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Uncle sam

La trouvaille+joaquim

Comic de Steve Darnal et Alex Ross
Semic/Panini (2001/2010), 96., one-shot.

La dernière édition en date est une version deluxe chez Panini, datant de dix ans, qui est peut-être la version française de la Collected édition reliée comprenant trente-deux pages de plus avec des illustrations originales et des textes de contexte. J’ai personnellement la version SEMIC brochée de 2001.

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Ma récente lecture du plutôt réussi Strange fruit m’a donné envie de me replonger dans les ouvrages du grand Alex Ross, chef de file de l’école hyper-réaliste des comics de super-héros et peut-être le plus iconique des dessinateurs de l’écurie DC. Connu pour ses deux plus grands ouvrages, le mythique (et encyclopédique…) Kindgome Come et donc, cet Uncle Sam. Ce dernier arrive assez tôt dans la carrière de Ross et a le grand mérite de se présenter comme un véritable roman-graphique, relativement court, qui marque le style de Ross avec cette colorisation directe et ce très grand sens de la mise en scène. Surtout, il nous dispense d’un côté kitsch que revêt l’oeuvre d’Alex Ross de part son style, son rattachement exclusif aux héros classiques de DC et au Golden Age.

Uncle Sam - BD, avis, informations, images, albums - BDTheque.comRésumer l’intrigue d’Uncle Sam est ardu mais surtout inutile car il s’agit d’un concept, d’une allégorie visant à faire parcourir par l’Oncle Sam, l’âme de l’Amérique, l’histoire de son pays, des idéaux de la guerre d’indépendance aux renoncements et perversions qui ont abouti à une corruption généralisée des âmes et des esprits… Véritable pamphlet politique d’une même force que les films de Michael Moore, cet album est exigeant (comme tous les ouvrages d’Alex Ross du reste…) en ce que sa narration encrée dans un délire fait d’aller retours entre la mémoire du personnage et ce qu’il observe de nos jours insère alterne pensées et bruits erratiques de ce qui l’entoure. Sous la forme d’un vieux clochard décrépi et halluciné, Oncle Sam subit chaque violence du quotidien comme un choc qui le ramène à ce que devait être l’Amérique et à une déviance qui a finalement commencé très tôt… dès les premières escarmouches avec les anglais! Les auteurs ont un propos très dur sur ce qu’est devenu leur pays et cela a d’autant plus de force que la carrière du dessinateur s’est faite entièrement sur l’iconographie nationaliste des super-héros de l’Age d’Or et leur idéal de justice et de droiture.

Uncle Sam, comics chez Semic de Darnall, RossSi certains passages sont évidents (on assiste à l’assassinat de Kennedy à la Ford Hunger March de 1932 qui vit la police tirer sur une manifestation d’ouvriers Ford ou l’attentat d’Oklahoma city), d’autres nécessitent une bonne connaissance de l’histoire américaine. Chacun prendra ce qu’il peut mais l’essentiel du propos (sublimement mis en images cela va sans dire) reste très clair. Sur la dernière partie Sam entame un dialogue avec sa version féminine, Columbia, incarnant l’Etat, avec la pauvre Marianne française aussi désespérée que lui par ce qu’est devenue sa République ou encore l’ours soviétique aussi mal en point que les autres, avant de rencontrer ce que les américains ont fait de lui, sorte de pendant négatif mettant face à face l’idéal et la réalité du mythe américain…

(Re)lire aujourd’hui Uncle Sam donne une portée assez sidérante lorsqu’on mets en parallèle l’Amérique de Trump, considéré par beaucoup comme la pire présidence de l’histoire du pays, et cet album qui aurait pu sortir aujourd’hui alors qu’il a vingt ans… Cet écart renforce le propos de l’ouvrage qui nous assène que l’Amérique est un mythe mort-né et que les tragiques épisodes de son histoire ne sont pas des incidents mais la logique directe des choix politiques de générations de dirigeants avec la complicité passive d’une population qui préfère lire des BD de super-héros en slip plutôt que de s’interroger sur la manière de reprendre les rennes de ce navire à la dérive…

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#Blacklivesmatter: la ségrégation aux USA en BD

