BD·Documentaire·Rétro

Le photographe

Le Docu du Week-End
BD d’Emmanuel Guibert et Didier Lefebvre,
Dupuis-Air Libre (2003-2006), 272 p. + 1 DVD.
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L’album que j’ai lu est l’intégrale de 2010, identique à celle de 2008 avec notamment des pages complémentaires en fin d’album et un DVD contenant le reportage vidéo de la chef d’équipe MSF. Seule la couverture change et pour les raisons que je vais expliquer plus bas je trouve celle de 2008 bien plus pertinente. Je regrette l’absence de préface ou d’introduction expliquant la genèse de l’ouvrage et du voyage lui-même, ce qui aurait permis de rentrer plus facilement dans l’album. L’ensemble est propre mais un peu austère, comme souvent chez Air Libre et peut-être volontairement dans l’esprit « docu ».

En 1986, pendant l’occupation soviétique d’Afghanistan, MSF commande un reportage photo à un jeune photographe autodidacte, Didier Lefebvre. Celui-ci accompagnera pendant plusieurs mois cette mission partie du Pakistan et entré clandestinement en Afghanistan vers une vallée totalement isolée du nord du pays. Un voyage éprouvant pour les corps et pour les esprits, à travers des montagnes de plus de 5000 m, dans le dénuement total de coins qui semblent sortis de l’histoire. Une aventure humaine incroyable.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le Photographe fait partie des albums que les amateurs de BD savent devoir lire un jour, qu’ils voient fréquemment sur les étales des libraires et les rayons des bibliothèques. Une histoire primée partout, y compris à l’étranger, montrant que seul le monde de la BD a pu rendre compte de cette incroyable odyssée dont très peu de publication photo a pu être faite. C’est sidérant tant on a conscience en fermant l’album que nous sommes en présence d’une œuvre journalistique de niveau mondial, parmi les plus grandes, les plus fondamentales. C’est l’histoire de l’essence des choses, d’hommes et de femmes brillants, voués à des carrières bien rémunérées de chirurgiens, qui quittent tout pour partir à pied clandestinement dans un pays en guerre habité par des hommes aussi hospitaliers que frustes, dans un périples de plusieurs centaines de kilomètres à travers une montagne qui peut vous tuer de mille façons et qui vivront plusieurs semaines dans un village sorti du moyen-âge et où la compétence médicale qu’ils apportent change quelques vies parmi de nombreuses vouées à la maladie, le handicap, la mort.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le don de ces humanitaires est proprement incroyable tant les risques qu’ils prennent seuls paraît disproportionné avec le peu qu’ils procureront. Mais les quelques récits de blessés que nous présentent l’album suffisent sans doute à convaincre ces véritables héros de la pertinence de leur mission. Une fois repartis, les paysans et Moudjahidin retourneront à leur isolement mais ils auront appris quelques rudiments de soins et de précautions. C’est peu, très peu, mais tellement à la fois pour ces quelques vies sauvées.  La lecture des quelques textes post-face racontant ce que sont devenus les différents personnages du documentaire est indispensable et montre le cynisme de ce monde où toutes les stars du Show-bizz sont décorées de la légion d’honneur quand ces gens, donnant de leur personne, sans rien attendre, sans soutien d’aucun État, retournent ensuite à leur anonymat. C’est honteux et renforce encore la puissance de cette aventure.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"On retrouve pas mal de points communs entre cet album et La lune est blanche d’Emmanuel Lepage accompagné de son frère photographe François: le récit en directe avec ses incertitudes, contretemps et vides (assumés en considérant que tout est intéressant dans un récit de voyage), l’alternance de photos et de dessins, l’aventure extrême d’un périple au jour le jour au bout du monde…  La principale différence (et de taille) c’est le dessin. Autant Lepage est reconnu comme un très grand dessinateur proposant des planches superbes qui valent pour elles-même, autant je n’ai pas du tout accroché au dessin de Guibert. On va dire que c’est une histoire de goût et que dessiner une telle odyssée sur les seuls témoignages du photographe, sans aucune base autre que les photos rapportées ne doit pas être évident pour un illustrateur. Mais autant je reconnais sa qualité sur La guerre d’Alan, autant ici les planches sont vraiment minimalistes et n’apportent selon moi pas grand chose à un récit photographique qui aurait pu être dispensé de dessins. L’auteur sait reproduire assez fidèlement les visages des protagonistes mais graphiquement j’ai trouvé cela pauvre.

