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Klon

BD de Corrado Mastantuono
Mosquito (2018), 126p.

couv_319963Le sympa envoi de l’éditeur Mosquito, grand défricheur des talents graphiques italiens et d’ailleurs, me permet de découvrir l’artiste Corrado Mastantuono, dont la couverture de l’album Klon est particulièrement réussie: énigmatique, dynamique et colorée. Il a publié récemment en France la série fantasy Elias le Maudit qui a plutôt de bonnes critiques et préalablement des albums de genre proches de la BD américaine des années 50.

Son style est assez classique et j’avoue que si les couleurs de l’album sont très sympa, les images que l’on peut voir de ses autres séries, notamment western et polar montrent que c’est probablement en noir et blanc qu’il faut apprécier son talent. Le design général de l’album (qui est de la SF dystopique) est plutôt rétro, rappelant les BD SF des années 70-80, avec un petit côté Gillon/Moebius/Manara: une simplicité du trait, une certaine statique des mouvements en même temps qu’une grande précision anatomique et d’occupation de l’espace. Mastantuono a commencé dans l’animation et a travaillé chez Disney, et cela se voit dans cette maîtrise générale des cases.

Résultat de recherche d'images pour "mastantuono klon"Dans un futur proche, les multinationales imposent leurs vues de gré ou de force aux gouvernements. Le ministre de la santé italien est pourtant un incorruptible. Chargé d’installer un nouveau système de sécurité imparable au ministère, l’anarchiste punk Rocco Basile assiste à une tentative d’assassinat et devient la cible d’une officine qui le pourchasse sans relâche. Mais pour ce nihiliste passablement shooté, la réalité n’est pas ce qu’elle semble être…

L’intrigue de Klon est un peu perturbante par sa linéarité et par les effets de brouille que provoquent les sauts de réalité: le lecteur, comme le personnage, ne sait pas tout au long de l’album à quel saint se vouer, ce qui est réel et ce qui est rêvé, le pourquoi de cette fuite sans fin… L’histoire est très directement issue de l’univers de Philip K. Dick, teintée du pessimisme politique italien d’une société gangrenée par la corruption, l’affairisme et les mafia. C’est donc bien une BD d’une grande originalité que nous propose Mosquito, à la fois par ses thèmes et par son dessinateur, à peu près inconnu de ce côté ci des Alpes. Image associéeIl plane une drôle d’atmosphère dans cet album qui débute par un long monologue du personnage principal commentant la société et ses contemporains tel un sage que les drogues auraient rendu extralucide. L’auteur affuble son héros d’une coiffure digne de Ziggy Stardust, d’un cache poussière sorti d’un Sergio Leone et de cernes qui ne le rendent pas franchement sympathique… Surtout, sa passivité chronique en font plus un témoin d’une machination infernale qu’un crack de l’informatique qu’il est censé être. Comme souvent dans les histoires conspirationnistes le scénario malmène ses marionnettes et son lecteur avec. C’est un peu frustrant car si des coups de théâtre surviennent dans cette course effrénée de 130 pages, ils ne reposent jamais sur des décisions du héros. Finalement cela correspond bien à la psychologie du personnage, extérieur à son environnement et à son existence, c’est cohérent avec l’intrigue, mais je trouve qu’il manque une petite étincelle pour véritablement immerger le lecteur.  La chute de l’histoire est néanmoins bien menée et terriblement cynique.

Graphiquement Mastantuono maîtrise sa partition et le style du dessin respire une certaine classe. J’ai eu un peu de mal néanmoins avec le design général de ce futur qui fait un peu daté. C’est une histoire de goût, là encore on sort des styles hyper-technologiques courants dans la BD de SF pour une apparence Old-school vue chez Moebius par exemple (j’ai retrouvé quelques ambiances de la regrettée série L’histoire de Siloé de Servain et Letendre).

Résultat de recherche d'images pour "mastantuono klon"Au final nous avons une bonne histoire de SF paranoïaque assez classique qui permet de découvrir le travail d’un auteur au grand potentiel. Ce n’est pas la BD de la décennie mais un travail honnête pour des lecteurs curieux de découvrir la BD italienne.

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BD·Mercredi BD

Urban

BD de Luc Brunscwig et Roberto Rici
Futuropolis (2011-2017), 52 pages, 4 volumes parus sur 5.