Actu

Le sujet n’est pas nouveau, les crimes racistes aux Etats-unis parsèment l’histoire du pays sans que l’on ne voit de changement fondamental poindre. La mort de George Floyd a provoqué une vague de fonds sans précédent dans le pays mais également dans le monde. Pour m’associer modestement à ce combat de dénonciation je voulais vous signaler quelques billets du blog traitant d’albums de grande qualité qui abordent frontalement la question raciale aux Etats-unis, du documentaire historique au fantastique…

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Injustice – les dieux sont parmi nous #3-4

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  • Injustice, les dieux sont parmi nous – Année 2, 1° partie (Taylor/Collectif/Urban) – 2015couv_253967

badge numeriqueLe kiff continue sur cette série qui commence à ressembler à tout ce que j’ai toujours voulu lire chez DC… Ce début de seconde année simplifie (ou densifie) encore l’intrigue et les dessinateurs puisqu’on se retrouve avec seulement deux artistes et l’impression d’une très grande cohérence graphique tout le long de la centaine de pages centrées autour de l’intervention du Green Lantern corp pour raisonner Superman. Batman et Wonder Woman, laissés mal en point à la fin du premier arc, sont absents et laissent donc la place à différents green lantern (qui ne pensent pas tous pareil bien entendu!) et une résistance au pouvoir totalitaire qui s’organise à Gotham. Les morts des héros dans les précédents volumes ont laissé des traces indélébiles qui cristallisent un affrontement qui va encore s’annoncer très violent. L’épisode a en outre le mérite de représenter une véritable porte d’entrée vers la thématique des Green lantern en étant très didactique pour les nouveaux venus dans cet univers et on s’aperçoit progressivement que le scénariste fait un gros travail de pédagogie permettant à tout un chacun d’entrer dans l’univers DC via cette dystopie fascinante. On continue!

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  • Injustice, les dieux sont parmi nous – Année 2, 1° partie (Taylor/Collectif/Urban) – 2015couv_257190

badge numeriqueInjustice est un peu le Game of Thrones des super-héros… Le taux de mortalité de héros majeurs est très élevé et bouleverse tous les codes de l’univers. Il est impressionnant de voir combien la seule bascule psychologique de Superman (le drame originel) ouvre un infini des possibles dès lors que l’on a renoncé au manichéisme des codes du héro. Si l’on peut à la longue s’interroger sur ce qui peut faire basculer autant de braves à la morale d’airain (Superman est un être troublé par son origine, mais Wonder Woman? Flash? …), on participe très volontiers à cet affrontement cosmique qui fait monter d’un cran les enjeux avec l’arrivée du Green lantern corp, du corp de Sinestro et la conclusion franchement inattendue et énorme de cette seconde année. L’équilibre est parfait entre les enjeux terriens (la résistance sous l’égide de Batman), le tourment de Kal-el et le rôle des Gardiens de l’ordre et des Green lantern. Car à chaque intervention dramatique, si les actes de Superman sont d’évidence injustifiables, les remises en question qu’il porte sur le rôle des héros qui l’affrontent sont souvent pertinentes. Toujours beaucoup d’action mais là encore beaucoup plus équilibrée que dans la plupart des comics débordant de testostérone. Jouant sur la psychologie des héros, sur la fuite en avant totalitaire et on peut le dire, démoniaque de Superman (on se demande toujours après quatre volumes ce qui pourrait bien rompre cette dynamique), cette série reste en tout point exemplaire et parvient brillamment à faire ce que le Batman Metal de Scott Snyder n’a pas réussi, bouleverser tranquillement, intelligemment, l’univers DC.

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Faut pas prendre les cons pour des gens!

La BD!

BD de Nicolas Rouhaud et Emmanuel Reuzé
Fluide glacial (2019), 53 p.

Rien que le titre de cet album active les zygomatiques! Avec cet ouvrage 100% Fluide glacial, si vous êtes adeptes de l’humour de sales gosses du magazine vous serez comblé, sinon laissez vous tenter par ces blagues hyper-contemporaines qui ont le grand mérite d’aborder frontalement (par l’humour noir donc) les thématiques politiques de nos sociétés gangrénées par la surveillance, l’intolérance, l’hyper-modernité exigeant du consommateur-citoyen de s’adapter en permanence… La forme vous paraîtra figée, avec des séries de cases souvent identiques dont seul le texte change, un peu dans l’idée des strips de presse. C’est dommage car le dessin en lui-même est plutôt bon. Du coup, un peu comme pour un album du chat, je trouve un peu difficile de justifier un prix a peu près équivalent à celui d’une BD classique pour ce qui s’avère plus de l’image figée agrémentée de textes décalés. Le travail graphique est sommes toutes modéré.