Guibert, à l’origine de ce projet, explique que l’objet de l’album était un hommage à Didier Lefebvre (décédé juste après son prix à Angoulême) et à son aventure en même temps qu’à celle des gens de MSF, les dessins n’étant là que pour combler les trous. Cela n’aurait pas empêché d’apporter une plus-value graphique et artistique. Dommage. Mais Le Photographe reste, en tant que documentaire photographique une expérience majeure de lecture et un magnifique projet empli d’humanité. Un album qui pose également la question du statut de documentaire BD lorsqu’on connaît certaines techniques de dessin repassant sur des photo ou des expériences comme La fissure, « docu BD » fait exclusivement à partir de photos (que je chroniquerais bientôt ici)…

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BD·Mercredi BD·Rétro

Pain in black

BD du mercredi
Freak’s Squeele : Funerailles #2
BD de Florent Maudoux
Ankama (2014), 86 p. 4 volumes parus.

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J’ai beaucoup aimé le premier tome, du coup j’enchaîne (toujours plus confortable de lire une série dans la foulée). Pour le descriptif matériel se reporter à la critique du tome 1. La tranche du premier volume arborait un profile de Spartacus, ici celui de l’Araignée et l’ensemble proposera une frise continue du plus bel effet. J’aime toujours quand l’éditeur porte attention au rangement des séries dans l’étagère.

Une idée en passant, vu que l’on est sur un format comics et que la série principale regorge d’annexes texte et images originaux, ce serait très agréable d’avoir des bonus, sur Funérailles…

Les deux frères ont été séparés, l’un envoyé à l’académie formant l’élite dirigeante  de Rem, l’autre au camp militaire où l’on prépare la chair à canon des légions de la République. Ne perdant pas de vue leur serment de faire tomber cette République, ils poursuivent leur apprentissage tout en tisant des liens avec de futurs alliés. Pendant ce temps, leur mère, ravagée par le désespoir de l’exécution de Spartacus, retourne dans le château familial où des révélations l’attendent auprès de la matriarche du clan…

https://i.pinimg.com/originals/75/f9/85/75f985837ed0773a3611e29498adafb3.jpgLa structure du récit de se second tome est assez simple, répartie entre Scipio d’un côté, Pretorius de l’autre, la veuve noire enfin. Les deux héros vont parfaire leurs capacités et démontrer qu’ils sont des leaders. L’album s’attarde plus sur Pretorius dont la conviction en fait une menace pour l’institution militaire qui ne considère les gueules cassées que comme de la piétaille bonne à aller mourir sur le champ de bataille. L’inspiration de cette partie est clairement celle des films sur le Vietnam, comme l’illustre le titre inspiré de la chanson des Stones (et rattachée à la guerre asiatique) et les jeux de mots (toujours!) sur le Nam’, qui est ici la République de Namor, éternel rivale de Rem. On a ici une ambiance de caserne qui colle bien à l’humour de l’auteur et correspond plus à la série mère que les séquences dans la haute société. La grande force de la série reste les personnages, divers, attachants et bien caractérisés. On est ici en terrain connu mais les différentes séquences de constitution d’un groupe de fidèles à Pretorius sont parfaitement menées et intéressantes.

https://i0.wp.com/chrysopee.dd1.free.fr/Img_PAO/Matos_BD/FreaksSqueeleFun%E9arailles_T2_pl1.jpgLa partie sur Scipio nous révèle de nouvelles informations concernant le fonctionnement de la République et voit l’arrivée d’un alter-égo, Aelius le héros parfait que le caractère rebelle de Scipio mets en danger malgré leur amitié. Cette partie nous propose surtout une magnifique séquence d’action magique sur des planches noir et blanc tramées (style manga) qui donnent un effet très original et permettent d’apprécier les encrages toujours aussi magnifiques de Maudoux. Les manigances autour de l’Araignée permettent enfin de comprendre la conspiration politique qui a lieu pour la prise de pouvoir sur la religion d’État et nous en apprennent plus sur les règles génétiques très particulières de cette société: il semblerait que les femmes n’accouchent pas toujours de jumeaux et que ceux-ci fusionnent parfois en un seul être tel Janus…

daed46f13a632f7d2087c202f8506ff6.jpgFlorent Maudoux élargit sa palette sur cet album en proposant une variété très riche (qui prépare son futur Vestigiales): une couverture peinte de toute beauté, des intérieurs tantôt colorisés, tantôt noir et blanc, des planches en effet crayonné, d’autres très encrées… tout cela est très riche et varié avec une qualité moyenne très élevée. Je remarque également l’utilisation d’effets de flous et d’une économie sur certains arrière-plans quand d’autres (architecturaux notamment) sont très fouillés. Ce n’est pas du tout problématique et l’aspect général est vraiment très beau, avec quelques séquences sexy pour agrémenter le tout.

