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1629… ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta #1/2

La BD!
BD de Xavier Dorison et Thimothée Montaigne
Glénat (2022), 127p., 1/2 tomes parus.

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bsic journalism Merci aux éditions Glénat pour leur confiance.

En 1629, alors que les Pays-Bas dominent le monde du commerce maritime vers les colonies, la Compagnie hollandaise des Indes orientales (VOC) est un véritable Etat dans l’Etat, armant des navires chargés d’or à l’autre bout du monde pour alimenter le capitalisme naissant. Au sein de ces équipages composés de va-nu-pieds croyant échapper à la misère, le Subrécarge représentant la VOC est tout puissant. Sur cette poudrière chargée de richesses, perdue loin de la civilisation, l’équilibre entre l’obéissance à la tyrannie de la VOC et la liberté ne repose que sur la servilité volontaire. Un équilibre bien fragile que certains ne souhaitent pas voir se maintenir…

1629, ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta T1 : L'Apothicaire  du diable (0), bd chez Glénat de Dorison, Montaigne, TessierEn quinze ans la carrière de Thimothée Montaigne nous a vu nous intéresser à ses planches très encrées, reconnaissables, sans que l’on puisse pourtant retenir son nom sur un album majeur. Il faut dire que « grandir » dans l’ombre d’un Mathieu Lauffray et accompagner la bande à Dorison et Alice sur la préquelle du Troisième Testament ou en reprise du Prince de la nuit de Swolfs ne vous fait pas un nom. Une compétence, une expérience, certainement, parmi les plus grands. Malheureusement, jusqu’ici il apparait comme un remplaçant de luxe pour ces grande dessinateurs et la rude concurrence graphique fait que le grand public n’est pas forcément capable de distinguer les planches d’un Montaigne, d’un Siner ou d’un Armand. Et il est bien possible que ce magnifique projet en deux tomes soit le moment qui lui permettra d’éclater.

Ce 1629 (inspiré de véritables récits de voyage) est sorti en grande pompe, auréolé d’une fastueuse maquette, juste à temps pour être le gros morceau de Noël en nous rappelant le carton des Indes Fourbes il y a trois ans. Or détrompez-vous immédiatement: il y a très peu de proximités (tant graphiques que thématiques) entre les deux récits, à commencer par le découpage en deux (gros) volumes de l’histoire de Xavier Dorison. Et étrangement un autre album de marine sorti plus tôt cette année tient lui la comparaison dans le traitement sombre et le message tout à fait politique. Deux excellentes sorties qui intriguent quand au choix de la fiction et du passé pour attaquer violemment notre époque décrépie où tous les conflits sociaux, de classe et de domination des siècles passés semblent resurgir avec le plus grand danger.

1629 ou l'effrayante histoire des naufragés du Jakarta - Dorison & MontaigneCar sous son habillage très vintage et un aspect de récit maritime, les deux auteurs attaquent avec cet album très directement les relations des classes sociales au pouvoir et la soumission volontaire… qui semble fasciner le scénariste puisque son autre série majeure en cours n’est autre qu’une adaptation de La ferme des Animaux, le chef d’œuvre absolu de Georges Orwell. Dans la très grande maitrise narrative qu’on lui connait, Dorison fait monter la pression progressivement en s’appuyant sur les sombres recoins que bâtit sur ses pages Thimothée Montaigne dans une atmosphère vénéneuse. Dans ce huis-clos tragique la barbarie n’est jamais loin et on ressent les gouttes de sueur froide à chaque détours des planches du navire face au dieu tout puissant une témoin féminine se trouve entre le marteau et l’enclume. Voyant venir ceux qui veulent provoquer une mutinerie (qu’on nous annonce dès les premières pages), elle doit lutter entre ses pulsions morbides, une confiance incertaine envers un matelot qui semble le seul être lucide à bord et le subrécargue terrorisé par l’idée d’un échec de sa mission.

En multipliant les détails triviaux sur la vie des corps humains à bord, en semant un venin à chaque page et en cadrant serrés les décors de l’album, les auteurs nous plongent dans un thriller intense, sombre au possible où l’on reste en suspens d’une respiration en attendant l’horreur de la planche de prologue. En proposant un travail d’une remarquable précision et d’une grande ambition, le duo nous emporte dans l’enfer sur mer en apportant le supplément d’âme des réflexions philosophies sur l’humanité et le pouvoir, que le diptyque vise à illustrer. Avec une césure terrible et pertinente, ils nous laissent tels les naufragés à la recherche d’une goulée d’air qu’on espère voir venir dès l’an prochain.

