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La malédiction du pétrole

Le Docu du Week-End

BD de Jean-Pierre Pécau et Fred Blanchard
Delcourt (2020), one shot, 114 p., noir et blanc.

 

couv_386603badge numeriqueL’ouvrage s’ouvre comme toutes les BD Delcourt sur la biblio des auteurs et est composé d’un prologue, trois chapitres et un épilogue. En fin d’ouvrage trois textes prolongent l’album en le rattachant à l’hyper-actualité et une bibliographie documentaire indicative est proposée. La couverture, profitant des talents de designer de Fred Blanchard est assez efficace dans l’esprit documentaire.

En 1872 les frères Nobel arrivent à Bakou, zone d’affleurement de pétrole connue de longue date et y importent technique et organisation qui feront rapidement de leur société la première entreprise d’exploitation pétrolière au monde. De l’autre côté de la planète un certain Rockfeller se lance également dans l’aventure du pétrole américain en associant banquiers et sociétés de chemin de fer. Ce n’est que le début d’une histoire d’argent facile, de rêve de grandeur et d’influence géopolitique qui décidera de notre civilisation libérale, capitaliste et financière…

Actu Malediction Petrole Double Visuel A1L’histoire n’est pas nouvelle et a déjà été brillamment détaillée dans la palme d’or de Michael Moore Farenheit 9/11 en 2004 notamment. Pour qui s’intéresse à l’actualité et à l’histoire, les choix initiaux, les rôles de Henry Ford, de Rockfeller, de la couronne britannique et des dirigeants américains dans le façonnement d’un monde biberonné au pétrole est connue. Comme tout bon documentaire, en recherche permanente d’équilibre entre profondeur du contenu et utilisation du graphisme, La malédiction du pétrole parvient à doser les deux.

Le rôle de Fred Blanchard, l’historique directeur de la collection Série B Delcourt (Carmen MacCallum, Travis, Soleil froid, Wonderball, Jour J, …) est majeur dans cet ouvrage très didactique, pas si pointu qu’il en a l’air et qui a le très grand mérite de rappeler au grand public les réalités des choix sociétaux faits par nos aînés, souvent encore au pouvoir…mais également par nous, citoyens-consommateurs qui nous passons difficilement des plaisirs procurés par cet or noir. Car l’objectif de cet ouvrage documentaire revenant aux sources du Mal est bien une prise de conscience du lecteur et de son rôle. On aurait vite fait de se vautrer dans la passivité d’une lecture plaisir sur une tranche d’histoire. C’est sans doute pour cela que les auteurs ont opté pour le format documentaire. Car les dessins de Blanchard, tout en crayonnés réutilisant massivement des morceaux d’images ou collant des cases identiques, s’appuient sur une imagerie fantasmagorique, voir mythologique dans ce récit tout en narration. Si bien qu’à force de voir ces représentations symboliques de l’Argent, de la Mort ou du Capital sous forme de cranes, de sirènes ou de Mamôn, on se prend à souhaiter que le duo ait plutôt opté pour une histoire fantastique sur le thème du formidable Black Monday Murders. Le plaisir aurait été grand mais le propos amoindri.

Si vous êtes de ceux qui pensent que les français tapent trop fort sur les Etats-Unis qui ne peuvent tout de même pas être responsable de tous les maux de la Terre… passez votre chemin ou préparez-vous à changer radicalement d’opinion. Car si le pétrole fait tourner les têtes de tous ceux qui l’approchent, c’est bien les américains qui se sont rapidement révélés les plus forts, les plus déterminés et les plus violents dans l’organisation du monde et de l’économie autour de leur intérêt immédiat totalement centré sur le pétrole. Et lorsque dans les dernières pages on comprend que la mondialisation financière, dont nous sommes peut-être en train de voir la fin sous le choc immense de la pandémie de Covid-19, est l’excroissance directe de la courbe descendante de l’extraction mondiale de pétrole, on est pris de vertige. La fantasmagorie sied décidément parfaitement au sujet tant le pétrole semble la véritable incarnation du Mal. Un tel ouvrage est nécessaire, surtout lorsqu’il s’adresse au grand public et parvient à se fondre dans le format BD avec une vraie réussite visuelle. Ce que j’appelle un bon docu-BD. Et l’année commence fort sur ce thème puisque le massif ouvrage sur la Bombe va inévitablement atterrir sur l’Etagère imaginaire

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Une interview des auteurs relatant la genèse du projet est disponible sur le site Delcourt.

