BD·Jeunesse·Nouveau !·**

Green Class #4: l’Eveil

Jérôme Hamon au scénario, David Tako au dessin, Jon Lankry aux couleurs, 54 pages, parution aux éditions du Lombard le 26 aout 2022.

Y-a-t-il un Lovecraft pour sauver l’album ?

 NaïaNoahLucasSatoBeth et Linda sont cinq adolescents marginaux canadiens emmenés aux states par leur éducateur pour une classe verte. Les choses dégénèrent assez rapidement lorsque survient une mystérieuse pandémie, qui transforme les gens en créatures monstrueuses.

Peu de temps après, alors que la quarantaine a empêché nos jeunes sauvageons de regagner leur pays, Noah est infecté par le virus et devient un monstre, d’un genre tout particulier car il a le don de commander aux autres infectés. Cette particularité attire l’attention de l’armée, qui semble impliquée dans cette catastrophe nationale.

Les malversations du gouvernement conduisent ensuite à la mort tragique de Noah, tué par ses congénères infectés. Toutefois, son esprit semble avoir survécu dans un autre plan d’existence, comme le découvre Naïa, qui depuis le début fait tout ce qu’elle peut pour sauver son frère. Le groupe découvre finalement, dans le tome 3, que tout ça est le fait de Lyauthey, un méchant tout de noir vêtu qui a pour projet d’invoquer les Grands Anciens, des divinités cosmiques susceptibles d’annihiler le genre humain. Les infectés, qui répondent en fait au nom de Shoggoths, sont des créations de ces êtres omnipotents, mais leur rôle reste encore nébuleux.

Si vous suivez Green Class, alors vous savez que l’avis de l’Etagère sur la série s’est gentiment dégradé à l’occasion du tome 3. En effet, l’introduction du lore lovecraftien ne s’était pas faite sans mal, en l’espèce au détriment du rythme et de la cohérence de l’ensemble.

Le survival post-apo cède donc le terrain à l’horreur cosmique, mais le souffle de la série semble avoir disparu. L’action s’enlise, entre captures maladroites, fuites désespérées et recaptures, le tout sur un rythme qui se veut urgent mais qui relève finalement davantage de l’hystérie.

L’auteur semble avoir oublié que pour faire avancer l’intrigue, il faut introduire une nouvelle information, qui pousse un ou plusieurs personnages à prendre des décisions et agir en cohérence avec un objectif clair, avant de confronter lesdits personnages aux conséquences de ce choix, ce qui mène à une nouvelle information… et ainsi de suite. Ce tome 4 se révèle donc très laborieux, et le manque de charisme de l’antagoniste n’aide évidemment pas, à tel point qu’il est délicat après lecture de déterminer quel événement majeur est intervenu.

On note aussi un peu de flou concernant le plan du méchant, dont on se doute, sur la base d’une réplique et d’un regard larmoyant posé sur une photo de famille, qu’il a des raisons valables d’agir de la sorte. Son plan général paraît certes compréhensible (invoquer les Grands Anciens), mais sa méthode reste nébuleuse, à moins que je n’ai raté quelque chose. Par quel biais invoquer le portail ? comment compte-t-il communiquer avec eux, quel rôle précis jouent les Shoggoths ?

Malheureusement, sur ce coup, l’abondance des interrogations a tendance à diluer l’intérêt du lecteur plutôt que d’éveiller sa curiosité.

Côté graphique en revanche, David Tako demeure irréprochable et constitue l’atout principal en cette période délicate pour la série. L’intervention de Jon Lankry sur les couleurs permet d’ajouter un tonalité crépusculaire qui sied bien au ton de l’album.

BD·Jeunesse·Nouveau !·****

Masques #1: le masque sans visage

Premier tome de la série écrite par Kid Toussaint et dessinée par Joël Jurion. 83 pages, parution chez Le Lombard le 27/05/22.

Crises d’identité(s)

Durant la célèbre fête des morts, au Mexique, Hector et son frère font ce qu’ils savent faire de mieux: rouler des naïfs dans la farine, prospérant de petites combines ça et là. Sans le savoir, les deux roublards s’attaquent à plus dangereux qu’eux.

En effet, un groupe d’hommes patibulaires, poursuivis par la police, leur proposent un marché plus qu’intéressant: garder pour eux deux caisses de bois quelques heures seulement, contre pas moins de mille pesos. Pour les deux nécessiteux, c’est une occasion inespérée. Après avoir donné un portefeuille volé en guise de gage, Hector décide d’ouvrir les caisses, misant sur le fait que le contenu des caisses doit valoir bien plus que mille pesos.