Cette série est décidément remarquable d’équilibre, chaque tome étant très bien défini et abordant un genre spécifique tout en faisant progresser l’intrigue générale et la découverte de l’univers. Si j’avais quelques réticences sur Freak’s Squeele, Funerailles montre que Florent Maudoux est un remarquable scénariste et j’ai hâte de continuer ma découverte de la geste de Scipio et Pretorius!

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Fortunate sons

BD du mercredi
Freak’s Squeele : Funerailles #1
BD de Florent Maudoux
Ankama (2013), 80 p. 4 volumes parus.

couv_186772L’album reprend la maquette classique de la série, sur le même papier épais, format comics, mais sur une maquette et pages à base noires. Une carte du monde et de ses nations est insérée en intérieur de couverture et pose les base de cette intrigue géopolitique. Les tranches donnent un aspect très élégant à la collection une fois insérée dans la bibliothèque. Enfin, ces couvertures…. donnent envie d’avoir des exemplaires grand format sous verre!

Dans la légendaire république de Rem le jeune héros à la tête de l’armée et sa compagne pressentie pour prendre la direction du Culte donnent la vie à des jumeaux. Or la loi de la République organise une séparation stricte entre haute classe composée d’être « parfaits » et ceux qui sont dotés d’une tare. Les deux enfants vont se retrouver séparés par cette société d’apartheid rongée par la corruption. Mais le même sang qui coule dans leurs veines va les mener à affronter ces lois iniques et bouleverser l’ordre établi…

Résultat de recherche d'images pour "maudoux funerailles tome 1"Ma découverte de l’auteur Florent Maudoux et son univers de Freak’s Squeele remonte à quelques années, en tombant sur les couvertures des premiers albums du Spin-off Funerailles, que j’avais trouvé vraiment sublimes. Intrigué par ce titre imprononçable je ne m’étais pas précipité après feuilletage, ne sachant pas si j’avais affaire à une BD pour ado, un manga, un comic,… L’an dernier j’ai entrepris la lecture de la série mère qui m’a laissé le même goût indéfini, ne sachant pas où situer cette série pourtant très rafraîchissante. Un attrait prononcé pour le langage djeun’z et la culture SMS cohabitant avec une mythologie très intéressante et une vraie personnalité graphique, bref, Freak’s Squeele m’a donné l’impression d’un cadavre exquis avec lequel j’ai finalement moyennement accroché.

Le personnage de Funerailles, qui a donné naissance à la première série dérivée, était l’un des point d’intérêt de la première série, par son design sombre, sa caractérisation complexe et le hors champ important qu’il recouvrait. Le fait qu’il soit le cœur de la série dérivée et que celle-ci soit présentée comme plus sombre m’a donné envie de la lire.

Image associéeNous avons donc ici une série d’inspiration médiéval fantastique avec une touche de steampunk ou même de SF, proposant un univers improbable où magie, créatures mythologiques et technologie télévisuelle cohabitent. On a les bases d’une saga de dark fantasy, avec ses guerres lointaines, ses héros en armures épiques, ses conspirations de confréries occultes et ses secrets enfouis dans les fondements même de la République. Le principe original (qui rattache avec le concept de Freak) est donc cette loi qui fait que la plupart des bébés naissent avec une défaillance physique plus ou moins importante et vivent dans les bas-fonds, travaillant pour l’armée ou pour la société qui les exploite. Une minorité est « parfaite » et vouée à la meilleure éducation. Sans déflorer l’intrigue (on l’apprend assez vite) une anomalie apparaît lorsque deux jumeaux naissent parfaits et risquent ainsi de briser la règle antédiluvienne en reproduisant ce qu’annonce une vieille prophétie…

Résultat de recherche d'images pour "maudoux funerailles"Le premier volume s’attarde sur cette séparation de classes, sur l’apprentissage parallèle de ces deux enfants, l’un en haut, l’autre en bas, tous deux très doués, et sur leur rencontre. Autour de cela ce sont les manigances de certains personnages pour orienter et maintenir un ordre très réglé mais pas toujours accepté. Cette partie se lit d’une traite, remarquablement bien écrite avec un scénario sage mais très bien ordonné: une longue introduction expliquant le contexte, puis la naissance et l’apprentissage. Beaucoup de découvertes donc, très intéressantes et beaucoup de portes ouvertes, sur un ton effectivement moins déconneur que la série mère. Personnellement je préfère. Quelques traits d’humour et de subtiles éléments (les soldats de plomb rappelant les bonhommes de pain d’épice, l’immortel) raccrochent cette série à la première mais on reste globalement assez éloigné tant par le ton que par l’intrigue.

