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Conquêtes: islandia

BD du mercredi
BD Jean-Luc Istin et Zivorad Radivojevic
Soleil (2018), 78 p.

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Je ne suis pas grand fan des séries commerciales de chez Soleil dans lesquelles officie Jean-Luc Istin, du coup je ne connais pas le travail de ce scénariste. Pourtant le concept de cette série annoncée en 5 tomes me paraît alléchante: une planète à coloniser par album, un contexte différent, des personnages différents. Avec une très percutante couverture et un petit truc dans le dessin, cela m’a suffit pour entrer dans l’histoire.

La flotte arrive enfin en orbite d’Islandia après des milliards de kilomètres et trente années de cryosommeil. Une flotte de colonisation. Une planète habitée par des indigènes pacifiques. Mais très vite pour l’oberleutnant Konig quelque chose semble clocher dans cette arrivée. Commence une enquête pour découvrir une conspiration qui va remettre en cause ce voyage sans retour…

Islandia, le premier tome d’une nouvelle série de SF militaire est une très agréable surprise dont je n’attendais pas tant, ayant commencé la lecture surtout pour les dessins de Zivorad Radivojevic. Je découvre cet illustrateur qui a, malgré quelques failles techniques de perspectives, une patte très intéressante qu’il faudrait voir en noir et blanc pour apprécier plus précisément son dessin (la couleur n’est pas honteuse mais très informatique, elle donne cet aspect interchangeable qu’ont beaucoup de comics et de BD de chez Soleil).

Le premier aspect novateur est dans le choix d’une culture germanique à cette flotte de colons avec un design très réussi vaguement inspiré de l’armée du troisième Reich. Istin évite la fausse bonne idée de calquer des idéaux nazis sur cette armée, qui a simplement le comportement classique de toute armée de conquête envoyée là après ce qu’on comprend avoir été un Armageddon sur terre… Aucune information directe de contexte, du pourquoi de la présence de cette flotte mais le scénariste distille quelques miettes qui laissent penser que le contexte général prendra forme à mesure de la lecture des cinq one-shot de la série. J’aime bien l’idée d’un univers cohérent dans lequel nous assistons à des histoires séparées (un peu ce que fait Fred Duval sur ses séries SF). Istin a construit cela avec ses séries fantasy depuis pas mal d’années et a donc de la bouteille.

L’histoire de cet album, après le réveil des militaires et le premier contact du lecteur avec l’héroïne, nous plonge rapidement dans une sorte d’enquête policière entre l’Oberleutnant Konig, son compagnon et l’IA de la flotte. Pas mal de concepts intéressants sont proposés (comme cette IA qui est tout sauf la voix de son maître!) et l’ensemble des personnages secondaires sont étonnamment développés quand on aurait pu s’attendre à des archétypes de jeu vidéo. Istin accorde un vrai rôle à chacun (l’héroïne est très réussie en mère acariâtre et Badass) et malgré l’intrigue nécessairement assez simple du fait du format one-shot, on apprécie les dialogues. La relation avec les autochtones ne propose guère plus de choses que depuis Aquablue (à savoir une vision écologiste face à une société technologique d’invasion) mais pas de faute de gout non plus. Le fin mot de l’intrigue m’a semblé un peu tiré par les cheveux et surtout en décalage avec une ambiance techno-réaliste sur la plus grande partie de l’album. Rien de risible mais l’effet Slasher vu dans une majorité de films de SF se retrouve malheureusement ici.

On reste avec un album très grand public de très bonne facture et dans la moyenne haute pour un produit aussi formaté. De quoi donner envie de lire les autres volumes de la série, pour peu que le niveau graphique soit aussi bon que sur Islandia.

