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Hoka Hey !

Histoire complète en 222 pages, écrite, dessinée et mise en couleurs par Neyef. Parution au Label 619 le 26/10/2022.

So long, cowboy

Comme chacun sait, le prix pour à payer pour bâtir une nation est élevé, surtout s’il s’agit d’une nation blanche érigée au détriment des autres peuples. L’une des nations les plus récentes du globe, mais aussi la plus puissante, ne doit en effet son existence qu’à l’oppression et à l’extermination de peuples indigènes et/ou réduits en esclavage.

Après les guerres indiennes, à l’issue desquelles plus de 90% des peuples amérindiens ont disparu, les survivants étaient soit parqués dans des réserves, soit assimilés de force dans la culture dominante. Ce fut le cas du jeune Georges, qui fut arraché enfant à sa tribu Lakota pour être évangélisé par le Révérend Clemente, qui le considérait tout au plus comme une ouaille tolérable plutôt que comme un fils adoptif.

Alors qu’il sert encore une fois de faire-valoir au révérend en récitant des évangiles devant sa nouvelle conquête, Georges est interrompu par un trio de bandits, des hors-la-loi recherchés qui mènent à leur façon les prolongations des guerres indiennes. Little Knife, No Moon et Sully interrogent le révérend à propos d’évènements tragiques du passé et sur la localisation d’un homme, dont le jeune garçon n’a jamais entendu parler.

Une fois l’affaire réglée, Little Knife, ucléré de voir un Lakota ainsi fourvoyé par des blancs et désireux de ne laisser aucun témoin, s’apprête à abattre Georges. Mais No Moon s’interpose, suppliant son ami de ne pas abattre l’un des leurs. Bien malgré lui, voilà que Little Knife, guerrier Lakota redouté dans toutes les plaines de l’Ouest, à l’origine d’exactions punitives qui lui ont valu une belle mise à prix, se retrouve à jouer les nounous-précepteurs pour ce petit homme qui l’agace autant qu’il lui rappelle sa propre enfance.

Que cherche vraiment le gange de Little Knife ? Georges survivra-t-il à sa chevauchée forcée aux côtés de ce dangereux trio ?

Jusque-là, le Label 619 avait exploré tous les genres, et toutes les cultures, mais conservait une appétence pour le rêve américain et ses travers. Le genre du Western ne leur est donc pas étranger, et c’est au tour de Neyef, de s’interroger sur le devenir des amérindiens dans un pays qui n’est plus le leur. Le dernier western que j’avais en tête venant du Label 619 était Horseback 1861, qui ne brillait ni par l’originalité de l’histoire, ni par son exécution. On change carrément la donne ici avec Hoka Hey ! et ce à plusieurs égards.

En premier lieu, la pagination généreuse, qui permet d’installer une histoire complète sur le long cours, ce qui inclut des personnages écrits avec maturité plutôt qu’à l’emporte-pièce. Tout en conservant un ton crépusculaire, amer, Neyef parvient à insuffler un ton humaniste dans un univers très dur, voire cruel. La thématique du refus de l’assimilation et l’attachement à une culture d’origine, bien qu’elle ne soit pas universelle, est néanmoins transposable à d’autres cultures et d’autres histoires, donnant à Hoka Hey ! une allure de parabole. Comme dans la majorité des westerns, on n’échappe pas à la sempiternelle quête de vengeance, mais l’auteur insiste bien quant à la vacuité d’une telle poursuite, car tout personnage a toujours davantage à y perdre que ce qu’il croit. L’intrigue en elle-même reste simple. Malgré la longue pagination, elle ne fait pas de détour inutile ni ne donne de sensation de longueur ni de remplissage.

En second lieu, on se doit de mettre en avant la qualité graphique de l’album, le grand format aidant l’auteur à installer des décors somptueux où la nature sauvage reprend tous ses droits.

Odyssée périlleuse, ôde somptueuse à la liberté, mise en garde contre le fiel dévorant de la vengeance, mise en exergue du sort des amérindiens dont les ossements gisent dans les fondations des USA, Hoka Hey ! est tout ceci à la fois, et ce serait criminel de ne pas y attribuer un 5 Calvin. Bang ! Bang !

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King of spies

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Comic de Mark Millar, Matteo Scalera et Niro Giovanna (coul.) 
 Panini (2022) –  144p., one-shot.

