BD·Nouveau !·East & West·****

Huntr #1 La Bulle

Premier tome de 123 pages, du diptyque écrit par Sarah Morgan et Jordan Morris, et dessinée par Tony Cliff. Parution chez Albin Michel le 01/09/2021.

Monde Sauvage

Fairhaven a tout d’une bourgade tranquille: des rues paisibles, des habitants aimables et souriants, un parc pour faire son jogging… et de terribles Xémons au crocs acérés qui ne rêvent que de vous mordre sauvagement à la jugulaire. Car voyez-vous, Fairhaven est en réalité situé dans ce que l’on nomme la Bulle, un espace protégé au milieu d’une planète à l’environnement hostile, colonisé par les humains.

Et il se trouve toujours une créature ou une autre pour trouver une brèche et s’introduire dans la Bulle. Ce matin-là, Morgan fait son petit jogging quotidien lorsqu’un Xémon surgit entre elle et un joggeur-slash-dragueur-importun. Qu’à cela ne tienne, Morgan ne cède pas à la panique, mais laisse plutôt parler ses réflexes de chasseuse. En effet, ayant grandi dans ce que les habitants de la Bulle nomment la Brousse, la jeune femme est clairement familière de ce genre de chose.

Néanmoins, elle ne souhaite qu’une chose: laisser derrière elle cette partie pénible de sa vie et mener une réconfortante routine, même s’il lui arrive de braconner les carcasses de Xémons qu’elle tue pour en extraire des composés chimiques utiles à la fabrication de drogues de synthèses avec sa colocataire Annie.

Le reste du temps, Morgan se contente de son petit boulot alimentaire, lorsque sort sur le marché l’appli Huntr, sur laquelle il est possible de trouver les chasseurs de Xémons les plus proches de chez soi pour une mission express. En somme, un mélange entre UBER et une société de dératisation.

C’est ainsi que Morgan fait la connaissance de Mitch, chasseur en herbe maladroit mais attachant, et qu’elle va retrouver son amour d’antan Van, issu tout comme elle de la Brousse. La concurrence est rude, la chasse est ouverte !

Start-up vs aliens

Sorti discrètement en France chez Albin Michel, Huntr est une bonne surprise issue du talent de l’écrivaine britannique Sarah Morgan secondée par l’auteur américain Jordan Morris. Mêlant avec humour chasse aux monstres et regard satirique sur le monde capitaliste, le duo parvient à livrer un premier tome d’ouverture très accrocheur. Les enjeux du récit ainsi que les éléments relatifs au worldbuilding sont posés sans aucune lourdeur et de façon dynamique, grâce à une galerie de personnages résolument millenials.

Les auteurs injectent donc dans leur récit des thématiques sérieuses, comme la quête de soi dans un monde hostile et en perte de sens, et parviennent à les rehausser en dressant le portrait de jeunes aux personnalités originales, excentriques et geeks en phase avec le monde d’aujourd’hui. Les références à la pop-culture sont donc omniprésentes, et sont même le prétexte à quelques vannes savoureuses entre deux bastons contre des monstres mutants.

Les auteurs n’oublient pas non plus d’imposer un certain rythme à leur récit, qui ne se contente pas d’aligner les séquences de chasse de façon aléatoire, comme pourrait le faire une simple chronique. Ils y sèment au contraire les graines d’un conflit à venir, un conflit qui promet d’être intéressant à suivre car prenant racine dans une opposition idéologique.

Humour, sujets de société, bastons contre des monstres, vous l’aurez compris, Huntr est une sortie discrète, la manquer vous serait préjudiciable.

****·Comics·Nouveau !·Service Presse

The scumbag #1

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Comic de Rick Remender, Lewis Larosa, Eric Powell et collectif.
Urban (2022), Image (2021), série en cours.

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bsic journalismMerci aux éditions Urban pour leur fidélité.

Ernie Ray Clementine est un sac à merde… une authentique raclure de bidet, une loque droguée jusqu’au bout des ongles dont la seule philosophie (ou « pensée ») est « éclate toi ». Une facétie du destin a pourtant voulu qu’il entre en possession d’un sérum de surhomme, conçu par l’agence gouvernementale chargée de lutter contre l’organisation nazi Scorpionus. Les gardiens de la paix mondiale n’ont plus le choix: ils doivent convaincre le pire « humain » sur Terre de sauver le monde…

The Scumbag (2020-) Chapter 1 - Page 18On connaît le concept. Prenez le pire anti-héros imaginable face à une menace fasciste caricaturale, plongez cela dans beaucoup de mauvais goût, une dose de sexe, une crudité graphique et un dixième degré empli d’humour noir et vous avez une chance d’embarquer un lectorat ennuyé par le formalisme bien-pensant. Ça vous donne du Renato Jones (versant politique), du Mezkal (version cartels mexicains) ou plus loin de nous Anibal 5 par Bess et Jodo. Le problème de la recette c’est l’équilibre entre radicalité (en la matière un peut faire confiance à Rick Remender qui a construit son œuvre sur les moutons noirs de la BD, avec au choix du Seven to Eternity, du Tokyo Ghost ou du Black science…) et scénario, avec le risque majeur de voir notre connard préféré devenir un véritable héros avec happy end. Le paradoxe entre le besoin de simplicité du genre et le jusqu’au boutisme de la dirsuption.

