BD·Nouveau !

Le loup blanc

BD de Julien Blondel, Robin Recht et Julien Tello
Glénat (2017), 64p. Série Elric: 3 volumes parus (sur 4)
9782723487061-l

L’éditeur a fait un joli travail avec un cahier graphique décrivant le processus de création en fin d’album, une galerie d’illustrations d’Elric par différents auteurs et une préface désormais rituelle d’un des papes de la littérature geek (Neil Gaiman ce coup-ci). La couverture est bien plus réussie que sur le tome 2. L’indication du nombre de volumes sur le premier cycle (en quatrième de couverture) est louable.

Pas très fan des trucs de métalleux et gothiques je n’ai jamais lu leur bible, la saga de Michael Moorcock sur l’albinos et son épée buveuse d’âmes Stormbringer,  même si la réputation de cette œuvre m’intriguait, notamment dans le milieu rôliste (Julien Blondel a commencé comme auteur de jeux de rôle, comme le scénariste de Servitude…). En revanche la dark fantasy me plaît par son côté graphique, via l’univers de Frazetta principalement (qu’on retrouve chez Esad Ribic), Conan et le travail graphique d‘Alberto Varanda sur le jeu de rôle Bloodlust que je pratiquais quand j’étais plus jeune. En voyant arriver cette adaptation auréolée de la préface de l’auteur original et d’Alan Moore (sur le t2), étant grand admirateur du travail de Robin Recht et Jean Bastide je me suis laissé tenter.

planchea_309200Premier constat: c’est sombre, gothique, violent, barbare. Les trois volumes (sur les 4 du premier cycle) sont relativement différents. Le premier est clairement le plus impressionnant, par la puissance des planches portées par Bastide (qui n’officie malheureusement que comme coloriste sur les suivants), par la radicalité des scènes de sexe, de torture, de combat, par les pleines pages, le découpage, les décors, bref, on en prend plein la vue. L’œuvre et l’univers de Moorcock sont assumés sans aucune autocensure et c’est ce qui plait. Un univers païen, mélange du fruste minéral et de la flamboyance des architectures et des costumes orientaux. On retrouve le côté épique, foisonnant, gigantesque qu’Olivier Ledroit avait apporté aux premiers Chroniques de la Lune noire. Le second tome est en deçà, tant au niveau graphique que scénaristique. La quête d’Elric assisté d’élémentaires pour retrouver son impératrice Cymoril est assez linéaire. La violence reste présente (la scène du village est assez trash) ainsi que les démons. Mais le changement de dessinateur principal se ressent et le tout manque quelque peu d’inspiration.

elric20320104.jpgLe Loup blanc marque une certains pause dans la virulence de la série. Elric est exilé dans les jeunes royaumes avec sa seule arme-dieu. Il va entamer une amitié avec un prince-marchand et accepter la mission d’une princesse souhaitant se rendre dans un autre plan de réalité lié à Elric et à sa généalogie. Les explications sur le passé de Melniboné alimentent la narration générale mais le tout reste assez sage. Les décors hivernaux sont très beaux et maîtrisés, les rues et plans larges de la cité sont très détaillés et inspirant. Les costumes sont toujours aussi travaillés et l’on sent que l’équipe s’est régalée visuellement sur ces éléments de décors. Niveau graphique on reste dans l’école Lauffray et c’est plus qu’honnête, avec quelques fulgurances sur certaines pages. La perte de Bastide est indéniable mais le niveau est maintenu par une méthode de travail collectif expliqué dans les annexes très intéressantes. Elric fait partie des quelques rares séries à parvenir à maintenir une homogénéité graphique malgré la multiplication des dessinateurs (comme Avant la Quête) et c’est louable. Niveau intrigue on revient à de l’assez classique en héroïc-fantasy, l’ambiguïté du personnage, de son épée et de sa relation avec le démon Arioch ne survenant que sur les toutes dernières cases de ce troisième tome. On reste dans de la très bonne fantasy mais j’espère que le quatrième opus renouera avec la radicalité et la grandiloquence du premier.

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Comics·Nouveau !·Service Presse

Corpus Monstrum

Comic de Gary Gianni
Mosquito (2017), 124p. n&b, Dark Horse (US, 1996-2017 )

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Gary Gianni est un illustrateur « classique »: formé aux Beaux-arts, il a officié comme illustrateur de littérature d’aventure et fantastique (Jules Verne, ouvrages de Robert E. Howard,…) mais aussi sur pas mal de couvertures de Comics et de comics eux-même (Prince Valiant, Indiana Jones, ou encore Batman, que l’on peut trouver dans le recueil Black & White édité chez Urban).

