Comics·Service Presse·Nouveau !·East & West·****

Sleeper #1: En territoire ennemi

Intégrale qui comprend les douze premiers épisodes de la série Sleeper, écrite par Ed Brubaker et dessinée par Sean Philips . En préambule, on trouve les cinq épisodes de la série Point Blank, du même auteur, avec Colin Wilson au dessin. Parution chez Urban Comics dans la collection Black Label, le 26/08/22.

bsic journalism

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

Ne dormir que d’un œil

Holden Carver est un criminel. Du moins c’est qu’il est parvenu à faire croire, grâce à l’aide de Jack Lynch, un super-espion qui s’est donné pour mission, entre-autre, de démanteler l’organisation criminelle de Tao, un mystérieux personnage à l’intelligence redoutable dont on ignore les motivations véritables.

Pour ce faire, Lynch a fabriqué de toute pièce la défection d’un agent d’élite, Carver, avant de l’envoyer dans la nature, comptant sur le fait que Tao ne laisserait pas passer un telle opportunité. Carver, qui a été accidentellement doté de super-pouvoirs, constitue donc une recrue de choix pour Tao. Il ne reste donc plus pour notre agent qu’à rentrer dans le rôle, et collecter des informations qui permettront de mettre à bas les terroristes.

Cependant, le déroulé des missions d’infiltration n’est jamais un long fleuve tranquille. Bien évidemment, Lynch, le commanditaire de la mission, sorte de Nick Fury, est le seul à être au courant du statut réel de Carver. Lorsque le vieil espion paranoïaque tombe dans le coma suite à une tentative d’assassinat, l’agent double se retrouve livré à lui-même, agneau déguisé en loup en plein milieu d’une meute affamée.

Agneau ? Peut-être pas tout à fait, car plus le temps passe, plus il est difficile pour Carver de faire la différence entre le bien et le mal, de distinguer entre ce qui relève de sa mission et de la survie au sens strict. Et si en plus du reste, vous ajoutez des sentiments amoureux, alors vous obtenez une recette parfaite pour le désastre.

Pour cette rentrée 2022, Urban va piocher dans les classiques, en déterrant cette série, créée en 2003, issue de la fertile collaboration d’Ed Brubaker et Sean Philips, duo à qui l’on doit entre autre les séries Criminal, Kill or Be Killed, Pulp, Fatale et Incognito.

Il faut signaler que l’action se déroule dans l’univers Wildstorm, label érigé à la grande époque des comics indé (Image Comics, Dark Horse, etc) par Jim Lee, et qui abrite notamment les Wild C.A.T.S, Stormwatch, et The Authority, des séries qui ont commencé timidement, avant de connaître leur heure de gloire grâce à l’intervention d’auteurs comme Alan Moore, Warren Ellis et Mark Millar, rien que ça.

Le label Wildstorm a plus tard été racheté par DC Comics, mais en 2003, au moment de la création de Sleeper, il s’agit encore d’un label indépendant, dans lequel les auteurs jouissent d’une marge créative importante. Les lecteurs réguliers de comics n’auront aucun mal à se rappeler l’appétence d’Ed Brubaker pour les intrigues sombres, liées au monde de l’espionnage et du crime. Sleeper est donc l’un de ses faits d’armes, dans lequel il utilise tous les atouts du récit d’espions: la double-identité, les faux-semblants, le sexe, le sous-texte de chaque personnage, notamment de Tao, dont on ne peut pas déterminer les réelles motivations ni le niveau d’information dont il dispose: ignore-t-il vraiment le rôle de Carver ? Ou attend-il simplement son heure pour l’éliminer au moment opportun ?

Vous l’aurez compris, Sleeper pose les jalons du genre espionnage-super-héros, en maintenant son héros dans un étau constant dont il tente désespérément de sortir, en utilisant son ingéniosité et ses super-pouvoirs.

Avis aux amateurs, toutefois, par souci de clarté, Urban a opté pour intégrer en préambule les cinq numéros de la mini-série Point Blank, qui détaille la tentative d’assassinat de Lynch qui est à l’origine de l’intrigue de Sleeper. Il faudra donc patienter plus d’une centaine de page avant d’entrer dans le vif du sujet, mais une fois entamée, la série produit son effet feuilletonesque et vous poussera à tourner les pages à un rythme effréné.

Sleeper est donc une réussite en terme de comics indé et récit d’espionnage super-héroïque, contrairement au Leviathan que nous chroniquions dans la douleur cet été. Vivement le second volume !

****·East & West·Nouveau !

The Shadow Planet

Récit complet en 80 pages, écrit par Giovanni Barbieri et dessiné par Gianluca Pagliarani. Parution le 06/05/22 aux éditions Komics Initiative.

Je suis pas venu ici pour survivre !

