BD·Service Presse·Nouveau !·***

Kleos

BD Mark Eacersall, Serge Latapy et Amélie Causse.
Grand Angle (2023), 132p.

image-5Merci aux éditions Grand Angle pour cette découverte.

En plein Age classique grec, un jeune pécheur rêve de gloire comme tous les gens de son âge, écoutant à longueur de journée les récits homériques des aèdes. Lorsque des pirates pillent son île, il décide de partir sur la mer pour rassembler des forces capables de mettre un terme aux exactions et forger sa légende. Mais entre les épopées d’Ulysse et d’Achille et la rudesse du monde des hommes il y a un monde…

Aussitôt paru cet album a fait parler de lui pour des raisons toutes autres qu’artistiques. Dans ce qui ressemble fort à un gros couac éditorial, les éditions Grand Angle ont opté pour une parution en deux albums (dont le premier est sorti en janvier dernier et auréolé de très bons échos) avant de faire machine arrière et de publier cette intégrale au lieu du second volume attendu. Un certain nombre de lecteurs s’en sont émus, craignant de devoir racheter le premier tome pour pouvoir lire la fin. Comme les éditions Delcourt l’avaient fait il y a quelques temps pour la publication tardive de l’intégrale de l’Histoire de Siloë, l’éditeur a pourtant proposé un remboursement du premier tome à l’achat de l’intégrale. Pas de malhonnêteté donc pour le coup mais une fort mauvaise pub dans une décision assez incompréhensible malgré le texte d’explication du scénariste qui ressemble plus à une rustine qu’à une vraie stratégie. Passons.

Le scénariste Mark Eacersall a fait une entrée en matière remarquée dans le neuvième art en utilisant sa grande technique narrative acquise dans l’audiovisuel pour proposer deux excellents policiers (Gost111 et Cristal 417) et le primé Tananarive. Comme souvent il s’associe à un co-scénariste, pour l’occasion un spécialiste de la Grèce antique, pour proposer un étonnant récit d’apprentissage dont les dessins doux d’Amélie Causse pour son second album ne cachent pas la rudesse de l’itinéraire. Car si ce n’est pas une descente aux enfers qui nous est narrée, c’est tout de même un sacré mur de la réalité contre lequel s’écrase le jeune Philoklès. Apparaissant très sur de lui, jusqu’à tenir tête à des nobles de sa communauté, son odyssée (pour laquelle les auteurs s’amusent à tisser des références plus ou moins évidentes avec les récits d’Homère) va le ramener au quotidien violent et très

terre à terre des grecs du cinquième siècle avant JC. Blessé, mis en esclavage, il va devoir tester ses talents de conteurs pour atteindre le statut qu’il visait. Mais son destin sera cruel, comme les mythes de l’Olympe.

Au travers de ce personnage plus passif que sympathique, les auteurs cherchent à déconstruire les mythes, ceux d’un Age d’or où les humains étaient finalement logés à la même enseigne que leurs homologues des siècles précédents et suivants: cultiver la terre, éviter les bandits, se fondre dans un ordre social immuable. Bien peu glamour pour celui qui a la tête dans les récits épiques. En suivant un fil que l’on n’attend pas, Eacersall et ses comparses parviennent à entourer cette froide réalité par un pont entre les mondes: celui des légendes narrées par les aèdes et qui propulsent un pécheur sur les flots, celui des rois pirates qui ne pourront échapper à leur destin mortel que par le récit de leurs exploits. Une fiction sur le pouvoir du récit dans un univers terrestre qui fait peu rêver. Une jolie mise en abyme pour une BD élégante et intelligemment bâtie.

note-calvin1
note-calvin1
note-calvin1
***·BD·Nouveau !

Le Roy des Ribauds – Livre IV

image-9
couv_446270
BD de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat
Akileos (2015-2017), série Le Roy des Ribauds, 4/5 volumes parus (cycle2).

Avec la profusion d’albums publiés par le duo Toulhoat/Brugeas on finit par ne plus trop savoir quelle série est finie ou en cours. Souvent échaudé par des retours pas au niveau de leurs attentes, ce couple artistique très qualitatif mais aussi exigeant envers son public semble avoir du mal à assumer des séries dont l’aspect original peut dissuader au-delà des curieux et ratent le statut de blockbuster. Le magnifique Republique du crâne sorti l’an dernier a reçu d’excellents avis critiques, tout comme le Roy et dans une moindre mesure Ira Dei. Pas assez pour permettre des séries au long cours vis à vis de l’éditeur Dargaud. Peut-être serait-il temps à ces deux auteurs de reconnaître que les BD historiques, fussent elles très bien écrites et dessinées ne sont pas forcément calibrées pour devenir des Best-sellers. On ne fait pas le Troisième Testament tous les jours. Une discussion avec les auteurs à Angoulême autour de la possibilité de conclure un jour Chaos Team m’avait surpris quand à une frustration remarquable, non en terme de ventes mais en terme de réception critique. Quand l’égo est touché la création est compliquée.

