***·Comics·East & West·Littérature·Nouveau !

Grendel, Kentucky

Histoire complète en 102 pages, parue le 09/02/2022 chez Delcourt. Jeff McComsey au scénario, Tommy Lee Edwards au dessin.

T’as une drôle de mine, Grendel

Le Kentucky, ses montagnes, ses rednecks, ses mines de charbons… et ses monstres. Durant des décennies, la petite ville de Grendel a fait vivre ses habitants grâce à l’exploitation de sa mine de charbon. Dès qu’un garçon était en âge de tenir une pelle, il allait aussitôt prendre la relève de ses aînés dans les étroits boyaux de la mine, et ce durant des générations, jusqu’à ce qu’un jour, un glissement de terrain mette un terme à cette tradition.

En plus des dizaines de morts, Grendel a alors du faire face à la paupérisation. Mais le désarroi n’a pas duré très longtemps, car peu de temps après cette catastrophe, les terres du patelin sont soudainement devenues fertiles, permettant le développement des cultures et offrant ainsi une porte de sortie aux habitants. Certains s’en sont même donné à cœur joie en se lançant dans la production d’herbe, et pas n’importe laquelle: la meilleure weed du pays, excusez du peu.

Marnie, elle, se tient aussi loin que possible de tout ça. La jeune femme s’est imposée un exil il y a de ça bien des années, et dirige un gang de farouches motardes qui ne laisse pas marcher sur les pieds, c’est le moins qu’on puisse dire. En revanche, le code moral strict de Marnie l’empêche de tremper dans certains types de business, même si elle n’est pas la dernière lorsqu’il s’agit de coller des trempes dans un bar. Marnie est d’ailleurs en plein règlement de compte entre deux bières lorsque son frère Denny vient la voir pour lui annoncer le décès de leur père. Marnie n’a alors pas d’autre choix que de revenir dans sa ville d’origine pour affronter son deuil, mais pas seulement: contrairement à ce qu’affirme la police locale, ce n’est pas un ours qui a démembré son paternel, mais quelque chose de bien plus sinistre, quelque chose qui pourrait être liée à la prospérité de Grendel.

Sons of Nanarchy

Plus tôt cette année, nous avions chroniqué Redfork, dans lequel le thème du fils prodigue était déjà traité sur font de menace horrifique planquée dans une mine. La métaphore du danger enraciné dans les ressources fossiles est de nouveau de mise, avec cette fois une pointe de mythologie glissée par l’auteur.

En effet, pour les connaisseurs, Grendel est bel et bien le monstre affronté par Beowulf, l’un des plus anciens héros de la littérature anglo-saxonne. Ici, c’est Marnie qui endosse le rôle du héros chasseur de monstre, le reste de l’intrigue adoptant la structure classique du poème, avec un premier round contre Grendel, etc. Là où des récits comme Redfork ou Immonde! utilisaient l’épouvante comme cadre pour un sous-texte social, Grendel assume totalement son côté Grindhouse et se concentre sur l’action, la psychologie et les relations entre les personnages étant un peu plus secondaires.

Le trait épais et l’encrage gras de Tommy Lee Edwards apportent beaucoup au scénario, offrant une ambiance pesante, qui s’accentue lors des scènes de chasse au monstre, bien gores comme il faut. Pour le reste, le lecteur restera un peu sur sa faim s’agissant du fameux pacte faustien entre les habitants et le monstre, le tout demeurant très tacite et jamais vraiment approfondi, surtout lorsqu’on constate que la créature ne montre aucun signe d’intelligence quel qu’il soit et semble avant tout mu par l’instinct, on se demande donc bien par quel moyen elle assurait la fertilité des sols (je mise un sou sur une histoire d’engrais naturel, mais allez savoir !)

*****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Ultramega, #1

Premier tome de 200 pages, de la série écrite et dessinée par James Harren. Parution aux US chez Skybound, publication en France chez Delcourt le 19/10/2022.

Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance

Aux grands monstres, les grands remèdes

Vous ne l’avez peut-être pas encore remarqué, mais le monde est assailli par une force cosmique antédiluvienne. Ce danger mortel peut émerger n’importe quand, n’importe où sur la planète, car il se trouve en chacun de nous. Un virus venu des tréfonds glaciaux du cosmos, touche aléatoirement des humains ordinaires, pour les transformer en gigantesques kaijus assoiffés de sang.

Mais l’Humanité n’est pas seule pour affronter ce péril: trois élus ont reçu d’Atum Ultraméga, un messie cosmique ennemi juré des kaijus à travers l’Univers, une part congrue de ses pouvoirs. Ces trois hommes, Jason, Stephen et Erm, peuvent ainsi se transformer en Ultramégas, de titanesques guerriers.