Sur ce plan on peut être inquiet sur le déroulé du scénario qui pour faire progresser son intrigue fait progressivement pousser une conscience pour ne pas dire quelques neurones à Scumbag (je ne vais pas dire « sac à merde » à chaque paragraphe non plus!). Je vais pourtant être bon prince et reprendre l’album par le début, une ouverture magistrale, tonitruante de provocation jusqu’au-boutiste qui nous rappelle pourquoi on aime Remender: cet homme va droit au but et ne s’encombre jamais de bonne morale. Aidé par les incroyables planches de Lewis Larosa (qui a travaillé chez Valiant sur le superbe Bloodshot) dont on ne sait pas si c’est le découpage dingue ou la technique graphique qui impressionne le plus, l’auteur nous balance un gros pavé dans la gueule et l’on termine le premier chapitre avec le même sourire d’extase qu’Ernie Ray Clementine… Bien vite allié à une super-espionne fort sexy et confronté à des nazi américains qui nous rappellent le mauvais coton que filent nous cousins d’outre-atlantique depuis quelques temps, Scumbag va se normaliser lorsqu’on apprend que pour activer ses pouvoirs il doit avoir des pensées positives. Mauvaise idée et mauvais point pour Remender qui introduit ainsi une bonne morale dans son histoire de sale gosse en orientant le sens de l’histoire vers une rédemption dont on ne veut surtout pas après tout cela!The Scumbag”, l'archétype du sale type face à l'apocalypse

De façon assez injuste cette bascule arrive sur le chapitre dessiné par Eric Powell, excellent dessinateur qui semble pourtant bien peu à l’aise sur sa section. Si l’action reste omniprésente et assez fun, le dessinateur ne parvient pas à illustrer la folie du projet qui devait faire tout le piment de cette lecture. Si la suite remonte le niveau trash avec une maous orgie , on réalise progressivement que l’ensemble dépend beaucoup de l’inspiration du dessinateur. Si la qualité graphique générale est de très bonne facture, on sent une certaine timidité à assumer l’idée originale, ce que Jeff parvenait parfaitement à rendre sur ses Mezkal et Gun Crazy.

Au final un a une lecture en yo-yo qui va de l’excellent au banal. Même si l’ensemble se savoure avec plaisir, on aimerait que le second tome assure un destroy intégral plus cohérent. La brochette d’artistes annoncée sur les tomes deux et trois (avec du Bengal, Dinisio et Mobili) laisse augurer en tout cas de sacrées planches.

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BD·Nouveau !·**

Ouroboros #1: L’amulette de Saladin

Premier tome de 46 pages du diptyque écrit par Olivier Pinard et Ceyles, et dessinée par Lou. Parution chez Soleil le 02/02/2022.

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L’aventurier Azram vient de s’introduire dans le lair de l’émir Al Kabyl, pour lui voler la convoitée Amulette de Saladin. Cet artéfact est lié au pouvoirs des Dragons, des êtres très anciens qui sont à l’origine du monde, et dont la redoutable descendance vit cachée parmi les humains.

Car voyez-vous, c’est Pandore, la mère des dragons, qui a formé le monde en y déversant sa progéniture, les dragons Drak, Shog, Styx et Ketz. A la mort prématurée de Pandore, les quatre frères furent livrés à eux-même, peinant à trouver leur place dans le monde. Au yeux des hommes qui venaient d’apparaître sur Terre, ils étaient des monstres, des porteurs de mort et de destruction qu’il fallait craindre. Jusqu’à ce que ces dragons primordiaux trouvent le moyen de se fondre parmi nous, après quoi ils s’unirent à des humaines pour engendrer des hybrides aux terribles pouvoirs.

Cependant, peu d’entre eux parviennent à survivre à la mue supposée faire d’eux des dragons, si bien que seuls quelques uns d’entre eux vivent encore aujourd’hui. La donne a changé lorsque naquit Cassandre premier dragon de sexe féminin à être née depuis Pandore, la reine des Dragons. Le fils de Cassandre, Xiao, est donc le futur roi des dragons, ce qui fait de lui la cible de nombreuses convoitises et hostilités.