Roland King appartient au passé. Il fut le chevalier noir des basses besognes du Royaume pour maintenir un système qui a besoin d’ordre. Et pour cela il était incontestablement le meilleur. Mais il a vieilli. Il a du ventre. Et il a une tumeur. Grosse comme un ballon. Six mois, c’est ce qu’il lui reste pour régler ses affaires. mais quand on a passé sa vie à dessouder des gentils pour maintenir en place des méchants, ranger sa chambre signifie lancer une vendetta. Une vendetta King size. Les ordures vont avoir mal. Très mal…

King of Spies #1 : le super-espion de Mark Millar et Matteo Scalera s'offre  un premier aperçu | COMICSBLOG.frIl n’y a qu’un pas du Capitole à la Roche tarpéïenne. Millar sait que les fans adorent vouer aux gémonies leurs héros dès qu’ils s’institutionnalisent. Passer dans le giron de Netflix (dont on attend toujours les premiers fruits véritablement fructueux…) était un risque qui lui a apporté richesse, liberté créatrice… et exigence plus grande encore. Et comme dit sur le récent Magic Order 2 (il faudrait toujours se méfier des suites aux titres feignants!) cela fait longtemps qu’on n’avait pas lu on bon Millar. Tellement que personnellement je n’attend plus grand chose du golden-boy de l’explosion du comic-code et me contente d’acheter les miracles graphiques que la bande de dieux du dessin qu’il embauche à tour de bras proposent sur ses production. Et bien rassurez-vous, ce King of spies, aussi inattendu que Prodigy avait déçu, est une sacrée renaissance qui montre que le plus rosbeef des scénaristes américains en a encore sous le coude… et une sacré plume!

Car sur une intrigue vue mille fois et à laquelle on ne crois pas cinq minutes (quel twist final va bien pouvoir trouver Millar pour sauver son condamné?), l’auteur nous rappelle de manière éclatante son talent d’écriture, cette plume facile, moderne, non formatée. Et que s’il a opté au contraire d’un Alan Moore pour des acolytes très esthétiques, comme son immense compatriote ses scripts se suffiraient à eux-mêmes et laissent imaginer ce qu’il pourrait faire en dialoguiste de ciné… Jouant d’une construction complexes faite d’images passées et futures insérées dans un récit qu’on n’oublie pas de rendre très adaptable sur Netflix, Millar nous propose un personnage solide qui se présente lui-même comme le premier des monstres parti à la chasse aux monstres. Pour l’occasion, le scénariste que l’on sait contestataire et volontiers anticapitaliste Bloody Spills And Espionage Thrills: 'King of Spies' #2 Advance Review –  COMICONdézingue tout notre beau monde ultralibéral où la morale est absente dès qu’il s’agit de maintenir un système en place. Reprenant subrepticement son propos politique de Jupiter’s Legacy, Mark Millar touche juste dans un style Vengeur sans limite que le statut des victimes autorise à toutes les outrances. Et pour ne pas réduire l’album à un blockbuster explosif magistralement mise en scène par le talentueux compère Scalera, King of spies propose aussi le touchant tableau d’un vieil homme dans ses faiblesses, à commencer par sa vie gâchée à semer des marmots dans chaque port sans autre chose à foutre que sa propre aventure. Arrivé à la fin il est l’heure du compte… mais que compter quand on a toujours été seul?

Si l’on peut chercher un regret à cet album ce sera à la fois sa brièveté (car oui, c’est une bien vrai one-shot) et le nombre de personnages ou éléments très intéressants lancés et aussitôt refermés, comme s’ils n’étaient destinés qu’à la Bible de la future version Netflix. Comme souvent Mark Millar fourmille de bonnes idées qu’il n’a soit pas le temps, pas l’envie, pas le courage de développer et qui nous laissent un soupçon de frustration positive.

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Un putain de salopard #3: Guajeraï

La BD!
BD de Régis Loisel, Olivier Pont et François Lapierre (coul.)
Rue de sèvres (2022), 80p. 3/4 tomes parus.

Attention, spoilers pour les nouveaux arrivés sur la série!

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bsic journalismMerci aux éditions Rue de sèvres pour leur confiance.

Ouf! la relative déception du second tome n’était que passagère et bien liée au syndrome du second tome. Est-ce que Loisel a corrigé le tir sur la base des commentaires des lecteurs? On ne le saura jamais mais on revient sur Guajeraï (du nom du bled où vont atterrir Max et son Salopard de père) à une intrigue beaucoup plus classique, beaucoup plus linéaire et lisible qui se concentre sur deux lieux, faisant des filles des personnages secondaires. Enfin pas tout à fait puisque Baïa accompagnant plus ou moins Max qui reste bien au cœur de l’intrigue.