Et Hector n’a pas tort, car il met la main sur un masque mésoaméricain, aztèque plus précisément, en or, rien que ça ! A la fois par curiosité et par cupidité, Hector enfile le masque, mais ne parvient plus à l’enlever. Les gangsters ont tôt fait de revenir, et veulent récupérer leur marchandise pronto. Sous l’effet de la panique, Hector utilise alors sans le vouloir le pouvoir du masque, provoquant la mort de son frère. Loin d’être effrayés, les bandits y voient une opportunité d’accéder au pouvoir et vont contraindre Hector à travailler pour eux en prenant sa mère et sa sœur en otage.

En France, pendant ce temps, Siera est rattrapée par son passé lorsqu’elle reçoit un mystérieux colis, contenant un masque. Poursuivie pas les services de l’immigration, elle se rend compte que le masque lui donne la faculté de devenir invisible ! Au même moment, en Belgique, Al vit une crise existentielle, car il doit cacher sa transidentité à sa petite amie, et à ses amis, sous peine de subir leur rejet. Lui aussi va se réfugier sous un masque, un masque magique qui va le transformer littéralement en un homme surpuissant, capable de défendre les opprimer, ce que Al, entravée par le corps d’Alison, n’ose pas faire. Les destin de ces trois adolescents, éparpillés à travers le monde, vont se télescoper car l’enjeu autour de ces masques est très important. Le père d’Al en sait quelque chose, car il tente depuis des années de tous les rassembler pour éviter qu’un mauvais usage en soit fait.

Le prolifique Kid Toussaint (Ennemis, Hella et les Hellboyz, Magic 7, Absolument Normal, Elles,Love Love Love, etc) s’associe aujourd’hui au dessinateur de la série à succès Klaw pour une nouvelle série jeunesse qui surprend par son fort potentiel. Comme Magic 7, l’histoire nous met en relation avec une groupe d’adolescents qui vont se retrouver dotés de multiples pouvoirs, chaque masque octroyant une capacité différente. Le trio de ce premier tome est bien campé, chacun des protagonistes étant défini par une problématique sociétale d’actualité: Al lutte pour faire accepter sa transidentité, Siera fuit la guerre et la pauvreté mais n’a pas d’avenir garanti en France, Hector survit comme il peut dans un milieu pauvre et assailli par la criminalité. Ces éléments contribuent à rendre les personnages sympathiques, ce qui est, nous l’avons vu précédemment, crucial pour maintenir l’attention et l’adhésion du lecteur.

Pour le reste, j’ai toujours tendance à reprocher à Kid Toussaint le manque de subtilité de ses expositions, qui sont certes cruciales pour délivrer au lecteur la quantité d’informations nécessaires à la bonne compréhension du récit mais qui paraissent, par certains aspects, un peu forcées et littérales. Cependant, le reste de l’intrigue demeure clair, et conserve suffisamment d’interrogations et de ressorts exploitables pour ne pas s’essouffler.

On note aussi une petite vibe de X-men, avec un adulte (chauve!) réunissant autour de lui une bande d’adolescents multinationaux dotés de super-pouvoirs pour lesquels il fait office de mentor.

Côté graphique, les fans de Klaw savent déjà que Joël Jurion est très bon dans les scènes d’action, grâce à un trait dynamique et un découpage qui ne laisse pas la place aux temps morts. Il n’est pas non plus en reste pour les scènes plus intimistes, où l’expressivité des personnages rend la lecture plus immersive.

Ce premier tome de Masques par Kid Toussaint et Joël Jurion est donc un très bon début, une série à suivre !

***·BD·Nouveau !

Soleil Noir

Histoire complète en 96 pages, écrite par Dario Sicchio, dessinée par Letizia Cadonici, mise en couleurs par Francesco Segala. Parution en France chez Shockdom le 25/03/2022.

Noir, c’est noir

Il y a seize ans et douze ans, respectivement, l’Humanité a connu deux catastrophes similaires, mais pas identiques, dont les conséquences furent dramatiques. Par deux fois, le Soleil, l’astre qui permet la vie sur Terre, ne s’est pas levé à l’horizon. A la place, un Soleil Noir s’est élevé, produisant à chaque occasion des effets dévastateurs sur les populations.

Le premier Soleil Noir a engendré une vague globale de désespoir, entraînant des suicides et des actes désespérés en masse. Le second astre noir a poussé les gens à s’entretuer, révélant les pires instincts de chacun. Ces événements, baptisés « Aubes noires », sont encore aujourd’hui commémorés par les habitants du monde entier, qui vivent dans la peur d’une nouvelle occurrence.

Malheureusement, il n’y a pas que l’Aube Noire et son retour éventuel que les humains doivent craindre. Car durant ces événements, furent conçus un certain nombre d’enfants, qui portent les stigmates du Soleil Noir: la peau et les cheveux blancs, les yeux rouges, et des proportions étranges que l’on pourrait situer tout en bas de la vallée de l’Étrange. Ces enfants, aujourd’hui adolescents, sont craints, rejetés, perçus comme des anomalies, qui rappellent à tout un chacun les heures les plus sombres de leur existence.