Leurs ennemis sont légion. La menace est insidieuse. Leurs batailles, massives. Priez pour qu’ils soient de taille !

Après avoir fait ses armes sur B.P.R.D. et RUMBLE en tant que dessinateur, James Harren se lance en solo pour son premier projet complet. Hommage plus qu’évident aux fleurons du sous-genre tokusatsu tels qu’Ultraman, Ultramega nous plonge dans une sanglante bataille entre titans et monstres géants en pleins centres urbains.

Harren prend ici le pitch de base pour le transformer en autre chose, et adopte un point de vue plus pragmatique sur le postulat des monstres géants. En effet, si dans la franchise Ultraman, le héros éponyme a quelque chose d’éthéré et d’immatériel, ici, le héros est incarné de façon bien plus charnelle et physique, avec un style graphique tout à fait organique et artisanal appuyé sur la colorisation toujours incroyable de Dave Stewart (cité dès la couverture, une fois n’est pas coutume!). Quand il est touché, il saigne, il est susceptible de perdre pas mal d’organes et de membres… vous l’aurez compris: Ultraméga est sensiblement plus gore que la plupart des histoires classiques de kaiju, ce qui est cohérent avec le style de l’auteur.

Les conséquences des combats sont elles aussi bien plus appuyées et dramatiques, les dégâts collatéraux ne sont pas mis de côté et parfois même appuyés: on parle d’immeubles qui volent en éclats, de quartiers entiers réduits à l’état de gravats, des rues inondées de sang, enfin tout ce qu’implique des combats à morts entre des entités géantes. James Harren ne fait donc pas de concession et pousse son concept jusqu’au bout. Ainsi les apparitions d’Ultraméga sont toujours mises en valeur de façon spectaculaire, et il se dégage d’emblée un sentiment de désespoir, de combat perdu d’avance: ultra-violents, les affrontements sont très différents des boures-pif à l’infini des classiques combats de super-héros. Ici les coups sont généralement fatales et très graphiquement exprimés tant dans les conséquences organiques que dans les onomatopées et effets de souffle. Impressionnant et marquant!

Un autre élément permet à Ultramega de se détacher du tout-venant: la structure du récit, qui débute de façon classique pour mieux nous surprendre à la fin du chapitre 1. La suite nous prend à rebours en nous plongeant dans un univers post-apocalyptique un peu barré. Malgré une narration quelque peu baroque, pour ne pas dire foutraque, l’auteur propose là encore des idées intéressantes et originales (je pense notamment aux kaijus qui souhaitent construire des méchas. Dit comme ça c’est délirant, mais ça fait sens dans son contexte).

Reprenant des thèmes abordés dans Pacific Rim l’auteur propose un univers où l’utilisation des cadavres de kaiju et d’Ultramega est très pragmatiquement exploité avec une société post-apo qui s’est structurée sur la défaite initiale, un peu dans l’esprit de Coda dont Harren semble très proche tant graphiquement que dans son idée disruptive du récit héroïque.

On a donc ici un condensé d’action, empli de référence au sous-genre kaiju et à Ultraman, mais qui sait aussi se détacher de ses modèles pour proposer quelque chose d’innovant. Là où l’auteur ne nous surprend pas, c’est sur le design des monstres, qui est comme à l’accoutumée, totalement délirant et unique.

Sorte de croisement entre Ultraman et Invincible, Ultramega est le coup de cœur comics immédiat de cette fin d’année et potentiellement une très grande série en devenir !

BD·Jeunesse·Nouveau !·**

Green Class #4: l’Eveil

Jérôme Hamon au scénario, David Tako au dessin, Jon Lankry aux couleurs, 54 pages, parution aux éditions du Lombard le 26 aout 2022.

Y-a-t-il un Lovecraft pour sauver l’album ?

 NaïaNoahLucasSatoBeth et Linda sont cinq adolescents marginaux canadiens emmenés aux states par leur éducateur pour une classe verte. Les choses dégénèrent assez rapidement lorsque survient une mystérieuse pandémie, qui transforme les gens en créatures monstrueuses.

Peu de temps après, alors que la quarantaine a empêché nos jeunes sauvageons de regagner leur pays, Noah est infecté par le virus et devient un monstre, d’un genre tout particulier car il a le don de commander aux autres infectés. Cette particularité attire l’attention de l’armée, qui semble impliquée dans cette catastrophe nationale.

Les malversations du gouvernement conduisent ensuite à la mort tragique de Noah, tué par ses congénères infectés. Toutefois, son esprit semble avoir survécu dans un autre plan d’existence, comme le découvre Naïa, qui depuis le début fait tout ce qu’elle peut pour sauver son frère. Le groupe découvre finalement, dans le tome 3, que tout ça est le fait de Lyauthey, un méchant tout de noir vêtu qui a pour projet d’invoquer les Grands Anciens, des divinités cosmiques susceptibles d’annihiler le genre humain. Les infectés, qui répondent en fait au nom de Shoggoths, sont des créations de ces êtres omnipotents, mais leur rôle reste encore nébuleux.

