Graphismes·La trouvaille du vendredi·Littérature·Nouveau !

La trouvaille du vendredi #19

La trouvaille+joaquim
L’appel de Cthulhu
Nouvelle illustrée de Howard Philip Lovecraft et François Baranger
Bragelonne (2017), 64 p.

Résultat de recherche d'images pour "cthulhu illustré baranger"Howard Philip Lovecraft est au même titre que Tolkien sur la Fantasy, l’inventeur d’un genre imaginaire, d’un univers visuels et thématique. Si le fantastique existe avant lui, la création d’un Mythe moderne et surtout son influence sur des générations « d’imaginateurs » (cinéastes, illustrateurs, musiciens, écrivains,…) est proprement sidérante et dépasse de très loin la portée propre de ses écrits. C’est bien le pouvoir d’évocation de ses textes qui a fasciné et continue de fasciner ces créateurs qui pour certains ont digéré le Mythe de Cthulhu pour en accoucher autre chose. Le fait que Lovecraft n’ait jamais été adapté au cinéma autrement que par des nanar est illustratif: il y a tellement de Lovecraft dans une multitude d’œuvres que les auteurs doivent se sentir à la fois incapables d’une adaptation « officielle » maisdoivent aussi se demander s’il y a toujours lieu d’une telle adaptation. Comme le fait d’adapter encore la légende arthurienne peut interroger, un univers passé dans l’imaginaire culturel commun n’a plus forcément de raison d’être.

Résultat de recherche d'images pour "cthulhu baranger"En BD les auteurs directement influencés par Lovecraft sont impressionnants: je citerais Lauffray, Ledroit, Bec, Sorel, mais aussi une bonne partie des auteurs américains ayant bossé sur Batman (Gotham, Arkham et son bestiaire rappellent évidemment les thèmes de la folie et du passé enfouis),… Un Godzilla comme un King Kong peuvent être vus comme les enfants de Cthulhu et a peu près tous les réalisateurs fantastiques ont l’univers de Lovecraft en livres de chevet.

La parution chez Bragelone d’une version illustrée et très grand format de la nouvelle initiale « L’appel de Cthulhu » est l’occasion rêvée pour tous les amateurs de fantastique de retourner aux sources, au matériau d’origine. La préface de John Howe (lui-même créateur avec Alan Lee de l’univers visuel du Seigneur des Anneaux, totalement intégré aux films de Peter Jackson) explique parfaitement le pouvoir visuel de ces textes et l’appréciation idéale de François Baranger de ce qu’est le fantastique: improbable, indicible, le Mythe doit rester tapis, esquissé, lointain et nappé de voiles. Les dimensions colossales des lieux et créatures du Mythe ne peuvent être appréhendés dans leur entièreté, comme Lovecraft rappelle sans cesse l’impossibilité de l’homme à cohabiter avec ces forces primaires.

Image associéeAinsi, si le texte (relativement court, environ 18 pages sans les images) pourra faire sourire par le style redondant et insistant d’un vocabulaire de l’impossible et incommensurable, il n’en demeure pas moins très puissant dans son côté épique et archétypal. Et c’est là que les illustrations de Baranger viennent produire un effet démultiplicateur, par leur qualité graphique d’abord (les allergiques à la peinture numérique risque néanmoins d’être frustrés), par leur puissance brute ensuite. L’illustrateur a travaillé comme designer pour le cinéma (l’Attaque des Titans avec le fameux Kraken, les films de Christophe Gans, Harry Potter et pas mal de blockbusters du jeu vidéo) et cela se voit dans les cadrages extrêmement cinématographiques des images pleine page. Le format est très confortable et permet d’apprécier la démesure du Grand Ancien et des structures cyclopéennes dont il sort. Accompagnant le texte sur les premiers chapitres, l’image prends le dessus ensuite en vous transportant littéralement dans un film sur grand écran et laissant imaginer ce qu’un Guillermo del Toro aurait produit sur son projet des Montagnes Hallucinées avec Tom Cruise et en imaginant ce que ses Kaiju de Pacific Rim ou le Godzilla de Gareth Edwards aurait été dans l’univers de Lovecraft.