L’éditeur Mosquito propose dans son Corpus Monstrum un recueil d’histoires des Monstermen, duo de chasseurs de spectres dont les aventures sont parues dans des épisodes spéciaux de Hellboy (Gianni et Mignola sont proches). Dark Horse a d’ailleurs sorti en juillet dernier aux Etats-Unis un album reprenant les aventures des Monstermen et d’autres histoires de fantômes, assorti d’une intéressante introduction. Il est dommage que Mosquito n’ait pas proposé d’éléments biographiques ou bibliographiques à l’instar de l’éditeur américain, permettant de comprendre le travail de Gianni. On remercie néanmoins l’éditeur isérois de proposer ainsi régulièrement des auteurs non traduits dans notre pays, avec toujours une ligne qui correspond bien à celle de ce blog: le graphisme.

corpus-monstrum2L’ouvrage propose donc cinq histoires de Gianni dans la plus pure tradition des « short ghost stories » américaines (type Tales from the crypt). Dès la première page la maîtrise technique  de l’illustrateur apparaît, mais aussi son univers baroque empruntant autant aux mythologies européennes qu’aux auteurs de de littérature fantastique américains (Poe, Lovecraft). Le style s’inspire beaucoup de la gravure et notamment de Gustave Doré, mais aussi par moment de l’Art déco. La précision des arrière-plans (perspectives et anatomies parfaites) contraste avec les premiers-plans en style hachuré. L’illustrateur s’amuse en outre dans des jeux d’image, utilisant des déformations ou par exemple cette pleine page reprenant une vue de haut d’une maison à la Cluedo…

L’ouvrage regroupe cinq histoires:

  • Silencieux comme une tombe (49 pages):gian_4

Une actrice de films d’épouvante disparaît alors qu’un démon est invoqué et sème la pagaille en ville. Le chasseur de fantômes Benedict et son acolyte St. George le cinéaste apparaissent pour la première fois ainsi que l’esprit grandiloquent de la série: le paquebot planté par la proue, le casque de Benedict,… La création artistique n’est jamais loin chez les Monstermen qui naviguent entre studio de cinéma et actrices du cinéma muet. Le déroulement est échevelé, plein d’action, sans queue ni tête mais permet à Gianni de se faire plaisir et nous avec.

  • Autopsie en si bémol (18 pages):

Cette fois Lawrence St George raconte ses mésaventures avec une bande de pirates à tête de poulpe. La courte histoire est emplie de références mais j’avoue ne pas avoir tout compris…

  • Un cadeau pour le vilain (12 pages):

Un riche seigneur convoque les Monstermen pour chasser des démons de son manoir. On comprend que les « explorateurs de l’étrange » du Corpus Monstrum (fraternité secrète) interviennent sur demande pour éliminer des spectres.

  • Le crâne et l’homme des neiges (24 pages):3

L’histoire la plus construite et la plus intéressants graphiquement comme scénaristiquement, qui s’ouvre sur ce qui est sans doute la plus belle planche du recueil: une lamasserie perchée sur un piton défiant les lois de la gravité. Le crâne d’un puissant nécromancien est depuis des lustres dans cet endroit reculé. Les Corpus Monstrum vont se rendre sur l’Everest pour le récupérer et y rencontreront le Yéti…

  • O pécheur, tombés bien bas (12 pages):

L’infâme Crulk (déjà vu dans la première séquence) tente d’attirer Benedict dans un piège dans les tréfonds de la terre.

corpusmonstrum-119Globalement s’agissant de « short stories » l’intrigue n’est que secondaire et souvent tarabiscotée. Ce qui intéresse l’auteur c’est de proposer des galeries monstrueuses, des illustrations fantastiques, d’illustrer le monde des fantômes. Entre surréalisme pour les jeux d’optique et de découpage de cases (qu’on peut trouver chez Ledroit par moment) et pandémonium médiéval à la Giotto. Les corps sont tordus, les lieux sont immenses (la lamasserie, le paquebot) et l’auteur n’oublie pas de convier des figures connues telles que l’abominable homme des neiges, le père noël ou la créature de Frankenstein. Corpus monstrum est une sorte de grand fantasme d’aventure, fantastique et surréaliste d’un maître de l’illustration à l’ancienne.

 

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Comics·Manga·Numérique·Rapidos·Service Presse

Monstress t2

Chronique publié comme Superlecteur Iznéo.