Si vous suivez Green Class, alors vous savez que l’avis de l’Etagère sur la série s’est gentiment dégradé à l’occasion du tome 3. En effet, l’introduction du lore lovecraftien ne s’était pas faite sans mal, en l’espèce au détriment du rythme et de la cohérence de l’ensemble.

Le survival post-apo cède donc le terrain à l’horreur cosmique, mais le souffle de la série semble avoir disparu. L’action s’enlise, entre captures maladroites, fuites désespérées et recaptures, le tout sur un rythme qui se veut urgent mais qui relève finalement davantage de l’hystérie.

L’auteur semble avoir oublié que pour faire avancer l’intrigue, il faut introduire une nouvelle information, qui pousse un ou plusieurs personnages à prendre des décisions et agir en cohérence avec un objectif clair, avant de confronter lesdits personnages aux conséquences de ce choix, ce qui mène à une nouvelle information… et ainsi de suite. Ce tome 4 se révèle donc très laborieux, et le manque de charisme de l’antagoniste n’aide évidemment pas, à tel point qu’il est délicat après lecture de déterminer quel événement majeur est intervenu.

On note aussi un peu de flou concernant le plan du méchant, dont on se doute, sur la base d’une réplique et d’un regard larmoyant posé sur une photo de famille, qu’il a des raisons valables d’agir de la sorte. Son plan général paraît certes compréhensible (invoquer les Grands Anciens), mais sa méthode reste nébuleuse, à moins que je n’ai raté quelque chose. Par quel biais invoquer le portail ? comment compte-t-il communiquer avec eux, quel rôle précis jouent les Shoggoths ?

Malheureusement, sur ce coup, l’abondance des interrogations a tendance à diluer l’intérêt du lecteur plutôt que d’éveiller sa curiosité.

Côté graphique en revanche, David Tako demeure irréprochable et constitue l’atout principal en cette période délicate pour la série. L’intervention de Jon Lankry sur les couleurs permet d’ajouter un tonalité crépusculaire qui sied bien au ton de l’album.

****·Comics·East & West·Nouveau !

We Live

Premier tome de la série écrite et dessinée par Roy et Inaki Miranda. Parution initiale aux US chez Aftershock, publication en France chez 404 Comics le 03/02/2022.

Et si on partait ?

Au cas où on ne vous l’aurait pas déjà répété, la planète Terre est foutue. Pour de vrai. Après des millénaires d’anthropocène abusifs, notre monde nous a sorti un bon et gros middle finger, sous la forme de catastrophes naturelles, qui ont conduit à des guerres, puis à une mutation de toute la faune et la flore, partout à travers le globe, dont le seul et unique but était désormais d’étriper des humains. Jusqu’ici, il n’y avait que trois façons de mourir en masse, les épidémies, les guerres, ou les famines, il y a désormais des lions mutants.

Un peu comme un aristocrate qui vous propose un jus d’orange à la fin d’une exquise soirée, la Terre nous pousse donc discrètement vers la sortie, mais il n’est pas évident de trouer une planète aussi accueillante. Pas de souci, l’Humanité a trouvé une issue, ou plutôt, une issue de secours, sous la forme d’un message extraterrestre. Plus qu’un message, c’était une promesse, celle qu’un certain nombre d’élus serait évacués, pour peu qu’ils soient présents autour d’une balise à la fin d’un compte à rebours. Ces élus sont ceux et celles qui ont trouvé un bracelet spécial, issu d’une technologie extraterrestre, tous des enfants.

Depuis la mort de leurs parents, Tala veille du mieux qu’elle peut sur Hototo, son jeune frère espiègle et encore innocent malgré les horreurs qu’il a vécues. Lorsqu’elle a trouvé un des fameux bracelets, Tala n’a pas hésité une seule seconde et a l’a enfilé au bras de son frère, se sacrifiant ainsi pour lui offrir une vie meilleure, sur une planète lointaine.

Après avoir survécu à toutes sortes de dangers, il est temps pour le duo fraternel de tout quitter pour se mettre en route vers la balise la plus proche, situé dans une des 9 mégalopoles, derniers bastions humains sur une Terre devenue hostile au genre homo. Ce sera là une dangereuse odyssée pour Tala et son frère, car les obstacles sont nombreux et veulent généralement déchiqueter tout ce qui marche et parle dans leur champs de vision.