*****·BD·Documentaire

Wake up America #3

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 246p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_296134-1La critique du premier volume est lisible ici. Le second est .

Après les actions dans le sud, John Lewis est désormais directeur du SNCC et se retrouve à devoir gérer directement le très complexe équilibre politique entre syndicats, gouvernement fédéral (avec l’appui partiel des frères Kennedy, l’un à la Maison Blanche, l’autre au ministère de la Justice) et gouvernements des Etats du Sud. Alors que Martin Luther King Jr. reçoit le prix nobel de la paix, que Kennedy est assassiné et que Lewis rencontre Malcolm X lors d’un voyage en Afrique, il réalise le caractère révolutionnaire de son action qui, loin de se cantonner à la ségrégation raciale, remets en cause toute la société américaine d’après-guerre, via un combat pour l’inscription sur les listes électorales des noirs, à qui est nié ce droit civique fondamental…

Chacun des volumes de cette somme est plus gros et ce troisième et dernier tome approche des trois-cent pages. L’auteur a sans doute cherché à rester au plus près des événements en souhaitant chroniquer chaque débat, chaque action, ce qui finit par être un peu répétitif. Pourtant cette insistance permet de comprendre l’opiniâtreté de Lewis Résultat de recherche d'images pour "march book 3"et des combattants de la liberté qui année après année, mois après mois, action après action, ont encaissé les coups, les emprisonnements par dizaines, les moqueries des ségrégationnistes, sans jamais baisser les bras en touchant les limites des techniques non-violentes: face à des adversaires déterminés à user de violence jusqu’au bout seules des drames peuvent faire basculer l’équilibre. Et dans ce combat pour l’inscription sur les listes électorales dans les Etats du Sud ce ne sont pas les morts parmi les noirs qui feront le déclencheur mais celle d’un pasteur blanc venu soutenir le mouvement et tabassé à mort par les suprématistes qui considéraient les « noirs blancs » comme pires que les noirs…

Ce qu’il y a de passionnant dans cette oeuvre monumentale, véritable immersion dans un moment fondateur du monde au XX° siècle, ces quelques années qui ont tout changé, c’est de constater les aberrations d’une démocratie complexe qui abolit l’esclavage après la guerre civile mais laisse perdurer un refus d’application des lois fédérales au prétexte d’un respect des prérogatives des Etats. Au risque de laisser perdurer des gouvernements Résultat de recherche d'images pour "march book 3"quasi fascistes, travaillant main dans la main avec le Ku Kux Klan et proclamant ouvertement le rejet du pouvoir fédéral du Nord en remettant en question l’autorité même de Washington. Le moment le plus puissant de l’album est ainsi la déclaration du président (poussé au vif par un mouvement noir pas franchement bienveillant envers Lyndon Johnson) rappelant les valeurs de la démocratie et le combat civilisationnel que mènent ces gens pour toute l’Amérique et non pour les seuls noirs, une Amérique qui s’est endormie sur les vertus des pères fondateurs. Ce n’est pas par-ce qu’il y a été forcé que la portée du discours doit être minimisée. C’est dans ces moments pivots que l’Histoire avance.