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La maquette est élégante comme toujours chez Futuropolis et le format large permet d’apprécier la qualité des dessins et du découpage. C’est confortable. La ligne graphique des couvertures, si elle est cohérente avec l’atmosphère de la série, n’est pourtant selon moi pas très efficace pour donner envie…

Dans un futur proche le réchauffement climatique à submergé une grande partie des terres habitées, provoquant un exode sur les planètes et satellites du système solaire. Dans ce monde dystopique où l’écart entre riches et pauvres a atteint le stade du XIX° siècle, la cité de Monplaisir fait figure de respiration pour une population aux aboies: pendant deux semaines par an ils peuvent s’adonner à tous les plaisirs au sein d’une cité hyper-connectée et gérée par une intelligence artificielle. Un paradis…?

Résultat de recherche d'images pour "urban ricci"Si certaines séries sont plus visibles pour le marketing qui les entoure, on peut dire que les auteurs d’Urban ne vont eux pas vers la facilité et que les choix scénaristiques ne souffrent d’aucun compromis. Il s’agit d’une BD qui nécessite de s’immerger, de prendre le temps et surtout, de tout lire à la file, tant Luc Brunschwig a construit son intrigue de façon très progressive, lentement, séparant chaque album quand aux protagonistes centraux ou via des flashbacks. Tel un puzzle en cinq tomes, les différents éléments convergent progressivement vers la conclusion, de façon tout a fait cohérente et maîtrisée. A ce titre cette BD force le respect pour la rigueur du travail d’écriture. Pour résumer, Urban s’appréciera idéalement en format intégrale.

Résultat de recherche d'images pour "urban  bd ricci"Ainsi l’entrée en matière est compliquée. L’on suit un colosse un peu simplet parti contre l’avis de sa famille pour devenir policier à Monplaisir et discutant avec un personnage qui semble imaginaire… Dès l’entrée en matière, une galerie de personnages hauts en couleurs nous immergent dans un monde de carnaval permanent où tout le monde est déguisé et où il est compliqué de démêler la réalité de la fiction (imaginaire, virtuel?) dans un contexte futuriste sur lequel le lecteur n’a que très peu d’informations. Ce brouillage est calculé mais il faudra avancer dans la série pour s’en apercevoir. Des personnages nouveaux surviennent sans que l’on sache s’ils sont importants ou périphériques et même le personnage principal, Buzz, est assez peu présent dans les albums. Le découpage lui-même joue de cela avec des irruptions brutales de scènes au milieu d’autres, non reliées directement… Je ne veux pas donner une l’image d’une série ardue car Urban est vraiment une bonne BD, mais il me paraît important d’être prévenu pour apprécier celle-ci à sa juste valeur.

Résultat de recherche d'images pour "urban ricci"Heureusement les dessins, de très grande qualité et très lisibles (notamment la mise en couleur un peu floutée et jouant sur un éclairage électronique permanent), permettent de faciliter la lecture durant les premières pages. Le jeu discret du repérage des héros de l’imaginaire collectif (Batman par-ci, Zoro par là…) présents dans Monplaisir est également savoureux et incite à se plonger dans les cases larges de Ricci. L’artiste propose un design SF élégant, coloré, et une réalité crue: dans ce paradis des plaisirs le sexe et la violence sont bien présents, permettant des scènes d’action efficaces bien que peu nombreuses. Ce qui est le plus perturbant c’est de ne pas avoir de personnage à suivre (hormis Buzz) mais cela nous pousse à chercher d’autres focales, d’autres personnages, à échafauder des théories, ce qui est probablement recherché et est fort agréable, comme dans un bon polar (Brunschwig est auteur de l’Esprit de Warren, un polar sombre réputé à sa sortie en 1996). L’intrigue suit autant Springy Fool, le grand architecte transmuté en lapin d’Alice que ce couple de mineurs de Titan, un gamin et sa nounou que cette prostituée tatouée… Image associéeL’illustrateur prend grand plaisir et précision à nous les présenter et nous les attacher si bien que l’on ne sait jamais qui est le réel centre de cette histoire.

A mesure que l’on avance dans l’intrigue la réalité se durcit, le rideau de la féerie se déchire pour laisser transparaître une réalité dystopique bien noire… Car le message de Brunschwig est simple: que se passera t’il dans quelques années dans un monde libéralisé où les États auront abandonné leur devoir de protection des population à des sociétés connectées qui pourront se comporter en démiurges autoritaires? Un monde où Disney allié à Google aura gagné, contrôlant nos vies d’endettés accro aux loisirs? J’avais retrouvé une idée proche d’Urban dans l’excellente série américaine Tokyo Ghost (en version trash…) comme dans l chef d’œuvre de Pixar Wall-E.