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Une soif légitime de vengeance #1

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Comic de Rick Remender,  André Lima Araujo et Chris O’Halloran.

Urban(2022) – Image (2021), 128, contient les épisodes 1 à 5.

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bsic journalismMerci aux  éditions Urban pour leur confiance.

Sonny déambule dans Vancouver tel un anonyme, entre deux courses et une visite à sa mère. Lorsqu’au bout d’une adresse il tombe sur un horrible massacre s’enclanche un engrenage qui semble le lier à des personnes peu recommandables, flics véreux ici, implacables assassins là. Que cache vraiment Sonny? Est-il le citoyen bonhomme que tout indique? Surtout pourquoi se trouve-t’il toujours au mauvais endroit au mauvais moment?

A Righteous Thirst For Vengeance | DomestikaJ’avais remarqué la précision du portugais André Lima Araujo sur l’étonnant Generation Gone, une des premières publi Hicomics en 2019. Entre deux participation à des albums Marvel, le dessinateur fait une incursion indé en apportant le réalisme et la dynamique de son trait dont les visages ne sont pas sans rappeler Otomo. Ici en grande compagnie, il met en scène les pérégrinations semi-muettes de cet asiatique qui semble au premier abord un honnête citoyen, peut-être clandestin, semblant tombé malgré lui dans les affres des assassins internationaux. Sur un rythme lent ponctué d’explosions de violence Remender nous fait observer tout un tas de gestes de son personnage qui instillent le doute. Par moment ses actes sont ceux d’un agent ou d’un tueur désireux de se faire oublier quand juste derrière l’évidence de son innocence et se son incompétence sautent aux yeux. Alors le lecteur phosphore, en allant puiser dans tous ses souvenirs de tueurs au cinéma: Amnésie? Double? Manipulation?… Toutes les solutions sont possibles pendant que nous admirons les superbes paysages contemplatifs créés par l’architecte Araujo sur des aplats ternes mais efficaces de Chris O’Halloran.

Is Putting Off Potentially Bad News Really A Good Idea? Previewing 'A  Righteous Thirst For Vengeance' #2 – COMICONDans ce genre d’histoire c’est le rythme et le choc de l’action qui importent et sur ces points le maître du scénario indé fait une nouvelle fois mouche en jouant avec son lecteur. Certains seront frustrés par la brièveté de l’intrigue (qui se conclut donc à la moitié de l’histoire sans que l’on ne sache encore grand chose), mais comme pour le récent Valhalla Hotel (quoi qu’en plus sérieux!) on adore se faire balader, contempler les plans fixes, les regards mystérieux, croiser cette galerie de personnages dont le monde fou semble confronter le notre et celui de Sonny, réalistes et simples. Comme quand Jim Jarmush s’immisce dans le monde des « assassin movies » sur Ghost Dog.

En refermant le livre on est ainsi totalement conquis bien qu’en attente de résolution (c’est le principe d’un Cliffhanger, non?) et le cerveau en ébullition pour essayer de refaire la piste de ce citoyen au dessus de tout soupçons…

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Les damnés du Grand Large

La BD!

Histoire complète en 56 pages, écrite par Kristof Mishel et dessinée par Béatrice Penco Sechi. Parution chez Drakoo le 10/08/2022.

Merci aux éditions Drakoo pour leur confiance.

Suck my (Moby) Dick

Dans une taverne mal famée, emplie de marins ivres dont les oreilles tanguent encore avec le roulis du bateau qu’ils viennent de quitter, un étrange colporteur fait son apparition. Mal accueilli, comme tous les autres avant lui, il ne demande pourtant qu’une chose: le gîte et le couvert contre une histoire qui divertira l’assemblée des marins esseulés et les tiendra en haleine jusqu’au petit matin.

Le propriétaire de la taverne, initialement réticent, se laisse emporter par le charisme de ce conteur itinérant, et lui permet de rassembler autour de lui son auditoire, avec un avertissement toutefois: si son histoire convainc, il aura droit à son repas chaud, mais dans le cas contraire, son sang ira inonder le caniveau et son corps finira mangé par les poissons du port.

Qu’à cela ne tienne, le conteur, sûrement habitué à ce genre de défi et sûr de lui, se met en place et dévoile les tatouages qui ornent son corps, puis commence à raconter la meilleur histoire de son répertoire.

