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Shanghaï Red

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Histoire complète avec Christopher Sebela au scénario, Joshua Hixson au dessin. Parution en France le 21/04/2021 aux éditions Hicomics.

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Merci aux éditions Hicomics pour leur confiance.

L’enfer n’est rien face à la femme qu’on a shanghaïée

Molly « Red » Wolfram est une femme marquée par la vie à plus d’un titre. Après le départ de son père, Red a du assumer seule le rôle du soutien de famille, veillant sur sa mère et sa sœur tandis qu’elles faisaient route vers Portland. La particularité de la jeune femme est que pour subsister aux besoins des siens et intimider d’éventuels prédateurs, elle a pris l’habitude de se grimer en homme, se faisant appeller Jack.

Un soir où « Jack » alla noyer ses turpitudes dans l’alcool, il fut piégé par des hommes peu scrupuleux qui l’ont drogué, et emmené contre son gré sur le Bellwood, un navire où Jack et d’autres ont travaillé de force deux années durant. Après tous ces mois d’infernale navigation, le capitaine du Bellwwod laisse une alternative à ses marins captifs: débarquer à Shanghaï et rentrer par leurs propres moyens en Amérique, ou poursuivre leur odyssée déplaisante sur le bateau, cette fois sous contrat.

Ce choix ne satisfait pas du tout Jack/Red, qui choisit une troisième option: se rebeller et massacrer tout l’équipage, à l’exception des autres esclaves. Désormais maîtresse de son destin et capitaine de son âme, pour paraphraser Henley, Red se met en tête de regagner Portland pour retrouver sa famille, et obtenir sa vengeance contre ceux dont l’avidité l’ont condamnée à ces deux ans de supplice.

Red is raide

La vengeance et la double identité sont décidément deux items narratifs complémentaires tant on les retrouve en fiction (Le Comte de Monte Cristo et ses adaptations, par exemple). Comme beaucoup d’autres œuvres auparavant, Shanghaï Red choisit la voie sanglante comme catharsis pour son héroïne aux deux visages, qui va trancher, empaler, brûler ses ennemis les uns après les autres sur le chemin qu’elle s’imagine devoir emprunter.

Car en effet, après avoir vu la dévastation causée par son absence, Red ne concevra alors plus qu’un tonitruant massacre en guise de vengeance, seule façon pour elle d’obtenir réparation pour le grief subi sur le Bellwood.

L’histoire nous embarque rapidement dans cette épopée vengeresse, dans laquelle l’auteur donne à voir une Amérique corrompue et violente, tout juste sortie de la Conquête de l’Ouest. On peut toutefois regretter que la dichotomie entre Red et Jack ne soit pas davantage exploitée au service de l’intrigue. Elle est certes mentionnée et évoquée longuement au cours du récit, mais ne sert pas vraiment d’élément moteur pour ce dernier, car si l’on y réfléchit, l’intrigue se serait déroulée sensiblement de la même manière si Red était restée Red. L’alter-égo Jack est donc une bonne idée, mais sous-exploitée dans l’ensemble.

En revanche, la prose et les dialogues de Sebela sonnent rudement juste, chose suffisamment rare pour être mentionnée. Les dessins de Hixson, quant à eux, donnent aux texte une manifestation sombre, grâce à des enrages lourds et des palettes de couleur savamment choisies. Côté édition, on peut s’interroger sur l’utilité de mettre en avant le lettreur de la version originale, tout en sachant que la version française-pas terrible, avouons-le-est venue détricoter son travail.

Shanghaï Red est un récit de vengeance amer et sombre, qui noie les tourments de son héroïne dans un tourbillon de sang et une prose talentueuse.

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Moby Dick

Roman graphique de 44 pages de Bill Sienkiewicz, adapté du roman d’Herman Melville. Parution le 03/02/2021 aux éditions Delcourt. One-shot.

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Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

C’est pas l’Homme qui prend la Mer

On ne présente plus Moby Dick, roman de 1851 de plus de 600 pages écrit par Herman Melville (l’ancêtre du musicien Moby !). Généralement considérée comme l’une des œuvres majeures de la littérature américaine, elle raconte avec force détails le parcours d’Ismaël, jeune marin embarqué sur le baleinier Pequod. Tyrannisé par le Capitaine Achab, l’équipage du Péquod est lancé à la poursuite de Moby Dick, un fameux cachalot albinos connu pour sa férocité, dont Achab désire se venger. Le capitaine, unijambiste depuis sa dernière escarmouche avec la bête, est prisonnier de son obsession, et va entraîner son équipage dans un périple dont tous ne sortiront pas indemnes.

L’une des caractéristiques de Moby Dick est sa forte documentation, qui lui donne une authenticité rarement égalée depuis. En effet, le roman regorge d’éléments techniques sur la navigation et la chasse à la baleine, démontrant ainsi toute l’implication de Melville dans la rédaction de son roman.

Moby Dick fourmille également de symboles forts, qui furent repris de nombreuses fois depuis. La farouche baleine est vue par non pas comme un simple animal, mais comme une force de la Nature, une sorte de rétribution divine et insondable, qui n’est d’ailleurs jamais surmontée dans le roman. On trouve également dans le récit de profondes réflexions sur la nature du Bien et du Mal, et l’on ne compte plus non plus les références bibliques.