Dans la ville de Brightvale, où l’on trouve une concentration inhabituelle de Fils du Soleil Noir, Matthew et Clémentine ne font pas exception. Toisés par leurs camarades de classe, craints par leurs professeurs et par les autres parents d’élèves, ils cherchent leur place dans le monde. Le duo se retrouve même confronté à l’arrogance de deux de leurs aînés, des Fils du Soleil Noir de la première génération, qui eux, ont décidé de faire fi du regard des gens normaux et sont persuadés que leur présence sur Terre répond à un dessein supérieur. Les aînés vont se mettre en tête d’initier les plus jeunes à l’usage de leurs dons particuliers, afin de réaliser au mieux leur potentiel.

Habitué aux sorties confidentielles et atypiques, l’éditeur Shockdom est allé chercher trois talents italiens pour une histoire aux parfums eschatologiques, à mi-chemin entre Le Dernier Sacrifice et La Malédiction. Le thème de l’acceptation est évidemment central à ce genre de scénario, avec une catégorie d’individus à part, montrés du doigt et craints par le reste de la société.

Sombres messies d’une ère incertaine, les Fils du Soleil Noir sont à la fois flippants, de par leur apparence et leur nature mystérieuse, et attachants, car ils sont pour la plupart ignorants de leur destin sur Terre. L’ignorance est d’ailleurs un des autres thèmes du récit, les théories les plus aléatoires s’enchainant pour tenter d’expliquer le phénomène du Soleil Noir, sans qu’aucune certitude ne s’en dégage.

Cette caractéristique est sans aucun doute frustrante, mais elle demeure dans l’ère du temps, surtout à l’heure où les pandémies que l’on fantasmait jusque-là dans les films nous sont finalement tombées sur le coin de la tête, nous laissant dans un flou total. Le reste de l’intrigue est assez convenu, avec quelques doses de mystères implantées ça et là, mais là encore, l’auteur de prend pas le temps de les faires germer lors de la conclusion. Coté graphique en revanche, la dessinatrice pose avec brio une ambiance poisseuse et oppressante, et parvient à retranscrire avec succès les affres d’un monde qui a perdu espoir, et qui tremble à l’approche de son troisième jugement. Les Fils de l’éponyme Soleil Noir gardent en eux quelque chose d’étrangement malsain dans leur apparence, tout en étant parfaitement innocent, ce qui contribue grandement à la qualité graphique.

Soleil Noir a un pitch intriguant, des thématiques sombres et un univers oppressant, mais laisse un sentiment d’inachevé après la lecture. Ça vaut deux Calvin et demi, mais sur l’Étagère, on est pas des barbares ni des radins, on vous en met donc trois !

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****·Jeunesse·Nouveau !

Perdus dans le futur #2: piégés

Deuxième tome sur quatre de la série écrite par Damian et dessinée par Alex Fuentes. Parution chez Dupuis en mars 2022.

De mal en pis

Dans le tome 1, nous faisions la rencontre de Sara, Mei, Driss, et Arnold, quatre camarades de classe aux personnalités variées, mais soudés par une forte amitié. Harcelés par Piero, la brute locale, ils sont pris au piège d’un château en ruines et finissent projetés dans un futur hostile dans lequel se sont réfugiés des Templiers du Moyen-Âge.

Les cinq collégiens, aidés par un Templier, sont parvenus à emprunter de nouveau le tunnel temporel, espérant rentrer enfin chez eux. Mais ils ne sont pas encore tirés d’affaire ! Loin d’être revenus à leur époque, ils sont encore dans le futur, cette fois juste après l’effondrement de la civilisation.

Dans ce nouveau monde, presque tous les adultes ont disparu, pour la plupart en se laissant mourir, car ils étaient perdus dans l’univers virtuel qu’ils utilisaient pour fuir la réalité. Parmi les enfants survivants, beaucoup sont devenus féroces et sauvages, privés des normes sociétales et d’empathie. Notre groupe de voyageurs temporels va devoir accomplir des exploits pour se tirer de ce pétrin ! D’autant que le parchemin sur lequel figure la formule du voyage dans la temps leur a échappé, et que leurs différends, notamment ceux avec Piero, ne sont pas tout à fait réglés.

Après un premier tome dynamique et inventif, Damian et Alex Fuentes remettent le couvert pour nos cinq collégiens et leurs imposent de nouveaux déboires temporels. L’intrigue demeure simple, le scénariste ne jouant pas (encore?) la carte du paradoxe temporel et autres schémas temporels alambiqués.