Le troubadour nous introduit le personnage de Rêveur, un jeune garçon embarqué sur le navire Alicante. Lorsqu’il ne souque pas les arquebuses, Rêveur dessine et écrit dans son carnet. Ce loisir lui a valu son surnom, mais aussi des regards circonspects des membres de l’équipage, qui pour la plupart, sont analphabètes.

Alors que la croisière suit son cours (à défaut de s’amuser) un des marins est retrouvé mort, pendu à un mât, la lettre A marquée sur le front. Cet évènement est le premier d’une série de macabres découvertes, les morts s’enchaînant alors que la superstition gagne l’ensemble de l’équipage. Et Rêveur, au milieu de tout ça, semble connaître la vérité sur les forces occultes qui menacent l’Alicante. Cela aurait-il à voir avec les démons tentaculaires qui gardent les océans ? Ou bien avec ceux, en chair et en os, qui arpentent le pont du navire ? La réponse se trouve au bout du récit de notre conteur tatoué.

Jusque là, la volonté apparente de Drakoo était de coopter des auteurs de romans pour les introduire au monde de la BD, comme c’était le cas par exemple pour les Gardiennes d’Aether, ou Démonistes. Dénicher de jeunes auteurs n’est semble-t-il toujours pas à l’ordre du jour, comme nous le prouve cet album. En effet, Kristof Mishel est un de ces auteurs de romans qu’Arleston aime recruter pour leur faire faire leurs premiers pas dans le monde de la BD. Ainsi, il s’assure une maîtrise narrative et un professionnalisme garantissant une certaine qualité à l’album, tout en ayant une marge d’intervention en tant qu’éditeur qui lui permet de se positionner en « sachant » auprès d’un auteur qui débute dans l’industrie très particulière de la BD.

Ce compromis fonctionne la plupart du temps, et c’est le cas ici aussi. La narration morcelée et la mise en abime sont utilisées avec tact par l’auteur, qui distille son mystère jusqu’à une double révélation finale qui renverse donc par deux fois les perspectives du récit. On est donc tenus en haleine à la fois par la destinée de Rêveur, jeune et frêle garçon au milieu d’un troupeau de marins violents et imbéciles, un peu comme Ismaël embarqué sur le Pequod dans Moby Dick, et par celle du conteur, qui joue sa vie sur le déroulé de cette histoire.

Graphiquement, les personnages dessinés par Béatrice Penco Sechi, avec leur traits émaciés et leurs grands yeux, participent à l’ambiance pesante du récit, où l’on s’attend à voir surgir à n’importe quel moment un tentacule visqueux ou une pince de crabe géante. On peut aisément comparer l’album, sur le même thème, avec la trilogie La Fille des Cendres, de Hélène Vandenbussche, parue entre 2015 et 2019 chez Le Lombard.

Les Damnés du Grand Large offre donc un récit bien mené qui vous tiendra en haleine de bout en bout, pourvu que vous ne souffriez pas du mal de mer.

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Celui que tu aimes dans les ténèbres

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Comic de Scottie Young, Jorge Corona et Jean-François Beaulieu.
Urban (2022), 128 p., one-shot.

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bsic journalismMerci aux éditions Urban pour leur confiance.

Rowena Meadows est une talentueuse artiste-peintre qui ravit les galeristes. Lorsqu’elle ressent le besoin de changement, elle part s’isoler dans une vieille bâtisse dont elle tombe sous le charme. Malgré ou à cause d’une consommation conséquente de vin l’inspiration tarde néanmoins à venir. Jusqu’à ce que d’étranges manifestations surviennent, faisant douter Rowena de sa propre santé mentale…

Splitter Verlag - Comics und Graphic Novels - The Me You Love in the Dark –  Eine finstere RomanzeIl y a quelques couples artistiques dont l’alchimie crée des univers uniques qui doivent autant aux dessins qu’au scénario. Skottie Young et Jorge Corona font partie de ceux-là depuis le magnifique Middlewest. Sans doute parce que le scénariste, naviguant entre les grosses séries Marvel auxquelles il prêts son style enfantin est à l’origine dessinateur. On imagine ainsi la compréhension graphique qui permet un album aussi sensuel que Celui sur tu aimes dans les ténèbres. Beaucoup plus adulte que leurs précédentes productions, ce très réussi bien que trop court one-shot propose ainsi une étonnante histoire d’amour entre cette artiste en recherche et un fantôme qui habite la maison. Pitch simple pour dessins épurés.

