BD·Jeunesse·Nouveau !·**

Green Class #4: l’Eveil

Jérôme Hamon au scénario, David Tako au dessin, Jon Lankry aux couleurs, 54 pages, parution aux éditions du Lombard le 26 aout 2022.

Y-a-t-il un Lovecraft pour sauver l’album ?

 NaïaNoahLucasSatoBeth et Linda sont cinq adolescents marginaux canadiens emmenés aux states par leur éducateur pour une classe verte. Les choses dégénèrent assez rapidement lorsque survient une mystérieuse pandémie, qui transforme les gens en créatures monstrueuses.

Peu de temps après, alors que la quarantaine a empêché nos jeunes sauvageons de regagner leur pays, Noah est infecté par le virus et devient un monstre, d’un genre tout particulier car il a le don de commander aux autres infectés. Cette particularité attire l’attention de l’armée, qui semble impliquée dans cette catastrophe nationale.

Les malversations du gouvernement conduisent ensuite à la mort tragique de Noah, tué par ses congénères infectés. Toutefois, son esprit semble avoir survécu dans un autre plan d’existence, comme le découvre Naïa, qui depuis le début fait tout ce qu’elle peut pour sauver son frère. Le groupe découvre finalement, dans le tome 3, que tout ça est le fait de Lyauthey, un méchant tout de noir vêtu qui a pour projet d’invoquer les Grands Anciens, des divinités cosmiques susceptibles d’annihiler le genre humain. Les infectés, qui répondent en fait au nom de Shoggoths, sont des créations de ces êtres omnipotents, mais leur rôle reste encore nébuleux.

Si vous suivez Green Class, alors vous savez que l’avis de l’Etagère sur la série s’est gentiment dégradé à l’occasion du tome 3. En effet, l’introduction du lore lovecraftien ne s’était pas faite sans mal, en l’espèce au détriment du rythme et de la cohérence de l’ensemble.

Le survival post-apo cède donc le terrain à l’horreur cosmique, mais le souffle de la série semble avoir disparu. L’action s’enlise, entre captures maladroites, fuites désespérées et recaptures, le tout sur un rythme qui se veut urgent mais qui relève finalement davantage de l’hystérie.

L’auteur semble avoir oublié que pour faire avancer l’intrigue, il faut introduire une nouvelle information, qui pousse un ou plusieurs personnages à prendre des décisions et agir en cohérence avec un objectif clair, avant de confronter lesdits personnages aux conséquences de ce choix, ce qui mène à une nouvelle information… et ainsi de suite. Ce tome 4 se révèle donc très laborieux, et le manque de charisme de l’antagoniste n’aide évidemment pas, à tel point qu’il est délicat après lecture de déterminer quel événement majeur est intervenu.

On note aussi un peu de flou concernant le plan du méchant, dont on se doute, sur la base d’une réplique et d’un regard larmoyant posé sur une photo de famille, qu’il a des raisons valables d’agir de la sorte. Son plan général paraît certes compréhensible (invoquer les Grands Anciens), mais sa méthode reste nébuleuse, à moins que je n’ai raté quelque chose. Par quel biais invoquer le portail ? comment compte-t-il communiquer avec eux, quel rôle précis jouent les Shoggoths ?

Malheureusement, sur ce coup, l’abondance des interrogations a tendance à diluer l’intérêt du lecteur plutôt que d’éveiller sa curiosité.

Côté graphique en revanche, David Tako demeure irréprochable et constitue l’atout principal en cette période délicate pour la série. L’intervention de Jon Lankry sur les couleurs permet d’ajouter un tonalité crépusculaire qui sied bien au ton de l’album.

BD·Jeunesse·Nouveau !·****

Masques #1: le masque sans visage

Premier tome de la série écrite par Kid Toussaint et dessinée par Joël Jurion. 83 pages, parution chez Le Lombard le 27/05/22.

Crises d’identité(s)

Durant la célèbre fête des morts, au Mexique, Hector et son frère font ce qu’ils savent faire de mieux: rouler des naïfs dans la farine, prospérant de petites combines ça et là. Sans le savoir, les deux roublards s’attaquent à plus dangereux qu’eux.

En effet, un groupe d’hommes patibulaires, poursuivis par la police, leur proposent un marché plus qu’intéressant: garder pour eux deux caisses de bois quelques heures seulement, contre pas moins de mille pesos. Pour les deux nécessiteux, c’est une occasion inespérée. Après avoir donné un portefeuille volé en guise de gage, Hector décide d’ouvrir les caisses, misant sur le fait que le contenu des caisses doit valoir bien plus que mille pesos.

Et Hector n’a pas tort, car il met la main sur un masque mésoaméricain, aztèque plus précisément, en or, rien que ça ! A la fois par curiosité et par cupidité, Hector enfile le masque, mais ne parvient plus à l’enlever. Les gangsters ont tôt fait de revenir, et veulent récupérer leur marchandise pronto. Sous l’effet de la panique, Hector utilise alors sans le vouloir le pouvoir du masque, provoquant la mort de son frère. Loin d’être effrayés, les bandits y voient une opportunité d’accéder au pouvoir et vont contraindre Hector à travailler pour eux en prenant sa mère et sa sœur en otage.