On rigole donc tout le long de ces séquences quasi SF qui extrémisent des problématiques d’aujourd’hui, souvent vers le trash. Justement on est là pour ça. Il y a plein de SDF, de familles techno classe moyenne et de flics. Les cons, ce sont les adeptes de la secte d’Uranus qui renoncent à un suicide collectif car le prix de l’essence a augmenté, ces jeunes parents qui pensent à dénoncer leur bébé à la préfecture car il ne parle pas français ou (mon préféré), ces flics qui interrogent un homme sur les crimes qu’il va commettre… Orwell n’est donc jamais loin et comme toujours, dans la visée de dénonciation l’humour a encore un coup d’avance sur l’Anticipation par sa concision. Une vraie réussite donc qui aurait pu être un réel carton avec un peu d’ambition graphique. Assurément une bonne vente de Noël dernier et un excellent cadeau à faire.

 

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Fatale

La trouvaille+joaquim

BD de Doug Headline et Max Cabanes
Dupuis-Air Libre  (2014), 136p., One-shot.
D’après Jean-Patrick Manchette.

Après le polar italien des années de plomb par De Metter, le cauchemar expressionniste de Bonne et la dernière sortie des adaptations de Manchette par Cabanes, je vais vous parler de mon préféré, une trouvaille « Fatale« …

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Elle s’appelle Mélanie Horst, ou Aimée Joubert, ou… Elle est belle et inaccessible, mystérieuse. Lorsqu’elle débarque à Bléville son arrivée ne passe pas inaperçue dans la bourgeoisie locale. Que veut cette femme indépendante qui s’introduit rapidement au sein des notables de Bléville? Les petits secrets inavouables de ce milieu clos et satisfait n’auront bientôt plus de secrets pour elle…

Rarement une BD n’avait décrit aussi précisément un portrait de femme. Tant graphiquement que dans son caractère, la constance impressionne tant qu’on croit voir un film. Si les dessins de Nada (et dans une moindre mesure La princesse de sang) étaient frustrant, jouant le très bon et le très passable, cet album est un régal visuel où le dessinateur alterne les plans, les textures, les lumières, parfois jusqu’à l’expérimental comme cette dernière séquence dans une lumière bleue crue, gonflée. La maîtrise est certaine. Chaque case présentant l’héroïne, quel que soit le plan, est incroyablement vrai, dès cette couverture étonnante, hypnotisante, ce regard qui nous happe… Max Cabanes est très fort pour croquer des visages. On aimerait connaître le modèle de son Aimée…

Tout le long les auteurs nous laissent en suspens, imaginant le but mystérieux de cette femme prête au meurtre dès les toutes premières pages. Finalement assez peu de dialogues dans ce récit d’une femme délicatement manipulatrice, magnifiquement supérieure. Pourtant seul le lecteur semble sous le charme, le microcosme provincial de Bléville semblant trop occupé dans son fonctionnement nombriliste pour se questionner sur les motivations de cette indépendante surgie de nulle part. Alors on pronostique, on spécule. Est-elle une veuve noire visant le mariage de ce notaire veuf? Est-elle une vengeresse ayant des choses à cacher? On ne le saura qu’à la toute fin, le temps d’une Cabanes / Manchette - LM magazinedescription minutieuse de cette bourgeoisie consanguine et corrompue que l’écrivain d’extrême-gauche se plait autant à décortiquer que ses barbouses de la Princesse ou ses anarchistes de Nada.

Le rythme est calme dans Fatale, il coule comme les jours de cette femme n’ayant pas de besoins financiers, vivant à l’hôtel, passant ses journées à s’entretenir, lire le journal et entretenant ses fréquentations mondaines. Mais jamais l’on ne s’ennuie tant le découpage est fluide, soutenu par des descriptions narratives qui nous rapprochent du texte original, comme sur les autres albums.

