****·East & West·Manga·Nouveau !·Service Presse

Bloodshot Reborn #2-4

esat-west

Comic de Jeff Lemire, Butch Guice, Mico Suayan, Lewis Larosa et Tomas Giorello
Bliss (2016)-Valiant (2015), série terminée en 4 volumes.

bsic journalismMerci aux éditions Bliss pour leur fidélité.

couv_287851couv_297203couv_305313

badge numeriqueSuite de la saga Reborn après un premier volume brillant. Que va donner la suite de cette série en quatre volume seulement?

Disons que chaque album est très différent, et pas uniquement en matière graphique. Il est certain que Mico Suayan et Lewis Larosa mettent le niveau très haut sur les épisodes qu’ils mettent en image et comme à son habitude Valiant fait en sorte que chaque volume soit dessiné en intégralité par un même dessinateur. Ce n’est pas exactement le cas pour toutes leurs sorties récentes mais ici cela tient et c’est très agréable.

  • Résultat de recherche d'images pour "bloodshot reborn guice"Le deuxième volume est le plus faible. Le dessin très classique de Butch Guice fait très bien le job mais n’apporte pas le truc en plus qui enthousiasme sur les autres épisodes. Surtout, il clôture l’intrigue lancée par le premier tome mais sans le gros plus qu’étaient les voix intérieures de Bloodshot incarnées par la géomancienne et l’excellent Bloodsquirt. On a donc une bonne intrigue qui reprends l’enquête de l’agent Festival (quel nom!) qui cherche à en savoir plus sur le Rising Spirit Project et les bastons de Bloodshot sans le côté psychologique. Ça reste sympa mais dans la grande moyenne des comics Valiant.
  • Le troisième volume nous bouscule en nous envoyant directement trente ans dans le futur, dans une dystopie post-apocalyptique où la nano-technologie a pris le pas sur la civilisation et où une élite s’est retranchée dans des cités fortifiées et alimentées en eau. Le reste? Désertique et parcouru par des bandes sauvages… On est en plein Mad-Max ou plutôt Old-man Bloodshot (en référence au culte Old-man Logan de Mark Millar dont il reprend exactement le principe, avec un vieux Ninjak qui vient demander l’aide du soldat ultime pour sauver un monde devenu fou…). Le dessin et le découpage incroyable du grand Lewis Larosa (que l’on retrouvera sur la série suivante Salvation) font le reste pour vous mettre une bonne grosse claque dans la tronche. Un monument du niveau de l’ouvrage de Millar et Steve MacNiven, dont la seule faiblesse est de paraître comme une repompade. Mais quel plaisir de voir transposé ce concept dans l’univers Valiant!

Résultat de recherche d'images pour "bloodshot reborn larosa"

  • Le quatrième volume intitulé Bloodshot Island, est une grosse baston sur une île, avec le retour de Mico Suayan aux dessins. C’est très beau (malgré un personnage de Deathmate très numérique avec des effets pas terribles) et permet de découvrir les différents bloodshot créés au travers de différentes guerres. Ce principe (déjà vu notamment sur la dernière série Ninja-K) commence à sentir le réchauffé mais ça permet au dessinateur de créer des variations sympathiques. Du reste on est dans le dialogue de bidasse testostéroné, ce n’est pas très subtile. Cet épisode permet de découvrir différentes séquences des Bloodshot passés, avec un Tomas Giorelo bien moins en forme que sur le X-O Manowar mais cela reste très agréable à lire.