Chasse mortelle

Avec cette adaptation, Bill Sienkiewicz réussit l’exploit de condenser le roman-fleuve tout en conservant sa cohérence. Pour ce faire, l’auteur brise les codes narratifs pour mieux s’affranchir de carcans qui l’auraient desservi pour adapter ce classique hors-norme. Son trait tantôt réaliste, tantôt onirique fait de chaque planche un véritable tableau, un régal pour les yeux. La narration est tout de même très dense, l’album sera donc à conseiller aux lecteurs rompus aux textes prolifiques.

L’auteur privilégie la vengeance d’Achab, sans s’attarder outre-mesure sur les techniques de chasse des baleiniers, renforçant ainsi la cohérence thématique. Sienkiewicz nous rappelle que chez Achab, la vengeance a eu raison de la raison elle-même, et que celui qui combat des monstres doit, bien souvent, s’attendre à en devenir un lui-même.

Un classique intemporel à découvrir !

*****·Manga·Nouveau !

L’attaque des Titans #31 et #32

Deux tomes récents de la série japonaise créée par Hajime Isayama. Parution le 19/08/2020 et le 25/11/2020 aux éditions Pika.

Dans la gueule des géants

Etant donné son phénoménal succès, il est assez peu probable que vous soyez passés à côté du phénomène Shingeki no Kyojin. Néanmoins, dans un souci de clarté, revenons si vous le voulez bien sur les bases de ce manga désormais culte, qui est sur le point d’atteindre sa conclusion. L’attaque des Titans, de quoi ça parle ?

Les Titans sont une mystérieuse race de géants humanoïdes, dont il est dit qu’ils ont exterminé l’Humanité il y a un siècle. Invincibles mais mus seulement par l’instinct, ces derniers ont poussé les survivants à se retrancher derrière trois grands murs concentriques, censés les protéger des invasions de ces inexorables prédateurs anthropophages.

[SPOILER]

Le statu quo bascule lorsqu’un jour, un titan dont la stature dépasse celle des murs surgit, et perce une brèche qui cause le chaos. Eren Jager, jeune garçon têtu mais encore insouciant, voit sa mère dévorée par un titan, à qui il vouera ensuite une haine féroce.

Des années plus tard, Eren, suivi de près par ses amis d’enfance Mikasa et Armin, devient membre des bataillons spécialisés dans la lutte contre les Titans. Ce que le jeune homme ignore, mais ne tardera pas à découvrir de manière assez sanglante, c’est qu’il peut lui même se transformer, quasiment à volonté, en un féroce titan, tout en conservant (plus ou moins) son intelligence humaine. D’abord pris pour cible, Eren devient ensuite un élément crucial dans la reconquête des murs, grâce à ce pouvoir qui lui donne l’avantage sur les autres titans.

Toi et quelle armée ?

Cependant, d’autres titans spéciaux ne tardent pas à faire leur apparition, comme un titan féminin, le colossal qui détruisit les murs, et même un titan pourvu d’une solide cuirasse, tous semblant avoir un dessein centré autour de la capture d’Eren. Tout ceci prendra sens lorsque la vérité, enfouie dans le laboratoire du père d’Eren, sera révélée: les habitants des Murs ne sont pas seulement attaqués par les Titans, ils sont les Titans. En effet, tous appartiennent aux eldiens, le peuple d’Ymir, le premier Titan, qui légua à sa mort le pouvoir des Neufs Titans primordiaux à son peuple, qui l’utilisa pour conquérir le monde.

Lassé de ce bain de sang, l’un des rois eldiens décida de se retirer avec son peuple sur l’île du Paradis, laissant l’empire rival, Mahr, renaître de ses cendres. De nombreux eldiens demeurèrent sur le continent et subirent le joug de Mahr, persuadés de devoir expier les crimes de leurs ancêtres. Utilisant à leur tour le pouvoir des Titans par le biais de leurs esclaves eldiens, les Mahrs se mirent en tête de prendre leur revanche, en s’emparant du pouvoir du Titan Originel, qui était détenu non plus par la famille royale eldienne, mais par… Eren.

Le pouvoir absolu corrompt absolument, le pouvoir titanesque corrompt…titanesquement ?

Suite à une habile ellipse temporelle, nous retrouvons Eren, quatre ans après ces fracassantes révélations. Infiltré chez les Mahrs, Eren observe ses véritables ennemis et prépare sa prochaine action, toujours guidé par son désir de vengeance. Convaincu de la justesse de sa cause, Eren profite d’une manifestation durant laquelle les dirigeants Mahrs déclarent la guerre totale aux eldiens, pour commettre un massacre, tant chez les militaires que chez les civils. Cet acte charnière marque un point de non retour chez notre protagoniste, qui passe donc dans la catégorie des anti-héros.

