****·Comics·East & West·Nouveau !

We Live

Premier tome de la série écrite et dessinée par Roy et Inaki Miranda. Parution initiale aux US chez Aftershock, publication en France chez 404 Comics le 03/02/2022.

Et si on partait ?

Au cas où on ne vous l’aurait pas déjà répété, la planète Terre est foutue. Pour de vrai. Après des millénaires d’anthropocène abusifs, notre monde nous a sorti un bon et gros middle finger, sous la forme de catastrophes naturelles, qui ont conduit à des guerres, puis à une mutation de toute la faune et la flore, partout à travers le globe, dont le seul et unique but était désormais d’étriper des humains. Jusqu’ici, il n’y avait que trois façons de mourir en masse, les épidémies, les guerres, ou les famines, il y a désormais des lions mutants.

Un peu comme un aristocrate qui vous propose un jus d’orange à la fin d’une exquise soirée, la Terre nous pousse donc discrètement vers la sortie, mais il n’est pas évident de trouer une planète aussi accueillante. Pas de souci, l’Humanité a trouvé une issue, ou plutôt, une issue de secours, sous la forme d’un message extraterrestre. Plus qu’un message, c’était une promesse, celle qu’un certain nombre d’élus serait évacués, pour peu qu’ils soient présents autour d’une balise à la fin d’un compte à rebours. Ces élus sont ceux et celles qui ont trouvé un bracelet spécial, issu d’une technologie extraterrestre, tous des enfants.

Depuis la mort de leurs parents, Tala veille du mieux qu’elle peut sur Hototo, son jeune frère espiègle et encore innocent malgré les horreurs qu’il a vécues. Lorsqu’elle a trouvé un des fameux bracelets, Tala n’a pas hésité une seule seconde et a l’a enfilé au bras de son frère, se sacrifiant ainsi pour lui offrir une vie meilleure, sur une planète lointaine.

Après avoir survécu à toutes sortes de dangers, il est temps pour le duo fraternel de tout quitter pour se mettre en route vers la balise la plus proche, situé dans une des 9 mégalopoles, derniers bastions humains sur une Terre devenue hostile au genre homo. Ce sera là une dangereuse odyssée pour Tala et son frère, car les obstacles sont nombreux et veulent généralement déchiqueter tout ce qui marche et parle dans leur champs de vision.

On l’a vu récemment avec No One’s Rose et d’autres sorties récentes, la thématique écologique, en plus d’être une urgence planétaire bien réelle, fournit une source actuelle et non négligeable d’inspiration pour la fiction, notamment pour le genre SF/Anticipation. Bien évidemment, les frères Miranda maîtrisent bien leurs codes narratifs, puisqu’avant d’être un énième récit de fin du monde, We Live compte avant tout l’histoire d’une fratrie, l’attrait du récit réside principalement dans les liens qui les unissent plutôt que dans le cadre post-apo, qui n’est finalement qu’un écrin pour l’évolution de ses personnages.

  • Les deux auteurs connaissent donc bien leur recette:
  • a) des personnages bien définis et pour lesquels les lecteurs ressentent de l’empathie: On ne peut que valider la cause de Tala, surtout lorsqu’on apprend qu’elle a privilégié la survie de son frère au détriment de la sienne.
  • b) un objectif simple avec des enjeux compréhensibles: survivre, ça reste, a priori, à la portée de tout le monde.
  • c) des obstacles de taille et un compte à rebours: comme on l’a dit, un environnement hostile rempli de monstres, pas évident à surmonter pour des enfants. Quant au compte à rebours, il est littéralement mentionné dans le récit puisque le duo n’a que quelques heures pour rejoindre le lieu d’extraction, sans quoi Hototo restera coincé sur une Terre mourante.

Le final fait basculer l’histoire du survival SF à un récit plus super-héroïque, ce qui est un peu désarmant il faut l’avouer, mais cela n’enlève rien à l’intérêt de l’album, et promet même une suite plutôt palpitante. Un des autres aspects questionnants est le caractère foisonnant de l’univers du récit, qui part dans plusieurs directions avec des animaux mutants, des zombies fongiques, des méchas, etc… Mettons-ça sur le compte d’un univers baroque, la richesse n’étant pas nécessairement un défaut. We Live est donc une quête initiatique bien construite, avec des personnages sympathiques, un univers violent mais poétique.

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No One’s Rose

Histoire complète en 160 pages, écrite par Emily Horn et Zac Thompson, dessinée par Alberto Albuquerque. Parution aux US chez Vault Comics, parution française avec le concours de Komics Initiative le 25/02/2022.

L’Arbre et la Vie

L’Homme le savait, et pourtant, l’Homme n’a rien fait. Lentement mais sûrement, l’Anthropocène aura détruit l’équilibre fragile de la nature, jusqu’à ce que cette dernière ne soit plus en mesure de sustenter la vie. Devenue inhospitalière, puis carrément hostile, la planète Terre a agonisé dans un dernier soubresaut qui promettait l’extinction du genre humain, mais aussi de toutes les autres formes de vie qui avaient passé des milliards d’année à s’adapter.