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Renato jones: Freelancer

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Comic de Kaare Kyle Andrews,
Akileos (2018) – Image (2018) , 137 p. « saison 2 ».
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Renato Jones est de retour ou plutôt son avatar vengeur: Freelancer (incarnant la liberté d’assassiner dans un monde où les 1% considèrent normal de tout contrôler). La première saison avait présenté les origines de Renato et son dilemme insoluble en la personne de son amie Bliss, membre des 1%…

L’album reprends là où le précédent s’était achevé, sur un affrontement au dénouement inattendu avec Super Méchant (l’auteur explique dans les bonus que ce nom était au départ une blague mais a finalement été retenue… et je confirme que cela ajoute beaucoup au côté déraisonnable et très attachant du projet!). Le risque avec les auteurs de comics est toujours celui de se laisser porter par un design réussi comme une fin en soi (genre Poet Anderson). C’était un peu le cas sur le premier volume, même si le travail graphique de textes mélangé aux cases et la structure générale de l’objet pouvait le justifier.

Le père de Bliss est porté à la présidence des Etats-Unis et avec lui l’accès des 1% à la toute puissance. Renato a échoué, la charge est trop forte. Pourtant ces adversaires de l’humanité ont identité leur ennemi, le Freelancer, dont ils vont essayer de trouver l’identité…

Résultat de recherche d'images pour "renato jones freelancer andrews"Sur Freelancer on monte d’un cran en qualité en évacuant notamment les complexités d’aller-retour temporels qui ne facilitaient pas une lecture déjà) surchargée par l’habillage et le dessin d’Andrews. Là-dessus je suis vraiment content par-ce que dans les comics j’ai plus souvent l’expérience de l’inverse… Débarrassé du problème de l' »origin story », l’auteur se lâche en appliquant la rupture radicale nécessaire à la bonne tenue d’une histoire: très vite les méchants gagnent et Renato tombe dans la dépression! Arrivé à ce stade Andrews évite le Deus Ex machina facile en déroulant une continuité cohérente avec des éléments mis en place dans le premier tome. On est surpris, perdu, ravis, bref, du très bon scénario! Fondamentalement Renato est un Batman sans slip dans le monde réel et l’auteur joue sur les mêmes registres de la famille et du père adoptif ainsi que sur l’identité du justicier. La post-face est très intéressante pour comprendre la construction de cette seconde saison, avec l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis de ces 1% en la personne de Donald Trump! Le risque de voir le côté subversif de l’ouvrage était alors grand en rejoignant la réalité. L’auteur a ainsi fait le choix de la surenchère cataclysmique, qui aurait pu paraître too much si l’on ne connaissant pas le contexte de notre monde. En cela Renato Jones est sans doute le comic le plus lié à l’actualité qui ait été publié! Même pas de l’anticipation, une simple illustration…

Résultat de recherche d'images pour "renato jones freelancer andrews"Graphiquement également les pages s’apurent. On a plus de blanc et noir contrasté assumé, ce qui facilite la lisibilité et permet d’apprécier mieux la qualité du dessin. Je trouve que l’artiste dessine plus qu’il ne design et cela améliore le rendu général. Si « les 1% » piochaient graphiquement dans le Dark Knight de Miller, ce volume penche plus vers du Sin City et c’est tant mieux! Les séquences d’action sont toujours aussi foutraque et les grosses ellipses sont parfois surprenantes. Mais rappelons nous que nous restons malgré tout dans le registre super-héroïque, genre où le combat 1 contre 1000 achevé par une apothéose est entré dans les codes familiers.

Si j’avais beaucoup apprécié le projet général et l’implication de l’auteur sur le premier tome, j’avais constaté quelques lacunes qui me semblent quasiment disparaître ici, pour proposer un ouvrage politique de première envergure et à la maturité vraiment intéressante. L’enchaînement des deux intrigues rendra compliqué de ne lire que le second tome mais gageons qu’Akileos publiera prochainement une édition intégrale rehaussée de mille et un bonus! En attendant vous pouvez lire l’interview de l’auteur (en anglais) sur le site de l’éditeur Image comics et vous entraîner aux fléchettes sur le président à la houppette blonde en criant:

Bouffe moi ça!