Peu de temps après, il dévoile son véritable plan, conçu grâce à une information cachée: maîtriser le pouvoir du Titan Originel pour libérer les Titans colossaux qui servirent à ériger les Murs de l’Île du Paradis, et les lancers à l’assaut du monde entier, provoquant ainsi le Grand Terrassement. Ainsi, Eren est allé au bout de sa logique, faire table rase du passé pour mettre fin au cycle de haine et de guerre qui lie les eldiens au reste du monde.

Nous arrivons donc bientôt, avec ces tomes 31 et 32, à la conclusion épique de la saga conçue par Hajime Isayama. Outre le fascinant worldbuilding basé sur différentes mythologies (notamment nordique et grecque), l’auteur impressionne par la qualité et la cohérence thématique de son intrigue. Loin des clichés manichéens, le mangaka utilise un arc narratif négatif pour son protagoniste Eren, ce qui lui permet d’apporter un propos nuancé et une morale relativiste dignes d’un grand seinen. Dans l’Attaque des Titans, aucun personnage n’est foncièrement bon ni mauvais, mais tous tentent de survivre ou agir au mieux en remplissant le rôle qui leur est dévoué. Par opposition à Eren, qui débute en protagoniste naïf pour finir en monstre génocidaire, on trouve le personnage de Reiner Braun, le Titan Cuirassé, qui devient notoire par sa duplicité et sa traîtrise pour ensuite attirer la sympathie du lecteur lorsque l’on en apprend davantage sur ses motivations.

Il va lui falloir un bon ostéo.

Sur le plan macro-narratif, les intentions de l’un ou l’autre des belligérants n’ont rien d’étranger à ce que l’on a pu voir dans notre monde. Comment en vouloir à Mahr de se méfier des eldiens et de les voir comme une menace potentielle ? Et en même temps, comment les excuser d’avoir parqué des eldiens pour en faire de la chair à canon ? Même chose pour Eldia, qui utilisa le pouvoir des Titans comme une arme dirigée contre le monde, avant de se retirer pacifiquement: comment juger des crimes vieux de plusieurs siècles, et comment excuser les actes d’Eren, qui, en voulant venger les torts commis aux eldiens, ne fait que confirmer l’image qu’en avait le monde ? Comme vous pouvez le constater, l’Attaque des Titans, ce n’est pas que des géants qui se cognent dessus (même si c’est important!), c’est aussi une trame complexe faite de personnages nuancés et de questionnements pertinents. L’un des meilleurs mangas de la décennie qui vient de se terminer, et dont la conclusion marquera certainement celle qui vient de débuter !

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Alienated

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Comic de Simon Spurrier, Chris Wildgoose et André May (coul.)

Hicomics (2020) – Boom! studio (2020), 156p., One-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Hicomics pour leur confiance.

L’édition comprend la traditionnelle galerie de couvertures alternatives et trois pages de recherches graphiques de Chris Wildgoose. Jolie couverture qui reflète bien le sujet Edition sérieuse mais rien de particulièrement notable à mettre en avant.

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Samuel, Samantha et Samir sont trois lycéens abimés qui se sont construit une carapace sociale pour survivre dans le monde, ses normes, ses regards. Lorsqu’ils tombent sur un œuf alien ils se retrouvent soudain connectés les uns aux autres par la pensée. Ils découvrent vite que l’alien leur procure des pouvoirs jouant avec la réalité. Ce qui commence comme un jeu finit par prendre un tour plus dramatique quand les tensions intérieures des adolescents se retrouvent avoir des incidences physiques sur la réalité…

ALIENATED #1-6 (Simon Spurrier / Chris Wildgoose) - Boom! Studio - SanctuaryHicomics est décidément un éditeur particulier. Alors que les éditions Braguelonne (la maison mère) vient tout juste de lancer son label Manga, le versant comics publie peu mais avec un niveau qualitatif particulièrement remarquable dans le registre Indé. Piochant beaucoup chez l’excellent Boom! studio, Hicomics a traduit pas moins de deux lauréats des Eisner Awards 2020, excusez du peu… Avec une portée politique souvent appuyée, leurs comics donnent à réfléchir sur le monde moderne et les évidences dans lesquelles on vit via l’artifice du fantastique.

Ne vous arrêtez pas au pitch de ce magnifique album (des histoires sur les problèmes d’ado mal dans leur peau et d’artefact alien qui donne des pouvoirs on a effectivement déjà vu ça mille fois). Le premier choc (qui demande un peu de concentration) c’est le type d’écriture qui nous balance sans prévenir dans une voix off, celle de Samuel, youtuber sans grande audience qui rêve d’être sélectionné par la star des réseaux, Waxy. Très rapidement (puisque c’est l’idée centrale) les trois protagonistes vont se retrouvés liés par l’Alien et nous livrent leurs pensées avec une couleur différente par personnage. A ce stade la structure des planches se retrouve de plus en plus destructurées à mesure que l’emprise de l’entité sur les esprits tourmentés des ado augmente. Capables de tout, voir ailleurs, créer des objets ou faire disparaître des gens, cet extra-terrestre est encore un bébé avide de connaissance et d’émotions. C’est là toute la subtilité de l’album que de nous présenter l’utilisation de ces facultés toutes puissantes par des ado dans l’âge de la recherche, du doute et de la toute puissance justement, sans que l’on ne sache jamais si ce à quoi nous assistons n’est qu’issu de leur psyché ou influencée par l’alien. Dans un rythme ternaire, les trois personnages se retrouvent l’un après l’autre capable d’assouvir ses envies et ses pulsions, jusqu’au drame.  Ne voyant qu’un bébé alien passif et semblant subir la violence des pensées des humains, le lecteur est placé dans une incertitude permanente de la cause…