C’était sans compter sur l’ingéniosité humaine, qui ne réalise son potentiel que lorsqu’elle a atteint le précipice ou lorsqu’elle peut en retirer un gain immédiat. Les derniers scientifiques humains sont parvenus à maintenir la vie dans un périmètre restreint, une bulle hermétique dans laquelle le moindre atome d’oxygène ou la moindre molécule d’eau fait l’objet d’une attention particulière, un dôme où tout est recyclé de manière durable et où chacun à un rôle à jouer.

Ainsi, quelques dizaines de milliers d’humains ont survécu à l’apocalypse, a l’abri d’un microcosme qui représente tout ce que le genre humain aurait du faire depuis bien longtemps. Malheureusement, la survie de tous a toujours un prix, et elle ne peut se faire sans le sacrifice de quelques valeurs, et au passage, de quelques (milliers) de gens. Comme vous ne l’ignorez pas, la gestion durable de ressources (à savoir la raison d’être de la civilisation selon les anthropologues) entraîne nécessairement l’établissement d’une hiérarchie sociétale et d’un système normatif. C’est la raison pour laquelle les derniers humains de ce monde en décrépitude sont répartis en différentes castes: ceux qui travaillent en bas, dans les racines de l’arbre Branstokker, organisme génétiquement modifié pour assurer la subsistance des survivants, et l’élite qui vit sur la canopée, qui conçoit et maintient les systèmes de traitement et de gestion des ressources, et qui, accessoirement, vit dans l’opulence.

Tenn et Serenn Gavrillo sont deux frère et soeur, orphelin, qui travaillent dans des castes différentes. Alors que Serenn trime au service des élites, Tenn, elle, rêve d’un monde meilleur grâce la bio-ingénierie. Leur quotidien déjà difficile sera bouleversé lorsque le jeune homme va entraîner sa soeur à son insu dans un mouvement de révolte, organisé par les Drasils, un groupe de radicaux qui fomente des actions violentes au service de leur cause. Les Drasils, qui utilisent une forme de technologique impliquant une fusion avec des organismes fongiques, pensent que Branstokker est fichu et que quitter la zone verte est inéluctable.

Convaincu, comme les autres Drasils, que les autorités mentent, Sorenn compte se joindre au mouvement, quitte à s’aliéner son ambitieuse sœur.

No One’s Rose nous amène dans un futur post apocalyptique, sur un thème écologique fort pertinent. L’idée d’une dystopie écologique est très bien exploitée, avec de forts airs de Métropolis: un cité avancée centrée autour d’une machine (ici un arbre, autrement dit une machine biologique), des ouvriers exploités en bas et une élite détachée des réalités en haut.

A cela, ajoutez la débat sur l’intelligence artificielle (on peut dresser un parallèle avec la Gynoïde de Métropolis), la bioéthique, la manipulation des masses, une fresque familiale parcourue par des conflits de loyauté, et vous obtiendrez un récit engageant et cohérent, même s’il est avare en coups de théâtre. Côté narration, on a droit à des dialogues fournis, détaillés, mais on peut rester perplexe face à quelques transitions quelque peu abruptes entre les différentes scènes.

Rien que ne gâche la lecture cependant, surtout si l’on prend en compte la qualité des dessins et de la mise en couleur (assurée par Raul Angulo). Un dystopie émouvante prenant la forme d’un avertissement sur les abus de l’Homme, qui ne peut s’empêcher de se débattre avec lui-même, même au bord de l’abîme.

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Renaissance #4: Sui Juris

Quatrième album de la série, écrite par Fred Duval et dessinée par Emem, avec Fred Blanchard crédité au design. 54 pages, parution le 10/09/2021 chez Dargaud.

Ils viennent en paix

Sui Juris ouvre le second cycle de la série Renaissance, dont les trois composantes avaient été chroniquées ici, ici et ici. Rappelons la prémisse de la série: Dans un futur proche, l’Humanité, sur le déclin, doit faire face à des désastres écologiques croissants, lorsqu’elle voit débarquer, partout sur la planète, d’immenses vaisseaux d’où sortent des extraterrestres. Leur but n’est pas de conquérir ni d’exterminer l’Humanité, bien au contraire. Ces fonctionnaires du cosmos travaillent tous pour Renaissance, une fédération galactique qui s’est donné pour objectif d’aider les civilisations en détresse à prospérer.

Ainsi, Swänn et Säti, originaires de l’idyllique planète Näkän, sont deux jeunes époux envoyés en mission sur Terre. Chacun d’entre eux va faire des rencontres décisives avec des humains et tenter d’inverser le cours des événements pour le bien de la Terre. Mais si les défis sont plus compliqués à relever que prévu sur la planète bleue, il s’avère que la politique interplanétaire et les tractations politique au sein de la fédération réservent également bien des surprises.

Depuis 2018, Duval, Emem, et Blanchard frappent fort avec cette série SF, étonnante par la qualité de son écriture et par la pertinence des sujets abordés. En effet, la longue et prolifique carrière du scénariste lui a sans aucun doute appris que pour traiter de sujets sérieux et pousser à la remise en question, il convient dans un premier temps d’inverser les points de vue et voir certains évènements par un autre prisme, afin de décloisonner la pensée et reconsidérer certaines opinions.