Un Putain De Salopard - Tome 3 - Un putain de salopard - Guajeraï - Régis  Loisel, Olivier Pont, François Lapierre - cartonné - Achat Livre ou ebook |  fnacAlbum révélateur, on apprend à connaître le salaud sauvé in extrémis du combat final du tome deux et le scénario se fait un malin plaisir à jouer avec notre scepticisme en nous mettant en miroir d’un max sans doute naïf mais pas au point de croire les salades de ce borgnes prêt à tout pour garder son trésor. Jusqu’à flinguer son « fils »? Chacun se fera sa propre idée dans le sillage de Max qu’on adore suivre en grand benêt. Régis Loisel a toujours eu l’art de créer des personnages justes, complexes, terriblement humains dans leurs failles. Et si les affaires des infirmières et de Corinne peuvent laisser un peu dubitatif quand à leur rôle dans l’histoire, le couple Max/Baïa, le flic au strabisme loisélien et « Maneta » le manchot marchent du tonnerre en nous plongeant dans la grande aventure amazonienne.

Laissant un peu le voile fantastique de côté pour dérouler de poilantes courses-poursuites urbaines en mobylette, les auteurs nous ravissent dans un grand spectacle plutôt inattendu qui rappelle clairement les pérégrinations de bébel à la grande époque. Les affreux des deux précédents tomes éliminés, l’histoire recentre son antagonisme sur ce père qui occupe le titre (qui restera dans l’histoire de la BD!) et que l’on imagine tout sauf sincère avec sa gueule pas tibulaire mais presque… sauf que… est-il bien ce putain de salopard? L’habit fait-il le moine? La mécanique de l’album tourne donc (outre les péripéties d’aventure tropicale) clairement sur ce doute existentiel de savoir à qui se fier et si la quête identitaire de Max a réellement touché au but. En dévorant les quatre-vingt pages à deux-mille à l’heure on chute sur un nouveau cliffhanger terrible qui remet une pièce dans la machine, a priori vers un dernier volume de conclusion. Loisel nous a habitué à prolonger sans crier gare ses séries mais il n’est pas du tout dit que le dessinateur le suive dans de  telles velléités. Aussi on a bon espoir de voir (bien) s’achever ce qui est ainsi confirmé comme une très bonne série.

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King Spawn #1

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Comic de Todd MacFarlane et collectif.

Delcourt (2022), 208p.+ cahier graphique. Série en cours.

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bsic journalismMerci aux  éditions Delcourt pour leur confiance.

Pour commencer je tiens à vous avertir: cet album est ma première immersion dans l’univers du personnage trentenaire de Todd MacFarlane. Personnage singulier des comics qui a beaucoup fait pour développer l’Indé au tournant des années 1990 en co-créant Image comics avec Jim Lee et Marc Silvestri, la carrière de MacFarlane est totalement liée à ce personnage qui s’est décliné depuis sur une bonne dizaine de séries rattachées à l’univers du anti-héros infernal. Certains auteurs choisissent de passer leur vie sur un même univers. C’est un choix (lucratif…). Avec un a priori plutôt négatif sur cette franchise très commercialement déclinée (jouets, film, séries,…) je tente donc la découverte…

King Spawn Issue 2 Sneak Peek !Et subit les mêmes conséquences que sur une première incursion dans un album de la Justice League ou des X-men: l’impression d’arriver justement après trente ans d’une trame continue pleine de personnages et de rebondissements. Vous voilà donc prévenu, contrairement à ce que laisse entendre l’auteur dans sa préface, King Spawn, qui ambitionne « d’ouvrir comme jamais l’univers de Spawn » n’est pas vraiment une porte d’entrée. Soyons juste: si la méconnaissance des personnages, de l’histoire du personnage et du contexte de 2022 compliquent la lecture, la narration se veut suffisamment linéaire et fluide pour permettre à un nouveau venu d’en profiter, notamment graphiquement.

Car comme création d’illustrateur l’une des immenses qualités de Spawn est la force de ses planches, ici déclinées par la fine fleur du comics particulièrement inspirée dans la mise en scène qui brise souvent les cases pour créer des visions brisant les murs de la réalité. L’atmosphère adulte assez crue (on parle d’enfants massacrés, d’éviscérations et d’un héros qui tue sans plus d’états d’âme que le Punisher) qui a fait le succès de la série Image à son lancement en regard avec le puritanisme du Big-Two fait son effet. Une fois rentré dans cette enquête autour d’un groupe eschatologique on se laisse porter avec le plaisir de ne pas avoir trop de bons sentiments, ce qui rend le héros (un démon des enfers, rappelons le) crédible.

