**·BD·Jeunesse

Green Class #3: Chaos Rampant

La BD!

Troisième tome de la série écrite par Jérôme Hamon et dessinée par David Tako. Parution aux éditions du Lombard le 23/04/2021.

Rempart K.O.

Pour Naïa, Noah, Lucas, Sato, Beth et Linda, le temps de l’insouciance est loin, si tant est que ces jeunes marginaux canadiens aient déjà été insouciants. Retenus malgré eux en Amérique durant une classe verte, ils ont assisté à l’avènement d’un virus mortel transformant ses victimes en créatures mi-fongiques, mi-bestiales.

Sans pouvoir rien y faire, le groupe s’est retrouvé enfermé dans une zone de quarantaine supposée contenir, derrière une immense muraille, l’infection galopante. Malheureusement, Noah a été infecté, et s’est inexorablement transformé, au grand désespoir de sa sœur. Au fil du temps, Noah a développé d’étranges facultés lui permettant de contrôler les autres infectés. Bien vite, l’armée a mis son grain de sel, laissant nos héros penser qu’elle n’était pas étrangère à l’apparition de ce virus.

A l’issue du tome 2, Noah était cependant brutalement démembré par d’autres infectés, plongeant nos héros juvéniles dans le désespoir le plus total. Que vont faire les survivants maintenant que leur ami n’est plus ? Vers qui se tourner dans un monde hostile où chaque faction semble avoir des choses à cacher ?

Lovecraft va à l’H.P. (SPOILER)

Pour ce troisième tome, Jérôme Hamon change de braquet et prend les attentes du lecteur à rebours en dévoilant les origines de la pandémie. Attention spoiler, l’auteur va lorgner directement et sans concession dans le lore lovecraftien pour expliquer les événements des deux premiers tomes. Ce qui s’annonçait comme un teenage survival post-apocalyptique devient donc un space horror directement inspiré du créateur du genre.

Plus tôt cette année, Créatures, de Stéphane Betbeder et Djief, amorçait également ce virage lovecraftien sur un terrain jeunesse. La révélation intervenait cependant dès le premier tome, ce qui empêchait le lecteur de se projeter et d’anticiper sur la suite du scénario.

Jérôme Hamon prend donc ici un risque considérable puisqu’il fait prendre à sa série un virage susceptible d’en altérer à la fois le message et la portée. En effet, introduire cet élément au troisième tome implique d’implémenter des règles et des concepts qui nécessiteront forcément une nouvelle exposition, ce qui risque de brouiller le lecteur.

Après vérification, il semblerait que les œuvres de H.P. Lovecraft soient tombées dans le domaine public il y a déjà quelque temps, ce qui permettra à d’autres auteurs d’intégrer l’écrivain de Providence dans leurs propres récits.

Si la référence directe est la principale preuve d’amour que l’on puisse faire à Lovecraft, elle peut aussi être à la longue perçue comme le signe d’une paresse scénaristique ou d’un manque d’originalité. Perdu dans un scénario pandémique dont on ne sait pas comment se dépatouiller ? Pas envie de passer les origines du mal sous silence, comme dans The Walking Dead ou Y, The Last Man ? Pas de problème, sortez votre Lovecraft en poudre pour une solution instantanée !

Les fans du genre seront contents, les autres y verront peut-être un éclair de génie, et, avantage ultime, il devient superfétatoire de caractériser les antagonistes, puisqu’après tout, un Grand Ancien reste un Grand Ancien, sa malveillance cosmique intrinsèque suffit pour avoir envie de détruire la planète.

Sur le reste de l’intrigue, alors que les deux premiers tomes étaient centrés sur la protection de Noah, on doit avouer ici que sa disparition plonge le scénar dans un gentil chaos (haha) qui force nos héros soit à la neurasthénie (deuil oblige), soit à une course ventre-à-terre dont les enjeux s’aliènent (sauver Noah, sauver le monde ? empêcher le méchant prêcheur de remplir son objectif…).

Il faudra donc lire la suite de la série pour voir si l’auteur parvient à faire fructifier sa référence au maître de l’horreur cosmique pour remettre son récit sur les rails.

**·BD

Ion Mud

La BD!

Histoire complète en 274 pages, écrite et dessinée par Amaury Bundgen, parue aux éditions Casterman le 20/01/2021.

Le vieil homme et l’Espace

Perdu dans un vaisseau-monde aux proportions cyclopéennes, Lupo oscille entre survie et exploration depuis bien longtemps, probablement des décennies. Marqué par les années d’errance spatiale, le vieil homme semble néanmoins avoir un objectif, celui de retrouver ses amis, desquels il fut séparé suite à des événements dont nous ne connaîtrons pas la teneur exacte.