Ainsi, il apparaît assez évident que Duval nous confronte aux bouleversements majeurs qui se profilent pour l’Humanité, et que certains s’évertuent encore à minimiser (voire à nier pour certains). Ce premier niveau de lecture est donc plutôt évident à saisir, mais il se cache ensuite d’autre nœuds dramatiques et philosophiques dans cet emballage SF.

…on prépare la guerre.

Dans un second temps, on pourrait penser que Fred Duval enfonce des portes déjà maintes fois ouvertes, en plaçant l’Homme à l’origine de tous les maux qui le condamnent. La Bible avait en effet déjà tenté le coup, en expliquant aux hommes que c’était la curiosité malsaine et la naïveté de leur prédécesseur qui les avait conduit à vivre ainsi diminués, condamnés à subir les affres du monde plutôt que de profiter des bienfaits de l’Eden.

Ainsi, beaucoup d’œuvres ont pour propos cette monstrueuse vérité sur la nature profonde de l’Homme et du mal niché en son sein. Pour filer la métaphore biblique, on pourrait d’ailleurs comparer Swänn et Säti à des anges, descendus de cet Eden inaccessible pour nous sauver de nous-mêmes. De la même façon que des anges seraient étrangers à la nature et aux énigmes de l’âme humaine, les deux extraterrestres doivent s’acclimater à ces humains revêches et par nature discordants. Par le prisme de ces êtres pacifiques et évolués, le scénariste est tenté de trancher cette fameuse question, celle qui taraude les humains depuis très longtemps et qui, grâce à l’épuisement des ressources et à la pollution, devient de plus en plus pressante: méritons-nous d’être sauvés ?

Il ne faut pas non plus oublier le propos politique et anthropologique de Renaissance, qui met en abîme le concept de colonisation mettant à mal le principe, supposé inaliénable, de l’autodétermination des peuples. Si l’Homme a déjà asservi l’Homme en brandissant le bien commun, et notamment le bien du colonisé, que se passerait-il si le genre humain tout entier était « pris en charge » par une entité disposant d’une technologie supérieure, de blocs moraux différents et d’intentions ambigües ? Et bien, la réponse est plutôt claire, ici: l’Homme Blanc, grand gagnant de l’Anthropocène, en prendrait un sacré coup dans son égo.

Si Duval évite le cliché des aliens malfaisants, il a tout de même l’intelligence de nuancer son propos en le liant notamment à la thématique de la colonisation, puisque, toute bienfaisante qu’elle puisse être, la fédération lorgne tout de même sur certaines ressources terrestres dont elle envisage de faire commerce.

Vous l’aurez compris, ce quatrième album de Renaissance offre matière à réflexion sur plusieurs sujets, et maintient bien haut le niveau de qualité scénaristique et graphique.

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Largo Winch #23: La frontière de la nuit

La BD!
BD d’Eric Giacometti et Philippe Franck
Dupuis (2021), 46p., série en cours.

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 Le groupe W est un vieux paquebot du XX° siècle qui se retrouve confronté aux enjeux climatiques ainsi qu’au dynamisme multiple des start-up d’une jeune génération techno aux dents longues. Alors qu’il s’évertue à apurer la passif immoral et polluant de ses entreprises, Largo doit entamer des discussion avec Jarod et Demetria Manskind qui sont bien décidés à lancer une course à l’Espace…

Après des hauts et des bas mais presque vingt ans d’un règle du pape des scénarios, le diptyque de reprise de Largo Winch m’avait laissé sur ma faim, montrant de façon criante le miracle réalisé par Jean Van Hamme. Suffisamment pour me décider à arrêter ma collection et rejoindre les potes Thorgal et XIII au rayon des ancêtres à la retraite. Et bien ce nouvel album m’a détrompé puisqu’il renoue avec les tous meilleurs cycles de la série, tout simplement, confirmant que le rodage a permis une maturation dans la simplification des aventures à la James Bond.

Largo Winch T23 : La frontière de la nuit (0), bd chez Dupuis de  Giacometti, Francq, DenouletLe premier élément que l’on retrouve avec un immense plaisir c’est le personnage du clown trash: Simon Ovronaz, vrai héros de la série qui apporte une touche semi-dérisoire mais si sympathique d’humour, de sexe et de décalage. Comme d’habitude il reste sur l’essentiel en embuscade pendant que Largo prend la lumière. Assumant son rôle de chevalier blanc il va lui-même faire le ménage auprès des contremaîtres véreux au fin-fond de la jungle indonésienne avant de traumatiser son Conseil de direction par des initiatives osées, enclenchant une fois n’est pas coutume un vrai clash avec l’inénarrable Cochrane. L’ambiance aérospatialt et les meurtres bien cracra confirment le retour du Blockbuster cinoche au plus près de l’actualité des Elon Musk et autres empereurs du futur.

En retrouvant les fondamentaux (les assassins occultes, la menace de mort imminente sur laquelle s’ouvre l’album, les golden-boys fricotant avec le monde du crime et les faux-semblants,…) l’album retrouve son aspect de James Bond de l’économie pour notre plus grand plaisir. Porté par des planches plus lumineuses et précises que jamais (la technicité des décors et engins est sidérante de détails), cette Frontière de la nuit se dévore comme aux grande heures de Makiling et va rendre l’attente bien longue!

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****·Comics

Solo #4-5

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Comic d’Oscar Martin
Delcourt (2016-2017),
Série en cours, 5 tomes parus (3 tomes par cycle)+1 HS et 1 série dérivée: « chemins tracés ».

