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Mortel imprévu

La BD!
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BD de Dominique Monféry
Rue de sèvres (2022), 96p., one-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Rue de sèvres pour leur fidélité.

Femme déterminée et dotée de principes, Edith fuit son Angleterre et son mari pour la liberté d’Outre-Atlantique. Là elle découvre une vie simple, l’amour, les grands espaces. Mais l’absence de société n’a pas que des avantages. Au cœur du Grand Nord canadien la vie peut s’avérer fragile, les relations humaines à vif et les principes intenables…

Très belle découverte que ce one-shot qui ambitionne de proposer un thriller psychologique dans le cadre de Jack London. D’une mise en place rapide, sur un découpage aéré et peu verbeux qui permet de profiter des superbes planches de l’auteur tout en couleur directes, on plonge sans attendre dans l’aventure canadienne des chercheurs d’or. Sans rien savoir (ou presque) de notre héroïne, on suit son itinéraire de pionnière avec plaisir et l’envie de la voir profiter de la vie… jusqu’à la bascule soudaine, violente, brutale.

Maitrisant remarquablement ses gammes scénaristiques, Dominique Monféry nous laisse patauger, un brin manipulateur, dans une incertitude sur la menace elle-même. Utilisant la technique du huis-clos permettant le déclenchement de la sauvagerie dans un environnement sans cadre social il nous fait douter, cherchant à pénétrer les esprits de nos deux personnages d’amoureux que la réalité crue va projeter sur un mur d’incompréhension. Construit en trois parties dont il est impossible de prédire la suite, le scénario devient vraiment passionnant lorsque le conflit psychologique et moral survient, enfermés dans cette cabane en compagnie d’un meurtrier que rien n’explique. On sent parfois la tension du Polanski de La jeune fille et la mort quand seule la morale sociale peut décider de la vie ou de la mort d’un homme.

La finesse de l’auteur est d’éviter les lieux communs du genre et par là de nous maintenir en éveil par le suspens de savoir comment (et si!) les deux tourtereaux parviendront à s’accorder sur leur conflit moral. Comme souvent dans ce genre de débats, les questions philosophiques posées sont innombrables: ai-je le droit de tuer? qu’est-ce qui est juste entre la survie d’un assassin et l’absence de justice? l’amour peut-il triompher des principes? la liberté exonère t’elle de règles sociales?

Emballé dans un très bel habit bleuté dans un style qui peut rappeler Sorel par moment, variant les techniques, les cadrages et les éclairages pour créer l’angoisse de l’enfermement, Dominique Monféry réussit parfaitement son album en proposant une belle réflexion non cynique qui fait de son schéma de genre un grand plaisir graphique autant qu’intellectuel.

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Le Convoyeur #3 – Les veuves électriques #2 – Travis #16

La BD!

Hello les lecteurs! Cette semaine on va faire des rattrapages tous azimuts sur des séries en cours qui sortent des sentiers battus, avec le post-apo Convoyeur, la satire politico-écolo Veuves électriques et le grand ancien Travis qui conclut le dernier cycle.

  • Le convoyeur #3 (Armand-Roulot/Lombard) – 2022, 54p./volume, 3 vol. parus.

Attention Spoilers!

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Accueillie un peu froidement à sa sortie, la série du Convoyeur se rapproche de sa conclusion maintenant que le secret du personnage a été dévoilé de façon choquante sur le cliffhanger du précédent opus. Le genre post-apo trouve toujours des détracteurs mais il est indéniable que tant graphiquement (les design comme le style de Dimitri Armand) que dans la création d’univers cette série ne laisse pas indifférent et revêt un travail qui force le respect. Chaque tome apporte beaucoup de nouveauté et si la construction inhabituelle surprend, on se laisse porter avec une forme de satisfaction dans cette incertitude permanente. Rarement le traitement des personnages aura été si dérangeant pour le lecteur habitué à des schémas archétypaux… Sur ce troisième volume nous avons donc une une bascule majeure entre héro et antagoniste puisque le personnage de Minerva découverte juste avant devient centrale et nous narre son histoire familiale tragique qui la lie au Convoyeur. Par ce processus risqué les auteurs perdent ainsi un personnage central extrêmement charismatique, laissant le lecteur un peu démuni. On perd également la richesse du décors médiéval-steampunk, sacrifice nécessaire pour faire fortement avancer l’intrigue qui repart sur de nouvelles bases à la conclusion. Sommes nous seulement au mitan d’une longue série ou proche de la fin, seules les auteurs peuvent le dire mais on reste bien accroché sur une saga qui aura su se démarquer sérieusement de la concurrence et nous enivre sur les planches toujours sublimes d’Armand.