Ce gigantesque vaisseau, composé d’innombrables niveaux, tous dotés d’une technologie à peine entendable, n’est pas habité que par Lupo. En effet, une armée de drones en assure la maintenance, et d’autres espèces vivantes, plus ou moins hostiles et venues d’autres systèmes semblent avoir été embarquées contre leur gré, comme notre vieux passager. Comme si cela ne suffisait pas, une xéno-forme de vie infecte l’ensemble des passagers et se répand de façon pandémique, forçant les drones à confiner certaines zones du vaisseau pour éviter le crash.

Lupo cherche une Torana, une porte noire pouvant le mener à ses amis. Pour survivre et atteindre son objectif, l’explorateur devra donc compter sur son expérience, son ingéniosité et sa bonhommie. Cela lui suffira-t-il à encaisser les révélations quant aux raisons de sa présence sur le vaisseau et sa véritable destinée ?

Blame ! it on the Boogey

Convenons-en d’emblée: pour ce premier album, Amaury Bundgen se révèle meilleur dessinateur que scénariste. A l’image de son protagoniste Lupo, l’auteur donne l’impression de s’être perdu dans les vastes méandres de son scénario, qui s’étale sur plus de 200 pages mais dont la narration hachurée déconcerte plus qu’elle n’happe.

Le premier acte, notamment, comporte bien des problèmes puisqu’il n’introduit qu’à grand peine l’univers développé par l’auteur, qui semble confondre mystère bien dosé et confusion. En effet, il se passe une cinquantaine de pages avant qu’un objectif ne soit clairement défini, bien que sur le plan diégétique, Lupo a commencé sa quête quarante ans auparavant. De nombreuses scènes, dont certaines rencontres faites par Lupo, déconcertent car elles n’amènent rien de spécifique à l’intrigue, que ce soit en terme de distillation de l’information (essentielle lors d’un premier acte), ou de caractérisation, et n’ont pas d’impact sur le reste de l’intrigue. Au contraire, d’autres rencontres relancent le rythme de façon plutôt artificielle, pour mener à un final convenable mais tout de même hâtif car composé essentiellement de réponses péremptoires.

L’auteur ne semble donc pas avoir bien saisi l’intérêt de préparer en amont ses péripéties et ses révélations, si bien que certaines d’entre elles semblent abruptes jusqu’en en perdre leur saveur. Le personnage principal demeure néanmoins sympathique, ce qui fait que l’on adhère plus ou moins à sa cause par la force des choses.

Ce constat est bien frustrant, car Ion Mud portait les germes d’un récit de genre à l’univers captivant, mais dont l’exécution hasardeuse manque de maîtrise, ce qui nuit à la qualité de l’ensemble. Il semble d’ailleurs très étonnant, de la part de l’éditeur qui a repéré Amaury lors d’un salon BD, que ce dernier n’ait pas bénéficié d’un suivi éditorial plus resserré qui aurait permis d’éviter les écueils narratifs qu’affiche l’album.

Graphiquement, Amaury Bundgen livre toute l’étendue de son talent en proposant des somptueuses planches en noir et blanc, dans lesquelles il fait montre de maestria quant aux décors.

**·BD·Nouveau !

Terra Prohibita #2: Patient Zéro

La BD!

Second tome de 48 pages de la série écrite par Denis-Pierre Filippi est dessinée par Patrick Laumond. Parution le  14/04/2021 aux éditions Glénat

Zone de Quarante-Haine

Au début du XXe siècle, l’Angleterre a été ravagée par l’expansion incontrôlée d’une faune et d’une flore mutantes, ce qui a conduit à l’évacuation de l’île et sa mise en quarantaine.  Dans ce laps de temps, l’étude de ces mutations et des nouveaux matériaux qu’elles engendrent à permis des avancées techniques impressionnantes, parmi lesquelles des cités flottantes et des véhicules au look résolument steampunk.

Le tome 1 nous introduisait le personnage de Dorian Singer, un biologiste slash tueur à gages lancé dans une quête obscure visant à explorer les origines de la mutation, quitte à sacrifier des innocents avec un brin de sadisme froid. Dans le sillage morbide de Singer, on trouve l’inspecteur Melville, de la sureté parisienne, déterminé à stopper le tueur, quitte à lui-même sacrifier quelques règles au passage.

En parallèle, la détective Valérie Kerveillan se lance dans une périlleuse enquête, mandatée par une veuve éplorée souhaitant retracer le parcours de son époux disparu en zone de contamination. Lors d’une exploration impromptue, Singer, Melville, Kerveillan et compagnie se retrouvent et se voient forcés de collaborer, afin d’échapper aux forces gouvernementales qui souhaitent maintenir une chape de plomb sur les événements liés à la contamination.

