****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Orbital, cycle 2

La trouvaille+joaquim

La Trouvaille c’est un trésor que vous avez gardé dans votre mémoire, une pépite de votre bibliothèque et qui mérite d’être offerte à l’appétit de vos lecteurs. Une pause de fin de semaine hors du brouhaha des publications récentes…


BD de Sylvain Runberg et Serge Pellé
Dupuis (1999-2005), série en cours, 8 volumes parus. 46 p./album

J’avais découvert le premier « cycle » de cette série réputée, à moitié convaincu mais intrigué par le phénoménal design installé par Pellé et par la richesse d’un univers qui ne demande qu’à être exploré. Je confirme mon impression des quatre premiers albums concernant la structure de la série: il n’y a absolument ni cycles ni missions, mais bien une continuité de l’intrigue du premier au huitième tome. Très étrange que cette présentation en diptyques qui ne correspond pas au récit…

Caleb est aux portes de la mort après l’attaque du Varosash et laisse Mézoké seule face à une tentative de déstabilisation de la Confédération toute entière. Alors que les factions opposées cherchent à utiliser la situation de crise  et que le pouvoir saute de camp en camp à chaque incident, les deux agents diplomatiques vont se retrouver en fuite pour sauvegarder l’ordre établi… pour peu qu’il doive être sauvé…

Résultat de recherche d'images pour "orbital 7 pellé"L’intrigue évolue assez vite dans cet arc, avec l’arrivée de la plutôt réussie sœur de Caleb dont nous n’avions plus entendu parler depuis le premier tome. Sa personnalité explosive et son opposition de mentalité avec son frère sont intelligemment amenés et participent au développement de la relation avec Mézoké en faisant réaliser aux deux agents diplomatiques qu’ils ont finalement beaucoup en commun. A noter que ce sont résolument les femmes qui mènent la danse et tissent notre intérêt dans cette série, en laissant les mâles dans des rôles assez ingrats! De nouveaux personnages majeurs arrivent également et nous permettent de mieux comprendre le rôle d’Angus le Nevronome que l’on voit beaucoup depuis le début sans savoir comment ni pourquoi. Comme pressenti, cette série monte en puissance lentement mais surement, chaque tome gagnant en intérêt, en qualité, en complexité. C’est vraiment étrange et je ne crois pas avoir déjà ressenti cela sur une autre série. Passer ainsi de l’assez banal à l’une des meilleures séries SF en quelques tomes n’est pas commun.

Clipboard02.jpgCela est d’abord dû à la noirceur assumée d’une série dont les dessins des personnages tranchent avec l’intrigue politique complexe (Runberg nous y a habitués). L’aspect politique très poussé est l’autre atout avec une galaxie tombant dans la guerre civile dans une progression particulièrement réaliste pour une série SF et qui pourrait sans soucis ranger Orbital dans la catégorie Thrillers politiques. On décortique de multiples facteurs, de l’attentat ayant coûté la vie aux parents de Caleb et sa sœur aux tensions sécessionnistes, xénophobes, aux débats de conception politique au sein d’Orbital entre différents courants qui veulent mettre leur chef sur le siège de dirigeant… Tout cela est mené très finement, sans manichéisme (ou presque), les méchants ayant tous des motivations crédibles avec pour point de convergence la peur. Car mine de rien cette série aborde des problèmes actuels et universels qui mènent aux conflits, qu’ils soient locaux ou galactiques avec le plus souvent comme moteur la peur de l’autre, de l’étranger, de la perte, de l’inconnu. Ainsi le rôle des Nevronomes (dont l’action est centrale sur ces quatre tomes) est très intéressant de par la gestion du mystère laissé par Runberg. On ne sait à peu près rien de ces vaisseaux pensants qui Résultat de recherche d'images pour "orbital 7 pellé"semblent terrifier la confédération et dont on peine à comprendre la nature et les motivations. Cela nous titille dans l’envie d’en savoir plus et les auteurs vont distiller de tout petits cailloux jusqu’à la conclusion marquante du tome huit qui ouvre de nouvelles portes et monte d’un cran dans l’ambition de la série. Même chose, plus subtilement, avec les Sandjar, la race que représente Mézoké et qui est physiquement androgyne, perturbant les humains qui ne savent pas s’ils ont affaire à un mâle ou une femelle… ce qui permet de pointer sans en avoir l’air la question du déterminisme sexuel et du schéma hétérosexuel de nos sociétés (Florent Maudoux avait abordé cette question dans son étonnant et superbe Vestigiales)