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Un autre avis chez Freneticart.

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Guarani, les enfants soldats du Paraguay.

Le Docu du Week-End
BD de Diego Agrimbeau et Gabriel Ippoliti
Steinkis (2018), 128 p., one-shot.

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Je fais avec cet album une première entorse au cadre de la BD Docu puisque nous avons bien ici une pure fiction… inspirée de faits historiques. Comme beaucoup de BD donc. Mais sans revenir sur mes débats personnels sur le statut d’un documentaire (voir mes précédentes chroniques), le fait de découvrir via cet album des événements totalement inconnus de la plupart des visiteurs qui liront ces lignes, la gravité majeure de ces massacres et de cette guerre nationaliste, justifie que je publie ma chronique dans cette rubrique lue par des gens qui pensent que la BD est là aussi pour nous apprendre des choses… L’ouvrage Steinkis commence par un résumé des origine de la guerre de la Triple alliance (Brésil/Uruguay/Argentine) au XIX° siècle, contre le jeune Paraguay, qui permet de situer le contexte. J’aurais aimé quelques documents en fin d’album pour coller encore plus la fiction au réel…

Pour finir ce préambule je m’attarderais sur une couverture symptomatique de la qualité du travail de l’illustrateur argentin Gabriel Ippoliti, extraordinaire dessinateur (comme tous les illustrateurs argentins?) que je découvre et dont je suivrais les prochaines publications sans aucun doute! Cette illustration attire sur le regard magnifique de l’enfant en rouge, puis sur les costumes démesurés des autres petits soldats pour enfin tomber en haut sur le regard du photographe, témoin de cette horreur. Tout l’album est résumé dans cette image et j’avoue que j’ai rarement vu une « affiche » à la fois si belle, si accrocheuse et si fidèle au contenu. Cet artiste a une maîtrise au scalpel de son art et de la composition, comme je vais l’expliquer plus bas.

Entre 1865 et 1870 a lieu une terrible guerre en Amérique latine, une guerre folle aux motifs oubliés et dont les protagonistes, des héritiers dynastiques perdus comme des nobles européens déchus, utilisèrent leurs peuples comme revenche. Un peuple qui ne voulait pas d’histoire, comme ces pacifiques indiens Guarani dont les fous de guerre finirent par prendre même les enfants. Un photographe français en reportage sera témoin de cette folie, de cette barbarie inouïe…

guarani1Cet album est un choc tant visuel que thématique. Il parvient à frôler la perfection dans la simplicité du récit comme dans la justesse du dessin et du cadrage. Ce duo argentin nous propose avec Guarani une plongée d’une beauté et d’une humanité folle dans des événements dont personne ou presque n’a entendu parler. Les guerres coloniales ou nationalistes furent très nombreuses au XIX° siècle mais européanocentrés comme nous le sommes ce qui s’est passé de l’autre côté de l’Atlantique ne nous est pas connus. Nous découvrons donc un continent en proie à une guerre sans doute instrumentalisée par les puissances anglaise et américaine et dont la pertinence n’égala pas celle de nos guerres européennes. Le scénariste Diego Agrimbeau place finement le lecteur dans les pas d’un témoin naïf en la personne d’un colosse terriblement charismatique et archétype bien connu de la technique du récit: le photographe. Pierre Duprat veut voir les indiens Guarani, situés en plein front et enrôlés de force dans une guerre qui n’est pas la leur. Le français entame un voyage initiatique, spectateur d’une Amérique étrange, naturelle où comme dans Apocalypse Now, la remontée du fleuve fait se rapprocher du Mal. Entendons nous bien, l’album est traité avec beaucoup de douceur et seules quelques cases et le contexte général nous font comprendre les affres de la guerre. guarani3Doux géants frappé par la brutalité de ces hommes sur un continent qu’il ne connaît pas, il rencontre avec les Guarani (dépeints par Emmanuel Lepage dans son magnifique Terre sans mal il y a quelques années) des esprits purs, sans violence et à la beauté paradisiaque. Le scénariste donne une grande subtilité aux planches de son acolyte en passant beaucoup de choses par le regard, notamment cette relation platonique où l’on devine de l’amour, un amour courtois impossible mais où les auteurs n’interviendront pas…

