Comics·Nouveau !·East & West·***

Redfork

Histoire complète en 160 pages, écrite par Alex Paknadel et dessinée par Nil Vendrell. Parution aux US chez TKO Studios, publication en France chez Panini Comics le 23/03/2022.

Boule(s) de suif meurtrière(s)

Après une longue peine de prison, Noah revient dans sa ville natale de Redfork, retrouver ses proches et tenter de s’amender pour ses erreurs passées. Ce que peu savent, c’est que Noah est tombé à la place de son frère Cody, qu’il a couvert pour le meurtre accidentel d’un docteur durant un cambriolage.

Noah et Cody à l’époque, cherchaient chez le bon docteur quelque chose de suffisamment fort pour se défoncer, comme une majorité de jeunes à Redfork. Huit ans plus tard, la situation n’a pas véritablement changé, les aiguilles passant de bras en bras pour distribuer du bonheur artificielle, directement dans la veine.

Désormais clean, Noah espère renouer avec sa famille, notamment son ex Unity et leur fille Harper, dont Cody a pris soin du mieux qu’il pouvait en allant travailler dans les mines de charbon exploitées par Amcore. Alors qu’il vient juste de revenir, Noah assiste à un accident dans la mine, un coup de grisou qui provoque l’effondrement de plusieurs galeries et la mort de tous les mineurs, à l’exception de Cody, qui est remonté avec l’aide d’un mystérieux inconnu. Alors que Redfork est déjà ravagée par les luttes de classes et le fléau de la drogue, un mal qui aurait du rester enfoui va resurgir et transformer la ville à jamais…

Ville tentaculaire (littéralement)

Une bourgade isolée, une jeunesse désabusée, un secret industriel et des monstres enfouis, vous connaissez la chanson. La partition était exactement la même sur Immonde ! le mois dernier, pour un résultat plaisant mais qui aurait pu aller plus loin dans son bestiaire et dans ses effets horrifiques.

Ici, l’angle abordé concerne également des problématiques sociétales et humaines, en l’occurrence la lutte ouvrière et l’addiction. Cela permet à l’auteur de creuser son propos et ses personnages, en faisant de l’élément surnaturel un catalyseur de leurs problématiques internes.

Sur la forme, on retrouve une structure similaire à celle des Sermons de Minuit (Midnight Mass), en cela qu’un personnage de prêcheur va « convertir » les habitants d’une ville à sa foi monstrueuse dans une créature d’outre-monde, avec une première phase de miracles, puis une seconde phase de body horror.

D’ailleurs, les amateurs de gore seront servis, avec ce qu’il faut de barbaque humaine malmenée dans ses fondements. Les effets gores sont tout à fait palpables, grâce au style réaliste de Nil Vendrell et aux couleurs bien choisies de Giulia Brusco. Sorti de façon presque confidentielle chez Panini, qui avait pourtant mis le paquet pour la promotion des autres titres de TKO Studios, Redfork est un récit horrifique de bonne facture, qui aurait sans doute mérité un fin un peu plus vicieuse, mais qui opte pour une conclusion douce-amère.

*****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Toutes les morts de Laila Starr

Histoire complète en 128 pages, écrite par Ram V et dessinée par Filipe Andrade. Parution aux US chez Boom! Studios, publication en France chez Urban Comics le 06/05/2022.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance

Death and taxes

« Dans ce monde, rien n’est certain, excepté la mort et les impôts« . Et bien, figurez vous que ce ne sera bientôt plus tout à fait vrai, et ce grâce à la naissance imminente de Darius Shah. Affublé d’une destinée peu commune, il est attendu de Darius, à un point indéterminé de son existence, qu’il permette à l’Humanité d’accéder à l‘immortalité. Bonne nouvelle pour la plupart d’entre nous, n’est-ce pas ? Peut-être pas pour la Mort, qui se voit convoquée dans les hautes sphères célestes pour se voir remerciée par les pouvoirs en place.

Son obsolescence prochaine ne faisant plus aucun doute, la Mort est donc limogée, mais peut bénéficier d’une faveur accordée aux divinités sortantes: être réincarnée en mortelle, afin de pouvoir goûter aux joies d’une vie simple, déchargée de ses responsabilités, et qui sait, peut-être même d’une vie éternelle grâce à Darius.

Après ces millénaires de bons et loyaux service, j’aime autant vous dire que la pilule est dure à avaler pour Mort. Désespérée et prête à tout pour retrouver son poste, elle s’arrange pour être réincarnée non loin du fameux Darius, qui vient tout juste de naître à Bombay, et elle se retrouve donc dans la peau de Laila Starr, une jeune indienne blasée qui a, peut-être, ou peut-être pas, mis fin à ses jours au moment ou Darius pointait le bout de son nez.

On ne change pas vraiment ce que l’on est, il n’est donc pas étonnant qu’aussitôt arrivée sur Terre, Mort/Laila cherche à se débarrasser pronto du petit Darius. Après tout, que pèse une seule vie dans la balance cosmique de la vie et de la mort ? Pas grand chose a priori, mais se salir ainsi les mains n’est pas aussi aisé que Laila voudrait bien le croire.

Une série d’événements fait que Darius réchappe de justesse à cette rencontre prématurée avec la Faucheuse réincarnée, qui meurt écrasée par un camion. L’histoire pourrait s’arrêter là, néanmoins il se trouve qu’être une déesse emporte son lot de privilèges, si bien que Laïla renaît, aidée par le dieu de la Vie en personne. Toujours motivée, elle se remet à la recherche de Darius, qui est désormais un petit garçon de huit ans…

Le reste de l’intrigue sera rythmé par les morts successives de Laila Starr, suivies de ses réincarnations, alors que le temps continue de passer pour Darius. Immanquablement attirée sur les pas du jeune homme, Laila va renoncer à le tuer, et le rencontrer à différentes étapes de sa vie. Elle le verra évoluer, et découvrir les affres de la vie mortelle à travers ses yeux: le deuil, les peines, les échecs et les succès, autant d’événements qui le mèneront à sa fameuse destinée de conquérant de la Mort.