D’ailleurs, le jeune Xiao se trouve à une heure décisive de sa jeune existence, puisque la mue est proche. En proie au mal généré par sa moitié draconique, Xiao se meurt, et seul Azram semble en mesure de lui venir en aide.

Dragons: la Mascarade

Autant vous le dire d’emblée, il est difficile de juger ce premier album. Généralement, les récits qui commencent par une litanie d’exposition débutent assez mal, mais l’aspect cosmogonique reste suffisamment attractif pour ne pas perdre le lecteur. Ensuite, le premier acte, qui d’ordinaire a pour fonction d’établir des enjeux clairs et faire adhérer le lecteur à la cause du protagoniste, est ici quelque peu chaotique, car il prend le par risqué du in media res, sans ensuite permettre au lecteur de raccrocher les wagons d’informations précédemment ingurgités.

Il en résulte un sentiment de récit survolé, sans enjeux émotionnel bruts qui pourraient nous impliquer davantage dans cette quête. Pour prendre un exemple concret, le protagoniste, Azram, n’est présenté qu’au travers d’une attitude superficielle, un peu nonchalante, mais cela ne suffit pas à nous le rendre sympathique. Le fait qu’il vienne en aide à un enfant nous aide certes à le placer dans le camp des gentils, mais les liens avec Xiao ne sont qu’évoqués, mentionnés sans davantage de profondeur.

Côté antagonisme, rien de bien transcendant non plus, à part quelques mines patibulaires classiques qui éructent des ordres à des sbires consciencieux.

Pourtant, il y avait de quoi faire avec cet univers à mi-chemin entre Indiana Jones (aventuriers du désert, quête au trésor) et Hellboy (dragon démiurge et antédiluvien), surtout avec les graphismes soignés de Lou et ses idées de découpage (les cases qui serpentent sur la page, à l’image du fameux Ouroboros). Mais l’exécution est trop alambiquée pour accrocher vraiment, dommage !

****·BD

Bettie Hunter #1

Premier tome du diptyque écrit par Aurélien Ducoudray et dessiné par Marc Lechuga. Parution chez Glénat/Comix Buro le 25/08/2021.

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Aux confins de la galaxie, Bettie Hunter a la vie dure. Il faut dire qu’être une humaine, orpheline de surcroît, au milieu de toutes les autres espèces qui peuplent l’univers, n’est pas chose aisée, surtout quand la plupart d’entre elles a subi de lourds préjudices aux mains des homo sapiens.

Heureusement, Bettie peut compter sur Harvey, un robot archiviste qui veille sur elle depuis son éviction de l’orphelinat. Déjà petite, Bettie était très douée, mais son intelligence s’est toujours déployée dans l’ombre de son appartenance au genre humain, si bien que malgré ses capacités, elle n’a pu valider aucun de ces doctorats en xénobiologie.

Qu’à cela ne tienne, Bettie s’est mise à joindre les deux bouts en devenant chasseuse de primes, utilisant à bon escient ses connaissances encyclopédiques sur toutes les espèces vivantes. On la retrouve d’ailleurs, au début de cette aventure, en pleine mission dans l’estomac d’un ver des sables géants, preuve que quand on sait où on met les pieds, on peut garder la tête froide…

Bien vite, Bettie est accostée devant chez elle par une cliente potentielle, Thalya Skraalgard. Cette dernière confie sa détresse à la chasseuse de prime car elle souhaite retrouver sa soeur Lydia, qui s’est rendue sur Minerva Prime pour une mission humanitaire et qui n’en est pas revenue. Obligée par la promesse d’une forte récompense, Bettie et Harvey se mettent en route vers Minerva. Mais la planète a bien entendu été marquée par l’interventionnisme humain il y a plusieurs siècles, si bien que les autochtones ne voient pas son arrivée d’un très bon oeil. Habituée au rejet, Bettie parvient tout de même à s’intégrer mais son enquête va bien évidemment révéler des secrets que certains préfèrent garder enfouis.

Space Opéra-tion

Après le déjanté mais décevant Amen, Comix Buro refait une incursion dans la SF avec Bettie Hunter. Le personnage bénéficie de l’écriture qualitative d’Aurélien Ducoudray, qui parvient sur ce premier tome à planter son décor sans effort, avec un humour acerbe et une subtilité qui tâche. Sans prendre de gant, l’auteur utilise les poncifs de la SF et du space Opéra pour dresser un parallèle avec l’histoire récente, notamment celle du colonialisme, faisant une fois de plus des humains la plaie du cosmos tout entier.

On a certes déjà vu cette métaphore au service d’une critique directe des travers humains, néanmoins, le scénariste parvient à le faire avec suffisamment d’originalité pour nous embarquer avec lui dans son histoire.