Patience Zéro

Comme vue dans la chronique du premier tome, Terra Prohibita souffre de problèmes d’écriture qui peuvent rendre la lecture laborieuse, mais disposait tout de même du matériau nécessaire à une bonne aventure. L’univers riche mêlant des thèmes SF et horreur au souffle steampunk des œuvres de Jules Verne, n’est malheureusement pas adroitement exploité, la faute à des objectifs peu clairs et des personnages-fonctions qui parcourent l’intrigue sans l’impacter de façon significative.

Le résultat est un diptyque qui aurait pu être complexe mais qui n’est finalement que confus, des lignes narratives qui auraient pu être iconiques mais qui demeurent anecdotiques. Même le retournement de situation du dernier acte ne suffit pas à rehausser le tout, puisqu’il ne change pas la lecture ni la perspective de l’histoire.

S’agissant du mystère qui est au cœur de la série, et qui était sensé être révélé à l’issue de ce second album, il est délayé et remis à un troisième album, l’éditeur ayant apparemment décidé de poursuivre. Cette manœuvre est un tant soit peu malhonnête, puisqu’elle aliène aux lecteurs qui pensaient s’être engagés dans un diptyque la résolution de l’intrigue (si bancale soit-elle).

Les dessins de Patrick Laumond sont toujours aussi beaux, et peuvent à eux seuls constituer un prétexte d’achat, toutefois, ils ne suffisent pas à rattraper les failles du scénario.

***·BD

Terra Prohibita #1

La BD!

Premier tome de 48 planches, d’un diptyque écrit par Denis-Pierre Filippi et dessiné par Patrick Laumond. Parution le 13/01/2021 aux éditions Glénat.

La Fine Fleur (du Mal)

Au début du XXe siècle, les progrès de la science ont permis de révolutionner le quotidien des européens tout en garantissant une vie meilleure et plus sûre. Enfin, pas dans l’uchronie de Terra Prohibita. Suite à un mystérieux cataclysme, une flore mutante incontrôlable a surgi et envahi des territoires entiers, dont l’Angleterre, (apparemment) et tout un pan de Paris, entraînant une mise en quarantaine des zones concernées et des vagues de migration, de la Perfide Albion vers la côte bretonne.  

L’inspecteur Melville, de la Sûreté parisienne, traque depuis longtemps maintenant l’auteur de nombreux meurtres, qu’il soupçonne d’être le biologiste Dorian Singer. En effet, ce dernier, froid et manipulateur, expérimente sadiquement sur ses victimes une sorte d’arme biologique issue d’une mutation végétale ou fongique. A l’autre bout de l’intrigue, pendant ce temps, la lanceuse d’alerte slash détective privée Valérie Kerveillan est recrutée pour retrouver un certain Dupré, employé par le Ministère de la Contamination, étrangement disparu. 

Alors que tous ces gens vont pénétrer la zone de quarantaine parisienne, le saint-scénario va les réunir et les confronter à la fois à l’enfer vert qui a pris racine au cœur de la capitale et aux machinations qui entourent le secret de la Terra Prohibita. 

Steampunk, crime et botanique

Steampunk et uchronie sont deux sous-genres du récit fantastique qui ne s’excluent pas mutuellement. Le premier présente une version fantasmée, des points de vue technologique, architectural et vestimentaire, du XXe siècle, directement initiée par les œuvres de Jules Verne, tandis que l’uchronie concrétise une version conditionnelle d’évènements sociaux et historiques. 

Avec Terra Prohibita, nous voilà directement plongés au cœur des turpitudes causées par la proverbiale science sans conscience, qui fait qu’une découverte scientifique mal appréhendée finit immanquablement par échapper à tout contrôle, ce qui tend souvent à engendrer des catastrophes, mais produit des merveilles au niveau scénaristique. En effet, on ne compte plus les inventions/découvertes/créations qui échappent à leur créateur, si bien qu’on se rassure de constater que la science in real life n’est pas le bidouillage inconscient que les auteurs nous proposent en fiction. 

Ce premier tome, censé présenter un univers riche, avec des enjeux politiques, scientifiques et sanitaires importants, se perd malheureusement en cours de route, pour obtenir un premier acte plus cacophonique et déroutant qu’instructif. Malgré des dialogues rythmés et percutants (selon les personnages), les enjeux de l’intrigue restent longtemps nébuleux et impersonnels, prouvant encore une fois qu’entre le mystère bien dosé et le flou, il n’y a qu’un pas. 

