Comics·East & West·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Les Esprits de la vengeance

esat-west
Comic de Victor Gischler et Davd Baldeon
Panini (2018) -Marvel (2017), 122 p., comprend les épisodes 1-5 de la série. One-shot.
couv_339039

Au niveau éditorial l’album est plutôt dans le haut du panier chez Panini, avec une préface habituelle de contexte sur Marvel Legacy, deux pages (assez moches) de présentation des personnages, les couvertures originales et des bonus en fin de volume sur le design des personnages et la création de l’histoire.

Tous les mille ans la Convention est formée pour permettre une discussion diplomatique entre Enfer et Paradis afin de régler les différents dans la guerre éternelle que se livrent les deux forces. Cette fois-ci les règles ont changées et menacent de rompre à jamais l’équilibre éternel, obligeant Daïmon Hellstrom (le fils du Diable) à réunir une équipe… pour sauver l’univers! 

Pour commencer cette chronique je précise que la quasi totalité des personnages et contexte de cet album Marvel m’est inconnue. Hormis les films Blade et Ghost Rider je découvre cet univers qui ressemble (en plus fun) à celui du Hellblazer (Constantine) de chez DC, au film Dogma de Kevin Smith et surtout au jeu de rôle In Nomine Satanis jadis illustré par monsieur Varanda, et dont on retrouve totalement le côté délirant. Je reconnais que j’adore absolument ces histoires de lutte entre enfer et paradis (le Rapture de Valiant avait ce côté très sympa et moins sérieux que Shadowman) avec ces archanges intervenant en personne, un Diable coquin au possible et des manigances pour contourner les règles. Avec ici des anti-héros très rock’n’roll (dont un Ghost Rider que je voyais comme assez kitsch jusqu’ici), on a résolument une histoire one-shot très fun et joliment mise en image par un illustrateur espagnol assez bon.

Résultat de recherche d'images pour "spirits of vengeance baldeon"Les dessins sont une surprise car hormis les pointures des Big-Two les comics indé ou sur des héros mineurs sont rarement un éblouissement oculaire. Je n’irais pas jusqu’à dire que Baldeon fait partie du gratin des illustrateurs de comics, mais franchement, dans l’école Humberto Ramos/Madureira on est quand-même dans la même catégorie. La colorisation très informatique ne permet sans doute pas de juger à sa juste valeur l’encrage (qu’on pourra apprécier dans les bonus) mais elle apporte, par une profusion d’effets de lumières et de flammes très jolis, une belle tonalité complémentaire à cet album. Sincèrement je me suis fait plaisir graphiquement alors que la couverture assez moyennement dessinée ne me préparait pas à cela. Les tronches un peu cartoon et le design à l’outrance assumée participent de cette idée d’une série B à gros moyens.

Et l’histoire est remarquablement construite, sans complication inutiles, sur le mode d’une enquête classique, avec un premier mort révélant une conspiration plus vaste, passage de témoins démoniaques à tabac et moultes bons mots échangés entre ces sales gueules de l’univers Marvel. Résultat de recherche d'images pour "spirits of vengeance baldeon"Les auteurs expliquent dans les bonus un traitement différencié selon le personnage suivi, de l’ambiance « actionner 80’s » pour Blade au polar pour Hellstrom ou Dragon ball pour Ghost Rider… Il y a de l’idée et cela permet de varier les planches et les séquences. Pas de faux rythme ou de ralentissement dans une histoire qu’on regrette presque une fois la centaine de pages achevées.

