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Valhalla hotel #3/3: overkill

La BD!
BD de Pat Perna et Fabien Bedouel
Comixburo – Glénat (2021), 54 p., série en trois tomes.

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bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Coup de coeur! (1)Quatre pages. C’est le moment de calme pré-générique que vous accordent Perna et Bedouel avant un run final à fond sur le champignon. Quatre pages qui vous décrocheront une banane qui ne vous quittera pas tout le long tellement on nage dans une accumulation de tous les clichés débiles que l’on aime voir dans ces séries B en VHS qui font les plaisirs coupables du cinoche et de la Pop culture. Les deux auteurs ne vous épargneront rien (sauf Chuck Norris, désolé…) avec l’intelligence de limiter les vraies références à quelques gags en évitant la surenchère… si je puis dire. Car aussitôt la page de titre passée la technique de Fabien Bedouel explose littéralement à coups de KLASH, de FWOOM, de THUMTHUMTHUM et de KRAK. Tant qu’on friserait l’indigestion devant tant d’aberration si les séquences n’alternaient pas aussi vite que la rotation d’une Gateling.

Preview] BD Valhalla Hotel T3 : Overkill - GlénatComme on l’a vu précédemment ne cherchez pas d’explication au fait qu’El Loco cache son armurerie sous ses toilettes sèches ou que les nazis aient un mécha télécommandé dans leur base (pas de spoil, c’est sur la couverture): les auteurs en avaient envie alors ils l’ont mis. Comme son titre l’indique en double sens, ça défouraille à mort dans ce troisième Valhalla, ça explose pour un rien, les bagnoles sont rutilantes et font du bruit, les méchantes nazi sont sexi en combi, les agents du FBI s’appellent Johnson et à la fin les gentils gagnent. Les dessins et l’action auraient presque suffi à notre bon plaisir mais les dialogues s’en mêlent aussi, tordants de troisième degré. Car au Valhalla plus c’est énorme plus ça fait marrer et plus ça rend l’ensemble cohérent. Du coup ce riff est tellement généreux qu’il passe trop vite et n’a pas le temps de tout traiter, comme cette petite fille aux pouvoirs électriques qui reste sur le carreau avec une fin ouverte permettant heureusement une suite. Vu le plaisir communicatif que les auteurs ont pris à la réalisation je n’ai guère de doute que les aventures d’El Loco et Betty se prolongent un de ces quatre, probablement pas sous le même titre. Mais le monde regorgeant de nazis en planque en Amérique du sud, de soviétiques  infiltrés  et d’espions en tous genres, ce ne sera pas trop compliqué de nous dégoter quelque chose d’aussi fun!

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Eden, It’s an endless world (perfect) #8

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BD de Hiroki Endo
Panini (2022) – 1998, 484 p./volume, 8 volumes parus sur 9 (1,5 tomes/volume).

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Il vaut mieux être à jour sur la série pour lire cet article!

L’exfiltration de Mana se poursuit lors d’un affrontement qui voit les forces redoutables du Propater et d’Elijah se neutraliser avec des dommages irrémédiables dans chaque camp. Bientôt l’IA Maya intervient, alors qu’une catastrophe mondiale se prépare, qui va bouleverser les équilibres…

Coup de coeur! (1)

Si vous ne l’avez pas encore compris Eden est un manga absolu, un miracle qui se hisse au-dessus de tout ce qui a été fait dans le pays de Tezuka. Pour que ce soit clair, à l’approche de la conclusion cette série dépasse par son ambition et sa réalisation Akira et tous les manga que je concevais comme des chefs d’œuvres…

Chapter 99 - Eden: It's an Endless World! - Manga1s.com - Read and download  Manga Online for Free!Je ne reviendrais pas sur les schémas narratifs de l’auteur qui continuent ici avec toujours autant d’efficacité pour me concentrer sur les thèmes de cet avant-dernier volume. Si on a largement abordé précédemment les déviances urbaines que sont la prostitution, les drogues et les mafias mais également les guerres civiles africaines, ici le scénario approfondit la question des religions en lien avec le concept d’IA et du Colloïde comme nouvelle entité de l’Evolution qui fusionne les questions de la singularité humaine et du rôle de Dieu.

Dans ce monde dévasté (et qui ne finit pas de l’être dans les mains de Hiroki Endo) Maya interroge plusieurs personnages sur le sens de leur vie comme entité individuelle et sur la proposition de fondre sa personnalité dans le collectif du Colloïde. Il pointe en cela directement la promesse non aboutie des religions qui laissaient transparaître dans l’Au-Delà une telle fusion. Dieu restant invisible et son action sur le monde manifestement peu efficace, le Colloïde convainc un nombre croissant d’humains qui voient dans sa matérialité et sa propagation une réalité tangible.