Résultat de recherche d'images pour "bloodshot island suayan"

Cette série, comme on m’en avait averti le spécialiste de l’Antre des psiotiques, est l’une des meilleurs choses qu’ait produit Valiant, même si l’on peut regretter la mauvaise habitude générale à l’ensemble des comics d’en garder vraiment beaucoup  sous le coude. Beaucoup d’éléments de construction d’univers et bien peu de réponses. Le principe de Bloodshot restant celui de la manipulation conspirationniste, on se rapproche de XIII et l’on s’éloigne des fusillades bourrin avec destruction corporelle gore auxquelles nous avait habitué le tueur aux yeux rouges. On est ainsi surpris de le voir très peu mourir. Est-ce une réorientation complète ou un simple intermède? Le gros apport de cette saga est la relation amoureuse et la culpabilité de Ray Garrison (qui sera prolongée dans la suite Salvation). Sur le PRS et le GATE on n’en sait pour l’instant que bien peu, c’est dommage. Mais pour peu que la mini-série Bloodshot USA clôture enfin cet arc (je vous dis ça très vite), l’ensemble est de haut niveau et une bonne façon de découvrir en douceur les éléments de cet univers super-héroïque.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Paris 2119

BD du mercredi
BD Zep et Dominique Bertail
Rue de sèvres (2019), 72 p. One shot.

Paris 2119.indd

Très joli livre chez un éditeur, Rue de Sèvres, qui soigne ses productions. Une biblio des auteurs est présente en fin d’album et la citation de quatrième reflète parfaitement l’intrigue… au contraire de la couverture, plutôt réussie mais complètement à côté du sujet. Enfin bon, l’objet d’une couverture est d’attirer le lecteur et sur ce plan c’est efficace, la technique de Bertail faisant des étincelles. Le titre en revanche me laisse sans voix, je croyais que seuls les séries Z SF des années 70 utilisaient encore cela… pourquoi ne pas l’avoir tout simplement appelé Transcore? Une version luxe est éditée, avec un cahier graphique de 8 pages et une colorisation différente de l’album « normal », au lavis bleu habituelle de Bertail.

En 2119 l’humanité a tenté de solutionner la surpopulation et le problème climatique par l’invention de la téléportation. Désormais chacun peut se déplacer instantanément n’importe où sur Terre. Tristan, lui est un nostalgique du XXI° siècle et se méfie de Transcore. Lorsqu’il est témoin d’un meurtre la réalité de son monde semble se dérober sous ses pieds…

Résultat de recherche d'images pour "bertail paris 2119"J’ai découvert Dominique Bertail sur Ghost Money, sa formidable série d’anticipation avec Thierry Smolderen (déjà au scénario de la fabuleuse série Gipsy avec Marini). J’y avait beaucoup aimé son trait, alliance d’hyperprécision SF et d’artisanat parfois tremblotant. Surtout sa technique de colorisation en lavis bleuté donne une atmosphère unique à ses planches, d’un professionnalisme redoutable. Sur cette dernière on retrouvait également comme point commun avec Paris 2119 l’esprit de l’Anticipation: la transposition de thèmes hyper-actuels dans un futur pas si éloigné et qui laisse loin le romantisme du Space-Opera. Comme sur les albums de Fred Duval on a affaire à un monde à la fois utopique (par les formidables outils technologiques utilisés aussi quotidiennement que nos smartphones ou enceintes Bluetooth) et dystopique dans la situation catastrophique d’Etats policiers utilisant les réseaux omniprésents pour maintenir un ordre social où les laissés pour compte pourrissent dans les bas-fonds des Cités alors que la situation climatique est apocalyptique.

L’intrigue est assez proche de celle de Klon que j’ai chroniqué l’an dernier, dans une filiation K.Dickienne évidente. La grande difficulté de la SF est qu’elle pose souvent de passionnants pitch sans savoir les résoudre. C’était un peu le problème de Klon, que réussit à éviter le scénario de Zep que je n’attendais pas à ce niveau de finesse. On retrouve dans Paris 2119 la subtilité de l’approche de Minority Report: proposer autant une intrigue paranoïaque rondement menée qu’un univers formidablement décrit et poussé. Le nombre de détails et éléments de contexte donnent véritablement corps à ce monde réaliste en s’appuyant sur un paysage parisien corrigé par le siècle mais très reconnaissable et qui aide à rapprocher ce temps du notre. Je dirais que c’est Bilal qui a ces dernières années présenté le plus de propositions de ce type mais avec ses mêmes autour du terrorisme que l’on ne retrouve pas ici. Zep a l’intelligence de se concentrer sur son unique sujet en se focalisant sur son personnage principal, très réussi dans son archétype. Cela grâce au trait de Bertail qui se passionne pour les designs futuristes, costumes et personnages toujours très différents.

