Comics·Rétro·East & West·*****

Batman: Amère victoire

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Comic de Jeff Loeb et Tim Sale
Urban (2012) – DC (2000), 392p., série terminée.

L’édition chroniquée est la première version reliée chez Urban, après les quatre volumes SEMIC souples parus en 2002 juste après l’édition originale. Une version n&b « anniversaire 75 ans » est sortie en 2014 toujours chez Urban. Il s’agit de la suite directe de Un long Halloween, mythique album et Prix Eisner du meilleur album. L’édition comprend une préface de Tim Sale (malheureusement disparu l’an dernier…), un résumé du volume précédent, deux pages de croquis et l’épisode bonus « Un chevalier servant« . Édition correcte qui mérite surtout pour la qualité de fabrication des éditions Urban et l’histoire elle-même.

Il y a un an (lors des évènements relatés dans Un long Halloween) le tueur se faisant appeler Holliday a terrorisé Gotham. Lors de l’enquête le procureur Harvey Dent, défiguré par de l’acide, est devenu Double-face, un psychopathe schizophrène. Alors que Batman et le commissaire Gordon n’ont pas fait le deuil de leur amitié avec Dent, des crimes reprennent, ciblant cette fois la police de Gotham. Holliday est-il de retour?

image-10Batman - Amère victoire (Dark Victory) - BD, avis, informations, images,  albums - BDTheque.comQue vous découvriez les BD de Batman ou soyez novice en comics de super-héros, vous tenez une pépite. Lorsque j’ai commencé à lire du  Batman j’ai recherché les albums les plus faciles d’accès parmi les plus cités, la difficulté étant la subjectivité des fans pas toujours lucides sur l’accessibilité de leurs monuments. Et je peux vous dire que le diptyque de Loeb et Sale est un véritable miracle tant graphique que dans l’écriture, qui condense la substantifique moelle de l’univers gothique de Batman, de l’origin story fluide, en proposant le même plaisir à des nouveaux venus, aux spécialistes et aux amateurs d’indé. La seule réserve sera peut-être pour de jeunes lecteurs biberonnés aux dessins très techniques d’un Jorge Jimenez ou de Capullo, qui pourront tiquer sur l’ambiance rétro.

Amère victoire reprend les mêmes qualités que le volume précédent en les simplifiant dans une épure encore plus accessible. Sous la forme d’une enquête autour d’un serial killer qui reprend le même schéma narratif que les meurtres aux fêtes nationales du Long Halloween (ici concentrés sur des membres véreux du GCPD), les auteurs continuent subtilement d’introduire le personnage de Robin sur la fin de la série, en Batman (tome 1) - (Tim Sale / Jeph Loeb) - Super Héros [BDNET.COM]parallèle évident avec le deuil du jeune Bruce Wayne. Si le monde mafieux est toujours très présent (le récent film The Batman reprend à la fois la famille Falcone et le lien de Catwoman avec ces criminels), le découpage se veut moins complexe en atténuant un peu le formidable jeu des séquences simultanés et amputées qui instillaient brillamment le doute sur l’identité du tueur. Ici ce sont Harvey Dent, la nouvelle procureur et même Catwoman qui sont dans le viseur du lecteur…

Beaucoup plus technique qu’il n’en a l’air, le dessin de Tim Sale est mis en valeur par le format large du volume Urban où l’on profite des grandes cases (à ce titre, la grosse pagination ne doit pas vous effrayer, l’album se lit assez rapidement du fait d’un découpage aéré et de textes favorisant les ambiances), voir de doubles pages et où les très élégants aplats de couleurs font ressortir le travail de contrastes du dessinateur (agrémenté de quelques lavis sur des flashback). Avec un montage diablement cinématographique (Loeb a scénarisé un certain nombre de séries de super-héros et produit les séries Daredevil et Defender de Netflix) on plonge dans les bas-fonds, les bureaux éclairés de lames de stores et les gargouilles des sommets de Gotham avec un plaisir permanent.

Amère Victoire – Comics BatmanProposant autant de suspens que d’action, utilisant à l’envi le freakshow d’Arkham sans en faire le centre de l’histoire, Amère victoire offre une galerie de personnages aussi archétypaux que le nécessite la mythologie Batman, avec un joyau super: Catwoman, aussi pétillante que touchante malgré son absence d’une bonne partie de l’histoire (… pour cause d’aventures à Rome narrées dans le chef d’œuvre du même duo, Catwoman à Rome, tout juste réedité). L’art de Loeb est de prêter un style oral à chaque personnage, reconnaissable et que l’on a envie de retrouver. Et finalement la résolution du coupable deviens assez secondaire dans le projet tant il y a de prétendants et une atmosphère que l’on regrette dans les récents comics Batman. On pourra d’ailleurs des liens à travers les âges en trouvant des proximités avec le récent White Knight: Harley Quinn… dont les couleurs sont réalisées par le grand Dave Stewart… qui avait officié sur Catwoman à Rome. Les grande se retrouvent!

Chef d’œuvre parmi les chef d’œuvres, bien moins cité et bien meilleur que le Dark Knight de Miller, cet Amère Victoire est un classique à avoir impérativement bien au chaud dans sa bibliothèque.

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*****·BD·Nouveau !

Hoka Hey !

Histoire complète en 222 pages, écrite, dessinée et mise en couleurs par Neyef. Parution au Label 619 le 26/10/2022.

So long, cowboy

Comme chacun sait, le prix pour à payer pour bâtir une nation est élevé, surtout s’il s’agit d’une nation blanche érigée au détriment des autres peuples. L’une des nations les plus récentes du globe, mais aussi la plus puissante, ne doit en effet son existence qu’à l’oppression et à l’extermination de peuples indigènes et/ou réduits en esclavage.