De loin le plus abouti des trois adaptations de Manchette par Max Cabanes et Doug Headline, cet album est un parfait spécimen de la brillante collection Air Libre, one shot au format idéal où un récit surprenant, intelligent, allie texte littéraire et élégance graphique en donnant envie de découvrir le texte original. Et malgré une chute un poil décevante, on aimerait revoir vite cette Aimée Joubert…

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Quatre jours de descente

La BD!

BD de Grégoire Bonne
Mosquito (2017), 78p., one-shot.

couv_310902-1Après l’espagnol Francesc Grimalt les éditions Mosquito nous faisaient découvrir en 2017 un cauchemar judiciaire magnifiquement mis en scène par un autodidacte issu de la sphère associative, Grégoire Bonne et qui lorgnait vers le surréalisme avec toujours la référence des douze hommes en colère de Lumet qui plane sur l’album. Une belle découverte d’auteurs que permet  l’éditeur grenoblois… souvent frustrant par l’absence de suite donnée par ces auteurs très inspirés!

Quatre jours de descente, bd chez Mosquito de BonneJuré d’assise dans un procès annoncé comme bouclé d’avance, Charles Mirmetz a pourtant décidé de jouer son rôle jusqu’au bout, avec le plus grand sérieux, pour l’honneur de la Justice. Présentant que le coupable idéal ne l’était peut-être pas, il commence à faire des rêves… qui progressivement se mêlent à la réalité…

Comme dans toute histoire de ce genre l’album commence dans l’absolue normalité d’un homme, maniaque, qui s’est donné pour mission d’assumer son rôle avec sérieux. Contrastant avec la légèreté des autres jurés et des magistrats, il ressent au quotidien, dans sa famille, à la maison, le stress de cette tension qu’il est seul à ressentir. Il voit les accusés sur leur banc comme des créatures muettes, aux yeux vides et impénétrables que l’encre des cases de Bonne rend inquiétantes comme la nuit. Il se mets à ressentir physiquement le procès, victime de malaise lors de l’audience puis subissant des visions. Progressivement la réalité devient floue. Le jour de mue en nuit, les lumières des lampadaires en ombres et reflets. Le monde devient une tache qui comme la flaque de la couverture comporte deux faces dans lesquelles on peut se noyer…

Blog du vieux GrigouJouant de techniques expressionnistes, parfois en pleines pages pour illustres ces visions emplies de rouages et engrenages qui montrent sa mécanique intellectuelle grippée par la tension psychologique que le personnage subit, l’auteur maîtrise parfaitement sa mise en scène qui nous emporte dans ce délire qui n’oublie pas de soigner sa chute. Usant de diverses techniques permettant de jouer sur les textures (notamment de très beaux lavis), Grégoire Bonne  propose un one-shot d’une noirceur élégante dont la forme épouse le fonds. Il est toujours risqué de quitter la rationalité visuelle et séquentielle sans perdre le lecteur. Quatre jours de descente arrive pourtant parfaitement à nous emmener dans une spirale psychologique manipulatrice en diable en offrant à la fois un scénario simple mais très abouti et de vraies visions d’artiste. Une franche réussite dans le genre polar noir et psychologique et un auteur à suivre.

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Quatre jours de descente - cartonné - Grégorie BONNE - Achat Livre ...Blog du vieux Grigou

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Strange fruit

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Comic de Mark Waid et J.G. Jones.
Delcourt (2017), 128p., one-shot.

L’ouvrage comporte une préface d’un critique  américain qui revient sur la portée politique de l’album quand au positionnement des comics sur le racisme anti-noir aux Etats-Unis (et qui rappelle le récent Bitter-root), une post-face de Mark Waid, une bio des auteurs et un carnet graphique fourni (vingt pages) comportant plein de couvertures originales et alternatives ainsi que des storyboards et planches en cours de réalisation qui permettent de voir l’important changement de ligne avec le précédent titre sous-titré « black colossus ». Rarement un cahier aussi intéressant aura été proposé, permettant d’entrer véritablement dans le processus de création graphique et d’ambiance de J.G. Jones alors qu’aucun texte ne vient détailles le projet.L’édition française reprend la première cover américaine et l’on peut voir, outre la portée politique de l’ouvrage, l’importance du contexte, le dessinateur ayant travaillé sur un design résolument futuriste reprenant les affiches de propagande des années vingt. Magnifique édition très complète donc!

couv_300866Chatterlee, Mississippi, 1927. La crue historique du fleuve tempétueux menace la ville et toute la population se mobilise pour bâtir à bras d’hommes des digues dérisoires. Alors que les esprits s’échauffent entre blancs et noirs dans cette terre du Klan, surgit un géant noir, muet et doté d’une force herculéenne. Qui est cet homme qui menace la domination suprémaciste en ces temps troublés?