J’ai découvert à travers cette série un excellent dessinateur et retrouvé un auteur que je n’avais plus lu depuis ses débuts. Le plus gros défaut d’Urban est qu’il faudra attendre encore un an avant de connaître la conclusion…

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Moka.

BD·Mon vide-grenier livresque

Mon vide-grenier livresque #1

vide-grenier

Je découvre (toujours grâce au suractif Xander qui est un peu mon « lièvre » de blog 🙂 ) l’initiative « Mon vide-grenier livresque » lancé par Fifty Shade of books et qui consiste à ressortir tous les mercredi un vieux billet sur un thème défini et de partager les billets des participants. Cette semaine la dystopie. Ça ne pouvait pas mieux tomber pour

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Les articles des camarades de la blogosphère :

– Symmetry chez Xander (BD)

Sur Shangri-la:

BD

Shangri-la

Bd de Mathieu Bablet
Ankama (2016), 220 p.

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Premier constat: Ankama fait partie de ces « petits » éditeurs qui mettent les moyens pour offrir des formats spécifiques voir d’exception à ses auteurs. Comme Akileos sur des bouquins comme le Roy des Ribauds ou Brane zéro, ici Bablet semble avoir eu « open-bar » niveau format et pagination. On a donc un énorme one-shot doté d’une très belle couverture qui fait son effet ainsi qu’une tranche toilée. Très propre.

Shangri-là est une dystopie. Dans le futur l’humanité s’est réfugiée sur une station orbitale où toute la vie est uniformisée et régentée par une multinationale furieusement inspirée d’une célèbre marque à la pomme et l’impératif de posséder le dernier modèle de terminal. Jamais la critique de l’Iphone n’a été aussi féroce… Pendant que le personnage principal enquête sur les agissements de scientifiques, une révolte gronde dans cet univers aseptisé, trop parfait.

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Soyons clair, ce qui marque à la (longue) lecture de cet album c’est la radicalité du propos, résolument politique. On est ici en plein dans l’héritage de la SF de contestation qui a fleuri aux USA dans les années 60. Les habitués des lectures SF pourront sentir le classicisme mais les fondamentaux sont là et surtout, c’est honnête, impliqué, un véritable projet porté par l’auteur qui a effectué un très gros boulot pour structurer son univers. La construction du scénario est ainsi ambitieuse avec des aller-retours temporels qui brouillent la linéarité mais se retrouvent justifiés par la chute. Attention, comme souvent en dystopie, c’est sombre, froid, nihiliste. Même Bajram dont l’Universal War est l’icône d’une SF pessimiste passerait presque pour un béat… On sent le coup de gueule et même lorsque l’on a du recule par rapport à la société de consommation, la lecture de la BD est une épreuve. Mais le propos le nécessite et je dirais que Shangri-la rejoint sur ce plan les quelques œuvres (tout média confondu) qui parviennent à allier l’artistique/ludique et l’ambition intellectuelle.

1987292434Sur le plan graphique, Bablet a de la place et l’utilise. Le format de l’album (outre la pagination) est très grand et permet de magnifiques tableaux industriels aux perspectives démentielles (et minutieuses), des plans spatiaux très larges qui font ressentir le silence et l’hostilité ou encore des scènes contemplatives sur des planètes sauvages. Le trait de Mathieu Bablet n’est vraiment pas le style que je préfère en BD mais forceshangri-la_bablet_02.jpg est de reconnaître que sa technique et sa précision sont de qualité. Visiblement les visages de cet album ont dérangé un certain nombre de chroniqueurs, dont moi. Ce serait l’élément négatif de l’album (à relativiser puisque nous touchons ici au style de l’auteur, dont un ressenti forcément subjectif du lecteur) au sein d’une multitude de qualités. Shangri-la est une aventure qui se mérite, une sorte de fresque cinématographique de 4h au bout de laquelle l’on sort épuisé mais heureux. Seule la bonne SF permet cela et Shangri-la peut s’enorgueillir d’être de l’excellente SF à ranger dans vos étagères aux côtés de UW1 ou de la Guerre Eternelle… avant de vous reprendre un petit Valérian pour souffler un coup !

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Fiche BDphile

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