La force du duo est d’associer la simplicité, tendance Halloween, avec des problématiques très complexes, hier l’oppression parentale (dans Middlewest), ici la domination dans le couple. On sent une continuité thématique très intéressante chez Young. Comme tout histoire d’horreur l’album entame sur une trame linéaire et progressive passant de la découverte agréable du lieu isolé à la rencontre avec l’Autre, avant la bascule vers la terreur. Comme récemment avec le génial Shadow Planet, on connait l’intrigue mais c’est sa réalisation qui en fera le sel. Et si l’évolution dans les différentes étapes de l’horreur ne surprennent guère, la maîtrise du cadrage et des moments de tension, mais surtout l’histoire d’amour assumée avec l’être surnaturel nous surprennent juste ce THE ME YOU LOVE IN THE DARK #1-4 (Skottie Young / Jorge Corona) - #4 par  OldRoots - Image Comics - Sanctuaryqu’il faut pour nous accrocher. Dans le fantastique tout est affaire de dosage et de décalage. Pour le dosage on a fait plus subtile. Pour le décalage on marche en plein avec l’envie du « pourquoi-pas »?

Bien sur l’ambiance graphique est sombre, avec la magnifique gestion des ombres du dessinateur vénézuélien dont les encres soufflées donnent une matière particulière à ses dessins aux lignes épurées. On connait le design jeunesse de cet auteur et l’association avec le coloriste Jean-François Beaulieu, si elle est moins colorée que sur leur précédente collaboration, n’en est pas moins très réussie.

On ressort de cette magnifique lecture une légère frustration sur la rapidité de lecture et sur une fin assez cryptique. Pas de quoi obérer le très grand plaisir passé en compagnie de Rowena, de sa bouteille et de son amant d’outre-réalité…

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Sleeper #1: En territoire ennemi

Intégrale qui comprend les douze premiers épisodes de la série Sleeper, écrite par Ed Brubaker et dessinée par Sean Philips . En préambule, on trouve les cinq épisodes de la série Point Blank, du même auteur, avec Colin Wilson au dessin. Parution chez Urban Comics dans la collection Black Label, le 26/08/22.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

Ne dormir que d’un œil

Holden Carver est un criminel. Du moins c’est qu’il est parvenu à faire croire, grâce à l’aide de Jack Lynch, un super-espion qui s’est donné pour mission, entre-autre, de démanteler l’organisation criminelle de Tao, un mystérieux personnage à l’intelligence redoutable dont on ignore les motivations véritables.

Pour ce faire, Lynch a fabriqué de toute pièce la défection d’un agent d’élite, Carver, avant de l’envoyer dans la nature, comptant sur le fait que Tao ne laisserait pas passer un telle opportunité. Carver, qui a été accidentellement doté de super-pouvoirs, constitue donc une recrue de choix pour Tao. Il ne reste donc plus pour notre agent qu’à rentrer dans le rôle, et collecter des informations qui permettront de mettre à bas les terroristes.

Cependant, le déroulé des missions d’infiltration n’est jamais un long fleuve tranquille. Bien évidemment, Lynch, le commanditaire de la mission, sorte de Nick Fury, est le seul à être au courant du statut réel de Carver. Lorsque le vieil espion paranoïaque tombe dans le coma suite à une tentative d’assassinat, l’agent double se retrouve livré à lui-même, agneau déguisé en loup en plein milieu d’une meute affamée.

Agneau ? Peut-être pas tout à fait, car plus le temps passe, plus il est difficile pour Carver de faire la différence entre le bien et le mal, de distinguer entre ce qui relève de sa mission et de la survie au sens strict. Et si en plus du reste, vous ajoutez des sentiments amoureux, alors vous obtenez une recette parfaite pour le désastre.

Pour cette rentrée 2022, Urban va piocher dans les classiques, en déterrant cette série, créée en 2003, issue de la fertile collaboration d’Ed Brubaker et Sean Philips, duo à qui l’on doit entre autre les séries Criminal, Kill or Be Killed, Pulp, Fatale et Incognito.

Il faut signaler que l’action se déroule dans l’univers Wildstorm, label érigé à la grande époque des comics indé (Image Comics, Dark Horse, etc) par Jim Lee, et qui abrite notamment les Wild C.A.T.S, Stormwatch, et The Authority, des séries qui ont commencé timidement, avant de connaître leur heure de gloire grâce à l’intervention d’auteurs comme Alan Moore, Warren Ellis et Mark Millar, rien que ça.