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  • les veuves électriques #2 (Relom-Geoffroy-Degreff/Delcourt) – 2022, 62 p., 2/2 tomes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance!

couv_448226Le premier tome était une franche surprise au vitriol et j’avais hâte de connaître le dénouement de cette grosse farce très critique. Ce tome enchaîne directement en flirtant par moment avec du Fabcaro dans le genre n’importe quoi. C’est mieux dessiné, souvent drôle et on monte encore d’un cran dans la critique du président des riches qui se retrouve soumis à un chatelain-milliardaire décidant de la politique de la Nation au sein d’un aréopage de chefs à plumes tous corrompus. On aura droit à la privatisation de l’eau, au comportement prédateur des milliardaires, la collusion de l’Etat avec les milieux d’affaire, la précarisation d’EDF et sa gestion des centrales,… L’attaque sur Macron et sa politique est toujours aussi violente et les auteurs ont l’intelligence de ne pas chercher ni circonstances atténuantes ni héros qui irait sauver cette satire… noire jusqu’à la dernière page. On peut se demander si la fin en est bien une mais le fait est que les auteurs tirent à balles réelles et que ça fait du bien de rire pour dérider notre actualité si sombre.

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    • Travis #16 : opération Gorgone (Quet-Duval/Delcourt) – 2022, 46 p./, cycle 5 acheté en 3 tomes.

couv_445280Bon, on ne va pas se mentir, un mauvais album de Travis ce n’est pas vraiment possible (un mauvais Duval en revanche…). On a quitté la bande de Vlad sur Terre en pleine action pendant que Travis faisait dodo en direction de Ceres. Cela fait quelques albums maintenant que Fred Duval utilise cette technique pour faire cohabiter les deux faces héroïque de sa série en alternant albums full-action et albums spatiaux et techno… et ça marche. Juste que l’intrigue spatio-politique étant condensée en un unique album de quarante-six planches on peine un peu à s’y retrouver entre les multiples factions qui interviennent dans ce balkan spatial alors que certains cherchent à récupérer la première forme de vie extra-terrestre en provenance d’Europe, que les pourritures Fulci-Baxter&Martin (il faudra l’émergence d’une sacrée puissance pour contrer l’alliance des plus belles ordures terrestres) visent à dominer les astéroïdes, que les mutants cherchent leur indépendance et que… Carmen MacCallum s’en mêle… Enfin, juste en théorie puisque toutes ces portes ouvertes se finissent un peu en eau de boudin après de très belles séquences de bataille en apesanteur qui rappellent combien le duo Quet-Duval est à l’aise dans l’exercice. On ressort de cet épisode un peu confus (avec l’envie de relire le cycle d’affilée pour voir si on s’en sort mieux), très motivé par le cycle à venir (ce cycle semble bien inachevé malgré toutes ses promesses) et convaincu qu’on pourrait suivre le camionneur spatial jusqu’au bout du système solaire.

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Nourrir l’humanité

La BD!
BD de Sylvain Runberg et Miki Montllo
Delcourt (2022), 123p., one shot. Collection « Les futurs de Liu Cixin » #4.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur fidélité.