Après les guerres indiennes, à l’issue desquelles plus de 90% des peuples amérindiens ont disparu, les survivants étaient soit parqués dans des réserves, soit assimilés de force dans la culture dominante. Ce fut le cas du jeune Georges, qui fut arraché enfant à sa tribu Lakota pour être évangélisé par le Révérend Clemente, qui le considérait tout au plus comme une ouaille tolérable plutôt que comme un fils adoptif.

Alors qu’il sert encore une fois de faire-valoir au révérend en récitant des évangiles devant sa nouvelle conquête, Georges est interrompu par un trio de bandits, des hors-la-loi recherchés qui mènent à leur façon les prolongations des guerres indiennes. Little Knife, No Moon et Sully interrogent le révérend à propos d’évènements tragiques du passé et sur la localisation d’un homme, dont le jeune garçon n’a jamais entendu parler.

Une fois l’affaire réglée, Little Knife, ucléré de voir un Lakota ainsi fourvoyé par des blancs et désireux de ne laisser aucun témoin, s’apprête à abattre Georges. Mais No Moon s’interpose, suppliant son ami de ne pas abattre l’un des leurs. Bien malgré lui, voilà que Little Knife, guerrier Lakota redouté dans toutes les plaines de l’Ouest, à l’origine d’exactions punitives qui lui ont valu une belle mise à prix, se retrouve à jouer les nounous-précepteurs pour ce petit homme qui l’agace autant qu’il lui rappelle sa propre enfance.

Que cherche vraiment le gange de Little Knife ? Georges survivra-t-il à sa chevauchée forcée aux côtés de ce dangereux trio ?

Jusque-là, le Label 619 avait exploré tous les genres, et toutes les cultures, mais conservait une appétence pour le rêve américain et ses travers. Le genre du Western ne leur est donc pas étranger, et c’est au tour de Neyef, de s’interroger sur le devenir des amérindiens dans un pays qui n’est plus le leur. Le dernier western que j’avais en tête venant du Label 619 était Horseback 1861, qui ne brillait ni par l’originalité de l’histoire, ni par son exécution. On change carrément la donne ici avec Hoka Hey ! et ce à plusieurs égards.

En premier lieu, la pagination généreuse, qui permet d’installer une histoire complète sur le long cours, ce qui inclut des personnages écrits avec maturité plutôt qu’à l’emporte-pièce. Tout en conservant un ton crépusculaire, amer, Neyef parvient à insuffler un ton humaniste dans un univers très dur, voire cruel. La thématique du refus de l’assimilation et l’attachement à une culture d’origine, bien qu’elle ne soit pas universelle, est néanmoins transposable à d’autres cultures et d’autres histoires, donnant à Hoka Hey ! une allure de parabole. Comme dans la majorité des westerns, on n’échappe pas à la sempiternelle quête de vengeance, mais l’auteur insiste bien quant à la vacuité d’une telle poursuite, car tout personnage a toujours davantage à y perdre que ce qu’il croit. L’intrigue en elle-même reste simple. Malgré la longue pagination, elle ne fait pas de détour inutile ni ne donne de sensation de longueur ni de remplissage.

En second lieu, on se doit de mettre en avant la qualité graphique de l’album, le grand format aidant l’auteur à installer des décors somptueux où la nature sauvage reprend tous ses droits.

Odyssée périlleuse, ôde somptueuse à la liberté, mise en garde contre le fiel dévorant de la vengeance, mise en exergue du sort des amérindiens dont les ossements gisent dans les fondations des USA, Hoka Hey ! est tout ceci à la fois, et ce serait criminel de ne pas y attribuer un 5 Calvin. Bang ! Bang !

*****·East & West·Manga·Rapidos

Department of truth #1-2

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Comic de James Tynion IV et Martin Simmons
Urban (2022) – 2020, 152, p./volume, 3 volumes parus sur 4.

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L’agent Cole Turner travaille pour le FBI et s’est spécialisé dans l’étude des mouvements conspirationnistes. Un jour son univers bascule lorsqu’il se retrouve confronté à une réalité différente. Sa conscience bascule: est-il fou? A-t-il été manipulé par des forces supérieures? En intégrant le mystérieux Département de la vérité il va comprendre que la vérité est ailleurs…

badge numeriqueSi vous passez un œil de temps en temps dans l’univers des comics vous savez que James Tynion IV (oui, nous sommes aux Etats-Unis…) est le golden-boy du moment. Après dix ans passés comme employé de l’écurie DC sur une foultitude de titres où son nom est resté anonymisé par le rouleau compresseur de l’éditeur, son heure semble venue… du côté de l’éditeur indépendant Image, comme bien d’autres avant lui. Le bonhomme semble avoir trouvé son créneau puisque le voilà soudain multi-nominé aux Eisner awards et raflant coup sur coup le titre de meilleur scénariste en 2021 et 2022 sur Department of truth, les titres de la collection de Joe Hill, Something is killing the children, Nice house on the lake, et Wynd, série jeunesse qui a enthousiasmés Dahaka. Et alors que propose ce nouveau génie de l’industrie?