Comment ne pas aimer le cinéma de genre ? A la fois bon et mauvais, foisonnant et ultra codifié, il aura connu des périodes fastes, des échecs critiques suivis de véritables cultes, dans plusieurs domaines et jusqu’à aujourd’hui. Cependant, on ne va pas se mentir, l’âge d’or du cinéma de genre se situe bel et bien dans les années 80. Les auteurs de Shadow Planet le savent bien, et annoncent tout de suite la couleur avec ce titre accrocheur dont les connaisseurs saisiront immédiatement les références.

L’histoire débute à un moment crucial pour les personnages: après cinq ans de mission spatiale, ils ont enfin obtenu une permission pour rentrer sur Terre. Pour cela, ils ont 36 heures pour quitter le quadrant et rejoindre le point d’extraction de la flotte. Mais, bien évidemment, l’équipage reçoit un signal de détresse émanant d’une petite planète perdue, qui se trouve être dans leur secteur. L’équipage n’est pas très enthousiaste, car le signal provient d’un vaisseau qui s’est crashé il y a trente ans, mais le règlement de la fédération spatiale est très clair, ignorer un appel de détresse est passible de la cour martiale.

Qu’à cela ne tienne, un petit détachement est envoyé pour cette dernière mission avant des vacances bien méritées. Mais en fiction, qui dit « dernière X« , ou « Y de routine« , doit forcément s’attendre à une catastrophe…

Une fois arrivés, la commandante et son équipage vont rapidement se rendre compte que quelqu’un a survécu à la catastrophique mission qui a eu lieu il y a trente ans. La survivante qu’ils trouvent dans un caisson cryogénique va les mettre au parfum: son père est possédé par une entité extraterrestre depuis qu’il est entré en contact avec une inquiétante brume. Va s’en suivre un jeu de massacre qui n’épargnera rien ni personne, avec au milieu une ou deux paires de fesses, parce que pourquoi pas ?

Vous l’aurez compris, Shadow Planet est un agglomérat de tout ce qui a fait le sel du cinéma de genre durant ces dernières années, et qui a inspiré une part non négligeable des auteurs d’aujourd’hui. Un équipage de vaisseau spatial qui va investiguer à ses dépens un signal de détresse ? Adressez-vous à Alien. Une brume menaçante ? The Fog, voire encore Le Prince des Ténèbres, de Carpenter. Un monstre qui assimile et copie l’apparence de ses victimes ? The Thing sans hésitation. Ajoutons la série familiale Lost in space et une secte lovecraftienne en diable… D’autres références sauteront certainement aux yeux des plus avertis, mais l’essentiel est là: l’album fonctionne autant comme un hommage pur et dur que comme une histoire à part entière et ne souffre pas un instant de cette abondance de références.

Si l’on peut reprocher une chose, c’est que les auteurs, sans doute trop focalisés sur les aspects fun de leur histoire, négligent un tant soit peu la construction des personnages, ce qui en fait davantage des accessoires de l’intrigue et moins des figures centrales. Si l’on compare à Alien, par exemple, on s’aperçoit que Ridley Scott s’attarde d’abord sur son groupe de personnage avant de lancer les hostilités. La longue scène du réveil, suivie de celle du repas, sont autant d’occasions pour a)identifier clairement les personnages: sexe, fonction, caractère, et b)s’attacher à eux, ce qui renforce l’implication dans le récit, ou au moins pronostiquer qui mourra en premier.

Ici, l’introduction est vite expédiée, ce qui fait que l’on a quand même un peu de mal à se rappeler clairement qui est qui (effet combi spatiale en sus). Le reste de l’intrigue est néanmoins fluide, avec un mystère suffisamment bien dosé pour maintenir l’intérêt de lecture et une mécanique du « thriller » parfaitement maîtrisée (manquent plus que les petits coups d’archer!).

Graphiquement, on a droit à un trait réaliste et maîtrisé, avec un accent mis sur le pulp, notamment vis à vis des vaisseaux et des combinaisons spatiales. Le design des créatures, que Rob Bottin ne renierait pas, est la cerise gore sur le gâteau SF de cet album. A noter que l’ensemble des éléments techniques (décors, vaisseaux, robot,…) ont été modélisés en 3D, ce qui procure aux planches une solidité technique redoutable, comme on peut le voir dans le superbe cahier graphique composé d’hommages, de croquis préparatoires et donc de modèles 3D des objets.

Shadow Planet est donc un pur concentré d’adrénaline et d’hémoglobine, un petit bijou de références SF et horreur qui ravira les fans du genre avec l’éternel regret pour ce genre d’histoire que de n’avoir qu’un unique volume.

Billet rédigé à 4 mains par Dahaka et Blondin.

BD·Nouveau !·**

Convoi

image-23
couv_455160
BD de Kevan Stevens et Jef
Soleil (2022), 114p., one-shot.