Image associéeLa force de ce Mythe est de convoquer autant l’aventure dans des terres inconnues à la Indiana Jones que la hantise du fantastique caché et de la conspiration mondiale. Cet ouvrage est vraiment magnifique, de qualité et je ne saurais que le conseiller pour un shoot d’imaginaire pur.

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La trouvaille du vendredi #18

La trouvaille+joaquim
BD de Stan et Vince
Delcourt (1993-2003), 9 volumes de 46 p. Série finie. Disponible en trois intégrales.

Série lue pour partie en format papier, pour partie en numérique.

couv_199557Vortex vous emmène dans un retour vers le futur, celui d’une époque où Delcourt et Soleil étaient encore deux éditeurs jeunes et dynamiques qui dénichaient de jeunes auteurs qui allaient former l’armature de ce que la BD franco-belge produira de meilleur dans le genre fantastique (Soleil était alors axé principalement sur la Fantasy et Delcourt sur la SF). L’époque des débuts de Lanfeust, de la première série de Mathieu Lauffray, d’Aquablue (Vatine) et où chez d’autres éditeurs Thorgal commençait juste le cycle de Shaïgan, Largo Winch et Aldebaran naissaient et Bourgeon entamait son cycle de SF…

1937: une expérience militaire s’apprête à bouleverser l’Histoire! Le premier voyage temporel va être lancé… Las, pendant l’opération deux énigmatiques terroristes interviennent et dérobent les plans de la machine avant de s’enfuir à une époque éloignée. L’agent spécial Campbell et la belle Tess Wood vont se jeter à leur poursuite et découvrir le sombre destin de l’humanité à différentes époques…

Vortex fut une série à succès qui lança la carrière du duo Stan et Vince (récemment vu avec Zep sur la BD érotique Esmera). Depuis les deux zozo sont allé faire des albums trash avec Benoit Delepine chez l’Echo des savanes. Leur première série est un peu plus sage mais y pointe déjà (bien qu’il s’agisse d’une série grand public) leur goût pour l’extrême, entre les formes très plantureuses de l’héroïne et de la méchante Ziprinn, les déformations corporelles ou les explosions de cervelles. Si les caractéristiques visuelles des auteurs la démarque du lot, Vortex n’en reste pas moins une BD de SF pulp assez classique dans son scénario et son traitement. A noter que Stan et Vince travaillent réellement à quatre mains, sur l’histoire et les dessins, leur style étant pratiquement interchangeable (ils se partagent d’ailleurs le dessin sur les premiers albums avant de travailler réellement en doublon sur la suite).

Résultat de recherche d'images pour "vortex stan vince"Le premier intérêt de cette série est son concept de départ: les quatre premiers albums forment une même histoire croisée vue du point de vue de Tess Wood ou de Campbell. Cela permet des contorsions cérébrales pour le lecteur afin de suivre la ligne temporelle de l’intrigue avec des séquences identiques vues d’autres plans… en outre les modifications du continuum espace-temps arrivent bien entendu très vite, provoquant des paradoxes tels que l’apparition de deux Campbell! Je ne vais pas spoiler plus loin mais perso j’adore ces histoires de voyage dans le temps et toutes les hypothèses qui en découlent. Comme on est dans une série 100% pulp, les incohérences ne posent pas de problème. Je remarque que la série devait vraisemblablement se clôturer à la seconde saison et a été prolongée sur une troisième époque dans le Londres victorien steampunk qui a sa propre unité et pourra se lire séparément, même si l’on n’a pas lu le début de la série.