PREVIEW: Samantha confronts her ex in ALIENATED #3 - The BeatSam-Sam-Sam sont des ado perturbés qui ne reflètent pas la majorité bien entendu. Sous des airs plutôt cool ils cachent tous trois des failles béantes et pas forcément la solidité pour gérer leur nouveau pouvoir. Au travers de ses trois (anti?)héros, Simon Spurrier profite du récit pour envoyer aux adultes, aux décideurs de violentes charges sur la marche du monde. En phase avec le discours de rébellion adolescente, il pointe Trump au détour d’une case (c’est facile mais rapide) mais aussi la bigoterie de ses compatriotes… comme des migrants, l’addiction des jeunes aux réseaux sociaux et l’absence de personnalité qui les rend dépendants du regard des autres (les likes), etc. Dans leurs failles, les héros ne s’en vautrent pas moins dans un narcissisme de la souffrance et de la vengeance qui rend particulièrement subtile et intéressante cette expérience.

Cette complexité se transpose superbement dans les dessins de Chris Wildgoose, classiques mais très inspirés dans le design et surtout le jeu omniprésent sur la réalité. Tordant et déchirant les cases il n’en garde pas moins une lisibilité remarquable. C’est un tour de force car avec cette narration triple, ces trois voix à la temporalité pas toujours évidente et cette déstructuration de l’image on aurait pu se perdre dans les têtes de Sam-Sam-Sam. Loin de là on est hypnotisés par ces couleurs, ces bulles ouvragées et ces séquences graphiques qui renforcent le texte.

Dans un habillage tout ce qu’il y a de plus classique, Spurrier et Wildgoose nous proposent une fascinante immersion dans le monde des adolescents de 2020, d’une intelligence visuelle folle et empli de réflexions sur un monde fou. Loin de faire la morale ils utilisent le prétexte SF pour nous questionner sur notre égo et notre prise de responsabilité dans une société du regard et de l’irresponsabilité. Puissant, beau et intelligent, un coup de cœur!

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**·BD·Nouveau !·Rapidos

La Geste des princes-démons#1: le prince des étoiles

La BD!
BD de JD. Morvan, Paolo Traisic et Fabio Marinacci (coul).
Glénat (2020), série en cours, 55p./album

D’après les romans de Jack Vance.

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Kirth Gersen a vu ses parents disparaître dans la fureur d’une attaque de l’armée du terrible Attel Malagate. Résolu à se venger, il a forgé son corps et son esprit dans l’unique but d’éliminer le pirate sanguinaire qui a ruiné sa vie. Pour cela il devra parcourir la galaxie sur la piste des plus terribles criminels, ceux qu’on appelle les princes-démons…

Le projet avait tout pour allécher l’amoureux de Science-fiction que je suis! L’adaptation d’un des maîtres de la littérature SF par Jean-David Morvan, le très éclectique scénariste et directeur de collection (Conan c’est lui) avec aux crayons un jeune italien aux visions proches du gothique Sloane , une couverture inspirée par Druillet autant que Matteo Scalera, tout semblait destiné à assouvir les envies de space-opéra coloré et épique. Une intrigue simple tournée vers l’action, un héros-assassin, bref, le feuilletage en librairie m’a immédiatement convaincu…

Las, cette lecture est clairement une des grosses déceptions de ces derniers mois! Les dessins n’y sont pour rien puisque Paolo Traisci réussit parfaitement une partition attendue tant dans la dynamique que dans le design général. Citons tout de même le rôle loin d’être mineur du coloriste Fabio Marinacci dont on se demande par moments si ce n’est pas lui la véritable star graphique de l’ouvrage tant en quelques panorama spatiaux il arrive à nous projeter dans cet « Au-delà » empli d’aventures et de mystères. La seule séquence introductive arrive à nous accrocher par sa simplicité, sa rage et la pertinence des designs technologiques.

Le soucis est donc clairement à rechercher du côté d’un scénario hautement laborieux. Ainsi une fois l’introduction passée on se retrouve avec une pseudo enquête pour retrouver le grand méchant, sans que le pourtant chevronné Morvan ne s’embête à nous installer une ambiance, un fil à dérouler. On nous balance au beau milieu d’une situation qu’on ne comprend pas et on poursuit un héros que l’on n’a pas pris le temps d’apprécier faute d’acte de bravoure. On reste ainsi tout à fait extérieur à une intrigue que le scénariste semble tracer en oubliant son lecteur. Et ce ne sont malheureusement pas ces quelques visions grandioses qui suffisent, non plus qu’un humour pas très percutant et des méchants qui débarquent comme un cheveu sur la soupe. Scénario de débutant par un des plus réputés scénaristes du grand éditeur Glénat, personnellement je passe difficilement l’éponge de ce gros raté. Il est toujours temps de rectifier le tir mais on termine ce lancement avec la très désagréable impression d’un projet commercial sur lequel l’auteur n’aura pas pris le temps de réviser ses gammes…

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***·BD·Nouveau !·Service Presse

Après l’enfer #2: le bayou d’oz

La BD!
BD de Damien Marie et Fabrice Meddour
Bamboo (2020), 56 p., série en 2 tomes.

bsic journalismMerci aux éditions Bamboo-Grand Angle pour leur confiance.