Le roy des Ribauds -4- Livre IVLe troisième volume du Roy m’avait un peu déçu en n’étant qu’un bon album concluant un premier cycle de haute volée. Je n’attendais pas de suite et ce quatrième qui ouvre un cycle un peu forcé et se conclura définitivement au cinquième volume. Alors que l’équilibre des forces était renouvelé de façon satisfaisante et logique au précédent tome, nous voici transporté dans une étrange enquête autour du meurtre rituel de jeunes femmes à Paris alors que le roi est occupé au siège de Chateau Gauillard en Normandie et que l’absence du Triste sire dans la capitale laisse son fils spirituel chargé de faire régner l’ordre dans les bas-fonds.

Bien que les dessins baissent d’un ton à l’économie et avec une passion qui semble moindre chez Ronan Toulhoat, la technique scénaristique est en revanche toujours là, parfaitement huilée, faisant décidément de Vincent Brugeas un des plus efficaces scribes de la BD franco-belge. Le soucis sur ce tome c’est justement la rupture d’équilibre qui élimine tous les personnages charismatiques qui faisaient beaucoup pour l’intérêt de la série, comme une sorte de « next-generation ». L’idée du renouvellement est honorable et aurait pu être intéressante mais on perd assez vite la hype et l’aspect démesuré qui fait le talent des auteurs. Si l’on comprend bien le drame qui se joue dans les solidarités « familiales », l’ensemble est trop passif jusqu’au sursaut final pour nous emporter comme précédemment. Ainsi l’on lit avec plaisir ces pages de rues médiévales poisseuses et ces dialogues qui font la part belle à l’héritage mais la tension dramatique arrive un peu tard pour vraiment passionner.

Encore une fois on ne pourra pas reprocher à Vincent Brugeas de s’être contenté d’une reproduction de la recette et espérons que si la machine a tardé à démarrer elle tourne à plein sur un tome de conclusion pour lequel les auteurs ont toutes les cartes pour proposer une magnifique apothéose.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD

Le dernier Espadon

image-9
couv_436466
BD de Jean Van Hamme, Teun Berserik et Peter van Dongen
Edition Blake et Mortimer (2021), 62 p. one-shot.

Alors que Francis Blake confie à son ami Mortimer la mission de se rendre en Inde afin d’y désactiver les derniers modèles d’avions Espadon, il ne se doute pas qu’un complot terroriste impliquant l’ennemi nazi est déjà sur la piste de l’intouchable engin qui a permis de remporter la guerre contre les jaunes…

Van Dongen, Teun Berserik & Van Hamme - Blake et Mortimer N° 28 "Le dernier  Espadon" - Version bibliophile (2021) - Amazonie BD Librairie BD à ParisPour le quatrième album de Blake & Mortimer scénarisé par Jean Van Hamme (qui sort épisodiquement de sa retraite), on nous ressort la même ficèle que pour l’arc de la Marque jaune et de Septimus. La trilogie de l’Espadon est toujours mythique et permet sans aucun doute une multitude de digressions intéressantes tant les hors-champ étaient nombreux dans l’œuvre de HP Jacobs. Pourtant les auteurs de la série, fussent-ils Van Hamme, semblent avoir de plus en plus de mal à s’émanciper du lourd héritage et l’on constate que les meilleurs albums depuis le relaunch de B&M sont les one-shot originaux tels que le Serment des cinq Lords.

Soyons justes, le créateur de Thorgal a encore du métier. Ouvrant son album sur une étrange préface historique racontant le projet d’attentat associant l’IRA et des nazi, le scénariste sait ensuite parfaitement dérouler son scénario au travers de dialogues efficaces et d’un enchaînement d’une grande fluidité. Ainsi la lecture de ce Dernier Espadon est de toute évidence plaisante tout le long. Là où le bas blesse c’est que pour un Blake et Mortimer et a fortiori abordant l’iconique avion atomique, on était en droit d’attendre bien plus ambitieux. Les auteurs utilisent bien les passages obligés et de belles séquences d’action que ne renierait pas Jacobs, avec Nasir, un retour à la base de Makram et des références nostalgiques. Mais d’une part l’articulation de la mythologie jacobsienne avec l’envie de Van Hamme de parler d’un évènement historique ne prend pas. D’autre part la conclusion nous surprend dans le mauvais sens de la part d’un auteur si méticuleux. En donnant de l’importance au complot, l’auteur désactive de fait l’inénarrable Olrik dont il ne semble savoir que faire, mais surtout, il expédie sa fin de façon un peu piteuse.

Blake & Mortimer, t. 28 - Le Dernier Espadon" : un vibrant hommage à Edgard  P. Jacobs - Benzine MagazineCet album ressemble donc à une commande piratée par Van Hamme, qui se voit contraint de suivre son cahier des charges alors qu’il veut faire une histoire d’espionnage en contexte de guerre froide. D’ailleurs à cette occasion on poursuit l’incohérence multiversielle qui renforce (après le diptyque de la Vallée des immortels) l’intégration de la série dans notre temporalité sans jamais se soucier de requalifier la seconde guerre mondiale contre les Nazi en troisième guerre mondiale, alors que toutes les intrigues assument l’historique de la guerre mondiale contre les Jaunes.