The department of Truth (2020) - BD, informations, cotesJ’ai tendance à dire que les Eisner ont tendance à être l’Angoulême américain: intello, vaguement élitiste et graphiquement discutables. Bon, maintenant que je me suis fait des amis, je vais pouvoir préciser… Department of truth est une sorte de crossover entre X-files pour l’aspect « le gouvernement vous ment » et l’excellente série de romans d’Antoine Bello Les falsificateurs où une administration souterraine mondiale fabrique des faux pour orienter la marche du monde. La différence entre les deux repose sur l’aspect fantastique, assumé dans l’un, absent dans l’autre. Dans la série de Tynion on commence sur un schéma connu de l’insider naïf qui se voit révéler la vérité, sur le modèle des films Men in Black. Très rapidement on nous plonge dans une réalité alternative où la Terre est véritablement plate et où un immense mur de glace s’étend du pôle à l’Espace. Sauf que… sauf que ce n’est pas tout à fait vrai puisque l’on nous explique aussitôt que le plus grand secret du monde est que la réalité fluctue en fonction de la quantité de personnes persuadées de cette réalité. Et c’est là la plus grande idée de Tynion (un peu abordée dans l’excellentissime Black monday murders) que d’évacuer l’aspect fantastique qui ne devient qu’une possibilité au même titre que le divin, les aliens ou la Terre creuse. Ce concept est franchement passionnant et donne furieusement envie de tourner les pages de la série pour savoir où l’on va nous mener. Car comme dans tout bon récit conspirationniste on n’aura de cesse de nous expliquer qu’en fait ce n’est pas tout à fait vrai puis que les méchants sont les gentils et inversement avant de se demander qui est vraiment le héros etc.

The Department of Truth - The Comics JournalSi vous aimez le genre vous risquez de vous régaler, même si une fois dépassé le concept original le traitement et ce qu’il y a derrière ne révolutionne pas la poudre. Et le problème principal repose sur un traitement graphique très particulier basé sur un aspect collage papier et peinture sur documents officiels. Assez vaporeux le trait de Martin Simmons a l’avantage de créer une atmosphère proche des films d’horreur mais qui empêche de bien comprendre ce que l’on est censé voir. Et c’est assez problématique puisque les récits manipulateurs reposent sur un jeu entre le texte et l’image, entre deux réalités. Or ici on aura bien du mal à croire des images très abstraites, entre David Mack et Dave Mackeane.

Après la lecture de deux volumes j’avoue que j’ai eu des hauts et des bas avec une petite nostalgie de la série de Chris Carter lorsqu’on nous balance le rôle réel de Lee Harvey Oswald, ou ce qu’il y a vraiment sous l’aéroport de Dallas… Le petit piment contextuel étant bien sur le lien entre cette envie du scénariste et le monde dément dans lequel vis son pays depuis la présidence de Donald Trump (et avant…) et qui a le mérite de rendre très créatifs les artistes Etats-uniens. En alliant la dénonciation du monde alternatif que développe une partie importante des américains et la réflexion sur le principe même de réalité à l’ère du sur-média et de l’image omniprésente, Department of truth réussit très bien son rôle de série de loisir intelligente. Selon que l’on accroche ou non à l’atmosphère particulière des planches on alternera entre trois et quatre Calvin, ce qui reste très honnête.

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*****·East & West·Manga

Eden, It’s an endless world (perfect) #9

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BD de Hiroki Endo
Panini (2022) – 1998, 484 p./volume, série « Perfect » terminée en 9 volumes.

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Coup de coeur! (1)

Il y a peu de billets qui approchent son auteur d’une forme d’émotion. Après tout, si l’on tente de partager nos lectures sur ce blog ce ne sont que des moments, des fragments remplaçables. Pourtant certaines œuvres vous touchent dans votre vie de lecteur et revenir sur les derniers moments d’une lecture majeure fait quelque chose, comme le fait de refermer une porte sur une séquence qui vous aura changé. Modestement mais changé quand-même. Finir Eden est un peu de cela…

Eden : It's an Endless World ! (Perfect Edition) (tome 9) - (Hiroki Endo) -  Seinen [BDNET.COM]Conclure une série est le plus difficile, rarement réussi, rarement cohérent. Il manque toujours quelque chose. Après plus de quatre mille pages d’apocalypse glissant Hiroki Endo réussit là encore sa fin, sans surprise tant il aura maitrisé sa saga en free-style de bout en bout. Chronique majeure de l’Apocalypse, description chirurgicale de la pègre et de ses interactions psycho-sociales, pensée philosophique immensément supérieure à l’essentiel des manga SF, voici qu’Endo nous livre sur cette conclusion parmi les plus intéressants concepts scientifiques alors qu’il nous révélè l’origine de ce pilier gigantesque construit par le Colloïde. Et quand on a une ambition comme la sienne on n’aborde pas moins que le sens de l’origine du monde et de sa fin. Beaucoup ont émis des hypothèses associant la physique quantique, le multivers, le big Crunch, peu l’ont fait avec autant de clarté et de finesse.

Cet ultime tome s’attaque à refermer la plupart des personnages et intrigues secondaires laissées ouvertes (pas toutes bien sur, un projet d’une telle ampleur reste frustrant par l’incapacité à tout aboutir), à la mode Endo: expéditive. Si vous avez lu la saga jusqu’ici vous savez de quoi nous parlons. Ainsi de grands méchants meurent comme des cons, de nouveaux méchants apparaissent et disparaissent, d’autres apparus il y a longtemps reviennent pour le baroud d’honneur, bref, dans Eden on a l’habitude d’être surpris. Alors que la focale revient (histoire de boucler la boucle) sur Enoa, héros du premier comme du dernier tome, et que tout converge vers le pilier, les séquences d’action sont toujours aussi efficaces… mais bien plus Eden - It's an Endless World! -18- Invasionpauvres graphiquement. Ce sera le seul défaut de cette conclusion où l’on sent la lassitude d’un forçat au bout de son effort. A comparer les planches des premiers tomes fourmillant de détails, celles du tome neuf semblent pas moment dessinées par un stagiaire en manque de temps. On ne blâmera pas Endo en souvenir des moments de lecture inoubliables qu’il nous aura offert.