Dès les premières planches nous sommes saisis par la qualité et la maîtrise graphique d‘Ippoliti qui, dans un style BD aux effets crayonnés trouve une justesse de ton, des regards, des cadrages proprement sidérante. Le dessin BD n’est pas que technique, c’est surtout une intelligence qui fait réaliser que tel dessin finalement assez simple, acquiert une pureté, un réalisme grâce à d’infimes détails de tracé ou de mise en scène. guarani2Toutes les scènes, qu’elles soient urbaines, guerrières ou itinérantes, ont un dynamisme qui fait croire à un dessin animé et nous immerge totalement dans le récit et ses personnages très attachants par-ce que pertinents, justifiés, entre le photographe nationaliste paraguayen, l’indien exilé en ville ou ces Guarani muets mais à la beauté si parfaite.

On a coutume de dire que le bel art est simplicité. Il y a de cela dans Guarani, une histoire simple mais aux répercutions fondamentales (l’utilisation aberrante d’enfants pour « jouer » à la guerre, la corruption de la pureté, la quête de sens d’un témoin extérieur mais si touché). Dans l’esprit on est pas loin de l’ambiance de la Ligne rouge, le chef d’oeuvre de Terrence Malick au cinéma. Des images et des chants qui restent en mémoire. Un grand coup de cœur et un coup de chapeau!

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Cannibal

esat-westComic de Jennifer Young, Brian Buccellato et Matias Bergara
Glénat (2018) – Image (2016), 94 p., épisodes 1-4.

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L’album a été lu en numérique, donc hormis la maquette reprenant l’habillage d’une bouteille de Whiskey, aucun bonus hormis les couvertures des épisodes, ce qui est rare dans les comics.

Cannibal vous transporte dans l’Amérique profonde, celle que les scénaristes américains illustrent de plus en plus dans leurs récits de genre, en cette période de Trumpisme où une Nation s’interroge sur son sort et sur la viabilité à faire encore cohabiter des populations si différentes et notamment un Sud réactionnaire, violent, anti-autorité. Car sous un habillage d’histoire d’horreur se cache surtout la chronique d’une fratrie de la Louisiane, un endroit où le centre est le bar, où tout le monde se connaît et où on chasse les étrangers (entendre « étranger au comté »…) à coups de barres de fer. Surtout, un endroit où comme jadis dans l’Amérique pré-Union, les habitants se font justice eux-même en vague forme de milice et où le Shériff bien loin de sa tutelle ferme les yeux. Un univers où la petite amie est gogo-danseuse et où le héros défonce un concurrent juste au cas où…

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L’esprit des scénaristes n’est donc pas à dresser des proximités entre lecteur et personnages. Je ne sais si c’est le dessin ou la construction mais on a du reste un petit peu de mal à suivre qui est qui entre tous ces grands gaillards redneck. La seule once de fantastique reste cette rumeur lancinante qui revient discrètement qui nous fait comprendre que certains deviennent cannibals et l’album s’ouvre et se termine sur une telle scène. C’est tout. Pour une série titrée Cannibal on peut considérer qu’il y a tromperie sur la marchandise. Je ne dirais pas cela mais simplement que l’action tarde un peu à venir comme l’enquête de ce shériff noir très zen qui sait gérer sa population de sang chaud. Le cœur de l’histoire, très bien dessinée (un peu à la manière de Sean Murphy) est intéressant à suivre et l’on a envie de connaître la suite. Ce premier volume de Cannibal est à consommer tranquillement, au calme, sans s’énerver. Il ne vous retournera pas mais vous fera voyager dans un lieu où l’on a pas très envie de vivre et cette immersion convaincante justifie sa lecture.
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BD·Mercredi BD·Nouveau !