On note également une évolution dans le propos: si le premier tome utilisait le voyage pour sensibiliser le lecteur quant aux harcèlement scolaire, ou encore sur la préservation de la nature, ce second tome tente une mise en abîme et une réflexion sur la technologie et l’omniprésence des écrans et de ses effets préoccupants.

Cependant, Perdus dans le futur est moins une BD à message qu’une BD avec un message. Le ton reste léger et divertissant, et les auteurs ont l’élégance de ne pas verser dans la leçon de morale, laissant à chaque lecteur le soin de se faire sa propre opinion. Les relations entre personnages sont également bien exploités, même si leur nombre relativement important pourrait créer un déséquilibre, l’auteur parvient néanmoins à les faire exister de manière plutôt égale au long de l’album.

Les dessins d’Alex Fuentès sont toujours aussi attractifs, l’empreinte très design de ses personnages et de ses décors fait mouche à chaque planche. Attendue au tournant après le premier tome, la série Perdus dans le Futur ne déçoit pas sur ce second tome !

***·BD·Jeunesse·Rapidos

Harmony #7: In fine

La BD!
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BD de Mathieu Reynès
Dupuis (2021), 58p., premier cycle achevé en 7 tomes.

Alors, alors, alors… Que dire de cette conclusion (officiellement) qui fait indéniablement le job tout en nous laissant un peu sur notre faim. On peut mettre le verre à moitié plein en se disant que meilleure est la série plus triste est la fin, ou à moitié vide en estimant que Reynès n’a pas complètement transformé son bel essai. Sur le plan graphique on est dans la continuité de toute la série, avec des planches qui claquent et des affrontement explosifs qui lorgnent vers le manga. Avec une structure étrange, entre une ouverture faisant Harmony tome 7 - BDfugue.compenser à une évolution X-men avec le méchant qui « capte » des êtres partout dans le monde et une conclusion ouverte sur un probable nouvelle « saison », on a du 100% action-aventure. L’album est entièrement tourné sur la baston finale, plutôt réussie avec ses effets pyrotechniques et son kung-fu nimbé de contre-pouvoirs. On regrettera juste une monotonie des décors qui minore un peu la portée via un cadrage hyper-serré des combats.

Le regret porte sur l’aspect conspirationniste qui a totalement disparu des derniers albums pour être remplacé par la dimension mystique. C’était attendu mais on en perd une partie du sel du début. Reste une réalisation sans faille depuis le premier tome et on ne va pas faire la fine bouche! Mathieu Reynès a annoncé une pause avant de revenir, on l’espère, dans une version plus adulte des aventures d’Harmony. Entre temps vous pouvez découvrir son nouveau projet numérique qui lorgne vers le manga et Lastman. Le tarif pratique me paraît un peu élevé pour du numérique et rappelle les débats sur le juste prix et la juste rémunération des auteurs. Le crowdfunding est quoi qu’il en soit toujours une bonne chose.. attendons de voir.

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***·BD·Nouveau !

Immonde !

Histoire complète en 233 pages, écrite et dessinée par Elizabeth Holleville. Parution chez Glénat le 12/01/2022. Lecture conseillée à partir de 16 ans.

Horrifique nostalgie

Morterre est une petite bourgade comme en voit très souvent dans les récits de genre: isolée, et pourvue d’un nom qui devrait faire fuir toute personne censée. Pour Jonas et Camille, Morterre représente toutefois la seule perspective d’avenir. Pour tuer le temps en dehors du lycée, les deux ados regardent des films d’horreur et tournent des canulars vidéos qu’ils diffusent sur internet. Leurs parents, comme l’essentiel de la population d’ailleurs, travaille au sein de la grande usine d’Algemma, à côté du site d’extraction du tomium, un minerai radioactif servant désormais à alimenter les centrales nucléaires.

En résumé, Algemma fait vivre Morterre, dans un équilibre nécessaire auquel tout le monde semble contribuer. De son côté, Nour, qui ne se remet pas du décès de sa mère, emménage avec son frère, et son père et va se lier d’amitié avec le duo marginal. Mais tout n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît à Morterre, car l’Agemma semble cacher bien des choses à ses employés, à commencer par les effets du tomium sur la population…

Teenage wasteland

La nostalgie est ce qui transparait en premier à la lecture d’Immonde ! d’Elizabeth Holleville. D’emblée, la comparaison avec des classiques comme les Goonies ou d’autres œuvres traitant du désarroi adolescent, saute aux yeux du lecteur, comme avec des séries comme Stranger Things. Le scénario emprunte donc çà et là l’essentiel de ses éléments pour construire un tout fleurant résolument le déjà-vu.