Séparément les deux sous-intrigues IRA-Espadon sont très prenantes. Lorsqu’il s’agit en revanche de les associer ça ne prend pas. Dommage car on ressent par moment le pure esprit Jacobs qui manque a pas pal d’album de la reprise. Van Hamme est sans doute le plus fidèle adaptateur mais le cadre reste très figé et l’idée pas aboutie. Le Dernier Espadon reste néanmoins une lecture acceptable et facile d’accès.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Nouveau !·Service Presse

Le sang des cerises 2/2

image-5
couv_457547
BD de François Bourgeon
Delcourt (2022), Série Les passagers du vent complète en 3 cycles de 9 tomes.

image-5Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Les passagers du vent est une des séries les plus iconiques de la BD franco-belge, quarante-ans de BD qui s’achèvent avec ce dernier volume du troisième cycle ou plutôt de la seconde époque, dédiée à Zabo, la petite-fille de l’héroïne apparue dans les pages de la revue (A suivre) en 1980. Pour les lecteurs qui découvrent cette série à l’imagerie datée, c’est un peu comme de voir s’achever Corto Maltese ou DragonBall…

https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2022/11/PASSAGERS_DU_VENT09_11-scaled.jpgLa narration de François Bourgeon, sans doute un des auteurs les plus entiers et exigeants de ce média, a toujours été complexe, non linéaire et à la chronologie variable. Il en est de même sur cet ultime volume qui a tendance à s’étirer un tantinet dans le journal des années de déportation de Zabo (rebaptisée Clara pour des raisons que vous découvrirez dans la lecture) en Nouvelle Calédonie. S’ouvrant un instant après la clôture du premier tome du Sang des cerises, l’album suit le récit par Clara à Klervi de son histoire américaine en Louisiane (les deux tomes de La petite-fille bois-caïman) jusqu’à leur rencontre à l’enterrement de Jules Vallès. Les trois-quart de la BD suivent donc ce récit dense, détaillé, émouvant et dur, avant d’ouvrir des perspectives sur la vie retrouvée des deux femmes liées par le destin. Si Bourgeon est un très grand dialoguiste et scénariste, ses choix de construction ne facilitent pas le suivi qui nous basculent vingt ans d’un côté et vingt de l’autre, ce qui incite vivement à réviser le tome précédent, voir l’ensemble des aventures de Zabo.

Le cœur de ce récit porte donc sur les crimes des versaillais et la féroce répression bourgeoise sur les communards qui accompagne la naissance de l’empire colonial de la République, dont la crudité connue de Bourgeon n’oublie pas de nous rappeler en ces temps de nostalgie réactionnaire combien il s’est agit avant tout de formidables débouchés financiers pour le capitalisme napoléonien et d’un moyen de répression pour les prisonniers politiques comme d’assouvissements primaires de domination raciste pour une armée biberonnée tout au cours du XX° siècle. En se contentant de séquences décousues l’auteur montre de façon un peu erratique combien Zabo a vécu dans sa chair les exactions sur ordre de la soldatesque versaillaise qui n’a pas hésité à passer par la baïonnette femmes et enfants. Perdant le même jour son mari et son bébé, la jeune femme se voit déportée en compagnie de Louise Michel après de nombreux mois en détention chez les bonnes sœurs. Ayant perdu le gout de vivre, il lui faudra tout le soutien de cette figure historique, toute l’humanité de ses sœurs de combat et tout l’amour de Lukaz qui viendra la sauver aux antipodes après l’amnistie générale. On découvre ainsi une longue chronique de cet enfermement, des débats philosophique de haut niveau des déportés, comme la réalité des colonies où vaincus algériens rencontrent vaincus parisiens.

D’un construction étrange, cet album nous touche surtout sur les séquences « récentes » autour du duo Clara/Klervi, l’auteur reformant son duo de toujours, la blonde et la brune, dans un amour des femmes qui semblent les seules capables de dépasser l’animalité du genre humain. Cherchant à boucler la boucle de sa saga, il retourne en Bretagne, pays qu’il connaît si bien, dont il aime tant dessiner les landes (tellement qu’il confond par moments les paysages calédoniens et ceux de sa terre d’adoption), dans une fort réussie pirouette où l’amour (simple) triomphe. Un optimisme après tant d’horreurs, qui fait de cette conclusion une semi-réussite qui ne comblera pas l’incertitude de cette seconde époque où Bourgeon aura dessiné au gré du vent sans toujours de ligne directrice semble t’il, mais toujours avec une immense science de la BD. Les passagers du vent s’achèvent donc en demi-teinte, en constatant qu’ils auraient pu en rester à la vie d’Isa mais qu’il aurait été dommage de se priver de la vision de ce maître sur une période fondatrice de notre histoire républicaine que tout un chacun devrait prendre le temps d’étudier.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

 

****·Documentaire·East & West·Manga·Nouveau !·Service Presse

Élisabeth 1re, l’ambition d’une reine.

Le Docu BD

elisabeth_ire_ambition_reine_kurokawa_

Manga de Mariko Mizui, Risa Ebata et Sakura.
Kurokawa (2022), 160p., nb & couleur, one-shot. Inclut un dossier documentaire.