Même si Pellé est toujours aussi imaginatif dans sa description des aliens et des lieux (la superbe cité du crime!) et tend à faire évoluer ses personnages humains vers des traits légèrement plus réalistes, ces derniers restent le point noir de la série. C’est vraiment dommage car cela empêche le lien d’empathie avec le lecteur (en contre-exemple du superbe travail d’expression de Corentin Rouge sur Rio et de Paul Gastine sur Jusqu’au dernier). Les personnages humains sont finalement peu nombreux mais demeure le putatif héros, Caleb, qui malgré ses pouvoirs temporaires ne parvient pas à endosser le statut de personnage central.Clipboard01.jpg

Orbital est ne singulière série que je ne classerais pas dans les blockbusters mais qui par ses défauts et son évolution que l’on ressent instinctive attire une grande sympathie par la générosité de ses auteurs qui semblent passionnés par leur univers sans être certain qu’un plan d’ensemble existe. Une BD qui semble progresser volume par volume avec talent et qui gomme progressivement ses quelques problèmes en nous emmenant sur des concepts SF très intéressants, vers l’infini, et au-delà…

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****·BD·Documentaire

Wake up America #1

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 127 p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_206316La série est une autobiographie romancée du militant et député noir américain John Lewis, en trois parties: le premier volume sur la jeunesse 1940-1960, la seconde plein feux sur le combat pour les droits civiques 1960-1963, le dernier 1963-1965. Les tomes deux et trois ont reçu successivement les prix Harvey (remis à la New York Comiccon), le premier comic à recevoir le National Book Award (ouvrages pour la jeunesse) et deux Eisner BD documentaire. A noter que Rue de sèvres a étrangement changé le titre original March par un autre titre en anglais et complètement remplacé les couvertures d’origine. Les volumes sont en format comic broché avec couvertures à rabat. L’album se termine par une page de remerciements et une bio des trois auteurs.

Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"Janvier 2009: lors de l’investiture de Barack Obama comme premier président noir des Etats-Unis d’Amérique, le député John Lewis reçoit une mère et ses enfants dans son bureau et se remémore son enfance en Alabama, dans le sud ségrégationniste où il va progressivement découvrir les concepts de désobéissance civile et de non-violence dans les pas de Gandhi et Martin Luther King. C’est le début du combat pour les Civil rights qui commence. John Lewis fait partie des compagnons de route du célèbre pasteur et des six organisateurs de la Marche sur Washington du 28 août 1963…

Cette série mériterait d’être plus connue par le milieu de la BD tant elle impressionne à la fois en tant que BD et comme documentaire. Le fait que son auteur principal ne soit autre que John Lewis lui-même apporte une légitimité et une précision incroyable aux albums. Il n’est pas étonnant que ce soit aux Etats-Unis, où la BD n’a jamais été méprisée comme média artistique et d’information, qu’un député en fonction publie un tel album autobiographique (…ce qui serait peu probable en France). Personnellement je ne connaissais pas ce personnage, mais le sujet à lui seul suffit à passionner. Quel moment plus marquant de l’histoire moderne que ce combat opiniâtre appelant à la fois les théories politiques des Lumières, l’histoire de l’Occident et de la Traite et la ségrégation qui s’en est suivie, l’histoire américaine dont le péché originel n’est pas encore dissous même après l’élection d’Obama, les combats pour la décolonisation et les théories de non-violence venue de Gandhi et la désobéissance civile venue du milieu du XIX° siècle avec Henry-David Thoreau…?Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"

Ce premier album, en tant que biographie, prends du temps sur les premières années du personnage, comme enfant élevant ses poules et assumant des responsabilités aux conséquences directes (la mort des bêtes), emmené par son oncle du Nord et découvrant ces deux pays séparés par la frontière invisible des lois ségrégationnistes, inachèvement Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"terrible d’une guerre civile, laissant le pays dans cette situation pendant un siècle entier! Le jeune homme se vouait à devenir pasteur, dans un univers encadré par l’Eglise et les sermons, comme seule alternative politique au travail des champs. Le premier tiers de l’album se déroule avant le fameux refus de Rosa Parks qui refusa de quitter son siège de bus et marqua le déclenchement du mouvement. Ensuite on avale les pages en assistant aux préparatifs et à l’organisation méthodique des occupations non-violentes des commerces de centre-ville, à la résistance des blancs racistes et à la première capitulation du maire progressiste de Nashville. Les cent-vingt pages sont si vite arrivées que l’on se précipite pour enchaîner sur le second volume…