Eden: It's an Endless World! - Chapter 110L’auteur aboutit ainsi sur ce volume l’apport de la Gnose sur son œuvre (que hormis les théologiens et les érudits bien peu avaient pu percevoir jusqu’ici). Cette vision/réflexion est encore passionnante par sa modernité très concrète et son lien avec l’idée SF d’IA. Dans le paradigme futuriste on aura vu les cerveaux transférés dans des corps robotiques et des IA se matérialiser inversement. Il ne reste plus qu’à imaginer un transfert de l’esprit d’un humain dans un cyberespace collectif (idée vue récemment dans l’excellent Chappie de Neill Blomkamp) pour boucler avec le relativisme de la singularité démiurgique de l’Homme. Sans aucun prosélytisme, uniquement poussé par sa curiosité et son cartésianisme absolu, l’auteur ne cesse de jongler entre le plaisir de la BD et l’expression de ses analyses sur l’histoire des hommes, sur l’état du monde lorsqu’il écrit son œuvre (… qui n’a malheureusement guère évolué depuis). En lisant Eden on se sent plus intelligent, on réfléchis sans cesse aux vies très réalistes de cette multitude de personnages, à notre monde et au caractère très mortel et remplaçable des humains. Eden est une œuvre profondément nihiliste, froide, mais d’une richesse folle. Il ne reste plus qu’à conclure…

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Saison de sang

Titre original: Step by bloody step, écrit par Simon Spurrier et Matias Bergara, avec Mat Lopes aux couleurs. Parution aux US chez Image Comics, en France chez Dupuis le 17 juin 2022.

A chaque enfant son géant

Par un hiver glacial dans un monde inconnu, une enfant s’éveille. Elle est entre les mains d’un géant en armure, qui avance inexorablement en détruisant tous les obstacles qui se dressent sur leur route. Peu à peu, l’enfant grandit, et finit par quitter le cocon rassurant formé par les mains du géant pour marcher par elle-même, toujours dans le sillage de son protecteur.

Cependant, portée par la curiosité, l’enfant se laisse distraire et quitte le chemin. C’est alors que l’air s’anime autour d’elle pour former des créatures qui l’empêchent de quitter la route, des phénomènes contre lesquels même le puissant guerrier en armure ne peut rien. L’enfant doit donc avancer quoi qu’il arrive, et découvrira sur le chemin sa véritable destinée.

Aux US, Step by bloody step a fait une sortie remarquée chez Image Comics, et a atteint sa conclusion quelques semaines seulement avant sa publication française chez Dupuis. La particularité de ce roman graphique divisé en quatre chapitres est de ne contenir aucun dialogue.

En effet, on ne trouve en terme de texte, que de brèves introduction poétiques entre chaque partie, mais le corps de la BD en lui-même ne contient rien d’autre que les images, les quelques phylactères présents ne contenant de des glyphes inintelligibles. Le scénariste anglais Simon Spurrier, et le dessinateur uruguayen Matias Bergara , qui nous avait déjà bluffés avec Coda (voir aussi le nouveau Sandman pour Spurrier) font donc un pari osé, et relèvent ce défi narratif haut la main. L’auteur parvient en effet à immerger le lecteur sans user d’artifices littéraires, rien que par la force des images et des plans concoctés par l’artiste.

Les enjeux initiaux sont simples, puis gagnent progressivement en ampleur grâce à une caractérisation subtile des personnages principaux. Si vous consultez régulièrement le blog, alors vous aurez déjà entendu parler de la récurrence du duo enfant/badass en fiction, qui donne souvent la part belle aux histoires d’amitié, d’amour filial et de rédemption pour l’un ou l’autre membre du duo. Ici, avec le procédé choisi par l’auteur, le lecteur est tenu de se concentrer non plus sur les échanges verbaux mais sur les éléments de mise en scène, les regards et les actes des personnages, pour saisir la nature de leurs relations ainsi que leur évolution.

Si la partie narrative est impressionnante de maîtrise, la partie graphique est elle aussi à louer pour sa qualité. Matias Bergara fait preuve d’un talent incontestable de créateur d’univers. Les paysages sont tout simplement magnifiques et saisissants de beauté, la flore et la faune inventives, et les architectures, qui oscillent entre magie et technologie, rappellent Coda tout en se détachant néanmoins par un aspect plus brut.

La conclusion de l’album m’a rappelé celle du film mother! de Darren Aronofsky, en moins cruelle et plus poétique, évidemment, mais le parallèle allégorique et la thématique écologique et cyclique sont bel et bien communs.

Il résulte donc de la combinaison des savoir-faire de ces deux artisans de la narration un œuvre excellente, qui provoque des émotions authentiques par des procédés antédiluviens qui nous rappellent que la fiction et la narration sont au cœur de notre ADN humain. Et ça vaut bien 5 Calvin pour un candidat à l’album de l’année !

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Seven to Eternity #4

East and west

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Comic de Rick Remender et Jerome Opena
Urban (2022), Ed US Image comics (2021), série achevée en  tomes.

Dans sa crainte de voir disparaître le Roi fange et sa seule chance d’atteindre les Sources synonyme de survie Adam a commis l’irréparable: la cité volante est tombée, sa population décimée. Mourant, il dépend désormais de la Proposition de Garils et va bientôt découvrir la réalité du mythe des sources de Zhal, cette fiction attirant tous les malades du monde en quête de la vie éternelle. mais pour obtenir le précieux don, Adam ne pourra plus se cacher. Alors que le Puits des âmes tombe sous la corruption du marais, le dernier Osidis devra décider à qui va sa fidélité: à son clan, au Roi Fange… ou à lui-même?

Seven to Eternity -4- Les sources de ZhalOn l’aura attendue cette conclusion d’une des plus importantes séries fantasy de ces dernières années. Les grands œuvres prennent souvent du temps (il aura fallu seize ans pour Servitude), après une absence temporaire d’Opena sur le second tome il s’est écoulé trois années entre le tome trois et ce dernier. La bonne nouvelle c’est que la conclusion est à la hauteur de cette magistrale odyssée dans la psyché des héros complexes et du doute moral.