La Mort Vivante

BD du mercrediBD d’Olivier Vatine et Alberto Varanda
Comix Buro/Glénat (2018), 72 p., one shot.

couv_340011Deux éditions de l’album sont sorties en simultané, l’édition normale colorisée (très légèrement) par Vatine avec l’assistance de la grande Isabelle Rabarot et une édition grand format n&b avec un cahier graphique de 16 p. Après lecture je ne saurais dire si le n&b est à préférer, je n’en suis pas certain tant la colorisation écrase sans doute un peu les encrages mais reste très légère et rehausse en revanche certaines cases peu dessinées. Le principal argument de l’édition spéciale restera sans doute le cahier graphique et le grand format (mais n’ayant eu sous la main que la première je ne saurais confirmer). L’album a un vernis sélectif sur le titre et des sections de la quatrième de couverture.

La Terre après une contamination ayant poussé l’humanité à fuir vers Mars et les astéroïdes du système solaire. Tout ce qui a trait à l’ancienne Terre est prohibé, laissant la place à un juteux marché d’antiquités, au premier chef desquels les livres. Martha voit sa fille mourir accidentellement lors d’une fouille et fait appel à un grand scientifique pour l’aider dans un projet très personnel et terrifiant…

Si un album a été attendu c’est bien celui ci! Cinq ans après le troisième tome d’Elixirs, la série fantasy qu’il dessine dans le monde d’Arleston, le virtuose Alberto Varanda dont on a pris l’habitude à imaginer le nombre d’heures passées devant chaque case d’une minutie délirante revient avec une nouvelle adaptation d’un roman de Stefan Wul, le dada d’Olivier Vatine depuis quelques années et son assez réussi triptyque Niourk. Pour le coup l’éditeur Comix Buro (en co-édition avec Glénat) a abandonné la ligne graphique de la collection pour offrir un ouvrage qui se veut une pièce de choix dans votre bibliothèque. L’évènement éditorial est donc reconnu (seule chose étonnante, la date de sortie…) et pour cause, les 68 planches sont, sans aucune exception, à tomber. C’est donc la première réussite de l’album, qui n’était pourtant pas évidente du fait de la nouvelle technique utilisée par l’auteur pour cet album. Varanda expérimente beaucoup depuis de nombreuses années, la sculpture, la peinture, et ici une simili gravure qui vise à rappeler Gustave Doré ou à Gary Gianni par moments. Son trait hachuré pourra vous sembler forcé, inadapté. Résultat de recherche d'images pour "mort vivante varanda"Pourtant c’est bien le regard global de la case et de la planche qu’il faut privilégier. L’œil incrédule découvre alors des textures, des atmosphères uniques qui ne s’expliquent pas. Pourtant Varanda est un maître des contrastes et personnellement je craignais de perdre ces encrages très forts qui font la qualité de ses dessins. Alors oui, le style connu depuis Bloodlines ou Paradis Perdu a changé, plus doux, plus fort aussi. L’ambiance gothique de château isolé dans la montagne enneigée est absolument magnifique. L’ouvrage est tout simplement une œuvre d’art.