La BD de Lewis et Powell est passionnante à lire par son aspect didactique (tous les acronymes ou termes spécifiques sont expliqués en bas de page) et il n’est pas étonnant que le système éducatif américain l’ait inscrit comme support d’enseignement. Depuis que j’ai lancé cette rubrique de BD documentaire je constate la difficulté du thème à adopter pleinement le format BD et la rareté des documentaires qui valent autant pour leur narration, leur sujet que par leur qualité graphique. C’est le cas avec Wake up America avec de superbes planches aux noirs profonds et à la « colorisation » en lavis de gris très élégants. Le trait de Nate Powell est doux et rond et propose des planches très lisibles avec des moments de graphisme pur.Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"

Cette série est sans hésiter l’une des meilleures BD documentaires que j’ai lu et devrait être étudiée également au collège tant elle permet de découvrir une personnalité majeure dans un moment bien connu de l’histoire moderne américaine. Les auteurs ont commencé « une suite » centrée sur l’activité de Lewis comme syndicaliste du mouvement étudiant non-violent pendant la période de la guerre du Vietnam (elle est illustrée par Afua Richardson ce qui laisse présager un superbe album).

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****·BD·Nouveau !

Mécanique céleste

BD du mercredi
BD de Merwan
Dargaud (2019), 200 p., One-shot.

couv_373155Le volume est de format très large, presque carré et propose une grosse histoire d’un seul tenant de deux-cent pages, après un court prologue. Il s’agit de la onzième BD de Merwan Chabane. Titre au design rétro-futuriste avec vernis sélectif. L’ouvrage s’inscrit dans une petite collection d’albums SF d’auteurs lancée cette année par les éditions Dargaud. Rien de notable côté édition hormis le format généreux. Canal BD a en revanche sorti un Tirage de Tête grand format doté d’un cahier graphique.

2068, le monde d’après. La France a été ravagée par une guerre et une catastrophe nucléaire. Des communautés ont vu le jour dans de chaos où la Nature a repris ses droits. La petite Pan est une sorte de démocratie organisée en castes. Aster y est une hors caste au comportement étrange. Lorsque la puissante et technologique République de Fortuna arrive pour annexer ces agriculteurs il ne leur reste plus qu’à défier la Mécanique Céleste, jeu de balle représentant la destinée de tous…

Résultat de recherche d'images pour "mécanique céleste merwan"Il y a des ces albums qui inspirent la sympathie, sans doute celle dégagée par leur auteur. Il y a eu l’an dernier le formidable Il faut flinguer Ramirez de Pétrimaux, il y a cette année Mécanique Céleste. Contrairement à son comparse, Merwan a de la bouteille. Mais comme lui il vient de l’image animée, et cela se ressent tant ses planches dégagent une énergie folle. Dans une BD proposant un sport futuriste (pour ne pas se mentir, une simple balle au prisonnier) il y avait un vrai risque de scénario prétexte. Cela n’aurait pas forcément été grave tant la BD regorge d’albums totalement orientés action. Ayant fait ses armes sur d’autres scénarios en solo et en duo l’auteur formé aux arts décoratifs (c’est important, j’y reviens) intègre son histoire dans un monde vaste dont on ne saura que très peu. Une envie visuelle manifestement, de ces paysages urbains à moitié inondés, mangés par une végétation très à l’aise. Le premier quart de l’album voit les deux héros vaquer dans ces décors post-apo toujours fascinants mais qui ne font que semer des questions avant que ne commence véritablement l’histoire. Car des thèmes on sent que Merwan en a plein sa Résultat de recherche d'images pour "mécanique céleste merwan"besace sans forcément savoir jusqu’où pousser sans perturber son objectif. Des renaissances des sociétés à la dictature en passant par l’écologie, la liberté individuelle ou la famille, l’album est très bien équipé pour démarrer une saga SF… qu’il ne sera pas (ou pas tout de suite). On me souffle à l’oreillette qu’il y a matière à une suite…