La source de Seven to eternity réside dans la tragédie grecque, posant des dilemmes moraux insolubles au héros sur des questions de morale personnelle et de fidélité familiale. Le héros tragique Adam Osidis doit décider entre son envie de vivre pour ne pas perdre ses enfants, son héritage paternel grandiose (et les conséquences des liens entre le Roi Fange et Zebediah qui se prolongeront jusqu’au dénouement terrible), le doute permanent qu’insinue Garils dans son esprit et son rôle de héros devant sauver le peuple de l’emprise du Roi…

Seven to Eternity (tome 4) - (Jerome Opeña / Rick Remender) - Heroic  Fantasy-Magie [BDNET.COM]Comme sur les précédents albums Rick Remender institue une unité de lieu et une action centrée sur le duo fondamental (le héros/le méchant). Si Adam a accepté la proposition de Garils, il reste convaincu que sa force morale lui permettra d’accomplir sa mission seul (au mépris des règles du jeu), en libérant Zhal du Roi. Mais à force de rompre les barrières il sème les graines du désordre et de la destruction. La continuité de l’intrigue est à ce titre incroyable d’intelligence et de cohérence. Chez Remender tout est subtile, rien n’est prévisible, tout trouve sa logique finale, sans facilité. La conclusion peut être heureuse (au risque de la facilité), tragique (plus rare mais au risque de la frustration), ou simplement logique. On le sait il n’y a rien de plus difficile que de conclure une histoire, surtout lorsque son itinéraire semble mener inéluctablement vers une conclusion. Faites confiance à ce grand scénariste pour vous surprendre et vous bouleverser en instillant toujours ce qu’il faut de pathos familial pour créer du drame. C’était le cœur de Low (dont la conclusion arrive le mois prochain!) et c’est surtout le cœur des personnages de l’auteur qui donnent toute cette force, son compère toujours monstrueux graphiquement s’occupant de créer un bestiaire et des décors monumentaux, sans faute de gout, délivrant au lecteur patient les visions fantastiques en cinémascope qu’il attend.

Seven to Eternity #15 | Image ComicsS’il est revenu à des projets plus grand public et plus mineurs (Death or glory ou plus récemment son Scumbag), Rick Remender reste à l’heure actuelle pour moi le plus qualitatif des scénaristes indé aux Etats-Unis. Moins intello qu’un Hickman, moins inégal qu’un Millar, il offre une approche toute européenne en proposant des projets extrêmement ambitieux tant graphiquement que scénaristiquement, en se donnant le temps d’aboutir hors des carcans éditoriaux du comics. Savourons cette série (dont l’intégrale sort dès cette fin d’année chez Urban, en plus des traditionnelles versions NB permettant de profiter des superbes planches brutes de Jerome Opena), il n’est pas dit que de tels miracles se reproduisent de si tôt.

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La république du crâne

La BD!
BD de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat
Dargaud (2022), 196p., one shot.

L’ouvrage comprend un cahier documentaire de onze pages sur la piraterie du XVIII° siècle, illustré de tableaux classiques du XIX° siècle participant à créer l’iconographie du genre. Une préface des auteurs ouvre le livre après une illustration d’intérieur de couverture reprenant une carte des caraïbes (une carte des côtes atlantiques de l’Afrique fermeront le livre), puis neuf chapitres commençant par une double page noire citant un des personnages. Très belle édition au format compact. A noter que les éditions Black and White ont édité une édition grand luxe limitée à 350 ex et qui fait méchamment baver tout amoureux de beaux livres. L’ouvrage le mérite, bienheureux les élus possédant un exemplaire…

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Lorsque Olivier de Vannes arraisonne son premier navire en tant que capitaine pirate il est loin de se douter qu’il va bouleverser le fragile équilibre de l’équipage du capitaine Sylla. En intégrant des esclaves réfugiés à la société des pirates, les convoitises mais surtout les espoirs d’une vie libre vont être mis à rude épreuve des passions humaines, des craintes et des jalousies. Marins ou prisonniers affranchis, ces pirates ne désirent que la liberté, une liberté que les puissances de l’Ancien Régime ne peuvent tolérer très longtemps…

Habitués des aventures rageuses de Ronan Toulhoat et son complice Vincent Brugeas, vous allez être surpris! Ces auteurs dont vous trouvez régulièrement les albums chroniqués ici (probablement les seuls auteurs dont j’ai l’intégralité de la production) ont fait leur marque de fabrique, depuis dix ans de carrière, sur des albums historiques très énergiques, un romantisme violent hautement marqué par les fulgurances graphiques du dessinateur. Pour moi ils sont un peu ce que Alice et Dorison ont été à la BD historique lors de la sortie du 3° Testament: deux autodidactes passionnés qui ont mis de la jeunesse à un genre un peu « à la papa » chez un éditeur pas très djeunz (Glénat) malgré son rôle précurseur dans les manga. Et bien ce gros album où l’on sent une grosse envie de partager un univers si évocateur est peut-être un tournant dans leur carrière, l’ouvrage de la maturité artistique. Je crois bien que c’est la première fois qu’ils ouvrent un livre par un propos liminaire qui marquera la première surprise sur le motif de La République du crâne. En se rattachant immédiatement à la révolte des gilets jaunes, les auteurs assument un propos éminemment politique en rappelant ce qu’étaient d’abord les pirates du XVIII° siècle: des hommes révoltés contre un système injuste et qui rêvaient de fraternité. Ce n’est pas rien et cela permet de comprendre le traitement scénaristique qui marque la seconde surprise.https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH461/rdc5-a788f.jpg?1645946730Si l’ouvrage comporte bien son lot de batailles navales, de combats sanglants et ses plans de navires majestueux, le narrateur, un étonnant idéaliste au regard de rêveur donne le ton d’un voyage où l’on souhaitera longtemps le dénouement heureux pour ces hommes et femmes intègres. Le cœur du projet n’est ainsi pas une nouvelle course épique comme l’a si bien fait Lauffray sur son Long John Silver. Au travers d’un échange épistolaire qui parsème les parties nous assistons à l’affirmation de la liberté des hommes, qu’ils soient africains arrachés à leur terre ou marins soumis à la tyrannie de leur capitaine sur ces navires militaires ou marchands qui étaient un absolutisme en miniature au service du Capitalisme naissant et des puissants engagés dans un commerce maritime mondial. Le parallèle est ainsi évident mais subtilement tracé avec notre époque, par un scénariste qui connaît son Histoire et les fils qui lient les époques.