On l’a vu récemment avec No One’s Rose et d’autres sorties récentes, la thématique écologique, en plus d’être une urgence planétaire bien réelle, fournit une source actuelle et non négligeable d’inspiration pour la fiction, notamment pour le genre SF/Anticipation. Bien évidemment, les frères Miranda maîtrisent bien leurs codes narratifs, puisqu’avant d’être un énième récit de fin du monde, We Live compte avant tout l’histoire d’une fratrie, l’attrait du récit réside principalement dans les liens qui les unissent plutôt que dans le cadre post-apo, qui n’est finalement qu’un écrin pour l’évolution de ses personnages.

  • Les deux auteurs connaissent donc bien leur recette:
  • a) des personnages bien définis et pour lesquels les lecteurs ressentent de l’empathie: On ne peut que valider la cause de Tala, surtout lorsqu’on apprend qu’elle a privilégié la survie de son frère au détriment de la sienne.
  • b) un objectif simple avec des enjeux compréhensibles: survivre, ça reste, a priori, à la portée de tout le monde.
  • c) des obstacles de taille et un compte à rebours: comme on l’a dit, un environnement hostile rempli de monstres, pas évident à surmonter pour des enfants. Quant au compte à rebours, il est littéralement mentionné dans le récit puisque le duo n’a que quelques heures pour rejoindre le lieu d’extraction, sans quoi Hototo restera coincé sur une Terre mourante.

Le final fait basculer l’histoire du survival SF à un récit plus super-héroïque, ce qui est un peu désarmant il faut l’avouer, mais cela n’enlève rien à l’intérêt de l’album, et promet même une suite plutôt palpitante. Un des autres aspects questionnants est le caractère foisonnant de l’univers du récit, qui part dans plusieurs directions avec des animaux mutants, des zombies fongiques, des méchas, etc… Mettons-ça sur le compte d’un univers baroque, la richesse n’étant pas nécessairement un défaut. We Live est donc une quête initiatique bien construite, avec des personnages sympathiques, un univers violent mais poétique.

***·East & West·Manga·Nouveau !·Service Presse

SinOAlice #1 – Tsugumi project #4 – Appare Ranman #3

esat-west

  • SINoALICE #1 (collectif/Kurokawa) – 2022, 190p./volume, 1/4 volumes parus.
bsic journalism

Merci aux éditions Kurokawa pour cette découverte!

 Sine se réveille comme tous les matins pour se rendre au lycée où l’attend sa meilleurs amie. Sujette à un étrange rêve elle va se retrouver soudain entraînée dans un drame au sein du lycée. Lorsqu’elle se réveille la réalité semble avoir changé. Qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui est un rêve? Qui est elle et que veut-elle lui demandent ces étranges poupées mécaniques qui parlent à son esprit?…

sin-no-alice-1-kurokawa

SINoALICE est une  adaptation de l’univers du concepteur de jeu vidéo derrière les célèbres NieR. Introduisant dès les premières pages un parallèle avec le monde de Lewis Caroll qui fascine tant les auteurs, le manga joue sur la typographie typique de Taro que l’on pourrait traduire par « Péché d’Alice » (Sin of Alice). Outre une ambiance très noire et graphiquement fort réussie faite d’une certaine épure jouant sur les contrastes avec certains décors hyper-détaillés, ce premier tome brise la narration en nous plongeant dans une forme de torpeur visant à brouiller la frontière entre les différentes réalités. Après une première séquence à la focale centrée sur l’héroïne on bascule dans une sorte de Loop à la Un jour sans fin qui voit l’horreur surgir dans le quotidien de Sine. Entre un découpage qui déstructure toute temporalité et des insertions de textes qui semblent retoucher les images elles-mêmes, on ne sait plus qui voit quoi, qui est où et quand… très immersif même s’il ne fait qu’effleurer la surface d’un univers complexe, ce premier tome fait le job de nous intriguer et par son aspect original et dérangeant. La qualité graphique et les références aux contes (version dark) suffisent à donner envie de continuer pour voir. Bonne pioche donc, avec un second tome qui permettra de confirmer ou non ces bonnes impression, dès ce début septembre.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

    • Tsugumi Project #4 (Ippatu/Ki-oon) – 2022, 224 p./volume, 4 volumes parus.
bsic journalism

Merci aux éditions Ki-oon pour leur confiance!