Le caractère documentaire pèse lourd, comme souvent dans ce genre. Il est certain que sans l’art de l’illustration et les qualités esthétiques des images de Nate Powell, ces quelques  cinq cent pages (au total des trois volumes) pouvaient devenir aussi austères qu’un album de Joe Sacco. Mais l’authenticité portée par le discours autobiographique de celui qui a vécu ces moments, en a été l’un des acteurs clés, crée une solennité qui nous fait regarder cette photo officielle de fin de volume avec émotion. Si le premier tome est étonnamment didactique, ce n’est plus le cas des autres qui nous font entrer, notamment ce troisième volume, dans des mécanismes électoraux, ceux des comités de désignation du parti Démocrate, qui nous échappent. Pendant de longues pages, celui qui est aujourd’hui député et a donné Résultat de recherche d'images pour "march book 3"l’accolade lors de l’investiture de Barrack Obama nous relate la stratégie du mouvement pour influencer le vote des candidats et faire pression sur la réélection de Lyndon Johnson afin de montrer que sans le vote noir, les démocrates n’ont pas d’avenir. On est surpris par la franchise de quelqu’un qui fait désormais partie du système comme membre du Congrès, lorsqu’il émet ses doutes quand à la sincérité du président ou du précédent assassiné. On attend aussi les événements connus, le meurtre de Martin Luther King ou de Bob Kennedy, mais ce n’est pas l’objet de l’ouvrage où les grands hommes ne font que passer.

Wake up America n’est pas une lecture facile, ce n’est pas non plus un documentaire austère. Cela reste de l’excellente BD exigeante qui a l’immense mérite de nous replonger au plus près d’un combat majeur pour l’égalité et la démocratie dans ce qui se proclame la première démocratie de la planète. Ce n’est qu’après avoir conclu sa lecture que l’on réalise le monument. Le triptyque rejoint ainsi un certain Maüs au panthéon des BD importantes.

La suite de « March« (titre original) intitulée « Run« , prévue pour août 2018 a été repoussée. Certains libraires en ligne annoncent la sortie pour août 2020.

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***·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Darnand, le bourreau français

BD du mercredi
BD de Pat Perna et Fabien Bedouel
Rue de sèvres (2018-2019), série finie en 3 volumes.

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mediathequeLes deux premiers tomes comprennent des unes de journaux d’époque sur Darnand, le troisième comprend un dossier documentaire. Les trois couvertures sont très efficaces, reprenant la même thématique (le personnage de Darnand) en suivant son évolution. J’aime beaucoup les couvertures qui déclinent une idée sur l’ensemble de la série. Comme a son habitude, Rue de sèvres présente la tomaison complète de la série dès le premier volume, ainsi que les illustrations de couvertures. C’est confortable pour le lecteur qui sait où il va. Je note simplement que le sous-tire « le bourreau français » n’apporte pas grand chose et peut être trompeur sur l’objet de la série.

Héros de la première guerre mondiale, décoré des plus hautes distinctions nationales, Joseph Darnand, comme d’autres mais sans doute pas à ce niveau, choisira la Collaboration en prenant la tête de la Milice aux plus sombres heures de la Guerre. Entre les deux c’est une personnalité complexe que nous découvrons au travers du regard de son ami Ange. une histoire qui se coule dans la complexité de l’histoire nationale…

Résultat de recherche d'images pour "darnand bedouel"Je réalise avec ce Darnand que je suis sans le vouloir la biblio du scénariste Pat Perna, dans ma recherche de BD documentaires. Un peu à la manière d’un Fabien Nury mais dans un style plus journalistique, plus précis et moins nihiliste, Perna aborde album après album les creux noirs ou gris de notre histoire. Des moments ou des personnages dont le vernis est connu mais dont pas grand monde n’est allé creuser le fonds (en BD tout au moins). Pour cela il s’est associé depuis 2015 (avec un album sur le médecin d’Himmler) la collaboration de l’impressionnant Fabien Bedouel dont l’énergie sèche fait claquer ses dessins aux encrages très précis. Que ce soit sur le très bon Morts par la France (avec Otero) où il exhumait un massacre perpétré par l’armée française sur ses propres soldats… noirs, dans les colonies ou dans l’excellent Forçats où il arborait l’étendard immaculé d’Albert Londres dans sa lute pour la réhabilitation d’un condamné au Bagne, le scénariste se fait une vocation de gratter là où ça fait mal. Si Nury excelle dans la noirceur de son excellent Katanga traitant de la Françafrique en mode cinoche, le duo de Darnand recherche plus la précision que l’explication…