Hua Tang est un assassin. Le meilleur. Lorsque les plus riches magnats de la planète font appel à lui pour éliminer trois personnes il s’interroge. Pourquoi d’aussi puissants personnages veulent-ils effacer d’insignifiants inconnus? Alors qu’un Premier contact a lieu, entraînant des bouleversements de l’ordre social, Hua va devoir interroger son passé et sa morale pour déterminer ses prochains actes…

Nourrir l'humanité (par Sylvain Runberg, Miki Montlló et Liu Cixin)Runberg et Montllo nous avaient enchanté sur la superbe saga Warship Jolly Rogers, où l’espagnol proposait un étonnant travail numérique issu de l’Animation. Toujours dans la SF mais dans un style beaucoup plus classique, ils décrivent ici à la suite de Liu Cixin le dilemme d’un tueur élevé dans la crainte du parrain et la violence de sa condition dès l’enfance. Alors que très loin dans le cosmos une révolte survient au sein d’ouvriers opprimés, nous allons suivre l’itinéraire d’un enfant-tueur plongé dans le monde du crime, des trafics et des mendiants dès son plus jeune âge. Le schéma est connu et le cœur devra être bien accroché à suivre les méthodes barbares du mafieux Dent et sa scie qu’il ne quitte jamais.

LES FUTURS DE LIU CIXIN - NOURRIR L'HUMANITÉ (Sylvain Runberg / Miki  Montlló) - Delcourt - SanctuaryOn retrouve dans Nourrir l’humanité une problématique écologique et sociale (comment cohabiter à plusieurs milliards sur une même planète tout en résolvant les injustices les plus criantes) et la structure classique de l’écrivain en juxtaposant une trame space-opera avec un quotidien trivial de notre époque. Comme sur Les trois lois du monde, l’auteur nous fait suivre l’évasion d’un peuple parti loin dans l’espace à la recherche d’une solution à son problème en même temps que la dureté de la vie sur terre pour les gens de peu. On troque l’instituteur pour l’assassin mais les deux se retrouvent sur le refus des injustices et le sacrifice pour le bien commun.

LES FUTURS DE LIU CIXIN - NOURRIR L'HUMANITÉ (Sylvain Runberg / Miki  Montlló) - Delcourt - SanctuaryComme sur le précédent Cixin nous présente les problématiques de surpopulation, de sacrifice juste pour le grand nombre et de l’inéluctabilité du rôle social… sans que l’on entende une critique. Conscients ou non du problème Runberg et Montllo se contentent d’une illustration certes efficace dans son aspect action (on aime toujours les lone-soldiers stylés et leur vengeance légitime contre les pires ordures que peut porter la Terre!) mais qui aurait pu proposer une variation critique. On ne peut cependant complètement rejeter la thèse de l’écrivain qui apporte une véritable problématique que l’on pourra prendre comme cynique. Reste que le système n’est jamais combattu et les hommes restent soumis à l’ordre social légal sans jamais vraiment s’en extraire… Une lecture en forme de beau polar social mâtiné de SF et solidement réalisé. Pas révolutionnaire mais intéressant pour qui veut lire à la fois une création du pape de la SF et une vision non occidentale de problématiques universelles.

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Rage #1: le rideau de Titane

La BD!
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BD de Tome et Dan
Kennes (2020), 78p., série en cours.

Le Rideau de Titane est une barrière infranchissable qui sépare les terres désolées de la mythique An-Ahm. Dans ce monde mort les réfugiés tentent le tout pour le tout dans le but de reprendre une vie meilleure dans la cité que l’on dit paradisiaque. Mais avant cela il y a le Mur. Les laser. Les drones. La mort. Jin crains la mort, comme tout le monde. Mais il n’a plus le choix car son aimée Saakhi est passée de l’autre côté. Il doit braver le danger et tenter le tout pour le tout…

Rages - BD, informations, cotesLe monde de l’édition est rempli de petites maisons qui tentent de trouver la perle rare qui comme Lanfeust en son temps lui permettra de trouver une place sur les présentoirs de des librairies. Assez mineures en BD puisque hormis les deux succès critiques Putain de chat et Ninn peu de leurs séries sont connues, les éditions belges Kennes ont réussi à attirer un vétéran, le mythique Tome, scénariste de Soda et surtout de la meilleure période de Spirou avec son compère Janry avant de lancer Ralph Meyer (actuel cador du dessin sur Undertaker) sur l’excellent polar Berceuse assassine. Pour rester en famille, le dessinateur de ce Rages n’est autre que l’assistant de Janry sur les petit Spirou. Tout ça pour dire que vous trouverez dans cette ouverture d’une série conçue sur plusieurs volumes énormément de l’esprit des Spirou version Tome&Janry dans son aspect le plus sombre et adulte. Cela avant la disparition soudaine du scénariste à soixante-deux ans seulement en 2019…