dq7funkapfhvy4msz4i698mlock301x450Demi-loup a réchappé à ses poursuivants et fait « connaissance » avec le démon qui l’habite. Elle part en terres arcaniques où d’anciens amis de sa mère lui apprennent qu’elle peut en savoir plus sur son passé et sur le mystérieux masque en se rendant sur l’ile des os…
Monstress est un étonnant alliage du manga (les deux auteures sont d’origine asiatique) et du comics, exploitant un très large format (plus de 160 pages couleur par album) pour développer un univers de magie très original. Si le T1 demandait une grande concentration de part la quantité d’informations sur les factions et sur le monde présenté, le second volume suit une trame plus linéaire et donc plus lisible. Le design général des monstres comme des arcaniques est toujours aussi fascinant, l’illustratrice reprenant le thème des hommes-animaux, avec le plaquage de superbes textures informatiques qui fait la marque visuelle de cette série. Si les arrière-plans et décors sont un peu délaissés comme sur beaucoup de BD américaines et japonaises (du fait de la pagination très volumineuse), nombre de cases voir de pleines pages sont magnifiques, rappelant par moment la foison des BD d’Olivier Ledroit. L’ensemble demande du reste une attention particulière, tant visuelle qu’intellectuelle étant donné que le nombre de textes reste important. Ainsi Monstress s’adresse en priorité aux adultes, ne serait-ce que par la violence de certaines séquences. L’édition française suivant de près l’édition américaine il est probable que les aventures de Maïka demi-loup durent encore quelques années étant donnée la tournure prise par l’histoire à l’issue de ce second volume. Les amateurs de mondes complexes, des mythologies de fantômes et dieux-démons chinois adoreront.

BD·Jeunesse·Nouveau !·Service Presse

Benjamin Blackstone

Série BD de François Rivière, Nicolas Perge et Javi Casado
Casterman, 2 volumes parus (2016-2017)

9782203116610Casterman a choisi de donner une qualité très classieuse à une série qui se veut élégante, de par sa maquette, les numéros de page et son aspect général. Un vernis sélectif est utilisé en première et quatrième de couverture et (chose trop peu utilisée à mon goût), les 2° et 3° de couverture servent dans le cadre du récit: le début de l’ouvrage présente pour chaque album de la série la même image de la bibliothèque de Lors Shenbock avec les titres des ouvrages qui seront « parcourus » dans le volume. La fin présente un court résumé de chacun de ces ouvrages, illustrant l’ambition bibliophile et pédagogique des « aventures ahurissantes de Benjamin Blackstone« .

Benjamin Blackstone est un orphelin envoyé habiter chez sa tante anglaise. Il fait alors la rencontre du fantôme de Lord Shenbock, ancien propriétaire, bibliophile et aventurier devant l’éternel, qui détient le pouvoir de voyager avec qui il veut dans les livres de son immense bibliothèque. Le concept de la série propose alors de se promener en compagnie de Shenbock, le jeune Blackstone et de la « formidable Charmante », la très bavarde chienne du fantôme, dans des livres d’aventure du XIX° et du début du XX° siècle.

benjamin-blackstone-t-1-lc3aele-de-la-jungle-rivic3a8re-perge-casado-piratesLe concept de la série est pour le moins original et intéressant, l’enjeu affiché de faire découvrir des livres classiques à la jeune génération (que ciblent ces albums) doit être salué. Les deux scénaristes sont pour l’un romancier passionné de romans d’aventure anciens, pour l’autre réalisateur et l’on sent bien l’envie de découverte qui peut amener les lecteurs à aller regarder du côté d’Homère, de Lovecraft ou de Rouletabille. Si le premier tome des « aventures ahurissantes » part un peu dans tous les sens sans ligne directrice, le second est bien plus réussi en introduisant le grand méchant (fort méchant!) dont la traque donne bien plus de corps et d’ambition à la série (suivant la formule de Hitchcock qui veut que toute bonne histoire doit avoir un bon méchant). Le concept (peu exploité pour l’heure) d' »emboitement » que l’on trouvait dans le film Inception laisse présager de grandes possibilités scénaristiques. La principale difficulté des auteurs repose cependant sur le concept même de la série : 9782203095670_4.jpgprésenter 5 livres dans une aventure BD one-shot de 46 planches n’est pas chose aisée et le rythme est parfois un peu rapide, l’enjeu étant surtout de créer des scènes de combats et de suspens dans un décors différent toutes les 4 pages. Niveau dessin, Javi Casado réalise ici sa première BD et l’on sent déjà une évolution entre les deux tomes. C’est de style « naïf« , très coloré qui devrait plaire au public ciblé.

Outre des décors de romans classiques (permettant à Lord Shenbock, véritable héros des albums, d’apparaître chaque fois en costume typique), ce sont bien les personnages la réussite de la série. La chienne Charmante est délicieusement agaçante et les dialogues nombreux sont parsemés de blagues, anachronismes et de jeu avec le quatrième mur faisant le lien entre la BD et l’univers des livres. Lord Shenbock est graphiquement réussi, avec sa dose de mystère (la cicatrice), son panache, ses pouvoirs. Benjamin Blackstone est plus faire-valoir et sert comme dans tout bon ouvrage jeunesse à rattacher le lecteur aux personnages. Au final, cette série est dans la même veine que « Les aventures des spectaculaires«  (chez Rue de Sèvres), à savoir une bonne idée qui doit être développée au fil des albums mais qui plaira à des adolescents.

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