Après un préambule qui donne la part belle au space opéra, Aurélien Ducoudray adopte la structure du film de détective, avec une demoiselle en détresse, désespérée qui vient chercher de l’aide auprès d’un protagoniste désabusé et quelque peu réticent (mais alléché par la prime), qui accepte de mener une recherche de personne qui va révéler une conspiration aux ramifications insoupçonnées. Tout cela fleure bon le classicisme, mais on peut a priori faire confiance au scénariste pour prendre nos attentes à revers sur le second tome.

Le duo Bettie / Harvey est immédiatement attachant, offrant un intérêt supplémentaire à l’album. Le ton satirique est toujours employé à bon escient, la science de l’auteur étant de savoir jongler entre les différents tons au besoin. Côté graphique, la ligne claire de Marc Lechuga ne l’empêche pas de dessiner un bestiaire totalement déjanté mais pas dépourvu en références (on trouve, pelle-mêle, des vers géants issus de Dune, ou des crevettes humanoïdes vue dans District 9, qui était déjà un satire politique sur l’apartheid). Le design de son héroïne est irréprochable et catchy, et l’on ne peut s’empêcher d’imaginer cet artiste faire des merveilles sur un Spirou, par exemple. Il en résulte une petite réussite que l’on a hâte de poursuivre !

Comics·Nouveau !·East & West·****

Ultraman: les origines

Premier tome de 144 pages de la série Marvel écrite par Kyle Higgins et Mat Groom, et dessinée par Francisco Manna. Parution en France le 06/04/22 chez Panini Comics.

« Gaffe où je mets les pieds… »

Sur les épaules des géants

Vous ne le savez sans doute pas, mais notre monde est foutu. Enfin, pas tout à fait, disons plutôt qu’il est au bord d’un gouffre intersidéral d’où se déversent sans discontinuer des hordes de kaijus, des monstres géants qui ne rêvent que de piétiner rageusement toute zone habitée par des petits êtres insignifiants qu’on appelle des humains, qui agitent leurs bras pathétiques et impuissants alors que leur monde s’embrase.

Bien heureusement, le commun des mortels n’est pas au fait du danger, et peut continuer sa vie paisible et relativement courte sans se soucier de rien d’autre, grâce aux héros de la PSU, la Patrouille Scientifique Unie. Chaque jour, nos agents de la PSU se lèvent de leur petit lit et trouvent en eux la résolution de combattre ces monstres, grâce à une technologie avancée qui leur permet de lutter efficacement et en toute discrétion.

Depuis qu’elle a réussi le concours d’entrée, Kiki Fuji est cantonnée au Quartier Général, et se contente d’essayer de comprendre comment fonctionnent les armes de la PSU, sans parvenir à grand chose. Personne ne peut lui révéler la provenance de cette technologie, mais l’astucieuse Kiki commence à subodorer quelque chose de singulier derrière tous ces mystères. Un jour, elle est conviée en intervention, et ne doit son salut qu’à l’intervention impromptue de Shin Hayata, son meilleur ami casse-cou qui aimerait bien se la jouer lui aussi Men In Black. Malheureusement, Shin n’a pas réussi le concours d’entrée et ne peut donc pas rejoindre l’effort collectivement secret de lutte contre les kaijus.

Cependant, un concours de circonstances fait qu’il est appelé pour intervenir avec Kiki sur les lieux d’un crash, qui rappelle celui qui a eu lieu en 1966 et qui a coûté la vie au meilleur agent de la PSU. Shin va alors commettre une erreur qui pourrait mettre en danger la planète entière, en blessant mortellement un allié inattendu alors qu’il s’extirpe de son vaisseau. En faisant la rencontre de cet être céleste nommé Ultra, Shin va devoir mettre sa vie en jeu pour le sauver et réparer son erreur. Ce faisant, il endossera une responsabilité bien plus grande que ce qu’il aurait pu imaginer et devenir Ultraman, dernière ligne de défense de la Terre face au kaijus !

La taille, ça COMPTE !

Ultraman est une icône pop de la culture nippone, un précurseur du genre Tokusatsu, créée par Eiji Tsuburaya en 1966. Cette série télé feuilletonesque a initié le format du « monster of the week« , dans lequel chaque épisode est une histoire auto contenue mettant en scène un antagoniste différent. Ultraman est donc en quelque sorte le premier superhéros japonais, et il est intéressant de noter qu’Eiji Tsuburaya est également connu pour avoir co-crée le célèbre Godzilla.

Le personnage rouge et blanc, sorte de titan qui affronte des monstres géants, a été décliné en dessins animés, en mangas, et en série, la dernière en date étant diffusée sur la plateforme au grand N rouge. Face à une telle icône pop, que vaut cette adaptation chez Marvel ?