Procurant des séquences d’explication scientifiques jouissives, parvenant à proposer un combat final respectant les canons attendus mais original, cet ultime opus est donc encore un (quasi) sans faute pour une œuvre totale qui est un coup de cœur immédiat de la première à la dernière page. De mémoire de lecteur je ne suis pas sur d’avoir lu un tel monument de BD SF depuis Universal War one. Merci Hiroki Endo

Et merci Panini d’avoir pensé à ressortir les histoires courtes de l’auteur histoire de prolonger le plaisir encore quelques moments!

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*****·Comics·East & West·Guide de lecture·Nouveau !

X-Men: Inferno

Mini-série en quatre épisodes, avec Jonathan Hickman au scénario, et Valerio Schiti, Stefano Caselli, Silva R.B. au dessin. Parution en France chez Panini Comics le 05/10/2022.

La Fin des X-Temps

Depuis 2019, le scénariste Jonathan Hickman a modifié radicalement le paradigme des mutants, les plaçant sur la voie de la grandeur, mais aussi en intensifiant les forces antagonistes susceptibles de provoquer leur fin. Dans House of X, Charles Xavier et Magnéto fondent la nation mutante de Krakoa, sur l’île vivante du même nom. Protégé par ce nouveau foyer, le genre mutant peut s’affranchir des normes humaines et de l’oppression, et va même jusqu’à dompter la Mort grâce aux protocoles de résurrection.

En parallèle, le projet Orchis, réunissant les esprits humains les plus brillants, travaille à la création de la Sentinelle suprême, Nimrod, dont les X-Men essayaient déjà d’empêcher l’émergence dans les années 80. Dans House of X, les mutants tentaient déjà le tout pour le tout afin de mettre hors-ligne le Moule Matrice qui lui donnerait naissance, octroyant à leur engeance un bref sursis.

Ce que la plupart des mutants ignore, c’est que l’idée de Krakoa est due à une mutante particulière, qui a œuvré seule à l’insu de tous et dans de nombreuses réalités, de façon si secrète que tous ignoraient sa nature de mutante. En effet, Moira MacTaggart, bien connue des lecteurs de longue date, s’avère être une mutante, ayant le pouvoir de se réincarner dans une nouvelle ligne temporelle à chaque fois qu’elle meurt, en conservant tous ses souvenirs. C’est elle qui, explorant les différentes possibilités qui s’offraient aux mutants dans le futur au cours de neuf vies, a entamé sa dixième vie avec une vision claire de ce qu’il fallait faire pour préserver les mutants de l’extinction. Forte de ses connaissances antérieures, Moira a recruté Xavier et Magnéto, en leur révélant son secret, afin de mettre sur pied la nation mutante, avec pour condition principale de ne pas ressusciter de mutant clairvoyant.

Après de nombreux conflits, les mutants arrivent à la veille de changements majeurs dans leur évolution. Le Conseil Secret, composé de mutants influents venus de tous bords, œuvre pour repousser les menaces mais n’est pas à la hauteur face à la Sentinelle Suprême, d’autant plus que son réveil intervient au moment où des dissensions fragilisent les bases de Krakoa.

Alors que Nimrod et la Sentinelle Oméga préparent leur assaut et apprennent des erreurs commises par les mutants, Mystique, dont la compagne Destinée a été privée de résurrection à cause de son don de voir le futur, complote comme elle sait le faire pour parvenir à ses fins. Mettant la pression au Conseil Secret, elle parvient à faire ressusciter sa bien-aimée, mettant ainsi en péril les plans de Moira. Krakoa est-elle vraiment vouée à disparaître ?

Inferno constitue le chant du cygne de Jonathan Hickman sur la franchise des X-Men. La mini-série vient en effet boucler des lignes narratives initiées dans House of X et Powers of X, et nous donne la réponse à de nombreuses questions sur les motivations de certains personnages clés. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur nous en donne pour notre argent et ne lésine pas sur les coups de théâtre et les révélations !

Attention, ça va spoiler plus bas.

Donc, Mystique et Destinée sont de nouveau réunis. A peine ses souvenirs téléchargés dans son nouveau corps via le Cerebro, Destinée se remémore les événements passés, et notamment sa dernière rencontre avec Moira lors d’une précédente vie. Avec l’idée de se venger en tête, les deux mutantes capturent Moira et s’arrangent pour que ses protecteurs, Xavier et Magnéto, tombent dans un piège au beau milieu d’une base d’Orchis.

Lors du face à face avec Moira, Mystique et Destinée apprennent les véritables intentions de cette dernière: soigner le genre mutant en les débarrassant en masse de leurs pouvoirs. Lassée de constater, vie après vie, que les mutants perdraient toujours face aux humains, aux machines, ou les deux (confère Powers of X), Moira en est arrivée à la conclusion que les mutants ne devraient tout simplement pas exister.

Cette situation est très ironique puisque la Sentinelle Oméga explique, un chapitre plus haut, qu’elle vient d’un futur dans lequel les mutants gagnent toujours, et qu’elle a été envoyée dans notre présent pour remédier à cet échec (tiens tiens, l’intrigue de l’IA menaçante qui remonte le temps pour assurer sa propre création et sa suprématie me rappelle vaguement quelque chose…). Ce qui signifie que le plan prévu par Xavier, Magnéto et Moira était voué au succès, du moins à l’issue de la dixième ou onzième vie de Moira. Avec le recul, le fait que Mystique prive Moira de ses pouvoirs mutants (grâce au Neutraliseur, une arme apparue dans Uncanny -Men en 1984) apparaît comme un pré-requis, puisqu’aucune ligne temporelle ne peut être considérée comme définitive tant que Moira possède son pouvoir.