Outre le propos très intelligent, la structure de l’histoire et surtout les relations entre les personnages ne cessent de nous surprendre. Dès les premières pages on découvre ainsi deux hommes que tout semble opposer, Sylla le grand capitaine à la crinière glorieuse et au sourire carnassier de vainqueur et Olivier l’humaniste, plus marin que guerrier. Entre eux des figures que le dessin nous fait cataloguer: Lenoire, colosse tout droit issu du bestiaire de Ronan Toulhoat ou Maryam, reine noire déchue au sourire énigmatique marqué éternellement sur son visage. Sans jouer particulièrement de son rôle de machiavel, le scénariste déjoue tous nos pronostiques en faisant vivre la personnalité complexe de chaque rôle en les extrayant de leur habit d’archétypes. Tous en deviennent crédibles et passionnants.

On pourra simplement regretter de passer si vite sur la si intéressante République de Nassau mais ce n’était pas le propos. Abordant mine de rien un grand nombre de thèmes sans s’y noyer, les auteurs nous livrent une très belle aventure humaine, vaguement utopiste, un appel au large et au triptyque républicain de notre pays: Liberté, Égalité, Fraternité, devise qui n’aura jamais si bien convenu à un récit de pirates. Un des tous meilleurs albums de ce début d’année.

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Toutes les morts de Laila Starr

Histoire complète en 128 pages, écrite par Ram V et dessinée par Filipe Andrade. Parution aux US chez Boom! Studios, publication en France chez Urban Comics le 06/05/2022.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance

Death and taxes

« Dans ce monde, rien n’est certain, excepté la mort et les impôts« . Et bien, figurez vous que ce ne sera bientôt plus tout à fait vrai, et ce grâce à la naissance imminente de Darius Shah. Affublé d’une destinée peu commune, il est attendu de Darius, à un point indéterminé de son existence, qu’il permette à l’Humanité d’accéder à l‘immortalité. Bonne nouvelle pour la plupart d’entre nous, n’est-ce pas ? Peut-être pas pour la Mort, qui se voit convoquée dans les hautes sphères célestes pour se voir remerciée par les pouvoirs en place.

Son obsolescence prochaine ne faisant plus aucun doute, la Mort est donc limogée, mais peut bénéficier d’une faveur accordée aux divinités sortantes: être réincarnée en mortelle, afin de pouvoir goûter aux joies d’une vie simple, déchargée de ses responsabilités, et qui sait, peut-être même d’une vie éternelle grâce à Darius.

Après ces millénaires de bons et loyaux service, j’aime autant vous dire que la pilule est dure à avaler pour Mort. Désespérée et prête à tout pour retrouver son poste, elle s’arrange pour être réincarnée non loin du fameux Darius, qui vient tout juste de naître à Bombay, et elle se retrouve donc dans la peau de Laila Starr, une jeune indienne blasée qui a, peut-être, ou peut-être pas, mis fin à ses jours au moment ou Darius pointait le bout de son nez.

On ne change pas vraiment ce que l’on est, il n’est donc pas étonnant qu’aussitôt arrivée sur Terre, Mort/Laila cherche à se débarrasser pronto du petit Darius. Après tout, que pèse une seule vie dans la balance cosmique de la vie et de la mort ? Pas grand chose a priori, mais se salir ainsi les mains n’est pas aussi aisé que Laila voudrait bien le croire.

Une série d’événements fait que Darius réchappe de justesse à cette rencontre prématurée avec la Faucheuse réincarnée, qui meurt écrasée par un camion. L’histoire pourrait s’arrêter là, néanmoins il se trouve qu’être une déesse emporte son lot de privilèges, si bien que Laïla renaît, aidée par le dieu de la Vie en personne. Toujours motivée, elle se remet à la recherche de Darius, qui est désormais un petit garçon de huit ans…

Le reste de l’intrigue sera rythmé par les morts successives de Laila Starr, suivies de ses réincarnations, alors que le temps continue de passer pour Darius. Immanquablement attirée sur les pas du jeune homme, Laila va renoncer à le tuer, et le rencontrer à différentes étapes de sa vie. Elle le verra évoluer, et découvrir les affres de la vie mortelle à travers ses yeux: le deuil, les peines, les échecs et les succès, autant d’événements qui le mèneront à sa fameuse destinée de conquérant de la Mort.