KING SPAWN #1 (McFarlane, Lewis / Collectif) - Image Comics - SanctuarySi la crudité du thème et du traitement impactent, on n’évite pourtant pas l’effet références et quelques codes du comics qui banalisent par moment l’ambition. Ainsi à la volonté de croiser ses séries et personnages, MacFarlane recrée une sorte de Bat-family à laquelle il ne manquerait plus que le Spawn-chien. Passons. Les références il y en a donc (on pense à Punisher, Shadowman ou Bloodshot chez Valiant, mais aussi au tout puissant Hellboy refusant son statut de Seigneur du chaos) mais suffisamment digérées pour devenir un univers original et c’est là la principale qualité (inattendue) pour ce secteur hyper-concurrentiel du nouveau sup’.

King Spawn #3 (2021) | Read All Comics OnlineEtrangement ce sont les séquences avec le super-héros qui sont les plus banales du fait de cette immortalité et cette imprécision sur les capacités du personnages qui aime à défourailler armé de grosses pétoires quand il ne lance pas sa cape-symbiote tel un Venom. Lorsque Al Simmons reprend forme humaine on s’intéresse à ce monde peuplé de terroristes et d’agences gouvernementales obscures et au Grand Jeu entre armées infernales et Anges bloqués sur Terre après que Spawn ait semble t’il fermé les passages des âmes vers le haut et vers le bas.

Doté d’un univers riche, très adulte et raisonnablement ricain, Spawn prend les qualités des Batman modernes et les réhaussant d’une mythologie biblique fort alléchante. De quoi donner bien envie de retourner à la source pour pouvoir profiter ensuite pleinement de cette nouvelle saga.

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***·BD·Nouveau !·Service Presse

Les damnés du Grand Large

La BD!

Histoire complète en 56 pages, écrite par Kristof Mishel et dessinée par Béatrice Penco Sechi. Parution chez Drakoo le 10/08/2022.

Merci aux éditions Drakoo pour leur confiance.

Suck my (Moby) Dick

Dans une taverne mal famée, emplie de marins ivres dont les oreilles tanguent encore avec le roulis du bateau qu’ils viennent de quitter, un étrange colporteur fait son apparition. Mal accueilli, comme tous les autres avant lui, il ne demande pourtant qu’une chose: le gîte et le couvert contre une histoire qui divertira l’assemblée des marins esseulés et les tiendra en haleine jusqu’au petit matin.

Le propriétaire de la taverne, initialement réticent, se laisse emporter par le charisme de ce conteur itinérant, et lui permet de rassembler autour de lui son auditoire, avec un avertissement toutefois: si son histoire convainc, il aura droit à son repas chaud, mais dans le cas contraire, son sang ira inonder le caniveau et son corps finira mangé par les poissons du port.

Qu’à cela ne tienne, le conteur, sûrement habitué à ce genre de défi et sûr de lui, se met en place et dévoile les tatouages qui ornent son corps, puis commence à raconter la meilleur histoire de son répertoire.

Le troubadour nous introduit le personnage de Rêveur, un jeune garçon embarqué sur le navire Alicante. Lorsqu’il ne souque pas les arquebuses, Rêveur dessine et écrit dans son carnet. Ce loisir lui a valu son surnom, mais aussi des regards circonspects des membres de l’équipage, qui pour la plupart, sont analphabètes.

Alors que la croisière suit son cours (à défaut de s’amuser) un des marins est retrouvé mort, pendu à un mât, la lettre A marquée sur le front. Cet évènement est le premier d’une série de macabres découvertes, les morts s’enchaînant alors que la superstition gagne l’ensemble de l’équipage. Et Rêveur, au milieu de tout ça, semble connaître la vérité sur les forces occultes qui menacent l’Alicante. Cela aurait-il à voir avec les démons tentaculaires qui gardent les océans ? Ou bien avec ceux, en chair et en os, qui arpentent le pont du navire ? La réponse se trouve au bout du récit de notre conteur tatoué.

Jusque là, la volonté apparente de Drakoo était de coopter des auteurs de romans pour les introduire au monde de la BD, comme c’était le cas par exemple pour les Gardiennes d’Aether, ou Démonistes. Dénicher de jeunes auteurs n’est semble-t-il toujours pas à l’ordre du jour, comme nous le prouve cet album. En effet, Kristof Mishel est un de ces auteurs de romans qu’Arleston aime recruter pour leur faire faire leurs premiers pas dans le monde de la BD. Ainsi, il s’assure une maîtrise narrative et un professionnalisme garantissant une certaine qualité à l’album, tout en ayant une marge d’intervention en tant qu’éditeur qui lui permet de se positionner en « sachant » auprès d’un auteur qui débute dans l’industrie très particulière de la BD.