Résultat de recherche d'images pour "bertail paris 2119"C’est l’autre force de cet album, le design. L’élégance des concepts, dans un thème littéraire qui pousse au crime du mauvais goût, est permanente et contrairement à Klon donc qui virait par moments dans le kitsch, c’est bien le dessinateur qui donne vie à ces rues et couloirs de métro. On se passionne comme jamais à parcourir ces endroits connus et habillés à la mode de 2119, à transposer nos visions de 2019 dans cette extrapolation fascinante pour qui aime la Science-fiction. Tous les éléments visuels ne sont pas expliqués, laissant un peu de poésie graphique agrémentée de quelques citations (la casquette du chevaucheur d’Arzach).

Tout se lit avec grande facilité, malgré quelques rebondissements exactement placés dans le déroulé et les quelques séquences d’action sont très pêchues, tout cela étant la marque de deux auteurs en maîtrise totale de leur art. Et si la chute fera débat je la trouve personnellement très réussie, à la fois intelligente, logique et pleine d’espoir (… avec encore, une citation à Blade Runner cette fois). Paris 2119 est au final une vraie réussite que je n’attendais pas et qui me donne bien envie d’aller rattraper mon retard sur les albums de Zep-scénariste. Mon premier coup de cœur de ce début d’année, qui frôle les cinq Calvin!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le badge-cml

L’avis de Sambabd.

***·BD·Rapidos

Renaissance #1: les déracinés

BD du mercrediBD de Fred Duval et Emem
Delcourt (2018), Série Renaissance T1.

Fred Duval est le grand Manitou de la SF d’anticipation. Depuis des années il propose régulièrement des ouvrages et des séries qui sont toujours rattachées à l’histoire ou au principe même de l’anticipation et de son « et si… ». Uchronies, dystopies, anticipation sont des variantes d’un principe: utiliser des variations pour parler d’aujourd’hui.

C’est ce qu’il fait dans sa nouvelle série (courte) avec le dessinateur de la saga Carmen Mac Callum, le talentueux Emem (qui a remplacé Gess, dessinateur d’origine). La couverture vraiment réussie et intrigante a beaucoup fait parler d’elle et la communication efficace (avec une couverture au texte « extra-terrestre » par exemple) donne très envie de savoir ce que sont ces extra-terrestres.

Résultat de recherche d'images pour "renaissance emem"Le travail de préparation graphique est conséquent. Ce n’est jamais évident en SF tant le mauvais goût et le déjà-vu peuvent très vite pointer le bout de leur nez… Ici pas de faute de goût même si le choix assez classique d’un univers E.T. très coloré peut paraître facile. Le projet étant une BD SF grand public les auteurs n’ont vraisemblablement pas cherché à déranger mais plutôt à assurer un design classieux, aidé par la jolie patte du dessinateur. Le plus intéressant visuellement repose sur la science des visiteurs et notamment les vaisseaux asymétriques.

Le grand intérêt de cet album est de nous proposer à la fois une inversion (les humains sont colonisés en tant qu’êtres inférieurs) et une projection de l’interventionnisme onusien et occidental sur notre monde actuel. Dans une Terre dévastée par les catastrophes climatiques issues (on ne suppose) de l’action débridée du capitalisme industriel et mercantile, une civilisation supérieure vote l’intervention (dans le cadre d’un protocole très stricte), afin de sauver la civilisation humaine car elle dispose d’un élément particulier qui pourrait enrichir toutes les espèces: la capacité artistique des humains. Ce premier tome est très linéaire bien qu’il superpose l’intrigue en cours avec un long flashback expliquant comment le protagoniste extra-terrestre en est venu à participer à ce corps expéditionnaire.