L’album s’ouvre sur un résumé de l’épisode précédent et se conclut sur un passionnant cahier documentaire et graphique de 8 pages précisant les références et le contexte de la série et la réalisation graphique. Une édition aux petits oignons qui mérite à Calvin.

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En pénétrant dans le Bayou, Alice et Dorothy entrent dans un autre monde, obscure, peuplé d’êtres décharnés et d’animaux sauvages, l’univers du vaudou où s’affrontent les hommes de la reine de cœur et ceux de la Mambo Glinda, un refuge pour les noirs comme pour les adeptes du Klan. Là, la jeune Alice va se découvrir un pouvoir capable de retourner les dominations, pour peu qu’elle arrive à apaiser ses démons intérieurs…

Après un premier album très psychologique qui proposait une vision graphique très monochrome visant à rendre une ambiance de fin du monde assez dépressive, ce second et dernier est assez différent en ce qu’il change de style en changeant d’environnement. La petite fille apeurée devient centrale dans cette relation avec le Chapelier (qu’on imagine son violeur) et l’itinéraire magique va faire d’elle la véritable héroïne de l’histoire. Les auteurs voulaient aborder la thématique du Vaudou, très intéressante dans cette période de libération des esclaves et de reconstitution de mondes séparés, la société tribale et magique du Bayou, l’armée blanche du Klan d’un autre côté. Cette immiscion de la magie permet d’aborder le monde des esprits, des Loa, à même de résoudre le trauma des protagonistes.

Capture d’écran du 2021-01-10 10-23-05La structure de l’album est bien plus simple en ce qu’elle reprend la chasse invisible dans un labyrinthe où Dorothy et ses protecteurs ne voient rien venir. Damien Marie (qui a proposé dernièrement le très bon 300 grammes) utilise sa culture cinématographique pour citer des références inattendues mais qui font mouche. Cette base référentielle plus axée sur la culture populaire que sur l’histoire ou le cinéma classique permet d’entrer dans ce qui pourrait à première vue ressembler à un patchwork casse-gueule. Associer en effet Le magicien d’Oz, Alice au pays des merveilles, Alien et Apocalypse now pourrait sembler très aventureux. Or ça fonctionne et avec une grande lisibilité du scénario et une relative simplicité des schémas narratifs on se passionne pour nos deux héroïnes.

Un peu moins inspiré graphiquement que le premier volume même si l’affinage de la technique d’encrage améliore la qualité générale, Le bayou d’Oz conclue logiquement et de manière tout à fait maîtrisée un projet très ambitieux  sur la résilience et la liberté individuelle. Un diptyque inattendu qui confirme un scénariste à suivre après cet excellent diptyque.

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****·Comics·East & West·Nouveau !

Batman: Curse of the White knight

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Comic de Sean Murphy et Matt Hollingsworth (coul.)
Urban (2020) – DC (2019), One-shot.

Suite directe de White Knight.

Parmi la foultitude de sublimes cover de l’auteur, Urban a choisi quelque chose d’assez banal… Franchement dommage! L’ouvrage s’ouvre sur un résumé de l’épisode précédent et se conclut par un gros cahier comportant les huit cover alternatives, seize planches de l’album crayonnées, six pages de recherches graphiques, cinq illustrations originales et une bio des auteurs. N’en jetez plus! Comme sur le précédent ouvrage c’est très gourmand! A noter qu’une histoire sur Freeze est insérée en intermède avant le chapitre final (… coupant franchement le rythme et sans lien avec l’histoire, je vous conseille clairement de ne le lire qu’à la fin de l’album).

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L’épisode Napier a rebattu les cartes à Gotham où Bruce Wayne semble plus déterminé que jamais à en finir avec sa double identité en se révélant à la population comme le Dark knight. Mais lorsque le Joker lance sur l’univers du Batman un chasseur mortel et fanatique, Bruce voit son monde s’effondrer et doit remonter aux sources d’un conflit séculaire à Gotham city…

Sean Murphy avait marqué un grand coup avec son White Knight et la suite très tôt annoncée était un sacré pari au vu du risque de s’embourber dans des prolongations commerciales qui risquaient d’affadir la prise de risque originale. La mythologie Batman a grandement évolué ces dernières années, plus que jamais sans doute pour un personnage vieux de quatre-vingt ans tout de même, et Murphy a avec son dernier ouvrage entamé rien de moins qu’une proposition de conclusion de cette histoire…