Les dessins de Florent Maudoux progressent par rapport aux déjà très bons premiers albums de Freak’s Squeele, notamment grâce à l’apport de la couleur. Dommage que nous restions sur ce papier épais qui atténue la précision des encrages vraiment remarquables. Le design général de cet univers est classique (fantasy épique) mais très élégant, avec ces palais aux architectures antiques et ces costumes voilés. L’immersion dans les bas-fonds donne lieu à un autre aspect de cette République et seul le côté techno dénote un peu, sans que cela soit gênant.  Le format comics, la base noire des pages et le style assez minutieux du trait de Maudoux rendent les planches assez sombres, ce qui n’est pas pour me déplaire même si cela peut nécessiter de se concentrer sur certaines cases pour bien comprendre et voir les détails. Résultat de recherche d'images pour "maudoux funerailles"Comme je l’avais remarqué sur Vestigiales Florent Maudoux est vraiment un des tous meilleurs dessinateurs actuels, à la marge de progression encore conséquente, ce qui laisse augurer du sublime pour la suite. Le format choisi pour la série est sympa mais je pense que l’idée de proposer des versions grand format serait intéressante pour profiter de ces très belles planches.

Je dirais donc mission accomplie pour ce premier tome de Funerailles qui m’a enfin accroché à cet univers en recalibrant le curseur aventures/graphisme/ambiance. Ce ne sera donc sans pas le même publique qui appréciera les deux séries mais les passerelles entre les deux ont un côté intéressant en proposant plusieurs aspects de ce monde que l’auteur a construit, très original et qui, sans proposer une BD Fantasy comme on en trouve chez soleil, permet grâce aux graphismes et un certain côté décalé de sortir du lot.

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BD·Rétro

Comment faire fortune en juin 40

BD de Fabien Nury, Xavier Dorison et Laurent Astier
Casterman (2015), 120 p.
Comment faire fortune en Juin 40

Gros volume a couverture et papier épais. Pas très qualitatif mais vu le prix et la pagination il n’y a pas arnaque. La couverture est très efficace et donne bien le ton. Je note que Nury est assez fort pour inspirer des couvertures très percutantes dans ses albums. La BD est inspirée d’un roman (comme indiqué en couverture) et surtout est la transposition d’un scénario de film non réalisé intitulé « Omaha Beach » (… vous verrez pourquoi en toute fin d’album!).

C’est la déroute! L’armée française a été défaite et les allemands s’apprêtent à débarquer à Paris. Très précautionneuses, les autorités ont fait évacuer l’or de la Banque de France. Tout? Non… Deux tonnes ont été oubliées… ce qui mets une bande d’escrocs et de criminels sur le casse du siècle: dans une France sans État, sans armée ni police, attaquer le fourgon chargé de rapatrier ces derniers lingots  à l’autre bout de la France sera une partie de plaisir! Mais c’est sans compter sur la morale très peu patriote d’un certain nombre de fonctionnaires français…

Résultat de recherche d'images pour "comment faire fortune en juin 40"Comment faire fortune en juin 40 est un album 100% Nury et Dorison n’apparaît que par-ce qu’il bosse avec son comparse depuis longtemps et que sa maîtrise des ficelles scénaristiques sont reconnues, une sorte de Script doctor en somme, comme il aime à se définir dans ses activités de cinéma. Attention, le fait de titrer en gros avec le nom d’Astier est a mon avis un peu malhonnête de la part de l’éditeur car l’illustrateur n’est pas franchement connu du grand public et l’homonymie avec le célèbre Alexandre Astier entraînera sans doute des ventes trompeuses…

Ceci étant dit, l’album a donc tout de la pâte de Fabien Nury, formule reconnaissable et efficace depuis pas mal d’années: les années 40, une bande de pieds nickelés sans morale, un sous-texte politique, une zone grise de l’histoire entre méchants et gentils. Tout cela rappellera Il était une fois en France et Katanga par exemple. La comparaison est évidente et sa formule marche chaque fois sans vraiment lasser, le principal défaut de cette BD étant qu’elle n’est pas d’une folle originalité, mais ceci est compensé par une très bonne maîtrise scénaristique et surtout sur le point fort des scénarios de Nury: les personnages. Ils sont archétypaux, vilains, bêtes, mais vraiment bien pensés comme attelage de pieds nickelés dans une France en déroute. Car l’historien Nury n’oublie dans aucun de ses albums de titiller là où ça fait mal, dans les bassesses et les heures les moins glorieuses de l’histoire nationale. Résultat de recherche d'images pour "comment faire fortune en juin 40"C’est à mon sens ce qui fait le plus de ses albums. Cela a aussi un verso plus compliqué (comme sur Katanga): au-delà de la dénonciation, le scénariste ne va pas très loin dans l’analyse et cela peut devenir un problème lorsqu’il mets en scène des ordures qu’il se garde de dénoncer. Ce n’est pas dérangeant ici car nous avons affaire à une farce, mais cela reste une tendance lourde de sa bibliographie…

