boom! studios et vous invite vivement à vous procurer cette histoire d’amour et de mort…

 

note-calvin1note-calvin1note-calvin1