J’ai découvert Jef récemment, en 2021 sur son trip sous acide Gun crazy. Extrêmement productif il a remis le couvert en ce début d’année sur l’excellent Mezkal, accompagné déjà de Kevan Stevens. Chez Jef un album ça fait minimum cent pages. Et on ne peut pas dire qu’il chôme tant le découpage est travaillé et les cases fourmillant de détails. Pourtant il faut parfois savoir faire court, surtout quand le projet est simple.

Convoi (Jef)- ConvoiCar ce Convoi au titre aussi limpide que son pitch, se résume en une course folle à la sauce Mad Max Fury Road matinée de dialogues tarantinesques fatigués. Le chef d’oeuvre de George Miller a fortement inspiré la galaxie des artistes graphiques et on comprend bien que certains aient eu envie de se faire un petit plaisir coupable. Le problème c’est que dans un Mad Max l’épure scénaristique s’appuie sur une virtuosité graphique. Jef est un bon dessinateur, là n’est pas le problème. Mais son dessin rapide s’inscrit dans un univers personnel et peut devenir lassant sur des plans larges et des étendues grises désolées. Je ne sais pas quand a été réalisé cet album mais l’on sent un niveau d’implication bien moindre que sur le précédent Mezkal où l’émotionnel nous touchait malgré l’habillage défouloir.

De même, les dialogues à la cons à base de grossièretés et de bons mots ne font pas un album et finissent par devenir lassant en donnant l’impression d’avoir confié les textes à un collégien en rupture scolaire. L’esprit fou de cette France post-apo se reflète dans ces dialogues comme dans les trognes totalement débiles des marionnettes qui font office de personnages. En roue libre, les auteurs nous abreuvent de critiques tous azimut sur les exagérations de notre société en fin de cycle, du végétarisme aux interrogations sur le genre. En 2074 les pingouins parlent, les poissons fument, les frères Bogdonaff sont trois, l’héroïne porte le blouzon de Michael Jackson sur Thriller et Tortue Géniale dirige une place-forte en zone iradiée…

Illustrant la formule qu’un concept ne fait pas un scénario, les deux auteurs du Convoi échouent là où ils avaient réussi en début d’année pour une raison simple: Mezkal s’appuie sur un scénario habillé de WTF quand le convoi pose un WTF en se dispensant de scénario. Si vous voulez du délire lisez Gun Crazy, si vous voulez un film lisez Mezkal. Si vous êtes archi-doingues des Wasteland le Convoi peut se tenter. Pour les autres on attendra un projet plus solide.

note-calvin1note-calvin1

****·Comics·East & West·Nouveau !

We Live

Premier tome de la série écrite et dessinée par Roy et Inaki Miranda. Parution initiale aux US chez Aftershock, publication en France chez 404 Comics le 03/02/2022.

Et si on partait ?

Au cas où on ne vous l’aurait pas déjà répété, la planète Terre est foutue. Pour de vrai. Après des millénaires d’anthropocène abusifs, notre monde nous a sorti un bon et gros middle finger, sous la forme de catastrophes naturelles, qui ont conduit à des guerres, puis à une mutation de toute la faune et la flore, partout à travers le globe, dont le seul et unique but était désormais d’étriper des humains. Jusqu’ici, il n’y avait que trois façons de mourir en masse, les épidémies, les guerres, ou les famines, il y a désormais des lions mutants.

Un peu comme un aristocrate qui vous propose un jus d’orange à la fin d’une exquise soirée, la Terre nous pousse donc discrètement vers la sortie, mais il n’est pas évident de trouer une planète aussi accueillante. Pas de souci, l’Humanité a trouvé une issue, ou plutôt, une issue de secours, sous la forme d’un message extraterrestre. Plus qu’un message, c’était une promesse, celle qu’un certain nombre d’élus serait évacués, pour peu qu’ils soient présents autour d’une balise à la fin d’un compte à rebours. Ces élus sont ceux et celles qui ont trouvé un bracelet spécial, issu d’une technologie extraterrestre, tous des enfants.

Depuis la mort de leurs parents, Tala veille du mieux qu’elle peut sur Hototo, son jeune frère espiègle et encore innocent malgré les horreurs qu’il a vécues. Lorsqu’elle a trouvé un des fameux bracelets, Tala n’a pas hésité une seule seconde et a l’a enfilé au bras de son frère, se sacrifiant ainsi pour lui offrir une vie meilleure, sur une planète lointaine.

Après avoir survécu à toutes sortes de dangers, il est temps pour le duo fraternel de tout quitter pour se mettre en route vers la balise la plus proche, situé dans une des 9 mégalopoles, derniers bastions humains sur une Terre devenue hostile au genre homo. Ce sera là une dangereuse odyssée pour Tala et son frère, car les obstacles sont nombreux et veulent généralement déchiqueter tout ce qui marche et parle dans leur champs de vision.