La pagination gourmande est totalement justifiée par le style (rapide) de l’auteur et son envie d’action. C’est à ce moment que sa technique sans faille parle en nous laissant fascinés par une énergie totalement à propos, empruntée autant au manga qu’à l’animation (comme ses copains Vivès, Gatignol, Sanlaville,… au style proche). Comme d’autres auteurs formés aux Arts déco (Lauffray, Corentin Rouge) on sent autant une envie de design que la capacité à Résultat de recherche d'images pour "mécanique céleste merwan"s’extraire des nécessités de réalisme par une maîtrise redoutable des anatomies, mouvement et perspectives. Ainsi ces traits épurés dans le style de l’animation et ces jeux permanents de caméra, d’expressions, de torsions. C’est particulièrement marquant quand on réalise que l’album ne comporte quasi aucune des ligne de vitesse que le Manga a inventées et qui semblait le passage obligé pour faire bouger les cases. Sur Mécanique Céleste Merwan travaille à l’ancienne, probablement sans aucun travail numérique et quel plaisir que de retrouver à la fois l’imparfait du dessin « à la main » et la précision de la BD moderne.

Je parlais de sympathie car si on le regarde à froid cet album, hormis sa technique, aurait pu être banal. Une histoire sportive assez classique, des personnages archétypaux… saut que tout dans cet album respire l’envie de faire plaisir et de se faire plaisir. Comme l’album de Pétrimaux donc, on nage souvent en plein WTF, avec designs Résultat de recherche d'images pour "mécanique céleste merwan"à la cons (un petit fétichisme de l’auteur pour les bottes de pluie? ce n’est finalement pas pire que les aspirateurs…), des dialogues cinglants et des personnages presque tous débiles. Dans cette histoire improbable il fallait jouer de l’humour et l’on ne sait jamais si ce sont les gestuelles (on imagine des heures passées à décortiquer Buster Keaton et Chaplin) ou les dialogues qui nous font le plus sourire…

J’ai toujours pensé que la franco-belge avait quelque chose en plus par rapport au Manga et au comics. Sans doute cette liberté artistique que les deux autres industries ne permettent plus guère. Et ce genre d’album fait plaisir en rappelant que nous avons tout plein d’auteurs moins médiatisés mais tout aussi talentueux que des Jung-Gi Kim, des Immonen ou des Gamon Sakurai. Je ne sais pas encore s’il s’agit de l’album de l’année mais c’est sans aucun doute celui qui donne le plus la patate!

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****·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Travis #14: Europe

BD de Fred Duval et Christophe Quet
Delcourt (2019), Travis tome 14, série en cours, arc 5.

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Cet album entame un cinquième cycle des aventures du camionneur de l’espace, une longévité remarquable même si tous les cycles ne se valent pas. Comme pour les derniers volumes la couverture est réalisée à quatre mains avec Nicolas Siner et est plutôt réussie. A noter que cet album a la particularité de tisser de très nombreux liens avec la série parallèle de Fred Duval, Carmen Mac Callum, ce qui est nouveau et ouvre des pistes originales pour cette série de hard-anticipation.

Lorsque la villa de Dario Fulci, le tout puissant patron de la multi-continentale Transgenic est occupée par un commando d’EGM (humains génétiquement modifiés), c’est le sort des ouvriers de la ceinture d’astéroïdes qui se retrouve sur le devant de la scène. Dans le même temps sur la Lune Travis apprend que la mission scientifique de retour de la lune Europe a été victime d’une mutinerie…

Résultat de recherche d'images pour "travis europe quet""On constate en compulsant les premiers albums que Christophe Quet a perdu en qualité et en minutie sur ses planches, ce qui est surprenant et peut laisser penser à une lassitude après vingt ans passés sur cette série. L’arrivée de Siner en aide sur les couvertures serait-elle un signe de passation prochaine du crayon au dessinateur du très bon Horacio D’alba? Si le design général reste de grand qualité on perd ainsi en précision des arrières-plans et de l’environnement général comme sur les personnages dans un album de lancement d’un arc que l’on peut imaginer long et qui nous emmène des capitales européennes à la Lune en passant par le vaisseau de la mission Europe. Après un arc mexicain très terrestre on va passer un bon moment en apesanteur.