Résultat de recherche d'images pour "darnand bedouel"Et c’est l’une des limites du style de Perna, déjà éprouvé sur son précédent album sur le Bagne. Il ne s’encombre pas de continuité narrative et saute sans soucis d’une époque à une autre. Cela ne facilite pas la lecture mais concentre l’intensité sur des dialogues, des séquences juxtaposées. Le dessin millimétré de Bedouel est du coup d’une grande aide puisque l’on reconnaît immédiatement lieux et personnages. Si les dialogues sont très claires et le récit se suit bien, c’est bien la chronologie qui rend la lecture cahoteuse sitôt passé le premier tome. Celui-ci, plutôt facile d’accès, nous présente le héros de la Grande Guerre et l’installation de sa relation d’amitié fraternelle avec Ange, qui structurera toute la suite du récit. Est-ce pour le pas tomber dans les poncifs ou par-ce que ce n’est pas ce qui l’intéresse, le scénariste saute ensuite à la période cagoularde de Darnand (organisation mafieuse qui visait à renverser la troisième République juste avant la seconde guerre mondiale) puis nous envoie directement dans la Milice (tome deux) pour finir sur l’exécution de Darnand (tome trois). Si l’itinéraire du personnage fascine bien sur, il n’est finalement pas le seul héros national a avoir permis Vichy et faute de discours créant le malaise ou le doute, on finit la série en se demandant un peu ce que les auteurs ont voulu montrer.

Résultat de recherche d'images pour "darnand bedouel"Je ne voudrais pas laisser croire que Darnand est une mauvaise série, elle en est très loin! D’abord ces dessins donc, à la fois très contrastés et nerveux, des magnifiques décors montagnards et ces personnages que le dessinateur sait habiter, cet Ange avec sa gueule cassée qui parcours tout le récit, comme l’âme damnée de Darnand, sa conscience qui ne veut admettre les choix de son ami. Car finalement il s’agit plus d’une histoire d’amitié impossible, de deux frères d’armes ayant choisi des chemins opposés que de montrer les égouts de la grande Histoire. Je parlais du sous-titre qui laisse penser à une BD historique, documentaire… ce qu’elle n’est pas, raison pour laquelle je n’ai pas proposé cette chronique dans la rubrique Docu. Ce triptyque, en tant que BD se laisse remarquablement lire, avec grande fluidité, intérêt, Résultat de recherche d'images pour "darnand bedouel"avec ses moments de tension où l’on se sent happé. Mais dans cet entre-deux, avec des coupures de presse, ces personnages historiques de la Résistance, ces références documentées, on aurait aimé une mise en perspective plus grise, une présentation plus complexe de Darnand au lieu du simple militaire réactionnaire qu’il fut. On nous parle finalement peu de Résistance, on n’a aucune explication sur une évolution, sur des doutes éventuels du « bourreau ». La seule interrogation qui perdure est celle de l’attitude de la Nation, ses doutes éventuels sur le héros d’avant ou le criminel d’après. Là-dessus les auteurs ne laissent pas la place au moindre malaise, sans doute car il n’y avait pas à en avoir. Comme Pétain Darnand était persuadé d’être un sauveur de la Nation. En simple pion de son époque fasciste. Si le Katanga de Nury m’a mis très mal à l’aise il apportait cet aspect dérangeant que le scénario de Pat Perna ne veut pas donner. Bonne série BD de d’un excellent duo, Darnand reste ainsi en deçà du précédent Forçats en restant trop attaché à la figure historique.

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****·BD·Documentaire

Wake up America #2

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 189 p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_245724-1La critique du premier volume est lisible ici. Ce second volume est plus volumineux de cinquante pages et comprend les mêmes bio en fin d’album que sur le premier.