Comme on vient de le dire, la petite bourgade dont un groupe d’adolescents se sent prisonnier et dont il s’évade grâce à la pop-culture, est un élément maintes fois traité, mais qui constitue encore aujourd’hui une base solide pour construire un récit d’ambiance. On peut aussi voir du côté des références la conspiration militaro-industrielle, dont l’inconséquence et la cupidité provoquent l’éruption de l’innommable, qui déferle dans les rues de la ville comme un tsunami.

Heureusement que le fond de l’album ne se résume pas à ces éléments de forme, car l’horreur et l’épouvante ne semblent être qu’un habillage pour l’auteure, qui s’en saisit pour mieux traiter en toile de fond des problématiques sociétales et environnementales. En premier lieu, les troubles adolescents et la découverte de soi, mais également l’identité et le genre, ou encore des sujets économiques comme le chantage à l’emploi, font partie des thèmes phares de l’album.

La première moitié s’avère très efficace pour instiller une ambiance pesante et accroître progressivement la tension, avant le réel basculement dans l’horreur pour la seconde moitié.

Néanmoins, on ressort tout de même de cette lecture avec un petit sentiment d’inachevé, car si les thématiques sont visibles et traitées tout au long de l’album, d’autres éléments, mentionnés de façon ostentatoire et donc forcément perçus comme importants par le lecteur, ne sont ensuite pas exploités comme il se doit par l’auteure.

Je prends pour exemple principal les capacités extrasensorielles de Nour, qui sont évoquées mais ne servent en rien le récit, puisqu’elles ne jouent aucun rôle dans la résolution de l’intrigue, qui se serait donc déroulé de la même manière sans cet élément. Il y avait pourtant matière à quelque chose de plus dynamique (cet élément est sûrement inspiré de Eleven dans Stranger Things), mais cela donne finalement l’impression que la scénariste ne savait plus quoi faire de cet élément une fois lancée dans la production du récit.

Il me semble aussi avoir vu des approximations quant au sujet en lui-même (Morterre est un lieu d’extraction de minerai, mais on parle ensuite de traitement des déchets radioactifs, qui sont deux activités différentes et séparées dans le temps, voir cet article qui détaille le tout), qui aurait mérité une meilleurs documentation ainsi qu’une exposition plus détaillée. En effet, si l’un des objectifs est de dénoncer la pollution nucléaire, mieux vaut savoir de quoi on parle. Les autres points qui auraient mérité un traitement plus approfondi, ce sont les différentes mutations provoquées par la radioactivité au sein de la population, qui sont sans lien apparent avec les créatures qui arpentent les galeries de la mine souterraine et qui apparemment résistent aux radiations.

Immonde ! peut donc être rangée dans la catégorie des œuvres citant des œuvres qui sont elles-mêmes des références, ce qui peut provoquer des déperditions en terme de message et de puissance narrative, malgré des thématiques vitales et bienvenues.

***·BD·Jeunesse

Gravity Level #1/2: désertion

Série en deux tomes, écrite par Lorenzo Palloni et dessinée par Vittoria Macioci. Parution aux éditions Sarbacane le 08/01/20 et le 05/02/20. Lecture conseillée à partir de 10-12 ans.

Une grave idée de la gravité

Prenons cinq minutes pour revenir sur ce diptyque paru en 2020, et qui mérite certainement le détour. Depuis quelques siècles, la gravité a cessé de s’exercer sur Terre, provoquant la fin du monde tel que l’Humanité le connaissait. Les animaux, les humains, les océans, tout a été emporté vers la stratosphère, inexorablement. Une communauté de survivants s’est ainsi réfugiée sous terre, protégée par une bulle artificielle de gravité ainsi que des équipements conçus pour en contrer l’absence.

Bien entendu, nous savons tous que lorsque des humains ont besoin de sécurité, cela ne peut se faire qu’au détriment de la liberté. Et plus grand est le besoin de sécurité, plus grandes seront les atteintes liberticides. Zero-City, la ville des survivants, est donc une parfaite petite dictature inégalitaire, dans laquelle tout ce qui sort du cadre ne peut prospérer.

Vikt, Ibu, Waka, Bek et Pwa, sont cinq adolescents rebelles, qui, après un terrible accident causé par leur insouciance, sont contraints à l’exil. Obligés de quitter Zéro-City, les cinq gamins vont devoir s’aventurer dans le monde extérieur, que personne n’a osé explorer depuis l’apocalypse. Nos pieds-nickelés zéro-G survivront-ils à ce périple insensé ?

A force de chercher des causes possibles à la fin du monde, (virus, guerres, astéroïdes, robots, zombies), il paraissait inévitable qu’on en vienne à puiser dans le terreau SF pour imaginer une planète sans gravité. Ce pitch était déjà celui de Skyward, et peut poser des soucis en terme de suspension d’incrédulité. En effet, il semble assez piégeux d’exploiter un tel concept en prenant bien en compte tous les paramètres hypothétiques qu’il engendrerait.