Deux ans et demi entre le troisième et ce quatrième tome de la série originale Ki-oon on peut dire que ça explose littéralement les rythmes habituels de parution en manga! Etant donnée la qualité et la minutie des dessins on comprend que ça prenne du temps et l’auteur nous rassure en expliquant qu’il a engagé des assistants. Car depuis le premier volume de cette série post-apo le niveau d’exigence nous rapproche plus d’un dessin franco-belge avec des arrière-plans somptueux et aucune case qui se contente d’un personnage en premier plan comme souvent sur ce format. Niveau histoire on a ici une assez nette rupture puisque pas moins de deux flashback nous racontent le passé de Léon et du « monstre » Satake et la constitution d’une équipe qui nous sort des seules explorations des humains et de leur interaction avec Tsugumi, ici assez en retrait. On est donc surpris par un changement de ton qui nous passe de l’exploration post-apo à ce qui ressemblerait plus à une sorte de fantasy avec créatures finalement pas si anormales. Ce tome se concentre donc principalement sur cette puissante Satake et ses motivations pour ainsi venir en aide aux explorateurs. La création d’êtres semi-humanoïdes passionne Ippatu et si la finalité de cette odyssée reste brumeuse, on continue très volontiers le voyage à la découverte du Japon d’après.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

  • Appare Ranman #3 (AHN Dongshik- Appercacing/Doki-Doki) – 2022, 176p./volume, série finie en 3 tomes.

bsic journalismMerci aux éditions Doki-Doki pour leur confiance!

appare_ranman_3_dokiLigne d’arrivée en vue pour cette adaptation en trois tomes d’un animé populaire. Et comme souvent sur ce format très court, la qualité des dessins finissent pas être un peu courts pour compenser une intrigue… de dessin animé. Au menu grande révélation de l’identité cachée du gros méchant absolument méchantissime, alliances et trahisons et baston finale en trois temps. On peut dire que jusqu’au bout la mécanique du manga est très bien huilée, avec un scénario aux rebondissements réguliers. On pourra regretter un manque de folie sans doute à mettre sur le compte du carcan de l’adaptation. On est tout de même surpris par la place prise par les intermèdes et la brièveté des séquences d’action pourtant parfaitement fun. Hésitant toujours un peu entre course de bagnole steampunk et western, ce troisième tome se lit sans déplaisir mais avec un risque d’oublie une fois refermé le tome. Comme pour beaucoup de très bonnes séries Doki-Doki très dotées esthétiquement mais un peu courts pour une course de fond. Une trilogie donc portée par des personnages très charismatiques et qui fait le job pour une lecture-conso.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Comics·East & West·Nouveau !

Jonna #2

Deuxième tome de la série écrite et dessinée par Chris & Laura Samnee , parution en France chez 404 Comics le 28/04/2022.

Unpossible monsters

Jonna est une enfant sauvage recueillie par un couple d’explorateurs alors que le monde succombait face aux ravages causés par d’immenses créatures. Sa sœur adoptive, Rainbow, a elle aussi du s’adapter à ce nouveau monde, dans lequel les humains ne sont plus que quantité négligeable, foulés aux pieds par ces monstres invincibles et implacables.

Lorsqu’elles sont accidentellement séparées et que leur refuge souterrain est détruit, Rainbow se met frénétiquement à la recherche de Jonna, et découvre, un an plus tard, que cette dernière est parfaitement adaptée à la vie sauvage, et que les monstres, loin de l’effrayer, reçoivent presque sa candide admiration. Une fois les deux soeurs réunies, les choses sérieuses commencent car elle doivent désormais retrouver leur père, lui aussi porté disparu depuis une attaque de monstre.

Toutefois, comme dans tout monde post-apocalyptique qui se respecte, la chute des règles et des civilisations s’accompagne d’une remontée à la surface de tous les travers humains. Rainbow et Jonna doivent-elles craindre les monstres, ou bien les hommes ? Ou l’inverse ?

Le tome 1 de Jonna nous avait agréablement surpris, par sa qualité graphique autant que par le dynamisme de sa narration et de son univers. La survie d’une adelphie dans un monde ravagé par des kaijus était déjà abordée dans l’agréable Giants Brotherhood, mais ici, l’ambiance est plus fun, même si la cruauté des hommes en l’absence d’entité régulatrice des comportements reste présente.

Le fun tient également dans le personnage de Jonna, sorte de croisement entre San Goku (période Dragon Ball) et Kamandi, dont l’innocence et la force sont des atouts autant que des points faibles.

Les auteurs poursuivent donc leur chemin narratif sur un rythme plutôt tranquille, ce qui est paradoxal compte tenu du dynamisme de l’ensemble. En effet, les révélations sur les causes du désastres se font toujours au compte-gouttes, et le lecteur n’évitera pas le célèbre cliffhanger de fin, qui ouvre la voie à de renversantes découvertes sur l’origine des kaijus et de notre héroïne sauvage.

En bref, Jonna confirme son statut de belle découverte grâce à ce second tome, tant sur le plan graphique que narratif !

****·Comics·East & West·Nouveau !

Zojaqan

Histoire complète écrite par Jackson Lanzing et Collin Kelly, dessinée par Nathan Gooden. Parution aux US chez Vault comics, publication en France grâce au concours de Komics Initiative le 25/02/2022.