Comme pour tous les volumes de la collection, l’édition est très riche (orientée scolaire), esthétique, pédagogique. Un Calvin pour l’édition.

bsic journalismMerci aux éditions Kurokawa pour leur confiance!

La nouvelle mouture des Kurosavoir qui piochent désormais dans la très qualitative collection documentaire de Kadokawa shoten monte sacrément le niveau de la collection en reproduisant une recette qui allie particulièrement bien le pédagogique et le loisir BD. Sur un graphisme simple, totalement dans les codes du manga (tirant sur le shojo), cet album traitant d’une des périodes les plus riches et complexes de l’histoire royale britannique vous apprendra énormément de choses, dans un style thriller historique, que vous soyez à l’aise en Histoire ou non.

Élisabeth 1er : L'Ambition d'une Reine - (Sakura) - Seinen [CANAL-BD]Situé en pleine Renaissance, le règne de la fille de Henri VIII, (fondateur de l’Eglise d’Angleterre et dynaste compliqué) lancera le petit royaume insulaire comme grande puissance maritime et coloniale pour les siècles à venir. Ce qui fascine dans ce récit c’est à la fois le contexte mais aussi le nombre de rebondissements qui n’ont rien à envier à Game of Thrones: alors que la Réforme protestante est en plein essor, les concurrences entre Henri VIII, François 1er et Charles Quint se poursuivent sur un terrain politico-religieux via la très nombreuse descendance du roi d’Angleterre et les alliances matrimoniales tantôt de sa concurrente Marie Stuart, reine d’Ecosse avec le fils de François 1er, tantôt de la très catholique Marie Tudor avec le champion de Rome et fanatique Philippe II d’Espagne. On comprend rapidement pourquoi les règles de transmission du trône ont souvent été très cadrées sous l’Ancien Régime tant les divorces, remariages et descendance multiple de Henri VIII créeront directement mille difficultés qui mirent l’Angleterre au bord du précipice.

Après l’assassinat de sa mère par le roi, Elisabeth perd Elisabeth Ire, l'ambition d'une reine de Risa Ebata, Manko Mizui, Sakura -  BDfugue.coml’héritage directe du trône qui voit se succéder ses demi-frères et sœurs. Avec le conflit religieux qui voyait, comme en France, les factions craindre de voir le Royaume changer de crèmerie tous les coups étaient permis et Elisabeth passa deux ans en prison avant de monter sur le trône. Cette jeunesse exceptionnelle forgea son caractère et indique la fragilité de la couronne britannique juste sortie du Moyen-Age. Les complots, assassinats, assaut de l’Invincible Armada espagnole pour envahir l’Angleterre, la défense par les corsaires de Drake, tout cela semble sorti de l’imaginaire d’un … William Shakespeare, incarnation littéraire de cette époque Elisabethaine qui influença tant la culture anglo-saxonne voir européenne toute entière.

Avec ce contenu d’une richesse folle, le manga avance à mille à l’heure, on ne s’ennuie pas un instant en apprenant plein de choses dans un talent de synthèse déjà vu sur les derniers Kurosavoirs dédiés à Marie-Antoienne et Cléopâtre. Un must-read à offrir à tous les jeunes amateurs d’Histoire.

A partie de 10 ans.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·****·East & West·Manga·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Eighty-six #1 -Les amants sacrifiés #1 – Coffee Moon #1 – The far east incident #1

esat-west

On commence à rattraper le retard manga, ce qui permet de vous proposer de tous frais avis de quatre premiers tomes fort alléchants chez trois éditeurs dont j’apprécie particulièrement les sélections manga et une excellente découverte chez Vega-Dupuis.

  • Eighty-six #1 (Asato-Yoshihara/Delcourt) – 2022 (2018), 192p., volume, 2/3 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Manga - 86 Eighty SixLe marché des Light novel est un phénomène de masse au Japon avec un essor important depuis les années 2000, qui permet à de jeunes auteurs de se faire publier. La particularité est le transmédia puisque ces histoires destinées aux young adults. Cet « Eighty-six » relate ainsi le destin croisé d’un commandant d’escouade issu d’une caste de parias et d’une brillante officier appartenant à l’élite, liés dans une guerre présentée comme sans victimes puisque officiellement uniquement menée par des drones. Bien entendu la réalité est toute autre dans cette histoire de SF militaire fortement inspirée par les guerres créées par les fascismes pour souder une population derrière son régime. Une tendance à l’utilisation de la 3D se développe dans le Manga, permettant des décors et habillages très techniques et des visuels alléchants, comme sur Egregor ou Ex-arm. Profitant donc de très sympathiques design mecha, ce tome d’ouverture présente le cadre général, abordant pas mal de sujets intéressants comme les drones, le nationalisme, les guerres lointaines, le racisme et les mensonges d’Etat. Assez brouillonnes, les séquences d’action se concluent sur une très épique attaque du héros qui nous réveille opportunément au moment d’enchaîner sur la suite. Destiné donc à un public ciblé, 86 a du potentiel qui nécessitera de ne pas trop tarder à lancer une intrigue pour l’heure cantonnée à l’exposition.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1


