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Azimut #5: derniers frimas de l’hiver

BD du mercredi
BD de Wilfried Lupano et JB Andreae
Vent d’ouest (2019), 56 p., série terminée.

couv_376198Comme depuis le premier volume de cette exceptionnelle série, la maquette, de la couverture aux intérieurs de couverture, fait partie intégrante du projet. Si les illustrations de couverture (hormis la première) ne sont pas des plus accrocheuses, le cadre de chacune (qu’Andreae ne s’est pas contenté de dupliquer mais a recréé à chaque album) vaut à lui seul le détour. Surtout, l’intérieur de couverture propose un nouvel extrait de l’encyclopédie des Chronoptères (par Aristide Breloquinte!) avec des animaux présents dans l’album et d’autres non, toujours avec un descriptif drolissime et d’une imagination folle. De quoi espérer, avec cette conclusion, que les auteurs aient l’envie de proposer par la suite un volume d’encyclopédie naturelle du monde d’Azimut, tant la richesse de cet univers reste à explorer.

Après l’apocalyptique éternuement du Pôle Nord, le monde a été presque intégralement gelé. Partout? Non. Miraculeusement épargné, le Petighistan prépare ses plans d’invasion en vue de la création du tant attendu Grandghistan! Alors qu’un dangereux émissaire de la Banque du temps vient réclamer un dû mis à mal par le nouvel âge glaciaire, l’oiseau d’acier prépare son réveil, un réveil qui doit marquer la fin de ce qui était et le retour à la barbarie humaine…

Résultat de recherche d'images pour "azimut andreae derniers frimas"Jean-Baptiste Andrea est l’un des plus grands dessinateurs européens depuis pas mal de temps et n’avait peut-être pas totalement trouvé le projet qui lui ferait atteindre la perfection. Doté d’un univers personnel d’une richesse et d’une cohérence aussi grandes que celle d’un Tim Burton, il a trouvé en Wilfried Lupano son égal scénaristique et tous deux ont produit une série, Azimut, qui atteint comme très peu une perfection aussi intellectuelle que visuelle. Pour être clair si le premier tome m’avait déjà terriblement séduit et les suivant de même, je peux dire avec cette conclusion (…qui méritait sans doute une prolongation, j’y reviens) qu’Azimut est l’une des trois meilleures séries des vingt dernières années!

Résultat de recherche d'images pour "azimut andreae derniers frimas"Je vais pourtant vous expliquer pourquoi cet ultime opus est une frustration aussi grande qu’est la série. Respectant le format des autres albums de cinquante planches, les auteurs ont tenu à conclure en cinq tomes leur saga temporelle, format idéal comme je le clame à peu près à chaque billet. L’univers développé est cependant si riche, proposant de nouveaux personnages, idées, lieux succulents à chaque volumes, qu’arrivé à ces Frimas de l’hiver on avait le sentiment de n’être qu’à l’étape de la rupture dramatique devant nous emmener à la conclusion… Élément intriguant, l’éditeur a posé sur le premier tirage de l’album un sticker laissant entendre la suite sur un nouveau cycle… qui n’est absolument pas prévu par les auteurs. Autant ce procédé permettant de prolonger des séries commercialement rentables à l’infini peut être vu comme mercantile, autant sur Azimut il aurait été nécessaire de trouver un moyen de rallonger pour conclure de Résultat de recherche d'images pour "azimut andreae derniers frimas"façon moins brutale. Récemment Olivier Ledroit a proposé un magistral très volumineux troisième et dernier tome de sa série Wika initialement prévue en quatre tome. Certains rajoutent un ou deux épisodes lorsqu’ils réalisent que le compte n’y est pas. En maître scénariste Lupano sait créer et conclure une série et j’imagine des raisons non créatives qui expliqueraient cette insistance à vider le sablier tant le plaisir manifeste à la réalisation, le professionnalisme des deux auteurs et le contenu de la valise étaient encore fournis. A cinq albums on ne peut pas dire que la série soit à rallonge, un sixième et septième tome auraient permis de réutiliser les nouveaux personnages et de se dispenser des nombreux deus ex machina que comportent l’album…

Ces immenses regrets mis à part je peux en revenir à ce qui justifie sans ciller les cinq calvin, au moins pour gratifier l’ensemble de la série. Beaucoup de BD se lisent avec plaisir, notamment graphique tant sont nombreux les excellents illustrateurs. Moins nombreux sont les albums qui laissent savourer les textes, prendre le temps. De ceux là était le monument Indes Fourbes multiprimé depuis sa sortie en fin d’année dernière). Résultat de recherche d'images pour "azimut andreae derniers frimas"Personnellement le seul souvenir récent d’une perfection synthétisant graphisme, imaginaire et textes remonte à Universal War 1 et Servitude. L’alchimie est en effet totale entre l’univers baroque et unique de Jean-Baptiste Andreae et l’humour cultivé, jouant sur la langue et les images de Wilfried Lupano.