En effet, sans gravité, il n’y aurait déjà pas d’atmosphère pour commencer, l’air se serait donc carapaté bien avant les océans, sans parler des rayonnements cosmiques face auxquels l’atmosphère fait guise de rempart. Bref, vous l’aurez compris, à moins d’avoir été écrit par un docteur en physique un peu cinglé, il ne faut pas trop chercher de plausibilité dans le traitement de ce pitch, mais plutôt se laisser porter.

La confrontation entre innocente jeunesse et rudesse d’un monde apocalyptique est un thème souvent abordé dans ce genre pléthorique, mais il fonctionne ici suffisamment bien pour tenir en haleine au fil des deux albums. La quête initiatique et le prix qu’elle induit pour notre groupe de mauvais élèves sont donc ce qui donne au diptyque tout son intérêt, mais les graphismes ne sont pas pour autant en reste.

Vittoria Macioci fait carton plein sur le design des personnages, très cartoonesque, ainsi que sur la mise en scène des décors, tantôt claustrophobes (la ville et son régime dictatorial), tantôt angoissants d’ampleur (le monde extérieur). Une série courte qui se lit donc facilement !

*****·BD

Gung Ho #5: Mort Blanche

BD de Benjamin Von Eckartsberg et Thomas Von Kummant. Ce tome 5 comporte 100 pages, parution chez Paquet le 09/06/2021.

Péril jeune

Dans les précédents tomes de la série, on découvrait un monde ravagé par les hordes inextinguibles de rippers, des créatures mi-simiesques, mi-plantigrades qui traquent le peu de survivants qui arpentent encore la Terre.

Pour se protéger, des colonies ont été fondées, afin de regrouper les vivres et les survivants derrière des fortifications à même de repousser les créatures. Dès leur plus jeune âge, les habitants des colonies sont formés au maniement des armes et à la chasse, afin de perpétuer la communauté et augmenter ses chances de survie.

Zack et Archer sont deux orphelins que l’on transfère à Fort Apache, une colonie reculée mais encore préservée, qui n’est pas forcément prête à accueillir les deux rebelles. En effet, si Zack est plus prompt à faire des concessions pour s’intégrer, Archer est une forte tête allergique à toute forme d’autorité, ce qui lui vaut bien vite l’inimitié de Bagster, l’un des gérants de Fort Apache.

Bagster est un homme vil, qui profite de son statut, qui lui octroie la mainmise sur les denrées, pour extorquer des faveurs sexuelles à des jeunes femmes en détresse. Parmi ses victimes, Pauline, toxicomane, qu’il malmène comme bon lui semble dans la plus totale impunité. Pauline se lie d’amitié avec Archer, qui constate bien vite la perfidie de Bagster. Pour se débarrasser de lui, le vieux pervers s’arrange pour faire accuser Archer, ce qui conduit à son bannissement de la colonie. Zack, livré à lui-même, ne croit pas une seconde à la culpabilité de son frère, mais n’ayant pas d’autre choix, il reste à Fort Apache et se lie d’amitié avec d’autres adolescents de la colonie. Pendant ce temps, les hordes de rippers rôdent toujours à la recherche de chair fraîche, et les bannis des différentes colonies préparent un assaut de grande ampleur.

Sa majesté des louches

Si la série Gung Ho s’est démarquée, ce n’est pas par sa prémisse, ni par sa thématique accrocheuse. En effet, vous ne devez pas ignorer la pléthore d’histoires prenant place dans un monde post-apocalyptique, qui sont si nombreuses qu’elles ont fini par former un genre en soi. Certaines, comme The Walking Dead, ont eu un succès tel qu’elles ont laissé une empreinte durable sur le genre. L’aspect feuilletonnant, les dynamiques interpersonnelles et la grande morale voulant que l’Homme sera toujours ce qu’il y a de plus dangereux pour l’Homme, sont donc autant d’ingrédients incontournables que l’on retrouve encore aujourd’hui dans toutes les tentatives qui ont succédé.

Gung Ho peut également subir la comparaison avec d’autres œuvres centrées autour de jeunes personnages dans un cadre apocalyptique: Green Class, Seuls, Créatures, Kidz, les Sauroctones… les exemples ne manquent pas, et pourtant, on ne peut pas nier que Gung Ho sort du lot. Série débutée en 2013 avec un album tous les deux ans depuis, elle a su mettre en scène des personnages attachants et très identifiables, dotés de psychologies complexes toutes en nuances de gris.