  • Les amants sacrifiés (Kakizaki/Ki-oon) – 2022 (2020), 144p., 1/2 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

amants_sacrifies_1_ki-oonSi certains auteurs se cantonnent à un genre exclusif, voir passent leur carrière sur une unique série, on ne peut pas dire que Masasumi Kakizaki soit du genre casanier! Auteur complet, il enchaine depuis 2010 des séries courtes sur des genres aussi variés que l’horreur, le western, le peplum et désormais le thriller policier historique. Sur un diptyque court (que Ki-oon aurait été inspiré de publier en one-shot) qui adapte un film de Kyoshi Kurosawa (sans rapport avec son illustre homonyme), il aborde une des faces sombres de l’histoire impériale du Japon et plus précisément les atrocités commises par l’armée d’occupation de la Mandchourie depuis les années 1930. Pour ceux qui ne connaissent pas cet auteur son dessin se caractérise par un travail des volumes et des textures très particulier qui fait littéralement sortir les formes de la page et peut donner un aspect de marionnettes à certains visages. Avec ce style beaucoup plus évident sur des genres horreur et fantastiques il est surprenant de le voir dans une intrigue contemporaine, qui manœuvre remarquablement bien la tension de cette période fascisante du Japon nationaliste et des hésitation d’une partie de la population modernisée sur une capitulation morale ou un refus de la ligne nationaliste. Le couple en question va ainsi se retrouvé confronté à ce dilemme. Et l’ensemble fonctionne parfaitement avec une économie et une densité qui devrait faire réfléchir pas mal d’auteurs de manga. Du tout bon, de l’inhabituel, qui se lit avec plaisir en attendant la conclusion au printemps 2023!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1


  • Coffee Moon #1 (Bota/Doki-Doki) – 2022 (2020), 164p., 1/4 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Doki-Doki pour leur confiance.

Dans une cité à la nuit éternelle et à la pluie noire, Pieta vit chaque jour la même journée, enfermée dans une boucle temporelle. Avec on amie Danae elles commencent à s’interroger et cherchent à sortir de cette routine d’évènements. Mais sortir d’un « scénario » a un coût…

coffee-moon-1-dokiToujours très attentifs à la qualité des dessins, le label manga des éditions Bamboo nous lance une nouvelle série à l’ambiance ténébreuse et incertaine qui rappelle le récent SinOAlice sorti cet été chez Kurokawa. Il s’agit du premier manga de cet auteur qui n’a publié jusqu’ici qu’un recueil d’histoires érotiques. Et bien on peut dire que graphiquement c’est une sacrée claque! Que ce soit la technique de dessin, le design, ou l’atmosphère poisseuse de cette cité, c’est un régal graphique de bout en bout pour qui aime les encrages profonds et les ambiances contrastées. Je me suis toujours interrogé sur la qualité générale et l’intérêt des trames utilisées habituellement en manga et je dois dire que ce volume est une bannière à lui seul pour la finesse et la force de ces dégradés de volumes. Niveau scénario je dois dire que tout cela reste encore un peu vaporeux même si l’on sent l’envie de l’auteur de ne pas trop tarder sur la redondance de la boucle temporelle. Un univers commence doucement à apparaître (notamment dans le journal de conclusion), qui laisse penser à un développement à la Dark City ou Matrix ou lorgne vaguement du côté de Promised neverland en manga . Un premier tome absolument convaincant donc qui demande à avancer rapidement pour voir si l’auteur a une belle grosse idée derrière la tête…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1


  • The far east incident #1 (Ohue/Vega) – 2022 (2019), 164p., 1/4 tomes parus.

Lors de son occupation de la Mandchourie, les forces d’occupation japonaises se livrèrent à des expériences sur des civils au sein de l’unité 731. Après la capitulation du Japon et alors que les soldats démobilisés affluent de toute l’Asie pour retrouver leur pays dévasté, l’armée américaine combat dans l’ombre une milice terroriste visant à réinstaurer un Etat fort dans le pays vaincu. Des deux côtés combattent des « variants », humains mutants dotés d’une résistance hors du commun. Ils ont tous comme point commun d’avoir été victimes des expériences de l’unité 731…

Prenant pour base les exactions de la véritable unité 731 en Chine, ce manga à la parution lente (un volume par an environ) nous accroche dès les premières pages pour ne plus nous lâcher jusqu’à la conclusion. Alors qu’il s’agit de sa première publication, Aguri Ohue marque la rétine dans une technique graphique qui rappelle les manga de Miyazaki mais doté d’encrages très précis et efficaces et d’un respect physique et des éclairages qui jouent beaucoup dans la dynamique des séquences. Profitant d’une galerie de personnages restreinte l’auteur se concentre sur la relation entre le héros, super-combattant démobilisé, et une gamine mutante dans un esprit tragi-comique. La force de ce tome réside dans la profondeur d’un contexte assez sombre (l’unité 731, le fascisme japonais, la récupération des criminels par les américains à la fin de la guerre,…) allié à une action endiablée à coup de fusillades sanglantes et explosives et à un humour noir très efficace. Sans tomber dans une farce déplacée, on a un parfait équilibre entre interaction avec des personnages marquants et un thriller uchronique avec un très gros potentiel. Le seul point noir réside dans la lenteur de publication qui se comprend par l’aspect artisanal et auteur du manga, ce dont on ne va pas se plaindre. Et au final un des manga marquants de cette année, tout simplement!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·Littérature·Nouveau !·Service Presse

Le Bossu de Montfaucon #2: Notre-Père

Seconde partie du diptyque de Philippe Pelaez et Eric Stalner, 57 pages, parution le 25/05/22 aux éditions Grand-Angle.