Si le précédent volume avait réussi à réunir la plupart des personnages, ils repartent ensuite dans différentes direction tant sont nombreuses les trames, interrogations, mystères. On a grand plaisir à découvrir le palais du roi de Petitghistan avec les toujours aussi délirantes jambes… qui le feront pas longtemps d’ombre à la sublime Manie. La confrontation avec la Reine des amazones se fera et les pistes données par le roi Bââmon concernant Aristide Breloquinte trouveront leur confirmation. De nouveaux  personnages apparaissent comme ce génial moine Zinzen maîtrisant la science du temps et de l’espace et invocateur du dragon Anachrondada… Les références sont toujours aussi nombreuses, facétieuses (Dragon-ball ici, Kung-fu panda par-là, un petit appel au Monstre de Paris…), on trouve des manchots à coupe d’Elvis et des légos tombant de machines antiques… Chaque case renferme un jeu de mot, une référence, une blague visuelle. C’est beau, c’est drôle, c’est intelligent et c’est un crève-coeur que d’en terminer avec la bande de Manie, les saugres et le Major. La fin laisse peu de place à une prolongation. Mais qui sait avec une BD sur un temps perdu on ne sait jamais…

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*****·BD·Documentaire

Wake up America #3

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 246p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_296134-1La critique du premier volume est lisible ici. Le second est .

Après les actions dans le sud, John Lewis est désormais directeur du SNCC et se retrouve à devoir gérer directement le très complexe équilibre politique entre syndicats, gouvernement fédéral (avec l’appui partiel des frères Kennedy, l’un à la Maison Blanche, l’autre au ministère de la Justice) et gouvernements des Etats du Sud. Alors que Martin Luther King Jr. reçoit le prix nobel de la paix, que Kennedy est assassiné et que Lewis rencontre Malcolm X lors d’un voyage en Afrique, il réalise le caractère révolutionnaire de son action qui, loin de se cantonner à la ségrégation raciale, remets en cause toute la société américaine d’après-guerre, via un combat pour l’inscription sur les listes électorales des noirs, à qui est nié ce droit civique fondamental…

Chacun des volumes de cette somme est plus gros et ce troisième et dernier tome approche des trois-cent pages. L’auteur a sans doute cherché à rester au plus près des événements en souhaitant chroniquer chaque débat, chaque action, ce qui finit par être un peu répétitif. Pourtant cette insistance permet de comprendre l’opiniâtreté de Lewis Résultat de recherche d'images pour "march book 3"et des combattants de la liberté qui année après année, mois après mois, action après action, ont encaissé les coups, les emprisonnements par dizaines, les moqueries des ségrégationnistes, sans jamais baisser les bras en touchant les limites des techniques non-violentes: face à des adversaires déterminés à user de violence jusqu’au bout seules des drames peuvent faire basculer l’équilibre. Et dans ce combat pour l’inscription sur les listes électorales dans les Etats du Sud ce ne sont pas les morts parmi les noirs qui feront le déclencheur mais celle d’un pasteur blanc venu soutenir le mouvement et tabassé à mort par les suprématistes qui considéraient les « noirs blancs » comme pires que les noirs…

Ce qu’il y a de passionnant dans cette oeuvre monumentale, véritable immersion dans un moment fondateur du monde au XX° siècle, ces quelques années qui ont tout changé, c’est de constater les aberrations d’une démocratie complexe qui abolit l’esclavage après la guerre civile mais laisse perdurer un refus d’application des lois fédérales au prétexte d’un respect des prérogatives des Etats. Au risque de laisser perdurer des gouvernements Résultat de recherche d'images pour "march book 3"quasi fascistes, travaillant main dans la main avec le Ku Kux Klan et proclamant ouvertement le rejet du pouvoir fédéral du Nord en remettant en question l’autorité même de Washington. Le moment le plus puissant de l’album est ainsi la déclaration du président (poussé au vif par un mouvement noir pas franchement bienveillant envers Lyndon Johnson) rappelant les valeurs de la démocratie et le combat civilisationnel que mènent ces gens pour toute l’Amérique et non pour les seuls noirs, une Amérique qui s’est endormie sur les vertus des pères fondateurs. Ce n’est pas par-ce qu’il y a été forcé que la portée du discours doit être minimisée. C’est dans ces moments pivots que l’Histoire avance.