On l’a vu récemment avec No One’s Rose et d’autres sorties récentes, la thématique écologique, en plus d’être une urgence planétaire bien réelle, fournit une source actuelle et non négligeable d’inspiration pour la fiction, notamment pour le genre SF/Anticipation. Bien évidemment, les frères Miranda maîtrisent bien leurs codes narratifs, puisqu’avant d’être un énième récit de fin du monde, We Live compte avant tout l’histoire d’une fratrie, l’attrait du récit réside principalement dans les liens qui les unissent plutôt que dans le cadre post-apo, qui n’est finalement qu’un écrin pour l’évolution de ses personnages.

  • Les deux auteurs connaissent donc bien leur recette:
  • a) des personnages bien définis et pour lesquels les lecteurs ressentent de l’empathie: On ne peut que valider la cause de Tala, surtout lorsqu’on apprend qu’elle a privilégié la survie de son frère au détriment de la sienne.
  • b) un objectif simple avec des enjeux compréhensibles: survivre, ça reste, a priori, à la portée de tout le monde.
  • c) des obstacles de taille et un compte à rebours: comme on l’a dit, un environnement hostile rempli de monstres, pas évident à surmonter pour des enfants. Quant au compte à rebours, il est littéralement mentionné dans le récit puisque le duo n’a que quelques heures pour rejoindre le lieu d’extraction, sans quoi Hototo restera coincé sur une Terre mourante.

Le final fait basculer l’histoire du survival SF à un récit plus super-héroïque, ce qui est un peu désarmant il faut l’avouer, mais cela n’enlève rien à l’intérêt de l’album, et promet même une suite plutôt palpitante. Un des autres aspects questionnants est le caractère foisonnant de l’univers du récit, qui part dans plusieurs directions avec des animaux mutants, des zombies fongiques, des méchas, etc… Mettons-ça sur le compte d’un univers baroque, la richesse n’étant pas nécessairement un défaut. We Live est donc une quête initiatique bien construite, avec des personnages sympathiques, un univers violent mais poétique.

****·BD·Nouveau !·Rapidos

Shi #5: Black Friday

image-23
couv_440028
BD de Zidrou et Homs
Dargaud (2022), 56 p., Second cycle.

Jay et Kita sont les ennemis publics numéro 1 de l’Empire. Après les évènements des docks que tout le monde semble pressé d’oublier, elles ont entrepris un militantisme radical (que la bourgeoisie victorienne appelle Terrorisme), bâtissant une organisation clandestine appuyée sur les gamins des rues. Mais la police de l’Impératrice n’a pas dit son dernier mot…

Black Friday (par Zidrou et José Homs) Tome 5 de la série ShiRetour de la grande série socio-politique avec un second cycle que l’on découvre, surpris, annoncé en deux albums seulement. Reprenant la construction temporelle complexe juxtaposant les époques sans véritables liens, Zidrou bascule ensuite dans un récit plus linéaire et accessible où l’on voit l’affrontement entre la naissance du mouvement des Suffragettes  et la société bourgeoise qui ne peut tolérer cette contestation de l’Ordre moral qui étouffe le royaume. Les lecteurs de la série retrouveront ainsi les séquences connues, à la fois radicales, intimistes, sexy et violentes. Et toujours ces planches sublimes où Josep Homs montre son art des visages.

L’itinéraire de Jay et Kita se croise donc avec un échange épistolaire original à travers les années avec la fille de Jay, sorte de fil rouge très ténu qui court depuis le début sans que l’on sache sur quoi il va déboucher. L’écho contemporain bascule cette fois dans les années soixante (on suppose) où un policier enquête sur une disparition qui le mène sur la piste des Mères en colère. Pas plus d’incidence que précédemment mais l’idée est bien de rappeler que les évènements du XIX° siècle débouchent sur un combat concret à travers les époques.

Avec la même élégance textuelle comme graphique, Shi continue son chemin avec brio et sans faiblir. On patiente jusqu’au prochain avec gourmandise!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·Nouveau !

Soleil Noir

Histoire complète en 96 pages, écrite par Dario Sicchio, dessinée par Letizia Cadonici, mise en couleurs par Francesco Segala. Parution en France chez Shockdom le 25/03/2022.

Noir, c’est noir

Il y a seize ans et douze ans, respectivement, l’Humanité a connu deux catastrophes similaires, mais pas identiques, dont les conséquences furent dramatiques. Par deux fois, le Soleil, l’astre qui permet la vie sur Terre, ne s’est pas levé à l’horizon. A la place, un Soleil Noir s’est élevé, produisant à chaque occasion des effets dévastateurs sur les populations.

