BD·BD de la semaine

Les aigles de Rome

BD d’Enrico Marini
Dargaud (2007-2016), 5 tomes parus.

couv_68233Pour sa première série solo (dont le premier tome remonte à dix ans maintenant!), le grand Enrico Marini, toujours féru d’histoire, à mis la barre haut, voir très haut. Si l’on connaît son talent graphique depuis longtemps, l’aventure scénaristique était risquée: nombre de dessinateurs s’y sont cassé les dents, le travail de documentation historique est considérable tant visuellement que scénaristiquement ; enfin et surtout, la série a vu le jour alors que la grande série sur l’antiquité romaine, Murena avait déjà achevé son premier cycle et jouissait d’une renommée très grande notamment pour son sérieux historique. J’avais commencé la série et abandonné dès le premier tome, peu accroché par ce qui me semblait une intrigue cliché entre deux vrais-faux frères, dans un contexte historique déjà vu. Mal m’en a pris, Les Aigles de Rome tient très fièrement la comparaison avec Murena en assumant son identité propre.

Sur le plan matériel nous avons une pagination classique mais une intrigue très dense pourrait faire croire à des albums de 80 pages… Un court résumé des précédents tomes est inséré en début d’album et un glossaire des termes latins à la fin. L’intérieur de couverture comporte une très belle et très utile carte de l’Empire indiquant notamment les noms et localisations des nombreux peuples germains qui sont au cœur de l’intrigue. Tout bon donc côté fabrication éditoriale, si ce n’étaient les couvertures qui sont comme souvent chez Marini très peu inspirées et peu alléchantes. Vraiment dommage lorsque l’on compare à la qualité des dessins intérieurs qui sont d’un niveau rarement atteint par l’illustrateur italien.

Alors que la République touche à sa fin, un général romain se retrouve chargé d’élever son fils et le fils d’un chef germain emmené en « otage » comme signe de soumission à Rome. Alors que les deux fiers adolescents grandissent dans la culture romaine, ils vont se retrouver confrontés à leurs ambitions respectives mais surtout à leur identité de romains mais aussi des peuples conquis. Au travers de cette querelle de  deux frères ce sont les prémices de la bataille de Teutobourg qui nous sont relatés, qui vit la plus grande défaite des légions romaines et l’arrêt quasi définitif de l’expansion de l’Empire en Europe.

Marini - Les Aigles de Rome - Tomes 1 à 3Les Aigles de Rome a été une vraie surprise pour moi. J’aime l’Histoire, je lis Marini depuis le premier Gipsy (et j’ai d’ailleurs fait une rétro sur la série), j’ai adoré la série TV Rome qui a permis ce genre de traitement réaliste dans les fictions… et pourtant quelque chose ne collait pas. Je me suis donc trompé et je considère désormais cette série comme l’une des meilleures productions du dessinateur, d’une maturité qu’aucune de ses autres séries (à part peut-être L’étoile du désert) ne possède!

D’abord le sérieux de la reconstruction donc, et sur ce point la comparaison est tout à fait pertinente avec Murena: dans les deux cas, un personnage historique (Arminius chez Marini, Néron chez Dufaux/Delaby) et son alter-ego fictif se croisent en amitié/concurrence. Murena prend la grande Histoire, Les aigles de Rome a l’intelligence de recentrer sur un événement précis et une série courte, ce qui évite de diluer l’intrigue sur de très nombreux volumes (Murena en est à 10 et ça commence à faire beaucoup…). Choix pertinent tant la quantité d’informations (termes latins, détails de la hiérarchie romaine ou des coutumes sociales, etc) est important, de même que les personnages dont nombreux sont dotés d’un vrai travail de caractérisation.