Le mouvement d’occupation des cafés de Nashville par la population noire initié par l’acte fondateur de Rosa Parks n’est que le début d’un long combat vers l’abolition des lois ségrégationnistes du Sud des Etats-Unis. Pendant les trois années qui mennent à l’historique marche sur Washington, la violence physique monte sans cesse et le mouvement doit également affronter les réticences du gouvernement Kennedy à bouleverser trop vite l’équilibre du pays…

Le second volume de cette magnifique autobiographie en BD est assez différent du premier et notamment son caractère grand public que j’avais trouvé propice à une Image associéeutilisation pédagogique. Après cette entrée en matière où les auteurs se sont efforcés de lisser l’approche, ce tome devient beaucoup plus touffu, hargneux, directe. Comme un accompagnement de l’ouverture de John Lewis sur un monde où la naïveté a disparu, le militant énonce des vérités qui font tout drôle dans l’Amérique autosatisfaite pos-Barrack Obama. Dans ces presque deux-cent pages qui mènent au discours de Washington impressionnant de détermination et de vérité, nous sont montrées les très nombreuses actions lancées par le Comité de coordination des étudiants non-violents (SNCC), et notamment les Freedom rides, ces « voyages de la liberté » qui visaient à envoyer des noirs traverser le sud profond (et très dangereux) dans des cars inter-états afin de tester un arrêt de la cour suprême qui rendait illégal la ségrégation dans les transports. Cette nouvelle étape dans la contestation non-violente de la ségrégation marque un saut dans la violence avec les premiers morts et une vision pour le lecteur d’une réalité crue: celle d’Etats contestant systématiquement la loi fédérale, envoyant sa police protéger le Ku Klux Klan et les agresseurs qui tabassaient voir tentaient d’assassiner les noirs présents dans les bus. Personnellement je ne connaissais pas cette séquence qui m’a impressionné, notamment les passages montrant les frères Kennedy, très finement rendus, nous laissant deviner si leurs réticences à intervenir étaient des craintes de réactions politiques ou une réelle conviction que les militants noirs allaient trop loin dans la contestation.

Résultat de recherche d'images pour "nate powell march book 2"L’effet collatéral de cette grande précision documentaire est de rendre complexe la lecture pour quelqu’un peu au fait de l’histoire américaine et de son organisation fédérale (les rôles, pouvoirs et juridictions compliqués des différents dirigeants locaux). On touche chaque fois cette culture de la démocratie du Droit capable de renverser toute tradition la plus ancrée. On voit la pertinence de la démarche non-violente couplée à ce combat juridique d’alors, quand apparaîssent les premières contestations de l’efficacité de ces actions (par Malcolm X par exemple) alors que la violence crue s’abat sur les militants. Car John Lewis et ses amis ont vécu dans leur chair ce combat, de très nombreux emprisonnements, parfois longs, dans des pénitenciers semblant sortis d’un autre âge où on leur fait comprendre que l’on a autant de pouvoir sur eux qu’avant l’abolition de l’esclavage… Ou lors de nombreux passages à tabac. On est loin des sermons pacifiques de Martin Luther King, qui apparaît par moments. Jamais Lewis n’hésite mais la dureté du combat (où la foi n’apparaît jamais prosélyte mais plutôt comme une évidence culturelle du pauvre noir sudiste) montre la multitude d’opinions sur la meilleurs façon de sortir de cette ségrégation. Washington leur demande d’être patients. Lewis répond que cela fait deux siècles que son peuple est patient et qu’il veut la liberté « now ». Et la rage de liberté transparaît dans ce discours qui semblait trop dur pour l’Eglise protestante et que Lewis a dû aménager. Un discours où il enjoint l’Amérique à se réveiller (Wake up america!)… Cet album lui permet de dire la vérité sur les évènements, les intervenants de l’époque et de rappeler combien tous les combats pour la liberté sont le fait d’hommes et de femmes déterminés à aller au bout de leurs convictions, souvent au péril de leur vie. Et jamais dans un salon ou dans les seuls journaux. L’histoire nous rappelle chaque fois combien rien n’est acquis.

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X-O Manowar #3: Héros

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Comic de Matt Kindt, Trevor Hairsin, Juan Jose Ryp, Thomas Giorelo
Bliss (2019) – Valiant 2018, Tome 3/3 (épisodes 15-26), 320p.