Dans cette introduction à un monde post-apo animalier dépressif les planches claquent au visage avec la fraîcheur des premiers albums. Un souvenir du Block 109 de Toulhoat ou du Brane zéro de Mathieu Thonon où malgré quelques lacunes techniques on sentait une passion pour la mise en scène et une entièreté créative qui ne calcule pas. L’alchimie de cet album repose ainsi sur la science du découpage hautement cinématographique Rages - BD, avis, informations, images, albums - BDTheque.comde Tome et sur la passion de Dan qui propose une étonnante variation de techniques dans ce survival. Car si le début nous narre une expédition pour franchir le mur infranchissable on arrive très rapidement dans le cœur de cet album plus d’ambiance qu’explicatif: l’arène des gladiateurs. On retrouve ainsi le désespoir et la rage d’une autre série dépressive: Solo. On connaît les ressorts: une aimée perdue, un eldorado qui n’est qu’un mirage, une dictature qui s’appuie sur des jeux du cirque pour apaiser sa population, un héro qui sait montrer la vertu de la collaboration dans un monde d’égoïsme et de violence.

Proposant quelques superbes visions dystopiques, Rages est une enthousiasmante entrée en matière qui propose ce qu’on aime dans la BD SF: des références en veux-tu en voilà au cinoche des années quatre-vingt, de la radicalité dépressive, des combats d’arène rageurs, violents, désespérés. La conclusion aussi logique qu’engageante pour la suite nous laisse dans l’attente d’un développement de l’univers vers ce qu’on imagine comme une révolte populaire à l’issue des exploits de notre panda-guerrier. Toutes les bases sont posées, teasées, pour une grande série post-apo. Pour peu que la disparition du scénariste et les ventes incitent l’éditeur à poursuivre l’aventure.Certaines séries ont particulièrement besoin des lecteurs pour se poursuivre. Rages en fait partie et je vous invite vivement à tenter le combat.

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Les chroniques d’Atlantide #1: Eoden, le guerrier

Premier tome de la série écrite et dessinée par Stefano Martino. Parution chez Glénat le 30/03/22.

Si l’Atlantide m’était contée

L’Atlantide est un royaume prospère, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’il est tranquille. En effet, comme toute civilisation qui l’aura suivie au fil des siècles, elle ne peut avoir bâtie son opulence et sa magnificence que sur les cendres de la guerre, notamment celle qui a couté son bras à Eoden.

Le guerrier mutilé, dont le corps sculpté sur les champs de bataille et encore aussi robuste que son esprit, s’est exilé sur une île lointaine au Sud, pour échapper au tumulte des cités et gérer son traumatisme. Eoden a laissé derrière lui la gloire des combats mais aussi son frère Leoden, qui fut couronné roi, aux côtés de Leyon, la femme dont Eoden est amoureux depuis toujours.

Alors qu’il profite de sa retraite, Eoden voit un jour débarquer un ancien compagnon d’armes, qui lui révèle de que Leoden est depuis longtemps sous la coupe de Hak-Na, un sorcier fourbe qui prêche une obscure religion, et dont les manigances, saupoudrées d’épices psychoactives, embrument l’esprit du jeune roi et menacent l’intégrité de l’Atlantide.

Toutefois, rien n’a moins d’intérêt aux yeux d’Eoden que le sort de l’Atlantide. En effet, lui qui a tout donné pour sa patrie n’a aujourd’hui pour elle qu’un regard amer, mais lorsque son ami mentionne le nom de Leyon, et le danger qui la guette aux mains de Hak-Na, le sang du guerrier ne fait qu’un tour. Il décide alors de se mettre en selle pour parler à son frère et tenter de le ramener à la raison. Les obstacles seront nombreux, à commencer par les hommes d’Hak-Na qui sont partout, prêts à se débarrasser de tout ce qui gênerait leur maître. Sans oublier Leoden, qui, poussé au bord de la folie par le vil prêtre, voit des ennemis partout et pourrait bien se retourner contre son frère.