En France, pendant ce temps, Siera est rattrapée par son passé lorsqu’elle reçoit un mystérieux colis, contenant un masque. Poursuivie pas les services de l’immigration, elle se rend compte que le masque lui donne la faculté de devenir invisible ! Au même moment, en Belgique, Al vit une crise existentielle, car il doit cacher sa transidentité à sa petite amie, et à ses amis, sous peine de subir leur rejet. Lui aussi va se réfugier sous un masque, un masque magique qui va le transformer littéralement en un homme surpuissant, capable de défendre les opprimer, ce que Al, entravée par le corps d’Alison, n’ose pas faire. Les destin de ces trois adolescents, éparpillés à travers le monde, vont se télescoper car l’enjeu autour de ces masques est très important. Le père d’Al en sait quelque chose, car il tente depuis des années de tous les rassembler pour éviter qu’un mauvais usage en soit fait.

Le prolifique Kid Toussaint (Ennemis, Hella et les Hellboyz, Magic 7, Absolument Normal, Elles,Love Love Love, etc) s’associe aujourd’hui au dessinateur de la série à succès Klaw pour une nouvelle série jeunesse qui surprend par son fort potentiel. Comme Magic 7, l’histoire nous met en relation avec une groupe d’adolescents qui vont se retrouver dotés de multiples pouvoirs, chaque masque octroyant une capacité différente. Le trio de ce premier tome est bien campé, chacun des protagonistes étant défini par une problématique sociétale d’actualité: Al lutte pour faire accepter sa transidentité, Siera fuit la guerre et la pauvreté mais n’a pas d’avenir garanti en France, Hector survit comme il peut dans un milieu pauvre et assailli par la criminalité. Ces éléments contribuent à rendre les personnages sympathiques, ce qui est, nous l’avons vu précédemment, crucial pour maintenir l’attention et l’adhésion du lecteur.

Pour le reste, j’ai toujours tendance à reprocher à Kid Toussaint le manque de subtilité de ses expositions, qui sont certes cruciales pour délivrer au lecteur la quantité d’informations nécessaires à la bonne compréhension du récit mais qui paraissent, par certains aspects, un peu forcées et littérales. Cependant, le reste de l’intrigue demeure clair, et conserve suffisamment d’interrogations et de ressorts exploitables pour ne pas s’essouffler.

On note aussi une petite vibe de X-men, avec un adulte (chauve!) réunissant autour de lui une bande d’adolescents multinationaux dotés de super-pouvoirs pour lesquels il fait office de mentor.

Côté graphique, les fans de Klaw savent déjà que Joël Jurion est très bon dans les scènes d’action, grâce à un trait dynamique et un découpage qui ne laisse pas la place aux temps morts. Il n’est pas non plus en reste pour les scènes plus intimistes, où l’expressivité des personnages rend la lecture plus immersive.

Ce premier tome de Masques par Kid Toussaint et Joël Jurion est donc un très bon début, une série à suivre !

BD·Nouveau !·****

Sorunne

Histoire complète en 108 pages, écrite par Diego Reinfield et dessinée par Guille Rancel. Première édition chez Spaceman Project le 21/09/2021, seconde édition le 25/03/2022.

Pentalogue

Le monde étrange de Gidru répond à cinq commandements, cinq lois primordiales qui émanent du dieu Arduk, et qu’il ne faut en aucun cas enfreindre, la Sorunne. Ces cinq lois interdisent aux habitants de Gidru de lire des écritures, de porter un nom, de manger une fleur de Duyia, de briser une statuette sacrée, et de s’emparer d’un masque de l’arbre des morts.

Les esprits rebelles ou orgueilleux qui s’affranchissent de ces règles reçoivent une marque spéciale pour chaque commandement violé, et, une fois le pentalogue foulé au pied dans son intégralité, sont exécutés sommairement par un mystérieux guerrier en armure, qui les pourfend aux yeux de tous sans autre forme de procès.

Un beau jour, après qu’une nouvelle rebelle ait trouvé la mort des mains de l’exécuteur, un objet non identifié s’écrase sur Gidru, sous le regard médusé du jeune Personne, un petit être innocent engoncé dans sa confortable routine. Personne, respectueux de la Sorunne, va néanmoins se rendre du les lieux du crash pour voir ce qui s’y trouve. C’est là qu’il fait la rencontre d’un étrange voyageur en scaphandre, un homme flottant entouré de fumée, qui écume le cosmos à la recherche de sa divinité. Personne va alors s’embarquer dans une singulière odyssée qui l’amènera à questionner ses croyances et à s’interroger sur sa place dans l’ordre du monde.

Sorunne attire l’œil d’emblée par son graphisme issu de l’animation et ses couleurs dynamiques. Derrière la qualité des ses planches, on retrouve une thématique intéressante relative à la force des croyances et aux dangers de l’ignorance, ces deux éléments conjugués n’ayant jamais rien donné de positif au cours de l’Histoire.