Napier a fait beaucoup de bien. Mais il m’a détruit pour y arriver…

Batman: Curse of the White Knight (2019) -8- Book EightDisons-le tout de suite ce second volume est un peu en retrait par rapport au précédent, la surprise en moins sans doute. Si la partie graphique reste de haut vol, notamment avec la présence très charismatique du méchant Azrael, variation DC du Punisher, mais surtout par le talent indéniable de l’auteur à croquer des expressions dans les scènes de dialogues (Harley et le Joker sont à ce titre tout à fait charmants!), l’intrigue est moins innovante. En faisant le choix de mettre au cœur de son intrigue l’histoire secrète d’Edmond Wayne et de la fondation de la dynastie Wayne, Murphy alterne les séquences entre le XVII° siècle et aujourd’hui. Cette fondation est intéressante mais l’on ne peut s’empêcher de penser qu’on nous a déjà fait le coup environ un million de fois, ne serait-ce que dans la Cour des Hiboux. Du coup l’auteur se retrouve, un peu pris à son propre piège de courir après les coups de théâtre pour compenser une intrigue secondaire (l’historique) nécessairement lente puisque calée pour se révéler progressivement jusqu’à la conclusion. Et à ce niveau on peut dire qu’on va être servi avec un Sean Murphy qui assume comme dans le précédent tome une radicalité et une liberté de traitement des personnages assez bluffant. Pour le dire clairement, ça saigne dans Curse of the white knight, ça saigne beaucoup et ça ne s’arrête pas! On pourra dire à nouveau que Game of Thrones est passé par là, ça devient la ritournelle dans un monde de l’Entertainment tellement habitué depuis si longtemps à avoir des personnages increvables. Des morts il y en a déjà eu, exceptionnellement, chez DC, mais toujours de façon réversible. Ici on est pourtant suffisamment décroché du canon officiel pour envisager un côté définitif aux décisions scénaristiques de l’auteur. Surtout c’est l’essence même du projet que de déconstruire, détruire le mythe. Ainsi, Jack Napier a révélé les failles du système Batman et cet album vise à achever cette destruction.

J’ai gâché ta vie Dick…

Ce sont ainsi les liens avec le premier volumes qui posent les séquences les plus intéressantes. Si on perd l’aspect politique sulfureux on va plus loin dans l’exploration du batverse et de son questionnement adulte. Le personnage de Harleen est en cela passionnant comme une sorte d’insertion rationnelle dans un monde de fou, ses interventions sont diablement drôles, sexy, fortes. Bruce est abimé comme jamais, affaibli psychologiquement en nous montrant tantôt Barbara, tantôt Nightwing, tantôt Harleen seuls à même de penser la situation. Le doute a été instillé par le Chevalier blanc plus encore dans l’esprit du Chevalier noir que dans celui de la population. L’ouvrage aurait pu s’intituler Batman Apocalypse car nous assistons à la destruction d’un monde et sa renaissance. Projet sacrément audacieux, cohérent et intelligent.https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH551/batman_cotwk_-_01-7cfbe.jpg?1603631934

Difficile de dire si Sean Gordon Murphy aurait dû s’arrêter au White Knight. Il a pris un vrai risque et s’il ne parvient pas à égaler ce désormais mythique album fondateur, il propose une suite sacrément burnée, graphiquement superbe et profondément dépressive (comme tout bon Batman?). Il enfonce un avant-dernier clou dans un univers dont il se propose d’être un magnifique fossoyeur en offrant une courageuse conclusion à tous ceux qui pensent qu’une histoire doit avoir une fin. Des renouvellements de personnages il y en a toujours eu chez les super-héros, Marvel est un spécialiste de cela et personne n’a d’inquiétude sur la possibilité de repartir avec un nouveau personnage. La véritable conclusion de la trilogie doit arriver après que Murphy aura lancé son nouveau projet indé en crowdfunding, avec Beyond the white Knight. Mais Murphy croit à sa fin et moi, je le suis très volontiers.

Le « Murphyverse » prévoit d’autres histoires dans cette chronologie, avec prochainement un album dessiné par Matteo Scalera sur Harley Quinn mais également des ouvrages sur Nightwing et Batgirl annoncés.

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BD·Service Presse·Nouveau !·Rapidos·***

Robilar, ou le maistre chat #1: Maou!!

La BD!
BD de David Chauvel, Sylvain Guinebaud et Lou (coul.)
Delcourt  (2020), 64p.., série en cours 1 volume paru.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

La couverture jouit d’un luxueux logo-titre doré, ouvragé et gaufré (traitement identique pour la tranche). La série annonce un second tome pour le début 2021 alors que celui-ci est bien un one-shot conclu par une FIN.