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Le quatrième tome comprend en fin de volume une citation d’Albert Einstein et paraît après un premier spin-off, Chemins tracés. Le cinquième comporte un cahier de dix pages sur le peuple herbivore et pour la première fois une page de titre comportant un croquis, effet classique de la Franco-belge. Ces bonus montrent une structuration bien plus importante du projet à partir de ce second cycle.

Attention Spoiler révélant des évènements du premier cycle!

Legatus désormais seul, parcourt les terres stériles comme son père. Lorsqu’il fait une étonnante rencontre il décide de tracer un chemin différent, refusant le destin de prédation éternelle de ce monde morte et de choisir de vivre en harmonie avec les autres espèces. Une gageur, alors que les humains, en déclin, décident de passer à l’offensive pour regagner les territoires conquis…

mediathequeEn concluant le premier cycle de Solo je caressais l’espoir que le second soit plus structuré. Je peux donc vous rassurer pour vous annoncer que non seulement le saut qualitatif à partir de ce Legatus est très important, mais surtout que l’on peut imaginer que contrairement aux apparences d’une série qui avance spontanément le projet était peut-être ficelé dès l’origine. En effet, en refermant le quatrième tome on envisage très différemment ce premier cycle de rage et de sang désespéré en constatant la progression civilisationnelle et familiale: si le rat Solo était enfermé dans une incapacité à construire une famille et condamné à se battre éternellement comme tous les autres, la vision proposée par Martin sur ce cycle est dès les toutes premières pages un espoir messianique de changer le monde.

Solo (Martín) -5- Marcher sans soulever de poussièreÊtre naïf, pur, génétiquement plus puissant encore que son père car chien Alpha, Legatus n’est pas formaté par ce monde et ainsi libre de se projeter dans une nouvelle conception de la vie, celle de renoncer au cannibalisme et de la collaboration entre les êtres. Il n’en devient pas un agneau pour autant, redoutable combattant libérant les fermes de rats dans un premier temps, avant de découvrir les terres vertes dont le premier cycle nous avait donné un aperçu onirique sans que l’on sache si elle était réelle. L’aspect messianique est évident mais Oscar Martin ne tombe heureusement pas dans le piège de la parabole christique que l’on craint un moment. Les mécanismes et touffus débats philosophico-politiques sont très intéressant, pointant le système totalitaire des humains provoquant la misère pour maintenir leur pouvoir quand Legatus et ses ouailles comprennent que, sortis de la souffrance et de la faim ils pourront décider de leur destin. Propos éminemment politique en ces heures de défiance  démocratique…

Solo T4 : Legatus (0), comics chez Delcourt de MartinTrès équilibrés, ces deux premiers tomes sont une montée en puissance, d’abord avec la révolte de Legatus qui prennd des aspects de Spartacus libérant les esclaves avant que l’on découvre le peuple herbivore qui bouscule complètement le monde que l’on a découvert jusqu’ici (et introduit la question du végétarisme VS les cannibales). Bien plus intéressant, riche, aux perspectives variées, ce cinquième tome est une renaissance pour la série que l’on peut désormais envisager avec envie sur plusieurs cycles et qui passe de petit comics en exercice de style à un projet ambitieux tant thématiquement que dans sa narration. Toujours aussi agréable en image, Solo devient aussi moins violent et perd cette rage qui en faisait la marque. On pourra le regretter mais c’est la corollaire d’un affinement du propos. Sorte de passage à la maturité, ce second cycle est donc un vrai succès qui va rendre bien longue l’attente vers la conclusion que l’on espère donc provisoire vers un troisième cycle. Avec de multiples projets de spin-off qui font durer le plaisir, la série d’Oscar Martin mérite donc (enfin) son prestige.

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***·BD

Féroce #1: Taïga de sang

Premier tome de 54 pages, écrit par Gregorio Harriet et dessiné par Alex Macho. Parution chez Glénat le 01/09/21.

Les dents de la neige et Faits d’Hiver

Janvier 2019. Au cœur des terres gelées de la taïga russe, un commerce tout particulier a cours, un commerce qui se fait au détriment de la nature et de la faune locale: celui du bois, qui engendre une déforestation aux proportions plus alarmantes encore que celle de la région amazonienne.

Victor et Nikolay sont deux gardes forestiers dépassés par ces événements. Impuissants à arrêter la coupe et l’exportation de bois, ils doivent se contenter d’observer sans pouvoir en référer à leur hiérarchie, qui se plie elle aussi aux exigences des multinationales sans pitié qui pillent le territoire. Kostya, le fils de Nikolay, est quant à lui contraint de travailler à la découpe faute de mieux. Pendant ce temps, Sabine Koditz, Kristin et Mark sont venus afin de tourner un documentaire sur les Tigres de Sibérie, dont l’habitat et la vie sont menacés par l’exploitation du bois. Sabine est bien connue dans le milieu de l’activisme écologique, puisque ses précédents documentaires ont mis à jour l’enrichissement illégal de certaines corporation, ce qui lui vaut bien sûr l’inimitié de gens toujours très puissants, et rancuniers.