The fault in our Starr

De façon assez surprenante, le thème de « la Mort prend congé » est assez répandu en fiction. L’exemple le plus littéral est le long métrage La Mort prend des vacances, tourné en 1934, qui a inspiré plus tard Rencontre avec Joe Black. Dans ces deux versions, la Mort décide de venir sur Terre pour faire l’expérience de la vie humaine, et ainsi mieux comprendre pourquoi les mortels la craignent tant. Et bien sûr, dans ces deux films, la Mort choisit un cadre sophistiqué et privilégié pour vivre cette expérience (sinon, à quoi bon ?), avant de succomber à des sentiments tout à fait humains comme l’amour et le désir.

Ram V choisit donc cette prémisse pour écrire son ode à la vie, mais renverse les genres en mettant de côté Brad Pitt pour se focaliser sur une femme, dont il explore les tourments et les conflits internes avec habileté. Le procédé qui consiste à terminer chaque chapitre par une nouvelle mort suivie d’une résurrection, permet de rythmer le récit et amène adroitement les différentes ellipses de la vie de Darius. L’auteur construit ainsi brillamment la relation entre Laila et Darius grâce à ces différentes ellipses, chacun des deutéragonistes évoluant à sa manière mais de façon interdépendante. De son côté, Laila va faire l’apprentissage de valeurs qui lui étaient jusqu’ici étrangères, ce qui va radicalement la transformer et modifier sa perception de l’existence. Darius, quant à lui, va mener sa vie en traversant peu ou prou les mêmes épreuves, ce qui va forger sa destinée et le faire réfléchir sur cette mort qui lui échappe par nature mais qui se présente tout de même à lui à échéances régulières dans sa vie.

Il est d’ailleurs ironique de constater que, comme de nombreux personnages avant elle, c’est en souhaitant éviter son obsolescence que la Mort finit par la rendre possible.

Le scénariste remplit ses pages de poésie douce-amère, sans misérabilisme mais avec tact, nous rappelant que la vie n’a vraiment de valeur que parce qu’elle est rare et fugace. Ses textes sont subtils (et donc subtilement traduits), contemplatifs mais jamais ennuyeux ni pompeux, à la façon d’un Neil Gaiman, qui contait lui aussi les pérégrinations terrestres d’une entité magique avec lyrisme et poésie. En dépit d’un pitch qui a déjà été exploité, Ram V parvient à rester original, et puise dans son background culturel pour traiter la question métaphysique de la Mort. On aimera également le traitement bureaucratique qu’il calque sur les sphères célestes (on peut trouver ces exemples de bureaucratie céleste dans des œuvres telles que Beetlejuice (1988), Une Question de vie ou de mort (1946) , L’Agence (2011), , ou encore Coco, Hercules, ou plus récemment Soul), ce qui ajoute un touche de légèreté bienvenue.

Le graphisme de Filipe Andrade frise l’excellence sur chaque page, tant sur le trait qu’au regard des couleurs, le grand format choisi par l’éditeur n’étant qu’un plus supplémentaire qui permet d’apprécier encore davantage la qualité des planches. Au fil des pages, on se rend compte que l’on est presque devant un cas de synesthésie, car les mots du scénariste semblent intrinsèquement liées aux couleurs et aux formes posées par le dessinateur. Un cas rare de symbiose auteur/dessinateur.

Toutes les morts de Laila Starr est sans aucun doute une immense réussite graphique et narrative, une odyssée philosophique empreinte d’une cruelle beauté et d’une amère poésie, à l’image de sa protagoniste.

note-calvin1
note-calvin1
note-calvin1
note-calvin1
note-calvin1
****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Crossover #1: Kids love chains

Premier tome de 184 pages comprenant les six premiers chapitres de la série écrite par Donny Cates et dessinée par Geoff Shaw. Parution le 15/04/22 chez Urban Comics.

Une lecture qui pique les yeux.
bsic journalism

Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

La réalité écrase la fiction

Vous ne le savez surement pas, mais l’univers coloré et spectaculaire des comic books a fait irruption chez nous, dans ce bon vieux monde réel que nous autres lecteurs cherchons justement à fuir lorsque nous ouvrons un album. Cette anomalie s’est produite à Denver, Colorado, et a provoqué rien de moins que la destruction de la ville, ainsi qu’un nombre incalculable de morts.

Aujourd’hui, tous ces personnages fictifs qui ont pris vie sont circonscrits derrière un dôme d’énergie, épargnant au reste du monde leurs incessants et destructeurs combats. Mais la vie quotidienne n’a pas repris son cours pour autant. Ce cataclysme, connu sous le nom de Crossover, a marqué les esprits et jeté l’opprobre sur les comics et leurs aficionados. Des mouvements réactionnaires ont gagné en popularité, et le gouvernement s’est mis à étudier le phénomène dans l’espoir d’éviter un nouveau crossover.

Ellie, de son vrai nom Ellipse, est une jeune cosplayeuse qui travaille en périphérie du dôme, dans la boutique de bandes dessinées d’Otto. Assumant son statut de paria, elle est néanmoins incapable de faire le deuil de ses parents, dont elle a été séparée lors des évènements de Denver. Un jour, alors que des fanatiques attaquent la boutique pour y mettre le feu, Ellie rencontre Ava, une jeune fille issue du crossover, séparée comme elle de ses parents fictionnels. La jeune femme va donc s’embarquer dans une quête effrénée pour ramener Ava chez ses parents, mais il faudra pour cela traverser le dôme réputé impénétrable…

Après nous avoir quelque peu désarçonnés il y a peu avec King In Black, l’auteur prolifique Donny Cates nous avait redonné le sourire avec The Paybacks, sa série indé parue chez Urban Comics an même temps que ce Crossover.