Les héros sont donc des super-clichés: Campbell est l’archétype du super agent-secret blond, musclé, increvable et vaguement macho. Tess est une femme des années 40 à la fois bombe sexuelle ne se laissant pas faire et faible créature soumise aux aléas des intrigues. Le méchant veut évidemment dominer le monde et tuer à peu près toute la population au passage, les créatures mécaniques sont souvent des arachnoïdes tout droit sorties de la SF des années 50 (genre « guerre des mondes ») et le futur voit une société orwellienne où une élite riche écrase une plèbe œuvrant dans des mines pour le bien de leurs maîtres. Le dessin de Stan et Vince est parfois brouillon dans les plans larges mais les visages sont très réussis et le tout porte globalement la marque des séries de BD d’aventure classiques entre Jacques Martin, Jacobs et les pulp américains. On a par contre une évolution graphique à la troisième époque, dû notamment il me semble à de la colorisation numérique qui adoucit les traits assez hargneux des auteurs. Un saut qualitatif également puisque le dessin, correcte sur l’ensemble et très bon par moment, devient beaucoup plus régulier et de qualité sur le dernier cycle. Encore une fois c’est cliché, daté, rétro, mais terriblement sympathique! En outre, les couvertures sont vraiment superbes et plongent totalement dans cet univers avant d’avoir ouvert les albums.

L’intrigue est un peu tordue et se résume essentiellement à une course poursuite pour sauver Tess puis pour attraper le méchant. Si la première époque se déroule dans une unité de lieu (le futur), la suite promène les héros sur plusieurs époques pour revenir à l’origine du problème et permettant de voir dinosaures, Adolf Hitler ou les Egyptiens… En passant, les auteurs abordent de nombreux thèmes autour du démiurge prométhéen (les religions, la création de l’homme, l’influence de l’Histoire) ce qui, sans être d’une originalité folle, enrichit ce récit d’action et d’aventures. Résultat de recherche d'images pour "vortex stan vince"L’on sent à mesure de l’avancée de la lecture que le scénario initial a probablement été modifié en fonction du succès de la série puisque d’une histoire de conspiration politique assez poussée dans les premiers tomes, l’on dévie ensuite vers un apocalypse scientifique beaucoup plus global et du pure cyberpunk victorien sur la troisième époque. Vortex respire la vitesse, que ce soit dans la dynamique du dessin ou dans l’enchevêtrement des intrigues. On aurait sans doute apprécié que les auteurs s’engouffrent encore plus dans les problématiques de paradoxe temporel et prolongent le concept des aventures croisées des deux héros (qui est exploité en début de série et en fin). Mais la série reste un excellent moment d’aventure rétro, honnête dans son ambition et toujours percutante dans ses visuels même s’ils n’ont rien de révolutionnaire. Je gage que cette lecture, si vous vous laissez tenter vous donnera envie de (re)découvrir la bonne SF Delcourt des années 90’s et d’observer les débuts d’auteurs aujourd’hui confirmés. Vortex démontre que lorsque les auteurs français se lancent dans du pulp les comics n’ont plus grand chose à nous apporter…

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La BD animalière: Love/Pride of Bagdad/Gon

La trouvaille+joaquim

J’étais parti sur une numérotation des billets de la rubrique « Trouvaille du vendredi » mais je me demande si, avec les logos de rubrique, ce ne serait pas plus parlant de mettre le titre des albums comme pour les autres rubriques… Qu’en pensez-vous?

Du coup pour cette 18° édition (pfiouuu, je pensais pas tenir ce rythme!) je vous ai déniché trois magnifiques BD qui parlent des animaux mais surtout de la dure Loi de la Nature! Et en plus (c’est pas fait exprès) on a une illustration des visions européenne, japonaise et américaine du sujet… En bonus (pas fait exprès non plus mais ça signifie surement que mon Moi est très organisé à l’intérieur…) le billet de mercredi parle aussi des animaux, avec la nouvelle BD de Dorison.

Couverture de Pride of Baghdad

  • Pride of Bagdad
Comic de Brian Vaughan et Niko Henrichon – Panini/Vertigo (2006), 130 p.