En effet, le récit nous montre bien que, si un dogme religieux suivi à la lettre peut permettre aux individus une vie paisible et sans tourment, il peut aussi dissimuler des vérités essentielles au bien-être l’individu. On le sait tous, la libre-pensée et la religion ont toujours eu quelque chose d’incompatible, il n’est donc pas illogique que tout dogme religieux qui cherche à se perpétuer tente de la combattre. D’où les chasses aux sorcières, d’où les bûchers et les accusations d’hérésie, d’où les exécuteurs en armure qui pourfendent les rebelles en deux avec des épées géantes.

On voit donc bien que l’auteur a ancré son récit dans le réel, malgré l’aspect onirique et le graphisme animation. En atteste le simple fait que la planète Gidru soit régie par une version écourtée des Dix Commandements, composée de cinq lois qui rappellent les Cinq Piliers de l’Islam.

L’ensemble demeure plutôt cryptique si l’on n’est pas familier des religions, mais le final proposé par l’auteur apporte une dimension métaphysique convaincante, qui n’est pas sans rappeler la philosophie nietzschéenne et sa volonté de puissance. On serait tenté au premier abord de proposer Sorunne dans la catégorie Jeunesse, mais le niveau de violence ainsi que la profondeur du thème sont plutôt en faveur d’un public un peu plus mature, disons adolescent.

Encore une fois, Spaceman Project a permis la publication d’un album très intéressant, à lire !

***·Comics·East & West·Nouveau !

Amazing Fantasy

Histoire complète en 144 pages, écrite et dessinée par Kaare Andrews chez Marvel Comics. Parution en France chez Panini Comics le 22/06/22.

Voyage en terre inconnue

Ils sont trois à se réveiller sur l’île de la Mort. Steve Rogers, alias Captain America, alors qu’il se trouvait sur un navire de guerre, durant la Seconde Guerre Mondiale, Natasha Romanoff, durant la Guerre Froide, alors qu’elle termine sa formation de Veuve Noire, puis Peter Parker, durant ses jeunes années en tant que Spider-Man.

Tous trois voient la mort en face puis se réveillent, échoués à différents endroits de cette île mystérieuse, qui est arpentée par des Orcs, des Dragons, des Sorciers et autres Griffons. Que font-ils ici, quel est cet endroit ? Nos trois héros pourront-ils fuir cet enfer pour rejoindre leur époque d’origine ?

Kaare Andrews, que l’on avait remarqué chez Marvel suite à son passage sur la série Iron Fist, signe ici une mini-série amoureuse et nostalgique des années 60-70, et des débuts de la maison Marvel, dont les premiers récits étaient effectivement empreints de fantasy et de magie. L’auteur décide de prendre trois héros iconiques dans des périodes qui ne le sont pas moins, pour les projeter sans ménagement dans cet univers brutal, aux antipodes de ce qui leur est familier.

Le choix de Black Widow, Captain America et Spider-Man n’a rien de choquant en soi, et permet même, par le truchement des époques différentes, de créer des quiproquo, notamment autour de Captain, qui ignore encore le rôle qu’il jouera à l’époque de Spider-Man. L’action est au rendez-vous, bien sûr, mais on peut regretter que l’auteur n’exploite pas tous les lieux communs de la fantasy, et surtout, qu’il n’ancre pas davantage son récit sur le plan émotionnel pour tous les personnages.

Je pense notamment à Black Widow, qui est ici une adolescente, supposément encore novice puisqu’elle termine sa formation à la Chambre Rouge. Et bien la chère Natasha, malgré ce postulat, se comporte souvent comme un vétéran de l’espionnage et de la manipulation, et l’auteur semble aussi oublier la jeunesse du personnage lorsqu’il la place dans des interactions sensuelles avec des personnages adultes. Il en va de même pour Peter, qui est adolescent, et qui a une romance avec une farouche guerrière qui semble elle aussi adulte… A ces moments gênants s’ajoutent d’autres plus tendres entre l’Oncle Ben et Peter, par exemple, mais le tout se noie quelque peu dans une vague de confusion, au regard de l’intrigue et de la mise en scène.

En effet, beaucoup d’éléments sont peu clairs, sans doute pas creusés par l’auteur, ce qui tend à banaliser une mini-série qui se voulait épique et grandiose, exempte de complexes car hors continuité. Toutefois, malgré ça, l’aspect purgatoire/au-delà/expérience de mort imminente reste intéressant à creuser, et permet sans doute de combler les trous du scénario. Cette version de nos héros à la sauce Conan le Barbare reste donc divertissante, mais manque l’occasion de nous transporter réellement, et finira sans doute parmi les innombrables « What-If » chers à Marvel.

Côté graphique en revanche, Kaare Andrews casse la baraque et fait la démonstration habile de la versatilité de son trait, s’adaptant aux différentes ambiances qu’il évoque et à chaque personnage. Comme quoi, scénariste et dessinateur sont effectivement deux métiers bien différents et complémentaires. On met 3 Calvin pour le dessin et le grand format, qui offre un bel objet et un confort de lecture indéniable.

***·BD·Nouveau !

Korokke et l’esprit sous la montagne

Second tome de la série écrite par Josep Busquet et dessinée par Jonathan Cantaro. 104 pages, parution le 27/05/22 grâce à Spaceman Project.