The White Privilege, White Audacity, and White Priorities of ...Étant tombé sur les magnifiques planches de J.G. Jones sur internet j’ai découvert cet ouvrage qui m’a paru au premier abord comme une variation noire de Superman Red son, le chef d’œuvre de Mark Millar… or il n’en est rien! Ne vous trompez pas donc sur ces origines qui rappellent l’arrivée de Kal-el sur notre bonne Terre, le « strange fruit » ce titan arrivé par accident au milieu d’une chasse ségrégationniste n’est donc qu’un prétexte, la coloration super-héro inhérente au genre Comics pour dresser un puissant pamphlet contre le racisme et la ségrégation raciale du Sud américain. Référence directe à la mythique chanson de Billie Holliday, elle-même référence aux « fruits étranges » pendus aux arbres par le Ku Kux Klan, le titre donne le ton.

Nous plaçant comme témoins d’une situation installée, Mark Waid utilise son évènement fantastique comme seule barrière évitant à cette intrigue de basculer dans l’horreur. Ainsi alors que le fleuve semble intenable et que l’ingénieur noir envoyé par Washington pour aider les autorités locales (très apprêté et incongru en cette terre d’injustice) ne parvient pas à convaincre les locaux blancs, l’annonce de la disparition d’un enfant blanc met le feu aux poudres. Les hommes du Klan passent faire un razzia d’ouvriers noirs afin de les forcer à travailler sur la digue… Car l’eau ne menace finalement que les terres des propriétaires et ces journaliers préfèrent se divertir que de sauver leurs maîtres. C’est intolérable pour les blancs qui se jettent sur l’un d’eux, désigné  coupable de la disparition de l’enfant…

Strange Fruit's complicated, controversial place in comics ...Rarement un comic non documentaire n’aura abordé aussi frontalement le sujet et de façon aussi violente. Attention il ne s’agit pas ici de choquer ou de montrer l’horreur visuelle de ces fascistes. Les auteurs sont dans la peinture froide d’une époque. Le style hyper-réaliste du dessinateur (qui rappelle évidemment le Alex Ross de Uncle Sam) renforce énormément cet aspect documentaire en appuyant sur les visages très expressifs. J’ai été surpris par la surexposition des planches, voulues par l’auteur mais qui atténuent à mon avis la puissance de ces peintures. Il aurait été inspiré d’imprimer Strange Fruit est disponible !sur papier noir sans doute afin de renforcer le contraste, d’autant que l’histoire se déroulant pendant une période de pluies une atmosphère sombre aurait été plus appropriée. Malgré cela les planches éclatent au visage, de précision, de réalisme, accompagnées par un découpage très dynamique n’hésitant pas à envoyer des pleines pages et des lames biseautant des doubles pages.

Je n’ai presque pas parlé de ce venu d’ailleurs, ce géant noir que l’on comprend rapidement venir d’une autre planète. Il est bien présent sur un certain nombre de séquences mais muet il ne peut agir que par sa force brute. Utilisé comme deus ex machina d’une intrigue dont on imaginait la fin, on nous donne quelques indications homéopathiques sur son origine et ses capacités. Les fondus de super-héros pourront rester sur leur faim. Ce serait dommage tant cet album apparaît comme une inattendue alchimie d’histoire de super-héros adulte osant aborder un sujet qui fâche.

Strange fruit est une vraie réussite qui aurait certainement mérité un développement plus conséquent (la pagination impliquant une intrigue très linéaire et simple). Et un nouvel exemple que la meilleure façon de parler de super-héros c’est avec des sujets sérieux.

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STRANGE FRUIT -3 - Comics ZoneStrange Fruit 2 Issues (2015 - 2016) (Boom! Studios)

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Lecture COVID: Sanctuaire Genesis

La BD!

badge numeriqueSanctuaire Genesis est une mini-série dont les deux tomes sont parus en 2015 aux éditions des Humanoïdes Associés. Philippe Thirault et Christophe Bec au scénario, Stefano Raffaele au dessin.