Passée cette relative déception, j’ai retrouvé dans un scénario complexe la richesse du cycle des Cyberneurs avec le retour en grande forme des pourritures préférées de Fred Duval à commencer par le milliardaire Fulci, véritable Machiavel moderne dont le vol des données secrètes va mettre au jour les pratiques probablement illégales de Transgenics dans l’emploi des mineurs clonés. Déjà on retrouve cette alliance de juridique, de technologique et d’éthique qui font le sel de la série. Je disais complexe d’abord par-ce que pour qui n’aurait pas suivi les aventures de Carmen Mac Callum (dont je fais partie, hormis les deux premières aventures il y a fort fort longtemps…) l’arrivée d’humains génériquement modifiés aux bras multiples et aux corps semi-animaux risque de brouiller les repères. Je ne suis pas certain du reste que cette perméabilité entre les deux univers (Travis est habituellement plus terre à terre que son alter-égo irlandais) soit une bonne idée tant on brise ici les barrières du scientifiquement crédible. Laissons à Duval le loisir de développer ses idées scientifiques mais on est sur un fil qui pourrait faire basculer l’intérêt. Comme souvent on est sur le premier tome en déséquilibre entre les personnages de Travis et de Vlad, ce dernier n’intervenant qu’en toute fin d’album où l’on devine une structure binaire avec Travis dans l’espace et son comparse sur Terre pour les aventures qui s’ouvrent.

Chaque arc de la série a ses spécificités et une thématique politique mise en avant (les réseaux, l’aménagement rapace des promoteurs, la gestion de l’eau, le Chiapas et les narco-etats, le droit du travail). L’effort pour coller à l’actualité mondiale récente est constant dans cette série et un grand plaisir tant la Science-fiction se doit d’être toujours rattachée à une part de réalité. Je trouve que ce nouveau cycle commence sur d’excellentes bases, mieux que les précédents, même si cet album manque un peu d’action. J’ai en revanche une petite inquiétude sur les constantes réalistes bousculées en plusieurs endroits et qui risquent de faire perdre la spécificité hard-anticipation à la série pour de la SF plus classique. A moins que maître Fred Duval ne nous prépare quelque coups de théâtres…

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***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Orbital, intégrale cycle 1

La trouvaille+joaquim

La Trouvaille c’est un trésor que vous avez gardé dans votre mémoire, une pépite de votre bibliothèque et qui mérite d’être offerte à l’appétit de vos lecteurs. Une pause de fin de semaine hors du brouhaha des publications récentes…


BD de Sylvain Runberg et Serge Pellé
Dupuis (1999-2005), série en cours, 8 volumes parus. 46 p./album

couv_375172La série de Runberg et Pellé propose des enquêtes « diplomatiques » sous un format de doubles albums, avec une continuité générale qui nous fait découvrir l’histoire des personnages au fil des intrigues. L’intérieur de couverture est illustré et le design de titre particulièrement réussi. Les couvertures sont assez classiques de la BD d’action SF et pas particulièrement inspirées au regard du style du dessinateur (j’y reviens plus bas).

Orbital est une station spatiale gigantesque située dans un autre espace-temps. Caleb l’humain et Mézoké la Sandjarr forment un duo d’agents diplomatiques, envoyés en mission sur des planètes pour éviter ou résoudre des conflits pacifiquement au sein de la Confédération rassemblant une myriade de peuplades. Leur duo marque symboliquement un espoir pour la confédération qui a été parquée il y a des années par une terrible guerre entre leurs deux peuples. Pourtant chacun a un passé pas toujours conforme à l’idéal qu’ils représentent…

Résultat de recherche d'images pour "orbital pellé"A la lecture de ce résumé j’imagine que vous vous faites la même remarque que moi à la découverte de cette série: … mais c’est Valérian! En effet il y a beaucoup de la mythique série de Christin et Mezière dans Orbital, tellement que l’on ne peut s’empêcher de voir le seul design de leurs combinaisons comme un hommage au valeureux agent spatio-temporel. Les extra-terrestres très exotiques, les conflits diplomatiques, le centre galactique et l’organisation de gestion des conflits… tous est là. Il est très étonnant que Dargaud ait autorisé cette série et que les auteurs n’aient pas plutôt proposé une série parallèle comme les épisodes de Lauffray/Lupano et Larcenet. Ceci étant dit, Orbital a ses qualités propre, à commencer par le design terriblement original et efficace de Serge Pellé. Venu de la pub et du design, le dessinateur parvient sur chacun des décors, véhicules, alien, à produire quelque-chose de particulièrement esthétique, dans un genre (la SF) très balisé. C’est clairement une des réussites de la série.