Sauce Samouraï

Korokke, l’Oni rouge et bravache, parcourt le Japon en compagnie de son ami Fugu, un renard afin de se confronter aux meilleurs combattants du pays et ainsi, devenir les meilleurs lames nippones de tous les temps. Au cours de leur pérégrinations, Korokke et Fugu croisent la route de Negi, une nonne désespérée qui cherche par tous les moyens à sauver son temple, promis à la destruction par l’immonde Nobunaga.

Le conquérant, qui a sous ses ordres une armée de plus de vingt-cinq mille hommes, qu’il sacrifierait jusqu’au dernier pour accéder au trésor gisant sous la montagne qui abrite le fameux temple. Negi, qui n’a pas de quoi se payer les services de ronins aguerris, va faire des pieds et des mains pour bénéficier du secours de ce duo de sabreurs magiques. Mais Korokke, trop absorbé par sa quête de perfection, et déjà lésé autrefois par la malice des humains, n’est pas prêt à accorder sa confiance une nouvelle fois, et déboute la nonne éplorée.

Décidée à sauver son temple quoi qu’il en coûte, notamment en souvenir de son grand-père, va ruser pour convaincre l’oni et son ami renard de s’associer à sa cause. Ainsi vont commencer les nouvelles aventures de Korokke pour sauver l’esprit sous la montagne !

On peut compter sur les éditions Spaceman Project pour dégoter des projets originaux, variés, et leur donner leur chance via le financement participatif. Korokke, qui avait déjà été plébiscité par les lecteurs lors de la campagne de financement du premier tome, a reçu pour cette suite plus de 120% de participations.

Le protagoniste, Korokke, est un « oni », des démons issus du folklore japonais que l’on pourrait considérer comme des mélanges entre ogres occidentaux et djinns orientaux. Il est généralement admis que les oni rouges sont turbulents, agressifs, extravertis et fortes-têtes, tandis que les bleus seraient plus bienveillants, réfléchis et sereins. On trouve des duos oni rouge / oni bleu à de nombreuses reprises dans la pop culture, comme par exemple Captain America (bleu) et Iron Man (rouge), Superman (rouge) et Batman (bleu), Sonic et Knuckles, Leonardo (bleu) et Raphael (rouge), Hellboy et Abe Sapiens.

En parlant de Hellboy, on peut aisément faire le rapprochement avec Korokke, deux démons rouges au grand cœur qui parcourent le pays et affrontent des adversaires magiques. L’auteur mène cependant son intrigue sans trop de rebondissements ni coups de théâtre, jusqu’à un final qui fleure bon le deus ex machina. Cette fin gâchera quelque peu le plaisir de lecture aux lecteurs pointilleux, mais l’ensemble est suffisamment bien mené pour pour garder son sceau qualitatif.

Entre Hellboy et les Sept Samouraïs, Korokke emportera l’adhésion des amateurs de folklore japonais et d’aventures sabreuses.

****·Comics·East & West·Nouveau !

Zojaqan

Histoire complète écrite par Jackson Lanzing et Collin Kelly, dessinée par Nathan Gooden. Parution aux US chez Vault comics, publication en France grâce au concours de Komics Initiative le 25/02/2022.

Shannon la Barbare

Bercée par les vagues, Shannon Kind s’éveille, et elle ignore où elle est. Rassérénée par la douce chaleur qui l’enveloppe, elle pense d’abord rêver, jusqu’à ce qu’elle atteigne un étrange rivage qui semble bien éloigné de sa contrée natale.

Bientôt, Shannon doit se rendre à l’évidence: elle ne rêve pas, et elle n’est pas sur Terre. Après quelques temps d’exploration, la jeune femme endeuillée s’aperçoit qu’elle foule une terre primordiale, hostile, parcourue par une dangereuse race de prédateurs, des créatures vicieuses qui se délectent de la peur qu’elles provoquent chez leurs victimes.

Mais depuis le décès de son fils Luther, Shannon n’a rien à perdre. Donc, Shannon n’a pas peur. Qu’à cela ne tienne, elle fera tout pour survivre dans ce nouveau monde, ne serait-ce que pour priver les monstres de la satisfaction de la voir baigner dans une marre de son propre sang. Sur son chemin, Shannon va croiser de fragiles créatures, qui n’ont pas encore de nom mais qui vont rapidement s’attacher à elle, elle qui est la seule à tenir tête aux prédateurs. Peu à peu, la jeune femme va s’ériger en protectrice de ces petits animaux aux allures porcines, dont la peau rosée ne servait jusque-là que de festin à des créatures plus fortes et plus déterminées.

Cependant, Shannon est frappée par un étrange phénomène: régulièrement, elle perd connaissance, et à son réveil, le temps semble avoir accéléré sa course, si bien qu’elle ne reconnaît ni les paysages, ni ses petits camarades, qui ont entre-temps évolué de façon stupéfiante. Désormais doués d’intelligence, elle s’aperçoit que ses amis, baptisés les Zojas, ont bâti grâce à elle une civilisation, dont elle est la pierre angulaire, « Shan« . Vénérée comme une déesse depuis des milliers d’années, Shannon va, au gré de ses sauts dans le temps, assister à l’évolution de ses protégés, qui connaitront grandeur et décadence, toujours en tentant d’interpréter les messages de leur guide Shan.