Pride of Bagdad proposait en 2006 soit juste après la seconde guerre d’Irak une parabole sur la guerre, le conditionnement, la sauvagerie… au travers de l’escapade (inspirée de faits réels) des lions du zoo de Bagdad libérés lors de l’attaque de la Ville par les forces américaines. J’aime la BD américaine (je préfère parler de BD en ce qui concerne les « graphic novels » comme ils disent… par-ce que « comics » est tout de même très très connoté super-héros) quand elle balance ainsi des paraboles puissantes, radicales, violentes, sans compromissions. Comme souvent les animaux permettent de parler des hommes en se centrant, par cet artifice du changement de prisme, sur le sujet brut. Ici le cheminement des animaux tiraillés entre leurs instincts dégradés par des années (voir une vie) de captivité et l’incompréhension des effets de la guerre qu’ils constatent, nous focalise sur ces visions d’apocalypse d’une cité plurimillénaire déserte. Résultat de recherche d'images pour "henrichon pride of baghdad"Outre les éléments sur le sort des animaux de cage, c’est bien le contexte politico-militaire de cet événement majeur des vingt dernières années qui donne toute la force au propos. Prédateur ultime, le lion ne comprend pas ce qui se passe, ce que sont ces animaux de fer lancés en furie, détruisant arbres et maisons, ce qu’est ce palais magnifique (celui de Saddam Hussein) doté de piscines et de peintures gigantesques. Créatures puissantes mais ingénues, ils sont observateurs de panoramas que peu d’œuvres ont permis de voir. A ce moment la BD se fait documentaire, prenant le recule de dépasser l’orgie d’images TV de l’époque. Les auteurs profitent des lumières du désert, de l’orient, de la finesse des félins. Dans le monde des animaux tout n’est que violence. Mais si petite au regarde de la violence des hommes, qui n’interviennent qu’à la toute fin, si cruelle, si terrible. Si bête.

  • Gon
Manga de Masashi Tanaka – Casterman/Kodansha (1995-2003), 7 volumes, 156 p. par volume, n&b.

Couverture de Gon - Tome 1Gon est l’une de mes premières lectures Manga, à une époque reculée où l’éditeur Glénat tenta d’introduire ces étranges BD petit format en noir et blanc, à l’époque des Akira, Appelseed, Dragonball,… Gon doit être l’un des tous premiers manga publiés par Casterman à cette époque et je dois dire que c’était assez gonflé tant cet ovni est particulier. Gon est un dinosaure… mais en format « SD« ! Dans une époque reculée ressemblant à l’Amérique du Nord, ce tyran absolu doté d’une force démentielle parcourt la nature en cherchant de la nourriture, mais aussi à exploiter les animaux qu’il rencontre. Et quand on dit exploiter, cela signifie les violenter férocement pour les mettre à sa merci. Il faut voir des grizzly et autres lions rendus à l’état de chatons pour éviter de subir les foudres de Gon. Ce dernier est également capable de bons que ne renierait pas un Résultat de recherche d'images pour "gon tanaka"certain Hulk et de raser une foret en quelques coups de dents. Bref, la terreur de l’ancien temps, le caïd du règle animal, j’ai nommé Gon! Le dessin très réaliste et les décors magnifiques participent de la qualité de ce manga muet (de fait) qui n’a jamais été copié et illustre la sensibilité toujours très particulière de nos amis nippons. Totalement burlesque, un (gros) brin sadique, Gon procure un sourire un peu gêné et demande à ne pas être allergique à l’humour noir.

  • Love
BD de Brrémaud et Bertolucci – Ankama (2011), 79 p.

Couverture de Love (Bertolucci) -1- Le tigreLa plus récente des BD de cette sélection (… ou plutôt série, quatre volumes étant parus: Tigre, Renard, Lion, Dinosaures) propose au travers de graphismes absolument magnifiques et colorés, un reportage animalier en suivant à chaque album un animal sauvage dans ses activités quotidiennes. Ici nous suivons un tigre qui cherche à manger. Le dessin est réaliste et particulièrement réussi, on adore voir les têtes de peluches des félins, singes et autres animaux de la jungle. Album sans dialogues, Love nous illustre la dure loi de la Nature: manger ou être mangé, et où être le plus fort n’indique pas nécessairement que vous mangerez à votre faim… Maintes techniques de filoutage permettent à des animaux d’attraper une proie et généralement les plus malins, ceux qui attendent dans l’ombre de profiter du travail des autres sont récompensés. C’est aussi passionnant qu’un reportage animalier de France 5, très drôle et doté d’une morale succulente. Ça se dévore trop vite mais l’on n’a qu’une envie, d’aligner les autres albums de la série!