Néanmoins, on peut imaginer que Moira continuera tant que son objectif n’est pas atteint. L’inconvénient, c’est que si elle meurt en tant qu’humaine, son histoire s’arrête là, et l’Histoire avec un grand H ne pourra pas être rebootée. Mais que se passerait-il si un nouveau corps mutant lui était reconstitué par les Cinq et qu’une sauvegarde Cerebro de son esprit y était intégrée ? Cela lancerait-il un nouveau cycle de dix réincarnations et reboots successifs ? Ou le cycle reprendrait-il là où il s’était arrêté ?

On ne le saura que si les auteurs futurs décident d’explorer cette piste. Encore faut-il d’ailleurs, que Moira accepte de mourir en tant qu’humaine pour ensuite laisser faire le Protocole de Résurrection.

Hickman termine son run en laissant ses héros en fâcheuse posture. Après leur défaite face à Nimrod, Xavier et Magnéto sont ressuscités par Emma Frost, mais n’ont pas en mémoire l’affrontement ni son issue. Ils ignorent donc l’existence du robot tueur de mutant, tandis que ce dernier continue d’amasser des données qui lui permettront de régner. Plus dommageable encore, Mystique et Destinée sont partie intégrante du Conseil Secret, et avec l’appui d’Emma Frost, ont affaibli la position de Xavier et Magnéto.

Inferno marque donc un tournant dans la destinée des mutants, à suivre dans Immortals X-Men, avec Kieron Gillen aux commandes. Pour l’ensemble du run de Hickman sur les X-Men, on met 5 Calvin, pour l’intrigue complexe mais rigoureusement visionnaire, les concepts novateurs, la partie graphique toujours performante.

***·*****·East & West·Manga·Rapidos·Service Presse

Soloist in a cage #1/3

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BD de Shiro Moriya
Ki-oon (2023) – 2018, 208p./volume, 1/3 tomes parus.

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image-5Merci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

La Cité-prison est le monde du crime, une société fermée par des murs infranchissables où a été isolée toute la lie de l’humanité. Mais comme dans toute société des couples se forment, des enfants naissent… Chloé et son jeune frère Locke se retrouvent seuls à survivre dans un appartement de la Cité-prison. Lorsque un groupe de prisonniers décide de tenter une évasion Chloé les suit. Malheureusement son frère chute dans l’opération. Passée de l’autre côté, elle décide de tout faire pour aller récupérer son frère…

Nouvelle création d’une jeune autrice chez Ki-oon, qui reprend le schéma bien connu de la cité-prison (New-York 1997,…) pour nous parler de cette jeune fille au tempérament bien trempé qui se forme auprès des meilleurs combattants pour se plonger dans la fange pour réaliser l’improbable. En effet, lors de l’incident initial le lecteur n’a aucune information sur l’éventuelle survie de ce nourrisson tombé d’une hauteur vertigineuse en pleine tempête de neige du siècle. Pourtant… C’est sur un pitch très simple que l’autrice condense son récit en se basant sur une atmosphère très solide portée par des décors fort réussis. Sur des séries courtes il vaut mieux aller à l’essentiel sans complexifier outre mesure et Shiro Moriya ne se perd pas en chemin, s’appuyant sur sa compétence graphique pour dresser une ambiance nocturne de coupe-gorge où la jeune Chloé est devenue une combattante hors-paire. En posant dès le départ une galerie de personnages réussie et en rompant sa chronologie très vite, l’autrice nous tient en haleine avec l’envie de savoir si les alliés de circonstance de la jeune fille reviendront l’aider. De même le background nous titille puisque ce qui est décrit (et présenté) à l’image comme une société d’assassins renferme manifestement aussi des innocents ou du moins des condamnés de droit commun comme ce militaire au passé trouble qui opèrera comme mentor de Chloé.Le manga Soloist in a Cage annoncé par Ki-oon, 03 Octobre 2022 - Manga news

Avec un démarrage prenant en tout point et sans temps mort, le premier volume ralentit ensuite pour poser  le retour de Chloé dans la prison et son enquête pour retrouver son frère. Les combats et séquences d’action sont très efficaces, les visages un peu moins précis que les décors font néanmoins le job et on a hâte de connaître la suite pour cette entrée en matière pas révolutionnaire mais très solidement bâtie.

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*****·Comics·East & West

Beta Ray Bill: Étoile d’Argent

Récit complet en 5 chapitres, écrit et dessiné par Daniel Warren Johnson. Parution chez Panini Comics le 13/10/2021.

Remède de Cheval

Thor et Beta Ray Bill, c’est une histoire d’amitié virile comme on les aime, qui débute comme il se doit, c’est-à-dire par un festival de mandales bien corsées. Lorsque Thor rencontre le guerrier à tête de cheval, ce dernier est le héros de son peuple, les Korbinites, dont la planète a été détruite par Surtur, le démon du Feu ennemi d’Asgard. Sans planète pour les abriter, les Korbinites ont désigné un champion, Bill, qui a l’insigne honneur de recevoir des modifications cybernétiques, qui, en plus de le défigurer, lui donnent une force exceptionnelle. Condamnés à l’exil interstellaire, le peuple de Bill se met en stase dans une flotte de vaisseaux, qu’il est chargé de guider vers une nouvelle planète, secondé par son propre vaisseau, Skuttlebutt.