Le caractère documentaire pèse lourd, comme souvent dans ce genre. Il est certain que sans l’art de l’illustration et les qualités esthétiques des images de Nate Powell, ces quelques  cinq cent pages (au total des trois volumes) pouvaient devenir aussi austères qu’un album de Joe Sacco. Mais l’authenticité portée par le discours autobiographique de celui qui a vécu ces moments, en a été l’un des acteurs clés, crée une solennité qui nous fait regarder cette photo officielle de fin de volume avec émotion. Si le premier tome est étonnamment didactique, ce n’est plus le cas des autres qui nous font entrer, notamment ce troisième volume, dans des mécanismes électoraux, ceux des comités de désignation du parti Démocrate, qui nous échappent. Pendant de longues pages, celui qui est aujourd’hui député et a donné Résultat de recherche d'images pour "march book 3"l’accolade lors de l’investiture de Barrack Obama nous relate la stratégie du mouvement pour influencer le vote des candidats et faire pression sur la réélection de Lyndon Johnson afin de montrer que sans le vote noir, les démocrates n’ont pas d’avenir. On est surpris par la franchise de quelqu’un qui fait désormais partie du système comme membre du Congrès, lorsqu’il émet ses doutes quand à la sincérité du président ou du précédent assassiné. On attend aussi les événements connus, le meurtre de Martin Luther King ou de Bob Kennedy, mais ce n’est pas l’objet de l’ouvrage où les grands hommes ne font que passer.

Wake up America n’est pas une lecture facile, ce n’est pas non plus un documentaire austère. Cela reste de l’excellente BD exigeante qui a l’immense mérite de nous replonger au plus près d’un combat majeur pour l’égalité et la démocratie dans ce qui se proclame la première démocratie de la planète. Ce n’est qu’après avoir conclu sa lecture que l’on réalise le monument. Le triptyque rejoint ainsi un certain Maüs au panthéon des BD importantes.

La suite de « March« (titre original) intitulée « Run« , prévue pour août 2018 a été repoussée. Certains libraires en ligne annoncent la sortie pour août 2020.

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*****·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi·Rétro

Thorgal: le cycle de Brek Zarith

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BD de Jean Van Hamme et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (1982-1984), cycle de trois volumes.
Disponible également dans la première intégrale NB.

Résultat de recherche d'images pour "rosinski galère noire"Thorgal est peut-être la plus grande série au long cours jamais produite. Née à cheval entre l’époque de la BD classique et du renouveau graphique des années soixante-dix, elle apporte tant dans la narration adulte de Van Hamme que dans le trait unique de Rosinski une révolution qui débouche sur au moins deux cycles majeurs et le one-shot christique indépassable Le grand pouvoir du Chninkel. Les premiers albums des aventures de l’enfant des étoiles sont encore imparfaits, le dessinateur polonais ayant encore un trait inégal et les intrigues sont structurées sur le format de parution dans le journal Spirou. Avec le second cycle des aventures de Thorgal le triptyque La galère noire, Au dela des ombres et la Chute de Brek Zarith, les auteurs proposent une aventure majeure de la BD franco-belge alliant tout à la fois la démesure dans un univers par très loin de Conan, un grand méchant extrêmement réussi dans sa cruauté et sa froideur, une action fantastique et comme toujours dans Thorgal, cette émotion qui touche au cœur, peut-être comme jamais après, avec cette jeune fille dans la fleur de l’âge, jalouse au point de commettre une faute irréparable.