Ce compromis fonctionne la plupart du temps, et c’est le cas ici aussi. La narration morcelée et la mise en abime sont utilisées avec tact par l’auteur, qui distille son mystère jusqu’à une double révélation finale qui renverse donc par deux fois les perspectives du récit. On est donc tenus en haleine à la fois par la destinée de Rêveur, jeune et frêle garçon au milieu d’un troupeau de marins violents et imbéciles, un peu comme Ismaël embarqué sur le Pequod dans Moby Dick, et par celle du conteur, qui joue sa vie sur le déroulé de cette histoire.

Graphiquement, les personnages dessinés par Béatrice Penco Sechi, avec leur traits émaciés et leurs grands yeux, participent à l’ambiance pesante du récit, où l’on s’attend à voir surgir à n’importe quel moment un tentacule visqueux ou une pince de crabe géante. On peut aisément comparer l’album, sur le même thème, avec la trilogie La Fille des Cendres, de Hélène Vandenbussche, parue entre 2015 et 2019 chez Le Lombard.

Les Damnés du Grand Large offre donc un récit bien mené qui vous tiendra en haleine de bout en bout, pourvu que vous ne souffriez pas du mal de mer.

***·Comics·East & West·Nouveau !

The Magic order #2

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Comic de Mark Millar, Stuart Immonen, 
 Panini (2022) –  second tome des aventures de la famille Moonstone.

2019… cela fait un monde que nous attendons la suite de ce Magic Order avec la promesse d’un niveau artistique de folie sous les pinceaux du grand Stuart Immonen. Les deux bonshommes ont déjà collaboré sur l’assez décevant Empress mais la radicalité et la qualité de l’univers de ces sorciers faisaient de cet album un des plus alléchants depuis longtemps. Malheureusement l’inspiration (ou le travail?) du golden-boy Millar semble s’être tarie et ce nouvel opus d’une série qui tarde à arriver en format audiovisuel sur la plateforme au N rouge ne nous rassure en rien sur sa capacité à proposer de nouveaux monuments du comic indé. La source se serait-elle tarie?

Magic Order 2 by Mark Millar and Stuart Immonen Has A Brexit TingeOn ne pourra en effet rien reprocher au dessinateur canadien qui s’il a tendance à rechercher la simplification des dessins, n’en explose pas moins de talent à chaque fois qu’il sort du pure illustratif. L’enchaînement des séquences reste lisible et les moments d’action plutôt fun. La tâche n’était pourtant pas facilitée par un scénario qui semble vouloir se concentrer tout le long sur la petite histoire, celle des sorciers en jogging et des problèmes de couple, comme si Mark Millar avait voulu faire, plus encore que sur le premier, un néo-polar londonien à la sauce Avada Kédavra… Peu de moments épiques à se mettre sous les yeux donc.

A cela le péché majeur du scénariste est d’abuser totalement du Deus Ex-machina qui rend le tout presque risible tant il ne s’encombre à aucun instant de construire un puzzle. La linéarité du tout est confondante de faiblesse et malheureusement ce n’est pas la poudre de perlimpinpin jetée grâce à la maîtrise graphique d’Immonen qui masque l’absence de projet pour ce opus qui pourrait à ce rythme se prolonger sur des dizaines d’albums. Ainsi le méchant sorcier d’une lignée vaincue rassemble des pierres cachées pour se venger et reprendre le pouvoir sur les Moonstone… Hum, on a vu plus original. Accordons toutefois à Millar son caractère de sale gosse qui assume tout, tuant n’importe qui à tout va, donnant par-là un peu de sel à une intrigue qui en manque diablement.

Magic And Machinations: Advance Review Of 'The Magic Order 2' #2 – COMICONIl ressort de ce très attendu album un sentiment de gros gâchis qui fait hésiter entre le conserver pour les planches ou s’en séparer devant une telle incurie. Si l’on fait le compte le Magic Order #1 est le dernier vraiment bon album de Millar (en sauvant Sharkey pour son aspect fun qui a un bon potentiel en série). A force de se reposer sur une armée des plus grands dessinateurs de comics pour garantir les ventes, l’auteur semble en oublier la deuxième patte d’un bon album BD.