Conan l’amoureux

Déjà connu pour des séries telles que La Geste des Chevaliers Dragons, Les Forêts d’Opale, ou encore Ghost War, Stefano Martino prend pour la première fois les rênes intégrale d’un projet, en tant que scénariste et dessinateur.

A première vue, l’auteur s’appuie, pour son premier galop d’essai, sur des références solides qu’il manie avec une certaine habileté. Nous avons un univers anachronique basé sur différents mythes, notamment celui de l’Atlantide, ce qui engendre un cadre fantasy mâtiné de péplum.

Eoden, le protagoniste de ce tome, est un personnage qui évite l’écueil de l’unidimensionnalité. Blessé physiquement, il porte aussi des stigmates psychologiques qui en font un personnage attachant, assez loin des stéréotypes invinciblement badass que le genre a pu produire. Son retour après des années d’exil permet au lecteur d’adopter son point de vue avec facilité, et rend l’exposition plus fluide, car nous découvrons en même temps que lui les changements qui se sont produits durant son absence.

L’immersion dans ce premier tome est donc très effective, de même que la dynamique entre les différents personnages. Le triangle amoureux, bien qu’encore balbutiant, est écrit avec tact et ajoute un souffle romantique à l’ensemble. Pour le reste de l’intrigue, on n’évite pas un certain classicisme, avec présentation du méchant sorcier et de la galerie d’antagonistes, mais l’ensemble est suffisamment bien orchestré pour conserver son intérêt.

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Bill Finger, dans l’ombre du mythe.

Le Docu du Week-End

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Roman graphique de Julian Voloj et Erez Zadok
Urban (2022), 184 pages, one shot.

bsic journalism

Merci aux éditions Urban pour leur confiance

Il y a trois ans le scénariste Julian Voloj proposait une très intéressante biographie de Joe Shuster, co-créateur de Superman reconnu sur le tard et désormais légalement annoncé sur chaque album de Superman. Dans ce passionnant ouvrage on découvrait notamment un système éditorial où de jeunes auteurs se soumettaient naïvement en cédant l’intégralité des droits de leurs personnages, habitude ancrée pendant longtemps et pratique qui fut mise à mal lorsque les comics devinrent un phénomène de masse. On y croisait Bob Kane, créateur de Batman qui semblait déjà très accroché à ses intérêts financiers…

https://www.avoir-alire.com/local/cache-vignettes/L672xH924/18_bill_finger_00-2-09ae8.jpg?1655299307Alors que Joe Shuster et Jerry Siegel gagnèrent leur crédit sur les albums de Superman en 1978 après des procès et un effet certain des films de Richard Donner, l’histoire est toute autre pour Bill Finger, le scénariste de Bob Kane qui ne fut crédité qu’à titre posthume en 2015 après une campagne de sa petite-fille et le militantisme du biographe Marc Nobleman dont l’enquête a fortement inspiré cet album. Le parallèle entre les deux albums écrits par Julian Voloj est très intéressant en permettant de comparer les similitudes et les différences entre les histoires de deux scénaristes restés dans l’ombre de leur personnage des décennies durant.

Si ses homologues de Superman se sont débrouillé seuls pour contester la première cession de leurs droits faits alors qu’ils étaient très jeunes, Bill Finger fut un auteur renfermé qui ne sut jamais revendiquer ses droits et dont abusa Bob Kane qui utilisa des nègres toute sa carrière durant. L’album ne dit pas clairement que le dessinateur écarta cyniquement ses collègues, expliquant qu’il était très doué pour négocier les contrats et que sa mise en avant permit à ses collaborateurs de vivre décemment. Décemment mais anonymement. Il s’agit donc ici d’une histoire d’honneur plus que d’argent.

Bill Finger : dans l'ombre du mythe. Une reconnaissance tardive. -  Superpouvoir.comL’autre intérêt de l’album repose dans sa forme qui suit une enquête à double période (la chronologie de Bill Finger et l’enquête de nos jours par Nobleman), avec une mise en abyme du biographe vis à vis du personnage de Batman. Les lignes se croisent ainsi et l’ouvrage revêt une forme de thriller très originale. Si graphiquement les planches d’Erez Zadok sont très agréables, elles restent artistiquement parlant moins puissantes que le travail de Thomas Campi sur Joe Shuster.