Ce que Shannon ignore toutefois, c’est que les prédateurs, de leur côté, poussés par la pression évolutive provoquée par l’hécatombe de Shannon dans leurs rangs, vont eux aussi profiter des siècles pour s’organiser, muter, et devenir eux aussi autre chose que ce qu’ils était destinés à devenir. Et en parallèle se pose la question: Shannon rêve-t-elle ? Est-elle morte ? Ce qu’elle voit et ressent dans ce monde étrange résulte-t-il d’une interprétation faite par son cerveau agonisant de ce qui s’apparenterait à l’au-delà ?

Depuis quelques temps déjà, les éditions Komics Initiative dénichent des comics indépendants échappant au carcan des grandes maisons d’édition américaines, à savoir Marvel et DC. Entre les deux géants, fourmille un monde dans lequel les auteurs sont libres d’explorer des concepts originaux, comme c’est le cas avec Zojaqan. Dès le début de l’histoire, nous adoptons le point de vue de Shannon, qui découvre en même temps que le lecteur le monde étrange dans lequel elle a été parachutée. Nous avançons donc pas à pas avec elle, et devons recoller les morceaux de l’intrigue en usant des bribes d’informations et des déductions dont nous disposons.

Les deux scénaristes utilisent le thème du deuil et de la nécessité de le surmonter, d’évoluer, et mettent ce thème en abyme en montrant Shannon aux prises avec une quête d’identité et de rédemption poignante. La trame de l’album est aussi l’occasion de prendre du recul sur l’évolution humaine, sur l’ascension et la chute des civilisations, mais aussi sur le rapport qu’entretient l’Homme avec ses icônes.

En effet, on constate au fil de la lecture et des époques qui défilent, que des propos et des concepts religieux peuvent être facilement détournés, extrapolés, voire déviés de leur intention originelle, par des gens qui ont en tête leur intérêt propre, ou qui agissent par ultracrépidarianisme. Bien qu’aucun de nous n’ait dans son CV une expérience en tant que prophète, on peut du coup imaginer le désarroi de Shannon lorsqu’elle voit ses enseignements détournés par les Zojas.

Sur le plan graphique, nous avons droit grâce à Nathan Gooden à de très belles planches, dynamiques, qui font la part belle aux décors étranges et oniriques du monde de Shannon, sans oublier des designs très réussis concernant les monstres. Une belle découverte !

****·BD

VilleVermine #3: Le tombeau du Géant

Troisième tome de la série écrite et dessinée par Julien Lambert. 92 pages, parution le 19/01/2022 aux éditions Sarbacane.

La cité a craqué

Jacques Peuplier vivrait surement mieux ailleurs, mais c’est à VilleVermine qu’il a élu domicile. Cet ours mal léché vit d’un don très particulier: il peut converser avec les objets, que nous autres humains pensons inanimés. Grâce à cette faculté, Jacques peut retrouver n’importe quel objet perdu, pour peu qu’on y mette le prix.

Dans les deux premiers tomes, Jacques Peuplier a eu affaire à une famille mafieuse et à leur fille en mal d’émancipation, une troupe d’enfants perdus et un scientifique fou qui voulait transformer les humains en monstres insectoïdes. Cette fois, l’enquêteur qui parle aux choses davantage qu’aux gens est sur une nouvelle affaire. Mandaté par Mlle Tassard, il doit retrouver le Fendeur, une arme ayant autrefois servi à abattre le géant qui terrorisait la ville. L’enquête va le mener dans les souterrains de la ville, où vit une communauté de parias vouant un culte au fleuve.

Parmi ces fleuvistes, Peuplier rencontre Sam, un autre géant qui a lui aussi un objet à retrouver. En fouillant, Jacques se rend compte que les fleuvistes cachent un important secret sur la traque du géant, et comme d’habitude, c’est à peu près à ce moment-là que les ennuis vont commencer…

Avec le premier diptyque, Julien Lambert, gagnant du concours Leblanc en 2014, nous avait séduit grâce un univers mêlant des influences pulp et fantastiques. Avec un héros tout aussi taciturne qu’attachant, l’auteur nous faisait vivre une aventure pleine de poésie, naïve tout en étant sombre à souhait.

L’essai est transformé avec ce troisième tome, qui, s’il prend ses distances avec les deux premiers, a néanmoins le mérite d’élargir la mythologie urbaine de VilleVermine sans changer de tonalité. L’album explore les travers de l’âme humaine, la violence des hommes et les non-dits qu’on s’impose pour la contenir, comme pour nous rapprocher encore davantage de son héros misanthrope.

Graphiquement, l’artiste nous donne à voir des pages grouillantes de détails, son trait matérialise très bien l’ambiance glauque de sa ville fictive, avec quelques petites incursions de clarté et de naïveté, comme lors du carnaval de la fête du Géant. Une telle maîtrise à la fois narrative et graphique, ça vaut bien quatre Calvin !