Premier exemple assez criant, celui de Dorian Singer. Personnage retors et ambigu, on le voit tuer sans manifester de remords, ce qui n’est pas, avouons-le, un trait de caractère très positif. Pour autant, il n’est pas mis en scène de façon à être perçu comme un antagoniste, au contraire. On sent que l’auteur travaille dur à le rendre charismatique, sûr de lui, intelligent et badass, de sorte que Singer relèverait davantage du anti-héros que de l’antagoniste. Or, ce dont a besoin un anti-héros, c’est avant tout d’une bonne motivation. En clair, ce genre de personnage est typiquement celui qui est amené à faire de mauvaises choses pour de bonnes raisons. Or, l’auteur n’explore pas vraiment cet aspect là du personnage, ce qui sonne assez faux en l’espèce. 

Second exemple, celui de Melville, qui est censé à première vue, être un inspecteur roublard et déterminé de la sûreté parisienne, une sorte de Dirty Harry qui n’hésite pas à enfreindre quelques règles (et blesser des gens) pour atteindre son objectif (arrêter un tueur). Voilà un bon début d’anti-héros ! Seulement, après le premier tiers de l’album, le personnage devient quasi inexistant. Pourtant, il est bien là, il participe à la mission en zone de quarantaine, contraint qu’il est par un ressort de scénario qu’il ne nous appartient pas de divulgacher. Cependant, il ne sert plus à rien, et ne dit pas plus d’un mot sur le reste de l’album. En général, on concède que les personnages qui n’ont pas de profondeur, pas d’âme, ont au moins une utilité, une fonction à remplir dans le scénario. Ici, ce n’est pas le cas. 

Concernant les planches en elles-mêmes, il faut saluer le travail énorme de Patrick Laumond, qui donne vie brillamment à cet univers steampunk, avec force détails, tant sur l’architecture que sur les reste des décors intérieurs. Sa jungle mutante fait bien évidemment penser à l’excellent film Annihilation, avec créatures méconnaissables et plantes mutantes. On relève quelques erreurs lors de certaines cases panoramiques, mais rien qui ne vienne gâcher le plaisir graphique dans son ensemble. 

Terra Prohibita est donc un album à l’univers fascinant, qui souffre cependant de quelques défauts d’écriture. Gageons que le tir sera rattrapé dans la seconde moitié du diptyque.  

***·BD·Jeunesse·Rapidos

Harmony #6: metamorphosis

La BD!
BD de Mathieu Reynès
Dupuis (2021), 2 cycles achevés (6 volumes).

couv_401449Je rattrape mon gros retard sur l’excellente série « jeunesse » Harmony avec ce dernier chapitre du second cycle… qui laisse un peu sur sa faim! Si Mathieu Reynes a montré qu’il savait parfaitement placer des cliffhangers redoutables dans sa série, il semble ici temporiser avec un flashback tout à fait artificiel qui a vocation à nous expliquer (un peu) comment Payne s’est transformé en homme-tigre à la fin du précédent opus. Du coup l’intrigue n’avance pas d’un iota pendant cet intermède et on rate complètement la chute de cycle qui aurait dû nous hyper à mort pour connaître la suite… Si le processus des flashback Harmony - BD, informations, cotess’inscrit très logiquement dans la structure des scénarii de l’auteur, on dira que c’était ici plutôt malvenu sur un sixième tome. Bref. A part ça les qualités de la série sont toujours là à commencer par des planches toujours superbes et qui doivent particulièrement plaire aux ado. C’est hyper référencé (on voit les affiches d’Akira et Avengers dans une chambre d’ado), l’auteur ne se dérange pas avec l’utilisation de noms de marques réelles (tant mieux) et place ses personnages de jeunes dans une relation compliquée avec les adultes. Harmony se retrouve dans cet épisode hébergée dans la famille d’un des chefs de l’organisation mutante et confrontée au fils de ce dernier, un peu couillon, mais qui souhaite entrer en contacte avec cette belle et mystérieuse blonde. On bascule donc totalement en teen-story et ça apporte une fraicheur fort sympathique à la série, avec des grimaces et scènes humoristiques efficaces. Reynès aime jouer avec ses planches et crée des effets visuels très sympa (floutés et autre grain lors de séquences de basse lumière) qui accentuent une mise en scène déjà fortement cinématographique. Et toujours ces couleurs magnifiques! Harmony est une valeur sure qui réussit le petit exploit d’être aussi qualitative pour de vieux briscards que pour des ado à l’univers desquels elle me semble matcher. On commence à voir arriver la conclusion (probablement au prochain cycle soit dans trois tomes) et si la série continue à éviter les fautes de goût à l’heure où les gros pouvoirs risquent de débarquer elle se confirmera comme un must-read!

