BD·Mercredi BD·Nouveau !·Numérique

Mondo reverso

BD de  Arnaud Le Gouëfflec et Dominique Bertail
Fluide glacial (2017), 70 p.

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Album recueil des chapitres courts parus dans la revue Fluide glacial en 2017. Une édition luxe grand format dos toilé avec cahier graphique de 8 pages est disponible en édition limitée.

L’ouest sauvage, magnifique, éblouissant, poussiéreux. Ses despéradettes, ses hordes d’indiennes sanguinaires, ses saloons gorgés de prostitués… Hein? Quoi??!!… Oui les amis, on est chez Fluide glacial et on renverse tout: dans ce western les hommes sont des femmes et les femmes sont des hommes. Et inversement… bref…

Donc on est chez fluide, donc c’est de l’humour, gras, poilu, odorant, lourd. Si c’est pas votre tasse de thé ou que vous êtes un peu prude, passez votre chemin visage pâle! Sinon… bienvenue dans une bonne tranche de rigolade qui retourne les neurones et fait (un peu) réfléchir quand même! Au premier abord je m’étais dis ouais bof, des garçons en robe et des filles en pantalon on a déjà vu ça… Mais ce qui est très Résultat de recherche d'images pour "mondo reverso"réussi dans Mondo Reverso c’est que les auteurs jouent sans arrêt sur nos références sociales imprimées profondément dans nos cerveaux reptiliens. Aucun détail n’est épargné: la cheffe des bandits pisse comme le ferait un pistolero mais… comme une fille, les filles rotent, pètent et jurent. Les hommes (barbus, poilus et moustachus comme à l’époque) sont des chochottes qu’il faut protéger ou troncher… On est dans les codes du western, manichéens, macho… en inversé. Et ça fonctionne! Le comique de situation habituel (… à la sauce Fluide quand même, c’est a dire « bite-couille-nichon-prout-caca » avec une once de tronches éclatées et de cervelles répandues) est franchement rehaussé par ces inversions de codes qui nous fait (les garçons en tout cas) réfléchir à des choses tellement grosses qu’elles étaient devenues invisibles. Du coup il va être dur de lire ou regarder un western normalement après ça! La féminisation des noms joue également ce rôle de perturbateur de lecture (vous savez, on ne lit qu’une partie du texte, on devine l’essentiel). La Christe s’appelle Jesuse et l’on se confesse à sa mère,… Résultat de recherche d'images pour "mondo reverso"On atteint le summum des nœuds lorsque bien entendu la femme doit se déguiser en… femme et l’homme en homme… Les auteurs s’en sont donné à cœur joie dans cet embrouillamini et personnellement j’adore!

Niveau dessin c’est du Bertail: lavis sépia dont il a l’habitude, décors magnifiques et gueules tordues. J’avais découvert cet auteur sur l’excellente série d’anticipation Ghost Money (scénarisée par Smolderen), sur des tons plus bleutés mais également au pinceau. Il est vraiment fort et semble produire avec facilité. Sa technique ne donne pas des dessins très techniques mais vraiment esthétiques (la section dans les Rocheuses est magnifique). Je regrette qu’il abuse un peu de tronches à la fluide glacial (on est parfois pas loin d’Edika…), mais c’est sans doute le genre qui veut ça. L’esthétique du western est superbe et par moment on aimerait qu’il redevienne sérieux et nous propose une vraie histoire de l’ouest, de sang et de fureur…

Image associéeMondo reverso est une excellente surprise, pas loin de l’esprit « n’importe quoi » de la série Infinity 8 (dont le premier volume est signé… Bertail) qui paraît en ce moment. Pas loin du 5 Calvin que j’aurais peut-être mis si j’avais eu l’édition collector entre les mains en place de la version numérique.

 

 

 

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Moka.

Et un autre avis chez Branché culture.

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Graphismes·La trouvaille du vendredi

La trouvaille du vendredi #6

La trouvaille+joaquim

La Trouvaille c’est un trésor que vous avez gardé dans votre mémoire, une pépite de votre bibliothèque et qui mérite d’être offerte à l’appétit de vos lecteurs. Une pause de fin de semaine hors du brouhaha des publications récentes…


Rio grande

BD d’Eugenio Sicomoro
Dargaud (1989), NB, 68p.

sicomoro_riogrande_01Album grand format, couverture classique tout a fait dans l’ambiance western. Édition des années 80, sans qualité ni défaut particulier.

On m’avait offert cet album il y a fort longtemps et il a toujours été pour moi une étrangeté: depuis que je m’intéresse à la BD je n’ai jamais entendu parler de Sicomoro alors qu’à l’époque et encore aujourd’hui le graphisme de ces quatre histoires est totalement unique! Un peu comme les films maudits et uniques de leur auteurs qui sont entrés au panthéon comme des singularités.