Shannon la Barbare

Bercée par les vagues, Shannon Kind s’éveille, et elle ignore où elle est. Rassérénée par la douce chaleur qui l’enveloppe, elle pense d’abord rêver, jusqu’à ce qu’elle atteigne un étrange rivage qui semble bien éloigné de sa contrée natale.

Bientôt, Shannon doit se rendre à l’évidence: elle ne rêve pas, et elle n’est pas sur Terre. Après quelques temps d’exploration, la jeune femme endeuillée s’aperçoit qu’elle foule une terre primordiale, hostile, parcourue par une dangereuse race de prédateurs, des créatures vicieuses qui se délectent de la peur qu’elles provoquent chez leurs victimes.

Mais depuis le décès de son fils Luther, Shannon n’a rien à perdre. Donc, Shannon n’a pas peur. Qu’à cela ne tienne, elle fera tout pour survivre dans ce nouveau monde, ne serait-ce que pour priver les monstres de la satisfaction de la voir baigner dans une marre de son propre sang. Sur son chemin, Shannon va croiser de fragiles créatures, qui n’ont pas encore de nom mais qui vont rapidement s’attacher à elle, elle qui est la seule à tenir tête aux prédateurs. Peu à peu, la jeune femme va s’ériger en protectrice de ces petits animaux aux allures porcines, dont la peau rosée ne servait jusque-là que de festin à des créatures plus fortes et plus déterminées.

Cependant, Shannon est frappée par un étrange phénomène: régulièrement, elle perd connaissance, et à son réveil, le temps semble avoir accéléré sa course, si bien qu’elle ne reconnaît ni les paysages, ni ses petits camarades, qui ont entre-temps évolué de façon stupéfiante. Désormais doués d’intelligence, elle s’aperçoit que ses amis, baptisés les Zojas, ont bâti grâce à elle une civilisation, dont elle est la pierre angulaire, « Shan« . Vénérée comme une déesse depuis des milliers d’années, Shannon va, au gré de ses sauts dans le temps, assister à l’évolution de ses protégés, qui connaitront grandeur et décadence, toujours en tentant d’interpréter les messages de leur guide Shan.

Ce que Shannon ignore toutefois, c’est que les prédateurs, de leur côté, poussés par la pression évolutive provoquée par l’hécatombe de Shannon dans leurs rangs, vont eux aussi profiter des siècles pour s’organiser, muter, et devenir eux aussi autre chose que ce qu’ils était destinés à devenir. Et en parallèle se pose la question: Shannon rêve-t-elle ? Est-elle morte ? Ce qu’elle voit et ressent dans ce monde étrange résulte-t-il d’une interprétation faite par son cerveau agonisant de ce qui s’apparenterait à l’au-delà ?

Depuis quelques temps déjà, les éditions Komics Initiative dénichent des comics indépendants échappant au carcan des grandes maisons d’édition américaines, à savoir Marvel et DC. Entre les deux géants, fourmille un monde dans lequel les auteurs sont libres d’explorer des concepts originaux, comme c’est le cas avec Zojaqan. Dès le début de l’histoire, nous adoptons le point de vue de Shannon, qui découvre en même temps que le lecteur le monde étrange dans lequel elle a été parachutée. Nous avançons donc pas à pas avec elle, et devons recoller les morceaux de l’intrigue en usant des bribes d’informations et des déductions dont nous disposons.

Les deux scénaristes utilisent le thème du deuil et de la nécessité de le surmonter, d’évoluer, et mettent ce thème en abyme en montrant Shannon aux prises avec une quête d’identité et de rédemption poignante. La trame de l’album est aussi l’occasion de prendre du recul sur l’évolution humaine, sur l’ascension et la chute des civilisations, mais aussi sur le rapport qu’entretient l’Homme avec ses icônes.

En effet, on constate au fil de la lecture et des époques qui défilent, que des propos et des concepts religieux peuvent être facilement détournés, extrapolés, voire déviés de leur intention originelle, par des gens qui ont en tête leur intérêt propre, ou qui agissent par ultracrépidarianisme. Bien qu’aucun de nous n’ait dans son CV une expérience en tant que prophète, on peut du coup imaginer le désarroi de Shannon lorsqu’elle voit ses enseignements détournés par les Zojas.

Sur le plan graphique, nous avons droit grâce à Nathan Gooden à de très belles planches, dynamiques, qui font la part belle aux décors étranges et oniriques du monde de Shannon, sans oublier des designs très réussis concernant les monstres. Une belle découverte !

****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

House of Slaughter #1: La marque du Boucher

Premier tome de 144 pages de la série écrite par James Tynion IV et Tate Brombal, et dessinée par Chris Shehan. Parution en France chez Urban comics le 24/06/22.

James Tynion IV lauréat du Eisner 2022 du meilleur scénariste.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance.