Thorgal coule des jours heureux dans un petit village d’agriculteurs avec sa douce Aricia, quand un jour un détachement de soldats vient demander des informations sur un prisonnier évadé. Lorsque la jeune Shaniah, amoureuse de Thorgal annonce que ce dernier a aidé à s’évader le fugitif elle provoque le drame. Thorgal est emmené comme forçat sur une galère du puissant Brek Zarith, cruel despot. En recherchant son aimée, le viking entraînera dans son sillage la mort et le sang, mais aussi l’amour impossible de Shaniah…

La progression narrative est très classique entre les trois albums, avec un premier tome qui crée le drame et le choix mortifère de Shaniah (qui préfigure ce que sera ou aurait pu être Kriss de Valnor), un second tome de résolution qui emmène le héros tel Ulysse aux portes de la mort et un troisième volume de résolution fait d’action, de décadence et crée ce qui fera la grande particularité de la série: le rôle de la famille. Si La galère noire est assez classique de la BD d’aventure, Au-delà des ombres est pour moi peut-être le meilleur album de la série, le plus émouvant dans cette odyssée mythologique et le rôle de la jeune Shaniah, dont le crime est irrécupérable alors qu’elle ne fait que commencer sa vie et découvrir un amour profond pour un homme unique qui en fera tomber plus d’une dans ses aventures…

Résultat de recherche d'images pour "rosinski brek zarith"Le seul reproche que l’on pourrait faire à ce triptyque qui porte en lui les germes du cycle majeur du Pays Qâ est ses couleurs tout à fait datées. L’initiative de l’éditeur d’une édition noir est blanc est bonne mais si d’autres albums de Rosinski ont été colorisés ou recolorisés depuis, il ne serait pas tout à fait inutile, tant qu’à multiplier les éditions commerciales, de proposer une nouvelle mise en couleur plus actuelle de ces premiers tomes. Car le dessin en lui-même est déjà au niveau de Tanatloc, d’une précision et d’une finesse incroyables. Il suffit (comme souvent) de regarder les détails des arrières plans dans les couloirs de la forteresse de Brek Zarith ou la minutie de la fête orgiaque pour montrer un dessinateur plein d’envie et dans la pleine maîtrise de son art. Ce cycle lance en outre le principe d’aventures dramatiques plongeant un homme dans des quêtes bigger than life contre sa volonté, loin de sa famille, avec l’apparition dans ce troisième tome de son fils Jolan. La spécificité de Thorgal est sans doute en grande partie liée à cette évolution personnelle et familiale. Si Thorgal ne semble jamais vieillir, ses enfants grandissent jusqu’à l’âge adulte (dans l’album très particulier La couronne d’Ogotaï) et est, je crois la seule série a avoir assumé une telle radicalité sur un long terme, avec dans une moindre mesure Buddy Longway, à qui Thorgal doit beaucoup.Résultat de recherche d'images pour "rosinski brek zarith"

Sorte de genèse, le cycle de Brek Zarith propose déjà le thème de l’amnésie (repris dans le cycle de Shaïgan), celui du voyage outre-mer, du grand tyran (la cité du dieu perdu), le personnage d’amoureuse vengeresse (Shania/Kriss) comme les voyages dans l’autre monde. Tout ceci en condensé, sans faute, fait de ce cycle une lecture obligatoire et un moment majeur de la BD franco-belge.

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L’escadre frêle

BD du mercredi
BD de Eric Henninot
Delcourt (2019), 74p., La Horde du contrevent t2., série en cours

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Pour ce second volume on reprend le même format avec six planches de moins. Comme l’ensemble de l’album, Eric Henninot semble avoir eu conscience de na nécessité d’éclairer un peu sa série et la couverture est bien plus lumineuse, colorée, accrocheuse. La structure de la Horde est toujours présente en début d’ouvrage (les personnages), avec un résumé du tome précédent. A noter que l’intérieur de couverture varie à chaque tome, reprenant une case en format avant découpe (et ici très belle). L’édition grand-format NB est renouvelée comme pour le tome un.

Lorsque le navire amiral fréole plante soudainement ses ancres dans la prairie au milieu de la Horde, son univers est bouleversé: à la solitude succède la fête, le danger du vent fait place à celui des hommes et bientôt se profile sur leur route la Flaque de Lapsane, vaste étendue d’eau qu’aucune Horde n’a jamais traversée…