Sicomoro (il s’agit d’un pseudo) est de l’école italienne et a participé à la formation de beaucoup d’auteurs de la péninsule. Très vite on reconnaît le trait comparable à celui de Manara, Serpieri, Liberatore,… Giraud avait également ce style sur certains Blueberry. C’est un style des années 70-80 qui sied parfaitement au noir et blanc. Un style entre l’hyperréalisme d’un Résultat de recherche d'images pour "sicomoro rio grande"Alex Ross et les contrastes d’un Hugo Pratt. D’ailleurs, récemment, seuls certains illustrateurs américains se rapprochent ce ce type de dessin. Un style totalement western, faisant ressentir l’épaisseur du cuir des vêtements, la texture de la poussière, la densité des chevelures en bataille et des moustaches touffues. Ça me rappelle les magnifiques illustrations de l’édition Folio junior du Seigneur des Anneaux des années 80 par Philippe Munch (pour ceux qui sont passé par là…).

Cet album totalement unique, comme si Sergio Leone avait été adapté en BD par Sicomoro, propose quatre histoires de l’Ouest:

  • Celle d’un vieux trappeur retiré des hommes et qui tombe sur une petite frappe qui l’obligera à renouer avec la morale, pour le pire…
  • Celle d’un tireur professionnel s’entraînant en prévision d’un duel qu’il attend de longue date pour venger son honneur,
  • Celle d’un desperados décidé à quitter sa vie de pillages et qui tombe sur une caravane de Mormons, pas si pacifiques lorsque surviennent les indiens…
  • Celle de la guerre d’indépendance américaine, histoire un peu particulière par sa construction et par le fait qu’elle ne se situe pas dans le thème du western.

20180118_1944351.jpgToutes ces histoires sont marquées par un pessimisme féroce, cette destinée noire qui ramène toute volonté humaine à la réalité de la violence de ses contemporains. Il n’y a pas d’espoir véritable dans l’Ouest. Seulement des personnages qui croient qu’ils vont surmonter leur destin. Sicomoro fait corps avec ces thématiques classiques du western. Les regards sont puissants dans ses dessins, ceux de la femme, de l’enfant, du père. Ces regards presque angéliques tombent sur une crasse, des peaux burinées par le soleil. Rarement un dessin aura autant incarné un style, une époque. Le Western est un thème on ne peut plus graphique. Ici, entre des séquences de vie quotidienne, de chevauchée et de quelques paysages, quelques fulgurances percutent le lecteur comme cette page de fusillade au dynamisme incroyable. Ce dessin est étonnant tant en quelques coups de hachures il donne à la fois un réalisme et un dessin totalement BD à la fois. La maîtrise de l’italien est impressionnante. Que ce soient les décors, les vêtements, les expressions, les séquences dynamiques, les cadrages, tout est maîtrisé à la perfection chez Sicomoro, ce qui fait revenir la question: comment un tel dessinateur peut-il être si peu connu dans notre pays alors que ceux cités plus haut sont reconnus comme des maîtres? Sans doute par l’absence de BD populaire dans sa biblio et par une atténuation de son style lorsqu’il est colorisé. Sicomoro n’aurait dû faire que du noir et blanc (comme un certain Alberto Varanda). En attendant cet album est un must-have à découvrir de toute urgence si vous aimez le western.

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BD·Numérique

L’ombre d’Hippocrate

BD de Xavier Dorison et Ralph Meyer
Dargaud (2017), 56p. Série « Undertaker » t4/4.

couv-tome4-undertakerÉgalement une édition grand format de chaque tome de la série qui paraît généralement en juin. Autant la qualité du trait de Meyer est indéniable, autant les couvertures de la série Undertaker ne sont pas ce qu’on voit de plus attrayant. Pas grave vu le contenu.

Jeronimus Quint, l’ogre de Sutter camp, médecin génial et fou continue sa fuite en compagnie de Rose devant un Undertaker abimé physiquement et moralement. Quint a pris un véritable ascendant psychologique sur Jonas Crow en se faisant des alliés de tous ceux qu’il a soigné ou blesse en prévision de les sauver, dont Rose. Dans cette course poursuite sanglante, le héros doute: finalement n’a-t’il pas plus de morts sur la conscience que ce médecin qui marche allègrement sur le serment d’Hippocrate?

Résultat de recherche d'images pour "l'ombre d'hippocrate meyer"Lorsque la série Undertaker est sortie il y a de cela maintenant 4 ans avec grand renfort de com’ de Dargaud j’avais passé mon tour. Non que je n’aime les auteurs (je considère Dorison comme un des tous meilleurs scénaristes et avait adoré le Berceuse assassine de Meyer) mais je n’ai jamais vraiment accroché avec les western en BD (hormis les deux albums 500 fusils et Adios Palomita du début du label Série B de Vatine) et le battage qui donne l’impression qu’on est obligé d’acheter la nouvelle pépite m’agace profondément. Je suis plus Spaghetti que classique et n’ai jamais accroché à Blueberry, présenté comme la référence d’Undertaker. Il est vrai que le dessin de Meyer est clairement de l’école Giraud et par moment plus poussé même (les fidèles de l’auteur de Blueberry me pardonneront cet affront). J’ai entre-temps découvert la série Asgard du même duo et qui m’a vraiment plu, tant graphiquement que dans la relation artistique entre les auteurs qui transparaît dans l’album. Du coup j’ai entrepris de découvrir l’Undertaker.