Résultat de recherche d'images pour "renaissance emem"Le contexte planétaire est très proche de l’univers pessimiste et cynique de Travis/Carmen Mac Callum. Deux familles humaines seront les témoins de l’intervention et aux premières loges des écueils d’une préparation naïve. Duval touche là les déboires des interventions américaines mal préparées en mode « zéro morts » et où la violence basique à l’arme blanche peut remettre en cause l’armée la plus moderne en attaquant au moral. Malgré leur supériorité scientifique et technique absolue, les envahisseurs doutent de la pertinence de leur arrivée, de l’accueil sombre qui leur est réservé malgré leur pacifisme affiché… On ne peut forcer une population malheureuse à être secourue. C’est en substance cette constante que Fred Duval nous rappelle avec cet album hautement politique qui donne envie de connaître la suite.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le badge-cml

***·BD·Numérique·Service Presse

La valise

BD de Morgane Schmitt Giordano, Diane Ranville, Gabriel Amalric
Akileos (2018), 112 p. one shot.
La Valise - couverture

Un des éléments clés de cet album est la maquette, qui semble avoir été une partie intégrante du projet. L’ouvrage est donc particulièrement soigné (je ne parle pas de la fabrication car je l’ai lu en numérique), avec un cahier final servant de prologue et détaillant l’origine de la passeuse. Un bien beau projet, mais qu’en est-il de la BD?

Dans une cité entourée de murs et soumise à un pouvoir autoritaire protégeant sa population des dangers d’au-delà de l’enceinte, la rébellion s’organise en dénonçant l’absence de libertés et les crimes cachés commis par le Dux. Une passeuse utilise ses pouvoirs magiques pour faire évacuer les résistants de la Cité… en échange d’années de leur vie…

La Valise est une dystopie fantastique réalisée par une équipe de novices en BD et venant du cinéma d’animation. Cela s’en ressent dans l’ambiance générale, tant graphique que dans les transitions qui sont très inspirées du cinéma d’animation. Image associéeContrairement à la relative déception Poet Anderson dont la conception est proche, l’album édité par Akileos a pour lui sa cohérence et son caractère fini. Si l’entrée en matière, très élégante, pose un contexte totalitaire connu reprenant l’esthétique des grandes dictatures des années 1930, avec son chef charismatique, ses grand messes, ses résistants et ses exécutions publiques, la fin est assez énigmatique, laissant entendre une reproduction sans fin de la même histoire dans différentes réalités. C’est comme souvent dans ce genre d’histoire, à la fois frustrant par l’absence de réponse, et dynamisant par l’ouverture réflexive que cela produit en nous faisant participer à la construction et  l’analyse du dénouement. En imaginaire il est toujours gratifiant de partager quelque chose avec les auteurs au travers de leur ouvrage.

La Valise aurait pu être une énième illustration des régimes totalitaires, avec la fascination de l’esthétique tout particulière qu’ils arboraient et le rôle majeur que la communication a eu dans ces régimes, mais le côté fantastique et le personnage central qu’est la passeuse donnent une tonalité originale que l’accélération de la seconde partie accentue en surprenant le lecteur là où il ne s’y attend pas. L’exposition est en effet lente et longue dans cet album, les auteurs prenant le temps de poser leur esthétique des cases, la construction élaborée et très géométrique du découpage et cet univers très sombre. Car l’esthétique est une préoccupation de tous les instants pour l’équipe créative, jusque dans cette peau noir permettant des contrastes rouge/noir, ces grandes bannières et ces contre-plongées. Puis à compter de la rupture scénaristique du milieu d’album l’ambition devient toute autre, exposant une thématique sur le renouvellement du pouvoir, sa corruption et sur la transformation des aspirations en autojustifications, pour finir une réflexion sur le mal même. A ce stade le tempe et l’espace sont déconstruits pour nous plonger dans les dernières pages dans un vortex étonnant qui nécessite temps et relecture pour bien l’appréhender.