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L’histoyre du chat botté vous la connoissiez! Mais l’histoyre de Robilar, le gros minou devenu Machiavel qui se vengea des malheurs qu’on lui fit subir, vous alloi la découvrir ceans…

Très alléché par une fort jolie couverture et de forts bons échos je me suis plongé dans cette variation sur le Chat botté assez enthousiaste. Avant toute chose je tiens à préciser qu’il s’agit d’un album 100% Delcourt qui s’inscrit dans une ligne fort bien connue avec des auteurs qui ont fait toute leur carrière dans ces collections aux jolies couleurs et aux dessins « BD ». Je suis Sylvain Guinebaud sur les réseaux sociaux et apprécie beaucoup ses dessins animaliers humoristiques. Si ses planches sur Robilar sont agréables avec un trait à la fois rapide et détaillé je relève un encrage qui passe moyennement à l’impression avec un résultat parfois imprécis, estompé. Très attaché aux encrages j’ai trouvé que cela affaiblissait la technique costaude du dessinateur. Il reste que son rôle n’est pas des moindre dans cette équipée à trois puisque dans cette farce qui tient plus de Rabelais que de Perrault son art de la grimace est tout à fait efficace.

Sur l’histoire je passerais rapidement puisque hormis une introduction assez étrange nous narrant les origines « nobles » du chat avant de tomber chez le « Marquis » sans que l’on comprenne bien son utilité, on suit l’intrigue connue de tous… jusqu’à une fin ouverte qui permettra sans doute dès le tome deux de s’extraire du carcan littéraire. La principale qualité de ce Robilar est ainsi dans son texte. David Chauvel est connu, outre son rôle de directeur de collection, pour Wollodrin, variante de Fantasy s’inscrivant dans l’univers des méchants orcs. On va retrouver ici cette envie de dépasser le conte en mode farce mais surtout en jouant sur le langage des gueux et des seigneurs, passages les plus truculents de l’album. Allant à la rencontre de différents groupes de personnages (des chats de gouttière complètement stones aux paysans au langage de cul-terreux), le chat va donc fomenter son plan de gloire d’abord, de vengeance ensuite comme on l’imagine sur la suite.

L’effet découverte est donc amoindri sur ce premier tome peut-être un peu trop sage et respectueux du matériau en ne pouvant jouer que sur la mise en scène et quelques facéties pour nous surprendre. La lecture en est agréable (et pourra convenir aux jeunes lecteurs qui laisserons leurs parents glousser aux allusions grivoises dissimulées) mais ne se démarque pas de la qualité moyenne Delcourt. On attend avec impatience la suite avec l’espoir d’un grand délire pas trop sage…

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BD·Service Presse·Nouveau !·Rapidos·***

Un putain de salopard #2: O Maneta

La BD!
BD de Régis Loisel, Olivier Pont et François Lapierre (coul.)
Rue de sèvres (2020), 88p., série en cours 2 vol. paru sur 3.

bsic journalismMerci aux éditions Rue de sèvres pour leur confiance.

couv_405163Après le chaos dans lequel ont été laissés les protagonistes il est temps de faire le ménage. Alors que Max et Baïa atteignent la mystérieuse épave d’un avion, radeau salutaire dans la jungle impénétrable, les rabatteurs du camp effacent les traces de leur passage et cherchent à éliminer les témoins. C’est à un chassé-croisé que se livrent le policier du bled, les assassins et les filles, alors que la trace du Putain de salopard se rapproche…

Il est toujours compliqué de passer le second tome d’une série. Sur cette fin d’année trois tomes de séries magnifiquement démarrées se voient prolongées avec plus ou moins de bonheur. Si le Ramirez de Pétrimaux passe assez bien le cap, le Luminary de Brunschwig m’a franchement laissé sur ma faim en assumant difficilement la pagination de triple album. Il en est un peu de même sur ce second Putain de salopard où la découverte et la fraîcheur des quatre zozo s’estompent pour la nécessaire mise en place d’une intrigue dramatique. Le problème c’est que les auteurs semblent perdre leur scénario comme leurs personnages dans la forêt… Un tome de transition peut toujours justifier un emballement moindre en attendant un rebond et un s’inscrivant dans un tout. C’est plus difficile avec une pagination de double album qui exige une certaine progression, surtout quand le décors, certes magnifique, est celui de l’omniprésente jungle.

https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2020/11/Un-Putain-de-salopard-2.jpgOn suit ainsi dans ce volume l’équipe séparée: l’indienne muette Baïa et le benêt Max, malade, au cœur de l’enfer vert ; les 3C de l’autre, bien moins enjointes à la déconne avec les deux sbires à leurs trousses. Un peu comme dans un western, on navigue ainsi entre ces trois lieux (le campement des mineurs, le village, la forêt) au rythme de l’enquête du nouveau personnage de policier. Le soucis c’est que l’histoire on la connaît puisqu’on y a assisté au premier tome et que ces allers-retours sonnent un peu creux, jusqu’à la flambée de violence, sèche comme une branche cassée. Les personnages restent solides et les dialogues percutants, mais jusqu’au dernier tiers on a un peu un sentiment de sur-place. Un sur-place de cinquante pages tout de même…

Heureusement le dessin d’Olivier Pont en fusion parfaite avec la sublime mise en couleur de François Lapierre nous fait voyager dans ce tropique humide et crasseux que la technique traditionnelle des auteurs fait ressentir. Comme sur le précédent volume la minutie des détails, l’expression de la nature vierge, ses mouvements et ses recoins, s’apprécient à chaque page en faisant briller les rétines.