Résultat de recherche d'images pour "marini aigles de rome"Ces personnages que je craignais très archétypaux lors de ma première tentative s’avèrent assez complexes et dotés de motivations cohérentes ; hormis Varus aucun n’est un gros méchant né pour être méchant, à l’inverse, le héros Marcus nous change du héros parfait à la Scorpion: ténébreux, impulsif mais aimant, il accumule les boulettes tout en étant d’un courage et d’une force exemplaires. Un héros faillible, contrairement à son frère Arminius, que rien ne semble pouvoir faire échouer alors qu’il se transforme progressivement en vrai antagoniste de Marcus. Tout au long de l’histoire on ne sait qui est réellement le héros de Marini, celui de la petite histoire familiale ou celui qui marquera l’Histoire de son nom…

Sur le plan graphique, si l’on a l’habitude de l’excellence, on atteint ici des sommets de reconstitution, que ce soit sur les costumes ou de multiples détails de décors militaires ou des intérieurs. Sachant tout dessiner, Marini est en outre un coloriste hors paire créant des atmosphères variées et évocatrice. Des visages des personnages aux paysage, tout est fin, subtile, précis et beau. Grande maîtrise des cadrages avec des plans dynamiques alors qu’il n’utilise pourtant aucune ligne de mouvement. Les séquences de bataille sont elles aussi impressionnantes de lisibilité et de style. Il est vraiment très fort! Alors il y a bien sur quelques tics graphiques comme les méchants qui sont souvent chauves, pâles et édentés ou la Germanie toujours couverte de brume et constellée d’arbres morts… Mais cela permet aussi une proximité avec le lecteur, une lisibilité qui n’est pas grossière non plus. Sur le plan documentaire comme sur le plan graphique, Les aigles de Rome peut assumer son statut de grande BD d’aventure historique, que personnellement je préfère donc à Murena.

Résultat de recherche d'images pour "marini aigles de rome"Les BD de Marini se bonifient avec l’âge et le bonhomme prends des risques en changeant d’univers: après le volume 2 de son Batman il enchaîne avec un nouvel épisode du Scorpion (la série s’approche de la fin) et travaille actuellement sur un one-shot en mode roman noir. De quoi saliver…

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Moka.

 

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BD·Documentaire

Le docu du week-end #4

Le Docu du Week-End

Les larmes du seigneur afghan
BD de Pascale Bourgaux, Vincent Zabus et Thomas Campi
Dupuis/Air ibre (2014), 80p.

9782800158464-couv-m800x1600En 2012 la grand-reporter belge Pascale Bourgaux sort son documentaire sur un seigneur de guerre afghan, compagnon d’arme du commandant Massoud et baron local du nord de l’Afghanistan. Tournant depuis dix ans dans ce territoire, la journaliste a connu les évolutions de la situation depuis l’intervention américaine de 2001. Le documentaire témoigne de la nouvelle situation tragique qui voit une population désabusée et prête à rendre les rennes aux Talibans pour peu qu’ils garantissent la sécurité et l’éducation… En 2014 sort la BD du même titre: il s’agit d’une sorte de making-of, de transposition illustrée (certains plans sont repris du film), en bref ce qu’on appelle une adaptation.

Les occidentaux, vous êtes obsédés par la Burqa! Si cela pouvait être le seul problème des afghanes je serais ravie, Pascale.

Résultat de recherche d'images pour "les larmes du seigneur afghan bd"Il est probable que peu de personnes aient vu le film (diffusé une fois sur canal+) et la BD est l’occasion de s’immerger dans ce formidable récit, d’en ressentir la tension. Elle permet aussi de voir l’envers du décors. Les réactions de la journaliste quand elle craque, ses interrogations, les images tournées mais non retenues ou les séquences intégrales avant montage qui nous donnent à voir des discussions qui n’étaient pas montrables. Bien sur, il y a toujours une part de fiction (dans un film comme dans une BD) mais le projet d’adaptation, outre de très belles illustrations (et quelles couleurs!) est vraiment pertinent et donne à lire une œuvre à part entière. Je trouve simplement regrettable qu’aucune information ne soit donnée sur l’origine du projet, sur le film, sur l’auteur. Plus que toute autre BD, une BD-docu nécessite à mon sens un avant propos et des annexes permettant d’élargir son périmètre, de mieux appréhender ce que l’on vient de lire et de faire la part des choses entre le réel et le récit. L’album y perd beaucoup, en se terminant brutalement sur une page blanche de garde, c’est dommage.