****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Green Lantern Corps #1: Recharge

Recueil de 440 pages, qui contient la mini-série Green Lantern Corps: Recharge, suivie des 1″ premiers numéros de la série Green Lantern Corps, parue en 2005 chez DC Comics. Publication du présent recueil en France le 08/07/22 chez Urban Comics, collection DC Classiques. Geoff Johns et Dave Gibbons au scénario, Patrick Gleason au dessin.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

C’est dans les vielles vessies qu’on fait les meilleures lanternes

Green Lantern est un personnage emblématique de l’univers DC. Membre fondateur de la Ligue de Justice, l’intrépide Hal Jordan est également garant de la Justice à une échelle cosmique, car il a sous sa responsabilité la sécurité du secteur 2814 de l’Univers, qui comprend la Terre.

Les Lanternes Vertes sont une milice universelle dont les membres sont choisis, triés sur le volet par les anneaux qui leur donnent leurs pouvoirs, en fonction d’une caractéristique primordiale, à savoir la volonté. Chaque nouveau membre est formé sur la planète Oa, foyer d’une espèce très ancienne autoproclamée « Gardiens de l’Univers« . Hal Jordan fut le premier humain à intégrer le Corps des Lanternes Vertes, et fut également, anthropocentrisme oblige, l’un des meilleurs.

Malheureusement, une suite d’évènements tragiques l’a mené être possédé par Parallax, entité malfaisante ennemie jurée des Green Lanterns. Entre la fin des années 90 et début des années 2000, cette corruption a poussé le légendaire Hal Jordan à détruire le Corps dans sa quasi-intégralité, avant d’être finalement purgé de Parallax. En 2005, Geoff Johns reprend le flambeau et implémente de nouveaux éléments venant réhabiliter Hal Jordan tout en offrant une nouvelle perspective sur le rôle des Lanterns et sur les pouvoirs qui en sont à l’origine. D’où la mini-série Recharge, qui est centrée autour de la reconstruction du Corps des Green Lanterns.

Et effectivement, 7000 postes à pourvoir, on peut appeler ça une campagne de recrutement. Ce sont donc autant d’anneaux verts qui écument tous les recoins de l’univers pour trouver des candidats adéquats, autant de nouvelles recrues qu’il faudra former pour protéger tous les êtres vivants des dangers cosmiques qui les guettent. Parmi nos nouvelles recrues, on trouve Vath Sarn, Isamot Kol, ou encore Soranik Natu, dont les personnalités bien trempées vont faire des étincelles. Vath et Isamot, par exemple, sont issus de deux peuples belligérants, et auront bien du mal à coopérer pour le bien de tous, car dépasser ses préconceptions et sa rancœur en temps de guerre n’est pas chose aisée. Soranik, quant à elle, n’est pas qu’une brillante neurochirurgienne, elle est également la fille de Sinestro, un ancien Green Lantern aujourd’hui ennemi du Corps. Au milieu de toutes ces nouvelles recrues, on retrouve des anciens incontournables tels de Hal Jordan, Kyle Rainer et John Stewart, qui demeurent réservistes, mais également le tempétueux Guy Gardner, ou encore Kilowog.

De but en blanc, on peut dire que l’inclusion de Recharge et du volume 2 de Green Lantern Corps parmi les classiques de DC est une bonne initiative de la part de Urban. En effet, le grand œuvre de Geoff Johns sur ce pan de l’univers DC demeure encore à ce jour l’une des plus grande réussites récentes de l’éditeur américain, qui débute dans ce volume pour ensuite se poursuivre dans les incontournables sagas Sinestro Corps War, Blackest Night et Brightest Day. Gageons que ces crossovers feront eux aussi l’objet d’une attention particulière d’Urban, afin de compléter les rangs de leur collection « Classiques ».

Sur la qualité de la série en elle-même, on peut dire que Johns et Gibbons maîtrisent leur partition, et parviennent à gérer un casting choral de qualité et dont les personnalités, écrites avec rigueur, se complètent harmonieusement, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de conflit ni de situation tendue, bien au contraire. Les Green Lantern, depuis les années 60-70, étaient souvent résumés à des « policiers de l’espace », ce que les auteurs prennent ici au mot, en leur imposant un code de déontologie, notamment vis à vis de l’usage de la force léthale, ainsi qu’une bureaucratie, ce qui induit des procédures, des droits à faire valoir (des congés!), bref, toutes les joyeusetés de notre morne quotidien. De surcroît, on retrouve aussi des éléments procéduraux, relatifs aux enquêtes que les Lanterns doivent mener.

La série est aussi parsemée de coups de théâtres qui maintiennent l’intérêt de lecture tout au long des 400 pages, les scénaristes prenant également soin d’inclure des éléments de foreshadowing pour la suite de la saga. En revanche, les fans hardcore de Hal Jordan resteront sur leur faim, car bien qu’il fasse une petite apparition durant Recharge, il est aux abonnés absents sur le reste de la série, le focus étant mis sur Guy Gardner, qui en profite pour prendre du galon.