Bien évidemment, les deux héros vont s’affronter, ce qui va donner l’occasion à Bill de prouver qu’il est digne de soulever le fameux Mjolnir (un fait qui relevait encore de l’exploit dans les années 80). Impressionné, Odin ordonne un duel à mort en bonne et due forme, que Bill remporte avec brio. Prouvant encore davantage sa valeur en épargnant le dieu du Tonnerre, il gagne les faveurs du Roi d’Asgard, qui lui fait forger son propre marteau, Stormbreaker.

Dès lors, Beta Ray Bill devient un frère d’armes de Thor, l’épaulant dans ses combats et le remplaçant même si nécessaire. Il mène ensuite ses propres aventures cosmiques, jusqu’à ce qu’il s’oppose à Thor, dans le dernier volume de sa série. Ce nouvel affrontement ne se passe pas comme le précédent. Thor, imbu du pouvoir cosmique en plus de la Force d’Odin, brise le Stormbreaker, privant ainsi son ami de son arme enchantée, celle-là même qui lui permettait de retrouver son apparence d’origine.

Qu’à celà ne tienne, Bill reste fidèle à Asgard et se réconcilie avec Thor, devenant même son conseiller. Lorsque Knull, le dieu du chaos, attaque l’univers (voir King in Black) en envoyant Fin Fang Foom (une longue histoire), notre équidé guerrier se dresse pour défendre Asgard. Mais il sera vite relégué au second plan par l’arrivée du tout-puissant Thor, qui abat la créature sans coup férir. Humilié une seconde fois, Bill ravale sa fierté en même temps que sa gloire passée et rumine cette nouvelle frustration. Lorsque Sif, la guerrier asgardienne, se refuse à lui après avoir compris qu’il ne pouvait plus changer d’apparence, Bill craque. Ces castrations successives sont plus qu’il ne peut en supporter. Il lui faut un nouveau marteau enchanté, qui puisse lui permettre de rivaliser à nouveau avec Thor et retrouver son apparence normale. Pour celà, il lui faudra d’abord retrouver l’ancien Roi d’Asgard, qui est parti en exil dans les confins interlopes du cosmos.

Daniel Warren Johnson s’était déjà brillamment illustré avec Wonder Woman: Dead Earth, dans lequel il livrait une version Elseworld (l’équivalent du What If? chez Marvel) post-apocalyptique de la célèbre Amazone. Ici, la Maison des Idées lui laisse le champ libre avec un personnage secondaire, ce qui pourrait être vu comme une décision plus frileuse, à ceci près que ce récit se situe bel et bien dans la continuité principale, puisqu’il s’intercale avec King in Black et la nouvelle série Thor.

Le héros viril à la musculature hypertrophiée étant déjà passé par la moulinette de l’auteur (je pense à la série Murder Falcon), il n’est rien d’étonnant donc à retrouver DWJ aux commandes d’une odyssée stellaire désabusée travestie en quête de soi. Beta Ray Bill, comme Thor dans Ragnarok, perd ses attributs, son marteau, symbole phallique s’il en est, sa force, mais aussi sa confiance en lui. N’ayant plus rien à perdre, il va donc remonter le cours de sa vie, jusqu’à la source véritable de son mal-être, à savoir la perte de son peuple aux mains de Surtur.

L’aspect cathartique du combat final n’en est que plus impactant, ce qui tend à nous démontrer que l’auteur a finalement bien saisi la nature du personnage, et nous prouve par la même occasion qu’un auteur ingénieux saura faire feu de tout bois et rendre intéressant même un obscur personnage relégué au rang de second couteau.

Graphiquement, il y a de quoi vous casser la rétine, avec des pleines-pages et des doubles-pages spectaculaires, qui s’enchaînent sans pour autant se galvauder. Le dessinateur injecte aussi un dynamisme déjanté dans ses séquences d’action, avis aux amateurs: vous aurez droit à des chorégraphies léchées, des prises de catch et des bastons bien bourrines.

Il est extrêmement plaisant, en tant que lecteur, de voir un auteur indé réussir de tels tours de force chez les grands éditeurs, sans perdre sa substantifique moelle.

*****·BD·Littérature·Nouveau !

Majnoun et Leïli, chants d’outre-tombe

Histoire complète en 176 pages, écrite et dessinée par Yann Damezin, d’après le conte perse éponyme. Parution aux éditions La Boîte à Bulles le 09/11/2022.

Amants Mots-Dits

Leïli et Qaïs sont deux jeunes amants, éperdument amoureux l’un de l’autre. En temps normal, il suffirait à Qaïs de mobiliser sa famille afin de demander au père de Leïli la main de sa sublime fille. Après paiement de la dot, l’union serait bénite et célébrée, permettant ainsi à l’amour des deux jeunes de suivre son cours.

Cependant, la ferveur de Qaïs le pousse à déclamer son amour tous azimuts, jetant sur lui l’opprobre du père. En effet, étaler ainsi ses sentiments en place publique n’est pas bien perçu par les anciens, ce qui conduit le vieil homme à refuser catégoriquement de céder la main de Leïli à celui qu’on nomme désormais « Majnoun« , soit « le possédé« , « le fou« .

Sa réputation faite, Qaïs n’en chante que de plus belle, s’exilant dans le désert pour poursuivre ses amoureuses lamentations. Les jours, les semaines, les mois passent, et celui qui ne répond désormais plus qu’au nom de Majnoun se perd dans ses turpitudes, escorté dans le désert par une troupe disparate d’animaux sauvages, hypnotisés par ses complaintes.