Eh bien, il faut avouer que le pari est sensiblement gagnant, grâce au travail des scénaristes, qui parviennent à recréer une dynamique intéressante entre le protagoniste humain et son binôme venu des étoiles. Toutes les composantes de bases du personnage se retrouvent donc dans le comic book, à commencer par la fusion entre les deux héros. Il faut noter cependant que la tendance est ici renversée par les auteurs, car initialement, c’était Ultra qui, responsable de la mort de Hayata, le ressuscitait en fusionnant avec lui. On retrouve aussi la fameuse limite de temps, qui ne donnait dans la série télé que 3 minutes à Ultraman pour vaincre son ennemi, sous peine de voir son énergie vitale disparaître.

Ce premier volume de Rise of Ultraman offre aussi des révélations métas sur la nature véritable des kaijus, qui ne sont pas sans rappeler leur signification réelle et sur le plan artistique. La présence d’Ultra, un être issu d’une civilisation très avancée, est l’occasion de regarder de haut nos travers humains, avec tout de même un espoir de rédemption, procédé également utilisé dans Renaissance, que nous chroniquions le mois dernier.

Sur le plan graphique, Francisco Giuseppe Manna s’en sort avec les honneurs grâce à un trait moderne et agréable qui emprunte ce qu’il faut aux codes du manga sans en faire trop. Entre batailles spectaculaires contre des monstres géants, clins d’oeils et références à la série d’origine et modernisation du mythe, ce premier tome ouvre correctement le bal, et nous rappelle que la sortie d’Ultramega chez Delcourt est pour très bientôt.

***·BD·Nouveau !·Rapidos

Yojimbot #2: Nuits de rouille

Second tome de 152 pages de la série écrite et dessinée par Sylvain Repos, paru le 04/02/2022 chez Dargaud.

Il est Bô le Robot

A l’occasion du premier tome, nous faisions la connaissance du jeune Hiro, pourchassé par une horde de robots meurtriers et de soldats sanguinaires, au cœur d’une île qui était autrefois un parc d’attraction géant dédié au japon féodal et à ses célèbres samouraïs.

Laissé à l’abandon, le parc était encore habité par toute une population de robots, programmés pour se comporter comme des samouraïs afin de faire des démonstrations de duels aux visiteurs ébahis. Après que son père fut abattu, Hiro trouve refuge auprès de l’unité 063, qui, étonnamment, prend la protection du garçon très à cœur. Au fur et à mesure de leurs péripéties, le robot, baptisé Sheru, et Hiro trouveront de nouveaux compagnons robotiques, qui ne seront pas de trop s’il veulent échapper au sadique Topu qui cherche à capturer le garçon.

Le tome 2 s’ouvre sur une ellipse de plusieurs mois, au cours de laquelle Hiro a bien changé. Désormais endurci, le jeune garçon s’est trouvé un nouveau protecteur, mais cherche toujours un moyen de réparer ses premiers compagnons, en fouillant l’île à la recherche de pièces détachées et de batteries. La vie est dure sur l’île, d’autant que Topu et les autres n’ont pas renoncé à leur traque. Mais il reste encore un espoir de fuir cet enfer, à condition d’atteindre l’ancien port et de trouver un bateau.

Narrativement parlant, ouvrir sur une ellipse est un pari quelque peu risqué car il coupe par définition le rythme du récit, et rend implicite certains événements qui peuvent diminuer l’immersion, voire nuire à la compréhension, ce qui a un impact indéniable sur l’adhésion du lecteur. Pour un récit centré autour de la relation entre un garçon et son protecteur, où chaque interaction doit être au service de leur relation, cela représente autant d’occasions manquées de construire leurs relations, et donne l’impression d’avoir raté quelque chose.

Du coup, après un premier tome au rythme survitaminé, où les enjeux vitaux étaient intrinsèquement liés au fait de quitter l’île, on se retrouve donc avec une situation qui s’est enlisée dans le temps, et que de surcroît l’auteur n’a pas jugé opportun de nous montrer. Sylvain Repos opte donc pour un rythme plus lent, au risque d’aliéner les lecteurs en quête d’adrénaline.

S’agissant du world-building, si le premier tome était avare en informations, ici quelques révélations viennent éclairer notre lanterne, ce qui compense l’effet indésirable de l’ellipse. En revanche, la partition graphique est toujours aussi virtuose, tant dans le découpage que dans le trait, montrant ainsi l’aboutissement de plusieurs influences.

Espérons qu’après le cliffhanger du tome 2, le tome 3 saura allier action et développement des personnages pour conclure cette super aventure.

****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Crossover #1: Kids love chains

Premier tome de 184 pages comprenant les six premiers chapitres de la série écrite par Donny Cates et dessinée par Geoff Shaw. Parution le 15/04/22 chez Urban Comics.