Sur le plan du dessin Astier fait le job croquant des tronches compréhensibles par le très grand public. Le style est tout de même proche de l’ancienne école Spirou, ce qui dénote selon moi avec l’histoire assez adulte. L’illustrateur n’est pas toujours très précis et le papier épais n’aide pas à affiner son trait, mais sa maîtrise reste très correcte.

Au final on a un album calibré pour marcher dès la couverture mais qui n’a pas vocation à être tête de gondole non plus. Un cinoche grand public plutôt rigolo où l’on aime repérer le prochain traître avec une vague inspiration chez Lautner. Dans un esprit assez proche Il faut flinguer Ramirez est cinq catégories au-dessus. Mais vous passerez un bon moment tout de même.

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BD·Documentaire·Rétro

Saison brune

Le Docu du Week-End
BD de Philippe Squarzoni
Delcourt (2012), 480 p. , n&b.

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L’éditeur a mis en place une page web très intéressante donnant plein d’infos sur l’auteur, les personnes rencontrées et l’ouvrage lui-même.

A l’occasion de la réédition de Saison Brune, je vais vous parler de cet important album traitant du réchauffement climatique et des enjeux politiques qui sont derrière. La relecture de cet album paru il y  a déjà six ans nous montre que l’alarmisme de l’auteur et des experts rencontrés pour l’occasion était loin de la réalité lorsque l’on regarde la situation de la planète aujourd’hui… Piqûre de rappel!

Philippe Squarzoni n’est pas vraiment un auteur de BD. Il est plutot documentariste-dessinateur et traite de sujets à la fois personnels (il se mets en scène, mais pas à la manière d’un Michael Moore, de façon plus intimiste) et très politiques, globaux, comme cet ouvrage qui est un peu le pendant du film d’Al Gore « une vérité qui dérange », qui avait fait grand bruit à l’époque sur la question du réchauffement climatique.

Résultat de recherche d'images pour "squarzoni saison brune"Le format BD documentaire est compliqué en ce qu’il joue sur un fil qui parlera à chacun selon ses sensibilités et ses envies. Je mettrais Squarzoni entre Lepage (pour l’implication intimiste), Joe Sacco (pour la précision documentaire) et Davodeau (pour l’engagement politique). Sur Saison brune il parvient en effet, en prenant le temps, à produite une somme, une enquête méthodique sur la question du réchauffement climatique, qui a l’intelligence de partir du point de vue du naïf…

En début d’album l’auteur est en train de terminer son livre précédent (DOL, sur le second mandat Chirac) et s’interroge sur le débat concernant le réchauffement climatique et notamment les rapports alarmistes du GIEC. Il va alors s’informer, se documenter, interroger des experts et apprendre en même temps que le lecteur, lui expliquant avec pédagogie des questions souvent techniques sur le fonctionnement du climat, mais aussi des comportements humains. Par exemple, lorsque Squarzoni explique à sa femme que pour réduire l’impacte de la crise climatique il faudrait revenir au mode de vie d’un indien pauvre… et que personne n’a envie du niveau de vie d’un indien pauvre! Heureusement que le dessin (assez froid mais qui se prête bien à l’analyse) est là pour faciliter la compréhension, avec force illustrations pratiques (et une approche onirique qui me rappelle le travail de Shin’ichi Sakamoto sur Ascension par exemple).

Résultat de recherche d'images pour "squarzoni saison brune"Je suis assez attaché au dessin dans la BD et je reconnais que le style hyper réaliste de Squarzoni (qui peut rappeler la technique d’un Christophe Bec par exemple)  n’est pas forcément ma tasse de thé. Il permet néanmoins de poser une ambiance documentaire, journalistique, élément qui manque selon moi aux albums de Joe Sacco qui par son style presque cartoon casse un peu cette froideur utile au propos. Techniquement il n’y a rien à reprocher et certaines cases sont vraiment belles, notamment les nombreuses séquences contemplatives de nature.