Le label Wildstorm a plus tard été racheté par DC Comics, mais en 2003, au moment de la création de Sleeper, il s’agit encore d’un label indépendant, dans lequel les auteurs jouissent d’une marge créative importante. Les lecteurs réguliers de comics n’auront aucun mal à se rappeler l’appétence d’Ed Brubaker pour les intrigues sombres, liées au monde de l’espionnage et du crime. Sleeper est donc l’un de ses faits d’armes, dans lequel il utilise tous les atouts du récit d’espions: la double-identité, les faux-semblants, le sexe, le sous-texte de chaque personnage, notamment de Tao, dont on ne peut pas déterminer les réelles motivations ni le niveau d’information dont il dispose: ignore-t-il vraiment le rôle de Carver ? Ou attend-il simplement son heure pour l’éliminer au moment opportun ?

Vous l’aurez compris, Sleeper pose les jalons du genre espionnage-super-héros, en maintenant son héros dans un étau constant dont il tente désespérément de sortir, en utilisant son ingéniosité et ses super-pouvoirs.

Avis aux amateurs, toutefois, par souci de clarté, Urban a opté pour intégrer en préambule les cinq numéros de la mini-série Point Blank, qui détaille la tentative d’assassinat de Lynch qui est à l’origine de l’intrigue de Sleeper. Il faudra donc patienter plus d’une centaine de page avant d’entrer dans le vif du sujet, mais une fois entamée, la série produit son effet feuilletonesque et vous poussera à tourner les pages à un rythme effréné.

Sleeper est donc une réussite en terme de comics indé et récit d’espionnage super-héroïque, contrairement au Leviathan que nous chroniquions dans la douleur cet été. Vivement le second volume !

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Gannibal #7-10

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gannibal_t10_faceManga de Ninomiya Masaaki
Meian (2021) , 192p./volume, volume 10/13. Série terminée au Japon.

Sauvé in extremis par le prêtre, Daigo est plus déterminé que jamais à confronter « Lui », maintenant qu’il détient la marque de ses dents permettant de l’identifier. Alors que l’assaut final sur le clan Goto pour libérer les enfants commence, le nouveau chef de clan, Keisuke, doit louvoyer entre son amour pour la fille de Kano et sa fidélité au clan…

20220901_104750Grosse séquence rattrapage pour cette série qui, sortie assez confidentiellement chez un petit éditeur, créée par un nouveau venu dans le monde du manga, monte à chaque tome dans un succès d’estime qui commence à faire parler de lui. Et c’est mérité tant Ninomiya apparaît désormais comme un sacré maître dans la mise en scène manipulatoire. Il faudra compter sur lui dans les années à venir!

Alors qu’on approche de la fin les tomes 7 à 9 forment la fin d’une grosse séquence en engageant enfin résolument la grosse action attendue entre les forces de police et les Goto. Ainsi les trois tomes sont marqués par d’importantes phases d’action, fusillades et massacres bien gores, toujours décortiqués dans un montage atroce qui nous balance d’un personnage à un lieu ou un temps sans nous laisser de répit et toujours cette incertitude du qui/quand/où. Bien entendu les personnages que l’on croyait sécurisés ne le sont jamais vraiment et l’auteur se permet toujours l’introduction de nouveaux personnages, comme cette fliquette très coriace qui contre un temps les redoutables Goto, toujours aussi terrifiants dans leur négation de l’autorité de l’Etat. Cette approche de contestation brutale de tout ordre extérieur à leur propre clan les rend totalement imprévisibles, place une menace omniprésente et fait brillamment fonctionner le thriller.

20220901_104444Marquant ensuite une pause alors que l’intrigue est pratiquement conclue, l’auteur nous lance ensuite sur les derniers tomes de la série (à partir du tome 10 donc) dans un gros flashback sur l’origine du Mal et de la figure de Gin Goto dans sa jeunesse. Restant dans la même ambiance tortionnaire, Ninomiya change donc radicalement de cadre tout en créant des prolongements avec certains ancêtres des villageois ou des Goto qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à leurs descendants… On est un peu surpris de cet abandon des héros (… qui auront été finalement assez peu mis en avant par l’auteur qui les traite plus comme faire valoir de ses affreux) mais on marche à plein dans ces explications toujours cohérentes de cette tentaculaire histoire familiale. Il y a simplement à craindre que différentes intrigues secondaires soient un peu laissées sur le côté de la route d’ici la conclusion mais on frémit à la découverte de l’origine de « Lui » en attendant de voir comment le retour à l’époque principale va pouvoir malmener une dernière fois nos personnages, tant ces increvables Goto semblent impossibles à effacer de la surface de la terre…

A noter qu’alors que la série s’est terminée au Japon en début d’année, une série live est en cours de production au pays du soleil levant. Difficile d’imaginer qu’elle ne soit pas édulcorée (elle sera diffusée sur Disney plus…) mais attendons de voir. De là à rêver d’un film adapté par un David Fincher…

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Sweet Home #1

Webtoon de Kim Carny et Hwang Youngchang
Ki-oon (2022), webtoon (2020), série en cours, 1/12 volumes parus.