Le premier Soleil Noir a engendré une vague globale de désespoir, entraînant des suicides et des actes désespérés en masse. Le second astre noir a poussé les gens à s’entretuer, révélant les pires instincts de chacun. Ces événements, baptisés « Aubes noires », sont encore aujourd’hui commémorés par les habitants du monde entier, qui vivent dans la peur d’une nouvelle occurrence.

Malheureusement, il n’y a pas que l’Aube Noire et son retour éventuel que les humains doivent craindre. Car durant ces événements, furent conçus un certain nombre d’enfants, qui portent les stigmates du Soleil Noir: la peau et les cheveux blancs, les yeux rouges, et des proportions étranges que l’on pourrait situer tout en bas de la vallée de l’Étrange. Ces enfants, aujourd’hui adolescents, sont craints, rejetés, perçus comme des anomalies, qui rappellent à tout un chacun les heures les plus sombres de leur existence.

Dans la ville de Brightvale, où l’on trouve une concentration inhabituelle de Fils du Soleil Noir, Matthew et Clémentine ne font pas exception. Toisés par leurs camarades de classe, craints par leurs professeurs et par les autres parents d’élèves, ils cherchent leur place dans le monde. Le duo se retrouve même confronté à l’arrogance de deux de leurs aînés, des Fils du Soleil Noir de la première génération, qui eux, ont décidé de faire fi du regard des gens normaux et sont persuadés que leur présence sur Terre répond à un dessein supérieur. Les aînés vont se mettre en tête d’initier les plus jeunes à l’usage de leurs dons particuliers, afin de réaliser au mieux leur potentiel.

Habitué aux sorties confidentielles et atypiques, l’éditeur Shockdom est allé chercher trois talents italiens pour une histoire aux parfums eschatologiques, à mi-chemin entre Le Dernier Sacrifice et La Malédiction. Le thème de l’acceptation est évidemment central à ce genre de scénario, avec une catégorie d’individus à part, montrés du doigt et craints par le reste de la société.

Sombres messies d’une ère incertaine, les Fils du Soleil Noir sont à la fois flippants, de par leur apparence et leur nature mystérieuse, et attachants, car ils sont pour la plupart ignorants de leur destin sur Terre. L’ignorance est d’ailleurs un des autres thèmes du récit, les théories les plus aléatoires s’enchainant pour tenter d’expliquer le phénomène du Soleil Noir, sans qu’aucune certitude ne s’en dégage.

Cette caractéristique est sans aucun doute frustrante, mais elle demeure dans l’ère du temps, surtout à l’heure où les pandémies que l’on fantasmait jusque-là dans les films nous sont finalement tombées sur le coin de la tête, nous laissant dans un flou total. Le reste de l’intrigue est assez convenu, avec quelques doses de mystères implantées ça et là, mais là encore, l’auteur de prend pas le temps de les faires germer lors de la conclusion. Coté graphique en revanche, la dessinatrice pose avec brio une ambiance poisseuse et oppressante, et parvient à retranscrire avec succès les affres d’un monde qui a perdu espoir, et qui tremble à l’approche de son troisième jugement. Les Fils de l’éponyme Soleil Noir gardent en eux quelque chose d’étrangement malsain dans leur apparence, tout en étant parfaitement innocent, ce qui contribue grandement à la qualité graphique.

Soleil Noir a un pitch intriguant, des thématiques sombres et un univers oppressant, mais laisse un sentiment d’inachevé après la lecture. Ça vaut deux Calvin et demi, mais sur l’Étagère, on est pas des barbares ni des radins, on vous en met donc trois !

note-calvin1
note-calvin1
note-calvin1
***·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

The Cape: Fallen

Dernier volume tiré de la nouvelle éponyme de Joe Hill et dessiné par Zach Howard, parution chez Hicomics le 24/08/22.

Trois jours à tuer

Si vous connaissez Eric Chase, alors vous connaissez son sordide destin, influencé par la cape magique qui lui octroie le pouvoir de voler. Après une jeunesse marquée par un grave accident, Eric mène une vie morne marquée par l’immobilisme et l’alcool. Comme de nombreux autres avant lui, Eric va trouver les causes de sa médiocrité dans des causes externes, à savoir son accident, bien sûr, mais aussi son frère, à qui il se compare sans cesse, ou encore Angie, sa petite amie, et enfin sa mère.

Lorsque Angie met fin à leur relation, Eric retourne chez sa mère et retrouve par hasard sa cape fétiche, celle avec laquelle il fit la chute qui bouleversa sa vie. En enfilant le bout de tissu rabougri par les années, Eric découvre son véritable pouvoir: la cape donne à celui qui la porte le pouvoir de voler !