20191210_221158.jpgLors de ma critique du tome un j’avais conscience de mon manque d’objectivité tant l’ouvrage source m’avait marqué, le seul fait d’adapter avec concentration le livre suffisait à me combler. Au risque de passer sous silence les qualités intrinsèques de cette série qui très discrètement commence à marcher sur les traces de ce qui est pour moi la saga majeure des dix dernières années, le Servitude de Bourgier et David. L’immense sérieux de l’écriture comme du dessin, le temps pris pour peaufiner chaque case, chaque rythme se ressent sur les deux séries qui donnent une profondeur globale que très peu de séries de BD ont. Je l’avais déjà dit, les personnages et leurs dialogues étaient la grande réussite de l’adaptation, même si le lecteur pouvait trouver austère cette succession d’échanges à couteau tiré. Si les bases (du roman…) restent les mêmes ce second opus monte franchement d’un cran en rectifiant cette sobriété, en rajoutant de l’action et une couverture dramatique très touchante en appuyant là où ça fait mal: le pourquoi du Contre, le pourquoi de vies passées à remonter à pied sans autre espoir de vie que de voir le bout du monde…

20191210_221101.jpgLa séquence des fréoles était dans le livre l’une des plus fortes, avec ce vaisseau que l’on imaginait difficilement. Henninot a fait ses choix graphiques que certains n’aimeront pas mais qui s’avèrent totalement cohérents, d’un design redoutabelement élégant (comme en réponse à la rigueur de la roche et des paysages désolés du premier volume) et en introduisant via les fréoles nombre de questions de fonds sur l’univers de la Horde du contrevent, les factions à l’œuvre à Aberlas, les différentes confréries humaines sur ce monde redoutable et un aperçu de ce qui les attend en extrême-amont.  Les pistes sont tissées pour la suite et le background s’étoffe fortement, dès l’introduction qui reprend (comme le premier volume) une séquence de la formation initiale des enfants qui deviendront la trente-quatrième Horde. J’ai trouvé que l’auteur réussissait ici à élargir son lectorat qui peut désormais se passer complètement de la lecture du roman et découvrir cet univers d’une richesse folle et au scénario très accrocheur. On dévore la BD d’une traite malgré les très nombreux textes. On se passionne pour ces personnages dont Henninot sacrifie la plupart en arrière-plan pour se concentrer sur le scribe (personnage central), Oroshi (personnage magnifique!), le redoutable et ombrageux Golgoth et Callirohé qui apportera un doute terrible qui prends aux tripes. Cela faisait longtemps qu’une BD ne m’avais autant accroché émotionnellement. Là encore il y a un 20191210_221027.jpgmatériau, mais l’auteur de l’album a totalement digéré cet écosystème relationnel, cette famille faite de compétences, de nécessités, de violence impitoyable et d’amour profond et réciproque.

Effaçant les quelques difficultés du premier volume (je ne parlerais pas de défaut mais de passage obligé de l’adaptation), L’escadre frêle fait soudainement passer La Horde du contrevent de bonne adaptation à grande série BD! Et c’était loin d’être évident. L’inventivité visuelle, la finesse du trait (et n’oublions pas le remarquable travail sur la couleur de Gaétan Georges tout en douceur!) et surtout la richesse des relations interpersonnelles font de cet album un magnifique moment de lecture qui ne donne qu’une envie, de retourner dans le Fer en rêvant de Norska…

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Dracula

BD du mercredi
BD de George Bess
Glénat (2019), 200 p., One-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour cette découverte.

couv_375261Très monumental album de deux-cent pages illustrées en noir et blanc sur papier glacé, le tout découpé en seize chapitres avec pages de titres illustrées (superbes de finesse!) et quelques illustrations d’ambiance à la fin. C’est ce qu’on appelle un album très généreux où l’auteur semble avoir épuisé jusqu’au dernier centimètre de papier pour y dessiner son univers gothique. Le format est néanmoins assez compact, proche d’un comic… justifiant la sortie d’une édition grand format pour quatorze euros de plus. Ce n’est pas choquant au regard des pratiques des éditeurs mais le format original suffit amplement pour apprécier les superbes planches.

Le roman épistolaire de Bram Stoker sort en 1897 en pleine veine littéraire gothique et va inspirer tout ce qui suit d’inventeurs de l’imaginaire, au travers du cinéma, de la BD et de l’imaginaire collectif. Le réputé film de Francis Coppola va lui aussi poser sa marque comme une tentative d’adaptation très proche du roman visant à s’éloigner de l’iconographie posée par les figures de Bela Lugosi et Christopher Lee. A noter qu’en BD les versions de Pascal Croci et de Mike Mignola (adaptée du film de Coppola) semblent les plus notables.