 

Les origines du Mal

Quelques années après avoir conclu en tant que dessinateur son angoissante trilogie sous-marine Sanctuaire, Christophe Bec reprend le flambeau de cet univers crée avec le concours de Xavier Dorison, cette fois en tant que scénariste, afin d’en livrer un préquel, grâce aux dessins de Stefano Raffaele.

Alors que la série principale contait les mésaventures d’un équipage de sous-marin aux prises avec une entité malveillante prisonnière de l’éponyme sanctuaire, cette série nous amène un peu plus avant, à l’aube de la Second Guerre Mondiale, pour raconter la lutte de pouvoirs qui s’est opérée entre les différents belligérants qui souhaitaient exploiter le pouvoir de l’entité à leurs propres fins, ignorant que c’est une force impossible à maîtriser.

Attraper le Diable est une chose, le retenir en est une autre.

Ainsi, l’on va en savoir davantage sur les événements qui ont conduit au désastre de l‘USS Nebraska dans la série originale. Delorme, un archéologue de renom, se voit déjà récolter les lauriers de la découverte d’une immense cité Ougharit, une civilisation ancienne, dont on n’explique pas le soudain déclin. Il traîne derrière lui Marlène, sa réticente épouse, qui aimerait être autre chose qu’un bagage qu’on amène avec soi pour le déposer simplement à chaque étape de son voyage.

Petit problème, les nazis sont sur le coup eux aussi, et vont prendre le couple en otage afin que l’archéologue leur montre la voie du Sanctuaire et de ce qu’il renferme en son sein. Sous la menace constante, le couple va de disloquer, amenant l’épouse déçue dans les bras d’Otto, l’archéologue au service des allemands.

Sanctuaire Genesis s’amuse à nous rejouer la carte des films d’aventure sur une trame assez classique. En effet, la fiction regorge de monstres et d’entités malveillantes, emprisonnés grâce au sacrifice d’un peuple ancien ou une faction occulte dont les derniers descendants gardent encore craintivement le secret (je pense à La Momie, Indiana Jones, Le Prince des Ténèbres…), et réveillés par l’inadvertance ou la cupidité des hommes.

On l’aura compris, Sanctuaire Genesis ne comprend pas d’élément réellement surprenant, ni une recette particulière, cependant, on se laisse prendre par le coté soap apporté par le triangle amoureux Delorme/Marlène/Otto. En revanche, on aurait apprécié en apprendre davantage sur les origines ou le background de Moth, le fameux antagoniste maléfique, qui reste finalement en arrière plan, muet la plupart du temps, ne se distinguant que par l’influence morbide dont on le devine instigateur. Il est possible, sur ce point, que les scénaristes n’aient pas souhaité faire doublon avec le reboot de la série, sorti entre temps, et intitulé Sanctuaire Redux, qui offrait déjà quelques flashbacks très instructifs.

Graphiquement, Stefano Raffaele, que l’on retrouvera de nouveau en tandem avec Christophe Bec sur la série Olympus Mons, faisait déjà ici un très bon travail sur les ambiances et les décors.

Sanctuaire Genesis demeure une agréable lecture, même si elle ne comporte pas d’élément surprise qui changerait le paradigme de la série principale.

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Lecture COVID: Sanctuaire

La BD!

badge numeriqueSanctuaire est une série en trois tomes, écrite par Xavier Dorison et dessinée par Christophe Bec, parue entre 2001 et 2004 aux éditions des Humanoïdes Associés. L’intégrale la plus récente a été éditée en novembre 2018.

Couverture de Sanctuaire -INT- Intégrale

Les Lois de l’enfermement

En ces temps troublés de confinement mortifère où l’extérieur est redevenu un danger et où le prochain une menace, quoi de mieux que de se plonger dans un thriller aquatique claustrophobe, dans lequel les membres d’équipage d’un sous-marin sont piégés dans un lieu maudit au fond des eaux ?