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bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur fidélité.

Adolescent renfermé sur ses jeux vidéo, Hyeon-Su se retrouve soudain seul au monde lorsque sa famille disparaît dans un accident de voiture. Propulsé dans une gestion d’adulte il emménage dans une résidence qui doit lui permettre de subvenir à ses besoins. Lorsqu’une catastrophe inexplicable survient à l’extérieur il se retrouve confronté aux voisins et à une menace invisible et terrifiante…

Sweet Home (Kim) -1- Tome 1Les toujours excellentes éditions Ki-oon poursuivent dans dynamique des webtoon puisque après le best-viewer Bâtard ils nous proposent la nouvelle série du dessinateur Hwang Youngchang. De quoi continuer la semaine dans le numérique puisque dimanche Dahaka vous parlait d’une adaptation américaine cette fois d’un webcomic.

Ce qui surprend au premier abord c’est très logiquement la mise en page et le découpage puisqu’il sont pensés pour un défilement sur écran et non sur un enchaînement de pages. Cela a certainement une incidence sur le rythme de lecture mais cela ne se ressent pas négativement. Avec un dessin assez simple et une colorisation minimaliste, c’est donc bien le scénario qui importe dans cette entame qui flatte les maîtres du suspens à commencer par Hitchcock ou Carpenter. En effet, la tension est maintenue très longtemps puisque après une mise en place de contexte qui aide à entrer tranquillement dans le bain, on se retrouve dans un huis-clos glacial à la première personne où les interactions étranges avec les voisins feront avancer le récit, dans une montée de la tension sur une menace impalpable. Le cadre est connu: un immeuble très impersonnel en forme de labyrinthe de béton , une poignée de survivants enfermés en lutte pour leur survie, une menace terrifiante et indicible, tout est bon pour une tension sur les onze prochaine tomes de la série.Sweet Home (Webtoon de Youngchan HWANG, CARNBY Kim) - Sanctuary

Si l’aspect graphique n’est pas à proprement parler joli, il fait le job en permettant de se concentrer sur l’enchaînement des séquences, jouant sur les silences et la confrontation des tempéraments des survivants. Et sur le plan de l’intrigue les auteurs connaissent leurs gammes puisqu’on est happé de la première à la dernière page avec juste ce qu’il faut d’informations pour ne pas s’ennuyer au long de cette avancée lente vers l’horreur. n’en gardant pas trop sous le coude, on achève donc cette entame bien accroché, avec le déclencheur horrifique qui ne se sera pas trop fait attendre, des personnages installés et une chasse qui peut commencer. Y’a plus qu’à enchaîner pour cette très bonne surprise qui confirme que les jeunes auteurs ont souvent la fraicheur qui manque aux grosses cylindrées!

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Féroce #1: Taïga de sang

Premier tome de 54 pages, écrit par Gregorio Harriet et dessiné par Alex Macho. Parution chez Glénat le 01/09/21.

Les dents de la neige et Faits d’Hiver

Janvier 2019. Au cœur des terres gelées de la taïga russe, un commerce tout particulier a cours, un commerce qui se fait au détriment de la nature et de la faune locale: celui du bois, qui engendre une déforestation aux proportions plus alarmantes encore que celle de la région amazonienne.

Victor et Nikolay sont deux gardes forestiers dépassés par ces événements. Impuissants à arrêter la coupe et l’exportation de bois, ils doivent se contenter d’observer sans pouvoir en référer à leur hiérarchie, qui se plie elle aussi aux exigences des multinationales sans pitié qui pillent le territoire. Kostya, le fils de Nikolay, est quant à lui contraint de travailler à la découpe faute de mieux. Pendant ce temps, Sabine Koditz, Kristin et Mark sont venus afin de tourner un documentaire sur les Tigres de Sibérie, dont l’habitat et la vie sont menacés par l’exploitation du bois. Sabine est bien connue dans le milieu de l’activisme écologique, puisque ses précédents documentaires ont mis à jour l’enrichissement illégal de certaines corporation, ce qui lui vaut bien sûr l’inimitié de gens toujours très puissants, et rancuniers.