Résultat de recherche d'images pour "bess dracula"Jonathan Harker est clerc de notaire et envoyé pour un étrange voyage en Transylvanie pour les affaires d’un mystérieux comte reculé dans son château. Sur place il va découvrir que les forces du Mal occupent la bâtisse et que son hôte n’est autre qu’un mort-vivant se repaissant du sang de ses victimes… un vampyre!

Il est peu évident d’entreprends une adaptation « fidèle » d’un tel roman dont on ne sait plus ce que le texte ou les adaptations suivantes ont provoqué comme images dans la tête de George Bess. Le magnifique auteur du Lama Blanc semble tout à la fois inspiré par l’atmosphère gothique victorienne qui se dégage du roman mais aussi beaucoup par les images de Coppola dans plusieurs scènes ou encore par le Nosferatu de Murnau dont il reprend la forme physique dans certaines séquences. Le fait est que le projet a été de produire une somme graphique, à la lisière de l’art-book et de la bande-dessinée où la générosité de l’auteur est stupéfiante. Hormis l’insertion de textures de fond de page d’intérêt très douteux et de qualité graphique assez moyenne qui mettent un bémol, l’ouvrage fera néanmoins date en matière de qualité de dessin où tout fait honneur aux encrages, noirs et formes fantastiques les plus communes au fantastique et les plus fascinantes. Je ne m’explique pas ce souhait de l’auteur (peut-être pour gagner du temps sur les fonds de page?) alors qu’un tel objet aurait amplement toléré des fonds noirs ou blancs en faisant ressortir encore plus les sublimes dessins. Si les éditeurs sortent des TT noir et blanc pourquoi ajouter des textures numériques sur un album conçu en N&B… mystère?Résultat de recherche d'images pour "bess dracula"

L’album a une structure variable selon les chapitres, commençant par d’énormes claques visuelles en doubles-pages où l’envie d’entrer en matière rapidement se ressent avec ce décors de cimetière, d’abbaye en ruine et d’oiseaux sombres pour rapidement basculer dans la section la plus proche de l’adaptation littérale lors du voyage de Jonathan sous Résultat de recherche d'images pour "bess dracula"une forme quasi totalement épistolaire. C’est très agréable, juste, mais les lecteurs familiers avec le livre et le films de Coppola pourront ressentir un manque d’intérêt et se focaliseront sur les dessins. Dès le retour à Londres l’album reprends une forme plus typique de la BD avec beaucoup de dialogues et des interactions de personnages qui permettent à l’album de se démarquer du film. La liberté de l’auteur est totale et fascine par la variété de cadrages, de découpages, de techniques utilisées, tantôt par de simples encrages légers sur fonds blancs, tantôt jouant de pages noires, parfois sortant un pinceau pour des lavis allégeant les ombres… On joue ainsi sur des cases rectilignes, sur des doubles pages mangées par une forme maléfique ou sur des portraits proches d’illustrations de recherche poussés. Tout ceci se mets en place en menant fluidement le lecteur au fil des textes malgré ce maelstrom de dessins.

Clipboard01.jpgCertains auteurs ont du mal à transposer leur liberté créatrice et technique de superbes dessins qui donnent parfois de moyens albums, Georges Bess n’a pas ce problème et semble avoir trouvé (grâce au support de l’adaptation cependant…) l’alchimie entre contraintes d’un album et liberté formelle totale. La qualité globale de l’album sidère avec un nombre de cases de qualité moyenne extrêmement faible au regard de la pagination imposante. De fait il est recommandé de lire l’ouvrage en plusieurs fois tant la taille pourrait faire perdre la concentration. Non que l’intrigue soit complexe (elle consiste en une chasse au vampire sur les deux-tiers de l’album) mais car la richesse visuelle demande de pouvoir passer du temps à contempler chaque page, comme en visite sur une exposition.