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****·BD·Nouveau !

Le Convoyeur #2: La cité des mille flèches

La BD!

Deuxième tome de 54 pages, de la série écrite par Tristan Roulot et dessinée par Dimitri Armand. Parution chez Le Lombard le 21/05/21.

Rouillera bien qui rouillera le dernier.

Le monde a été ravagé par une bactérie dont la particularité est de se nourrir de métaux. Bien vite, ce sont les fondations même de notre civilisation moderne qui furent grignotées, et avec elles les espoirs chancelants d’une humanité en déclin. Car les structures métalliques et les infrastructures ne furent pas les seules à être affectées par la Rouille. Les personnes infectées se sont mises à muter, à subir des transformations corporelles dignes d’un Cronenberg

La France n’a pas été épargnée par ce cataclysme. Sur ces nouvelles terres désolées et dangereuses, un homme crapahute sur son inquiétant destrier. On le nomme le Convoyeur, et son sacerdoce est d’amener à bon port tout ce qui lui est confié, que ce soit marchandise ou personne. A la fois redouté et sollicité, il va, de ville fortifiée en protectorat, là où ses missions le mènent, et son prix reste inchangé: son client doit avaler un œuf,  translucide, en guise de paiement. 

Jusqu’ici, nul n’était à même de percer les insondables motivations de ce Mad Max version Fedex. Toutefois, une femme est à ses trousses, avec une vengeance à accomplir. Tout aussi dangereuse et déterminée que le Convoyeur lui-même, elle semble en savoir plus que quiconque sur notre taciturne aventurier. 

Another One Bites the Rust

Après une première entrée de qualité bien que classique dans sa construction, Le Convoyeur revient et passe la seconde quant au développement de son intrigue. Les bases de l’univers ayant été adéquatement posées dans le précédent tome (la Rouille, le retour de la civilisation dans un âge sombre, les mutants, etc), l’auteur peut donc se permettre quelques révélations choc (avertissement spécial aux trypophobes parmi vous !) entre deux scènes d’action. Ceux qui ont apprécié le premier tome, notamment, seront certainement accrochés par le cliffhanger de fin qui promet des pistes intéressantes pour la suite. C’est d’ailleurs une des réussites de cette série que de laisser le lecteur dans une incertitude permanente entre un schéma très simple (le « héros » accomplit ses missions en échange d’un mystérieux œuf) et une direction impossible à prévoir. Non content d’utiliser des techniques connues (le flashback, le récit superposé à l’action,…), Tristan Roulot crée des scènes inattendues qui permettent chaque fois de densifier le contexte. On va ainsi découvrir, après une redoutables séquence d’assaut introductive, comment les puissants ont construit leur pouvoir avec un esprit steampunk fort élégant et un soupçon de fantasy dans le design de cette Eglise qui s’avère revêtir une place plus importante que prévue. La faiblesse du genre post-apo est souvent de réduire la focale sur le seul personnage principal. Ce n’est absolument pas le cas ici où l’on sent un travail préparatoire très conséquent qui donne envie d’en savoir plus et une thématique messianique inhérente au genre mais fort bien amenée.

Contrairement à ce que l’on pourrait craindre, l’amalgame des différents genres que sont le western, le fantastique et le post-apo fonctionne plutôt bien, sans que l’un prenne nécessairement le pas sur les autres. Les auteurs ont évité le cliché américain en établissant leur récit en France (il y a bien un centre de détention à Muret !), ce qui donne une saveur particulière à l’ensemble. Les dialogues sont ciselés et bien écrits, mais ne sonnent parfois pas toujours juste dans un monde post-apo dans lequel la civilisation a régressé. Du reste quelques grosses facilités scénaristiques laissent dubitatif (à moins que l’on opte pour un nouveau « pouvoir » caché du Convoyeur…). C’est fort dommage tant l’ensemble respire la maîtrise et la confiance dans le projet, avec un personnage éponyme redoutablement charismatique et qui nous laisse (là encore) dans l’incertitude quand on statut de héros ou de véritable méchant. Ses motivations commencent à se révéler ici…

Le plaisir de lecture est donc toujours là, et on en doit une part non négligeable au graphisme d’Armand, qui offre un découpage dynamique et un trait qui l’est tout autant. Ses encrages sont parmi ce qui se fait de mieux dans la BD moderne et sa maîtrise technique énorme alliée à une colorisation parfaitement adaptée montre qu’il est aussi à l’aise dans ce genre compliqué que dans le western.