Alors qu’elle s’installe pour débuter le tournage, Sabine ignore qu’elle est la cible de représailles, de la part d’un trafiquant russe et d’une PDG chinoise. Malheureusement, les choses vont tourner au bain de sang, lorsque le chasseur chargé d’abattre Sabine se laisse tenter par l’appât du gain et tire sur un tigre de Sibérie. Le fauve, blessé, n’aura alors plus qu’une idée en tête: se venger et reprendre le contrôle de son territoire dévasté par les humains.

Dans la taïga, personne ne vous entendra saigner

Comme il est coutume de le rappeler, toutes les bonnes histoires d’épouvante comportent trois composantes essentielles, qui font monter la tension et forment les bases d’un bon récit de genre.

Premièrement, un monstre. Il peut s’agir d’un requin (Dents de la Mer) ou un xénomorphe (Alien), ou toute autre entité maléfique, hostile, surnaturelle ou non.

Ensuite, la faute, ou le pêché, qui fait surgir ce monstre. Pour les Dents de la Mer, il s’agira du refus par le Maire de faire évacuer la station balnéaire, craignant les retombées économiques pour sa ville. Pour Alien, ce sera la naïveté de répondre à un signal de détresse qui n’en est pas un, puis la volonté d’étudier un organisme trop dangereux.

Et enfin, un lieu clos: une plage, un vaisseau spatial, une maison hantée, ou tout autre lieu dont on ne peut pas s’échapper facilement. Généralement, pour surmonter le Monstre, le protagoniste devra en premier lieu se confronter au pêché qui l’a fait surgir.

Pour ce premier tome de Féroce, on retrouve bien ces trois éléments fondamentaux: un tigre (monstre), attaque des gens prisonniers de la taïga gelée (lieu clos), pour se venger d’un contrebandier cupide (pêché). Cela promet donc un récit à sensations fortes, d’autant plus que l’histoire semble adaptée, selon l’éditeur, d’un fait divers similaire.

Le scénariste prend le temps de poser son cadre au cours de ce premier album. D’emblée, le contexte géopolitique est posé (mention spéciale et point bonus à l’auteur, qui évoque avec une étonnante clairvoyance le conflit russo-ukrainien) et avec, les enjeux écologiques et environnementaux. On pourrait reprocher des antagonistes trop caricaturaux, mais après tout, est-ce si éloigné de la réalité (encore une fois, l’actualité ne ménage pas ses efforts pour nous le prouver) ?

Grâce à l’écriture de Harriet, on a le loisir de s’attacher aux personnages, notamment le duo père/fils (ce qui tend à démontrer que les autres sont sacrifiables…les paris sont ouverts!), on se laisse happer par l’ambiance polaire et la tension croissante, à mesure que les pages défilent et que le tigre se fait désirer.

Graphiquement, Macho bombe le torse et produit des planches impeccables, tant sur les décors glacés, que pour les personnages, qui sont tous très bien caractérisés au travers du dessin, montrant ainsi la complémentarité de la narration.

Féroce est donc férocement à conseiller, car il parvient à mettre en avant une thématique écologique majeure tout en nous faisant craindre pour ses personnages.

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Survivor’s club #2-3

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Manga de Aoiesei et Anajiro

Delcourt (2021-2022), 208p./volume, série finie en 3 volumes.

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J’avais plutôt accroché au premier tome de cette trilogie et ai pu enchaîner jusqu’à une conclusion surprenante, qui ne confirme pas totalement la qualité ressentie mais dénote une réelle originalité dans le traitement du sujet central: le système de harcèlement dans l’institution scolaire japonaise. Alors que le second volume prolonge le premier en montant malheureusement d’un gros cran l’aspect gore et sexuel, le troisième tome marque une grosse rupture dans le déroulé d’un scénario qui prend alors le temps de suivre l’itinéraire des certains de ces ado afin de comprendre leurs motivations et la réalité crue d’un harcèlement qui ferait passer la France pour le pays des bizounours. On connaît la violence de la société japonaise, illustrée dans les histoires sur le monde du travail ou sur le Moyen-Age. On n’imagine pas en revanche une telle violence gratuite qui va jusqu’au viol et semble toléré par des enseignants, sans doute par l’habitude de préserver l’institution et le respect pour la force. Survivor’s club n’est pas une analyse sociologique, plutôt un pain dans la gueule destiné à rappeler une réalité japonaise qui laissera sans doute le lecteur français assez distant, sorti du plaisir de lecture d’un thriller.