Résultat de recherche d'images pour "les larmes du seigneur afghan bd"Après une entrée en matière classique qui m’a fait craindre un énième reportage illustré, j’ai été surpris par le stress ressenti dès lors que les personnages commencent leur voyage vers la région tribale de Mamour Hassan (le chef). Sans le son d’un reportage vidéo, sans le réel des images, le seul contexte rappelé, les dialogues des personnages, nous font ressentir à la fois l’urgence, le danger permanent et le fait d’être au bord du monde que l’on connaît. L’écart de culture, même chez cet ami puissant, respecté, adversaire radical des talibans, fait que l’incident peut survenir à tout moment. Un geste, une phrase déplacée peut jeter la honte sur un sage observé de tous, le contraindre par honneur à des gestes, des décisions qu’il ne souhaite pas et qui fragilisent l’équilibre entre la guerre civile et le retour à la civilisation de ce pays.

Le chauffeur était prêt à nous trahir. Mais quand il réalise que le prix de cette trahison risque d’être plus élevé que prévu il renonce.

Sans appuyer, par le seul témoignage, l’on a le sentiment de comprendre la réalité du pays de 2014: un pays rural, pauvre, peuplé de personnes pour qui la seule éducation est celle des mollah. Là le rôle du seigneur de guerre Mamour Hassan devient plus fondamental encore que celui du gouvernement central: c’est lui qui construit les écoles, qui nomme les instituteurs. Des instituteurs qui ont pour partie basculé dans le camp des talibans alors qu’ils sont fonctionnaires de l’Etat… Car l’Etat est Mamour Hasan dans cette province reculée. Résultat de recherche d'images pour "les larmes du seigneur afghan bd"Les Talibans sont déjà dans les têtes de populations qui ne voient pas arriver les milliards de l’aide occidentale, détournée par la corruption de Kaboul. Une population qui vit depuis des décennies dans une version  obscurantiste de l’Islam. Et seule l’autorité morale de Hasan maintient sa ville sur le chemin des Lumières. Dans cet environnement insidieux, caché, collaborationniste, la journaliste occidentale n’est acceptée que par-ce qu’elle est l’invitée du chef. Elle et son cameraman savent qu’à l’instant où le chef est parti ils sont en danger de mort.

Les larmes du seigneur Afghan est une BD très forte pour qui s’intéresse à l’actualité, au difficile sujet de la cohabitation entre deux cultures, l’Islam et l’Occident, à un pays probablement unique dans l’histoire du monde. Un pays qui cristallise depuis si longtemps les soubresauts du monde et dans lequel des habitants ne demandent qu’à sortir des projecteurs.

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Cinéma·La trouvaille du vendredi·Rétro

La Trouvaille du vendredi #9

La trouvaille+joaquim
 Last exile/Skyland

La thématique aérienne tombée par hasard sur cette semaine (lundi et mercredi) me donne envie de vous parler de deux Anime, l’un français et l’autre japonais. Deux perles de l’animation qui ont quelques années maintenant et qui ont l’immense mérite de plaire autant aux jeunes qu’aux adultes tant la qualité des scénarios, d’écritures mais bien évidemment aussi le graphisme sont parmi les plus élevés que j’ai vus dans une série d’animation.

 

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Last Exile date de 2003 et est issu du prolifique studio Gonzo, spécialisé dans l’introduction d’animation 3D dans des dessins animés (technique aujourd’hui répandue grâce au « cell shading », technique qui permet d’appliquer des textures de dessin animé sur des formes 3D: on gagne en fluidité, souvent sur des objets mécaniques ou des décors, tout en gardant une cohérence graphique du dessin animé). Une suite (« Silver wings« ) a vu le jour en 2011 et hausse la qualité encore plus haut grâce à une évolution technique logique (dix ans d’écart) mais surtout par un univers et un scénario bien plus travaillés.

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Le pitch est simple: dans un monde où les nations sont en guerre au travers de combats aériens chevaleresques dont tout le monde a oublié l’origine, un  jeune pilote de « vanship » (sortes de motos aériennes) et sa sœur partent à la recherche de l’Exile, mythique navire perdu qui pourrait mettre fin à tous les conflits…

Doté d’une direction artistique et d’une fluidité d’animation très au-dessus de la moyenne des anime de l’époque (et même d’aujourd’hui…), Last Exile parle aux enfants au travers du destin de ces deux orphelins et plus encore dans la seconde saison avec la famille de pirates qui tourne autour de l’héroïne et du thème de l’amitié, central dans Last Exile – Silver wings. Mais personnellement, outre le design général rétro-futuriste très appétant, c’est la dimension politique qui m’a fasciné, un peu sur la première mais Tags: Anime, Gonzo (Studio), Last Exile, Delphine Eraclea, Alex Rowe, Official Artsurtout sur la seconde saison: relativement décrochée chronologiquement de la première, elle suit les aventures d’une éternelle optimiste espiègle, Fan, super crack du pilotage et son amie d’enfance Gisé, prises avec son clan de pirates du ciel, dans une guerre de domination entre deux nations.