Une formation qui tue

Enfant, vous vous pensiez à l’abri du danger, bien au chaud sous votre couette, alors que vous lisiez ou racontiez des histoires effrayantes de monstres et de créatures voraces qui se cachent sous les lits des marmots avant de les dévorer. Et bien vous savez quoi ? Les monstres existent bel et bien, ils ont effectivement un appétit vorace et font de nombreuses victimes à travers le monde, depuis la nuit des temps.

Ces êtres étant invisibles pour le commun des mortels, exceptés les enfants, ces disparitions sont expliquées maladroitement la plupart du temps. Mais pour l’essentiel, elles font l’objet d’une omerta savamment orchestrée par l’Ordre de Saint-Georges, une antique confrérie dédiée à la traque et à l’extermination des monstres. Rien ne doit filtrer sur la vérité. Et lorsque l’Ordre remet de l’ordre, ce n’est pas façon Men In Black mais plutôt genre sac-sur-la-tête-et-exécution-discrète-au-fond-des-bois.

L’histoire débute à Archer’s Peak, dans le Wisconsin. Erica Slaughter, jeune chasseuse impétueuse, est envoyée pour éliminer un oscuratype qui a déjà fait de nombreuses victimes. Les choses dégénèrent quelque peu durant la chasse, la subtilité n’étant pas le fort d’Erica. L’Ordre envoie donc le mentor de la jeune chasseuse, Aaron Slaughter, pour gérer la situation et éviter tout débordement. Dandy arrogant, voire pédant, Aaron n’est clairement pas un homme d’action, ni même un chasseur efficace. Mais le reste appartient à l’histoire de Something is killing the children, excellente série que l’on ne saurait trop recommander.

Ce qui nous intéresse ici est un préquel racontant la jeunesse d’Aaron Slaughter, principalement sa formation de chasseur de monstres au sein de la Loge du Massacre.

Personnage énigmatique dans la série principale, Aaron Slaughter nous est ici décrit comme un jeune homme sensible, rendu solitaire par son intelligence, qui le démarque des autres chasseurs. Comme l’ensemble des jeunes recrues de la Loge, Aaron est un orphelin, recueilli par l’ordre qui lui offre un foyer en échange d’une vie dévouée à la chasse.

Notre jeune chasseur, n’ose pas se l’avouer, mais il rêve de bien d’autres choses que de traquer des créatures sanguinaires et mortelles. Toutefois, il sait aussi qu’intégrer l’Ordre est un point de non-retour, une ligne qu’on ne franchit qu’une fois. En effet, comment mener une vie normale lorsqu’on connaît la vérité ? Comment ignorer les cris des enfants à peine couverts par les rugissements des monstres ?

Alors Aaron poursuit sa formation, sous la houlette de Jessica et de Cécilia, tant bien que mal. Étant l’un des derniers masques noirs de la Loge, Aaron doit frayer avec les sociopathes qui constituent les rangs des masques blancs, des chasseurs puissants mais insensibles la violence du monde dans lequel ils évoluent. L’arrivée de Jace, une jeune recrue de la maison du Boucher, succursale de la Nouvelle-Orléans, va venir bousculer le quotidien d’Aaron. Leur rivalité initiale va vite se transformer en romance, mais malheureusement pour eux, l’amour n’est pas toléré au sein de l’ordre, tout simplement car il ne permet pas de tuer des monstres. Que feront Jace et Aaron face au carcan de l’institution millénaire ?

Les fans de Something is killing the children n’attendaient pas nécessairement de spin-off, encore moins centré sur Aaron Slaughter. Mais il faut bien avouer que cette fenêtre ouverte par les auteurs sur les pratiques de l’Ordre est toujours bonne à prendre, puisqu’il enrichit l’univers principal tout en donnant une nouvelle perspective sur un personnage charismatique.

Prise à part, l’histoire conserve de l’intérêt puisqu’elle nous narre les tribulations d’un jeune à part, aux prises avec un environnement hostile qui souhaite étouffer un amour naissant. Les outsiders ont presque toujours l’assentiment et la sympathie du lecteur,encore plus lorsque l’amour est en jeu. House of Slaughter concilie donc exploration d’univers et intrigue de qualité, en maintenant le lecteur en haleine grâce à des flashbacks et des ellipses correctement distillés. Il est difficile d’en dire davantage sans spoiler la série principale (qui encore une fois, mérite vraiment le détour !), donc il reviendra aux curieux de se forger un avis !

****·Comics·East & West·Nouveau !·Rapidos

Huntr #2: la Brousse

Second tome de la série écrite par Sarah Morgan, Jordan Morris, et dessinée par Tony Cliff. Publication chez Albin Michel le 05/01/2022.