Du coup le déroulé de la prise d’otage qui évolue vers un viol collectif filmé sur internet, destiné à montrer ce qu’a subi la preneuse d’otage, fait un peu voyeur et « fan service déviant », atténuant la portée du propos. C’est dommage, comme la propension du dessinateur à montrer des morceaux de viande humains, des bouts de têtes, etc, qui frisent le granguignol et là aussi cassent le réalisme cru des harcelés soutenus par une mystérieuse organisation les poussant à l’action violente. Au final Survivor’s club a les qualités et les défauts d’une première œuvre et des séries très courtes, inabouti malgré un démarrage très alléchant et une belle maîtrise du découpage et de la narration. A tenter pour les cœurs bien accrochés.

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Cadres Noirs #1

La BD!

Premier tome de 72 pages d’une trilogie écrite par Pascal Bertho, d’après le roman de Pierre Lemaître. Dessins de Giuseppe Liotti, parution le 16/02/22 aux éditions Rue de Sèvres.

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Merci aux éditions Rue de sèvres pour leur confiance!

Prise d’autre âge

A première vue, Alain Delambre a tout d’un homme heureux. Cadre dans une entreprise, il gagne suffisamment bien sa vie pour offrir à sa famille un environnement prospère et éloigner les problèmes.

Toutefois, rien n’est vraiment acquis dans la vie et Alain l’apprend à ses dépens lorsqu’il est licencié. Commence alors une lente désocialisation, qui l’éloigne de l’emploi et précarise l’ensemble de la famille. Heureusement pour notre quinquagénaire, ses deux filles sont grandes et ont fini leurs études. Mais Alain, lui, ne parvient pas à retrouver de travail dans sa branche d’activité, et se voit contraint d’accepter des jobs précaires pour lesquels il est surqualifié.

Un jour, Alain voit passer une opportunité dans les petites annonces. Un job taillé pour lui, qui représente l’espoir d’une seconde chance. Galvanisé de nouveau, Alain se prépare comme jamais pour décrocher ce poste, mais il doit avant cela passer une série d’entretiens et de tests, dont certains s’avèrent illégaux.

Car la mission qu’on lui propose, c’est de simuler une prise d’otage parmi un groupe de cadres candidats, afin de déterminer les plus aptes à gérer les situations de crise et de pression extrême. Plutôt que de renoncer, Alain s’immerge complètement dans le rôle et s’endette même auprès d’une de ses filles pour pouvoir gérer la logistique de cette fausse prise d’otage. Mais quelque chose tourne mal, la situation vire au drame et des gens sont blessés. Pris pour un forcené, Alain est interpellé et placé en détention provisoire, dans l’attente de son jugement.

Quelle sombre vérité se cache derrière cette prise d’otage ? Comment Alain parviendra-t-il à assurer sa défense ?

Des fentes aux enfers

Publié en 2010, le roman de Pierre Lemaître a remporté un franc succès, notamment pour sa description sans concession de l’univers cynique des grandes entreprises, gangrénées par la cupidité et les techniques modernes de management. L’adaptation BD, assurée par Pascal Bertho et Giuseppe Liotti, prend le même

Cadres noirs - Tome 1 - Cadres noirs - Pascal Bertho, Pierre Lemaitre,  Giuseppe Lotti - cartonné, Livre tous les livres à la Fnac

chemin et dresse un portrait peu ragoutant du monde moderne du travail. A noter que l’histoire a été adaptée à la télé dans la série Dérapages (visible sur Arte et Netflix).

La fongibilité des employés, la recherche du profit et de la performance au détriment de l’éthique et du bien-être des individus, tout est mis en exergue pour expliquer la descente aux enfers d’Alain, travailleur qualifié typique auquel il est aisé de s’identifier.

Cependant, si l’intrigue est immersive et articulée autour de révélations amenées de façon cohérente, j’ai été quelque peu gêné par certains détails qui ont empêché une totale immersion. Je parle principalement de l’environnement carcéral, qui comprend des erreurs et/ou clichés non conformes à la réalité: les parloirs ne sont pas organisés comme dans l’album, il n’y a évidemment pas de réfectoire dans les prisons françaises, sans parler des liens avec le surveillant d’étage, les gradés, et le SPIP qui n’est même pas mentionné… J’espère que la suite sera mieux documentée, tant sur l’environnement pénitentiaire que sur la procédure judiciaire, car cela permettra d’apprécier encore mieux les méandres de cette intrigue policière ainsi que sa critique sociale.

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