Le troisième tome de Magic Order est en cours de publication aux Etats-Unis (avec l’italien Gigi Cavenago aux crayons) et les premiers aperçus (très impressionnants) des planches du quatre avec Dike Ruan indiquent une sortie dans la foulée, probablement fin 2023. Lorsqu’on sait que la newsletter publiée par Millar parle de Greg Capullo, Travis Charest ou encore le retour de Coipel, on a de quoi se faire briller les mirettes. Les séries Netflix semblent sur le point d’être lancées en production. De quoi rester confiant sur le catalogue Netflix. Côté BD pas forcément…

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****·BD·Nouveau !·Rapidos

Shi #5: Black Friday

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BD de Zidrou et Homs
Dargaud (2022), 56 p., Second cycle.

Jay et Kita sont les ennemis publics numéro 1 de l’Empire. Après les évènements des docks que tout le monde semble pressé d’oublier, elles ont entrepris un militantisme radical (que la bourgeoisie victorienne appelle Terrorisme), bâtissant une organisation clandestine appuyée sur les gamins des rues. Mais la police de l’Impératrice n’a pas dit son dernier mot…

Black Friday (par Zidrou et José Homs) Tome 5 de la série ShiRetour de la grande série socio-politique avec un second cycle que l’on découvre, surpris, annoncé en deux albums seulement. Reprenant la construction temporelle complexe juxtaposant les époques sans véritables liens, Zidrou bascule ensuite dans un récit plus linéaire et accessible où l’on voit l’affrontement entre la naissance du mouvement des Suffragettes  et la société bourgeoise qui ne peut tolérer cette contestation de l’Ordre moral qui étouffe le royaume. Les lecteurs de la série retrouveront ainsi les séquences connues, à la fois radicales, intimistes, sexy et violentes. Et toujours ces planches sublimes où Josep Homs montre son art des visages.

L’itinéraire de Jay et Kita se croise donc avec un échange épistolaire original à travers les années avec la fille de Jay, sorte de fil rouge très ténu qui court depuis le début sans que l’on sache sur quoi il va déboucher. L’écho contemporain bascule cette fois dans les années soixante (on suppose) où un policier enquête sur une disparition qui le mène sur la piste des Mères en colère. Pas plus d’incidence que précédemment mais l’idée est bien de rappeler que les évènements du XIX° siècle débouchent sur un combat concret à travers les époques.

Avec la même élégance textuelle comme graphique, Shi continue son chemin avec brio et sans faiblir. On patiente jusqu’au prochain avec gourmandise!

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**·BD·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Lord Gravestone #2/3: Le Dernier Loup d’Alba

La BD!
BD de Jérôme Le Gris et Nicolas Siner
Glénat (2022), 55p., 2/3 tomes parus.

Attention spoilers!

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Merci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Zut, mille fois zut! J’ai une vraie tendresse pour Nicolas Siner, aussi talentueux qu’adorable et modeste et étais ravi de voir enfin arriver une nouvelle série aussi assumée dans le registre gothique. Malheureusement, si le premier tome réussissait parfaitement son entrée en matière entre fan-service vampirique et background travaillé, cet album charnière tome assez à plat en ne parvenant pas à relier l’introduction au combat final contre l’empereur du Mal. L’action tonitruante précédente laisse ici la place à une fort longue convalescence du héros Hauts-Loups d'Alba (Les) (par Jérôme Le Gris et Nicolas Siner) Tome 2 de lamordu une fois par Camilla la vampire qui cherche à se venger de sa lignée mais qui va commencer à douter de la malfaisance de ce chasseur de dentus. Outre un rythme qui oublie d’alterner révélations historiques, action et scène intimistes pour laisser dérouler une assez interminable romance dans un château en ruine, l’intrigue tombe dans pas mal d’incohérences logiques: des loups-garou du titre on n’en entendra finalement guère parler, de la redoutable vampire transformée en douce servante on a du mal à imaginer le cœur guimauve qui la fait désobéir à la loi de la Nuit,… Alors soyons juste, de belles idées surgissent comme cet état d’Incube en sursis entre l’état d’homme et celui de vampire et les dessins magistraux de Nicolas Siner qui nous plongent dans une Ecosse où le jour ne semble jamais se lever. C’est d’autant plus dommage que l’on voit bien où voulait en venir Jérôme le Gris dans un format ternaire en faisant de cet héritier lisse un héros tragique en rupture avec son héritage, en liant le bon et le mal. Mais il semble se prendre les pieds dans son déroulé, gardant sans doute trop pour le final ce qui aurait dû alléger la linéarité sur ce second tome. Rien n’est perdu puisqu’avec un joli matériau graphique comme thématique la pente peut être remontée sur le final. Surtout avec une conclusion qui replace un état dramatique nécessaire en rendant le héros soudain plus intéressant. Le rythme est décidément un bien dur exercice en matière de scénario…

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****·BD·Littérature·Nouveau !