One-shot plus proche d’un indé de chez Image, Esprits de vengeance a le très gros mérite d’être absolument accessible à n’importe quel lecteur de BD, de se suffire à lui-même et d’avoir une cohérence graphique et scénaristique sans prétention mais terriblement efficace. Si le projet avait été un poil plus ambitieux (et si je ne l’avais pas lu en version numérique) on était pas loin des 5 Calvin!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-lebadge-cml

Résultat de recherche d'images pour "iznéo"

 

Publicités
Comics·East & West·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Renato jones: Freelancer

esat-west
Comic de Kaare Kyle Andrews,
Akileos (2018) – Image (2018) , 137 p. « saison 2 ».
couv_343002

Renato Jones est de retour ou plutôt son avatar vengeur: Freelancer (incarnant la liberté d’assassiner dans un monde où les 1% considèrent normal de tout contrôler). La première saison avait présenté les origines de Renato et son dilemme insoluble en la personne de son amie Bliss, membre des 1%…

L’album reprends là où le précédent s’était achevé, sur un affrontement au dénouement inattendu avec Super Méchant (l’auteur explique dans les bonus que ce nom était au départ une blague mais a finalement été retenue… et je confirme que cela ajoute beaucoup au côté déraisonnable et très attachant du projet!). Le risque avec les auteurs de comics est toujours celui de se laisser porter par un design réussi comme une fin en soi (genre Poet Anderson). C’était un peu le cas sur le premier volume, même si le travail graphique de textes mélangé aux cases et la structure générale de l’objet pouvait le justifier.

Le père de Bliss est porté à la présidence des Etats-Unis et avec lui l’accès des 1% à la toute puissance. Renato a échoué, la charge est trop forte. Pourtant ces adversaires de l’humanité ont identité leur ennemi, le Freelancer, dont ils vont essayer de trouver l’identité…

Résultat de recherche d'images pour "renato jones freelancer andrews"Sur Freelancer on monte d’un cran en qualité en évacuant notamment les complexités d’aller-retour temporels qui ne facilitaient pas une lecture déjà) surchargée par l’habillage et le dessin d’Andrews. Là-dessus je suis vraiment content par-ce que dans les comics j’ai plus souvent l’expérience de l’inverse… Débarrassé du problème de l' »origin story », l’auteur se lâche en appliquant la rupture radicale nécessaire à la bonne tenue d’une histoire: très vite les méchants gagnent et Renato tombe dans la dépression! Arrivé à ce stade Andrews évite le Deus Ex machina facile en déroulant une continuité cohérente avec des éléments mis en place dans le premier tome. On est surpris, perdu, ravis, bref, du très bon scénario! Fondamentalement Renato est un Batman sans slip dans le monde réel et l’auteur joue sur les mêmes registres de la famille et du père adoptif ainsi que sur l’identité du justicier. La post-face est très intéressante pour comprendre la construction de cette seconde saison, avec l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis de ces 1% en la personne de Donald Trump! Le risque de voir le côté subversif de l’ouvrage était alors grand en rejoignant la réalité. L’auteur a ainsi fait le choix de la surenchère cataclysmique, qui aurait pu paraître too much si l’on ne connaissant pas le contexte de notre monde. En cela Renato Jones est sans doute le comic le plus lié à l’actualité qui ait été publié! Même pas de l’anticipation, une simple illustration…

Résultat de recherche d'images pour "renato jones freelancer andrews"Graphiquement également les pages s’apurent. On a plus de blanc et noir contrasté assumé, ce qui facilite la lisibilité et permet d’apprécier mieux la qualité du dessin. Je trouve que l’artiste dessine plus qu’il ne design et cela améliore le rendu général. Si « les 1% » piochaient graphiquement dans le Dark Knight de Miller, ce volume penche plus vers du Sin City et c’est tant mieux! Les séquences d’action sont toujours aussi foutraque et les grosses ellipses sont parfois surprenantes. Mais rappelons nous que nous restons malgré tout dans le registre super-héroïque, genre où le combat 1 contre 1000 achevé par une apothéose est entré dans les codes familiers.

Si j’avais beaucoup apprécié le projet général et l’implication de l’auteur sur le premier tome, j’avais constaté quelques lacunes qui me semblent quasiment disparaître ici, pour proposer un ouvrage politique de première envergure et à la maturité vraiment intéressante. L’enchaînement des deux intrigues rendra compliqué de ne lire que le second tome mais gageons qu’Akileos publiera prochainement une édition intégrale rehaussée de mille et un bonus! En attendant vous pouvez lire l’interview de l’auteur (en anglais) sur le site de l’éditeur Image comics et vous entraîner aux fléchettes sur le président à la houppette blonde en criant:

Bouffe moi ça!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-lebadge-cml

Un autre avis chez Freneticart.