Sur le plan graphique, nous avons des dessins plats, très numériques, dans un style simplifié proche du cinéma d’animation. On peut tiquer au premier abord, mais l’ensemble est très maîtrisé et l’habillage général comme la mise en scène permet de compenser cet « effet plat » comme sur Warship Jolly Roger ou Gung-Ho. Je le répète, personnellement ce ne sont pas les dessins (correctes) qui donnent son cachet à l’album mais bien le travail général sur l’ambiance graphique et le jeu sur l’espace avec cette valise, cette sorcière jouant des dimensions comme sur cette case en miroir inversé où elle progresse dans son manoir ou cette séquence finale dans le non-temps, très réussie, où les auteurs peuvent laisser libre cours à leurs visions, séquence qui peut rappeler l’exceptionnelle série Divinity où les auteurs jouent pareillement du temps et de l’espace.Résultat de recherche d'images pour "la valise akileos"

S’il ne s’agit pas d’un album majeur du fait notamment d’un dessin assez standard, la qualité de réalisation et le plaisir des auteurs que l’on sent à la lecture permettent à ce premier album d’être un beau projet qui vous transportera dans un monde imaginaire en procurant qui plus est une intéressante réflexion sur le pouvoir. Perspectives et limites que j’avais trouvé dans le récent Arale, sur un sujet proche et qui aurait pu gagner en profondeur avec un ou deux albums de prolongations.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-lebadge-cml

 

***·Comics·Graphismes·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le temps des sauvages

La trouvaille+joaquim

 

BD de Sébastien Goethals
Futuropolis (2016), 264 p., n&b.

Couverture de Le temps des sauvages - Le Temps des sauvagesLes éditions Futuropolis proposent toujours de très jolis livres, bien fabriqués et généralement dotés de couvertures percutantes. C’est le cas ici et le seul regret (pour une adaptation de roman) est qu’il n’y ait pas plus d’explication sur le travail d’adaptation et sur l’univers dans lequel se place cette BD, nécessairement plus concentrée qu’un roman.

Dans un futur indéterminé les multinationales ont pris le relais des structures étatiques et déterminent la vie des individus, de la conception à la mort: le vivant a été breveté, permettant tous les contrôles des puissances économiques. Quand un concours de circonstance aboutit à la mort d’une employée de grande surface, Jean, salarié aliéné dévoré par sa compagne, va se retrouver au cœur d’une chasse qui va remettre toute son existence en question.

Le temps des sauvages est une BD perturbante. Tout d’abord car Sebastien Goethals (qui sort justement cette semaine un nouvel album) ne nous donne que très peu d’informations (souvent délivrées de façon cryptique) sur cette société dystopique où tout est marchandisé et les seules valeurs sont celles de la concurrente et du succès. L’aboutissement absolu de l’idéal néo-libéral. Et pour cela déjà la BD vaut le coup d’être lue car c’est un gros coup de poing, de gueule ou de tout ce qu’on veut, un peu dans la même optique mais dans un autre genre que le Renato Jones de Kyle Andrews.