Si Paybacks était déjà déjanté, on peut dire que Crossover est un projet pharaoniquement méta ! Imaginez un peu, tous les personnages de fiction que l’on adore, faisant irruption dans notre monde, sans les barrières éditoriales qui les empêchent généralement de se rencontrer. Cette prémisse est quasiment identique à celle de la mini-série 1985, écrite par Mark Millar, mais Cates n’est ici aucunement limité au marvelverse, puisque c’est avec des personnages de tous les horizons éditoriaux (Image, Dark Horse, IDW, etc) que l’auteur a le droit de jouer. L’intrigue en soi reste plutôt simple dans ce premier tome, et permet de poser les bases délirantes pour une suite que l’on espère encore plus barrée et spectaculaire.

Le ton demeure malgré tout grave, ou en tous cas moins léger que sur The Paybacks, dont les héros font d’ailleurs une apparition remarquée. L’auteur sait poser ses enjeux rapidement et développer ses personnages, ce qui permet une immersion rapide dans le récit et un gain de temps pour sa dynamique.

Avec cette nomenclature méta, Donny Cates saisit l’occasion de traiter de la place des comics dans la culture populaire américaine, que ce soit l’opprobre et la censure qu’ils ont subis à leur hégémonie actuelle, ainsi que la façon dont la société absorbe et digère ses traumas les plus meurtriers. Ainsi, il ne se prive pas d’évoquer les dérives extrémistes, voire sectaires, vers lesquelles le collectif blessé se tourne en guise de refuge, à défaut de résilience. On peut même deviner, dans le ressort narratif du passeur qui aide des personnes dans le besoin à passer des « frontières », que le scénariste en a profité pour filer sa métaphore sur la politique américaine.

S’agissant de la mise en scène, les lecteurs assidus de comics retrouveront de sacrées doses d’easter eggs et autres références plus ou moins cachées, mais il faut savoir que les caméos en bonne et due forme sont issus pour l’essentiel des catalogues Image Comics et Dark Horse. Les personnages des grandes écuries sont quant à eux simplement évoqués ou pastichés.

Ce premier tome de Crossover est donc un démarrage réussi, ambitieux dans sa forme autant que dans ses thématiques.

***·BD·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

The Paybacks

Histoire complète en 216 pages, écrite par Donny Cates et dessinée par Geoff Shaw. Parution le 15 avril aux éditions Urban Comics.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

Les bons comptes font les bons zarbis

Comme bon nombre de lecteurs l’a découvert en dévorant des pages de comics, les super-héros, sous leurs airs graves et leurs statures de parangons de vertu, portent tous un message, caché plus ou moins subtilement entre les cases. Et pour une partie d’entre eux, ce message va en faveur d’une société libérale, libre de toute contrainte si ce n’est un sens aigu de la justice et de la morale, versions américaines bien entendu, et donc, d’une société capitaliste.

Batman, par exemple, nous montre bien que pour combattre le crime efficacement, il ne faut pas simplement un lourd passé traumatique, il faut beaucoup de détermination, et aussi, et surtout, une fortune colossale, ayant vocation à acheter tous les biens matériels et les compétences utiles au justicier. Imaginez un monde rempli de batmen en puissance, tous désireux de brandir le poing incorruptible de la justice dans les rues malfamées d’une mégapole occidentale anonyme. Tout le monde n’étant pas Bruce Wayne ni Tony Stark, comment feraient ces âmes volontaires pour se lancer dans une carrière de justicier ? Ils se tourneraient sans conteste vers le système bancaire, afin de faire financer leur matériel ou autre amélioration génétique.

S’il y a bien une chose à retenir au cœur du système capitaliste, c’est que l’argent n’est rien d’autre que le mètre-étalon de la valeur travail. Si quelqu’un parvient à obtenir de l’argent sans travail, c’est que quelque part à l’autre bout de la chaine économique, il y a eu du travail sans argent. C’est ainsi que la finance prospère et que les usuriers s’engraissent toujours plus.

Pour nos pauvres super-héros endettés, il est donc difficile de joindre les deux bouts, puisqu’ils empruntent des sommes pharaoniques pour financer des activités qui par définition ne leur rapportent pas d’argent, tandis que les intérêts s’accumulent. Argent sans travail, travail sans argent. CQFD.

Parmi tous les usuriers, le pire est sans doute Pierce, un mystérieux mécène pour super-héros dont la générosité n’a d’égale que la perfidie. A sa botte, une équipe surnommé les Impayés, constituée d’anciens s

uper-héros en banqueroute, qui tentent vainement de rembourser leurs dettes à Pierce en capturant pour lui d’autres super-héros débiteurs. Une fois leur cible désignée, les Impayés surgissent et saisissent tous les biens du héros appauvri, et l’intègrent manu militari à leurs rangs, avec une bombe au poignet façon Suicide Squad.

Ainsi, on fait la connaissance d’Emory Rains, Bloodpouch, le Nunchuck Russe, Skisquatch, Le Chauffeur, Miss Aventure et Doctor Blaqk dans leur routine d’agents de recouvrement à la fois blasés et impitoyables. Leur quotidien sera bouleversé lorsque leurs cibles seront systématiquement éliminées avant même de pouvoir procéder à la saisie, ce qui est en mesure de déstabiliser Pierce et le pousser dans ses retranchements.