Merci aux éditions Grand-Angle pour leur confiance.

Bosse-toi de là

Dans le précédent tome, nous assistions à la quête de vengeance de Pierre d’Armagnac, enfant bâtard dont le père fut trahi par des nobles avides de pouvoir. Afin de mettre ses plans à exécution, Pierre sauve Quasimodo, un colosse difforme au cœur d’or, et se met au service de Louis d’Orléans, qui convoite le Trône de France, occupé par le jeune Charles VIII sous la régence de sa perfide sœur Anne de Beaujeu.

D’Armagnac sait se rendre indispensable. En effet, lui seul est capable de remettre la main sur deux lettres marquées du sceau royal prouvant la bâtardise du Duc d’Orléans, ce qui l’empêcherait d’accéder au Trône après avoir renversé Charles. Or l’insurrection des Bretons fait rage et pourrait bien provoquer l’abdication du jeune monarque, à moins que la régente n’ait son mot à dire…

Philippe Pelaez ne ménage pas ses efforts et nous propose son huitième album de l’année, venant boucler le diptyque historico-romanesque que ne renieraient ni Alexandre Dumas ni Victor Hugo. Le premier tome promettait des intrigues de cour et des complots sanglants, et il faut bien avouer que ce second tome tient ses promesses. Néanmoins, le flot de l’intrigue est quelque peu perturbé par des retours en arrière, dont la survenue importune est susceptible de faire perdre le fil au lecteur.

On sent que l’auteur avait encore beaucoup d’informations à nous délivrer et que le cadre contraignant d’un 57 pages a posé problème. Néanmoins, le romanesque est là, les évènements historiques sont détaillés avec soin et l’intrigue se conclue proprement.

On pourrait toutefois déplorer une fausse note sur la fin, mais il convient de la détailler dans une partie spoiler en bas d’article.

A l’issue de sa campagne vengeresse, Pierre d’Armagnac, le héros, s’apprête à quitter la scène pour enfin vivre sa vie, libéré du poids qui pesait sur ses épaules (même s’il déclame le fameux discours-obligatoire mais résolument cliché-de « la vengeance n’arrange rien »). Il a même mis la main sur les lettres compromettantes, permettant ainsi au Duc d’Orléans d’étouffer l’affaire. Et là, alors qu’il devrait savoir qu’il n’est désormais rien de plus qu’un témoin gênant pour cet homme perfide, il se départit de sa vivacité d’esprit, de ses capacités d’analyse, enfin, d’à-peu-près tout ce qui lui a permis de survivre jusqu’ici, pour se vautrer dans les bras d’une fille clairement envoyée pour le distraire par son ennemi/commanditaire, boire un vin qui pourrait vraisemblablement être empoisonné, et, au final, provoque sa propre fin, ce qui est pour le moins frustrant.

Hormis cette fin, Le Bossu de Montfaucon est un diptyque plus qu’intéressant, bien documenté et porté par un grand souffle romanesque.

****·BD·Documentaire

Klaus Barbie – La route du rat

Le Docu BD

klaus-barbie-8211-la-route-du-rat
BD de Jean-Claude Bauer et Frédéric Brrémaud
Urban (2022), 123p., one-shot. Contient un cahier documentaire de 22 pages.

bsic journalismMerci aux éditions Urban pour leur confiance.

En mai et juin 1987 se tient à Lyon le procès pour crimes contre l’humanité (le premier en France) contre Klaus Barbie, surnommé « le boucher de Lyon », chef de la gestapo lyonnaise pendant la seconde guerre mondiale. Lors de ce procès fortement médiatisé un dessinateur de presse couvre les audiences pour Antenne 2. Trente-cinq ans plus tard, alors que le dossier a été rendu communicable depuis 2017, Jean-Claude Bauer propose en parallèle d’une exposition aux Archives départementales du Rhône (jusqu’en mars 2023) un album de BD documentaire retraçant l’histoire criminelle de cet homme qui marqua l’histoire, en bordure de l’impunité et de la Justice. Associé au scénariste Frédéric Brrémaud il nous livre un impressionnant bilan aussi chargé émotionnellement que fluide dans sa lecture, qui permet de comprendre l’importance de ce procès dont tout le monde a entendu parler sans nécessairement comprendre sa signification.