Résultat de recherche d'images pour "orbital pellé"Le premier cycle regroupe donc les deux premières missions des agents Swany et Mézoké (en deux volumes chaque fois) et à ce stade on ne peux que constater le déséquilibre entre les deux personnages. Si l’on sent que l’idée était d’avoir une Sandjarr posée, mystérieuse (on nous dit dès le début que ce peuple est hermaphrodite et que toute relation amoureuse avec un humain risque de s’avérer très compliquée…) et un Caleb plus instinctif, voir agressif, après quatre albums ce dernier reste étonnamment insipide! Il faut dire que la principale faiblesse du dessinateur reste les visages humains, ce qui ne facilite ni l’expressivité ni l’attrait de ce héros qui ne brille ni par ses idées, ni par ses actes de bravoure. Les autres personnages sont eux plutôt intéressants, avec donc Mézoké et la pilote du vaisseau conscient dont on attend beaucoup. Mais ce sont surtout les personnages secondaires, chefs extra-terrestres ou de peuples humains qui attirent l’attention du lecteur.

Résultat de recherche d'images pour "orbital pellé"Si la première mission est un peu poussive avec un retournement assez prévisible et un aspect assez manichéen dans les conspirations politiques, la seconde monte d’un cran avec une intrigue diffuse, complexe, impliquant de nombreux protagonistes et des ramifications qui ne seront que partiellement révélées. Surtout ce diptyque montre déjà la propension de Sylvain Runberg à maltraiter ses personnages et son univers. C’est toujours rare et particulièrement remarquable pour faire monter la tension et l’imprévu et personnellement j’adore… On retrouvera cela dans sa superbe série Warship Jolly Rogers comme sur Reconquêtes. Sur le plan scénaristique on a donc deux missions inégales mais l’on sent une montée en puissance et surtout en maîtrise de cet univers et de sa structure de narration. Autre constante chez Runberg: l’approche éminemment politique et subtile. Beaucoup de volontés antagonistes qui font références à notre monde et ses frictions entre une communauté diplomatique mondiale un peu hors sol et des impératifs locaux qui poussent au sécessionnisme, souvent violent. C’est donc bien le reflet contemporain qui surprend le plus dans cette saga galactique et son univers particulièrement travaillé et cohérent.

Résultat de recherche d'images pour "orbital pellé ravages"Il en est de même sur le graphisme de Pellé dont la texture donnée par une technique inhabituelle donne un vrai plus à des planches souvent très belles et inspirées. L’inspiration est à trouver dans Bilal (le plus évident), Cromwell et par moment Loisel dans certains visages. Pour une première série on sent un besoin d’affirmer un style et je gage que si le design est déjà fort les personnages devraient gagner en maturation dans les autres albums.

Orbital est donc sur ce premier « cycle  » (… qui me semble un peu artificiel puisque hormis la structure en doubles albums rien n’est fermé dans le quatrième volume) une série en consolidation, dotée d’une idée de départ très risquée mais qui commence progressivement à trouver ses marqueurs du fait de deux auteurs de qualité. J’attendais un plus gros choc du fait de la notoriété de la série. Beaucoup de BD sont découvertes après quelques albums. Si les deux premiers m’ont un peu refroidis j’ai désormais envie de voir ce que va devenir cette série malgré cela, avec le potentiel de devenir soit très bon soit très moyen selon les risques que prendront les créateurs.

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****·Comics·East & West·Nouveau !

Seven to Eternity #3

East and west

Comic de Rick Remender et Jerome Opena
Urban (2019), Ed US Image comics (2018), 3 vol parus.

couv_367583Le troisième tome de l’odyssée mortifère d’Adam Osidis et du Roi fange arrive enfin et je peux vous rassurer de suite: Jerôme Opeña est de retour en intégralité sur ce volume après un intermède très dommageable sur le précédent livre. La couverture puissante invoque le retour du grand archiviste (la mort) entraperçu sur le premier tome. Comme d’habitude, après un lancement attirant avec un prix à dix balles et moultes bonus, Urban nous sert ensuite le service minimum: album, couvertures de chapitres en brut et quelques couv’ alternatives. Je parlais cette semaine de Daniel Maghen, on en est loin et on se demande en quoi consiste le boulot d’éditeur. Bref…

Après la mort de la reine blanche, Garils, le roi fange est libéré de ses liens et peut maintenir son emprise sur Adam Osidis, de plus en plus convaincu qu’il doit lui faire confiance. La quête des sources de Zhal les conduits chez les pirates du ciel, dirigés… par le propre fils du roi Fange. Alors que ce dernier montre encore une fois sa capacité à prendre soin de ses dévoués, la fraternité continue la poursuite, sans savoir qui de Garils ou d’Osidis sera le plus dangereux…