Si vous vous souvenez le film de Coppola vous retrouverez des scènes très proches, ce qui n’est guère étonnant car le film était lui-même fidèle au livre. Manquent l’introduction du film sur Vlad Teppes et surtout, le plus marquant, l’aspect romantique Résultat de recherche d'images pour "dracula bess"du comte qu’avait apporté le réalisateur et qui redevient ici une bête sauvage immonde prenant divers aspects, pas très originaux mais en phase totale avec l’esprit du mythe: tantôt vieux dandy dans les Carpates, puis chauve-souris affreuse proches du film ou le nosfératu aux longues incisives quand il ne redevient pas poussière ou cadavre ambulant. Le dessinateur dessine ce qu’il sait si bien faire, des personnages typés, burinés, de belles demoiselles blafardes et sexy en diable dans leur corset, des créatures de la nuit, ourses, loups, rats et bien sur, dans la dernière partie, les vastes étendues sauvages, enneigées et montagneuses des Carpates dans la chasse finale, qui sentent bon le western et permettent de superbes panoramas.

Dracula est un superbe cadeau que Georges Bess fait à ses lecteurs (ou qu’il se fait à lui-même, on ne sait pas vraiment…) et qui montre s’il en était besoin qu’il est un auteur majeur de la BD franco-belge. L’absence de couleur sur ce projet confirme que ses précédents albums dotés d’une colorisation un peu datée mériteraient peut-être des versions noir et blanc pour apprécier à sa juste valeur son travail. Malgré une histoire connue de beaucoup cet album se lit avec facilité et arrive par moments à enthousiasmer dans sa narration, ce qui n’était pas évident dans une adaptation littéraire, épistolaire, très classique et aux liaisons parfois brutales. Grace à cela il devient une excellente BD et la le seul ouvrage graphique qu’il aurait pu être.

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Monolith #2

BD de Roberto Recchioni, Mauro Uzzeo et LRNZ
Les éditions du long bec (2019) – Sergio Bonelli (2017), 86 p., série en 2 volumes.

bsic journalismMerci aux éditions du Long bec pour leur confiance!

couv_377200Le premier tome de Monolith m’avait franchement bluffé et laissait le lecteur en plein suspens avec une situation dramatique: le portable, seul moyen d’ouvrir la voiture-bunker perdu, le mère terrorisée et menacée en plein désert par une faune agressive… mais comment va-t-elle bien pouvoir récupérer son bébé et s’échapper de ce piège?

Si le dessin est tout aussi bon dans ce second volume, l’album gagne encore en qualité grâce aux séquences de panique et de délire (je vous laisse en découvrir la raison…) qui permettent aux auteurs une formidable expérimentation graphique dans des séquences répétitives, oniriques, qui sortent de la technique en couleurs numériques au couteau pour proposer du dessin très classique, très technique et très drôle. Ces passages centraux sont une vraie respiration et cassent les codes tout en s’inscrivant parfaitement dans le projet de retranscrire visuellement le stress et l’état d’esprit de la jeune femme. Si les dialogues sont assez crus ils sont en cohérence avec le personnage et ces échanges improbables entre la furie et le bloc de technologie muet font souvent sourire. Bien entendu on ne cherchera pas la vraisemblance dans cette intrigue de survie-panique qui est autant un projet sensoriel que le la maquette du film qui en est sorti.An actual double page spread from a dreamlike sequence.

Résultat de recherche d'images pour "sergio bonelli monolith"LRNZ appartient à une école graphique proche de l’Anime et du manga mais doté d’une solide culture européenne dans laquelle les producteurs de l’anthologie Love, Death+Robots ont pioché. Ces auteurs parmi lesquels Merwan Chabane et son formidable Mécanique céleste (dont je vous parle dès la semaine prochaine) ou Aseyn, chez qui on retrouve par moment la maestria foutraque d’un Jung-Gi Kim sont vraiment doués et apportent une incroyable vision très moderne empruntant autant aux jeux-vidéo qu’à la culture urbaine. Je vous invite vivement à aller faire un tour sur son blog (où il présente beaucoup de visuels). Pour ma part je vais essayer de me dégoter son album Golem et je rajoute le cinquième calvin synonyme de Top 2019 pour cette série qui m’a enthousiasmé.