Argent, trop cher

Nous avions croisé Donny Cates en début d’année à l’occasion de King In Black, qui était une franche déception. Pourtant, avant ce petit crash éditorial, l’auteur s’était fait un nom hors des comics mainstream, avec de très bonnes séries comme Buzzkill (publié en France chez Delcourt) ou God Country (publié chez Urban), qui montraient un réel talent du scénariste à amplifier les émotions grâce à des personnages complexes et attachants ou encore sur l’étonnant Silver surfer black.

Donny Cates revient à ce qu’il sait faire avec The Paybacks, mais délaisse le ton grave de God Country pour plonger dans un humour grinçant qui n’oublie pas une violence débridée. La critique du capitalisme est ici évidente, comme dans Space Bastards, mais le ton est moins irrévérencieux (et moins gaulois) et plus axé autour de l’amour des comics de Cates et Shaw. En effet, l’ensemble du récit est hyper référencé, que ce soit dans les dialogues, l’apparence des personnages ou des caméos inattendus. D’ailleurs, le fait le plus notable est que The Paybacks se déroule dans le même univers que Buzzkill, ce qui promet de nouvelles aventures potentielles.

Un récit d’action satyrique comme on les aime !

****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Retroactive

Histoire complète en 120 pages, écrite et dessinée par Ibrahim Moustafa. Parution chez les Humanoïdes Associés le 02/03/2022.

Ce qui s’appelle courir dans tous les sens

Merci aux Humanos pour leur confiance.

Regarder dans le rétro

En 2057, Tarik Abdelnasser est un agent du BTA, l’agence américaine qui gère les affaires temporelles. En effet, à cette époque, le voyage temporel est possible, et il est utilisé par les grandes puissances pour remodeler le passé à leurs convenances.

Dans ce contexte de guerre froide où tous les pays s’observent et mettent en échec différentes tentatives de modifier le présent, Tarik fait équipe avec Avery au cours d’une mission périlleuse qui consiste à empêcher un voyageur temporel d’exécuter Adolf Hitler. Peu de temps après, Avery, qui a été blessé sur le terrain et qui occupe désormais un poste d’encadrement, assigne une nouvelle équipière à Tarik, et le charge d’une nouvelle mission.

Depuis quelque temps, les agents du BTA ont constaté la présence de vortex temporels, qui ne peuvent être générés par aucun des accélérateurs temporels connus. Qui se cache derrière cette menace, et quel est son but ? Son enquête à peine débutée, Tarik va se retrouver face à une dérangeante vérité et se retrouver piégé dans une boucle temporelle dont même la mort ne peut l’extraire. Parviendra-t-il à s’en extraire avant de sombrer dans la folie?

Rétrogradé

Après L’Évadé de C.I.D. Island, Ibrahim Moustafa change de registre et s’attaque au voyage dans le temps. L’idée d’une agence dédiée à la surveillance et au contrôle des voyages temporels a bien sûr déjà été exploitée: Valerian, la TVA chez Marvel, Umbrella Academy, Prédestination… bon sang, même Jean-Claude Van Damme y est allé de sa contribution !

Il est donc certain que la thématique du voyage temporel et l’idée d’une police temporelle ont bien cheminé fictionnellement parlant. Toutefois, l’intrigue tissée par Ibrahim Moustafa parvient à séduire dès le premier chapitre, en dépit de cette scène d’introduction qui ne parvient pas à éviter le point Goodwin et le cliché qui lie immanquablement le voyage dans le temps et opportunité d’assassiner Adolf H. On doit cet intérêt principalement à l’action et au charisme du personnage principal, mais une fois cette introduction dépassée, l’intrigue prend son envol et se crée un intérêt propre, grâce à l’ambiance « film d’espionnage » et contexte de guerre froide temporelle.

PARTIE SPOILER A ÉVITER SI VOUS SOUHAITEZ DÉCOUVRIR L’ALBUM PAR VOUS-MÊMES

En ce sens, on peut rapprocher Retroactive d’œuvres récentes telles que Predestination, Looper (pour la fin), ou encore Tenet. Comme dans Predestination et Tenet, le protagoniste appartient à une agence qui utilise une version militarisée du voyage temporel afin d’endiguer ses effets potentiellement dévastateurs. Et comme dans ces deux films, le héros se retrouve confronté aux actions d’une version future de lui-même dont il doit assumer les conséquences (cette comparaison tient surtout avec Predestination, car dans Tenet, la version future du Protagoniste, qui n’est d’ailleurs pas montrée, ne commet pas d’actions malveillantes).

La boucle temporelle dans laquelle se trouve Tarik fait clairement penser à Code Source, ce film dans lequel Jake Gyllenhaal doit stopper un attentat au travers de multiples tentatives dans une boucle temporelle.

Bref, vous l’aurez constaté, Retroactive puise dans de nombreux éléments fictionnels antérieurs pour construire une intrigue classique mais prenante autour du voyage dans le temps. Les dessins d’Ibrahim sont toujours aussi qualitatifs, dans un style réaliste au découpage très cinématique.

Apparemment, l’auteur aurait signé pour trois albums chez Humanoid (la branche US des Humanoïdes Associés), on risque donc de le retrouver bientôt pour une dernière proposition narrative.

***·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Joker Infinite #1: la chasse au clown

Premier volume de 160 pages de la série écrite par James Tynion IV et dessinée par Guillem March. Parution en France chez Urban Comics le 25/02/22.

Vous aussi, utilisez Biactol ©
bsic journalism

Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Lorsqu’on a que la mort

On ne présente plus le Joker. Depuis 80 ans maintenant, il terrorise Gotham City et met Batman face à un insoluble dilemme: le tuer et ainsi transgresser sa règle d’or, ou continuer d’endosser le poids sans cesse croissant de ses victimes.