The fault in our Starr

De façon assez surprenante, le thème de « la Mort prend congé » est assez répandu en fiction. L’exemple le plus littéral est le long métrage La Mort prend des vacances, tourné en 1934, qui a inspiré plus tard Rencontre avec Joe Black. Dans ces deux versions, la Mort décide de venir sur Terre pour faire l’expérience de la vie humaine, et ainsi mieux comprendre pourquoi les mortels la craignent tant. Et bien sûr, dans ces deux films, la Mort choisit un cadre sophistiqué et privilégié pour vivre cette expérience (sinon, à quoi bon ?), avant de succomber à des sentiments tout à fait humains comme l’amour et le désir.

Ram V choisit donc cette prémisse pour écrire son ode à la vie, mais renverse les genres en mettant de côté Brad Pitt pour se focaliser sur une femme, dont il explore les tourments et les conflits internes avec habileté. Le procédé qui consiste à terminer chaque chapitre par une nouvelle mort suivie d’une résurrection, permet de rythmer le récit et amène adroitement les différentes ellipses de la vie de Darius. L’auteur construit ainsi brillamment la relation entre Laila et Darius grâce à ces différentes ellipses, chacun des deutéragonistes évoluant à sa manière mais de façon interdépendante. De son côté, Laila va faire l’apprentissage de valeurs qui lui étaient jusqu’ici étrangères, ce qui va radicalement la transformer et modifier sa perception de l’existence. Darius, quant à lui, va mener sa vie en traversant peu ou prou les mêmes épreuves, ce qui va forger sa destinée et le faire réfléchir sur cette mort qui lui échappe par nature mais qui se présente tout de même à lui à échéances régulières dans sa vie.

Il est d’ailleurs ironique de constater que, comme de nombreux personnages avant elle, c’est en souhaitant éviter son obsolescence que la Mort finit par la rendre possible.

Le scénariste remplit ses pages de poésie douce-amère, sans misérabilisme mais avec tact, nous rappelant que la vie n’a vraiment de valeur que parce qu’elle est rare et fugace. Ses textes sont subtils (et donc subtilement traduits), contemplatifs mais jamais ennuyeux ni pompeux, à la façon d’un Neil Gaiman, qui contait lui aussi les pérégrinations terrestres d’une entité magique avec lyrisme et poésie. En dépit d’un pitch qui a déjà été exploité, Ram V parvient à rester original, et puise dans son background culturel pour traiter la question métaphysique de la Mort. On aimera également le traitement bureaucratique qu’il calque sur les sphères célestes (on peut trouver ces exemples de bureaucratie céleste dans des œuvres telles que Beetlejuice (1988), Une Question de vie ou de mort (1946) , L’Agence (2011), , ou encore Coco, Hercules, ou plus récemment Soul), ce qui ajoute un touche de légèreté bienvenue.

Le graphisme de Filipe Andrade frise l’excellence sur chaque page, tant sur le trait qu’au regard des couleurs, le grand format choisi par l’éditeur n’étant qu’un plus supplémentaire qui permet d’apprécier encore davantage la qualité des planches. Au fil des pages, on se rend compte que l’on est presque devant un cas de synesthésie, car les mots du scénariste semblent intrinsèquement liées aux couleurs et aux formes posées par le dessinateur. Un cas rare de symbiose auteur/dessinateur.

Toutes les morts de Laila Starr est sans aucun doute une immense réussite graphique et narrative, une odyssée philosophique empreinte d’une cruelle beauté et d’une amère poésie, à l’image de sa protagoniste.

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Aïda

Histoire complète en 200 pages écrite et dessinée par Sergio Gerasi. Parution en France chez Ankama le 15/04/2022.

Merci aux éditions Ankama pour leur confiance.

Détresse virginale

Aïda, ce n’est pas qu’un opéra de Verdi. C’est aussi une jeune femme prise dans un tourbillon de détresse existentielle, dont on va suivre le parcours qui la mènera à l’accomplissement et à l’émancipation. Étouffée par une mère qu’elle ne voit pourtant que très peu, incertaine quant à son avenir et incapable de se détacher de son passé, Aïda passe son temps à écouter ses amis Ludo et Tancrède s’épancher sur leurs faux problèmes d’enfants gâtés. Côté études, ce n’est pas la joie non plus car elle peine à avancer dans la rédaction de son mémoire. En attendant, Aïda parcourt la ville, pour voir le monde à travers l’objectif de son appareil photo.

Pour Aïda, les photos ne mentent pas. Elles montrent le monde tel qu’il est, avec ses failles et ses atours, mais toujours avec authenticité. Pour fuir ses problèmes, il suffit à Aïda de retirer ses lunettes, et laisser sa myopie lui cacher le reste. Mais fuir ce qui ne nous plaît pas ou ce qui nous cause du souci, ce n’est pas une bonne façon d’avancer dans la vie, en tous cas, pas si l’on veut aller quelque part. Aïda ne dort plus, elle ne mange plus, et pourtant, elle continue d’être écrasée par le poids de son corps.