L’homme qui corrompit Hadleyburg

Histoire complète de 88 pages écrite et dessinée par Wander Antunes, d’après la nouvelle de Mark Twain. Parution aux éditions de La Boîte à Bulles le 17/08/2022.

Un plat servi très froid…

La petite ville d’Hadleyburg se targue d’être la plus honnête d’Amérique. A ses portes, trône une ostensible pancarte qui en atteste, comme pour narguer les visiteurs et les villes voisines qui ne pourraient espérer atteindre un tel parangon de vertu, quels que soient leurs efforts.

Ce que les habitants ignorent, c’est qu’un inconnu, autrefois lésé par un notable d’Hadleyburg, est revenu avec en tête une terrible vengeance, qui ne fera pas couler le sang, mais qui ruinera ce que cette ville hypocrite a de plus précieux: sa réputation.

L’anonyme revanchard débarque, par une nuit orageuse, avec un sac contenant une récompense de 40 000 dollars. Cette petite fortune n’est destinée qu’à une seule personne: le bon samaritain qui, des années auparavant, lui avait porté secours en lui offrant 20 billets ainsi qu’une phrase d’encouragement. Afin de pouvoir prétendre aux 40000 dollars, ledit samaritain n’a qu’à prononcer la fameuse phrase, qui est inscrite dans une enveloppe scellée qui accompagne le magot.

…et avec beaucoup de billets.

Une fois sa requête exposée aux Richards, l’inconnu se volatilise, laissant les graines du doute et de l’avarice germer au sein de cette ville prétendument parfaite. Après que les Richards aient vaincu la tentation de s’emparer du magot à l’insu de tous, chacun va ensuite fouiller les recoins de sa mémoire pour tenter de percer le mystère, se considérant suffisamment vertueux pour être le fameux samaritain… Puis, à défaut de retrouver avec certitude la bonne phrase, chacun des notables va manigancer, espérant mettre la main sur le pactole au détriment des autres. S’enrichir tout en prouvant que son patelin est bel et bien le plus vertueux, qui s’en priverait ?

Wander Antunes, auteur brésilien prolifique mais encore assez méconnu en France, reprend un nouvelle de Mark Twain, qui se veut une réécriture du mythe de la tentation mettant en abîme le sentiment de supériorité et la bienpensance américaine. Cette nouvelle phare du père de Tom Sawyer n’a étonnamment pas connu beaucoup d’adaptation au fil des années, encore moins en BD. Cet album sort donc du lot, non seulement par sa rareté en tant qu’adaptation, mais également par la qualité de sa narration, qui n’épargne rien aux WASP contemporains de Twain.

Le vernis de vertu qui recouvre la civilisation et la facilité avec laquelle il se craquelle seront toujours une source inépuisable d’inspiration pour les auteurs. Voir donc les habitants d’Hadleyburg s’enfoncer dans le mensonge en étant persuadés de remporter le gros-lot a quelque chose de satisfaisant, voire même de libérateur, pour le lecteur, qui tourne les pages avec un petit sourire satisfait, protégé par l’ironie dramatique qui lui garantit qu’il sait quelque chose que les personnages ignorent.

Mais ne vous y trompez pas, chers lecteurs et lectrices: l’ironie dramatique n’est qu’une illusion. Nous sommes tous des habitants d’Hadleyburg: nous nous considérons tous, pour la grande majorité en tous cas, comme des personnes décentes, guidées par une idée instinctive du bien et de la vertu. Mais lorsque la vie abat ses cartes, lorsque les choses se gâtent et mettent à l’épreuve nos principes, combien d’entre-nous agiront en accord avec ces fameux principes ?

Le vice, l’avarice, l’individualisme, ne sont peut-être finalement que la matière noire ou l’espace entre les atomes, qui régissent la physique de l’esprit humain, invisibles mais pourtant prépondérants. Et c’est sans doute là aussi le génie de Mark Twain, d’avoir entrevu si tôt cette vérité.