Alors qu’elle s’installe pour débuter le tournage, Sabine ignore qu’elle est la cible de représailles, de la part d’un trafiquant russe et d’une PDG chinoise. Malheureusement, les choses vont tourner au bain de sang, lorsque le chasseur chargé d’abattre Sabine se laisse tenter par l’appât du gain et tire sur un tigre de Sibérie. Le fauve, blessé, n’aura alors plus qu’une idée en tête: se venger et reprendre le contrôle de son territoire dévasté par les humains.

Dans la taïga, personne ne vous entendra saigner

Comme il est coutume de le rappeler, toutes les bonnes histoires d’épouvante comportent trois composantes essentielles, qui font monter la tension et forment les bases d’un bon récit de genre.

Premièrement, un monstre. Il peut s’agir d’un requin (Dents de la Mer) ou un xénomorphe (Alien), ou toute autre entité maléfique, hostile, surnaturelle ou non.

Ensuite, la faute, ou le pêché, qui fait surgir ce monstre. Pour les Dents de la Mer, il s’agira du refus par le Maire de faire évacuer la station balnéaire, craignant les retombées économiques pour sa ville. Pour Alien, ce sera la naïveté de répondre à un signal de détresse qui n’en est pas un, puis la volonté d’étudier un organisme trop dangereux.

Et enfin, un lieu clos: une plage, un vaisseau spatial, une maison hantée, ou tout autre lieu dont on ne peut pas s’échapper facilement. Généralement, pour surmonter le Monstre, le protagoniste devra en premier lieu se confronter au pêché qui l’a fait surgir.

Pour ce premier tome de Féroce, on retrouve bien ces trois éléments fondamentaux: un tigre (monstre), attaque des gens prisonniers de la taïga gelée (lieu clos), pour se venger d’un contrebandier cupide (pêché). Cela promet donc un récit à sensations fortes, d’autant plus que l’histoire semble adaptée, selon l’éditeur, d’un fait divers similaire.

Le scénariste prend le temps de poser son cadre au cours de ce premier album. D’emblée, le contexte géopolitique est posé (mention spéciale et point bonus à l’auteur, qui évoque avec une étonnante clairvoyance le conflit russo-ukrainien) et avec, les enjeux écologiques et environnementaux. On pourrait reprocher des antagonistes trop caricaturaux, mais après tout, est-ce si éloigné de la réalité (encore une fois, l’actualité ne ménage pas ses efforts pour nous le prouver) ?

Grâce à l’écriture de Harriet, on a le loisir de s’attacher aux personnages, notamment le duo père/fils (ce qui tend à démontrer que les autres sont sacrifiables…les paris sont ouverts!), on se laisse happer par l’ambiance polaire et la tension croissante, à mesure que les pages défilent et que le tigre se fait désirer.

Graphiquement, Macho bombe le torse et produit des planches impeccables, tant sur les décors glacés, que pour les personnages, qui sont tous très bien caractérisés au travers du dessin, montrant ainsi la complémentarité de la narration.

Féroce est donc férocement à conseiller, car il parvient à mettre en avant une thématique écologique majeure tout en nous faisant craindre pour ses personnages.

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*·***·****·BD·Nouveau !·Rapidos

BD en vrac #24: Les Artilleuses #3 – Parias #1 – Les vacances de Donald

La BD!

 

  • Raven #2: les contrées infernales (Lauffray/Dargaud) – 2021, 62p./volume, 2/3 tomes parus.

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Merci aux éditions Drakoo pour leur confiance!

couv_433410C’est la conclusion de cette fort sympathique trilogie qui aura su être une vraie locomotive pour le jeune éditeur Arleston et sa maison Drakoo. Un guide pour tous les futurs projets lancés assurément!

Les deux précédents tomes arrivaient à allier stabilité et une certaine différence de structure. C’est encore plus le cas ici où le scénario nous surprend tout le long en enchaînant un faux-rythme retardant une conclusion en nous maintenant sous pression jusqu’à la grande bataille finale. Si le tome est moins axé action que les autres, les révélations très progressives et remarquablement bien expliquées confirment l’excellente tenue de la conspiration diplomatique, en référence aux feuilletons policiers et aux Brigades du Tigre. L’attelage improbable entre fantasy, braquage et politique s’avère absolument concluant et encore une fois la richesse de l’univers permet à Pierre Pevel de n’utiliser qu’avec parcimonie une galerie de personnages très foisonnante et que l’on sent solide. Surtout, une fois la conclusion de l’intrigue – tout à fait satisfaisante – aboutie, on sent fortement une envie des auteurs et une grande probabilité de prolonger l’aventure sur de nouvelles enquêtes maintenant que l’organisation derrière tout ça a été dévoilée et que la collaboration entre les Artilleuses et les Renseignements français est installée. Cette trilogie aura tout réussi (avec peut-être une petite progression du dessin à souhaiter) et installé un contexte qui permet d’envisager avec grand plaisir une série au long court.