C’est dans cet état de stagnation mortifère qu’Aïda fait la rencontre, presque par hasard, d’un mystérieux groupuscule de marginaux, se faisant appeler The Virus. Cette bande de joyeux drilles s’est donné pour mission de larder le contrat social en dénonçant certaines de ses hypocrisies, à travers des actions mi révolutionnaires, mi artistiques, savamment orchestrées et mises en scènes. Petit à petit, ces actions prennent de l’ampleur et commencent à défrayer la chronique. Aïda pense avoir enfin trouvé le sujet de son mémoire, mais elle pourrait en fait avoir trouvé bien plus que cela. Peut-être que ce Virus est en réalité le remède à tous ses problèmes.

This Revolution will not be televised

Run, girl, run

Sergio Gerasi frappe fort avec cet album. Grâce à une héroïne extrêmement attachante, il parvient à traiter de thèmes sociétaux qui peuvent paraître éloignés les uns des autres, mais qui forment pourtant un tout cohérent dans le récit. La mal-être existentiel vécu par Aïda a quelque chose de très millenial, cette génération confrontée aux affres d’un monde moderne en perte de sens, exposée à un flot d’informations toujours croissant et en même temps à la perte de confiance dans les institutions et dans l’avenir. Malgré les écueils évidents de ce type d’approche, qui aurait pu verser dans le spleen forcé et malhabile, l’auteur parvient à rendre palpable et crédible la détresse de sa protagoniste, et à nous embarquer dans un parcours initiatique très bien structuré et sans temps mort.

Avec pudeur mais sans misérabilisme, il trouve même les ressources pour évoquer des troubles sérieux et souvent mal compris comme l’anorexie et la dépression, et catalyse le changement chez son héroïne au travers des actions concrètes de ce groupe révolutionnaire, qui fait penser à un mélange entre Banksy et les Anonymous. Sur le plan graphique, impossible de ne pas être séduit par le traitement radical des couleurs, qui répond tout à fait au thème de la photographie, dont Aïda est adepte, ainsi qu’à sa vision déformée par la myopie.

On trouve même au fil des pages une mise en scène inventive, qui permet d’accentuer le ressenti et les émotions d’Aïda, qui étouffe sous les injonctions de sa mère et sous le poids d’une vie trop étriquée.

Écriture maîtrisée, graphismes assumés et couleurs magnifiques, moi je dis que ça vaut bien 5 calvin.

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Janardana

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BD d’Antoine Ettori
Delcourt (2022), 152p., one-shot.

La première édition au format comics propose un cahier de recherches graphiques final, comprenant des projets de couvertures… qui pourront donner des idées pour de prochaines éditions, celle choisie étant (étrangement) loin d’être la plus percutante!

Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance

Lorsque le vigoureux Marcel Piton reçoit un courrier de son ami Dev il n’hésite pas un instant en part pour l’Inde. Là il retrouve les senteurs, les lumières inoubliables qui ont nimbé ses jeunes années d’aventure. Une époque qu’il aurait pourtant voulu voir rester derrière lui… Sa recherche de son ami va le voir confronté à de mystérieux adversaires et à ses choix passés…

Coup de coeur! (1)Comme la littérature jeunesse propose plus de perles que la littérature classique, la BD jeunesse nous envoie assez fréquemment de petites pépites inattendues, des projets de pleine fraîcheur où la créativité de jeunes artistes nous éclate au visage. Après avoir fait ses gammes dans l’animation et sur le diptyque Perséus, Antoine Ettori se lance ensuite dans ce magnifique one-shot bien entendu biberonné au style Miyazaki mais qui sait s’en détacher pour proposer une histoire originale d’une maturité impressionnante et d’une réalisation sans faille.

Janardana, bd chez Delcourt de EttoriDès les premières planches en France on ressent l’atmosphère que cherche à retranscrire l’auteur avec sa technique d’aquarelle excellemment maîtrisée. L’auteur a un vrai don (et une technique coriace issue d’Emile Cohl et de l’Animation) pour nous plonger dans des décors vivants, très détaillés malgré une apparence de dessin jeunesse. On sent le fourmillement des marchés, les senteurs et l’éblouissement d’une lumière blafarde réfléchie sur les murs des bâtiments ciselés. Et c’est vers la grande Aventure qu’il nous convie dans cette Inde mystérieuse où chaque jungle cache des temples obscures et où les sociétés secrètes manœuvrent dans l’ombre. Parfaitement à l’aise dans sa progression scénaristique, Ettori enchaîne les séquences entre temps forts et respirations, sans aucun ennui et avec une galerie de personnages archétypaux mais tout à fait agréables qui nous renvoient là encore au maître de l’animation japonaise.

Avec son drôle de nom, Marcel Piton est un vrai héros comme on n’en voit plus guère, à l’ancienne, avec juste Janardana de Antoine Ettori - BDfugue.comce qu’il faut d’ombre mais surtout un talent, un courage et une force qui ne le font frémir devant aucun adversaire. Utilisant idéalement les cent-cinquante pages de l’album, l’auteur nous plonge dans un vrai film via une mise en scène absolument cinématographique. La lisibilité des planches, y compris lors des nombreuses séquences d’action, est étonnante de précision au regard de la technique aquarelle. Après moultes rencontres avec des pirates rigolos, dans une touchante relation avec une jeune fille débrouillarde, le héros va se retrouver confronté à un soupçon de fantastique jusqu’à un final explosif mais de très bonne tenue. Ce n’est pas si fréquent.

Avec son titre mystérieux et son héros en acier qui n’a peur de rien, Janardana est une nouvelle pépite réussie de bout en bout, qui plaira aux jeunes comme aux plus grands et noue permet de découvrir un auteur très solide à suivre dans la suite de ses projets!