On peine à rentrer dans cette histoire à la construction un peu compliquée, passant sans que l’on sache si c’est une volonté ou non d’une séquence à l’autre, souvent aux tons très différents. La temporalité est parfois dure à suivre, comme ces quelques pages qui nous relatent de façon quasi muette la vie du personnage principal. Les images doivent nous donner les clés mais restent parfois obscures. De même, les personnages sont assez nombreux, présentés de façon très progressive au fil de la lecture (l’album est assez épais) si bien que l’on tarde à comprendre qui est au cœur de l’action. Sans doute l’auteur a souhaité exprimer une société déstructurée, mais cela ne facilite pas forcément la lecture. L’album commence par une remarquable séquence d’action, proche d’une mise en scène manga, avec ces personnages de loups humanoïdes donnant l’assaut à un fourgon bancaire. Puis le rythme se rompt pour entrer dans des séquences d’illustration de ce futur affreux. Si l’évolution sociétale est comprise rapidement, le thème de la manipulation générique permettant des croisements entre humains et animaux n’est abordé que factuellement, à mesure de l’exposition des scènes qui nous font comprendre cette réalité pourtant fondamentale. Cela explique des séquences sinon improbable dans un monde cartésien et seulement humain.Résultat de recherche d'images pour "goethals le temps des sauvages"

Je ne veux pas dresser un tableau trop négatif de cet album qui est doté de beaucoup de qualités, notamment graphiques, mais dont la structure est souvent bancale. Les thématiques sont riches, assumées et souvent originales. Ainsi le thème de l’addiction aux jeux vidéo, aux mondes virtuels, qui se transforme à mesure que l’on comprend mieux l’intrigue en un choix de vie contestataire, de reprise en main paradoxale de sa vie dans un univers où vous ne vous appartenez plus. Bien sur également la critique d’une société ultra-libérale extrapolée plus loin encore que ce que Fred Duval, le grand scénariste de l’anticipation à la sauce Delcourt produit formidablement depuis des années. La thématique de la famille est pour moi l’élément le plus faible car à la fois central et trop peu exploré. La meute des hommes loups est au cœur du récit face à un Jean insipide, creux, faible et auquel on se demande bien ce que les femmes peuvent trouver. Le décalage est cruel entre ces deux antagonistes (les loups veulent se venger en tuant Jean) et l’auteur laisse le lecteur seul pour juger de quel côté il veut se placer. Les femmes sont finalement les seules à même de garder le contrôle et de prendre des décisions dans cette histoire, comme la mère des loups assumant sa liaison, la compagne de Jean, otage volontaire de la meute ou Blanche de Castille (sic) à la fois instrument du système et totalement indépendante.

L’impression finale est celle d’un univers très riche, débordant d’idées, de sujets, lancés de façon un peu chaotique sans clé de lecture, sans fil de fer. Selon le lecteur, cela pourra déranger ou plaire comme une liberté de participer à la construction mentale de cette dystopie. Personnellement j’ai trouvé cela frustrant tout en me donnant bien envie de lire le roman à l’origine de l’ouvrage, qui permet probablement de structurer ce projet aussi rageur et sauvage que les hommes-loups qui en sont le cœur.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

badge-cml

Le toujours bien fourni blog Branchés culture propose également une critique (différente de la mienne) qui pourra vous éclairer sur les liens entre le roman et la BD.

****·Comics·East & West·Nouveau !

Batman Metal #2: les chevaliers noirs

esat-westComic collectif,
Urban (2018) – DC (2017), 248 p., Batman Metal #2/3

batman-metal-tome-2

Suite du volume 1 publié par Urban, ce volume comprend le troisième épisode de la série Batman: Métal (dessinée par Greg Capullo) enchâssé dans les épisodes one-shot relatant l’apparition de chacun des Batmen du multivers noir fusionnés avec l’un des héros de la Justice League. Le gros volume comporte comme le précédent, en prologue un résumé éditorial de contexte, une court synthèse des personnages DC impliqués dans ce volume, en en fin de tome un plan du multivers et une très courte galerie. L’illustration de couverture est particulièrement trash (avec un gros rappel du Deuil de la famille du duo Snyder/Capullo, et franchement magnifique! Pour la composition du volume jetez un oeil à la fiche BDgest.