J’ai été assez bluffé par l’impression qui ressort de cet ouvrage. Une enquête qui demande de l’effort au lecteur, de l’implication, et dont on sort avec le sentiment d’avoir eu une démonstration totalement implacable, irréfutable, de la gravité de la situation climatique et de la responsabilité écrasante des dirigeants politiques et économiques. Le climat a déjà basculé et l’inertie du système fait que même si toute activité industrielle s’arrêtait immédiatement il faudrait une longue période pour que le système climatique retrouve son fonctionnement normal. En bref on n’est pas dans la merde…

Résultat de recherche d'images pour "squarzoni saison brune"Les rapports du GIEC, critiqués pour leur caractère dramatique, sont ainsi des présentations déjà policées des observations de terrain. La seule faille dans laquelle s’engouffrent les climato-sceptiques est celle, imparable, de la courte période d’analyse. L’attaque est bien pensée puisque par définition, concernant le climat, seules des analyses sur des milliers d’années permettraient de démontrer par A+B la cause humaine du réchauffement. Al Gore avait assumé de  forcer le trait en présentant dans son film des courbes à l’échelle géologique justement. Ceux qui voudront se voiler la face trouveront ainsi toujours des arguments techniques pour amoindrir la réalité de la crise. Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage de Squarzoni, mais également toutes les autres œuvres ou documents sur le sujet convergent vers une analyse commune. L’homme est en train de creuser sa propre tombe et les éléments de langage politique sur la réversibilité de la chose sont totalement mensongers. Le mouvement est enclenché et ne pourra pas être arrêté.

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BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La trouvaille du vendredi #18

La trouvaille+joaquim
BD de Stan et Vince
Delcourt (1993-2003), 9 volumes de 46 p. Série finie. Disponible en trois intégrales.

Série lue pour partie en format papier, pour partie en numérique.

couv_199557Vortex vous emmène dans un retour vers le futur, celui d’une époque où Delcourt et Soleil étaient encore deux éditeurs jeunes et dynamiques qui dénichaient de jeunes auteurs qui allaient former l’armature de ce que la BD franco-belge produira de meilleur dans le genre fantastique (Soleil était alors axé principalement sur la Fantasy et Delcourt sur la SF). L’époque des débuts de Lanfeust, de la première série de Mathieu Lauffray, d’Aquablue (Vatine) et où chez d’autres éditeurs Thorgal commençait juste le cycle de Shaïgan, Largo Winch et Aldebaran naissaient et Bourgeon entamait son cycle de SF…

1937: une expérience militaire s’apprête à bouleverser l’Histoire! Le premier voyage temporel va être lancé… Las, pendant l’opération deux énigmatiques terroristes interviennent et dérobent les plans de la machine avant de s’enfuir à une époque éloignée. L’agent spécial Campbell et la belle Tess Wood vont se jeter à leur poursuite et découvrir le sombre destin de l’humanité à différentes époques…

Vortex fut une série à succès qui lança la carrière du duo Stan et Vince (récemment vu avec Zep sur la BD érotique Esmera). Depuis les deux zozo sont allé faire des albums trash avec Benoit Delepine chez l’Echo des savanes. Leur première série est un peu plus sage mais y pointe déjà (bien qu’il s’agisse d’une série grand public) leur goût pour l’extrême, entre les formes très plantureuses de l’héroïne et de la méchante Ziprinn, les déformations corporelles ou les explosions de cervelles. Si les caractéristiques visuelles des auteurs la démarque du lot, Vortex n’en reste pas moins une BD de SF pulp assez classique dans son scénario et son traitement. A noter que Stan et Vince travaillent réellement à quatre mains, sur l’histoire et les dessins, leur style étant pratiquement interchangeable (ils se partagent d’ailleurs le dessin sur les premiers albums avant de travailler réellement en doublon sur la suite).

Résultat de recherche d'images pour "vortex stan vince"Le premier intérêt de cette série est son concept de départ: les quatre premiers albums forment une même histoire croisée vue du point de vue de Tess Wood ou de Campbell. Cela permet des contorsions cérébrales pour le lecteur afin de suivre la ligne temporelle de l’intrigue avec des séquences identiques vues d’autres plans… en outre les modifications du continuum espace-temps arrivent bien entendu très vite, provoquant des paradoxes tels que l’apparition de deux Campbell! Je ne vais pas spoiler plus loin mais perso j’adore ces histoires de voyage dans le temps et toutes les hypothèses qui en découlent. Comme on est dans une série 100% pulp, les incohérences ne posent pas de problème. Je remarque que la série devait vraisemblablement se clôturer à la seconde saison et a été prolongée sur une troisième époque dans le Londres victorien steampunk qui a sa propre unité et pourra se lire séparément, même si l’on n’a pas lu le début de la série.