Vient alors le scénario, élément qui n’est pas forcément le point fort de la biblio d’Alberto Varanda. Vatine avait montré sur Niourk sa qualité de narration (personnellement j’ai été assez réservé sur son Angela). Il propose ici une histoire de docteur Frankenstein, teintée d’une mélancolie qui colle bien à cette ambiance. On apprécie autant l’effort important de contextualisation  de cet univers SF qu’on regrettera d’en savoir finalement si peu. Cette histoire aurait en effet pu se dérouler sur au moins deux tomes… en se heurtant à une impossibilité: il aurait fallu attendre cinq ans de plus pour que le maître réalise un autre album et il aurait été totalement invendable de refiler un autre volume à un illustrateur différent. Bref, il est vrai que la chute de l’histoire peut sembler brutale, trop rapide. Pourtant avec une telle pagination, on ne peut attendre à la fois des planches contemplatives, un rythme captivant et une histoire qui s’étire. J’ai trouvé la conclusion, si ce n’est extrêmement originale, très convaincante et cohérente. En outre, je ne connais pas l’ouvrage de Wul et ne sait dans quelle mesure les auteurs s’en sont éloigné. Le problème des adaptations…

Je finirais cette chronique en disant que pour moi l’attente a été totalement récompensée, associée à une réelle surprise, aussi grande qu’une inquiétude réelle d’être déçu. Courez dévorer ces dessins sublimes, plongez dans cette ambiance sombre et mélodieuse et surtout, si vous ne connaissiez par Albeto Varanda, dépêchez-vous de rattraper votre retard!

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Bloodshot salvation

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Comic de Jeff Lemire, Lewis LaRosa et Mico Suayan
Bliss (2018) – Valiant (2017), 144 p., comprend les volumes 1-5.

bsalvation_1_couv_recto_rgb-600x923J’ai  lu récemment l’intégrale Bloodshot et je précise qu’elle est suivie par deux séries: Bloodshot Reborn (relaunch) et Bloodshot USA, que je n’ai pas encore lues. Salvation fait suite à ces derniers et bien que leur lecture ne soit pas indispensable (on ne sent aucun manque grâce au travail du scénariste Jeff Lemire). La lecture du one-shot The Valiant est également intéressante mais plus par soucis chronologique que par ce qu’il apporte à Salvation. L’éditeur Bliss explique de toute façon cette chronologie comme d’habitude sur ses albums. Pour plus de précisions je vous renvoie vers le camarade de l’antre des psiotiques qui s’est fait une spécialité de l’univers Valiant fort bien décrit.

Le Projet Rising Spirit qui a donné naissance à Bloodshot n’est plus. Ray Garrison est désormais libre et vit une vie paisible avec sa femme et sa petite fille. Mais le père de sa compagne, un dangereux gourou sudiste ne compte pas abandonner sa progéniture, ce qui va obliger Bloodshot à reprendre les armes…

Résultat de recherche d'images pour "bloodshot salvation"Pour aller droit au but, cet album est une sacrée claque qui confirme tout d’abord que la ligne graphique des relaunch des comics Valiant est d’un niveau très élevé qui place l’éditeur clairement au dessus de ses deux concurrents Marvel et DC sur ce plan. Si la salve donnée sur X-O manowar était pour moi inégale, ce n’est clairement pas le cas ici et on se trouve au niveau de qualité de Rapture, c’est à dire sans aucune planche réellement décevante. Deux illustrateurs officient, dans des styles très différents et de façon organisée puisqu’ils décrivent chacun l’une des deux trames temporelles de l’album (maintenant et le passé). On a donc une cohérence graphique totale sur les deux narrations parallèles et c’est très plaisant. Lewis LaRosa notamment, s’est fait la main sur des couvertures (très belles) des précédentes séries Valiant (Bloodshot, Harbringer ou X-O Manowar) et son style colle de près à celui des autres relaunch. Outre la qualité technique indéniable il produit des cadrages vraiment sympa et cinématographiques avec de larges cases qui déroulent la lecture. Du coup ce tome se lit assez vite mais avec grand plaisir.