En résumé, ce second tome vient amener une direction intéressante à la série, ce que le premier tome ne laissait pas nécessairement présumer, malgré sa qualité.

Billet écrit à quatre mains par Dahaka et Blondin.

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TMNT #13: Les grands remèdes

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Treizième volume de la série Teenage Mutant Ninja Turtles, écrite par Tom Waltz et Kevin Eastman, dessinée par Mateus Santolouco. Comprend les numéros 66 à 70 de la série, parution le 17/02/2021 aux éditions HiComics.

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Merci aux  éditions Hicomics pour leur confiance.

Seuls contre tous

Après avoir du gérer une crise impliquant le Clan des Foot, désormais dirigé par Maître Splinter, et d’autres dangereuses factions telles que les Dragons Pourpres et les Fantômes des rues, le Clan Hamato, composé de Léonardo, Raphael, Michelangelo et Donatello doit désormais affronter de nouveaux ennemis, qui travaillent cette fois sous la Bannière Étoilée.

Ces nouveaux défis vont mettre à l’épreuve les quatre frères à carapace, ces derniers ayant des choses à se prouver depuis que Splinter les a laissés prendre leur envol. Seront-ils les dignes protecteurs de cette ville ? Et surtout, le seront-ils tout en gardant leur intégrité et en restant solidaires ?

Alliances inattendues

Alors que l’Agent Bishop rassemble ses forces pour la contre-offensive, Raphael ouvre l’album par une rapide excursion en Alaska afin de retrouver son amie Alopex, qui lutte encore contre l’influence de la démoniaque Kitsune.Une fois de retour, le guerrier farouche, qui paradoxalement n’aspire qu’au repos, va devoir se battre de nouveau au coté de ses frères. Léonardo, quant à lui, hésite et flanche face au poids de ses nouvelles responsabilités. Et ce n’est qu’en unissant leurs forces que les frères pourront échapper à la traque sans merci de Bishop et de sa nouvelle arme, Slash.

Slash était un ami-ennemi occasionnel des Tortues, désormais sous la coupe de l’agent. Guerrier inarrêtable, il va donner du fil à retordre aux frères Hamato ainsi qu’à sa famille d’adoption, les Mutanimaux.

Encore une fois, Tom Waltz, accompagné de Kevin Eastman, co-créateur des tortues, convoque habilement le lore des TMNT pour créer une trame cohérente et familière à la fois. En effet, les initiés reconnaîtront l’ensemble du casting, qui est dépeint assez fidèlement. La qualité graphique, déjà présente sur le reste de la série, est au rendez-vous ici aussi.

***·****·BD·Nouveau !

Elecboy #1: Naissance

La BD!

Premier tome de 62 pages d’une série écrite et dessinée par Jaouen Salaün. Parution le 15/01/2021 aux éditions Dargaud.

Apocalypse How

S’il y a bien une chose que l’Homme réussit à tous les coups, en fiction, c’est détruire la Terre. Dans Elecboy, il y est parvenu une fois de plus, ne laissant à ses héritiers qu’une terre stérile, dans laquelle leurs bas instincts auront le loisir de faire loi. Dans un hameau perdu à la frontière du désert, le jeune Joshua survit comme il le peut.

Son père Joseph, responsable d’un petit groupe, a la responsabilité de trouver de l’eau pour la communauté, ce qui est un défi de tous les instants. Mais, même en pleine crise apocalyptique, il semblerait qu’un adolescent reste un adolescent. Joshua, qui entretient avec son père des rapports délétères, est amoureux de Margot, qui appartient au clan des seigneurs locaux, qui imposent à tous un règne de terreur. 

Cet amour impossible est souvent contrarié par Sylvio, le frère de Margot, brute arrogante qui voit en sa sœur bien plus que des liens de sang. La vie de Joshua n’est pas ce que l’on pourrait qualifier de privilégiée, et c’est sans compter sur les mystérieuses créatures qui écument la région, tuant tous les survivants qu’elles croisent. Ces êtres, d’apparence vaguement mécanique, semblent être à la recherche de quelque chose, ou de quelqu’un, sur qui elles ne parviennent pas à mettre la main. 

Jaouen Salaün, remarqué jusque-là pour ses collaborations avec le scénariste Christophe Bec, se lance dans sa première aventure solo, avec cette sage fantastique/SF, dont ce premier album pose les jalons de façon plutôt efficace. L’auteur met en place un univers post-apo où la survie de tous est loin d’être garantie, le tout mâtiné d’une ambiance grandiloquente de tragédie. Ce n’est certainement pas pour rien que les antagonistes, le Clan tyrannique qui impose sa loi à la communauté de survivants, porte majoritairement des noms italiens, rappelant ainsi la dynastie décadente des Borgia. La comparaison ne s’arrête pas là, puisque le patriarche du Clan est une figure mystique proche de celle d’un Pape, tandis que le plus jeune fils nourrit des velléités incestueuses. 