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*·****·*****·Manga·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Manga en vrac #27: Alpi #6 – Radiant #16- Ashidaka #4 – L’atelier des sorciers #9

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Salut les sushi! Gros retard (comme d’hab 🙂 ) sur les manga et je vous propose une fournée de séries magistrales pour la plupart, avec un gros loupé au milieu tout de même (ça arrive). Si vous n’avez pas encore commencé ces séries précipites-vous, c’est le très haut du panier…

  • Alpi the soul sender #6 (Rona/Ki-oon) – 2022, 208p., série finie, 6/7 tomes parus.

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Merci aux éditions Ki-oon pour leur confiance!

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Mauvaise nouvelle, nous abordons la conclusion de cette très bonne série puisque le septième sera le dernier! C’est frustrant car depuis le tome cinq l’intrigue s’est fortement intensifié et cet avant-dernier tome confirme avec un long flashback qui nous narre l’origine de la rencontre entre Alpi et Pelenaï, en laissant presque totalement de côté les rituels. Du coup ce déroulé classique prend le temps d’installer un relationnel avec un très joli découpage qui nous guide dans la lecture. Ces explications densifient l’univers et permettent de mieux comprendre les derniers évènements. Le cliffhanger final rajoute une couche à l’envie, bien que je reste sceptique sur la possibilité de conclure correctement…dès le prochain tome, cette histoire qui démarre juste. On n’en voudra pas à l’autrice qui pour une première création flirte avec la qualité des mangas ethnologiques type Bride story ou L’Atelier des sorciers.

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  • Radiant #16 (Valente/Ankama) – 2022, 192p./volume, série en cours.

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Merci aux éditions Ankama pour leur confiance.

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Arrivés tranquilou au cœur de l’Inquisition en la cité de Bôme, Seth et ses amis se retrouvent désormais confrontés à la redoutable puissance des hommes de Torque. Seth emprisonné, Dragunov gravement blessé, Melie plongée dans sa torpeur psychopathe, bien malin celui qui dira comment se sortir de ce mauvais pas. A moins que… le mystérieux Grimm revient se rappeler à notre bon souvenir, fort de sa puissance monumentale, alors que les Domitor se rassemblent autour de leur chef Adhès… Ce tome est un poil moins marrant que ce à quoi Tony Valente nous a habitué mais compense allègrement par un dessin et un design redoutables d’efficacité. Surtout, le plaisir de l’auteur de jouer avec ses pouvoirs magiques et son univers est totalement jouissif et terriblement addictif. La peur qu’il se noie dans la profusion de concepts, personnages et sous-intrigues est toujours là à mesure que les tomes avancent sans que l’on sache bien vers quoi on va mais l’envoutement demeure suffisamment fort pour ne vraiment pas se préoccuper des finalité d’un manga qui reste toujours dans le top 5 des shonen les plus agréables à suivre. Avec les quelques indiscrétions que l’on peut piocher dans le cahier final au milieu de plein de n’importe quoi, on a suffisamment d’envie pour continuer à faire monter l’impatience à lire la suite.

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  • Ashidaka, the iron hero #4 (Sumiyoshi/Glénat) – 2022, 224p./volume, série finie en 4 tomes.

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Merci aux éditions Glénat pour leur confiance.

ashidaka_4_glenatAshidaka se conclut piteusement et confirme la fausse bonne idée d’une autrice dont les envies graphiques n’ont jamais trouvé d’histoire pour créer un intérêt. Par manque d’idée, manque d’ambition ou surestimation de sa capacité à assumer deux séries simultanées, la pourtant formidable Ryo Sumiyoshi s’écrase dans un gloubi-boulga de traits qui l’ont pas l’avantage de ce que le crayonné peut apporter à un dessin rapide. Si le premier tome permettait de s’accrocher à l’origin story et à la découverte d’un monde post-apo, ce manga n’aura jamais pu dépasser l’idée de bras robots accrochés aux dos des humains et de cette xénophobie pourtant si porteuse de drama. On termine donc la série aussi difficilement que l’autrice semble l’avoir réalisé, avec un combat final qui arrive maintenant mais aurait pu arriver deux tomes avant. Pour ne pas être complètement injuste on trouve encore quelques visions intéressantes et un épilogue qui montre le souhait de finir correctement. Mais c’est loin de suffire à justifier la lecture de plus que le premier tome, même pour les fans de l’autrice de Centaures. Dommage, vraiment dommage quand on connaît son talent et le potentiel de tout univers steampunk.

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  • L’atelier des sorciers #9 (Shirahama/Ki-oon) – 2021, 160p., 10 tomes parus au Japon.