Les auteurs, en évitant le manichéisme (sauf peut-être Bagster, qui ne possède bien évidemment aucune qualité rédemptrice. Vous noterez en aparté, chers lecteurs, qu’en fiction, le viol est toujours considéré comme un crime impardonnable et particulièrement monstrueux, les personnages qui s’y adonnent sont par conséquent toujours dépeints comme tels et sans arc narratif de rédemption), rendent leur univers tridimensionnel et donc plus palpable. Certains reprocheront sans doute l’aspect teen drama parfois outrancier, mais il participe selon moi à la thématique principale de l’œuvre, à savoir l’affranchissement de l’autorité par des jeunes en décalage avec leurs aînés.

Ce tome final conserve un plus-value émotionnelle tout en dégageant suffisamment d’espace pour l’action, trouvant ainsi un équilibre qui manque parfois à d’autres séries. Pour poursuivre sur cette fin de série, j’entends assez souvent les lecteurs reprocher l’absence d’explication quant aux causes de l’apocalypse dans ces séries (Walking Dead, Y The Last Man, etc). Si je partage en partie cette frustration, je dois dire qu’elle ne gâche pas nécessairement la cohérence de la série, elle peut même être considérée comme superflue dans certains cas. En effet, tout ce que l’on a besoin de savoir, c’est que le monde est parti en vrille, savoir pourquoi n’arrangera pas le calvaire des protagonistes.

Concernant la partie graphique, le père Blondin vous en a déjà vanté les mérites lorsqu’il a chroniqué les trois premiers albums. Rien de changé par rapport aux précédents albums, la patte graphique est toujours aussi singulière et qualitative, un raison supplémentaire de vous pencher sur cette série !

*****·Comics·East & West·Jeunesse·Nouveau !

Wynd #2: Le Mystère des Ailes

Second tome de 235 pages de la série écrite par James Tynion IV et dessinée par Michael Dialynas. Parution aux US chez Boom! Studios, et chez Urban Comics en France, le 21/01/2022.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Tempête sous un crâne

Wynd est un jeune garçon introverti qui a passé sa jeunesse à Tubeville, mégapole fortifiée dans laquelle seuls les humains sont tolérés. Manque de chance, Wynd est un Sang-Blêt, un être infecté par la magie qui habite les immenses forêts qui enclavent Tubeville.

Recueilli très tôt par Mme Molly et sa fille Olyve, Wynd mène une existence discrète et doit constamment dissimuler les stigmates de sa condition, à savoir ses oreilles pointues qui pourraient le trahir au yeux de ses compatriotes. Rêveur, Wynd observe souvent la ville, bien à l’abri sur les toits, et s’est amouraché de Ronsse, le fils du jardinier en chef de la maison royale, qui est aussi le meilleur ami du Prince Yorik.

I Believe I can Fly

Yorik est a priori l’enfant gâté archétypal que l’on peut s’attendre à trouver au sein de n’importe quel palais: colérique, capricieux, et inepte, il n’en porte pas moins les espoirs de son peuple sur les épaules. En effet, promis à la succession du trône de Tubeville, Yorik pourrait abolir les Lois du Sang et permettre aux différents Royaumes de s’unir enfin au lieu de se faire la guerre. Malheureusement, les fanatiques sont partout, et le jeune prince devient la cible de partisans d’une cause extrême, tandis que Wynd est démasqué à l’occasion d’une purge.

Poursuivi par le redoutable Écorché, Wynd fait cause commune avec Olyve, Yorik et Ronsse pour s’échapper de Tubeville et rallier Norport, connue pour être plus cosmopolite et plus tolérante. Le quatuor poursuit donc sa quête et fait la rencontre du peuple des fées, et ainsi en découvrir davantage sur les origines du monde et le rôle que chaque espèce doit y jouer.

Néanmoins, le roi de Tubeville n’a pas dit son dernier mot. Prêt à tout pour récupérer son fils, il se compromet avec les dangereux Vampyres, risquant ainsi la sécurité de tous les royaumes.

Après nous avoir emportés avec le premier tome, James Tynion IV poursuit l’exploration de son univers mi-fantasy, mi-steampunk avec ce tome 2. Les personnages sont toujours aussi attachants, et permettent d’explorer les thèmes chers à l’auteur depuis le début de la série, à savoir le passage à l’âge adulte, l’amour, la tolérance et l’altérité.

La série déploie donc littéralement ses ailes, en même temps que le protagoniste, qui illustre avec d’autant plus d’impact la métaphore de l’adolescence et des transformations qu’elle favorise. Fait suffisamment rare pour être souligné, les dialogues sont très bien écrits, et donc bien traduits par l’éditeur, ce qui n’est pas souvent le cas chez d’autres (Panini, c’est toi que je regarde).

Les lecteurs les plus tatillons remarqueront toutefois quelques répliques coups-de-poing clairement destinées à notre monde moderne, mais à peine maquillées dans le contexte géo-politique de l’oeuvre. Il est vrai que l’on aurait pu s’attendre à davantage de subtilité de la part de l’auteur, mais l’ensemble est si qualitatif que ce petit défaut pâlit en comparaison.