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Post-Apo oblige, Jaouen puise également dans les fondateurs du genre, Mad Max en tête, en utilisant la thématique de l’eau manquante comme moteur pour une partie de son intrigue. Les créatures, dont le design rappelle celui du personnage de l‘Ingénieur dans le comics The Authority, semblent être à la fois divines et mécaniques. J’ai personnellement toujours eu une appétence pour ces thématiques mêlant transcendance et technologie, comme la théorie des anciens astronautes, aussi ce point-là représente-t-il un atout à mon sens. 

A la fin de cet album, le lecteur en saura davantage sur les liens qui unissent les différents protagonistes, les enjeux de leur survie, cependant, le mystère demeure encore quant à cette engeance énigmatique qui semble jouer sa propre survie sur Terre. Gageons que la suite de cette tétralogie saura nous abreuver de ces réponses ! 

Graphiquement, on peut dire que Jaouen a trouvé ici les arcanes de son art, qu’il exprime magnifiquement sur chaque planche, sans fausse note. Le détail des visages et des expressions est saisissant, les décors ne sont pas en reste. On est ici sur une claque visuelle. 

L’avis de Blondin:

Je rejoins Dahaka sur la qualité d’écriture et bien évidemment de dessins de Jaouen qui claquent fort, notamment sur cette séquence d’introduction particulièrement marquante… mais qui garde les promesses un peu trop sous le coude malgré un format assez confortable de soixante pages. Ces incursions SF dans un récit post-apo poussiéreux de Wasteland sont il est vrai rêches et intrigantes mais on sent l’influence (pas forcément pour un bien) de Christophe Bec et sa culture des récits trèèèèèès délayés. Sur un premier tome de mise en place on peut entendre la nécessité de construire des personnages et un univers (sur ce plan c’est fort réussi) mais j’espère sincèrement que l’auteur n’oubliera pas de lâcher le frein dès le prochain volume pour une histoire qui ne semble pas révolutionner la SF mais dont le design et le sérieux de la réalisation sont suffisamment intéressants pour donner envie de poursuivre.

****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Undiscovered Country #1

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Premier tome de 192 pages, réunissant les 6 premiers numéros de la série écrite par Scott Snyder et Charles Soule, dessinée par Giuseppe Camuncoli. Parution le 06/012021 aux éditions Delcourt.

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Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Mutated States of America

Après de nombreux revers subis aux 20e et 21e siècles, les États-Unis d’Amérique ont unilatéralement décidé de la fermeture complète de leur territoire. Frontières, communications, tout fut subitement clos lors d’un évènement que le reste du monde, 30 ans après, nomme le Scellage. Depuis, les spéculations vont bon train alors que le pays le plus puissant du monde n’a plus donné signe de vie, retranché derrière un mur gigantesque qui couvre tout son littoral.

Pendant ce temps, le monde a été ravagé par un virus nouveau dénommé l’Azur, qui a forcé les deux grandes puissances, l’Alliance Euro-africaine et la Zone de Prospérité Panasiatique, à conclure une alliance instable pour éviter la catastrophe. En effet, les USA ont formulé un message cryptique pour inviter les deux blocs à leur envoyer une délégation, à qui ils donneront le remède à l’Azur…

Undiscovered Country #3 - Read Undiscovered Country Issue #3 Page 19

Terra Incognita ou Terra Non Grata ?

Le Dr Charlotte Graves, qui est sur le front sanitaire depuis deux ans au détriment de sa santé, est recrutée sans tarder parmi un aréopage hétéroclite afin de se rendre sur ce territoire désormais inconnu. Elle y retrouve son frère, le major Daniel Graves, avec lequel elle est brouillée depuis la disparition de leurs parents en Amérique. Le reste du groupe, deux diplomates rivaux, un héros de guerre, une journaliste et un expert complotiste de la culture américaine, s’embarque donc avec les deux frangins en quête du remède miracle. Mais ce qu’il les attend sur le nouveau-nouveau continent dépasse de loin ce qu’ils auraient pu imaginer… Les murs furent-ils érigés pour empêcher le reste du monde de pénétrer, ou pour empêcher la folie américaine de s’y déverser ?