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  • Parias #1:  (Emeriau-Bezelin/Komics initiative) – 120p., 2021

Cet album est sorti au début de l’été après un financement participatif auquel j’ai participé et qui m’alléchait pas mal. J’aime beaucoup ce type de publication où de jeunes auteurs restent très libres de créer sans certaines contraintes commerciales que peuvent poser les éditeurs. Encore faut-il que l’album soit bon… or ce n’est pas le cas de celui-ci qui malgré un travail d’habillage et de maquette sympathique où l’on trouve des textes de développement d’univers type feuilleton et journaux, le texte comme le dessins sentent malheureusement plus l’amateur que l’auteur professionnel. Je soutiens toujours les premiers albums malgré leurs défauts, y compris graphiques. Le problème c’est que les deux auteurs ici présents n’en sont pas à leurs débuts et que Boris Beuzelin a proposé par le passé des planches beaucoup plus abouties.

On comprend parfaitement l’envie de pulp steampunk ambiance Ligue des gentlemen extraordinaires. Du coup on ne cherche pas forcément l’originalité mais plutôt une atmosphère, comme sur les Artilleuses chroniquées ci-dessus. Le problème ce sont bien les texte très appuyés et une intrigue qui n’avance guère après la seule exposition de ces freaks contraints de voler pour le compte d’un milliardaire machiavélique. Sans parler des quelques coquilles que l’on pardonnera volontiers, les dialogues sont lourds et les textes de développement peu inspirés malgré une passion certaine. Au final et à grand regret (en attendant un hypothétique dernier tome du, lui, excellent Dessous, lui aussi issu du crowdfunding) j’en resterais là…

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  • Les vacances de Donald (Brremaud-Bertolucci/Glénat) – 49p., 2021

couv_432577En attendant un nouvel album de leur magnifique série documentaire animalière Love (après leur passage chez Glénat), les compères Brrémaud et Bertolucci nous proposent une nouvelle aventure Disney, avec cette fois Donald qui ne supporte plus le bruit et la violence de la ville et s’échappe pour une escapade forestière. Malheureusement ses vacances ne vont pas être si idylliques puisqu’il va découvrir que la cohabitation avec les animaux sauvages n’est pas évidente…

Ce one-shot muet s’inscrit totalement dans le canon Disney avec ses séquences d’humour, un peu de sadisme sur le pauvre Donald et une interaction en mode plan/poursuite avec les animaux, pour certains familiers (Tic et Tac). On pourrait par moment presque croire à une variation jeunesse du thème de Love, ces longs passages contemplatifs sur la nature et la vie sauvage qui semblent tant inspirer les auteurs. On n’est donc pas dépaysé et les planches restent superbes même si je les trouve un ton en dessous de ce que Bertolucci a produit sur Love. On retrouvera tout de même une thématique écologique et une critique de la société bruyante plutôt de bon ton. Un très chouette album donc qui pourra se lire très tôt, avec ou sans les parents.

Dès 6 ans.

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***·BD·Rapidos·Service Presse

La baleine blanche des mers mortes

La BD!
BD d’Aurélie Wellenstein et Olivier Boiscommun
Drakoo (2021), 88p., One-shot.

L’ouvrage comporte un cahier graphique humoristique en forme de journal intime, en fin d’album. La couverture comporte un vernis sélectif.

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bsic journalism Merci aux éditions Drakoo pour leur confiance.

Les mers sont mortes. Disparues. Asséchées. La faune et la flore qui les habitaient sont partis avec elles, ne laissant qu’une terre dévastée, des cités au sein desquelles des poignées d’humains s’efforcent de survivre, à la faim mais aussi aux fantômes. Car loin d’avoir été oubliées, les mers reviennent hanter les vivants par des vagues d’esprits marins aspirant les âmes. Là, Bengal et Chrysaora, deux étranges voyageurs vont rencontrer l’esprit de la Baleine…

https://publikart.net/wp-content/uploads/2021/10/9782490735709_p_3.jpegContinuant la très intéressante démarche initiale des éditions Drakoo, cet album voit l’auto-adaptation de son neuvième roman par Aurélie Wellenstein, déjà lauréate de plusieurs prix fantastiques dont celui des Imaginales. L’autrice propose pour le coup une vraie adaptation du livre, modifiants certains paramètres afin de s’adapter au format (court) d’un unique album tout en proposant une super ambiance à son partenaire.

Graphiquement on retrouve Olivier Boiscommun à son meilleur niveau en repassant sur sa technique habituelle en couleur directe et encrages légers, après l’expérimentation peu concluante de la trilogie Danthrakon scénarisée par le boss Arleston. On sent l’artiste particulièrement inspiré par l’atmosphère marine comme l’Ether des spectres inquiétants qui parcourent le ciel. Dans des gammes de couleurs très tranchées selon les séquences, son style sied parfaitement avec l’ambiance vaporeuse faite de flux mystiques comme aqueux où Boiscommun parvient à inspirer l’idée des créatures marines dans les costumes, les chevelures, les décors. Lorsque surviennent les fantômes de poissons on entre dans une ambiance de zombies, originaux pour le coup, et qui prennent une dimension très intéressants lorsque surviennent les séquences de rêverie/souvenirs très https://www.idboox.com/wp-content/uploads/2021/09/BALEINE-BLANCHE-3.jpgmarquantes en nous montrant les massacres des baleiniers et la disparition progressive de ce fantastique foyer de vie sur Terre. Malgré la profusion de créateurs bretons, ils ne sont pas si nombreux les albums de BD qui abordent sans détours le drame que la pollution, la surpêche et le réchauffement climatique font vivre au poumon de la planète. On pense par moments au Niourk de Vatine dont l’introduction sonnait comme un uppercut.