BD·Documentaire·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Guarani, les enfants soldats du Paraguay.

Le Docu du Week-End
BD de Diego Agrimbeau et Gabriel Ippoliti
Steinkis (2018), 128 p., one-shot.

couv_343650

Je fais avec cet album une première entorse au cadre de la BD Docu puisque nous avons bien ici une pure fiction… inspirée de faits historiques. Comme beaucoup de BD donc. Mais sans revenir sur mes débats personnels sur le statut d’un documentaire (voir mes précédentes chroniques), le fait de découvrir via cet album des événements totalement inconnus de la plupart des visiteurs qui liront ces lignes, la gravité majeure de ces massacres et de cette guerre nationaliste, justifie que je publie ma chronique dans cette rubrique lue par des gens qui pensent que la BD est là aussi pour nous apprendre des choses… L’ouvrage Steinkis commence par un résumé des origine de la guerre de la Triple alliance (Brésil/Uruguay/Argentine) au XIX° siècle, contre le jeune Paraguay, qui permet de situer le contexte. J’aurais aimé quelques documents en fin d’album pour coller encore plus la fiction au réel…

Pour finir ce préambule je m’attarderais sur une couverture symptomatique de la qualité du travail de l’illustrateur argentin Gabriel Ippoliti, extraordinaire dessinateur (comme tous les illustrateurs argentins?) que je découvre et dont je suivrais les prochaines publications sans aucun doute! Cette illustration attire sur le regard magnifique de l’enfant en rouge, puis sur les costumes démesurés des autres petits soldats pour enfin tomber en haut sur le regard du photographe, témoin de cette horreur. Tout l’album est résumé dans cette image et j’avoue que j’ai rarement vu une « affiche » à la fois si belle, si accrocheuse et si fidèle au contenu. Cet artiste a une maîtrise au scalpel de son art et de la composition, comme je vais l’expliquer plus bas.

Entre 1865 et 1870 a lieu une terrible guerre en Amérique latine, une guerre folle aux motifs oubliés et dont les protagonistes, des héritiers dynastiques perdus comme des nobles européens déchus, utilisèrent leurs peuples comme revenche. Un peuple qui ne voulait pas d’histoire, comme ces pacifiques indiens Guarani dont les fous de guerre finirent par prendre même les enfants. Un photographe français en reportage sera témoin de cette folie, de cette barbarie inouïe…

guarani1Cet album est un choc tant visuel que thématique. Il parvient à frôler la perfection dans la simplicité du récit comme dans la justesse du dessin et du cadrage. Ce duo argentin nous propose avec Guarani une plongée d’une beauté et d’une humanité folle dans des événements dont personne ou presque n’a entendu parler. Les guerres coloniales ou nationalistes furent très nombreuses au XIX° siècle mais européanocentrés comme nous le sommes ce qui s’est passé de l’autre côté de l’Atlantique ne nous est pas connus. Nous découvrons donc un continent en proie à une guerre sans doute instrumentalisée par les puissances anglaise et américaine et dont la pertinence n’égala pas celle de nos guerres européennes. Le scénariste Diego Agrimbeau place finement le lecteur dans les pas d’un témoin naïf en la personne d’un colosse terriblement charismatique et archétype bien connu de la technique du récit: le photographe. Pierre Duprat veut voir les indiens Guarani, situés en plein front et enrôlés de force dans une guerre qui n’est pas la leur. Le français entame un voyage initiatique, spectateur d’une Amérique étrange, naturelle où comme dans Apocalypse Now, la remontée du fleuve fait se rapprocher du Mal. Entendons nous bien, l’album est traité avec beaucoup de douceur et seules quelques cases et le contexte général nous font comprendre les affres de la guerre. guarani3Doux géants frappé par la brutalité de ces hommes sur un continent qu’il ne connaît pas, il rencontre avec les Guarani (dépeints par Emmanuel Lepage dans son magnifique Terre sans mal il y a quelques années) des esprits purs, sans violence et à la beauté paradisiaque. Le scénariste donne une grande subtilité aux planches de son acolyte en passant beaucoup de choses par le regard, notamment cette relation platonique où l’on devine de l’amour, un amour courtois impossible mais où les auteurs n’interviendront pas…