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Aric est de retour sur Terre. Mais celle-ci a changé, son peuple a changé, son amour a changé pendant son absence et l’obligent à recherches un but à sa vie. Entre passé, présent et futur, il va devoir affronter ses divers ennemis et trouver sa place. Mercenaire, Wisigoth? qu’est-il?

Disons-le tout de suite, ce troisième et dernier volume est le moins solide de la saga de Matt Kindt, du fait d’un statut bancal peut-être créé par l’intervention de l’éditeur. Car si le nouveau XO plaisait par sa radicalité et ses questionnements sur le pouvoir et l’identité, ce volume découpé en trois sections très inégales et peu reliées entre elles, perd de la cohérence pour apparaître comme une sorte de spin-off à la manière d’un Divinity III.

Image associéeAinsi le premier récit dessiné par un Trevor Hairsine assez moyen nous transpose en 393 de notre ère, date répétée de très nombreuses fois, jusqu’à la limite du ridicule, sans que l’on comprenne bien cette insistance sur la quête du jeune Aric pour récupérer le frère de son meilleur ami enlevé par les romains. Le seul intérêt de cette séquence repose sur le personnage de Sabbas, qui semble devoir jouer un rôle important dans la suite de l’univers Valiant. Le second récit (plutôt bien dessiné par l’inégal Ryp) est la suite directe du one-shot Eternity (qui était la suite de Divinity) et il sera préférable d’avoir lu celui-ci (excellent) pour bien saisir. L’histoire du reste met Aric dans la peau d’un mercenaire du GATE, rôle qu’il a déjà endossé par le passé, par exemple sur Harbringer Wars II. Ça bastonne avec des êtres d’une autre dimension, on noue des relations pour la suite, mais on ne voit pas trop le rapport ni avec les autres volumes ni avec le premier récit. Le troisième enfin rappelle les mercenaires du précédent tome sous le crayon du talentueux Thomas Giorello. Là encore ceux qui n’auront pas lu l’attaque extra-terrestre narrée dans Unity découvriront Résultat de recherche d'images pour "xo manowar agent ryp"surpris des robots géants faisant office de vaisseaux spatiaux et utilisés par les mercenaires comme par la chérie Gorinienne d’Aric revenue le sauver. Ça continue de bastonner, les problématiques associées à l’armure sont un peu oubliées et si l’épisode se laisse lire il ressemble plus à un passage obligé vers une clôture qu’à un magistral épilogue que la série méritait.

Au final ce troisième volume n’est pas déplaisant et chaque séquence est à la fois jolie et sympathique dans ses combats et les liens qu’elles tissent avec d’autres albums Valiant. Comme conclusion on ne pourra néanmoins s’empêcher de penser que Kindt aurait mieux fait de laisser Aric à la fin du second volume qui aurait été bien préférable comme conclusion.

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Le vagabond des étoiles, première partie.

BD de Riff Reb’s
Soleil (2019), 96 p., un volume paru sur deux.

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour cette découverte.

couv_375022L’album propose en deux volumes une adaptation du roman de Jack London paru en en 1915 et qui eut une grande répercutions sur le système carcéral américain, notamment par l’abandon de l’usage de la camisole. Riff Reb’s est un habitué de la collection Noctambule de Soleil, collection dont la maquette me laisse assez dubitatif quand à son côté accrocheur. Ainsi la couverture qui met en avant un auteur reconnu mais ne donne pas forcément envie de pousser la porte de la couverture… Le format est compact avec une citation en quatrième de couverture.

Darrel Standing est dans le couloir de la mort. Il nous raconte depuis sa cellule, plume à la mail, ce qui l’a mené là: le meurtre d’un collègue enseignant, la dureté de la vie carcérale, les tortures psychologiques et mentales des matons… et comment il a appris à s’évader psychiquement de son corps pour vagabonder de vie en vie, dans le passé du monde…