Sans titre.jpgLa très bonne idée de Lemire (qui pose très vite des liens avec l’univers Shadowman du monde des morts et le one-shot Rapture) est d’annoncer la mort de Bloodshot. Malin puisque ce personnage est depuis le début immortel, on se retrouve donc tout de suite avec deux anomalies: Bloodshot a eu une fille dotée des mêmes pouvoirs que lui et donc, Bloodshot est mort. Comment? C’est ce que va expliquer la série avec de premières révélations en fin de tome. L’autre élément sympa c’est la découverte que Bloodshot n’était pas tout seul à être équipé de nanites! Dans l’intégrale Bloodshot on avait déjà entre-aperçu la bande de bidasses dotés du fameux rond rouge… qui reviennent dans la trame du futur de cet album. Idem avec un chien qui semble avoir subi le même traitement aberrant que le super-chien de superman… un peu WTF mais ce n’a pas d’incidence sur l’histoire alors on oublie (cela est certainement relaté dans Reborn ou USA). Enfin, le méchant se nomme Rampage, un golgoth contaminé par les nanites et dont la trame du présent nous relate la naissance avant l’affrontement prévisible.

Résultat de recherche d'images pour "bloodshot salvation"Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir manqué une étape mais j’ai beaucoup apprécié le vent de renouveau qu’apporte ce volume aux constantes de l’univers Bloodshot et sa mise en danger à trois niveaux: d’abord le fait d’avoir une famille, ensuite l’apparition d’un méchant digne de ce nom (le seul à l’avoir mis en difficulté jusqu’ici était rien de moins que Toyo Harada, le psiotique le plus puissant du monde), enfin une menace directe sur ses pouvoirs que je ne révélerais pas ici. Last but not least, une petite pincée de politique est apportée avec ce sud Redneck fanatique décrit via la secte du paternel et qui annonce du gros bourrinage dont le héros à le secret. Ce rafraîchissement doit donc beaucoup au scénariste, dont j’avais noté le travail très équilibré sur The Valiant et sur Descender. Salvation est du coup l’une de mes meilleures lectures Valiant pour l’instant et maintient un niveau très élevé des publications récentes de l’éditeur, avant des sorties très alléchantes comme Savage (du même dessinateur) en fin d’année et le relaunch de Shadowman (dont les premières planches sont superbes) en 2019. Je sens que je deviens accro…

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Un autre avis sur comics have the power.

 

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Morts par la France

Le Docu du Week-EndBD de Pat Perna et Nicolas Otero
Les Arènes-XXI (2018), 130 p. , One-shot.
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Je tiens à remercier les éditions des Arènes (qui ont fusionné avec la revue XXI) pour leur disponibilité et la qualité de leurs ouvrages qu’ils envoient très volontiers aux blogueurs (j’avais commencé l’an dernier mes partenariats avec eux sur l’excellent Paroles d’honneur). Ce genre de partenariats vertueux permettent de vraies découvertes et font généralement honneur au travail éditorial… Sur ce plan donc, on a droit à un très gros album au papier épais et à la très élégante couverture. L’album est découpé en chapitres ouverts par un poème, de Césaire ou de Hugo. L’ouvrage s’ouvre sur un avertissement concernant les éléments de fiction et ceux documentés et se termine par l’article dans la revue XXI qui a donné naissance au projet. Une excellente chose, qui aurait même pu être suivie par un entretien avec les auteurs sur l’adaptation… mais avec une telle pagination on ne peut pas trop en demander. Pour finir, je tiens à préciser que j’ai découvert cet album via un article de Mediapart et ne connaissais pas cet événement.

En décembre 1944, l’armée française tire sur des tirailleurs sénégalais rassemblés dans une caserne de Thiaroye avant leur démobilisation, provoquant un massacre. L’historienne Armelle Mabon découvre cette affaire et tente de démontrer les falsifications et mensonges autour de ce qui s’avère un crime et une affaire d’Etat tachant l’honneur de l’Armée…