Dans différentes Terres du multivers, Batman se retrouve confronté à ses terreurs et à ses échecs. Sacrifiant ses amis de la Ligue de Justice, Bruce Wayne, dans ses différentes représentations, capitule et ouvre son cœur à la noirceur de Barbatos, devenant l’un des chevaliers noirs du Multivers noir. Ce sont les récits de ces versions de Batman qui nous sont proposés ici…

Qui sont les 7 Chevaliers Noirs dans Batman Metal ? [la critique du tome 2]Après la lecture de ce second volume du run Metal, deux conclusions: premièrement nous avons là sans doute l’un des arcs les plus ambitieux produits par DC, à la fois graphiquement de très haut niveau et aux incidences thématiques et dramatiques très profondes. Deuxièmement, si vous démarrez du DC là-dessus accrochez vous, la narration est compliquée à souhait entre les trames temporelles, les différentes itérations de Batman et l’art de la complication scénaristique qu’ont les auteurs de comics…

L’album est plus riche que le précédent car plus cohérent. Hormis le troisième épisode de Batman: Metal, sur lequel je n’ai pas compris grand chose (tellement de liens avec l’histoire éditoriale de Batman et de DC est étroit), on découvre au travers des histoires des différents chevaliers noirs suivant le Batman qui rit et apparus à l’ouverture du Multivers noir, ce qui a provoqué cette catastrophe. Chacun des scénaristes derrière ces one-shot parvient à créer à la fois une variation super intéressante fusionnant Batman et un des membres de la JL et faire avancer la compréhension de l’intrigue principale.

Là où le volume précédent était un peu rempli par des épisodes anecdotiques, ici tout se tient et c’est finalement plus le retour de Snyder et Capullo qui nous perd avec cette difficulté à n’avoir jamais de continuité directe d’un épisode à l’autre (à chaque fois on se demande: on est quand? on est où?) et avec des idées WTF qui ressortent de façon étonnante pour un duo créatif qui a produit de si bonnes choses par le passé. Image associéeLes stand-alone parviennent à atteindre une profondeur dramatique vraiment inspirée, notamment sur le dernier épisode « Lost » qui voit Batman perdu dans son esprit et dans le Multivers noir, revivant ses précédentes aventures. L’on se demande alors s’il est vraiment possible que DC ait construit depuis si longtemps des pistes réfléchies menant à Metal… J’en doute mais l’artifice marche superbement! On passe donc tout un album à lire des histoires de Batman sans Batman, des histoires au fonds identiques, sans que l’on ne s’ennuie le moins du monde.

Résultat de recherche d'images pour "batman metal dawnbreaker"La noirceur générale du volume est réellement désespérante et si certains trouveront ça un peu too-much, je trouve que l’objectif est totalement réussi de désespérer le lecteur qui finit l’ouvrage sans aucun espoir de victoire finale et en se demandant si Metal n’aboutira pas simplement à des intrigues situées dans le multivers noir… Je suis le premier à crier aux interminables reboot-relaunch-apocalyptiques des Big-two mais ici je dois reconnaître qu’on est accroché (notamment grâce à l’exigence graphique que personnellement je n’ai jamais vu si haute sur une équipe artistique d’une telle taille). J’ai tellement pris l’habitude d’être déçu à lire des comics de super-héros que je dois reconnaître une assez grosse attente à connaître la chute de ce run! Pour peu que l’on accepte de faire l’impasse sur toute la ribambelle d’artefacts, personnages et concepts issus de 50 ans de publications DC, Les chevaliers noirs apporte une vraie fraîcheur qui peut même donner envie d’aller lire d’autres arcs …

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·Nouveau !·Service Presse

Klon

BD de Corrado Mastantuono
Mosquito (2018), 126p.

bsic journalismMerci aux éditions Mosquito pour cette découverte.

couv_319963Le sympa envoi de l’éditeur Mosquito, grand défricheur des talents graphiques italiens et d’ailleurs, me permet de découvrir l’artiste Corrado Mastantuono, dont la couverture de l’album Klon est particulièrement réussie: énigmatique, dynamique et colorée. Il a publié récemment en France la série fantasy Elias le Maudit qui a plutôt de bonnes critiques et préalablement des albums de genre proches de la BD américaine des années 50.