Résultat de recherche d'images pour "le vagabond des étoiles bd"Pour ma première lecture d’un album d’une signature bien connue du monde de la BD avec près de trente-cinq ans de carrière, j’ai été marqué par l’ambition du projet et l’implication d’un auteur en pleine maîtrise de ses moyens. Si la couverture est franchement ratée, ce n’est absolument pas le cas des premières planches qui nous font entrer immédiatement dans l’album par une narration qui nous raconte la fin (et donc un récit a posteriori) et nous projette immédiatement dans une atmosphère onirique au design très réussi. Combien d’albums tardent à préciser leur propos au risque de perdre leurs lecteurs avant l’accroche? Ce n’est absolument pas le cas ici où les cent pages sont enchaînées avec envie tant l’abomination de la vie du pénitencier sidère et nous entraîne à vouloir savoir comment le narrateur va s’en sortir (… ou pas). Le jeu du récit est particulièrement réussi en ce qu’il nous annonce systématiquement que la suite va mal se passer alors que la planche nous montre déjà des horreurs… On est ainsi entraîné, ballotté comme un navire que l’auteur aime habituellement dessiner.

Le Vagabond des étoiles, première partie © 2019 Riff Reb’s (Soleil)Le vagabond des étoiles est un ouvrage complexe et hybride. Il débute comme un pamphlet radical contre l’univers carcéral en nous détaillant, proche de ce que firent Hugo ou Dumas, l’absence de loi (ou de la loi du plus fort), de morale, de justice entre ces murs. Le lecteur est régulièrement interpellé quand à sa participation par ses impôts à ce système d’injustice. L’épreuve de l’isolement et de la camisole sont particulièrement bien rendues, de façon scientifique, naturaliste, nous expliquant les sensations ressenties par le détenu avec des passages très difficiles. On ne parle jamais trop du problème des prisons, que ce soit sur les époques passées (comme le formidable manga abolitionniste Innocent), plus récentes (le Vagabond des étoiles) ou présente. L’album de Riff Reb’s est utile et réussi déjà pour cela. En choisissant cette adaptation, l’auteur assume la difficulté d’un récit fait de ruptures qui cassent complètement le cheminement au risque de perdre le lecteur. Ce n’est heureusement pas le cas car l’on est constamment dans l’action, même sur les passages oniriques, restreignant dans ce premier volume les voyages astraux à d’autres époques à des séquences courtes qui ne semblent pas reliées entre elles. On regretterais presque qu’autant de thèmes se bousculent dans ce tome en ne laissant pas le temps de préparer les transitions. Tous reste fluide et logique mais la brutalité des ruptures (rendues graphiquement par des changements du ton monochrome des séquences) surprend. L’ouvrage aurait ainsi probablement mérité une parution en format one-shot.

Image associéeGraphiquement le travail de l’auteur est très intéressant, jouant donc sur les couleurs dans une ambiance globalement froide et sombre. Le style de Riff Reb’s se prête particulièrement au rendu de ces trognes déformées par la folie ou la douleur, notamment dans ces remarquables portraits de détenus rendus informes ou mort par les mauvais traitements. Les visages y sont particulièrement travaillés, restant dans un rendu semi-réaliste mais très bien caractérisés.

Ouvrage étonnant par sa richesse et sa diversité de thèmes à l’association improbable qui laisse intrigué quand à une seconde partie plus qu’attendue, Le vagabond des étoiles est une vraie réussite artistique et politique d’un auteur qui maîtrise son sujet. Le choix de parution en deux volumes a une réelle incidence assez nuisible selon moi et c’est fort dommage tant le projet justifiait de prendre le temps de réaliser un ensemble. Du coup on se passionne pour la partie carcérale mais on reste dubitatif sur le débouché des voyages historiques et de leur intérêt. Gageons que l’auteur sait où il va et raccrochera ses wagons… Cette moitié d’album reste néanmoins uns des très bonnes lectures de l’année.

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Wake up America #1

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 127 p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_206316La série est une autobiographie romancée du militant et député noir américain John Lewis, en trois parties: le premier volume sur la jeunesse 1940-1960, la seconde plein feux sur le combat pour les droits civiques 1960-1963, le dernier 1963-1965. Les tomes deux et trois ont reçu successivement les prix Harvey (remis à la New York Comiccon), le premier comic à recevoir le National Book Award (ouvrages pour la jeunesse) et deux Eisner BD documentaire. A noter que Rue de sèvres a étrangement changé le titre original March par un autre titre en anglais et complètement remplacé les couvertures d’origine. Les volumes sont en format comic broché avec couvertures à rabat. L’album se termine par une page de remerciements et une bio des trois auteurs.

Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"Janvier 2009: lors de l’investiture de Barack Obama comme premier président noir des Etats-Unis d’Amérique, le député John Lewis reçoit une mère et ses enfants dans son bureau et se remémore son enfance en Alabama, dans le sud ségrégationniste où il va progressivement découvrir les concepts de désobéissance civile et de non-violence dans les pas de Gandhi et Martin Luther King. C’est le début du combat pour les Civil rights qui commence. John Lewis fait partie des compagnons de route du célèbre pasteur et des six organisateurs de la Marche sur Washington du 28 août 1963…

Cette série mériterait d’être plus connue par le milieu de la BD tant elle impressionne à la fois en tant que BD et comme documentaire. Le fait que son auteur principal ne soit autre que John Lewis lui-même apporte une légitimité et une précision incroyable aux albums. Il n’est pas étonnant que ce soit aux Etats-Unis, où la BD n’a jamais été méprisée comme média artistique et d’information, qu’un député en fonction publie un tel album autobiographique (…ce qui serait peu probable en France). Personnellement je ne connaissais pas ce personnage, mais le sujet à lui seul suffit à passionner. Quel moment plus marquant de l’histoire moderne que ce combat opiniâtre appelant à la fois les théories politiques des Lumières, l’histoire de l’Occident et de la Traite et la ségrégation qui s’en est suivie, l’histoire américaine dont le péché originel n’est pas encore dissous même après l’élection d’Obama, les combats pour la décolonisation et les théories de non-violence venue de Gandhi et la désobéissance civile venue du milieu du XIX° siècle avec Henry-David Thoreau…?Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"

Ce premier album, en tant que biographie, prends du temps sur les premières années du personnage, comme enfant élevant ses poules et assumant des responsabilités aux conséquences directes (la mort des bêtes), emmené par son oncle du Nord et découvrant ces deux pays séparés par la frontière invisible des lois ségrégationnistes, inachèvement Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"terrible d’une guerre civile, laissant le pays dans cette situation pendant un siècle entier! Le jeune homme se vouait à devenir pasteur, dans un univers encadré par l’Eglise et les sermons, comme seule alternative politique au travail des champs. Le premier tiers de l’album se déroule avant le fameux refus de Rosa Parks qui refusa de quitter son siège de bus et marqua le déclenchement du mouvement. Ensuite on avale les pages en assistant aux préparatifs et à l’organisation méthodique des occupations non-violentes des commerces de centre-ville, à la résistance des blancs racistes et à la première capitulation du maire progressiste de Nashville. Les cent-vingt pages sont si vite arrivées que l’on se précipite pour enchaîner sur le second volume…

La BD de Lewis et Powell est passionnante à lire par son aspect didactique (tous les acronymes ou termes spécifiques sont expliqués en bas de page) et il n’est pas étonnant que le système éducatif américain l’ait inscrit comme support d’enseignement. Depuis que j’ai lancé cette rubrique de BD documentaire je constate la difficulté du thème à adopter pleinement le format BD et la rareté des documentaires qui valent autant pour leur narration, leur sujet que par leur qualité graphique. C’est le cas avec Wake up America avec de superbes planches aux noirs profonds et à la « colorisation » en lavis de gris très élégants. Le trait de Nate Powell est doux et rond et propose des planches très lisibles avec des moments de graphisme pur.Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"

Cette série est sans hésiter l’une des meilleures BD documentaires que j’ai lu et devrait être étudiée également au collège tant elle permet de découvrir une personnalité majeure dans un moment bien connu de l’histoire moderne américaine. Les auteurs ont commencé « une suite » centrée sur l’activité de Lewis comme syndicaliste du mouvement étudiant non-violent pendant la période de la guerre du Vietnam (elle est illustrée par Afua Richardson ce qui laisse présager un superbe album).

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