La réflexion (qui reprend certaines théories impérialistes napoléoniennes ou nazies de la pacification du monde par la conquête) est très intéressante et les enjeux de fidélité, de ce qui est bien et mal, des moyens pour parvenir à des buts politiques, sont passionnants et vraiment subtiles. Le méchant convainc autant par sa puissance que par ses paroles et personne n’est en mesure de contester ses objectifs finaux de paix universelle… L’esthétique générale est d’une innovation et d’une délicatesse folle (les textes sont écrits dans un alphabet empruntant au grec ancien) et les épisodes font tous référence à des coups d’échec. Ce sont des détails mais qui illustrent l’ambition de cohérence des auteurs.Résultat de recherche d'images pour "gonzo last exile"

Le côté fantastique est plus présent dans la première saison avec la Guilde, sortes d’elfes aux capacités physiques et technologiques beaucoup plus importantes que les humains et qui régit les affrontements comme arbitre des guerres. Beaucoup de choses sont laissées dans une semi-explication dans Last Exile, mais la qualité des personnages, l’originalité totale de l’univers en font une série à voir véritablement, si possible avec vos enfants, à partir de 8 ans (attention, un épisode un peu sanglant sur la fin de la première saison).

 

 

Skyland est due à un studio d’animation éphémère qui a produit cette série et le très bon film Renaissance avant de fermer boutique.

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La série créée par Emmanuel Gorinstein, emprunte énormément à l’univers Star Wars et à la thématique d’Akira (les enfants mutants) mais parvient à créer un univers graphique innovant grâce à cette terre éclatée en milliers de « blocs » permettant de détailler une multitude d’ambiances et thématiques.

 

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Mahad et Léna sont deux adolescents rebelles qui rejoignent un équipage de pirates-rebelles qui contestent l’autorité dictatoriale de la Sphère sur le Skyland. Léna est dotée de pouvoirs mentaux puissants et Mahad est un pilote hors paire. Ils vont partir à la recherche de leur mère emprisonnée dans la forteresse de Karzem et combattre le redoutable Ocelot…

La particularité de cette série (comme beaucoup d’animation TV de nos jours) est d’être intégralement en 3D avec capture de mouvement. Le studio à l’origine était spécialisé dans le jeu vidéo et a utilisé ses technologies pour créer des histoires. Ainsi le « cell shading » est encore plus appuyé que sur Skyland. Le principal défaut est sur les visages, non « capturés »… Si l’animation des personnages est excellente, les expressions sont ainsi un peu figées et on perd la liberté que propose l’animation traditionnelle comme sur Last Exile. En revanche le moteur 3D utilisé permet une gestion des ombres très esthétique. Avec des moyens limités d’une production TV on arrive à une fluidité et un dynamisme que seule permet l’animation par ordinateur.

Image associéeC’est bien l’univers créé qui fait la force de cette série française. La qualité des décors et la transposition d’une culture et d’un imaginaire français (le navire des pirates du ciel s’appelle Saint-Nazaire et l’un des épisodes voit les héros dans un Paris détruit par exemple) montrent que l’on sait proposer des créations universelles non américanisées ou japonisées. La référence appuyée aux Jedi et à Star Wars pourra en lasser certains mais c’est tellement assumé que l’on pourra plutôt parler de réinterprétation. Surtout, le design général des personnages, vaisseaux et surtout les décors, sont vraiment de très bon gout. Quand on prend de bonnes références on ne peut que produire du bon! Et si l’on compare justement cette série aux séries Star Wars animées en 3D, on est ici franchement au dessus sur tout les plans.