Une lecture qui pique les yeux.
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Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

La réalité écrase la fiction

Vous ne le savez surement pas, mais l’univers coloré et spectaculaire des comic books a fait irruption chez nous, dans ce bon vieux monde réel que nous autres lecteurs cherchons justement à fuir lorsque nous ouvrons un album. Cette anomalie s’est produite à Denver, Colorado, et a provoqué rien de moins que la destruction de la ville, ainsi qu’un nombre incalculable de morts.

Aujourd’hui, tous ces personnages fictifs qui ont pris vie sont circonscrits derrière un dôme d’énergie, épargnant au reste du monde leurs incessants et destructeurs combats. Mais la vie quotidienne n’a pas repris son cours pour autant. Ce cataclysme, connu sous le nom de Crossover, a marqué les esprits et jeté l’opprobre sur les comics et leurs aficionados. Des mouvements réactionnaires ont gagné en popularité, et le gouvernement s’est mis à étudier le phénomène dans l’espoir d’éviter un nouveau crossover.

Ellie, de son vrai nom Ellipse, est une jeune cosplayeuse qui travaille en périphérie du dôme, dans la boutique de bandes dessinées d’Otto. Assumant son statut de paria, elle est néanmoins incapable de faire le deuil de ses parents, dont elle a été séparée lors des évènements de Denver. Un jour, alors que des fanatiques attaquent la boutique pour y mettre le feu, Ellie rencontre Ava, une jeune fille issue du crossover, séparée comme elle de ses parents fictionnels. La jeune femme va donc s’embarquer dans une quête effrénée pour ramener Ava chez ses parents, mais il faudra pour cela traverser le dôme réputé impénétrable…

Après nous avoir quelque peu désarçonnés il y a peu avec King In Black, l’auteur prolifique Donny Cates nous avait redonné le sourire avec The Paybacks, sa série indé parue chez Urban Comics an même temps que ce Crossover.

Si Paybacks était déjà déjanté, on peut dire que Crossover est un projet pharaoniquement méta ! Imaginez un peu, tous les personnages de fiction que l’on adore, faisant irruption dans notre monde, sans les barrières éditoriales qui les empêchent généralement de se rencontrer. Cette prémisse est quasiment identique à celle de la mini-série 1985, écrite par Mark Millar, mais Cates n’est ici aucunement limité au marvelverse, puisque c’est avec des personnages de tous les horizons éditoriaux (Image, Dark Horse, IDW, etc) que l’auteur a le droit de jouer. L’intrigue en soi reste plutôt simple dans ce premier tome, et permet de poser les bases délirantes pour une suite que l’on espère encore plus barrée et spectaculaire.

Le ton demeure malgré tout grave, ou en tous cas moins léger que sur The Paybacks, dont les héros font d’ailleurs une apparition remarquée. L’auteur sait poser ses enjeux rapidement et développer ses personnages, ce qui permet une immersion rapide dans le récit et un gain de temps pour sa dynamique.

Avec cette nomenclature méta, Donny Cates saisit l’occasion de traiter de la place des comics dans la culture populaire américaine, que ce soit l’opprobre et la censure qu’ils ont subis à leur hégémonie actuelle, ainsi que la façon dont la société absorbe et digère ses traumas les plus meurtriers. Ainsi, il ne se prive pas d’évoquer les dérives extrémistes, voire sectaires, vers lesquelles le collectif blessé se tourne en guise de refuge, à défaut de résilience. On peut même deviner, dans le ressort narratif du passeur qui aide des personnes dans le besoin à passer des « frontières », que le scénariste en a profité pour filer sa métaphore sur la politique américaine.

S’agissant de la mise en scène, les lecteurs assidus de comics retrouveront de sacrées doses d’easter eggs et autres références plus ou moins cachées, mais il faut savoir que les caméos en bonne et due forme sont issus pour l’essentiel des catalogues Image Comics et Dark Horse. Les personnages des grandes écuries sont quant à eux simplement évoqués ou pastichés.

Ce premier tome de Crossover est donc un démarrage réussi, ambitieux dans sa forme autant que dans ses thématiques.

***·BD·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Angel wings #7 : Mig madness

BD de Yann et Romain Hugault
Paquet (2022), 2 cycle de 3 volume (46 planches/album) paru. Une intégrale par cycle et les albums grand format disponibles. Troisième cycle en cours, 1/2 parus.

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bsic journalismMerci aux éditions Paquet pour leur confiance.