Une réédition utile pour ceux qui voudront lire ou redécouvrir l’une des sagas marquantes de DC du début des années 2000, Green Lantern Corps Recharge donne satisfaction tant sur le plan narratif que graphique.

Petit post scriptum pour ceux qui souhaitent se plonger ou se replonger dans l’univers Green Lantern: voici un rapide aperçu des différentes publications qu’il sera nécessaire de se procurer pour suivre le fil rouge (ou plutôt vert émeraude):

  • Geoff Johns présente Green Lantern, 7 intégrales parues chez Urban entre novembre 2016 et février 2021. On peut y lire la guerre contre Sinestro, les tomes 4 et 5 regroupent quant à eux les épisodes liés à la saga Blackest Night, l’invasion des Lanternes Noires, qui préfigure d’une certaine façon la saga DCeased et ses morts-vivants.
  • Brightest Day, trois volumes parus en 2013. Apparition de la Lanterne Blanche.
  • Green Lantern (New 52, le dernier reboot en date de DC comics), quatre tomes parus entre 2012 et 2015.
  • Green Lantern Rebirth, 5 tomes parus entre 2018 et 2019.
  • Justice League Récits complets, dans lesquels ont trouve la série Green Lanterns.
  • Hal Jordan: Green Lantern entre 2019 et 2021, c’est Grant Morrison qui reprend en main la destinée de Green Lantern.
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****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Sea of stars

Histoire complète en 288 pages, écrite par Jason Aaron et dessinée par Stephen Green. Parution en France chez Urban comics, collection INDIES, le 01/07/2022.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

Space is a place

Gil Starx est ce que l’on pourrait appeler un homme pressé. Constamment occupé par ses livraisons galactiques, il parcourt un océan d’étoiles pour satisfaire ses clients, toujours dans les temps. Et quand ont dit océan d’étoiles, il faut entendre littéralement cette expression.

En effet, l’environnement interstellaire visité par Gil Starx et d’autres humains est peuplé de créatures qui « nagent » dans le vide intersidéral, comme des poissons dans l’eau. Ainsi, on trouve des « baleines » de l’espace, des « requins-quarks », et toutes sortes d’animaux dont l’espace est le milieu naturel.

Cette fois-là, Gil transporte une marchandise désuète, le contenu d’un vieux musée, et voyage avec son fils Kadyn. Accaparé par son métier, Gil n’a jamais été très disponible pour sa famille, mais depuis la mort tragique de son épouse, il tente de reconnecter les liens avec son fils, qui s’ennuie ferme dans le vieux vaisseau de son paternel, qui a pris l’habitude d’éviter tout danger en ne naviguant que sans les secteurs cartographiés. Tout va basculer lorsque le duo sera attaqué par un gigantesque léviathan, qui détruira le vaisseau et séparera le père du fils.

Dès lors, Gil n’aura qu’un objectif: retrouver son fils. Le jeune garçon, en revanche, pense que son père est mort et doit s’acclimater aux mystérieux pouvoirs qu’il a obtenus dans l’accident.

On nage en plein délire

Alors que la tendance est à la hard SF, c’est à dire une science fiction basée sur les concepts et les théories scientifiques les plus pointus et avant-gardistes, Jason Aaron opte pour une SF fantasmagorique en reprenant les vieux codes de l’analogie maritime.

Ce lieux commun tire ses racines de la SF du début du 20e siècle, et ce qui était une métaphore est bien vite devenu littéral. Alors que John Fitzgerald Kennedy considérait déjà l’espace comme « le nouvel océan » lors de la fameuse « courses aux étoiles » avec l’URSS, les auteurs de SF se sont appropriés massivement cette analogie, en utilisant par exemple des termes techniques navals.

En effet, on parle de vaisseaux dans les deux cas, avec des croiseurs, des destroyers, des frégates, etc. Les vaisseaux spatiaux, à l’instar de leur homologues maritimes, ont des barques de survie, et il arrive même que des engins spatiaux soient munis de voiles (concept qui est validé par la science avec les fameuses voiles solaires, ce qui en fait un élément commun avec la hard SF). La comparaison ne s’arrête pas là, puisque les auteurs ont eu tendance à appliquer à l’espace des concepts et des contraintes typiquement navals, comme la bi-dimensionnalité du terrain, la friction, et des principes de navigations qui en réalité ne sont pas compatibles avec l’exploration spatiale.

Les planètes sont donc perçues comme des îles dans un vaste océan, et leur valeur stratégique y est même similaire. De Frank Herbert (Dune) à Pierre Boule (La Planète des Singes), en passant par Star Wars et Star Trek, ou La Planète au Trésor, rares sont les entrées littéraires et audiovisuelles à ne pas verser dans cette analogie. Alors pourquoi pas les comics ?

En ce qui concerne l’intrigue, on peut faire confiance à Jason Aaron, qui nous a déjà fait montre de son talent à de nombreuses reprises, pour construire un récit efficace centré autour de protagonistes intéressants et attachants. Le duo père/fils, Gil/Kadyn, fonctionne dès le début, et ne perd pas de son intensité même s’ils sont assez rapidement séparés. L’auteur, visiblement marqué par son long run sur Thor chez Marvel, insuffle également un souffle mythologique avec non pas des asgardiens, mais un autre peuple de l’espace, inspiré des Aztèques, et des divinités cosmiques qui se battent en détruisant des planètes. On n’en voudra pas au scénariste de recourir encore au fameux macguffin pour poursuivre son intrigue, qui est finalement assez simple mais néanmoins efficace.