Undiscovered Country (Image comics - 2019) -INT01- Undiscovered country  vol1 - destiny

Après avoir marqué le Chevalier Noir, Scott Snyder s’attaque cette fois à un univers crée de toute pièce avec la complicité de Charles Soule. Imaginatifs, les deux compères installent dans ce premier tome le contexte géopolitique, avant de s’attaquer au microcosme déjanté qu’est devenue l’Amérique. Non sans rappeler Mad Max et son fameux wasteland empli de fous furieux sanguinaires régis par la loi du plus fort, Undiscovered Country nous fait le coup de l’excentrique métaphore de l’histoire des USA, en reprenant de nombreux symboles et thématiques chers au pays de l’Oncle Sam.

Bien qu’elle soit parsemée de quelques lourdeurs nécessaires (il ne faut hélas pas lésiner sur l’exposition avec un univers aussi complexe), la narration de ce premier tome embarque le lecteur en même temps que les personnages, avec qui il va découvrir l’étrange mutation de ce pays autrefois glorieux. L’idée de faire des USA, pays qui fut autant salué (WW2) que critiqué (Vietnam, Afghanistan, Irak) pour ses interventions extérieures, une enclave impénétrable est délicieusement ironique. Ce renversement de paradigme offre ici des possibilités de satire déguisée qui ne sera pas pour déplaire aux lecteurs en quête de sens et de sous-textes. Attention toutefois, les lecteurs trop perspicaces pourront vite déceler ça et là les foreshadowings insérés par les auteurs quant au mystère derrière le Scellage.

Le thème de la pandémie, s’il est étrangement d’actualité, sert surtout à installer une pression supplémentaire grâce au fameux compte à rebours. L’habillage post-apocalyptique que l’on doit principalement à Giuseppe Camuncoli, connu pour ses travaux arachnoïdes chez Marvel, est à la fois surprenant et franchement fun (des requins qui rampent, sérieusement ?).

Undiscovered Country fait donc une entrée remarquée en ce début d’année. Une fois les bases posées grâce à quelques inévitables séquences d’exposition quelque peu pondéreuses, le reste de l’intrigue se révèle palpitant, et promet une odyssée désaxée et palpitante !

*****·Comics·East & West·Nouveau !

Wonder Woman: Dead Earth

Récit complet en 176 pages, regroupant les quatre premiers épisodes de la mini-série écrite et dessinée par Daniel Warren Johnson pour le Black Label de DC Comics. Parution en France le 27/11/2020 chez Urban Comics.

After the End

Le Black Label est une collection particulière de DC Comics, qui se concentre sur des récits hors-continuité mettant en scène les personnages les plus populaires de la Distinguée Concurrence. Parmi les plus récentes publications en France, on trouve Batman White Knight, et sa suite, Curse of the White Knight, Batman: Last Knight on Earth, et le très remarqué Harleen.

Cet opus nous amène dans un monde post-apocalyptique. Wonder-Woman, la farouche mais bienveillante princesse amazone, se réveille d’un sommeil long de plusieurs siècles, pour émerger dans les ruines d’un monde ravagé par les radiations. Les quelques survivants doivent lutter pour trouver de l’eau et de la nourriture, et n’évitent qu’à grand peine les Haedras, créatures monstrueuses qui écument les plaines irradiées.

Perturbée par son réveil, Diana n’a plus aucun souvenir des évènements et ses pouvoirs ont grandement décliné. Parviendra-t-elle à survivre suffisamment longtemps pour rassembler les bribes de son passé et faire la lumière sur le grand cataclysme qui a englouti la planète ?

Mad Diana: the Amazon Warrior

Voici donc la célèbre amazone propulsée dans un univers tout à fait millerien, avec son lot de dangers, de microcosmes guerriers hiérarchisés et de monstres cannibales. Le récit de Johnson, que l’on avait déjà vu officier sur du post-apo avec Extremity, nous donne à voir une Diana loin des clichés fanservice auxquels elle est parfois confinée, pour se concentrer sur ce qui fait l’essence du personnage crée autrefois par Marston.

Mue par un amour inconditionnel pour l’engeance humaine contre laquelle on l’a pourtant longtemps mise en garde, et bien que mise face aux échecs cuisants de ces derniers, Diana va voler au secours des survivants et les rassembler sous sa protection. Mais bien évidemment, ce qui était mauvais alors est devenu pire depuis l’apocalypse, ce qui confrontera notre héroïne à des désillusions quant à son sacerdoce.

Les révélations iront bon train à chaque chapitre, levant peu à peu le voile sur une vérité qui ébranlera irrémédiablement notre amazone.

Daniel Warren Johnson réussit un coup de maître en nous servant un récit à la fois amer et plein d’espoir, qui met l’accent sur les qualités intrinsèques de la guerrière amazone tout en la passant à la moulinette. Une petite bombe, expression qui prend tout son sens après lecture de l’album !