La Guerre du Pacifique a laissé la place à la Guerre Froide et plus que jamais le rôle de l’aviation permet de s’immiscer derrières les lignes ennemies sans risque de conflit généralisé. En pleine guerre de Corée Rob se retrouve ainsi envoyé récolter des éléments compromettants écrasés en territoire ennemi…

Décidés à prolonger les aventures de leur héroïnes Angela qui cartonnent à chaque album Yann et Hugault sentent manifestement que la recette commence à s’essouffler puisque ce troisième cycle est annoncé en https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2022/03/Angel-Wings-1.jpgseulement deux tomes, ce qui sera bien suffisant étant donnée la finesse de l’intrigue. On commence à en avoir l’habitude depuis la début de la série, Angela n’est finalement qu’un prétexte à des histoires typiques des périodes de guerre (ici la récupération d’un prisonnier). Je reste très dubitatif sur l’absence de rôle majeur de l’héroïne qui continue à courir, éplorée, derrière les mésaventures de son chéri, au risque d’oublier tout le versant féministe que l’on avait vu sur les précédents cycles. C’est bien simple, Angela apparaît sur sept pauvres pages, en larmes sur la moitié, dans un ration avions/héroïnes assez catastrophique.

Ne boudons pas notre plaisir, les albums Hugault sont avant tout là pour leurs sublimes séquences aériennes (… pas que, les décors sont remarquables de précision également), mais un tout petit effort scénaristique aurait permis de rendre honneur au personnage éponyme en forçant un poil la vraisemblance historique. Après tout dans un histoire on fait un peu ce qu’on veut! Avec une conclusion qui aurait même pu s’achever en one-shot, il est temps que cette recette se conclue, quel que soit le (grand) plaisir que l’on a à la suivre.

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*****·East & West·Manga·Rapidos

Eden, It’s an endless world (perfect) #6-7

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BD de Hiroki Endo
Panini (2022) – 1998, 484 p./volume, 7 volumes parus sur 9 (1,5 tomes/volume).

Il vaut mieux être à jour sur la série pour lire cet article!

La recherche de l’assassin d’Helena va envoyer Elijah en Australie où  le Propater détient sa sœur Mana. Alors que le professeur Mishima va faire une découverte majeure sur l’origine et les buts du Disclosure virus, une nouvelle IA fait son entrée pour aider Elijah mais également poursuivre ses propres buts…

Coup de coeur! (1)

Chaque nouvel album d’Eden est un bonheur rare et une souffrance, celle de voir avancer irrémédiablement la conclusion alors que l’on a le sentiment de n’avoir approché qu’un dixième de l’univers et des possibilités de l’œuvre. Cela ne retire en rien la confiance absolu que l’on a dans cet auteur qui semble immunisé contre les fautes de goût et les digressions inutiles. Entamant le volume six par une nouvelle séquence d’action magistrale qui nous rappelle encore le poids d’Appelseed sur ce manga, on saute toujours d’une séquence à l’autre avec un sens du rythme et des coupures machiavélique. Dans Eden il ne suffit pas d’être un super-guerrier, d’apparaître depuis quatre volumes ou de Eden: It's an Endless World Volume 14 TPB :: Profile :: Dark Horse Comicsdétenir des informations cruciales pour survivre. Renouvelant sans cesse son personnel, Endo maintient une tension permanente pour le lecteur, seulement soulagée par les quelques séquences wtf qui instaurent un jeu savoureux entre un Elijah dévergondé et une Miriam Arona  que l’on adore voir en garçonne effarouchée.

Si l’aspect techno-sf reste majeur et d’un niveau rarement vu en BD, l’intrigue avance fortement sur le sixième volume qui voit le personnage du scientifique confrontée à la personnalité du Disclosure virus en nous faisant comprendre  l’idée d’une évolution de Gaïa vers une forme de conscience maîtrisant les propriétés quantiques de l’univers… Oui car chez Endo la précision scientifique ne cesse jamais et le jargon n’est jamais étouffant mais plutôt pédagogique, jouant à la fois le rôle d’habillage sérieux et de réflexion SF. Laissant malgré tout toujours le contexte général en retrait, l’auteur avance ses intrigues secondaires avant de nous envoyer le Propater brutalement sur des séquences inattendues. Je dirais qu’on continue à avancer à dose homéopathique dans les objectifs de ce gouvernement mondial, sans savoir quand le mangaka se décidera à nous balancer ses révélations. Tic-tac-tic-tac il reste deux tomes seulement et on commence à craindre un effet Ajin très frustrant…

Abordant ici le sujet des violences ethniques en Afrique et l’impuissance de l’ONU, l’auteur rendre comme à l’accoutumée dans une analyse tout sauf manichéenne qui rejoint son propos SF de gouvernement mondial visant à abolir les conflits. Réintroduisant sa dream team qui nous manquait avec Nazarbaïev, Kenji, Sophia et une nouvelle venue, le septième tome s’oriente plus sur l’action avec l’opération d’exfiltration de Mana, alors que le Propater semble décidé à envoyer ses plus redoutables assassins pour récupérer la fille d’Enoa Ballard. Et nous laisse, le souffle court, en plein milieu d’une (nouvelle) séquence d’action dantesque…

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*****·BD·Nouveau !