Les héros sont donc des super-clichés: Campbell est l’archétype du super agent-secret blond, musclé, increvable et vaguement macho. Tess est une femme des années 40 à la fois bombe sexuelle ne se laissant pas faire et faible créature soumise aux aléas des intrigues. Le méchant veut évidemment dominer le monde et tuer à peu près toute la population au passage, les créatures mécaniques sont souvent des arachnoïdes tout droit sorties de la SF des années 50 (genre « guerre des mondes ») et le futur voit une société orwellienne où une élite riche écrase une plèbe œuvrant dans des mines pour le bien de leurs maîtres. Le dessin de Stan et Vince est parfois brouillon dans les plans larges mais les visages sont très réussis et le tout porte globalement la marque des séries de BD d’aventure classiques entre Jacques Martin, Jacobs et les pulp américains. On a par contre une évolution graphique à la troisième époque, dû notamment il me semble à de la colorisation numérique qui adoucit les traits assez hargneux des auteurs. Un saut qualitatif également puisque le dessin, correcte sur l’ensemble et très bon par moment, devient beaucoup plus régulier et de qualité sur le dernier cycle. Encore une fois c’est cliché, daté, rétro, mais terriblement sympathique! En outre, les couvertures sont vraiment superbes et plongent totalement dans cet univers avant d’avoir ouvert les albums.

L’intrigue est un peu tordue et se résume essentiellement à une course poursuite pour sauver Tess puis pour attraper le méchant. Si la première époque se déroule dans une unité de lieu (le futur), la suite promène les héros sur plusieurs époques pour revenir à l’origine du problème et permettant de voir dinosaures, Adolf Hitler ou les Egyptiens… En passant, les auteurs abordent de nombreux thèmes autour du démiurge prométhéen (les religions, la création de l’homme, l’influence de l’Histoire) ce qui, sans être d’une originalité folle, enrichit ce récit d’action et d’aventures. Résultat de recherche d'images pour "vortex stan vince"L’on sent à mesure de l’avancée de la lecture que le scénario initial a probablement été modifié en fonction du succès de la série puisque d’une histoire de conspiration politique assez poussée dans les premiers tomes, l’on dévie ensuite vers un apocalypse scientifique beaucoup plus global et du pure cyberpunk victorien sur la troisième époque. Vortex respire la vitesse, que ce soit dans la dynamique du dessin ou dans l’enchevêtrement des intrigues. On aurait sans doute apprécié que les auteurs s’engouffrent encore plus dans les problématiques de paradoxe temporel et prolongent le concept des aventures croisées des deux héros (qui est exploité en début de série et en fin). Mais la série reste un excellent moment d’aventure rétro, honnête dans son ambition et toujours percutante dans ses visuels même s’ils n’ont rien de révolutionnaire. Je gage que cette lecture, si vous vous laissez tenter vous donnera envie de (re)découvrir la bonne SF Delcourt des années 90’s et d’observer les débuts d’auteurs aujourd’hui confirmés. Vortex démontre que lorsque les auteurs français se lancent dans du pulp les comics n’ont plus grand chose à nous apporter…

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Graphismes·La trouvaille du vendredi·Rétro

La BD animalière: Love/Pride of Bagdad/Gon

La trouvaille+joaquim

J’étais parti sur une numérotation des billets de la rubrique « Trouvaille du vendredi » mais je me demande si, avec les logos de rubrique, ce ne serait pas plus parlant de mettre le titre des albums comme pour les autres rubriques… Qu’en pensez-vous?

Du coup pour cette 18° édition (pfiouuu, je pensais pas tenir ce rythme!) je vous ai déniché trois magnifiques BD qui parlent des animaux mais surtout de la dure Loi de la Nature! Et en plus (c’est pas fait exprès) on a une illustration des visions européenne, japonaise et américaine du sujet… En bonus (pas fait exprès non plus mais ça signifie surement que mon Moi est très organisé à l’intérieur…) le billet de mercredi parle aussi des animaux, avec la nouvelle BD de Dorison.

Couverture de Pride of Baghdad

  • Pride of Bagdad
Comic de Brian Vaughan et Niko Henrichon – Panini/Vertigo (2006), 130 p.