Retour au bercail

Après avoir fait leurs preuves de chasseurs de xémons, Morgan, sa colocataire Annie, son ami d’enfance Van et le doux rêveur Mitch sont désormais associés dans la chasse aux monstres afin de préserver les habitants de la Bulle. Mandatés par Bonnie, directrice de Tandem, le groupe se prépare à faire une excursion dans la Brousse, le monde hostile empli de monstres extraterrestres, afin de remettre la main sur une pierre radioactive extrêmement dangereuse, subtilisée par le père de Morgan, un survivaliste de la Brousse qui a appris à Morgan tout ce qu’elle sait.

Mais si la chasse aux monstres au sein de la Bulle n’était déjà pas une partie de plaisir, survivre à la Brousse relève du défi ! Nos quatre joyeux drilles seront-ils à la hauteur ? Et plus inquiétant encore, peut-on faire confiance à Tandem ?

Changement de décor pour ce second tome de la comédie d’action concoctée par Sarah Morgan et Jordan Morris. Après avoir exploré le cadre urbain de la Bulle, les auteurs plongent ainsi notre quatuor de héros hipsters en pleine nature hostile, revisitant par la même occasion le passé de Van et Morgan.

C’est donc l’occasion pour la protagoniste de se confronter à son père et aux valeurs qu’il lui a inculqué, approfondissant ainsi son background. Les interactions entre les personnages sont tout aussi savoureuses que dans le tome 1, et les séquences de combat toujours aussi divertissantes. On est donc dans la continuité du premier tome, parfait mélange entre comédie et action, mais les auteurs n’oublient pas d’incorporer un message critique sur les travers de la start-up nation et de ses codes.

Considéré dans sa globalité, Huntr est donc une vraie réussite, foncez, vous ne serez pas déçus !

**·Comics·East & West·Nouveau !

3Keys #1

Premier tome de 144 pages, écrit et dessiné par David Messina. Parution en France aux éditions Shockdom le 14/01/2022.

Les Grands Anciens, c’est plus ce que c’était

Randolph Carter, le voyageur du Multivers, est parvenu, au cours de ses aventures, à entrer en possession des trois Clés d’Argent, trois armes capables de vaincre les Grands Anciens et leurs innommables rejetons. Après s’être volatilisé, ces armes semblaient perdues, mais elles ont été retrouvées par les trois derniers guerriers d’Ulthar. Ces armes ne pouvant être utilisées que par la lignée des Carter, les trois guerriers se sont séparés, pour retrouver les trois dernières descendantes de Randolph, et ainsi les seconder dans la tâche ardue qu’est la défense du Multivers.

Sacrés arguments de vente

En effet, les Grands Anciens sont de retour, et la Contrée du Rêve, dont sont issus les trois guerriers, a été ravagée. Peu à peu, les monstres s’insinuent dans notre réalité, en passant pas les rêves et les cauchemars des humains, qui sombrent peu à peu dans la folie. Il est donc urgent pour les cousines Carter d’intervenir ! Mais Noah, accompagnée de son mentor Theon, n’a pas toujours la tête à combattre des monstres…

Le dessinateur italien David Messina s’est fait connaître dans l’industrie du comics, chez Marvel, DC, IDW Publishing, avant de se lancer en tant qu’auteur complet avec 3Keys. En guise de worldbuilding, il reprend le mythe de Cthullu, en y ajoutant des guerrières sexy et des hommes-tigres, pour créer un univers décalé.

Néanmoins, si l’aspect graphique est indéniablement sublime, avec une maitrise évidente du trait et des postures, des créatures bien travaillées et des scènes d’action, il paraît clair que l’écriture ne suit pas. La mise en scène, passable par moments, ne sert en rien l’intrigue ni l’évolution des personnages, qui est ici quasi inexistante. Ce point ne serait pourtant pas rédhibitoire si le second degré et l’aspect cartoon étaient plus assumés, voire outranciers. Ici, on se retrouve avec un duo certes improbable, mais dont la dynamique tombe un peu à plat. L’héroïne badass et (trop) sûre d’elle peut être un atout, voire une base solide pour un arc narratif intéressant, mais ici, l’auteur ne semble pas saisir la pleine mesure des enjeux de son récit et passe vite d’une scène à l’autre, éparpillant d’autant plus l’intérêt du lecteur.

Cela donne donc des scènes d’action parfois brouillon, quelques tentatives d’humour qui ne font pas toujours mouche, et bien entendu, des retournements de situation pour lesquels on peine à trouver du sens.

Il n’y a pas grand chose d’autre à dire sur ce 3Keys, si ce n’est qu’il contenait tous les éléments d’une recette efficace, mais que l’auteur n’a pas eu les moyens entiers de sa politique. On peut donc proposer l’octroi de deux Calvin, éventuellement un troisième pour les fans de Lovecraft et pour la qualité des dessins.