Ellipse volontaire ou non, le second tome s’achève presque sur le même plan que le premier… façon de nous montrer que dans la vie comme dans la jungle on tourne forcément en rond? On achève ainsi la lecture avec une intrigue qui a effectivement avancé avec une possible conclusion dès le prochain opus pour peu que Loisel ne souhaite pas étirer son intrigue (sommes toutes assez courte) déraisonnablement. Mais la sympathie des personnages, la qualité des graphismes ne suffisent pas à faire vraiment décoller une saga pourtant bien démarrée et qui a un peu oublié son féminisme et son humour en route. On tablera sur un second souffle car les qualités sont là, en musclant un peu le script.

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***·BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

Croke park -Dimanche sanglant à Dublin

Le Docu du Week-End

BD Sylvain Gâche et Richard Guérineau
Delcourt (2020), 136p., one-shot. Collection Coup de tête.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Cet album est le premier de la nouvelle collection « Coup de tête » de Delcourt. Impulsée par Kris, fana de sport et déjà scénariste de l’excellent Un maillot pour l’Algérie (un des tous premiers billets de ce blog!) chez Dupuis et de la très estimée série Violette Morris chez Futuropolis, il devient donc éditeur dans le genre où il a déjà officié avec talent: le croisement du sport et de l’Histoire. Avec un planning de parution déjà bien fourni et courant jusqu’en 2022 avec trois à quatre albums par an, cette collection proposera sur une pagination conséquente et un dossier documentaire de douze pages en fin d’ouvrage.

Lire le dossier de presse.

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Le 21 novembre 1920, en pleine guerre d’indépendance de l’île irlandaise, l’armée de Sa Majesté tire sur la foule lors d’un match de football gaélique à Croke Park, Dublin. En 2007 lors du tournoi des 6 Nations de Rugby, l’équipe d’Irlande reçoit le 15 de la rose dans la même enceinte, pour un match à la portée hautement symbolique…

C’est un rêve éveillé que vit l’historien Sylvain Gâche en publiant son premier album avec rien de moins que Richard Guérineau en ouverture d’une nouvelle collection! Il faut dire que le dessinateur du Chant des Stryges s’est résolument orienté depuis la fin de sa saga fantastique vers des projets beaucoup plus réalistes, entre littérature et histoire. Pour le coup le sport n’était pas forcément un sujet familier mais on sent l’envie d’illustrer une époque popularisée par la série Peaky Blinders. La reconstitution graphique du Dublin des années 1920 est ainsi très convaincante malgré un trait et une colorisation qui se sont simplifiés depuis quelques temps. Le talent du dessinateur pour la mise en mouvement et les postures est toujours aussi élégant.

Le choix de construire cette histoire en intervalle avec le déroulé du match de Rugby parait pourtant un peu artificiel tant il y a finalement peu de lien entre les deux séquences dans la narration. L’intérêt de l’album réside bien dans la progression froide, lente, de cette journée un peu confuse qui voit une action d’envergure des indépendantistes de Michael Collins assassiner une dizaine d’officiers du renseignement britannique avant que les représailles n’aboutissent au massacre du titre. A ce titre les références de l’album portent bien plus sur les films traitant de l’indépendance irlandaise (Michael Colins, le Vent se lève ou Le général) que sur le récit sportif. On est d’ailleurs un peu frustrés de ne pas voir les exactions nombreuses des forces occupantes qui expliquent beaucoup ce qui passe dans l’album pour une démarche criminelle presque gratuite des irlandais. La mise en regard de l’altercation presque bon enfant du train avec l’exécution froide  des officiers pourrait induire chez le lecteur une mauvaise compréhension de la situation à l’époque… En tant que BD l’ouvrager a donc une portée assez limitée (notamment par un démarrage qui n’aide pas beaucoup le lecteur), mais c’est en parcourant l’excellent et très joli dossier documentaire (qui comporte d’abondants documents d’époques, photos et illustrations de Guérineau) que l’intérêt de l’album monte d’un cran. On saisit ainsi la portée politique de jouer en 2007 au Rugby, sport anglais, dans l’enceinte historique du sport culturel gaélique par excellence. On oublie combien a été dure la colonisation de l’île au trèfle par les anglais et que l’Irlande est une République d’un petit siècle d’existence seulement. Le processus non achevé du Brexit se rappelle d’ailleurs à notre bon souvenir quand à la « question territoriale irlandaise » loin d’être résolue…

Ce premier ouvrage de « coup de tête » est donc un très bon étalon pour une collection ambitieuse qui semble se donner les moyens artistiques de voir grand. Le sujet choisi est au final un peu bancal avec une intrigue surtout historique certes dramatique, mais qui aurait peut-être pu prendre le temps des pages de sport (très bien dessinées, reconnaissons le) pour détailler un peu l’origine du conflit et de la situation à l’ouverture de cette journée sanglante. Mais dans le genre documentaire, pas si fourni et souvent assez maigre graphiquement, on est avec ce Croke Park tout de même dans un ouvrage luxueux.

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