Si on pouvait craindre la réutilisation d’une recette qui marche, ce volume est un petit miracle qui permet de créer un diptyque cohérent et très différent. La lecture des deux albums est vivement conseillée pour tous ceux qui aiment les comics en permettant de découvrir les coulisses de la création et le statut des auteurs, sujet toujours très prégnant.

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ReV

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BD d’Edouard Cour
Glénat (2022), 98p., one-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

« Bonjour Gladis, souhaitez-vous personnaliser votre pseudonyme ou votre avatar »… Bienvenue dans ReV, un monde virtuel où tout est possible, la psymulation ultime où vous pourrez ressentir des émotions uniques. Acceptez votre guide, ouvrez votre inventaire et commencez votre quête…

ReV - (Édouard Cour) - Science-fiction [KRAZY KAT, une librairie du réseau  Canal BD]Edouard Cour m’avait fortement impressionné sur son premier triptyque (assez réputé des connaisseurs) Heraklès sorti il y a dix ans chez Akileos (l’éditeur qui a lancé Ronan Toulhoat). Pas très médiatique, un petit tour sur BDgest laisse coi sur le manque de notoriété de ses albums suivants. Sans doute en raison de l’originalité indéniable de son univers visuel tout autant que dans éclectisme des techniques utilisées.

ReV est sur le papier une énième immersion dans un monde virtuel. Récemment le manga Shangri-la Frontier abordait ce sujet avec un aspect jeux vidéos, item à débloquer, boss de fin de niveau etc. Chez nous le carton Bolchoï Arena poursuit depuis trois tomes la découvertes du plus grand réseau de réalité virtuelle et le très onirique Karmen joue la sensualité féminine dans une odyssée post-mortem. ReV recouvre un peu de tout cela mais penche graphiquement sur les 20220618_094637expérimentations formelles de Guillem March… en plus impressionnant encore. La première qualité de l’album, pour un tel concept d’artiste, est de ne pas nous perdre, de proposer une narration lisible, fluide et parfois même accrocheuse. C’était loin d’être gagné au vu de l’absence de filet formel qu’a choisi d’adopter Cour. L’envie de l’auteur est un lâcher prise total permettant toutes les formes, tous les agencements de cases, de couleurs comme de traits, ce qui déboucherait pour beaucoup d’auteurs sur un très beau livre d’images indigeste. Or ici on suit avec envie les pérégrinations de Gladis, des premières images de connexion à la conclusion de sa première aventure. L’auteur l’assiste d’un guide qui permet au lecteur de s’associer à la découverte en mode première personne. Si l’on ne perd jamais de vue l’avatar de Gladis on a souvent le sentiment d’avoir un casque de réalité augmentée sur le nez tant le maelstrom graphique nous enivre.

20220618_094610Le fil conducteur est simple et c’est très bien comme cela: tombant rapidement sur une vieille sorcière l’héroïne se voit confier la mission de protéger de petits êtres-champignons qui rappellent les sylvains de Princesse Mononoke. A cheval entre les métamorphoses qu’adorent les films d’animation et les passages exigés par la structure des jeux vidéo, l’histoire fait progresser Gladis (et nous avec) de lieu en lieu, rencontrant personnages-non-joueurs et débloquant compétences toujours visuellement incroyables. Vous l’aurez compris, on est là pour l’expérience visuelle et je dois dire que depuis Druillet j’ai très rarement assisté à un tel travail qui n’oublie jamais d’être une BD. Maîtrisant tous les styles, passant du crayonné à l’encrage profond, utilisant avec une pertinence rare les trames et hyper-zoom sur ses quadrichromies, Edouard Cour nous offre cent pages d’une virtuosité très rare. Récemment je ne vois qu’un Antoine Carrion capable de s’exonérer aussi facilement du cadre de la BD sans perdre et ennuyer son lecteur.

ReV est assurément une claque… graphique, mais pas que. Si l’on manque de peu le gros coup de cœur du fait d’une chute assez cryptique, l’ensemble mérite toutes nos louanges pour un très grand artiste dans la plénitude de ses moyens et d’une ambitions passionnante.