Mû par ces nouvelles opportunités, Eric en profite non pas pour devenir une meilleure version de lui-même, mais au contraire, pour laisser s’exprimer ses impulsions les plus noires. Impossible d’en dire davantage sans spoiler, mais on peut d’ores et déjà faire confiance ) Joe Hill pour nous faire frissonner.

Après le premier tome de The Cape, est sorti The Cape 1969, qui comptait les mésaventures du père d’Eric au Viêt Nam. Cette partie donnait un début d’explication au pouvoir de la cape éponyme, mais demeurait dispensable dans l’ensemble. En revanche, l’histoire principale comportait une zone d’ombre, un laps de temps durant la descente aux enfers d’Eric qui demeurait secret. Et bien, Fallen se charge de nous narrer le déroulement de ces trois jours inconnus.

Après un premier évènement tragique causé par l’homme volant, ce dernier prend la fuite pour se réfugier dans un endroit familier, une cabane où son père l’emmenait passer du temps lorsqu’il était petit. Mais à sa grande surprise, l’endroit est occupé par un groupe de rôlistes, amateurs de jeux de rôle grandeur nature. Ces derniers, excités à l’idée d’accueillir un nouveau joueur, ne se doutent pas qu’ils viennent d’inviter dans leur partie la personnification du mot problèmes.

Hill poursuit l’exploration des recoins sombres de la figure anti-héroïque avec Fallen, en nous montrant comment Eric, alors qu’il se voit présenter une chance de se racheter et de réfléchir à l’horreur de ses actes, franchit une nouvelle fois le Rubicon en cédant à ses tendances homicidaires. Car ne vous y trompez pas, si The Cape était une déconstruction de l’origin story des super-héros, alors Fallen est immanquablement un slasher. Le groupe d’innocents, avec le geek, le sportif, l’empotée, l’ingénue et la final girl, la cabane isolée et les meurtres au compte-gouttes, le cadre est rapidement posé et bien exécuté.

L’intrigue ne s’éternise pas et se parcourt rapidement pour un final gore flirtant avec le grotesque, afin de ne pas disperser l’intérêt du lecteur pour ensuite le choquer avec des mises à morts cruelles et inhabituelles comme on les aime. Bien évidemment, la lecture de Fallen n’aura d’intérêt que pour ceux qui ont lu et apprécié The Cape, à bon entendeur.

****·Comics·East & West·Nouveau !

Zojaqan

Histoire complète écrite par Jackson Lanzing et Collin Kelly, dessinée par Nathan Gooden. Parution aux US chez Vault comics, publication en France grâce au concours de Komics Initiative le 25/02/2022.

Shannon la Barbare

Bercée par les vagues, Shannon Kind s’éveille, et elle ignore où elle est. Rassérénée par la douce chaleur qui l’enveloppe, elle pense d’abord rêver, jusqu’à ce qu’elle atteigne un étrange rivage qui semble bien éloigné de sa contrée natale.

Bientôt, Shannon doit se rendre à l’évidence: elle ne rêve pas, et elle n’est pas sur Terre. Après quelques temps d’exploration, la jeune femme endeuillée s’aperçoit qu’elle foule une terre primordiale, hostile, parcourue par une dangereuse race de prédateurs, des créatures vicieuses qui se délectent de la peur qu’elles provoquent chez leurs victimes.

Mais depuis le décès de son fils Luther, Shannon n’a rien à perdre. Donc, Shannon n’a pas peur. Qu’à cela ne tienne, elle fera tout pour survivre dans ce nouveau monde, ne serait-ce que pour priver les monstres de la satisfaction de la voir baigner dans une marre de son propre sang. Sur son chemin, Shannon va croiser de fragiles créatures, qui n’ont pas encore de nom mais qui vont rapidement s’attacher à elle, elle qui est la seule à tenir tête aux prédateurs. Peu à peu, la jeune femme va s’ériger en protectrice de ces petits animaux aux allures porcines, dont la peau rosée ne servait jusque-là que de festin à des créatures plus fortes et plus déterminées.

Cependant, Shannon est frappée par un étrange phénomène: régulièrement, elle perd connaissance, et à son réveil, le temps semble avoir accéléré sa course, si bien qu’elle ne reconnaît ni les paysages, ni ses petits camarades, qui ont entre-temps évolué de façon stupéfiante. Désormais doués d’intelligence, elle s’aperçoit que ses amis, baptisés les Zojas, ont bâti grâce à elle une civilisation, dont elle est la pierre angulaire, « Shan« . Vénérée comme une déesse depuis des milliers d’années, Shannon va, au gré de ses sauts dans le temps, assister à l’évolution de ses protégés, qui connaitront grandeur et décadence, toujours en tentant d’interpréter les messages de leur guide Shan.