Résultat de recherche d'images pour "l'ombre d'hippocrate meyer"L’ombre d’Hippocrate est la clôture du diptyque entamé avec L’ogre de Sutter Camp (format de double album que je trouve idéal dans la BD et qui semble être adopté systématiquement sur Undertaker).  Clairement cette histoire fait monter le niveau de la série par rapport au premier double album introductif, et cela pour une simple raison: Jeronimus Quint est pour moi le méchant le plus charismatique, le mieux « joué » et le plus intéressant depuis pas mal d’années dans la BD franco-belge. Si l’attelage improbable des personnages mis en place sur les deux premiers albums est très efficace (Dorison est un très bon technicien, tel Van Hamme, qui sait parfaitement ce qui fonctionne en matière de scénario), c’est bien les questionnements et problématiques posés par Quint qui passionnent. Il ne se déclare pas fou mais génial. Des morts il y en a tous les jours, ses expériences sur sujets vivants doivent-elles être continuées si elles permettent de sauver à l’avenir des milliers de gens? Quint torture, tue mais sauve, beaucoup. C’est le syndrome du savant fou reniant le serment d’Hippocrate. Jonas Crow, lui, est mis sur le grill par Lin avec ses méthodes expéditives. Dans le monde d’Undertaker personne n’est bon. Alors quand la morale devient le sujet central permettant de déterminer ce qui doit être fait, comment faire? Quint est utile, Crow est moral. Qui a raison? Le sujet est passionnant et si le lecteur humaniste a la réponse, l’album dérange et c’est formidable! Le tout est relevé par des situations et des dialogues souvent drôles dans le tragique. Les estocades verbales de la chinoise et de l’anti-héros sont très savoureuses.

Résultat de recherche d'images pour "l'ombre d'hippocrate meyer"Sur le plan graphique, quel plaisir de voir un artisan manuel (la référence à Giraud est vraiment pertinente) travailler ses noirs. Meyer est parfois un peu rapide sur les arrière-plans et les personnages de fonds (il fait partie de ces dessinateurs qui se dispensent de mettre un visage sur la foule, je trouve ça gênant), mais quelle facilité dans les visages et expressions! Je retrouve un peu le Guerineau des premières années du Chant des Stryges (il a d’ailleurs produit un très bon western pour ceux que cela intéresse). On est dans le vrai plaisir du dessin à l’ancienne que l’on savoure case par case. Les paysages sauvages de l’ouest  sont épurés, dessinés en suggestions et en crêtes. L’ensemble rend très bien par-ce que la force de Meyer est sur ses premiers plans.

Undertaker est une série qui monte en puissance et les auteurs semblent avoir saisi la perle qu’ils avaient avec leur méchant qui devrait très certainement revenir dans d’autres albums voir de façon récurrente comme âme damnée du héros.

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BD

Sykes

BD de Pierre Dubois & Dimitri Armand
Signé/Lombard (2016)

51bpk8xfjol-_sx377_bo1204203200_L’on savait depuis longtemps que la collection « Signé » (au Lombard) était gage de qualité, avec au catalogue des pièces maîtresses telles que le diptyque Histoire sans héros, A la recherche de Peter Pan, ou le Western de Rosinski. Généralement les albums Signé offrent un One-shot d’auteurs déjà reconnus, aussi il est surprenant d’y découvrir un jeune auteur, Sylvain Armand, qui sera sans doute l’un des artistes majeurs des prochaines années. Prenant la forme très classique de la chasse vengeresse d’un marshall redoutable à la poursuite d’une bande de malfrats sanguinaires, Sykes réussit le cahier des charges d’un western réussi, avec ses gueules de l’ouest sauvage qu’Armand prend manifestement plaisir à croquer dans un style très encré à la noirceur magnifique. Dans une technique à la fois classique (on est parfois assez proches de l’Undertaker de Ralph Meyer et Xavier Dorisson) et moderne (les encrages et jeux de contrastes peuvent faire penser à l’école Lauffray), l’on prend un grand plaisir à savourer les moments intimistes aux dialogues ciselés comme les paysages dans un format généreux choisi par l’éditeur. Si le style d’Armand doit encore s’affirmer (l’on sent parfois des hésitations entre la finesse et le gros plan), c’est bien dans les clairs-obscure que son art prend toute sa qualité, laissant à penser que cet album mériterait une version n/b grand format. La qualité du scénario (comme dans tout bon western) repose dans la simplicité de son intrigue associée à des personnages auxquels O’Malley apporte l’humour nécessaire et l’enfant une tendresse contrastant avec la violence de l’histoire. Car il s’agit d’une histoire de sang et de morts à laquelle le scénariste a le bon goût d’apporter une pincée de fantastique et la crudité des combats. Les western sont rarement réussis, que ce soit au cinéma ou dans la BD. Ici le classicisme est réussi et aboutit à une fin logique qui boucle une histoire que l’on prend très grand plaisir à savourer à la fois graphiquement et intellectuellement. Les BD que l’on a envie de reprendre aussitôt la dernière page tournée sont peu nombreuses. Sykes en fait partie.

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Fiche BDphile