Dès les premières planches nous sommes saisis par la qualité et la maîtrise graphique d‘Ippoliti qui, dans un style BD aux effets crayonnés trouve une justesse de ton, des regards, des cadrages proprement sidérante. Le dessin BD n’est pas que technique, c’est surtout une intelligence qui fait réaliser que tel dessin finalement assez simple, acquiert une pureté, un réalisme grâce à d’infimes détails de tracé ou de mise en scène. guarani2Toutes les scènes, qu’elles soient urbaines, guerrières ou itinérantes, ont un dynamisme qui fait croire à un dessin animé et nous immerge totalement dans le récit et ses personnages très attachants par-ce que pertinents, justifiés, entre le photographe nationaliste paraguayen, l’indien exilé en ville ou ces Guarani muets mais à la beauté si parfaite.

On a coutume de dire que le bel art est simplicité. Il y a de cela dans Guarani, une histoire simple mais aux répercutions fondamentales (l’utilisation aberrante d’enfants pour « jouer » à la guerre, la corruption de la pureté, la quête de sens d’un témoin extérieur mais si touché). Dans l’esprit on est pas loin de l’ambiance de la Ligne rouge, le chef d’oeuvre de Terrence Malick au cinéma. Des images et des chants qui restent en mémoire. Un grand coup de cœur et un coup de chapeau!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le

badge-cml

logo_izneo
BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Charly 9

La trouvaille+joaquim

BD de Richard Guerineau
Delcourt (2013), 126 p. one-shot d’après le roman de Jean Teulé. Suivi de Henriquet, du même auteur.

couv_199999

Les couvertures de Guerineau n’ont jamais été particulièrement bien inspirées, comme quoi on peut être un très grand dessinateur et pécher sur la couverture. L’image est du reste parlante même si, selon moi, pas forcément percutante. L’ouvrage est au format quasi-comics de l’excellente collection Mirages de Delcourt (que je vous recommande vivement d’explorer), papier épais. Pas de bonus particulier.

A 22 ans le jeune roi Charles IX, soumis à sa mère la redoutable Catherine de Medicis, ordonne les massacres de la Saint-Barthélémy, événement sans commune mesure dans l’histoire du royaume. Hanté par son acte, il finira son règne entre les poèmes de Ronsard et une gestion de la vie et de la mort immorale…

Image associéeJ’avais découvert Guérineau sur le Chant des Stryges, série sur les premiers cycles desquels il a fait montre d’un art du cadrage, du rythme et des encrages redoutables. Je dirais ensuite que sa finesse s’est usée, sans doute à l’usage d’une série très longue qui ne lui a que peu laissé le temps d’expérimenter d’autres univers. J’avais lu le très bon (et contemplatif) western Après la nuit ainsi que son XIII mystery très politique il y a quelques temps et espérait qu’il se produise sur des one-shot. Cela semble chose faite et maintenant que les Stryges le laissent en paix il ne semble aucunement lassé du dessin et enchaîne ce qui ressemble à une série sur les rois de France: Charles IX puis Henri III dans son récent Henriquet, l’homme-reine dont le personnage est issu du précédent. Étonnant aléa je lis cet ouvrage juste après la formidable adaptation de Jean Teulé (encore) Je, François Villon par Luigi Critone, où l’on retrouvait déjà la violence brute, l’indolence du personnage principal et une certaine expérimentation visuelle. Il semble que Jean Teulé ait inspiré le même genre de visions aux deux auteurs…