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Jusqu’au dernier

BD du mercredi

BD de Jérôme Felix et Paul Gastine
Grand Angle (2019), 72 pages, one-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Grand Angle pour leur confiance.

couv_374030L’édition de cet album est minimaliste (pour l’édition classique), avec pour unique bonus la couverture de l’édition luxe en dernière page. Le dossier presse très intéressant donne des infos très sympathique sur la création et la relation entre les deux auteurs ainsi que sur le boulot sur la couverture qui n’a pas été une mince affaire. La grosse pagination peut expliquer la réticence de l’éditeur à augmenter encore les frais mais c’est toujours dommage de ne pas proposer quelques prolongements sur les éditions classiques. Concernant la couverture je trouve qu’étrangement c’est loin d’être la plus intéressante et percutante qui a été retenue, tant sur une question de couleur que d’ambiance graphique. Outre la version classique ce sont donc trois versions qui sortiront: la collector grand-format avec un cahier graphique de huit pages environ et deux éditions de libraires (Slumberland et Bulle du mans). A noter enfin que les auteurs prolongeront l’aventure western avec un album intitulé A l’ombre des géants et semblant se dérouler dans la neige…

L’ère des cowboys touche à sa fin avec l’arrivée du train qui va rendre inutiles les longues transhumances à travers le continent. Russel le sait et il a préparé sa retraite. Mais lorsque le hasard met un gamin dans ses pattes il se retrouve pris dans un engrenage où la réalité cupide de son époque le rattrape et où la vengeance va le sommer de faire des choix violents…

Résultat de recherche d'images pour "jusqu'au dernier gastine"Je trouvais jusqu’ici l’année BD un peu faiblarde après la sortie du magnifique Nympheas noirs dès janvier… puis plus grand chose de très remarquable. La fin d’année étant propice aux grosses sorties, je n’attendais pourtant pas ce joyau de western classique qui montre que les grande genres (western, SF, fantastique) accouchent souvent des plus grands albums et que la différence entre un très bon album et un grand album tient à peu de choses. Jérôme Felix est un scénariste d’expérience avec quelques vingt ans de carrière derrière lui. On sent ainsi dans la solidité d’une intrigue mince comme un western ce savoir faire dans l’agencement des cases et de la narration. Tous les grands films du genre au cinéma l’ont montré, ce sont les atmosphères, les regards, les interactions qui distinguent ces mille et unes histoires similaires de vengeances. Ses personnages sont très solides dans Jusqu’au dernier et l’on ne sait jamais si la caractérisation tient au travail graphique phénoménal de son comparse, au sien ou aux deux… Le rôle du scénariste est toujours ingrat lorsque l’on a devant les yeux de telles planches qui nous incitent à oublier le travail amont pour ne voir que le jeu des acteurs.

Résultat de recherche d'images pour "jusqu'au dernier gastine"Car Paul Gastine est un sacré bosseur. Contrairement à d’autres virtuoses du dessin il n’est pas passé par les prestigieuses écoles Emile Cohl, les Gobelins ou les Arts décoratifs. Comme Ronan Toulhoat il part d’un dessin amateur pour devenir après quelques albums l’un des tout meilleurs dessinateurs en activité dans la BD franco-belge. Il suffit de voir l’évolution de son dessin entre le premier tome de sa précédente série l’Héritage du diable et ce western pour voir le chemin parcouru. Cela fait longtemps que je n’ai vu une telle qualité technique et artistique. Pourtant l’excellent Dimitri Armand nous a comblé avec son Texas Jack l’an dernier. Mais le travail de Gastine sur les visages, les regards (le cœur des westerns), la physionomie de chaque personnage qui semble vivre à chaque déformation du visage, à chaque geste sont sidérants de justesse. Certains dessinateurs Résultat de recherche d'images pour "paul gastine"travaillent à partir de véritables romans-photos redessinés. Ce n’est probablement pas le cas ici au vu de la technique (très classique) utilisée et pourtant l’on a l’impression à chaque case de voir une séquence de film. Ce trait réaliste est en outre rehaussé par un choix de couleurs extrêmement élégantes et adaptées au moment. Que ce soit sur ses décors (les mille et un petits détails comme cet effet de plongeon lors de la chute du pont) ou les « acteurs », le dessinateur a pris un plaisir perfectionniste manifeste.

Felix et Gastine ont produit avec Jusqu’au dernier leur chef d’œuvre classique, digne d’un Howard Hawkes, et il n’est pas dit qu’ils puissent rééditer cet exploit tant on approche de la perfection en BD. Ils le savent certainement. A partir de ce niveau il est dangereux de poursuivre sur la même piste au risque de se répéter (c’est le cas de Brugeas et Toulhoat dernièrement). Personnellement je partirais très volontiers sur un prochain western avec eux en attendant d’autres univers et vous invite très vivement à monter sur votre cheval direction Sundance…

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Et un aperçu de l’évolution du dessinateur entre le premier et le dernier tome de l’Héritage du diable