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Ces des séries ayant passé la furie de l’actualité, on peut les trouver dans de très beaux et complets coffrets collector pour vraiment pas cher (environ 16€ pour chaque coffret). Une bonne occasion de se faire plaisir en découvrant des séries de très grande qualité.

 

 

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BD·Jeunesse·Rapidos

En route pour l’Himalaya

Violette autour du monde #3
BD de Teresa Radics et Stefano Turconi
Dargaud (2015)

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Un billet sur les deux premiers volumes a été publié sur le blog.

Le papy de Violette va bientôt mourir et le cirque part pour son dernier voyage vers le Tibet pour le laisser partir là où il a vu le jour. Cela permet un récit du passé, de la rencontre des parents de Violette et de l’arrivée de quelques membres du cirque dans la troupe.

J’ai lu les albums de Violette avec ma fille (qui a eu sa première dédicace sur le premier volume!), aussi j’ai une petite tendresse subjective pour la série. Ce troisième volume a toujours la même qualité de dessin artisanal au crayon et permet de découvrir les beaux paysages de l’Himalaya. L’humour est présent avec quelques scènes de poursuite rigolotes mais surtout, la philosophie de Papy Tenzin donne une belle leçon de vie aux jeunes lecteurs dans un esprit animisme écologique où tout revient à la Nature et tout part de la Nature en un cycle éternel…

Au-delà du message, si la lecture reste toujours aussi sympa, l’harmonie de la série est difficile à saisir (ce que je signalais déjà dans la critique des premiers albums): dans les deux précédents albums la série semblait partir sur une thématique artistique en présentant un nouvel artiste majeur à chaque album, ici ce n’est plus le cas, non plus que la géographie puisque le cirque traverse différentes régions sans particulièrement décrire un lieu en spécifique. Difficile alors de s’accrocher aux personnages ou à une thématique. La série Violette est un joli moment mais qui semble mal défini et par les auteurs et par l’éditeur. Le jeune public pourra se perdre dans des thématiques un peu compliquées et les personnages typiques et rigolos ne sont pas assez mis en avant. Il est peut-être temps que la série s’arrête…

Comics·East & West·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Wild Blue Yonder

Comic de Mike Raicht, Austin Harrison et Zach Howard
Glénat comics (2017) – publi US par IDW publishings (2016), 192 p.

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On commence une semaine « aviation » avec une découverte comics indépendant dénichée par Glénat, avant une chronique mercredi en BD de la semaine sur la série en cours du dessinateur-aviateur Romain Hugault. Je découvre le travail de Glénat sur les comics hors sentiers battus et suis ravi de voir qu’il n’y a pas qu’Urban pour proposer des albums américains innovants.

Je suis vraiment très content d’avoir lu et apprécié ce one-shot! Je l’ai déjà exprimé sur ce blog, les comics c’est compliqué… J’y trouve beaucoup de médiocrité graphique et une routine industrielle autour des deux franchises de super-héros Marvel et DC qui outre d’exclure le public qui ne souhaite pas passer sa vie à ne lire que ça, tourne un peu en circuit fermé. En même temps, d’incroyables illustrateurs, une culture du design graphique, des couvertures et de la mise en scène puissantes, appuyées sur des personnages très forts pour l’imaginaire. En somme, je flirte souvent avec les comics, mais toujours un peu de loin et en privilégiant les séries courtes et les duos d’auteurs (je suis allergique aux équipes graphiques hétérogènes). Du coup je suis quelques auteurs en particulier (en ce moment Esad Ribic, sorte de Midas du crayon, ou Sean Murphy…) et essentiellement de l’Urban qui édite des BD hors Marvel/DC. Wild Blue Yonder est édité aux USA par un éditeur visiblement spécialisé dans les adaptations BD de séries télé et en partenariat étroit avec Glénat.Résultat de recherche d'images pour "wild blue yonder howard"

Dans le futur l’écosystème a été quasiment détruit par la pollution radioactive. Ce qu’il reste des hommes s’est réfugié sur les hauteurs et dans des navires volants. L’Aurore est un mythe, vaisseau fonctionnant au solaire dans un monde dépendant du pétrole  et pourchassé par la flotte du terrible Juge. A son bord, un équipage idéaliste, fonctionnant comme une famille, incarnant un monde où la solidarité remplacerait la survie de tous contre tous… 