Ce qui marque dans cet album, c’est la très grande liberté d’un auteur qui s’assume comme tel et le sentiment que les contraintes de la série commerciale avec scénariste avait impliqué un besoin de grande respiration. On a toujours chez ce dessinateur un pessimisme noir sur l’humanité et une approche politique appuyée. Le point de départ, crime originel est la Saint-Barthélémy, qui entraîne une foule de réflexions en mode humour noir sur le pouvoir, la folie des guerres de religions et de monarchies consanguines, dégénérées et hors sol. Résultat de recherche d'images pour "charly 9 guerineau"La quatrième de couverture incite à la compréhension envers ce roi qui est néanmoins présenté comme un tyran, fou au milieu des fous. Pour illustrer cette désarticulation Guerineau alterne des planches assez classiques (et très belles), des expérimentations contrastées de rouge et de noir, des délires en mode Peyo,… Ce qui est perturbant ce ne sont pas les séquences en rupture graphique brutale mais l’alternance entre des planches encrées et d’autres bien moins travaillées sans que l’on comprenne bien pourquoi. Mais l’ensemble est particulièrement inspiré et sort tout à fait de l’ordinaire des albums BD.

Sur le plan du scénario, Guérineau se cale dans les pas de Dumas et la Reine Margot, ou de son adaptation magistrale par Patrice Chéreau au cinéma. Ainsi de l’hypothèse d’une Catherine de Medicis castratrice avec un roi terrorisé à l’idée de perdre son amour, ainsi surtout de l’idée d’un empoisonnement du roi par sa mère elle-même, scénario développé par Dumas mais ne reposant que sur de faibles supputations historiques. Nous sommes donc bien dans un objet immaginaire, fantasmé et réapproprié par un auteur. Le point de départ est cette séquence terrible en huis clos, ce tribunal où pour la seule fois le roi nous paraît humain. Après quoi il nous sera présenté comme un adolescent attardé, fuyant sa responsabilité en des jeux tantôt mortels, tantôt cruels, mais toujours violents.

BD inattendue pour moi, Charly 9 me donne très envie de lire la suite Henriquet et probablement les futurs one shot d’un illustrateur décidément très élégant et qui désormais loin des projecteurs rivalise avec la coqueluche du moment, un certain Ralph Meyer.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le

badge-cml

BD·Littérature·Mercredi BD·Rapidos·Rétro

Je, François Villon #3

BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_291294Le triptyque de Luigi Critone sépare la vie de Villon entre ses premiers méfaits d’étudiant (Tome 1), sa vie de bandit (tome 2) et sa repentance (tome 3), de façon remarquablement équilibrée et logique. A la complexité des citations des poèmes en ancien français entre les parties répond une linéarité plaisante et l’élégance du trait.

Ce dernier volume, après les horreurs passées, s’ouvre sur une séquence de théâtre où le public invisible est clairement le lecteur: Villon s’y confronte à ses démons, sa morale, son sur-moi avec qui il disserte de ce qu’il a fait et de ce qu’il doit faire. Cette introspection débouchera très rapidement sur l’emprisonnement et la torture, aussi abominable que les peines qu’il a causées. Là diverge la fiction des écrits de l’auteur où il se lamente longuement sur son sort et les malheurs que la Justice et quelques puissants lui ont infligé. Dans l’album pas de plaintes passée l’introduction: la dureté de la sanction semble lui mettre du plomb dans la cervelle et lui fait atteindre la maturité tant repoussée. La morale ne porte pas sur une sanction méritée, la BD a montré combien il n’y avait pas de morale en cette sombre époque. Simplement elle pose un principe de réalité à un personnage qui a tenté de s’en émanciper toute sa vie durant.

L’épisode nous fait rencontrer Louis XI qui le libère après un long et joli dialogue où les crimes du poètes répondent aux crimes du roi, en écho. Si l’intermède du tome 2 avec l’humaniste Charles d’Orléans était un peu frustrante par sa brièveté  (l’enjeu pour Critone était de montrer une nouvelle fois la trahison de Villon), les échanges prennent ici une grande force sur des considération philosophico-morales.