Pas besoin d’en dire davantage, Wynd est, depuis la fin de Voro, l’une des meilleures séries jeunesse en cours !

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Hella et les Hellboyz #2: L’Épreuve du Feu

Second tome du diptyque écrit par Kid Toussaint et dessiné par Luisa Russo. 48 pages, parution le 02/02/22 aux éditions Drakoo.

bsic journalism

Merci aux éditions Drakoo pour leur confiance!

Orphée et Hell-idyce

Comme vu dans le premier tome, Hella est une adolescente rebelle et mal dans sa peau. Un soir, après un mauvais coup fait à leur prof de maths, son petit-copain Kieran va se cacher au 21 rue Duroc, dans une maison réputée hantée, dont il ne ressortira pas. Inquiète pour lui, Hella pénètre à son tour dans la maison et découvre qu’il s’agit d’un portail vers l’enfer.

Là, un étrange lapin démoniaque la guide et lui fait découvrir cet univers hostile, qu’elle va devoir traverser de part en part pour retrouver celui qu’elle aime. Aidée des Hellboyz, trois jeunes garçons perdus dans les limbes depuis des décennies, Hella va affronter un à un chacun des gardiens des enfers, avec une seule restriction: y entrer durant la nuit et ressortir impérativement avant le lever du jour sous peine d’être piégée elle aussi.

Durant ce second tome, Hella va en savoir davantage sur les motivations réelles du lapin, ainsi que sur la nature réelle de cet endroit, sans oublier les bonnes petites révélations sur ses origines.

Le premier tome de Hella et les Hellboyz laissait déjà entrevoir quelques faiblesses d’écriture, pour lesquelles on espérait que l’auteur saurait corriger le tir. Or, les bonne intentions proverbiales qui pavent l’Enfer ont sans doute fait trébucher Hella durant son périple, et ce pour plusieurs petites raisons, qui viennent s’accumuler à ce que l’on avait relevé la dernière fois.

Tout d’abord, un manque d’attachement envers Kieran et, par voie de conséquence, un manque d’investissement émotionnel dans la quête que mène Hella pour le retrouver. En effet, comment s’inquiéter de la réussite d’Hella si l’on se fout de celui qu’elle chercher à sauver ? Expédié dans la maison infernale dès les premières pages de l’histoire, nous n’avons aucun élément en tant que lecteur, qui nous rende le personnage sympathique ou même vaguement attachant. Rayer la voiture d’un prof de maths décrit comme acariâtre, ce n’est clairement pas suffisant, cela aurait sans doute nécessité quelques dialogues supplémentaires, et a minima, un geste de Kieran qui montre bien le véritable attachement que les deux tourtereaux se portent.

On ne peut que poursuivre ce raisonnement pour l’appliquer aux Hellboyz: s’ils sont sympathiques à première vue, rien ensuite ne les rattache au cœur de l’intrigue, si ce n’est que l’un d’entre eux est le frère du policier qui enquête sur la maison hantée. Les trois garçons servent au mieux de faire-valoir, ce qui, convenons-en, n’est pas top pour un personnage secondaire. On peut même aller plus loin et imaginer l’histoire sans eux, sans que le déroulement n’en soit vraiment altéré, en tous cas pas dans ce second volume. Et, comble du comble pour un perso secondaire, lorsque Kid Toussaint sacrifie artificiellement l’un d’entre eux à la fin du deuxième acte pour augmenter vainement les enjeux. En gros, ces Hellboyz éponymes ne servaient pas à grand-chose, en tous cas pas en trois exemplaires puisque un seul se voit attribuer le rôle d’agneau sacrificiel, qui aurait d’ailleurs largement pu être attribué à Louis, le nice guy nécessairement amoureux d’Hella, qui la seconde dans sa quête. Cela aurait fait une économie de deux voire trois personnages !

Malgré ces défauts, on trouve tout de même de bonnes idées dans le scénario de Kid Toussaint, comme par exemple les gardiens qui sont d’anciennes victimes attirées par la maison et qui affichent tous un des fameux Péchés Capitaux, les différentes créatures qui sont autant de formes brouillonnes et parcellaire de l’Homme, la rébellion des anges contre le Démiurge, qui sont pour la plupart des concepts que l’on retrouve dans plusieurs dogmes religieux. Malheureusement, là encore l’album souffre de maladresses puisque toutes ces révélations sont jetées en pâture au lecteur, qui a déjà du mal à conserver l’entrain nécessaire pour suivre les pérégrinations d’Hella et ses inutiles petits frères.

Le tout laisse l’impression d’avoir été expédié, ce qui est d’autant plus dommage que l’histoire avait du potentiel, malheureusement gâché par des approximations et par ce que l’on devine être des présomptions hâtives de l’auteur.

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