Son style est assez classique et j’avoue que si les couleurs de l’album sont très sympa, les images que l’on peut voir de ses autres séries, notamment western et polar montrent que c’est probablement en noir et blanc qu’il faut apprécier son talent. Le design général de l’album (qui est de la SF dystopique) est plutôt rétro, rappelant les BD SF des années 70-80, avec un petit côté Gillon/Moebius/Manara: une simplicité du trait, une certaine statique des mouvements en même temps qu’une grande précision anatomique et d’occupation de l’espace. Mastantuono a commencé dans l’animation et a travaillé chez Disney, et cela se voit dans cette maîtrise générale des cases.

Résultat de recherche d'images pour "mastantuono klon"Dans un futur proche, les multinationales imposent leurs vues de gré ou de force aux gouvernements. Le ministre de la santé italien est pourtant un incorruptible. Chargé d’installer un nouveau système de sécurité imparable au ministère, l’anarchiste punk Rocco Basile assiste à une tentative d’assassinat et devient la cible d’une officine qui le pourchasse sans relâche. Mais pour ce nihiliste passablement shooté, la réalité n’est pas ce qu’elle semble être…

L’intrigue de Klon est un peu perturbante par sa linéarité et par les effets de brouille que provoquent les sauts de réalité: le lecteur, comme le personnage, ne sait pas tout au long de l’album à quel saint se vouer, ce qui est réel et ce qui est rêvé, le pourquoi de cette fuite sans fin… L’histoire est très directement issue de l’univers de Philip K. Dick, teintée du pessimisme politique italien d’une société gangrenée par la corruption, l’affairisme et les mafia. C’est donc bien une BD d’une grande originalité que nous propose Mosquito, à la fois par ses thèmes et par son dessinateur, à peu près inconnu de ce côté ci des Alpes. Image associéeIl plane une drôle d’atmosphère dans cet album qui débute par un long monologue du personnage principal commentant la société et ses contemporains tel un sage que les drogues auraient rendu extralucide. L’auteur affuble son héros d’une coiffure digne de Ziggy Stardust, d’un cache poussière sorti d’un Sergio Leone et de cernes qui ne le rendent pas franchement sympathique… Surtout, sa passivité chronique en font plus un témoin d’une machination infernale qu’un crack de l’informatique qu’il est censé être. Comme souvent dans les histoires conspirationnistes le scénario malmène ses marionnettes et son lecteur avec. C’est un peu frustrant car si des coups de théâtre surviennent dans cette course effrénée de 130 pages, ils ne reposent jamais sur des décisions du héros. Finalement cela correspond bien à la psychologie du personnage, extérieur à son environnement et à son existence, c’est cohérent avec l’intrigue, mais je trouve qu’il manque une petite étincelle pour véritablement immerger le lecteur.  La chute de l’histoire est néanmoins bien menée et terriblement cynique.

Graphiquement Mastantuono maîtrise sa partition et le style du dessin respire une certaine classe. J’ai eu un peu de mal néanmoins avec le design général de ce futur qui fait un peu daté. C’est une histoire de goût, là encore on sort des styles hyper-technologiques courants dans la BD de SF pour une apparence Old-school vue chez Moebius par exemple (j’ai retrouvé quelques ambiances de la regrettée série L’histoire de Siloé de Servain et Letendre).

Résultat de recherche d'images pour "mastantuono klon"Au final nous avons une bonne histoire de SF paranoïaque assez classique qui permet de découvrir le travail d’un auteur au grand potentiel. Ce n’est pas la BD de la décennie mais un travail honnête pour des lecteurs curieux de découvrir la BD italienne.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1