Sanctuaire est une série dont l’impact sur le neuvième paysage artistique est indéniable, et qui a généré rien de moins qu’un reboot en cinq tomes (Sanctuaire Redux) ainsi qu’un prequel (Sanctuaire Genesis). Dans un contexte de guerre (pas si) froide, l’USS Nebraska patrouille au large de la Syrie et intercepte un mystérieux signal de détresse. Ce qu’ils vont trouver dépasse l’entendement: un vieux sous-marin soviétique échoué, aux abords d’une antique cité engloutie par les eaux. C’est en voulant explorer d’un peu trop près ces ruines que l’équipage va découvrir que quelque chose d’ancien et de malveillant y rôde, et que cette entité a jeté son dévolu sur eux…

Angoisse sous-marine

Dès lors, l’ambiance va assez rapidement dégénérer entre les parois du navire submersible. Les esprits vont s’échauffer, les angoisses patiemment refoulées vont resurgir violemment, pour donner place à une folie galopante, et même…à une incompréhensible épidémie à bord. Tandis que dans le sous-marin endommagé, les quelques hommes encore sains d’esprits tentent de trouver une issue favorable à cette débâcle, l’équipe d’expédition fait face de façon beaucoup plus frontale à un mal ancestral, pour qui les ruines servaient de prison, et qui a hâte de goûter à nouveau à la liberté.

Xavier Dorison utilise les trois tomes de Sanctuaire pour créer une ambiance paranoïaque et hallucinée, enchaînant les événements inexpliqués pour mieux plonger ses marins dans un océan de confusion, qui leur était étrangère jusque-là. Alors que ces soldats aguerris et rompus à la navigation sont formés pour faire face à toutes sortes de situations potentiellement létales, le scénariste va prendre un malin plaisir à les projeter face à l’inconnu, l’indicible même, mettant à l’épreuve leurs facultés mentales ainsi que leur instinct de survie.

Comme soulevé précédemment dans la chronique consacrée à Carthago, cette fois scénarisée par Christophe Bec, les dialogues, axés autour de la résolution de problèmes et parcourus par un jargon technique, donnent un aperçu du travail de documentation effectué par l’auteur, ce qui a pour effet de crédibiliser l’ensemble, mais peuvent être de nature à faire décrocher le lecteur non-initié ou pas assez attentif.

Le reste demeure impeccable, la trame générale de la trilogie reposant sur le ressort classique du Mal-scellé-dans-un-endroit-mystérieux et générant une terreur lovecraftienne à chaque recoin de planche. Xavier Dorison distille ce qu’il faut de background pour que le lecteur reste accroché, avide de réponses quant au sort des Le sanctuaire - AU COEUR DES BULLESprotagonistes ou à l’origine de l’être qui hante le Sanctuaire. On peut toutefois déplorer un clap de fin un peu brusque, qui contraste avec le soin apporté au reste de l’œuvre.

La partie graphique assurée par Christophe Bec, montre l’aisance de ce dernier avec le monde sous-marin, que l’auteur a exploré par la suite dans d’autres de ses œuvres (Carthago en tête). En revanche, il est possible de rester un tantinet perplexe face à certains de ses visages, qui, personnellement, m’ont peu fait traverser la fameuse Vallée de l’Étrange sur certaines cases (du coup, je ne suis pas sûr, mais j’ai cru comprendre que le dessinateur s’était inspiré d’acteurs pour certains personnages, les plus reconnaissables étant Bruce Willis ou encore Johnny Depp).

En résumé, Sanctuaire est un classique du genre Fantastique, possédant une intrigue solide et une ambiance angoissante garantie. Vous y repenserez sûrement la prochaine fois que vous visiterez des ruines antiques sous-marines !

Vous retrouverez Sanctuaire avec un article sur Sanctuaire Genesis dès demain!

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Le lama blanc

La trouvaille+joaquim
BD de Jodorowsky et Georges Bess
Les Humanoïdes associés (1989-2008), 255p., comprend les cinq volumes de la série.
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Le lama blanc fait partie de ces grands ancêtres dont personne ne parle trop mais que tout le monde respecte, ne serait-ce que par l’aura de ses deux auteurs, le mystique Jodorowski et le très grand Georges Bess dont c’est la seconde publication (la première déjà avec Jodo). Ce qui frappe le plus c’est la maturité du dessin de Bess qui ne sera guère meilleur après. On sent l’école Giraud, Serpieri et les italiens dans ces traits que gâchent (je le dis franchement) des couleurs vraiment criardes… On peut expliquer ce choix par l’époque et les possibilités techniques mais aussi par le souhait de donner une image psychédélique aux séquences mystiques de voyage astral et tout ce qu’on peut assimiler à du fantastique. Cela peut se défendre mais il reste que sur un plan purement graphique, si je ne suis jamais favorable à des trahisons de recolorisations commerciales, ici l’éditeur serait bien inspiré de proposer au dessinateur d’envisager de reprendre sa quadrichromie…