Dans la continuité de Joker War, on retrouve le Clown Prince du Crime au centre d’une série qui lui est consacrée. A la suite d’une énième exaction au sein de l’asile d’Arkham, le Joker est traqué par plusieurs factions criminelles, qui veulent chacune venger une victime. Gotham redevient une poudrière, mais cette fois, James Gordon n’est plus concerné. Depuis qu’il a pris sa retraite, Gordon est pourtant hanté par les traumatismes subis aux mains du Joker. Tout d’abord, sa fille, abattue par balle (lors du célèbre Killing Joke d’Alan Moore), puis son fils. Gordon doit donc beaucoup de souffrance au Joker, aussi, lorsqu’il se voit proposer une mission qui lui permettrait de se venger enfin, l’ancien partenaire de Batman n’hésite pas longtemps à lancer à ses trousses. Et contrairement au chevalier noir, Gordon n’a pas fait serment de ne pas tuer.

En pleine frénésie batmanienne, Urban nous offre une nouvelle série centrée sur sa Nemesis. Cependant, élément relativement remarquable, le point de vue n’est pas celui du psychopathe éponyme mais celui de son poursuivant, offrant ainsi une plongée dans les pensées souvent négligées d’un personnage secondaire qui a souvent fait les frais de sa folie.

James Tynion IV, que l’on suit actuellement sur la série Wynd, parvient bien à retranscrire les effets de tels traumatismes sur la personnalité d’une victime du Joker. On sympathise donc automatiquement avec la cause de Gordon, et l’on souhaite presque le voir réussir, car, si Batman possède les skills nécessaires pour neutraliser Joker, seul le commissaire a la possibilité de franchir le cap en pressant la détente. Ce décloisonnement de la relation Batman/Joker est donc salutaire, et contient des rebondissements, qui, s’ils ne sont pas nécessairement inattendus, emmènent tout de même l’histoire dans une direction intéressante.

****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Sandman: The Dreaming #1

Premier recueil de 263 pages de la série écrite par Neil Gaiman et Simon Spurrier. Au dessin, Bilquis Evely, Tom Fowler, Max et Sebastian Fiumara, Dominike Stanton et Abigail Larson. Parution en France le 11/02/22 aux éditions Urban Comics, collection DC Black Label.

bsic journalism

Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

I had a Dream

Le comics désormais culte The Sandman, qui a été débuté il y a pas moins de trente ans, est devenu un parangon du 9e art, parvenant même à toucher un public habituellement réticent à lire des comics. L’univers onirique mis en place par Neil Gaiman a permis de transcender les frontières hermétiques entre roman et BD, ouvrant ainsi la voie alors balbutiante des romans graphiques.

Sandman, ou le Marchand de Sables, ou Morphée, est la personnification anthropomorphique du Rêve, une entité immortelle qui règne sur le Songe, un royaume onirique nourri et visité par tous les rêveurs, à savoir tous les humains durant un tiers de leur vie. Bien que Sandman soit omnipotent en son royaume, il doit cohabiter avec ses six autres frères et sœurs, les Infinis, qui représentent chacun et chacune un aspect primordial de la vie humaine: la Mort, le Désir, le Destin, la Destruction, le Désespoir et le Délire.

Au début de sa série, c’est un Morphée affaibli que l’on rencontre: privé de ses pouvoirs après avoir été enfermé soixante-dix années durant par un occultiste fou, le maître du Songe n’est plus vraiment celui qu’il était depuis le début de la création. Transformé par cette expérience traumatique, il fera durant près de 2000 pages une quête initiatique qui se terminera par son oblitération au cours d’un combat dantesque. Cependant, le Songe doit toujours avoir un régent, et les Infinis ne peuvent pas réellement être détruits: ils se réinventent, renaissent sous une autre forme, afin que leur principe se perpétue.

Ainsi naquit Daniel, nouvelle itération du Songe, qui a repris son trône de Rêve, puissant mais vierge de quasiment toute expérience. Heureusement, il a pu compter sur ses fidèles compagnons, des Rêves personnifiés qui l’ont guidé dans sa régence: Matthew le Corbeau, Lucien le Bibliothécaire, qui conserve tous les livres qui n’ont encore jamais été écrits, Mervyn Potiron, le concierge et homme à tout faire bougon mais loyal, Abel et Caïn, Eve, et bien d’autres.

Tout se passait plus ou moins normalement, jusqu’à ce qu’une faille lézarde le ciel du Songe, et que s’en déversent des millions de silhouettes hagardes, faites de tissu onirique pur et dépourvue d’âmes. Plus étrange encore, une forme géométrique protéiforme émerge à son tour, provoquant l’inquiétude de tous les habitants du Songe. En de pareils temps, tous les regards se tournent naturellement vers le leader, avec l’espoir que ce dernier saura tout arranger. Mais ce qu’ils ignorent tous, c’est que Morphée a déserté, et ce chaos est certainement causé par son absence. Seul Lucien est au courant et fait de son mieux pour cacher l’absence du maître.

De son côté, Dora, habitante inhabituelle du Songe, se demande quel rôle elle joue dans tout cela. Amnésique, ignorant tout de ses origines, elle profite de son don de passe-muraille pour visiter les rêves des gens, vivant au jour le jour. Mais elle se sent redevable de Morphée, qui l’a recueillie lorsqu’elle a échoué dans le Songe, pour des raisons connues de lui seul.

Rêves et réalités

Faut-il avoir lu l’œuvre originale pour apprécier ce revival ? J’aurais tendance à dire que oui, car de nombreux personnages font leur retour, même si la continuité n’a pas énormément d’impact sur l’intrigue.