Alors que son amant peut extérioriser à loisir son amour et les tourments qu’ils lui causent, Leïli, quant à elle, ne saurait s’autoriser de telles extrémités. En effet, il n’est pas question pour elle d’ajouter encore au déshonneur subi par sa famille, aussi se trouve-t-elle contrainte d’accepter un mariage avec un jeune homme choisi par son père, et jugé plus respectable. Il n’en faut pas davantage à Mejnoun pour basculer davantage dans la folie. Voir ainsi l’élue de son cœur liée à un autre homme est une épreuve bien trop difficile pour lui, bien plus que ce que son esprit fragile pourrait supporter.

Alors qu’il glisse lentement vers l’oubli, Leïli doit lutter pour ne pas perdre totalement le contrôle de sa destinée. Lorsque Majnoun meurt de chagrin, en plein désert, la meute qui l’entourait reprend ses esprits sauvages et dévore sa dépouille. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire, car l’amour qui animait l’âme de Majnoun s’avère plus fort que la mort elle-même. Ses sauvages compagnons, repus par sa chair, se voient dotés d’une voix humaine, celle du défunt amoureux, et, tels des conduits involontaires, poursuivent ses chants par delà le voile de la mort.

Yann Damezin reprend un fameux conte persan, une légende qui présente des franches similitudes avec le célèbre Roméo et Juliette. Le thème des amants maudits est un ressort dramatique primordial, source de récits intemporels à même de traverser les générations en conservant toujours le même impact.

L’auteur ne se contente pas de reprendre la trame de l’histoire, il l’enrichit en proposant un texte en alexandrins, illustré par des cases magnifiques reprenant l’iconographie persane médiévale. De façon assez surprenante, l’histoire s’éloigne des poncifs et ne fait pas de Leïli un faire-valoir ni un cliché amoureux. Au contraire, elle se pose en femme libre, à défaut d’être indépendante, et possède sa propre personnalité. Elle nous donne même un leçon de vie lors de la conclusion, qui élève encore la qualité du récit.

Le niveau est tel qu’à la lecture, on se trouve face à un dilemme, un choix à faire entre les stupéfiantes miniatures que constituent les cases, et les vers très exigeants (si exigeants qu’ils nécessitent un lexique en fin d’ouvrage). Il se trouve aussi que l’écho que se renvoient le texte et les dessins confine même parfois au pléonasme. Plus précisément sur le plan graphique, Yann Damezin a su conserver son style, sans singer de façon artificielle celui des miniatures persanes. Le mélange des gouaches et de l’aquarelle permet d’étaler une gamme stupéfiante de couleurs, ce qui augmente encore l’impact spirituel de l’oeuvre. L’ouvrage en lui-même est également une réussite, grâce à son grand format et à sa couverture rigide, dorée et estampée avec soin.

Une réussite, et BIM ! un coup de cœur !

*****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Ultramega, #1

Premier tome de 200 pages, de la série écrite et dessinée par James Harren. Parution aux US chez Skybound, publication en France chez Delcourt le 19/10/2022.

Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance

Aux grands monstres, les grands remèdes

Vous ne l’avez peut-être pas encore remarqué, mais le monde est assailli par une force cosmique antédiluvienne. Ce danger mortel peut émerger n’importe quand, n’importe où sur la planète, car il se trouve en chacun de nous. Un virus venu des tréfonds glaciaux du cosmos, touche aléatoirement des humains ordinaires, pour les transformer en gigantesques kaijus assoiffés de sang.

Mais l’Humanité n’est pas seule pour affronter ce péril: trois élus ont reçu d’Atum Ultraméga, un messie cosmique ennemi juré des kaijus à travers l’Univers, une part congrue de ses pouvoirs. Ces trois hommes, Jason, Stephen et Erm, peuvent ainsi se transformer en Ultramégas, de titanesques guerriers.

Leurs ennemis sont légion. La menace est insidieuse. Leurs batailles, massives. Priez pour qu’ils soient de taille !

Après avoir fait ses armes sur B.P.R.D. et RUMBLE en tant que dessinateur, James Harren se lance en solo pour son premier projet complet. Hommage plus qu’évident aux fleurons du sous-genre tokusatsu tels qu’Ultraman, Ultramega nous plonge dans une sanglante bataille entre titans et monstres géants en pleins centres urbains.

Harren prend ici le pitch de base pour le transformer en autre chose, et adopte un point de vue plus pragmatique sur le postulat des monstres géants. En effet, si dans la franchise Ultraman, le héros éponyme a quelque chose d’éthéré et d’immatériel, ici, le héros est incarné de façon bien plus charnelle et physique, avec un style graphique tout à fait organique et artisanal appuyé sur la colorisation toujours incroyable de Dave Stewart (cité dès la couverture, une fois n’est pas coutume!). Quand il est touché, il saigne, il est susceptible de perdre pas mal d’organes et de membres… vous l’aurez compris: Ultraméga est sensiblement plus gore que la plupart des histoires classiques de kaiju, ce qui est cohérent avec le style de l’auteur.