Résultat de recherche d'images pour "wild blue yonder howard"Le première surprise de ce très bon comic vient des dessins. Zach Howard a commencé à publier dans les années 2000 et n’a pas une biblio très fournie, hormis The cape sorti en France et doté d’une bonne réputation. Son style me fait penser à un mélange de Vatine et de Travis Charest (excusez du peu!). Avec sa propre originalité (notamment une étonnante utilisation des trames pour ombrer ses dessins, un peu comme dans les Manga), il propose un dessin très encré, parfois sales, au découpage serré et toujours très propre techniquement. J’adore! Son design des engins est de style post-apocalyptique type Mad-Max. Image associéeOn a vu plus inspiré concernant les engins, mais l’atmosphère générale de la BD est réussie et décrit un univers classique du genre, crasseux, à la fois technologique et bricolo. Les films de George Miller sont clairement la première inspiration de cet ouvrage qui met en opposition un groupe idéaliste (incarné par le formidable personnage de Cola, super-pilote éternelle optimiste dont la foi en l’homme est indestructible) et un autre, militarisé, hyper-hierarchisé derrière le Juge, chef nihiliste qui tente de réunir une élite devant recréer l’humanité avant l’élimination du reste de l’humanité… J’ai aimé outre la maîtrise graphique et la vraie personnalité de ce dessinateur, une cohérence et une implication dans un projet personnel, non issu d’une grosse machinerie.

Comme tous les post-apo la différence joue à peu de choses et ici à un relationnel original entre les personnages: le cœur de l’équipage de l’Aurore repose sur une famille (la mère commandante, le père ancien pilote et la fille, héroïne de l’histoire) confrontée aux nécessités militaires de la survie face aux attaques du Juge. Peut-on être mère quand tout un équipage compte sur vous? La fille pilote peut-elle vivre avec une mère qui refuse de se comporter comme telle? Peut-on encore avoir confiance en un étranger et croire en l’amour dans ce monde sans espoir? Wild Blue Yonder est un peu la BD que Vatine aurait dû faire depuis longtemps (au vu de ses nombreuses illustrations de ce style) et donc une surprise inespérée.

Résultat de recherche d'images pour "wild blue yonder howard"Les séquences d’action aériennes sont nombreuses et très bien menées, assez crasseuses et souvent barbares avec le génial personnage de Scram, sorte de furie indestructible équipée d’un Jetpack, sautant d’avion en navire volant, échappant aux balles et emmenant les têtes de ses adversaires avec sa hache… Le format one-shot en quelques 200 pages ne permet malheureusement pas de développer beaucoup plus les personnages, l’univers ou de prendre plus de temps dans les séquences aériennes. Mais les auteurs proposent néanmoins un remarquable équilibre entre les scènes de dialogues, les intérieurs métalliques des navires et les plans larges aériens. Avec comme petite cerise qui semble anodine mais apporte une touche d’humanité, un cœur à cet album: le chien aviateur (que le dessinateur explique être inspiré de son propre chien disparu). Un toutou craquant qui fait de ce comic indépendant une œuvre  efficace et touchante, une belle respiration dans la BD américaine.

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BD·Nouveau !

Bug

BD d’Enki Bilal
Casterman (2017), 82 p., 1 album paru, série en cours.

9782203105782L’album est de belle facture, au format comics, que je trouve particulièrement pertinent du fait du découpage assez aéré des productions de Bilal (grandes cases). La couverture est très jolie, comme d’habitude chez l’auteur. Petite réticence (là encore désormais habituelle chez cet auteur) sur la typo très informatique des cases de narration… c’est moche et un côté carré qui rompt avec le dessin artisanal de l’illustrateur.

En 2041 un événement mondial fait disparaître toute donnée numérique, provoquant un cataclysme dont personne n’est en mesure de comprendre la portée… Dans la sidération totale, dans un monde déjà soumis aux soubresauts des évolutions géopolitiques voyant des califats et conglomérats économiques s’émanciper des États, dans un monde totalement dépendant de ses technologies, un père et sa fille vont se retrouver au cœur de toutes les convoitises, détenant peut-être la clé de cette crise historique.