En effet, Simon Spurrier utilise tous ces personnages connus, comme Lucien, Matthew, Mervyn ou encore Rose Walker, dans un contexte nouveau en s’attachant non pas aux évènements qu’auraient vécu ces personnages, mais plutôt à leur fonction initiale. Il est donc possible de comprendre l’intrigue et de déduire le rôle de chacun sans être nécessairement féru de l’univers de Sandman.

Second question qui mérite d’être posée: retrouve-t-on l’esprit original de l’œuvre ? Là encore, c’est un entre-deux, car si le Sandman de Gaiman était plus philosophique et contemplatif, le nouveau scénariste n’hésite pas à pousser le curseur onirique vers le coté délirant et anarchique propre aux rêves.

Il ne faut pas non plus oublier que The Sandman ne parle pas que de rêves, c’est aussi une œuvre métafictionnelle, une histoire à propos des histoires. Le Songe est le lieu où tous les archétypes narratifs se manifestent, où tous les procédés narratifs ont cours. Cette nouvelle série ne fait pas exception, puisqu’elle reprend ce concept avec aisance pour l’appliquer à une mise en scène et une narration plus modernes.

Si le Songe n’est pas LA réalité, on voit toutefois qu’il en est un reflet, une émanation biaisée par l’esprit humain. Il est d’ailleurs intéressant de se demander si les humains rêvent parce que le Songe existe, ou si à l’inverse le Songe n’existe que par la capacité des humains à rêver ? Pour illustrer ce propos, on peut prendre pour exemple le Juge Ezekiel Potence, qui personnifie la peur primale du châtiment, le repli sur soi et par extension, la xénophobie. Est-il étonnant qu’en temps de crise, alors que les bases sont fragilisées et que l’avenir est incertain, les habitants d’un pays se tourne vers un personnage qui impose l’ordre, traque des boucs émissaires pour les punir en place publique et, après avoir accepté à contrecœur d’assurer l’intérim du pouvoir, cherche avant toute chose à s’y maintenir ?

Comme vous le voyez, les niveaux de lecture sont multiples dans Sandman. La lecture est exigeante et ne se limite pas à une lecture popcorn ou un simple divertissement. On peut déplorer que la dynamique narrative ne se mette véritablement en branle qu’au bout de trois chapitres entiers, mais il semble difficile de faire mieux avec de telles exigences en terme de worldbuilding.

En résumé, The Dreaming reprend le matériau de base de ce comics culte des années 80/90 pour l’extrapoler et livrer une œuvre spéciale, qui sous ses aspects de délirium tremens, livre un propos plus profond qu’il n’y paraît.

*****·Comics·East & West·Jeunesse·Nouveau !

Wynd #2: Le Mystère des Ailes

Second tome de 235 pages de la série écrite par James Tynion IV et dessinée par Michael Dialynas. Parution aux US chez Boom! Studios, et chez Urban Comics en France, le 21/01/2022.

bsic journalism

Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Tempête sous un crâne

Wynd est un jeune garçon introverti qui a passé sa jeunesse à Tubeville, mégapole fortifiée dans laquelle seuls les humains sont tolérés. Manque de chance, Wynd est un Sang-Blêt, un être infecté par la magie qui habite les immenses forêts qui enclavent Tubeville.

Recueilli très tôt par Mme Molly et sa fille Olyve, Wynd mène une existence discrète et doit constamment dissimuler les stigmates de sa condition, à savoir ses oreilles pointues qui pourraient le trahir au yeux de ses compatriotes. Rêveur, Wynd observe souvent la ville, bien à l’abri sur les toits, et s’est amouraché de Ronsse, le fils du jardinier en chef de la maison royale, qui est aussi le meilleur ami du Prince Yorik.

I Believe I can Fly

Yorik est a priori l’enfant gâté archétypal que l’on peut s’attendre à trouver au sein de n’importe quel palais: colérique, capricieux, et inepte, il n’en porte pas moins les espoirs de son peuple sur les épaules. En effet, promis à la succession du trône de Tubeville, Yorik pourrait abolir les Lois du Sang et permettre aux différents Royaumes de s’unir enfin au lieu de se faire la guerre. Malheureusement, les fanatiques sont partout, et le jeune prince devient la cible de partisans d’une cause extrême, tandis que Wynd est démasqué à l’occasion d’une purge.

Poursuivi par le redoutable Écorché, Wynd fait cause commune avec Olyve, Yorik et Ronsse pour s’échapper de Tubeville et rallier Norport, connue pour être plus cosmopolite et plus tolérante. Le quatuor poursuit donc sa quête et fait la rencontre du peuple des fées, et ainsi en découvrir davantage sur les origines du monde et le rôle que chaque espèce doit y jouer.

Néanmoins, le roi de Tubeville n’a pas dit son dernier mot. Prêt à tout pour récupérer son fils, il se compromet avec les dangereux Vampyres, risquant ainsi la sécurité de tous les royaumes.

Après nous avoir emportés avec le premier tome, James Tynion IV poursuit l’exploration de son univers mi-fantasy, mi-steampunk avec ce tome 2. Les personnages sont toujours aussi attachants, et permettent d’explorer les thèmes chers à l’auteur depuis le début de la série, à savoir le passage à l’âge adulte, l’amour, la tolérance et l’altérité.

La série déploie donc littéralement ses ailes, en même temps que le protagoniste, qui illustre avec d’autant plus d’impact la métaphore de l’adolescence et des transformations qu’elle favorise. Fait suffisamment rare pour être souligné, les dialogues sont très bien écrits, et donc bien traduits par l’éditeur, ce qui n’est pas souvent le cas chez d’autres (Panini, c’est toi que je regarde).

Les lecteurs les plus tatillons remarqueront toutefois quelques répliques coups-de-poing clairement destinées à notre monde moderne, mais à peine maquillées dans le contexte géo-politique de l’oeuvre. Il est vrai que l’on aurait pu s’attendre à davantage de subtilité de la part de l’auteur, mais l’ensemble est si qualitatif que ce petit défaut pâlit en comparaison.