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Merci aux éditions Pika pour leur confiance!

atelier-sorciers-9-pikaCoup de coeur! (1)Chronique très tardive pour ce dernier tome paru en fin d’année dernière, qui retrouve le grandiose des précédents volumes avec une richesse de mise en scène de chaque instant, un graphisme d’une minutie folle sur chaque case et un univers qui s’étoffe fortement avec la découverte de la Fête de la nuit d’argent. Après la pause du tome 8 l’autrice profite de chaque intermède pour nous présenter des créatures, des sorts et des costumes d’une esthétique incroyable qui donnent l’impression de naviguer dans un atelier de créateur de mode. Si les planches sont un très gros point fort de cette série majeure, l’aspect seinen prend le dessus avec l’évocation de violences, des arrestations musclées par la Milice et des des débats politiques qui nous font entrer plus avant dans la découverte du monde « moldus ». La bande de Coco reste un peu en retrait lors de ces premières heures dans la cité qui héberge la fête et on ne sait plus où donner de la tête devant la profusion de personnages, d’objets et de créatures qui font de ce manga un véritable Star Wars des magiciens. La lecture en est très rapide et l’on redoute l’attente du prochain tome, les japonais venant tout juste de le découvrir…

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*****·Actualité·BD·Documentaire

Le choix du chômage

Le Docu BD

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BD de Benoît Collombat et Damien Cuvillier
Futuropolis (2021), 269p., noir et blanc, one-shot.

Coup de coeur! (1)Dans quatre jours c’est le premier mai, fête du travail et période idéale pour aborder ce monument de la BD documentaire, trop peu mis en avant lors de sa sortie l’an dernier et que bon nombre d’électeurs auraient bien fait de lire… Les deux-cent soixante-neuf pages d’une densité impressionnantes rappellent l’énorme travail des auteurs de La Bombe, dont la complexité et la profondeur rejoint l’enquête de Collombat du Cuvillier. Dépassant de loin la norme moyenne des documentaires en BD, cet ouvrage est une somme à la lecture indispensable qui revient sur soixante-dix ans de construction européenne et d’essor d’une pensée dominante marquée par un ordolibéralisme assumé. Le choix du chômage n’est pas une question mais une certitude après avoir refermé cet album.

La sélection parfaite pour se fâcher avec vos proches : politique &  religion sous le feu de l'investigation BD - Bubble BD, Comics et MangasOrganisé en quatre partie volumineuses traitant des théories néolibérales, du pouvoir socialiste de François Mitterrand, de la construction européenne et la crise de 2008, les auteurs s’appuient sur les témoignages d’un très grand nombre d’acteurs de premier plan, de Jean-Pierre Chevènement à Pascal Lamy (ancien directeur de l’OMC) en passant par toute une galerie de directeurs de cabinet, hauts-fonctionnaires et responsables financiers. Le journaliste d’investigation multi-primé qui a enquêté sur l’affaire Boulin et sur les affaires de Bolloré en Afrique est déjà à l’origine du réputé Cher pays de notre enfance avec Davodeau. Sa neutralité journalistique est indéniable et la portée de ce nouvel ouvrage va bien plus loin que le précédent en ce qu’elle jette une lumière aveuglante non seulement sur le choix de favoriser l’inflation basse et un chômage haut en France (les mécanismes économiques opposant les deux) comme en Europe mais plus largement l’adoption d’une vision néolibérale par l’ensemble des acteurs de la construction européenne, des dirigeants français des quarante dernières années et le caractère assumé d’une supranationalité qui ne s’encombre pas de choix démocratiques comme le résumait en 2015 le président de la Commission Juncker. L’esprit chrétien de la prédestination et du mérite infuse une idée selon laquelle le peuple est dangereux dans ses passions et a besoin d’être forcé dans ses choix. Comme le font les auteurs de Res Publica, la quantité de citations in extenso des personnes qui ont été aux manettes ne laisse pas place au doute.

Le choix du chômage », une enquête sur les racines d'un fléau françaisLa lecture de l’album reste néanmoins ardue de part la densité des informations et la complexité des thèmes abordés. On parle en effet de mécanismes économiques comme d’arbitrages de cabinets, d’influence diplomatique entre Etats-Unis et gouvernements européens en reconstruction. Il faut s’accrocher par moment tant la précision est chirurgicale et le journaliste peut fort heureusement s’appuyer sur le talent indéniable de son dessinateur qui excelle tant dans sa qualité graphique sur les portraits des témoins clés que sur les mises en scènes illustratives au format dessin de presse. Rarement un documentaire aura autant profité de son dessin pour fluidifier le contenu sans oublier l’aspect artistique du format BD.

S’il est choc, le titre est pourtant un peu trompeur en ce qu’il n’est qu’un lancement pour décrire la construction d’une Union européenne néolibérale dont le caractère non démocratique apparaît malheureusement inhérent au projet initial. Ne s’attardant malheureusement pas sur l’espoir qu’à fait naître l’esprit de l’Etat social lors du rejet du Traité constitutionnel de 2005, le projet de Collombat et Cuvillier est totalement déprimant tant il décrit un itinéraire autoritaire et manipulateur dans lequel il ne De Pompidou à Macron, les dirigeants ont fait le choix du chômagesemble pas y avoir d’échappatoire sauf à attendre le fascisme. Un fascisme dont s’accomode parfaitement le Capitalisme comme l’expérience chilienne nous l’a montré et comme l’expliquent la plupart des historiens et économistes hétérodoxes. Une conclusion qui fait refléchir pour un album sorti un an avant le funeste scrutin que nous venons de vivre et qui interroge sur une méfiance peut-être pas si franchouillarde de la population française envers une Union européenne que nombre de citoyens ont sans doute perçus comme loin de l’idéal présenté.

Il y a des ouvrages qui éclairent et des ouvrages qui bouleversent la perception du monde et de l’Histoire. Le Choix du chômage est de ces derniers tant vous ne pourrez plus regarder les politiques, les élections et l’Union Européenne avec le même regard. Un regard que ce magnifique album peut réveiller d’une longue torpeur pour nombre d’entre nous.

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