Rick Remender est sans conteste pour moi le plus impressionnant des scénaristes américains en activité. Loin de la notoriété d’un Mark Millar qui peine souvent à aboutir ses exceptionnelles idées, il est une sorte d’aristocrate du comics, ayant officié sur beaucoup de séries de super-héros mais œuvrant depuis des années dans l’indépendant avec une exigence graphique et thématique assez hors du commun. Beaucoup ont pointé le caractère pessimiste, voir dépressif de ses bouquins, ce qui est vrai. Comme tout grand auteur il y a des constantes dans on œuvre, comme la filiation, la responsabilité paternelle et l’insoluble recherche du bon choix…

Il y a de tout cela dans Seven to eternity, série exigeante et dont on sent la recherche de difficulté à chaque choix d’écriture ou de dessin. Il en découle un univers visuel unique proposant des versions totalement originales de grands concepts tels que les pirates, la mort, les ancêtres… Surtout (je le dis dans une critique que deux!) cette série est dotée d’un méchant que je vais qualifier d’aussi charismatique et fascinant que le Thanos du film Infinity war! Sans être le seul moteur de cette histoire, le roi fange permet au scénario de maintenir une tension permanente autour des choix du héros, le torturé Adam Osidis qui tôt dans la série fera le choix de sauver le tyran pour se sauver et sauver sa famille.

Résultat de recherche d'images pour "seven to eternity 3 opena tomber de haut"Dans les deux précédents tomes Osidis était un être en questionnement, assumant difficilement ses choix. L’intervention brutale du fils de Garils et la menace immédiate qu’il fait peser sur son « sauveur », de même que le sauvetage du clan Osidis par les hommes du dictateur poussent le héros à passer à l’action, résolument, pour sauver son « ami ». La subtilité de Remender est de ne pas surjouer le machiavélisme du méchant. Il juxtapose simplement les faits (l’action positive de Garils sur la vie d’Osidis) et les idées. Il confronte Osidis comme un pragmatique face aux idéologues incarnés par Gobelin et la reine blanche. Le lecteur est perturbé comme jamais, se retrouvant dans la peau du personnage sans aucun élément lui permettant de déterminer objectivement ce qui est bien et ce qui est mal. Complexe et intellectuellement passionnant!

Résultat de recherche d'images pour "seven to eternity image"Graphiquement Opeña est au top, même si on regrettera des arrière-plans assez vides. Mais ses personnages sont tellement travaillés et surtout le design de chaque créature, personnage, architecture, sont tellement originaux et réussis qu’on lui pardonne volontiers cette économie (… qui permet sans doute de tenir une cadence correcte entre chaque volume). Seven to eternity surprend constamment, que ce soit dans la violence crue, le décalage entre le récit a posteriori d’Osidis qui ouvre chaque chapitre et l’action que l’on découvre. Surtout, Remender nous propose un récit éminemment politique dans lequel on peut trouver sans difficulté un commentaire de notre monde, du rapport des citoyens au pouvoir et du rôle des élites entre esprit visionnaire dictatorial et réponse aux demandes des administrés. Dans une amérique trumpiste fascisante comme jamais on ne peut que saluer la capacité de cet auteur à dresser une analyse si adulte dans un habillage de dark fantasy de loisir. Ce n’est pas si souvent que l’on peut lire de la BD d’aventure à la réflexion si poussée. Pour moi il s’agit de la série la plus réussie de Remender avec le génial Tokyo Ghost.

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le pouvoir des innocents, cycle 1

La trouvaille+joaquim
BD Luc Brunschwig et Laurent Hirn
Delcourt (2011-2011992-2002), intégrale, 294 p.

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L’édition intégrale n’apporte rien de plus que les cinq albums qui la composent. Les parties sont séparées par une page de titre.

Cette série est une référence, d’abord de par son âge, Luc Brunschwig ayant été un des scénaristes phares des débuts de l’éditeur Delcourt dans les années quatre-vingt-dix, à l’époque des premiers albums d’un certain Lauffray ou autre Vatine par exemple… Datée graphiquement, de par des couleurs que l’on faisait à l’époque et un dessinateur à ses débuts (qui progresse à chaque tome), le volume critiqué ici est le premier des trois cycles qui viennent de se terminer et reste totalement novateur dans son sujet comme son traitement.