Pas besoin d’en dire davantage, Wynd est, depuis la fin de Voro, l’une des meilleures séries jeunesse en cours !

****·Actualité·Cinéma·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Batman: Imposter

Recueil de 152 pages de la mini-série écrite par Matson Tomlin et dessinée par Andréa Sorrentino. Parution en France aux éditions Urban Comics, collection Black Label, le 25/02/2022.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Beware the Bat

Depuis trois ans, la ville de Gotham subit une campagne violente, menée par un homme anonyme dont certains doutent même de l’existence. Le but apparent de cette figure nocturne est de lutter contre la criminalité et la corruption qui gangrènent la cité depuis des décennies, quitte à se mettre à dos la police et se mettre au ban d’une société devenue apathique.

Cet homme, déterminé, entraîné et disposant de ressources considérables, n’est autre que Bruce Wayne, héritier de la fortune colossale de ses défunts parents, assassinés sous ses yeux dans une ruelle sordide. Mû par une colère dévorante, Bruce est devenu le Batman, le justicier de l’ombre craint par les criminels et méprisé par le système.

Batman est peu à peu devenu le symbole d’une justice alternative, qui ne fait pas de compromis, remportant une certaines adhésion populaire malgré la traque officielle qui lui est donnée. Et contre toute attente, les efforts colossaux de Bruce ont fini par porter leurs fruits, car pour la première fois depuis 54 ans, le crime recule à Gotham. C’est même la première fois, ce soir-là, qu’aucun crime violent n’est répertorié dans la cité. Une vraie consécration, que tout homme censé aurait pris le temps de célébrer.

Mais vous l’aurez compris, Bruce n’a rien d’un homme censé. Noyé dans sa croisade, il ignore sciemment ses limites jusqu’à être grièvement blessé, par deux crétins anonymes qui s’en vont sans demander leur reste. A cours d’options, Bruce échoue chez la Docteure Leslie Thompkins, qui l’avait suivi enfant. Leslie découvre ainsi avec effroi que le jeune patient qu’elle connaissait est en réalité un justicier ultra violent. Partagée entre sa volonté de sauver Bruce de lui-même et les enjeux liés à sa croisade contre le crime, elle décide de l’aider en lui imposant des séances de psychothérapie, auxquelles le jeune homme devra se plier au risque d’être dénoncé par sa psy.

Malheureusement, ce n’est pas le seul problème que va devoir affronter notre héros. Un autre justicier, arborant lui aussi le symbole de la chauve-souris, exécute des criminels, franchissant ainsi la seule limite que le véritable Batman s’impose. Harcelé de tous cotés, traqué par le GCPD et par les élites corrompues de Gotham, Batman n’aura peut-être pas l’occasion de laver son nom et d’attraper l’imposteur.

Le film le plus attendu de l’année, The Batman, débarque dans nos salles obscures, poussé par une vague de hype comme en voit que pour les icones de la pop-culture. Ça tombe bien, l’Homme Chauve-Souris en est une, avec ses éléments clés, ses poncifs et piliers, que de nombreux auteurs, en 80 ans de continuité, se sont amusés à manier et remanier. Après des interprétations toujours plus excentriques (Batman, la série télé avec Adam West, Batman Forever et le trèèès controversé Batman & Robin), Christopher Nolan est entré en scène et a livré une trilogie qui a redéfini en profondeur le personnage et sa mythologie aux yeux du public.

Son leitmotiv ? Une approche sombre et réaliste, centrée sur les tourments et la psychologie ambigüe de son héros. Dans quel but un homme peut-il se lancer dans une telle croisade ? Quelle motivation, quelles ressources et quel entrainement cela requiert-il ? Narrativement parlant, Nolan n’est bien sûr par le premier à tenter cet angle d’approche, puisque des auteurs comme Frank Miller l’avaient déjà envisagé 20 ans auparavant (Batman Year One, The Dark Knight Returns, etc). Ces œuvres ont d’ailleurs servi de base de référence à Nolan pour sa trilogie.

Aujourd’hui, c’est Matt Reeves qui s’attaque au problème Batman, après une brève passade de Zack Snyder, avec le concours d’un Ben Affleck qui n’a pas fait l’unanimité parmi les fans. Le scénario du film de Reeves est cosigné par Mattson Tomlin, jeune auteur et réalisateur américain qui s’est d’abord fait la main sur The Imposter, dans lequel il développe la vision réaliste en vogue pour le justicier de Gotham.

Il s’agit donc ici d’explorer le coût personnel de la croisade du Chevalier Noir contre le crime, avec le plus de vraisemblance possible. Première idée imposée par le scénariste, son Batman est seul: ni Alfred, ni Gordon pour le soutenir ou appuyer ses actions. En effet, il est assez difficile d’imaginer que les proches d’un justicier, à plus forte raison un homme en colère comme Bruce, cautionneraient un tel comportement. Idem pour Gordon: un fonctionnaire de police qui collaborerait avec un homme en marge de la loi n’y laisserait-il pas sa carrière ?

La seconde idée est que la santé mentale et l’équilibre d’un justicier seraient réellement compromis, au point que l’on puisse douter de la cohérence de ses actions. Pour le reste, Tomlin met en lumière les fondamentaux de Batman, à savoir la préparation mentale et physique, les talents d’enquêteur et la dangerosité de Gotham. Il marque aussi des points en faisant rapidement de Bruce Wayne le suspect n°1 de l’enquêtrice chargée de traquer Batman.

Sur le plan graphique, Andrea Sorrentino, passé maître dans l’art de poser des ambiances glauques, est ici tout à fait à son aise. Inventif dans son découpage, il laisse la mise en scène au service de l’écriture mais n’excelle pas véritablement lors des phases d’action.