Klaus Barbie : La Route du Rat - (Jean-Claude Bauer / Frédéric Brrémaud) -  Documentaire-Encyclopédie [CANAL-BD]Les auteurs ont articulé leur récit en aller-retour (tel un polar dirions-nous si le sujet n’était si grave) qui permet de créer une tension dramatique en montrant immédiatement au lecteur l’impensable: pendant plus de vingt ans ce tortionnaire sans remords coula une vie très paisible et confortable en Amérique du Sud, nous seulement couvert par la dictature bolivienne mais participant activement par son expérience aux entreprises criminelles de la nouvelle génération de bouchers. S’ouvrant sur une interview par le grand reporter Ladislas de Hoyos qui permit de confirmer les soupçons de sa présence de Barbie à La Paz, l’album alterne les planches illustratives, véritables séquences BD et dessins de presse lors du déroulé du procès. On apprend ainsi étape par étape les origines banales de Barbie, sa cruauté et sa détermination précoce à faire partie des plus efficaces agents du nazisme. Les éléments connus comme le massacre des enfants d’Izieu, l’assassinat de Jean Moulin ou la déportation des prisonniers de Montluc sont retracés sur une technique sanguine qui apporte le poids des photos d’archives au récit.

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH991/117_klaus_barbie_00-42c5c.jpg?1652710590Souvent les documentaires BD axent leur focale sur un point particulier ce qui laisse de grands pans non traités. Ce n’est pas le cas et l’on est surpris en refermant le livre devant une telle complétude du sujet malgré le nombre d’éléments en considération. Ainsi l’on suit tout autant la démarche militante des Klarsfeld (qui préfacent l’album) que les crimes de Barbie, son itinéraire américain et l’immédiat aprè-sguerre où l’on apprend sidéré que les forces d’occupation Etats-Uniennes n’ont pas seulement utilisé ses compétences indirectement mais ont formellement embauché Barbie dans le contre-espionnage contre l’adversaire soviétique. S’ils se sont contentés de fermer les yeux sur sa fuite vers l’Amérique-latine lorsque sa collaboration s’est avérée trop visible, on imagine qu’il aurait tout Klaus Barbie : itinéraire d'un salaud - ActuaBDaussi bien pu être exfiltré par la toute jeune CIA. Et reste l’intrigante question du pourquoi du silence du pouvoir de la IV° République sur l’impunité de ce tortionnaire.

L’histoire est longue, passionnante, et le mieux est bien entendu de lire l’album pour (ré)apprendre pourquoi le cas Barbie est exceptionnel, illustratif d’une certaine absence d’épuration de la part de la RFA et du pouvoir américain qui assit son combat contre le communisme sur toute question morale dès les premiers jours de la Libération. L’histoire est froide et l’on ne se replonge jamais trop dedans pour comprendre notre actualité.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Documentaire·Rétro

Le tirailleur

Le Docu BD

couv_215892
BD de Piero Macola et Alain Bujak
Futuropolis (2014), 96p.

Abdesslem est un vieux monsieur pauvre comme il y en a tant dans les foyers Sonacotra. Pourtant Abdesslem est un héros de guerre. Comme il y en eu tant lorsque la République avait besoin de bras et de chair pour affronter les allemands ou les guerres d’indépendance et qu’elle abandonna comme les indigènes qu’ils étaient. Avant de s’en retourner auprès des siens, Abdesslem a accepté de raconter sa vie au photographe Alain Bujak. Afin que son malheur, son sacrifice ne reste pas anonyme.

Le Tirailleur - Par Alain Bujak et Piero Macola - Futuropolis - ActuaBDLa qualité des grands documentaires réside dans cette fibre humaine qui fait lier le récit graphique et une réalité qui transpire des mots et des images, qui rend la narration vraie. Le format du témoignage direct aide cela. Le dessin l’éloigne souvent en donnent un aspect fictif à des évènements pourtant bien vécus. Comme souvent les récits de témoins de guerre, innombrables, nous semblent toujours trop gros, inconcevables du confort de nos canapés du XXI° siècle. Pourtant l’indéniable véracité de ce que rapporte Bujak nous laisse sous le choc de l’injustice. On a beau connaître les fautes de la France envers ces sous-citoyens qu’étaient les indigènes, ces rappels crus, factuels, marquent notre éthique de citoyen en attente de justice.

Abdesslem est tout simplement enlevé par l’armée un beau jour de ses quinze ans. Il ne reverra sa famille que des années plus tard. On lui fait signer son engagement, lui l’analphabète jugé suffisamment grand pour porter un fusil pour aller se faire trouer la peau sur le Front. Heureusement pour lui la France la perd bien vite cette drôle de Guerre qui voit une armée de va-nu-pieds errer sur les routes de France devant l’avancée allemande, assez vite pour lui éviter de se faire tuer. Pourtant, avec sa morale de bon croyant soumis à l’Ordre il rempile, une fois, deux fois, trois fois. On lui dit qu’il est bon soldat. Il participe à la Libération et à la terrible bataille de Monte Cassino. Il semble traverser cette guerre puis les autres comme un passager, comme son enlèvement l’a rendu, ne comprenant pas bien sa situation mais acceptant son sort, comme celui d’une décision de dieu, peut-être, ou tout simplement parce que c’est ainsi.  Il continue en Indochine puis décide de cesser. Il aura passé dix ans de guerres pour un Régime qui lui a enlevé sa liberté, l’a forcé à s’engager pour l’illusoire pension d’ancien combattant.Le tirailleur - Suivi du Voyage chez Abdesslem de Alain Bujak - Album -  Livre - Decitre