A bien y regarder, on ne peut s’empêcher de percevoir dans la ligne narrative consacrée au père des airs d’Odyssée (Ulysse qui veut rentrer chez lui retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque), et dans celle du fils, comme un goût du Petit Prince. En terme de références, on aura vu pire, avouez. Sur le plan graphique, on retrouve avec plaisir Stephen Green, qui livre de très belles planches, qui alternent décors spatiaux grandioses et scènes de survie plus intimistes.

Sea of Stars puise ses références dans les racines de la science-fiction, autour d’une belle histoire d’amour entre un père et son fils.

***·BD·Nouveau !·Service Presse

Arjuna

La BD!
BD de Mathieu mariolle, Laurence Baldetti et Nicolas Vial (coul.)
Glénat (2022), 80p., one-shot.

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Merci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Au sein du Raj britannique Arjuna a pris son parti: elle assiste les soldats coloniaux dans la traque des temples hindous afin d’y dénicher les puissantes divinités à l’existence bien réelle! Lors d’une de ces expéditions elle disparaît, trahie par les félons européens. Lorsqu’elle ressurgit des mois plus tard, c’est pour aider l’oisive fille d’un général de l’Empire à échapper à son sort. Sans qu’elle puisse l’expliquer elle se trouve enceinte d’un enfant en qui des fous voient la réincarnation du terrible dieu vengeur Ravana

La fort réussie couverture de ce one-shot attira mon regard en librairie, les bras déjà fort chargés. Un aperçu intérieur finit de me convaincre de tenter cette aventure orientale. Il y a de ces rencontres fortuites qui ne laissent pas place à la réflexion optimisée du gestionnaire de PAL. Arjuna en fait partie. La boulimie bdphile et le rythme des services presse font parfois oublier les vertus de l’impromptu dans les lectures.

Mathieu Mariolle est un scénariste fort irrégulier, découvert sur le très engageant Smoke city à ses débuts, retrouvé en 2013 sur l’excellent diptyque Blue note et enfin sur sa suite non officielle des aventures du capitaine Némo dans Nautilus. Entre temps il a travaillé sur des BD du PSG et autre adaptation de Farcry en intercalant une uchronie nazie plutôt sympathique. Il faut bien manger. En compagnie de la dessinatrice de la Quête d’Ewilan il ne propose cette fois-ci pas de sous-marins mais reste dans une Inde fantastique à la suite d’un personnage très troublant quand à ses finalités et son caractère héroïque impulsé par le titre éponyme.

Pour parler de ce qui fâche, on est surpris au cours de cette lecture très dépaysante par l’effet de rupture d’une narration qui saute régulièrement d’un évènement, d’un lieu, à l’autre. C’est fort dommage car les auteurs disposaient d’un format confortable (équivalent à un double album) pour nous raconter cette aventure orientale et de personnages qui bien qu’archétypaux sont très réussis. A commencer par cette Arjuna dont on ne sait rien jusqu’au bout, ni de ses motivations, ni de sa disparition de plusieurs mois, ni de ses liens avec les protagonistes de l’histoire. Ce faux rythme brise régulièrement l’élan exotique porté par un dessin très inspiré.

https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2022/06/Arjuna-1.jpgLaurence Baldetti s’approprie pourtant parfaitement cette atmosphère vénéneuse d’une Inde entre deux mondes, dans un genre semi-historique plus souvent vu sur des histoires de fantômes chinois ou de semi-fantasy japonaise. Dans ce Raj « nettoyé » par une armée cartésienne la magie et les dieux existent bien, s’incarnent et de redoutables créatures guerrières, permettant à Arjuna d’endosser le rôle d’une sorte de Constantine hindou bad-ass. La succession de combats très joliment chorégraphiés n’est d’ailleurs pas pour nous déranger. Dans une histoire linéaire où le scénariste insiste pour brouiller les liaisons en créant une sorte d’incertitude sur la Réalité, la dessinatrice utilise très librement ses pages (voir doubles-pages) dans des constructions labyrinthiques fort appropriées et habillées de styles orientaux qui mettent dans l’ambiance. Volutes d’encens deviennent récit mythique, un vent de sable cache un farouche guerrier et les tourbillons marins nous transportent ailleurs. Cet univers mythologique est très attachant et on regrettera que l’aventure ne se prolonge pas malgré une conclusion certes logique mais un peu facile dans sa noirceur.

On quitte ainsi les délices de l’Inde un peu désorienté par un flux incertain, enivrés par certaines planches fabuleuses et par des promesses (les pirates, la secte d’assassins, …) partiellement tenues. Mariolle est un scénariste irrégulier disais-je, mais il parvient toutefois à nous proposer avec Arjuna une lecture qui reflète (presque) sa magique couverture.

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