Ce que Shannon ignore toutefois, c’est que les prédateurs, de leur côté, poussés par la pression évolutive provoquée par l’hécatombe de Shannon dans leurs rangs, vont eux aussi profiter des siècles pour s’organiser, muter, et devenir eux aussi autre chose que ce qu’ils était destinés à devenir. Et en parallèle se pose la question: Shannon rêve-t-elle ? Est-elle morte ? Ce qu’elle voit et ressent dans ce monde étrange résulte-t-il d’une interprétation faite par son cerveau agonisant de ce qui s’apparenterait à l’au-delà ?

Depuis quelques temps déjà, les éditions Komics Initiative dénichent des comics indépendants échappant au carcan des grandes maisons d’édition américaines, à savoir Marvel et DC. Entre les deux géants, fourmille un monde dans lequel les auteurs sont libres d’explorer des concepts originaux, comme c’est le cas avec Zojaqan. Dès le début de l’histoire, nous adoptons le point de vue de Shannon, qui découvre en même temps que le lecteur le monde étrange dans lequel elle a été parachutée. Nous avançons donc pas à pas avec elle, et devons recoller les morceaux de l’intrigue en usant des bribes d’informations et des déductions dont nous disposons.

Les deux scénaristes utilisent le thème du deuil et de la nécessité de le surmonter, d’évoluer, et mettent ce thème en abyme en montrant Shannon aux prises avec une quête d’identité et de rédemption poignante. La trame de l’album est aussi l’occasion de prendre du recul sur l’évolution humaine, sur l’ascension et la chute des civilisations, mais aussi sur le rapport qu’entretient l’Homme avec ses icônes.

En effet, on constate au fil de la lecture et des époques qui défilent, que des propos et des concepts religieux peuvent être facilement détournés, extrapolés, voire déviés de leur intention originelle, par des gens qui ont en tête leur intérêt propre, ou qui agissent par ultracrépidarianisme. Bien qu’aucun de nous n’ait dans son CV une expérience en tant que prophète, on peut du coup imaginer le désarroi de Shannon lorsqu’elle voit ses enseignements détournés par les Zojas.

Sur le plan graphique, nous avons droit grâce à Nathan Gooden à de très belles planches, dynamiques, qui font la part belle aux décors étranges et oniriques du monde de Shannon, sans oublier des designs très réussis concernant les monstres. Une belle découverte !

***·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

The Cape 1969

Préquel de la mini-série écrite par Joe Hill et dessiné par Zach Howard. Parution le 06/07/2022 aux éditions HiComics.

Merci aux éditions Hicomics pour leur confiance.

Changement de cape

Eric Chase s’est tristement illustré lors de la série de meurtres qu’il a commise alors qu’il était en possession d’une cape magique octroyant le pouvoir de voler. Ce que l’on ignorait, en revanche, c’est la provenance de ce pouvoir. Comment la cape d’Eric, cousue de l’écusson militaire de son père, pouvait-elle lui permettre de défier la gravité ? C’est ce que l’on va découvrir dans The Cape 1969 !

L’histoire se déroule en pleine guerre du Viêt-Nam. Le capitaine Chase, dont la spécialité est l’évacuation sanitaire par hélicoptère, se retrouve bloqué dans la jungle après un crash. Prisonnier des combattants Viêt-Cong, Chase va être torturé, et fera la rencontre d’un être étrange qui va lui faire don du pouvoir de voler. Commencera alors pour le capitaine Chase une descente aux enfers mâtinée de vengeance, qui ne laissera personne indemne.

Si The Cape pouvait être vu comme une déconstruction du genre super-héroïque, nous sommes plutôt ici sur un récit de guerre et de vengeance, supposé expliquer les évènements du premier opus. L’auteur ne fournit que partiellement l’explication sur les origines du pouvoir de la cape éponyme, et préfère se concentrer sur le basculement du protagoniste dans l’ultra-violence.

La structure du récit tient dans un mouchoir de poche (Chase est abattu dans la jungle-il est capturé-rencontre ses méchants geôliers puis le sorcier-il vole-il se venge de ses geôliers), ce qui donne un peu à l’ensemble un aspect surcoté. Certes, le pitch de départ (un homme corrompu moralement obtient un pouvoir qui le rend dangereux, par opposition à la figure classique du super-héros où un homme bon voit ses qualités décuplées par le pouvoir qu’il obtient) est intéressant et permet un récit cynique et sans concession sur la nature humaine, mais ce prequel-ci en particulier n’apporte pas grand-chose à l’édifice, si ce n’est, éventuellement, l’idée que c’est le pouvoir de voler-qui sera plus tard lié à la cape-qui pousse ses possesseurs vers la folie, et pas une décrépitude morale interne.

L’ensemble n’est pas déplaisant mais peut se lire rapidement -voire se survoler– sans révolutionner le genre ni apporter de nouvelle perspective à l’œuvre originale.