S’il rentre au pays fonder une famille malgré tout, sa jeunesse a été prise et sa vieillesse le sera aussi par le biais du sarcasme administratif: pour toucher sa pension d’ancien combattant il doit résider neuf mois par ans en France. Ce sera à Dreux, dans un foyer, dans une chambre de seize mètres carrés. Comme un pauvre, un étranger à qui ce pays pour lequel il s’est battu demande encore ce sacrifice se rester loin des siens. Que faire d’autre?

Le Tirailleur - Alain Bujak et Piero Macola - A propos de livres...Sous les mots du photographe Alain Bujak la mémoire d’Abdesslem est claire, précise. Les faits sont là, gravés dans son esprit. Ils sont portés par la technique tout en sobriété crayonnée de Piero Macola. Les dessins impressionnent d’évocation, notamment lorsqu’il est question de montrer les nombreux paysages traversés. Je suis toujours effaré par la faculté de ces artistes à proposer des dessins très technique, précis, avec cette estompe grasse, comme son compatriote Turconi.

En conclusion de ce magnifique témoignage les photos de Bujak accompagnent un dernier voyage qu’il fit au Maroc pour annoncer à Abdesslem la revalorisation décidée en 2011 par le gouvernement français sur les pensions des tirailleurs. Car ils sont des milliers a avoir ainsi servi le pays qui les a colonisé et bien mal remerciés. Ce poignant témoignage est un hommage à tous ceux-la.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·Nouveau !

Un général, des généraux

La BD!
BD de Nicolas Juncker et François Boucq
Le Lombard (2022), 132p., one shot.

L’ouvrage comprend des citations en regard et un cahier documentaire de cinq pages détaillant le contexte historique avec des photographies de l’époque.

couv_440574Mai 1958. Alors que la guerre d’Algérie s’enlise, l’armée installée à Alger craint un abandon des départements algériens et menace Paris d’un Coup d’Etat. Pendant ce temps le général de Gaulle attend sagement lors de sa retraite à Colombey les deux Eglises…

La première vertu de cette farce qui place François Boucq dans ses petits souliers est ce rappeler les circonstances insurrectionnelles dans lesquelles est née la cinquième République aujourd’hui remise en cause. Car si la forme est celle de la farce (qu’on imagine d’ailleurs facilement adaptable au théâtre), le sujet est éminemment sérieux: Général, des généraux (Un) (par François Boucq et Nicolas Juncker)comme cela l’a été largement documenté depuis, en quelques jours le général de Gaulle revient au pouvoir sous la menace d’un parachutage militaire sur Paris et alors que personne ne peut exclure que le projet d’ensemble n’ait pu être coordonné avec lui. Alors que la quatrième République brille par son inefficacité politique et que la guerre d’Algérie ne voit pas de perspectives de résolution, l’album montre clairement que l’armée s’est émancipée du gouvernement civile et que si le débarquement en Corse semble plus symbolique qu’autre chose, les références à Napoléon et le soutien de plusieurs gouverneurs militaires rend tout à fait crédible un renversement militaire à Paris par des putschistes qui comptaient confier le pouvoir à… de Gaulle.

La satire rend par moment confuse la réalité tant l’ensemble des protagonistes est montré comme un ramassis de débiles à épaulettes ou de vieux politiciens ronflants. Pourtant l’album est documenté et reprend le déroulé précis, avec une portée qui aurait sans doute été plus grande sur un traitement plus documentaire. Ne boudons pas notre plaisir pourtant de voir Boucq croquer le cirque des généraux à Alger où le Un Général, des généraux" par Boucq & Junker : une farce (...) - ActuaBDdécalage d’époque est flagrant entre ces romantiques nostalgiques de la grandeur de la France et voyant l’abandon de l’Algérie comme la fin d’un empire dont ils sont les gardiens. Les trognes et les scènes sont absurdes et l’on se demande à chaque instant si le ridicule a pu être aussi important. Le risque de rendre sympathiques des factieux est assumé et compensé par le rappel des déclarations des protagonistes politiques, notamment le président de la République René Coty, de Gaulle et Mitterrand qui rappelle à l’Assemblée que de Gaulle détient son pouvoir d’un coup de force et non d’une légitimité populaire.

Doté d’une mise en scène tantôt clownesque tantôt très solennelle du toujours pro François Boucq, cet album tombe à point pour nous rappeler que les circonstances d’arrivée ou de maintient au pouvoir d’un chef d’Etat ne sont pas anodines, comme un miroir (qu’il ne faut pas forcer… mais tout de même) à 2022. Très drôle, toujours joli, l’album est très réussi mais pâtit sans doute de son hésitation entre farce et chronique historique, amenuisant légèrement l’efficacité des deux. Il reste néanmoins d’une lecture détente tout à fait conseillée à l’entrée de l’été.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1