Résultat de recherche d'images pour "bilal bug"Bilal et moi c’est une succession de déceptions et d’envies d’avoir envie… Je me suis éveillé à la BD avec notamment La Foire aux immortels, puis les Partie de chasse, Phalanges de l’ordre noir, etc. Son univers géopolitique et/ou SF m’a toujours parlé et, bien sur, les dessins, si particuliers! Si ses meilleurs scénarios sont ceux de Pierre Christin du temps de leur collaboration, Bilal reste un très bon scénariste, avec son style pas forcément grand public, mais une franchise et un politiquement incorrecte que j’aime. Pourtant son cycle du Monstre m’a énormément déçu. En partie du fait de l’attitude hautaine voir méprisante de l’illustrateur pour ses lecteurs, mais surtout par-ce que tout simplement ce n’était plus de la BD! Il y a eu tromperie sur la marchandise comme on dit. Voir même arnaque: le premier volume Le sommeil du monstre est l’un de ses meilleurs albums… puis progressivement une série prévue en 3 tomes devient 4 et se mue en un obscure objet pédant à cheval entre l’illustration libre et la philosophie de bazar. L’artiste dira qu’il est libre de sa création. Mais la BD reste un format balisé qui doit être intelligible. On n’achète pas une BD que pour son auteur… Bref, je m’étais promis que Bilal c’était fini.Image associée

Puis vint cet album au sujet compréhensible, d’actualité et un premier écho plutôt favorable dans la blogosphère (par-ce que dans la presse… Bilal c’est comme Woody Allen, c’est forcément bien…). La bibliothèque m’a permis de tenter l’objet sans risque… et je dois dire que j’ai été plutôt (re)conquis!

Résultat de recherche d'images pour "bilal bug"Bug (premier album d’une série) est même étonnamment didactique, prenant le temps de poser, d’expliquer, d’avancer. On est loin de l’obscure objet graphique qu’ont été beaucoup d’albums de l’auteur. La principale difficulté vient du dessin de Bilal, ses personnages (on en a l’habitude) ont tous la même tête et malgré des coiffures originales, on peine parfois à savoir qui est qui. Nouveauté en revanche, dans l’utilisation pour les décors de photographies retouchées. Ça peut être vu comme une facilité mais c’est très efficace et aide au côté « propre » et un peu moins fou-fou de l’album.

Résultat de recherche d'images pour "bilal bug"Le scénario classique de Science-fiction aurait presque pu être écrit par un Christophe Bec (Prométhée) ou un Fred Duval (Travis, Carmen Mac Callum, etc) et pour une fois c’est vraiment sage, presque trop. Car en 82 pages (cases larges aidant), on a plus une atmosphère qu’une véritable intrigue. Personnellement j’aime ses dialogues à l’emporte-pièce, ses jeux de mots vaseux et ses trouvailles toujours un peu punk et hyper-actuelles (comme ces journaux en mauvais français du fait de la disparition des correcteurs orthographiques…). Le plus intéressant dans Bug c’est bien les effets (montrés par l’absurde) de la disparition brutale de toute technologie numérique sur une société devenue dépendante. Les thèmes chers à Bilal sont eux aussi présents mais plus en sous-texte (la mémoire, l’obscurantisme, les conventions,…). Hormis quelques excentricités, on est assez loin du Bilal fou de ces dernières années. Pas de poissons volants ou d’animaux miniatures, seul le graphisme sort un peu de l’univers d’anticipation standard qu’il décrit. Un Bilal sage pour une BD de SF grand public aux thèmes hyper-actuels. Au risque de tendre vers la platitude si le dessinateur n’arrive pas à décoller dans les prochains albums. Un a priori plutôt positif qui me donne envie de lire la suite.

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Noukette.

Et l’avis de Sophie.

 

 

BD·BD de la semaine·Nouveau !

Le regard de la veuve

BD de Yslaire et Boidin
Glénat (2018), 87 p., série La guerre des Sambre – Maxime et Constance #3 (terminé)

105767Un billet en forme de guide de lecture de la saga a été publié récemment. Si vous n’êtes pas familiers avec la saga Sambre vous pouvez vous y reporter.