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Actualité·BD

Lyon BD festival 2022

Actu

Lyon BD 2022 : un festival avec un nouvel horizon - ActuaBD

Pour sa dis-septième édition, le festival BD de Lyon a pu profiter pendant trois jours d’un superbe temps et du cadre très agréable de l’Hôtel de ville pour ses séances de dédicaces avec pas moins de 168 auteurs invités, que ce soit sur les stand d’éditeurs, ceux du festival ou ceux des librairies partenaires. Avec plus de vingt exposants et autant d’expositions sur le mois (le IN se déroule sur un week-end + une journée professionnelle et le Off sur le mois de juin complet), il s’agit d’un des plus gros festivals français sur le neuvième art, qui ne jouit pourtant pas de la renommée médiatique que permettent les prix d’Angoulême ou de Saint-Malo. Les organisateurs travaillent plutôt sur la création et les expérimentations, comme cette fresque peinte en directe par Keum Suk Gendry-Kim dans une superbe chapelle où l’on pouvait trouver les petits éditeurs donc les incroyables éditions de la Cerise et leurs si beaux livres-objets. Nombre de concerts-BD, Battles et autres « ateliers » d’auteurs ont montré la variété des interactions avec le public et de l’interfaçage entre l’art séquentiel et le spectacle vivant.20220612_120102

Cette édition a été l’occasion d’inaugurer le tout nouveau dispositif de rémunération des auteurs en dédicace, serpent de mer d’un secteur qui ne cessait de constater une concentration éditoriale, une hausse exponentielle des profits (sous la poussée du manga notamment) et de gentils auteurs acceptant de venir bénévolement passer des journées de dédicaces en échange de quelques coupes de champagne gracieusement offertes par leurs généreux financeurs. Sur une gestion de la SOFIA (organisme de gestion des droits d’auteurs qui a pu faire une présentation en compagnie de Marc-Antoine Boidin, vice-président du syndicat des auteurs BD, lors de la journée professionnelle), le dispositif verse un forfait de 226€ à tous les auteurs présents sur un salon adhérent, qu’ils soient dessinateur, scénariste, coloriste, qu’il dédicace ou participe à une conférence. L’ensemble est financé en tiers par le salon ou l’éditeur invitante, la SOFIA et le CNL. C’est encore très modeste au regard des rentrées d’argent des éditeurs sur les salons et non contraignant, mais c’est une évolution à saluer il me semble, qui a vocation à monter en charge et qui devrait limiter (je l’espère) le principe des dédicaces payantes qui avait tendance à se développer faute d’alternative. Ce qui est intéressant c’est que cela ne remet pas en question les ventes de « commissions » (dédicaces payantes en directe avec l’auteur), plus qualitatives tout en maintenant l’esprit du « cadeau » artistique lié à l’échange et en forme de remerciement des lecteurs pour leur soutien. Les deux vont de paire et créent un écosystème plutôt vertueux.20220612_140217

Niveau dédicaces ce fut assez riche avec un aréopage de grosses pointures (Neyret, Lupano, Lafebre, Petrimaux, Reynes, Cruchaudet, …) comme d’auteurs plus confidentiels et toujours cet étrange sentiment que le lien entre affluence et qualité artistique n’est jamais évident. Voir des Nicolas Siner, Adrian ou Bundgen attendant le chaland est toujours très surprenant quand on connaît leurs qualités… Etrangement le festival traine une réputation de mauvaise organisation notamment sur les dédicaces. Il est vrai que peu d’infos étaient lisibles sur le cadre (nombre d’albums par personne, achats obligatoires, etc.) mais je dois dire que je ne m’en plaint pas puisque le tout ressemblait plutôt à un open-bar bon enfant sans trop de queue et du coup une excellente qualité d’échange avec les auteurs, ce pour quoi on se rend dans ces salons.

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Je m’arrête là sur ce retour général et vous invite si vous habitez dans la région à tenter la prochaine édition ou le petit voisin de la Bulle d’or (plus ancien) organisé à l’automne dans la banlieue lyonnaise. Deux salons de taille humaine auxquels il ne manquerait qu’un prix artistique qui permettrait d’attirer un grand invité à chaque édition.