Pride of Bagdad proposait en 2006 soit juste après la seconde guerre d’Irak une parabole sur la guerre, le conditionnement, la sauvagerie… au travers de l’escapade (inspirée de faits réels) des lions du zoo de Bagdad libérés lors de l’attaque de la Ville par les forces américaines. J’aime la BD américaine (je préfère parler de BD en ce qui concerne les « graphic novels » comme ils disent… par-ce que « comics » est tout de même très très connoté super-héros) quand elle balance ainsi des paraboles puissantes, radicales, violentes, sans compromissions. Comme souvent les animaux permettent de parler des hommes en se centrant, par cet artifice du changement de prisme, sur le sujet brut. Ici le cheminement des animaux tiraillés entre leurs instincts dégradés par des années (voir une vie) de captivité et l’incompréhension des effets de la guerre qu’ils constatent, nous focalise sur ces visions d’apocalypse d’une cité plurimillénaire déserte. Résultat de recherche d'images pour "henrichon pride of baghdad"Outre les éléments sur le sort des animaux de cage, c’est bien le contexte politico-militaire de cet événement majeur des vingt dernières années qui donne toute la force au propos. Prédateur ultime, le lion ne comprend pas ce qui se passe, ce que sont ces animaux de fer lancés en furie, détruisant arbres et maisons, ce qu’est ce palais magnifique (celui de Saddam Hussein) doté de piscines et de peintures gigantesques. Créatures puissantes mais ingénues, ils sont observateurs de panoramas que peu d’œuvres ont permis de voir. A ce moment la BD se fait documentaire, prenant le recule de dépasser l’orgie d’images TV de l’époque. Les auteurs profitent des lumières du désert, de l’orient, de la finesse des félins. Dans le monde des animaux tout n’est que violence. Mais si petite au regarde de la violence des hommes, qui n’interviennent qu’à la toute fin, si cruelle, si terrible. Si bête.

  • Gon
Manga de Masashi Tanaka – Casterman/Kodansha (1995-2003), 7 volumes, 156 p. par volume, n&b.

Couverture de Gon - Tome 1Gon est l’une de mes premières lectures Manga, à une époque reculée où l’éditeur Glénat tenta d’introduire ces étranges BD petit format en noir et blanc, à l’époque des Akira, Appelseed, Dragonball,… Gon doit être l’un des tous premiers manga publiés par Casterman à cette époque et je dois dire que c’était assez gonflé tant cet ovni est particulier. Gon est un dinosaure… mais en format « SD« ! Dans une époque reculée ressemblant à l’Amérique du Nord, ce tyran absolu doté d’une force démentielle parcourt la nature en cherchant de la nourriture, mais aussi à exploiter les animaux qu’il rencontre. Et quand on dit exploiter, cela signifie les violenter férocement pour les mettre à sa merci. Il faut voir des grizzly et autres lions rendus à l’état de chatons pour éviter de subir les foudres de Gon. Ce dernier est également capable de bons que ne renierait pas un Résultat de recherche d'images pour "gon tanaka"certain Hulk et de raser une foret en quelques coups de dents. Bref, la terreur de l’ancien temps, le caïd du règle animal, j’ai nommé Gon! Le dessin très réaliste et les décors magnifiques participent de la qualité de ce manga muet (de fait) qui n’a jamais été copié et illustre la sensibilité toujours très particulière de nos amis nippons. Totalement burlesque, un (gros) brin sadique, Gon procure un sourire un peu gêné et demande à ne pas être allergique à l’humour noir.

  • Love
BD de Brrémaud et Bertolucci – Ankama (2011), 79 p.

Couverture de Love (Bertolucci) -1- Le tigreLa plus récente des BD de cette sélection (… ou plutôt série, quatre volumes étant parus: Tigre, Renard, Lion, Dinosaures) propose au travers de graphismes absolument magnifiques et colorés, un reportage animalier en suivant à chaque album un animal sauvage dans ses activités quotidiennes. Ici nous suivons un tigre qui cherche à manger. Le dessin est réaliste et particulièrement réussi, on adore voir les têtes de peluches des félins, singes et autres animaux de la jungle. Album sans dialogues, Love nous illustre la dure loi de la Nature: manger ou être mangé, et où être le plus fort n’indique pas nécessairement que vous mangerez à votre faim… Maintes techniques de filoutage permettent à des animaux d’attraper une proie et généralement les plus malins, ceux qui attendent dans l’ombre de profiter du travail des autres sont récompensés. C’est aussi passionnant qu’un reportage animalier de France 5, très drôle et doté d’une morale succulente. Ça se dévore trop vite mais l’on n’a qu’une envie, d’aligner les autres albums de la série!

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