Dans une ville de New York en proie aux violences et en pleine campagne pour la mairie, une série de personnages très différents, de toutes les strates de la société, vont s’entrecroiser autour d’une machination pour le pouvoir. Entre mafia, politiciens véreux, journalistes et citoyens marqués par une vie difficile, Jessica Rupert, une visionnaire idéaliste, est convaincue que l’intelligence peut conquérir la mairie de New York et rendre aux innocents leur place dans cette société inégalitaire…

Il est toujours compliqué de lire une grande saga avec un dessinateur débutant. Le niveau d’exigence graphique atteint par les jeunes dessinateurs aujourd’hui est sans commune mesure avec une époque où la pression était moins forte, les éditeurs faisaient leur boulot de lancer des jeunes, leur laisser leur chance. Je ne vais pas ici parler du débat actuel autour de la surproduction et du statut des auteurs (pauvres) mais le contexte actuel de la BD fait étrangement échos au sujet comme à la période de publication du Pouvoir des Innocents. Comme dit plus haut, l’aspect graphique ne doit pas vous dissuader de vous lancer dans cette aventure toujours pertinente et ô combien ambitieuse. Laurent Hirn propose dès les premières planches une partition, si ce n’est très technique, très respectable et il atteindra progressivement, avec une amélioration des couleurs dès le premier cycle, un niveau très agréable dans les cycles suivants.

Résultat de recherche d'images pour "le pouvoir des innocents hirn"En outre l’exigence du scénario de Luc Brunschwig, très cinématographique et original dans ses cadrages et surtout ses enchaînements, ne le rend pas facile à transposer visuellement. Car outre des effets atypiques que l’on trouve parfois au cinéma (des eyefish ou des perspectives faussées), la particularité du scénario est d’enchevêtrer les récits de manière perturbante au début mais ô combien efficace et intellectuellement motivante. Que ce soient les principaux protagonistes (le sergent Logan, sa femme, Providence le boxeur,…) ou des personnages secondaires, une narration continue l’autre, que ce soit dans le texte ou visuellement. En somme l’auteur utilise (là encore) le décalage entre image et son utilisé au cinéma qui permet d’emmener le spectateur sur des interprétations faussées de ce qu’il voit ou à l’inverse induire des similitudes. Vous l’aurez compris, Le Pouvoir des innocents est un véritable film en BD et pourrait sans aucun doute être transposé à l’écran pratiquement sans retouche.

Résultat de recherche d'images pour "le pouvoir des innocents hirn"Les thématiques abordées sont multiples même si elles correspondent à des sujets que l’on traitait fin 80 en BD comme à l’écran. La guerre du Vietnam, le traumatisme incurable, les riches et les pauvres en Amérique, la communication médiatique manipulatoire, tels sont les focus de la BD. Mais dans son aspect multiple le scénario ne s’accroche jamais sur un élément, entrecroisant l’ensemble en une toile cohérente, selon le personnage au manettes du récit à tel moment. Ainsi, l’histoire de Logan prends des aspects de film militaire alors que celle de Providence a l’image d’un film carcéral. Et ainsi de suite. En solo ces intrigues auraient été juste intéressantes, mélangées elles créent une dynamique qui immerge le lecteur dans sa complexité. On pourra néanmoins regretter un côté mièvre un peu insistant dès qu’il s’agit de Jessica Rupert. Un univers de bons sentiments un peu appuyés, qui restent cohérents par contraste avec la dureté des vies de ces « innocents » mais agace un peu la lecture par son côté premier degré.

Au final, avec ses défauts graphiques comme scénaristiques, Le Pouvoir des innocents reste une BD touchante par l’implication de ses auteurs, par le travail visible de Laurent Hirn, par son engagement politique réel. Comme toute l’industrie culturelle la BD a tendance à freiner ce qui peut sortir du consensus du loisir. Des BD comme celles de Luc Brunschwig ou Wilfried Lupano nous rappellent que l’imaginaire, le thriller, ne sont jamais aussi intéressants que lorsqu’ils se rattachent au réel et abordent des thématiques d’actualité et investissent le champ politique. Cette BD est un hymne à l’utopie politique, à changer le monde, à renverser la table des injustices d’un capitalisme triomphant. Merci aux deux auteurs de nous proposer cette bouffée d’espoir.

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