Les conséquences des combats sont elles aussi bien plus appuyées et dramatiques, les dégâts collatéraux ne sont pas mis de côté et parfois même appuyés: on parle d’immeubles qui volent en éclats, de quartiers entiers réduits à l’état de gravats, des rues inondées de sang, enfin tout ce qu’implique des combats à morts entre des entités géantes. James Harren ne fait donc pas de concession et pousse son concept jusqu’au bout. Ainsi les apparitions d’Ultraméga sont toujours mises en valeur de façon spectaculaire, et il se dégage d’emblée un sentiment de désespoir, de combat perdu d’avance: ultra-violents, les affrontements sont très différents des boures-pif à l’infini des classiques combats de super-héros. Ici les coups sont généralement fatales et très graphiquement exprimés tant dans les conséquences organiques que dans les onomatopées et effets de souffle. Impressionnant et marquant!

Un autre élément permet à Ultramega de se détacher du tout-venant: la structure du récit, qui débute de façon classique pour mieux nous surprendre à la fin du chapitre 1. La suite nous prend à rebours en nous plongeant dans un univers post-apocalyptique un peu barré. Malgré une narration quelque peu baroque, pour ne pas dire foutraque, l’auteur propose là encore des idées intéressantes et originales (je pense notamment aux kaijus qui souhaitent construire des méchas. Dit comme ça c’est délirant, mais ça fait sens dans son contexte).

Reprenant des thèmes abordés dans Pacific Rim l’auteur propose un univers où l’utilisation des cadavres de kaiju et d’Ultramega est très pragmatiquement exploité avec une société post-apo qui s’est structurée sur la défaite initiale, un peu dans l’esprit de Coda dont Harren semble très proche tant graphiquement que dans son idée disruptive du récit héroïque.

On a donc ici un condensé d’action, empli de référence au sous-genre kaiju et à Ultraman, mais qui sait aussi se détacher de ses modèles pour proposer quelque chose d’innovant. Là où l’auteur ne nous surprend pas, c’est sur le design des monstres, qui est comme à l’accoutumée, totalement délirant et unique.

Sorte de croisement entre Ultraman et Invincible, Ultramega est le coup de cœur comics immédiat de cette fin d’année et potentiellement une très grande série en devenir !

*****·East & West·Manga·Nouveau !·Service Presse

Intraitable #5 & 6

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Manga de Choi Kyu-sok

Rue de l’échiquier (2022), 232 p, série achevée en 6 volumes.

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bsic journalismMerci aux  éditions Rue de l’échiquier  pour leur confiance.

image-10Après le billet sur le nouveau Château des Animaux, on continue la thématique Lutte sociale avec la conclusion de la magistrale série coréenne qui aborde de l’intérieur le combat syndical et les équilibres complexes que nécessite cette alliance de radicalité, de collectif et de rigueur.

Dans le billet précédent on voyait la construction ex-nihilo d’un syndicat de la grande distribution en Corée du sud au sein d’un contexte évoqué d’une ancienne dictature dont les ressorts de soumission surgissent encore aujourd’hui. Alors que les deux derniers tomes vont se concentrer sur la grève très dure que vont lancer les syndiqués, la très grande force du scénario de Choi Kuy-sok est de refuser systématiquement tout manichéisme en cherchant pour chaque personnage et situation à comprendre les motivations dans ce conflit, avec une évidence de toujours: malgré tous les abus un conflit se mène à deux. Avec par moment des sauts de séquence un peu perturbants, l’auteur montre à la fois l’aspect impitoyable des dirigeants des Fourmis et le rôle politique de la Justice du Travail qui dissuade les syndicalistes de se lancer dans un conflit large. Les conséquences sont lourdes puisque outre la suspension de salaire, les grévistes voient la justice saisir leurs logements lorsque l’entreprise porte plainte. La pression est terrible. Dans le même temps on nous montre les dérapages des cadres dirigeants du syndicat comme l’attitude haineuse de certains grévistes envers des cadres qui ne font que leur travail. L’affaire est complexe et se concentre in fine sur des principes moraux et un respect de la loi, ce qui déclenche au départ la lutte.

Intraitable tome 6 - Bubble BD, Comics et MangasCe qui marque également sur ces volumes plus réflexifs c’est l’histoire coréenne, très largement oubliée dans l’image d’un pays moderne tourné vers l’avenir: pendant la plus grande partie de la Guerre froide la Corée du Sud, profitant de l’appui inconditionnel des Etats-Unis comme dernier front chaud, est restée une dictature militaire, usant de répression violente contre toute contestation politique ou sociale. On oublie combien tant de pays restent encore aujourd’hui peuplés de gens ayant vécu, soit eux-mêmes soit leurs proches, les affres de la dictature: Grèce, Espagne, Portugal, Brésil, Chili… et donc Corée du Sud. Ce contexte est essentiel pour comprendre, au-delà des difficultés de tout corps social à se mobiliser collectivement, le tour de force qu’est ce conflit du travail. Les conséquences psychologiques et la maladie de Gu issus des séances de tortures qu’il a subi impactent sa détermination, de même que la carrière militaire du cadre Su-in jouent squr ses doutes quand à son rôle de chef et sa responsabilité dans les difficultés matérielles subies par les grévistes.

La finesse de traitement des personnages est remarquable, du cadre servile au procureur en passant par les salariés qui ont tous leurs faiblesses, rages, individualisme. La série aborde la problématique des intérêts divergeant entre les branches du syndicat: quand doit-on renoncer et accepter une offre de la direction? Quel équilibre entre justice et victoire raisonnable? Autant de questions qui parlent à tout travailleur tant l’universalité des abus du Capitalisme est pérenne. Et si la narration de ces deux albums de clôture paraît plus heurtée, ils ne manquent pas de rebondissements, de dialogues très fins, jusqu’à une conclusion pas évidente à trouver et qui paraît à la fois logique et intéressante. Lorsque une série BD est aussi appliquée jusqu’à son terme on peut parler de coup de cœur.

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