La constance du personnage construit par l’auteur de BD est vraiment remarquable de cohérence tout au long de cette trilogie. Rarement un personnage de BD aura eu une telle épaisseur et le discours une telle solidité. Le travail tant graphique (superbe) que littéraire mérite toute l’attention des lecteurs et je recommande très chaudement l’achat d’une série que Delcourt a eu la sagesse d’éditer en intégrale.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-lebadge-cml

 

Comics·East & West·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Bloodshot salvation

esat-west

Comic de Jeff Lemire, Lewis LaRosa et Mico Suayan
Bliss (2018) – Valiant (2017), 144 p., comprend les volumes 1-5.

bsalvation_1_couv_recto_rgb-600x923J’ai  lu récemment l’intégrale Bloodshot et je précise qu’elle est suivie par deux séries: Bloodshot Reborn (relaunch) et Bloodshot USA, que je n’ai pas encore lues. Salvation fait suite à ces derniers et bien que leur lecture ne soit pas indispensable (on ne sent aucun manque grâce au travail du scénariste Jeff Lemire). La lecture du one-shot The Valiant est également intéressante mais plus par soucis chronologique que par ce qu’il apporte à Salvation. L’éditeur Bliss explique de toute façon cette chronologie comme d’habitude sur ses albums. Pour plus de précisions je vous renvoie vers le camarade de l’antre des psiotiques qui s’est fait une spécialité de l’univers Valiant fort bien décrit.

Le Projet Rising Spirit qui a donné naissance à Bloodshot n’est plus. Ray Garrison est désormais libre et vit une vie paisible avec sa femme et sa petite fille. Mais le père de sa compagne, un dangereux gourou sudiste ne compte pas abandonner sa progéniture, ce qui va obliger Bloodshot à reprendre les armes…

Résultat de recherche d'images pour "bloodshot salvation"Pour aller droit au but, cet album est une sacrée claque qui confirme tout d’abord que la ligne graphique des relaunch des comics Valiant est d’un niveau très élevé qui place l’éditeur clairement au dessus de ses deux concurrents Marvel et DC sur ce plan. Si la salve donnée sur X-O manowar était pour moi inégale, ce n’est clairement pas le cas ici et on se trouve au niveau de qualité de Rapture, c’est à dire sans aucune planche réellement décevante. Deux illustrateurs officient, dans des styles très différents et de façon organisée puisqu’ils décrivent chacun l’une des deux trames temporelles de l’album (maintenant et le passé). On a donc une cohérence graphique totale sur les deux narrations parallèles et c’est très plaisant. Lewis LaRosa notamment, s’est fait la main sur des couvertures (très belles) des précédentes séries Valiant (Bloodshot, Harbringer ou X-O Manowar) et son style colle de près à celui des autres relaunch. Outre la qualité technique indéniable il produit des cadrages vraiment sympa et cinématographiques avec de larges cases qui déroulent la lecture. Du coup ce tome se lit assez vite mais avec grand plaisir.

Sans titre.jpgLa très bonne idée de Lemire (qui pose très vite des liens avec l’univers Shadowman du monde des morts et le one-shot Rapture) est d’annoncer la mort de Bloodshot. Malin puisque ce personnage est depuis le début immortel, on se retrouve donc tout de suite avec deux anomalies: Bloodshot a eu une fille dotée des mêmes pouvoirs que lui et donc, Bloodshot est mort. Comment? C’est ce que va expliquer la série avec de premières révélations en fin de tome. L’autre élément sympa c’est la découverte que Bloodshot n’était pas tout seul à être équipé de nanites! Dans l’intégrale Bloodshot on avait déjà entre-aperçu la bande de bidasses dotés du fameux rond rouge… qui reviennent dans la trame du futur de cet album. Idem avec un chien qui semble avoir subi le même traitement aberrant que le super-chien de superman… un peu WTF mais ce n’a pas d’incidence sur l’histoire alors on oublie (cela est certainement relaté dans Reborn ou USA). Enfin, le méchant se nomme Rampage, un golgoth contaminé par les nanites et dont la trame du présent nous relate la naissance avant l’affrontement prévisible.