J’y indiquais que les trois cycles de la saga de la « Guerre des Sambre » (ou Guerre des yeux comme on peut le lire dans certains volumes de la série) étaient inégaux et notamment ceux du dernier arc, Maxime et Constance. L’enjeu de cet arc est très grand puisqu’il reboucle avec Hugo et Iris (premier arc qui avait extraordinairement prolongé la série mère) et présente les deux personnages des parents d’Hugo que l’on voyait largement dans le premier cycle. Il devait également expliquer enfin le destin des premiers enfants de Maxime et le passé « révolutionnaire » de cet ogre de noirceur. Je dois dire que j’avais trouvé assez laborieux les deux premiers volumes de Maxime et Constance et craignais un syndrome d’épuisement (comme je l’ai ressenti sur le dernier Avant la Quête).

Pour rassurer tout le monde, cet ultime (et épais) volume est probablement l’un des meilleurs de la Guerre des Sambre. Non qu’il soit parfait, les graphismes très inégaux sur l’ensemble des 80 pages (un double album…) n’étant pas toujours à la hauteur de la qualité de Sambre. Il semble que les deux auteurs aient eu du mal à organiser cette histoire entre les trois albums et aient été contraints de grossir le dernier tome après un retard à l’allumage, les deux premiers volumes s’étant un peu trop étendus sur la jeunesse tourmentée de Maxime. Boidin qui avait remarquablement collé à l’esprit général de la saga sur le deuxième Cycle, donne une partition mi figue mi raisin, certains visages étant vraiment grossiers avec des effets de crayonné dont il a coutume mais qu’il avait abandonné sur Werner & Charlotte et qui ne collent pas avec la « ligne » Sambre. D’autres cases sont remarquables de composition, d’expression. Certains décors sont vraiment vides et plats quand d’autres sont très puissants d’évocation de la Terreur révolutionnaire… Personnellement j’ai le sentiment que Boidin a eu du mal à produire la quantité astronomique de cases demandées par un scénario extrêmement verbeux et découpé en petites images…

SambreSi la partition graphique reste donc loin de ce qui a été fait sur les autres cycles, la conclusion dramatique de la série atteinte en revanche une maîtrise à la fois littéraire, thématique et passionnelle de très grande qualité. Ce qui m’avait lassé sur les deux premiers tomes c’était l’insistance un peu lourde sur le traitement fait à Maxime, le sadisme permanent, l’absence totale de lumière et de personnage positif auquel se raccrocher. Au commencement de ce troisième volume la situation est installée et l’on peut entrer dans le cœur du sujet (qui nous intéresse): la période révolutionnaire et comment dans cette tourmente historique un orphelin issu d’une noblesse tardive va épouser la grande vague de l’Histoire et fabriquer la génération bourgeoise que nous connaissons dans la série mère. C’est donc bien le moment qui est passionnant et Yslaire fait le choix un peu perturbant d’utiliser la femme de haute lignée de Maxime comme narratrice, nous laissant tout au long du volume lire une description toute orientée (version noblesse revancharde) de la Révolution. L’auteur adopte t-il ce pointe de vue? Rien ne permet de le savoir mais si les abus de la Terreur peuvent être condamnés par tous, le point de vue pro-noblesse est sommes toutes assez perturbant. Sans titre.jpgIl permet néanmoins de comprendre l’attitude d’anguille de Maxime, dont l’unique raison d’être est son ambition et sa propre survie. Nous l’avions déjà vu dans Hugo & Iris, ce personnage est très certainement le plus détestable de l’ensemble de la série! Yslaire ne permet absolument aucune compassion pour ce personnage, ce qui rend là encore la lecture à la fois complexe et éreintante. Et si Constance est la harpie manipulatrice présente dans chacun des albums Sambre, Etienne, le jeune et innocent fils de Maxime  et Josepha, sa sœur, donnent une lueur de naïveté et d’idéalisme qui corrigent la noirceur du scénario.

L’œuvre de l’auteur belge atteint avec cet ouvrage, (je pense le plus ambigu) une ambition rarement vue en BD, comme pyramidion un peu bancal mais qui structure l’ensemble de la saga. En raccrochant Sambre au basculement révolutionnaire, il brise un peu la structure familiale qui organise ses récits mais s’appuie sur un bouleversement absolu, ressenti par chaque être au quotidien, pour hisser plus haut que jamais la saga des Sambre.

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Moka.