Projet très solide bâti sur un univers existant et un propos écologiste déterminé, La baleine blanche des mers mortes est une nouvelle réussite de l’éditeur, tant graphique que d’écriture, en déroulant une intrigue pas si facile à exposer et en tenant jusqu’au bout un suspens qui conclut très logiquement et poétiquement cette histoire. La brièveté du format et l’ambition modérée du projet ne se ressentent pas sur un travail (et ce n’est pas si fréquent sur ce format) parfaitement réalisé et qui sait proposer de la nouveauté dans le paysage éditorial BD. Une jolie trouvaille que je vous invite à découvrir.

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*****·BD·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Le Dernier Atlas #3

La BD!

Dernier tome de 254 pages de la série écrite par Fabien Vehlmann, Gwen De Bonneval et dessinée/designée par Hervé Tanquerelle, Fred Blanchard, et Laurence Croix. Parution le 03/09/21 aux éditions Dupuis.

Le poids du monde sur les épaules

Coup de coeur! (1)
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Ismaël Tayeb, truand nantais dont l’ingéniosité et le charisme lui avaient permis de grimper les échelons du banditisme, a eu une révélation lors d’une mission en apparence peu commune. Chargé par le dangereux Legoff de récupérer la pile nucléaire contenue dans la carcasse du Georges Sand, le dernier des robots Atlas aujourd’hui tombés en désuétude, il a entrevu une catastrophe à même d’entraîner la chute de l’Humanité.

Cette catastrophe prit la forme d’un être étrange et d’origine inconnue, ayant la faculté d’altérer son environnement , de causer des tremblements de terre, des ondes électromagnétiques ainsi que des retombées radioactives, sans parler des altérations génétiques chez des nouveau-nés.

Pour Ismaël, la vision qu’il a eue, alors qu’il se tenait au bord du gouffre qui vit émerger la créature, était on ne peut plus claire. Le destin du dernier Atlas n’était pas de satisfaire les lubies d’un baron du crime, mais de servir une dernière fois pour stopper cette menace, surnommée l’UMO. Tayeb s’est donc entouré d’une équipe, constituée d’anciens pilotes d’Atlas et d’ingénieures indiennes, afin de remettre le mécha sur pied pour la grande bataille, toujours surveillé par Legoff.

Pendant ce temps, Françoise Halfort, reporter d’investigations, assiste aux perturbations provoquées par l’UMO, et en fait même personnellement les frais. Malgré une ménopause intervenue des années auparavant, Françoise tombe enceinte, d’une enfant qui se révélera très particulière. Alors qu’elle fuit le gouvernement français qui souhaite mettre la main sur sa fille Françoise va croiser la route de David et Hamid, alliés d’Ismaël, qui cherchent à échapper à Legoff et à ses hommes.

Après moult péripéties, le Georges Sand et son équipage feront face à l’UMO en Algérie. La créature, profondément inhumaine et insondable, ne montrera pas de réel signe d’hostilité lors de cette première confrontation et finira même par disparaître assez rapidement, au grand désarroi de l’équipage, qui entre temps s’est déchiré, littéralement, sur la meilleure stratégie à adopter.

Heal the world

Alors que le monde sombre peu à peu dans le chaos, l’UMO surprend tout le monde en réapparaissant, en France cette fois. Mue par une force invisible, la créature/structure mobile se déplace, attirée semble-t-il par la fille de Françoise Halfort, laissant dans son sillage radiations et perturbation telluriques en tous genres. Le dernier Atlas doit donc se préparer pour un second round. Mais Tayeb, lui, doit manœuvrer pour se soustraire au courroux de Legoff, qui n’en a pas fini avec celui qu’il considérait déjà comme son protégé, sinon son successeur.

En effet, vexé d’avoir été doublé par Tayeb, Legoff retient en otage son père ainsi que son épouse, contraignant le gangster algéro-nantais à jouer à un jeu de dupes.

Après quinze longs mois d’attente, voici la conclusion du récit-fleuve mêlant habilement polar, SF et intrigues politiques. Sur fond d’uchronie, les auteurs nous plongent dans un récit haletant et addictif, dont les enjeux augmentent progressivement au fil des chapitres qui le ponctuent. Cet aspect feuilletonesque permet un développement sans faute des nombreux personnages, dont les destins se croisent de sorte à former une toile cohérente et dense.

La conclusion du récit, vient apporter des éléments de réponse obtenus assez logiquement dans sa diégèse sans alourdir le propos. On regrette simplement que Tayeb, désigné assez naturellement comme le protagoniste, ne soit toutefois pas celui qui mette un terme au règne de Legoff. La dernière séquence, cependant, rattrape cette impression en nous offrant un final digne du Parrain, rien que ça.

Ce dernier volume reste donc dans la lignée des deux précédents, et son contenu a de quoi le faire entrer dans le panthéon de la franco-belge de ces dernières années.

****·Comics·East & West·La trouvaille du vendredi·Rétro

Punk Rock Jesus

Comic de Sean Murphy
Urban (2020) – Vertigo (2012), One-shot.