Coté graphique, Wander Antunes s’en sort admirablement, maîtrisant les aplats de couleur qui reflètent la dégradation de la réputation d’Hadleyburg au fur et à mesure de l’album. Avis également aux amateurs de Twain, car certains de ses personnages phares se sont invités dans l’album, donnant ainsi une portée supplémentaire à son message.

****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Western

La trouvaille+joaquim

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BD de Jean Van Hamme et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (2001), 62p., one-shot, collection « Signé ».

Quand on est orphelin dans l’Ouest il n’y a pas trente-six solutions pour s’en sortir. Être fort ou malin. Les frères Chisum pensent appartenir à la seconde catégorie lorsqu’ils tentent d’usurper l’identité d’un jeune héritier pour toucher une rançon. L’affaire tourne mal et Jess se retrouve seul, estropié et survit tant bien que mal. Lorsqu’il resurgit à la civilisation c’est avec la ferme intention de se venger. Et un plan machiavélique…

Western - BD, informations, cotesLe tournant des années deux-mille marque la dernière vague de Western au cinéma avec Danse avec les loups, Impitoyable ou Tombstone. Forcément la BD a suivi son grand-frère de toujours avec des auteurs confirmés qui ont voulu faire leur grand album western. Parmi eux Hermann tira le premier avec son On a tué Wild Bill chez Air Libre (Dupuis) en 1999 avant que le duo star de l’époque, les papa de Thorgal Rosinski et Van Hamme ne sortent deux ans plus tard leur album Signé, de cette collection du Lombard qui avait vocation à rassembler sur des albums très sélectifs la crème des meilleurs auteurs confirmés du neuvième art. Si je relie les deux c’est parce que les deux intrigues sont proches, leur traitement aussi et que si Hermann père et fils ont depuis fait de cette autrefois prestigieuse collection leur maison, l’arrivée du duo Rosinski-Van Hamme marquait un sacré évènement en sortant de leur confort de série pour un one-shot ambitieux, juste avant son passage à la peinture sur La vengeance du comte Skarbek en 2004.

On sent cette envie de nouveauté artistique sur cette intrigue très classique du genre et de Jean Van Hamme, scénariste qui adore et excelle à plonger ses personnages dans des paradoxes et choix cornéliens. Ainsi, avec sa détermination sans faille, son talent à la gachette (remplaçant l’arc) et ses tourments du destin qui semblent lancés par les Dieux, le héros de Western est pleinement le petit frère moderne de Thorgal et pleinement un héros Vanhammien. Articulant de façon originale son histoire en plusieurs parties entrecoupées (une première et une singularité que je n’ai jamais revue depuis en BD) par des peintures muettes double-page de Rosinski, le scénariste narre plusieurs étapes de la vie de Jess Chisum avec une fluidité et un sens du récit toujours impériaux. Quand beaucoup d’albums aujourd’hui enflent sur plusieurs centaines de pages comme pour montrer le poids artistique, Jean Van Hamme sait toujours être concis, efficace et propose une tragédie sur moins d’un double album, qui se lit facilement et sans impression de manque. Un rappel dont devraient s’inspirer un certain nombre d’auteurs aujourd’hui.

Western. rosinski - van hamme. extra color nº 1 - Sold through Direct Sale  - 139299765Graphiquement je disais que Grzegorz Rosinski semble se chercher vers la nouveauté. On sait qu’il peint depuis longtemps mais tous ses précédents albums sont colorisés par un autre. Les panorama intercalaires sont une forme d’expérimentation séparant le reste des pages dans des tons sépia où il se lance pour la première fois dans la couleur directe. Pas encore en peinture mais c’est une première. On sent l’envie d’une approche proche du lavis pour retranscrire les vieilles photos de l’Ouest. C’est partiellement convainquant car cela atténue la précision des décors, comme écrasés dans des tons monotones. Rosinski est à l’économie (presque à l’épure sur certaines cases) quand il propose par ailleurs des scènes ciselées de détails. Étonnante, sa technique semble marquer des expérimentations qui permettront par la suite certains sublimes albums de Thorgal. Et c’est bien sur les visages et plans serrés que son talent éclate sur le découpage encore une fois parfait de son compère.

Au final, s’il marque une étape artistique majeure pour le dessinateur, Western prends la forme d’une expérimentation graphique pas totalement aboutie en ce qu’elle écrase un peu la brillance du scénario de Van Hamme. Ce dernier dans ses petits souliers compense ce manque de grands espaces par un art sans pareil du dialogue et du récit qui font néanmoins de cet album assez bref un grand western classique, un peu oublié dans un monde de la BD où Blueberry semble écraser toute autre proposition.

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