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Les 5 terres #8

La BD!
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BD de David Chauvel, Jerome Lereculey et collectif
Delcourt (2021), 56p., série en cours, 1 cycle achevé, 2 tomes parus sur le second cycle
Série prévue en 5×6 tomes.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Le premier tome du second cycle de la série évènement des trois dernières années m’avait laissé dans un intérêt poli. Ce second devait permettre de vraiment relancer la machine et retrouver la diablerie scénaristique d’Angléon. Malheureusement, si le cliffhanger du précédent permettait d’espérer un peu de rebondissements, on Les 5 terres T8 : Plus morte que morte (0), bd chez Delcourt de Lewelyn,  Lereculey, Martinosse retrouve ici avec plusieurs intrigues croisées qui poursuivent tranquillement leur chemin sans grands contrecoups (avec même l’histoire de la quête archéologique qui tourne littéralement en rond) et avec une linéarité qui fait plus que surprendre. Avec l’intelligence constatée depuis six tomes on ne peut envisager que les auteurs aient réellement perdu leur cap et on attend donc toujours de comprendre où ils nous mènent. A ce stade on ne peut faire que des conjectures en anticipant des intrigues longues qui se croisent ou un incident majeur capable de survenir à tout moment avec une volonté de varier les rythmes entre les cycles. Malheureusement l’idée intéressante de garder une atmosphère vaporeuse qui sied à l’âme orientale ne permet pas d’accrocher le lecteur, qui cherche toujours un enjeu majeur, un personnage réellement charismatique et tout simplement un drame. Keona semble être ce vecteur qui nous rattache à la politique, mais cela reste bien ténu. Il est vivement temps que les auteurs se réveillent car on est déjà retombé dans un classicisme assez banal de la fantasy made in Delcourt. De qualité mais éculée.

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Au nom de la République #1: mission Bosphore

La BD!
BD de Jean-Claude Bartoll, Gabriel Guzman et Silvia Fabris (coul.)
Soleil (2022), 60p., série en cours.

couv_448232Voilà qui débute une nouvelle série d’espionnage qui s’inspire fortement de la série télé à succès Le Bureau des légendes. L’habillage général est alléchant en proposant un thriller hyper-réaliste plongeant dans les arcanes des opérations spéciales et clandestines des Renseignements extérieurs sur fond de terrorisme islamiste. Avec ses tampons « confidentiel défense », ses décors urbains banales entre Allemagne, France et Maroc, avec sa quatrième de couverture annonçant une cellule clandestine chargée d’éliminer les plus hauts responsables du terrorisme international on est alléché et en attente d’action et d’espionnage radical.

Mission Bosphore (par Jean-Claude Bartoll, Silvia Fabris et Gabriel Guzman)Sur l’aspect action on est plutôt servi avec une histoire qui commence par l’élimination à Istanbul d’une équipe de la DGSE par sa cible, un groupe djihadiste préparant un attentat. Le dessin et la colo sont plutôt correctes et efficaces et l’action revient à intervalle régulier tout au long de l’aventure. Rapidement le héros nous est présenté, sorte d’alter-ego du personnage de Malotru dans le Bureau, capable d’intervenir sur le terrain, déguisé ou non, comme d’élaborer une stratégie de contre-attaque avec les pontes du Renseignement. Là où on perd un peu pied c’est lorsqu’on réalise qu’il y a maldonne entre le titre, le pitch de la série et le déroulé de l’album. En effet, loin d’opérations d’assassinat ciblé sur fond de contournement de la loi on nous livre bien une énième série suivant un super-agent (au nom de code du « Renard ») en oubliant l’importance des personnages secondaires. Une grosse partie de l’intrigue suit d’ailleurs plutôt les djihadistes sans nous offrir grand chose pour raccrocher les wagons d’une intrigue qui semble prise en cours de route. Les dialogues se veulent techniques mais sont assez appuyés et trop didactiques pour une série de ce genre qui semble hésiter entre un aspect pointu et une version grand-public. Le secteur est très occupé depuis le onze septembre et les vagues d’attentats en Europe et si ce premier tome se laisse lire, ni les dessins, ni le texte ni l’intrigue apportent suffisamment de nouveauté pour donner envie de poursuivre. Au nom de la République sera donc à réserver aux fana du sujet.

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