En résumé, Batman the Imposter est une exploration immersive de la psyché batmanienne, un avant-goût prometteur du film !

*·Comics·East & West

The Banks

esat-west

Histoire complète en 152 pages, écrite par Roxane Gay et dessinée par Ming Doyle pour TKO Studio. Parution en France chez Panini Comics le 25/08/2021

Family Business

Dans le Chicago des années 60, Clara fait la rencontre de Melvin Banks, un jeune homme charmeur immédiatement séduit par le charisme de la jeune femme. Mais le sympathique courtisant s’apercevra que Clara ne s’en laisse pas compter, ce qui ne fait qu’ajouter à sa détermination. Au fil du temps, Clara se laisse apprivoiser, mais finit par découvrir la vérité sur Melvin: c’est un cambrioleur, plutôt futé et doué de ses mains, qui ne volent qu’aux blancs et ne se laisse jamais guider par la cupidité.

Bientôt, Clara et Melvin forment un couple uni, ayant promis de ne jamais se mentir et de rester fidèles à leurs principes. Alors que naît leur fille Cora, Melvin et Clara poursuivent leur carrière criminelle, enchaînant les vols avec grâce et maîtrise, jusqu’au jour où Melvin se sacrifie lors d’un cambriolage qui tourne court. Après quelques mois de prison, le jeune Melvin retrouve les femmes de sa vie, et reprend le cours de sa chapardeuse existence.

Les années passent, Cora se marie et donne naissance à une fille, Celia, qui grandit en ignorant tout du business familial. Bien que toujours fidèle à son crédo, Melvin assume les risques du métiers lorsqu’il est contraint de travailler pour un baron de la drogue qui cherche à récupérer de la marchandise perdue. Un cambriolage raté plus tard, le voici redevable à l’un des pires criminels du coin, qui se venge de façon sanglante. Désormais veuve, Clara Banks doit utiliser tout son savoir faire pour poursuivre son mode de vie, avec sa fille Cora. Mais la petite-fille Celia, qui est devenue entre-temps une financière à succès, s’est éloignée d’eux pour suivre sa route. Lorsque Celia subit un revers professionnel, elle a l’idée de se venger en utilisant les compétences familiales, pour un coup juteux, mais aussi très dangereux, qui mettrait la famille à l’abri tout en rendant justice à Melvin.

Bank-eroute

Repue depuis quelques années déjà grâce à son monopole sur l’adaptation des comics Marvel, Panini poursuit son exploration des catalogues indés, entamée auparavant par des éditeurs comme Urban, Glénat ou Delcourt.

TKO Studio est aux US, un éditeur dynamique et touche-à-tout, dont on a pu voir l’an dernier quelques titres de très bonne facture, comme Sara ou encore Sentient. Ici, TKO donne sa chance à Roxane Gay, auteure, essayiste éditorialiste américaine. Cette dernière optimise donc cette tribune pour mettre en exergue des thèmes sociétaux comme le racisme, le sexisme et le harcèlement au travail, en enveloppant le tout dans une intrigue criminelle.

Malheureusement, si le scénario en lui-même semble convenable, on note une faiblesse importante du côté des personnages, qui manquent d’épaisseur autant que de crédibilité. Cela commence par la motivation de Celia, qui, à la manière d’un Michael Corleone, commence l’histoire en étant éloignée autant que possible de sa famille criminelle, pour ensuite plonger elle-même dans le crime et prendre la tête des opérations. Or, si le futur parrain est doté d’une psychologie crédible et d’un parcours qui l’amène malgré lui à devenir un criminel, ici, la pauvre Celia échoue dans le crime de façon trop soudaine, à la suite d’une déception professionnelle que l’on a d’ailleurs du mal à justifier. Ce point de départ foireux laisse plus tard la place à la vengeance, mais de façon trop tardive, si bien que l’on a à ce stade ni attachement ni sympathie pour la cause familiale.

Certaines incongruités d’écriture et de mise en scène, comme par exemple la fâcheuse habitude qu’ont plusieurs personnages de penser à voix haute pour décrire leurs intentions de façon assez plate, finissent de nous sortir d’un récit qui se voulait pourtant immersif, comme la majorité des polars.

On tombe aussi assez facilement dans le fameux piège du show, don’t tell, notamment lorsqu’il s’agit des skills de la famille Banks. On comprend que ce sont de talentueux voleurs parce que la scénariste nous le dit, mais sans nécessairement le montrer: en introduction, on voit le couple Celia/Melvin rentrer sans grande difficulté dans une maison, ouvrir un coffre comme qui rigole, sans qu’aucun obstacle n’ait besoin d’être surmonté.

Prenez d’autres films de casse, comme L’affaire Thomas Crown, ou même Ant-Man. On ne nous dit pas seulement que Crown et Scott Lang sont des cambrioleurs géniaux, on nous le montre au travers de séquences inventives, au cours desquels les protagonistes déploient des trésors d’ingéniosité, d’inventivité, et de préparation pour mener à bien leurs méfaits. Dans The Banks, on a droit aux obligatoires rebondissements, genre « le coffre est vide », « la cible est au courant », etc, sans que cela n’amène rien coté suspense et cambriolage. Tout ça pour mener à un happy end confondant de naïveté.

Et que dire des antagonistes, qui ne sont définis que par un ou deux traits distinctifs (cupidité et priapisme, plutôt caricatural). Coté graphique, Ming Doyle nous sort la totale: proportions inappropriées, personnages inexpressifs ou dont l’expression n’est pas en adéquation avec les dialogues…il en ressort une sensation d’amateurisme qui finit d’achever l’album. Bref, quand c’est raté, c’est raté !