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Ce récit est une fiction. Un scénario basé sur des événements réels et sur l’histoire vraie d’une thésards hantée par ce drame depuis le jour où elle en a entendu parler. Que le format soit celui de la fiction ne recouvre pas l’objet de l’ouvrage qui est bien de dénoncer un mensonge d’Etat fomenté par l’armée coloniale. La grande force de ce récit est de montrer la démarcation très fine entre la recherche scientifique froide et argumentée et le travail journalistique, fait de conviction et de récits. Ici on est plus dans l’enquête journalistique, parue dans la revue XXI, qui pointera du doigt toutes les incohérences administratives du récit officiel vis a vis des réalités des témoignages. La BD montre les difficultés d’Armelle Mabon, ancienne assistante sociale et douée en cela d’un très fort esprit de compassion et de révolte… qui ne colle pas forcément avec ce qui est attendu d’un chercheur, comme le lui rappellent sans cesse sa directrice de thèse et son compagnon. La structure scénaristique vise à montrer la pugnacité d’une femme convaincue et seule contre tous, mais ne tombe pas dans le piège du manichéisme de l’institution forcément à côté de la plaque. La directrice lui pointe des réalités et le rôle de chacun, lui faisant comprendre qu’une fois sa thèse validée elle pourra se lancer sur des travaux de son choix, pour peu qu’ils suivent une démarche scientifique. Car en histoire seuls les faits basés sur des preuves comptent. Dans ce cas là cela ne suffit pas car les documents ont été falsifiés. Il faut alors démontrer l’incohérence des dates, des chiffres.

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Là dessus on est un peu en manque, l’album comme l’article de la revue nous présentant les découvertes de l’historienne sans forcément beaucoup de faits. Étonnamment, les témoignages de familles de victimes ont été cherchés mais peu ceux des militaires. Les reportages nous montrent pourtant souvent (comme chez Davodeau) que c’est du cœur du crime que vient souvent l’information cruciale. Mais dans le cadre d’un massacre impliquant l’armée, la grande muette a sans doute su faire disparaître ou taire toute voix qui puisse dénoter. Ceci transforme alors cet album plus en témoignage qu’en une enquête pointilleuse comme l’excellent album Cher pays de notre enfance chroniqué ici ou le Saison brune de Squarzoni. Il n’en reste pas moins passionnant et remarquablement structuré, autour des doutes, des convictions et des indignations d’Armelle Mabon. L’aboutissement de l’histoire (pour l’instant) est la reconnaissance par l’Etat (en la personne du président Hollande) de ce massacre, minimisé mais reconnu. Ce n’est pas assez pour Armelle Mabon et les descendants des soldats assassinés qui luttent en justice pour le rétablissement de l’honneur militaire de leurs pères ou grand-pères. L’un des protagoniste rappelle à Armelle Mabon que le seul soldat réhabilité de l’histoire s’appelait Dreyfus…

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Graphiquement l’ouvrage est très élégant. Le dessinateur Nicolas Otero n’est pas le plus technique du circuit mais son dessin est très propre, arborant des couleurs douces et qui habillent parfaitement les traits. Il y a beaucoup de visages dans ces pages et il sait produire des expressions vivantes et distinguer ses visages d’hommes noires sans qu’ils soient interchangeables comme dans beaucoup de BD. Je ne connaissais pas cet auteur et ai beaucoup apprécié ses découpages et cases graphiques intercalées entre les scènes de dialogues. La BD documentaire a cela de difficile que les dialogues sont rarement graphiques et tout l’art des dessinateurs est de rendre fluide la lecture. Les auteurs proposent ainsi de nombreuses scènes illustrant le passé, dans les camps de prisonniers allemands ou autour de l’évènement du premier décembre 1944.
Cet album, outre être une très bonne BD, a le grand mérite de soulever une page noire de notre histoire a peu près méconnue du grand public. Il joue en cela parfaitement son rôle de documentaire en donnant envie de se renseigner plus avant sur cette affaire tragique.

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Note: Armelle Mabon m’ayant contacté pour apporter quelques précisions, je signale donc que l’enquête a bien à porté à la fois sur les familles de victimes et sur les officiers.

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