Résultat de recherche d'images pour "bloodshot salvation"Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir manqué une étape mais j’ai beaucoup apprécié le vent de renouveau qu’apporte ce volume aux constantes de l’univers Bloodshot et sa mise en danger à trois niveaux: d’abord le fait d’avoir une famille, ensuite l’apparition d’un méchant digne de ce nom (le seul à l’avoir mis en difficulté jusqu’ici était rien de moins que Toyo Harada, le psiotique le plus puissant du monde), enfin une menace directe sur ses pouvoirs que je ne révélerais pas ici. Last but not least, une petite pincée de politique est apportée avec ce sud Redneck fanatique décrit via la secte du paternel et qui annonce du gros bourrinage dont le héros à le secret. Ce rafraîchissement doit donc beaucoup au scénariste, dont j’avais noté le travail très équilibré sur The Valiant et sur Descender. Salvation est du coup l’une de mes meilleures lectures Valiant pour l’instant et maintient un niveau très élevé des publications récentes de l’éditeur, avant des sorties très alléchantes comme Savage (du même dessinateur) en fin d’année et le relaunch de Shadowman (dont les premières planches sont superbes) en 2019. Je sens que je deviens accro…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-lebadge-cml

Un autre avis sur comics have the power.

 

BD·Littérature·Mercredi BD·Rapidos·Rétro

Je, François Villon #2

BD du mercredi
BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_225379Le premier tome de cette magnifique série (disponible en intégrale) présentait les premières années de Villon, ses premières trahisons et tentations criminelles. L’on nous dépeignait une époque sombre mais sous le regard de l’insouciance adolescente…

Ce second tome au titre bien trouvé « Bienvenue chez les ignobles » est particulièrement dur et éprouvant à la lecture. Non que les scènes illustrées soient d’une violence crue (on assiste bien à plusieurs scènes de pillages, de massacres et de viols, mais sans insistance). Non, la dureté est psychologique: ce personnage relativement attachant dont nous avons vus les premières années difficiles et, en tant que poète voué à éclairer ses contemporains, entame une descente aux enfers, sans explication, en un chemin vers l’horreur absolu,  annoncé par les conditions de l’entrée dans la confrérie criminelle de la Coquille:

Un vol scandaleux aux yeux de tous, un crime écœurant devant témoins, puis en guise de bienvenue dans la confrérie, nous offrira ce qu’on te demandera.

Je ne déflorerais pas le fameux cadeau mais il est bien entendu qu’il vise à garantir par l’acte le plus ignoble qui soit que ce nouveau membre aura une fidélité absolu à sa confrérie. Recommandé comme poète à la cour d’un seigneur, Villon trahira encore ceux qui lui offrent sa confiance gratuitement et rejoindra une bande de pillards qui mettent le pays à feu en à sang. L’auteur ne nous donne pas d’indications sur le pourquoi de cette autodestruction. Peut-être est-ce les vers du poète qui ponctuent le récit qui nous donnent quelques pistes: un poète doit-il vivre la vie de ses contemporains pour pouvoir la relater fidèlement? Est-ce une purge auto-infligée pour se convaincre de sa liberté absolue?

La structuration de la série en trois albums très différents est remarquable et le dessin lui-même évolue vers plus de séquences contemplatives, notamment avec des séquences muettes sur la fin, faite de paysages en lavis superbes. Les figures de bienveillants aidant Villon sont à l’échelle des trahisons qui viendront. François Villon a une œuvre complexe (en ancien français) connue pour relater à la fois sa vie (l’une des premières autobiographies) et celle des petites gens contrairement aux récits de geste et courtois de l’époque qui se préoccupaient des puissants. C’est sans doute ce qu’a voulu montrer Critone dans cet album: une chronique de la vie des gueux et de son chroniqueur, dans une époque sans morale où la confiance et la vertu sont des anomalies. Ayant grandi dans la violence, le viol et le pouvoir autocratique, en homme de son temps il ne peut s’extraire à sa condition s’il veut rester fidèle, comme poète à ce qu’il relate.

Je François Villon est une BD complexe, très riche et qui donne envie de lire l’ouvrage qui lui a donné naissance. Ma chronique séparée des tomes m’empêche de mettre 5 Calvin, mais au regard des critères on n’en est vraiment pas loin.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-lebadge-cml