Cette édition est la troisième publiée en France (toujours chez Urban), après une première couverture couleur « punk », la précédente édition reliée très proche et enfin cette dernière intégrée au désormais célèbre Black Label de DC. Le volume comprend un édito de l’équipe éditoriale Urban clamant l’importance de ce titre et le choc qu’il leur a procuré. Viennent ensuite un sommaire des six chapitres et en fin d’ouvrage une post-face de Sean Murphy expliquant le lien entre ce projet et sa relation à la foi, une sélection de titres punk à écouter en lisant les parties, les covers originales de l’édition américaine et trois pages d’illustrations promotionnelles ou non retenues. Fabrication élégante dans le canon Urban mais rien d’exceptionnel en matière de bonus.

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Dans un futur proche, alors que le réchauffement climatique provoque des dégâts sur la planète, une société de production lance un projet de téléréalité fou: suivre un clone de Jésus-Christ à partir de sa naissance… Dans une Amérique droguée au spectacle et au fondamentalisme chrétien le show faut fureur. Mais humainement l’équipe qui entoure la mère porteuse et l’enfant vont rapidement vivre un enfer…

Punk Rock Jesus by Sean Gordon Murphy Issue 6 page 21 Comic ArtSean Murphy est l’un des auteurs américains les plus en vue, notamment depuis la sortie de son désormais mythique Batman White knight, locomotive du Black Label et des albums DC adultes. Non moins célèbre, cet album constitue sa troisième réalisation solo après le touchant Joe, l’aventure intérieure et Off road. Si graphiquement il n’est pas le plus impressionnant des trois et que son trait reste moins percutant que sur ses dernières réalisations, il marque un tournant et l’apparition d’un univers artistique marqué par la haine des extrémismes, de l’hypercapitalisme et une radicalité tant dans le trait que dans le propos. Par la suite Murphy collaborera avec les plus célèbres scénaristes de l’industrie comics, dont Scott Snyder sur The Wake (où il commence sa collaboration très fructueuse avec son coloriste désormais attitré Matt Hollingsworth), Mark Millar sur les Chrononautes, ou Rick Remender sur son coup de poing Tokyo Ghost qui reprend pas mal de thèmes de PRJ.

Réalisé intégralement en noir et blanc avec l’utilisation assez massive de trames (qui affadissent le dessin comme à peu près partout), PRJ propose une narration qui suit vaguement la vie du Christ, mais surtout une évolution narrative classique proposant exposition, crise et résolution. L’originalité de l’histoire est, outre de présenter ce touchant enfant clone enfermé dans une prison qui le formate pour les besoins du show et dont la crise d’adolescence va prendre la tournure de la scène punk, de croiser son destin avec le colosse Thomas, responsable de sa sécurité et ancien tueur de l’IRA traumatisé et touché par la foi. Très vite l’auteur sort la grosse artillerie (non pas graphique, il y a assez peu d’action dans Punk Rock Jesus) en dézinguant son pays pétri d’intégrisme chrétien autant que consumériste. Si l’on n’est pas aussi loin que dans Tokyo Ghost, l’Amérique de Georges Bush jr. en prend pour son grade. Murphy n’hésite pas à balancer en citant des noms. C’est ce qui fait sa marque, une sincérité toute punk qui donne une vérité et une énergie folle à l’ouvrage. Si vous connaissez les autres albums plus récents de l’auteur vous retrouverez des personnages graphiquement très proches et plein de tics graphiques. On est en terrain connu avec une homogénéité que personnellement j’aime beaucoup.

Punk Rock Jesus, de Sean MurphySéparé en deux parties contraintes par la progression temporelles de l’histoire, l’album se concentre au début sur la mère, pauvre fille catholique tout à fait représentative des innombrables victimes des TV show américains dont la vie a été détruite par cette artificialité totale créée pour les besoins du spectacle. Dépressive, sombrant dans l’alcoolisme et victime de l’impitoyable (et méchant très réussi) producteur, elle cherche l’alliance des employés de la société de production pour s’échapper avec une mauvaise conscience de mauvaise mère. On enchaîne dans la seconde partie sur le clone alors que les mésaventures de sa mère vont déclencher une rage en lui, synonyme de croisade contre tout ce qui l’a créé… Le liant entre ces deux parties est tissé par les personnages secondaires, presque plus intéressants que le faux Jesus, avec notamment la scientifique prix Nobel enfermée entre son conflit moral de collaboration à un projet qu’elle abhorre et sa volonté de trouver une solution au réchauffement climatique, mais également le colosse qu’adore croquer Murphy, dont on soupçonne les origines irlandaises patronymiques…

Malgré de légères déceptions dans la réalisation des scènes d’action un peu molles et une difficulté à traiter de façon satisfaisante les très nombreux (et passionnants) thèmes abordés dans l’album, l’aspect personnel que revêt PRJ pour Sean Murphy apporte un supplément d’âme qui le hisse parmi les tout meilleurs ouvrages de comics indé US. Sorte d’album fondateur et de jeunesse (Murphy a trente deux ans quand l’album sort), Punk Rock Jesus marque par la sincérité de son propos, par la créativité graphique d’un très grand artiste et la maîtrise scénaristique de l’auteur qui va ensuite peaufiner sa technique d’écriture auprès des plus grands avant d’accoucher de son chef d’œuvre. A découvrir!

Punk Rock Jesus – Par Sean Gordon Murphy – Urban Comics

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