Renaissance #4: Sui Juris

Quatrième album de la série, écrite par Fred Duval et dessinée par Emem, avec Fred Blanchard crédité au design. 54 pages, parution le 10/09/2021 chez Dargaud.

Ils viennent en paix

Sui Juris ouvre le second cycle de la série Renaissance, dont les trois composantes avaient été chroniquées ici, ici et ici. Rappelons la prémisse de la série: Dans un futur proche, l’Humanité, sur le déclin, doit faire face à des désastres écologiques croissants, lorsqu’elle voit débarquer, partout sur la planète, d’immenses vaisseaux d’où sortent des extraterrestres. Leur but n’est pas de conquérir ni d’exterminer l’Humanité, bien au contraire. Ces fonctionnaires du cosmos travaillent tous pour Renaissance, une fédération galactique qui s’est donné pour objectif d’aider les civilisations en détresse à prospérer.

Ainsi, Swänn et Säti, originaires de l’idyllique planète Näkän, sont deux jeunes époux envoyés en mission sur Terre. Chacun d’entre eux va faire des rencontres décisives avec des humains et tenter d’inverser le cours des événements pour le bien de la Terre. Mais si les défis sont plus compliqués à relever que prévu sur la planète bleue, il s’avère que la politique interplanétaire et les tractations politique au sein de la fédération réservent également bien des surprises.

Depuis 2018, Duval, Emem, et Blanchard frappent fort avec cette série SF, étonnante par la qualité de son écriture et par la pertinence des sujets abordés. En effet, la longue et prolifique carrière du scénariste lui a sans aucun doute appris que pour traiter de sujets sérieux et pousser à la remise en question, il convient dans un premier temps d’inverser les points de vue et voir certains évènements par un autre prisme, afin de décloisonner la pensée et reconsidérer certaines opinions.

Ainsi, il apparaît assez évident que Duval nous confronte aux bouleversements majeurs qui se profilent pour l’Humanité, et que certains s’évertuent encore à minimiser (voire à nier pour certains). Ce premier niveau de lecture est donc plutôt évident à saisir, mais il se cache ensuite d’autre nœuds dramatiques et philosophiques dans cet emballage SF.

…on prépare la guerre.

Dans un second temps, on pourrait penser que Fred Duval enfonce des portes déjà maintes fois ouvertes, en plaçant l’Homme à l’origine de tous les maux qui le condamnent. La Bible avait en effet déjà tenté le coup, en expliquant aux hommes que c’était la curiosité malsaine et la naïveté de leur prédécesseur qui les avait conduit à vivre ainsi diminués, condamnés à subir les affres du monde plutôt que de profiter des bienfaits de l’Eden.

Ainsi, beaucoup d’œuvres ont pour propos cette monstrueuse vérité sur la nature profonde de l’Homme et du mal niché en son sein. Pour filer la métaphore biblique, on pourrait d’ailleurs comparer Swänn et Säti à des anges, descendus de cet Eden inaccessible pour nous sauver de nous-mêmes. De la même façon que des anges seraient étrangers à la nature et aux énigmes de l’âme humaine, les deux extraterrestres doivent s’acclimater à ces humains revêches et par nature discordants. Par le prisme de ces êtres pacifiques et évolués, le scénariste est tenté de trancher cette fameuse question, celle qui taraude les humains depuis très longtemps et qui, grâce à l’épuisement des ressources et à la pollution, devient de plus en plus pressante: méritons-nous d’être sauvés ?

Il ne faut pas non plus oublier le propos politique et anthropologique de Renaissance, qui met en abîme le concept de colonisation mettant à mal le principe, supposé inaliénable, de l’autodétermination des peuples. Si l’Homme a déjà asservi l’Homme en brandissant le bien commun, et notamment le bien du colonisé, que se passerait-il si le genre humain tout entier était « pris en charge » par une entité disposant d’une technologie supérieure, de blocs moraux différents et d’intentions ambigües ? Et bien, la réponse est plutôt claire, ici: l’Homme Blanc, grand gagnant de l’Anthropocène, en prendrait un sacré coup dans son égo.

Si Duval évite le cliché des aliens malfaisants, il a tout de même l’intelligence de nuancer son propos en le liant notamment à la thématique de la colonisation, puisque, toute bienfaisante qu’elle puisse être, la fédération lorgne tout de même sur certaines ressources terrestres dont elle envisage de faire commerce.

Vous l’aurez compris, ce quatrième album de Renaissance offre matière à réflexion sur plusieurs sujets, et maintient bien haut le niveau de qualité scénaristique et graphique.