Au début du XX° siècle l’empire britannique pose ses fusils sur le plateau du tibet. Un couple de jeunes anglais souhaitant rencontrer la culture tibétaine se retrouve pris dans une razzia de pillards. Ils décèdent laissant seul un enfant confié à une famille locale. Élevé en vrai tibétain, Gabriel Marpa aura un destin unique, mystique, celui de la réincarnation du dernier grand maître des arts mystiques…

Le lama blanc - BD, informations, cotesRevenons à nos moutons pour cette saga en cinq volumes dont une suite (second cycle, prévu dès la fin du premier) a été donnée récemment par les mêmes auteurs et semble-t’il assassinée par la critique comme un délire sénile de Jodorowsky… Je prolongerais ma lecture du premier cycle par le second pour vous donner mon avis.

Les trois premiers volumes du Lama blanc sont passionnants de souffle, le scénariste employant les techniques de la grande aventure exotique et de la fantasy pour emmener le lecteur dans les premières années (terribles de souffrance, comme tout ce que fait Jodo!) de Gabriel. L’histoire nous fait suivre donc l’apprentissage de ce jeune tschilinga, réincarnation du dernier Maître alors que la lamasserie a été accaparée par un usurpateur qui trahit toutes les valeurs du bouddhisme. Pour qui a lu les autres œuvres du chilien et notamment les Méta-Barons, on trouve déjà l’essence de ses obsessions, avec cet enfant tout puissant devant assumer une souffrance inouïe, seul, rejeté par les siens et dont acquisitions de compétences supra-naturelles fera naître un être supérieur. Hormis dans le dernier tome qui tombe un peu dans un prosélytisme mystico-boudhique faute de combattant (ne jamais oublier l’adversité dans une histoire!), Jodo arrive à parler de spiritualité comme dans toute histoire de mages et de dragons. On adopte facilement cette vision des expériences extra-corporelles (expérimentées par l’auteur lui-même et utilisées dans une autre de ses sagas majeure, Alef-Thau) et du monde immatériel.

Serie Le Lama Blanc [ALADIN, une librairie du réseau Canal BD]La grande réussite est donc, appuyé sur les magistrales planches de Bess, cette description des tissus, de décors fascinants des traditions tibétaines et de cette nature impressionnante! Postulant une société dont les mythes et la religion abritent des effets magiques totalement réels sur le monde, le duo va jusqu’à incarner le yéti, formidablement imaginé, pourchassé par le père adoptif de Gabriel. La grande tragédie n’est jamais loin chez Jodo et le héros sera contraint par le destin à des actes qu’il réprouve. Se déroulant sur plusieurs décennies, le scénario marque des ruptures assez brutales sans que l’on ne soit perdu et se structure selon l’ancienne habitude en BD de sous-parties avec titres, sans doute destinées à la prépublication en magazine. On peut regretter la disparition assez rapide des personnages fort réussis des mentors de Gabriel et deux derniers albums où Jodo se perd un peu en son fumoir de Haschich… Mais force est de reconnaître que l’ensemble respire l’originalité (la tibetan fantasy?) et une solidité Le Lama Blanc - Intégrale 40 ans - BDfugue.comde narration, malgré le thème et les mantras fréquents qui étaient un vrai risque de perdre l’attention du lecteur. Par moments, lors de l’irruption du monde occidental, on se prend à penser qu’une plus grande linéarité classique, envoyant Gabriel en Angleterre puis revenant accomplir son destin, aurait pu hausser encore l’œuvre. Cela aurait impliqué probablement une série de dix tomes.

Le Lama blanc a donc quelques défauts lorsque le héros atteint les pouvoirs de la sagesse ultime et quelques hésitations de direction dans le recit. Trop puissant trop tôt il devient moins intéressant de suivre un personnage que plus rien ne peut atteindre. Mais la force des planches, l’ambition des auteurs, leur entièreté dans ce qu’ils veulent raconter, nous font néanmoins convoler avec eux avec grand plaisir sur les hauts plateaux tibétains. Avec une grosse envie de suite…

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