Comics·Service Presse·Nouveau !·East & West·****

House of Slaughter #1: La marque du Boucher

Premier tome de 144 pages de la série écrite par James Tynion IV et Tate Brombal, et dessinée par Chris Shehan. Parution en France chez Urban comics le 24/06/22.

James Tynion IV lauréat du Eisner 2022 du meilleur scénariste.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

Une formation qui tue

Enfant, vous vous pensiez à l’abri du danger, bien au chaud sous votre couette, alors que vous lisiez ou racontiez des histoires effrayantes de monstres et de créatures voraces qui se cachent sous les lits des marmots avant de les dévorer. Et bien vous savez quoi ? Les monstres existent bel et bien, ils ont effectivement un appétit vorace et font de nombreuses victimes à travers le monde, depuis la nuit des temps.

Ces êtres étant invisibles pour le commun des mortels, exceptés les enfants, ces disparitions sont expliquées maladroitement la plupart du temps. Mais pour l’essentiel, elles font l’objet d’une omerta savamment orchestrée par l’Ordre de Saint-Georges, une antique confrérie dédiée à la traque et à l’extermination des monstres. Rien ne doit filtrer sur la vérité. Et lorsque l’Ordre remet de l’ordre, ce n’est pas façon Men In Black mais plutôt genre sac-sur-la-tête-et-exécution-discrète-au-fond-des-bois.

L’histoire débute à Archer’s Peak, dans le Wisconsin. Erica Slaughter, jeune chasseuse impétueuse, est envoyée pour éliminer un oscuratype qui a déjà fait de nombreuses victimes. Les choses dégénèrent quelque peu durant la chasse, la subtilité n’étant pas le fort d’Erica. L’Ordre envoie donc le mentor de la jeune chasseuse, Aaron Slaughter, pour gérer la situation et éviter tout débordement. Dandy arrogant, voire pédant, Aaron n’est clairement pas un homme d’action, ni même un chasseur efficace. Mais le reste appartient à l’histoire de Something is killing the children, excellente série que l’on ne saurait trop recommander.

Ce qui nous intéresse ici est un préquel racontant la jeunesse d’Aaron Slaughter, principalement sa formation de chasseur de monstres au sein de la Loge du Massacre.

Personnage énigmatique dans la série principale, Aaron Slaughter nous est ici décrit comme un jeune homme sensible, rendu solitaire par son intelligence, qui le démarque des autres chasseurs. Comme l’ensemble des jeunes recrues de la Loge, Aaron est un orphelin, recueilli par l’ordre qui lui offre un foyer en échange d’une vie dévouée à la chasse.

Notre jeune chasseur, n’ose pas se l’avouer, mais il rêve de bien d’autres choses que de traquer des créatures sanguinaires et mortelles. Toutefois, il sait aussi qu’intégrer l’Ordre est un point de non-retour, une ligne qu’on ne franchit qu’une fois. En effet, comment mener une vie normale lorsqu’on connaît la vérité ? Comment ignorer les cris des enfants à peine couverts par les rugissements des monstres ?

Alors Aaron poursuit sa formation, sous la houlette de Jessica et de Cécilia, tant bien que mal. Étant l’un des derniers masques noirs de la Loge, Aaron doit frayer avec les sociopathes qui constituent les rangs des masques blancs, des chasseurs puissants mais insensibles la violence du monde dans lequel ils évoluent. L’arrivée de Jace, une jeune recrue de la maison du Boucher, succursale de la Nouvelle-Orléans, va venir bousculer le quotidien d’Aaron. Leur rivalité initiale va vite se transformer en romance, mais malheureusement pour eux, l’amour n’est pas toléré au sein de l’ordre, tout simplement car il ne permet pas de tuer des monstres. Que feront Jace et Aaron face au carcan de l’institution millénaire ?

Les fans de Something is killing the children n’attendaient pas nécessairement de spin-off, encore moins centré sur Aaron Slaughter. Mais il faut bien avouer que cette fenêtre ouverte par les auteurs sur les pratiques de l’Ordre est toujours bonne à prendre, puisqu’il enrichit l’univers principal tout en donnant une nouvelle perspective sur un personnage charismatique.

Prise à part, l’histoire conserve de l’intérêt puisqu’elle nous narre les tribulations d’un jeune à part, aux prises avec un environnement hostile qui souhaite étouffer un amour naissant. Les outsiders ont presque toujours l’assentiment et la sympathie du lecteur,encore plus lorsque l’amour est en jeu. House of Slaughter concilie donc exploration d’univers et intrigue de qualité, en maintenant le lecteur en haleine grâce à des flashbacks et des ellipses correctement distillés. Il est difficile d’en dire davantage sans spoiler la série principale (qui encore une fois, mérite vraiment le détour !), donc il reviendra aux curieux de se forger un avis !