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La trouvaille du vendredi #17

La trouvaille+joaquimAxis Mundi
Artbook de Mathieu Lauffray
Ankama-CFSL (2013) 240 p.
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Le site collaboratif d’artistes Café-salé publie depuis plusieurs années des recueils d’illustrations pro et semi-pro publiées sur ses forums (les fameux Art-book café-salé qui proposent une immersion assez incroyables de richesse dans des univers de dizaines d’artistes différents… si vous aimez les images, foncez en acheter un!). En collaboration avec l’éditeur Ankama ils ont sorti en 2013 le second art-book de Mathieu Lauffray. Plus qu’un simple recueil d’illustration, il s’agit d’une somme rassemblant une très grande quantité d’illustrations et de photos de travail de l’artiste et de plusieurs entretiens avec ses collaborateurs, scénaristes BD ou réalisateurs de cinéma pour l’essentiel. C’est assez biographique et permet comme rarement d’entrer dans l’intimité artistique d’un grand illustrateur peu médiatique.

Résultat de recherche d'images pour L’ouvrage de 240 page est de fabrication particulièrement réussie: format carré, signet tissu, couverture épaisse, illustration de couverture et de quatrième très belles. La maquette générale est élégante et l’on pardonnera les économies de relecture qui ont laissé un certain nombre de coquilles dans les textes. L’ouvrage s’ouvre sur une court bio avec photo de l’auteur puis une double page où il détaille la naissance de sa passion pour le graphisme et les imaginaires (tiens, c’est les deux axes de ce blog ça tombe bien !) avec couvertures d’albums et affiches de films influents. Ensuite le bouquin est découpé en 8 sections, dont quatre vouées à la BD et une importante sur le cinéma.

Certains sujets vont toucher vos lecteurs à tous les coups et l’on va vous aimer des les avoir choisis. C’est l’image que l’on aime, pas sa forme. […]C’est ce tiraillement entre le choix du sujet et le goût pour l’expression du sensible qui va faire exister artistiquement.

Lauffray est un visionnaire, dans le sens qu’il conçoit son travail comme des visions graphiques et artistiques d’autres mondes. Certains grand illustrateurs représentent et sont bons pour cela. Ce qui intéresse Lauffray c’est l’idée mystérieuse, inquiétante (il est fondamentalement un auteur « fantastique » en cela) et épique qu’il y a en toute forme. Il recherche le voyage et l’inconnu vaguement inquiétant… Image associéeD’une montagne il fait un pic dantesque hérissé de formes cyclopéennes impossibles (comme dans sa BD Prophet), d’un passant d’une nuit nocturne il fait une forme encapuchonnée qui vous invite à imaginer en quelle grotte de pirates il se terre… Ses références sont éclectiques mais reviennent aux illustrateurs figuratifs d’aventure et aux écrivains qui ont conté les explorations, de Frazetta, Otomo, Druillet à Dumas, Kipling et bien sur Jules Verne. Les illustrations (notamment réalisées pour les projets avortés de films de Christophe Ganz Némo et Lord of the Apes laissent un terrible sentiment de gâchis tant ces images sont évocatrices, vivantes, puissantes… Personnellement beaucoup d’images m’ont donné envie de me précipiter regarder le film pour lequel elles ont été faites.

Résultat de recherche d'images pour Ce livre est un moyen de partage de sa réflexion pour Mathieu Lauffray. L’homme est un vrai intellectuel, réfléchissante et conceptualisant son art. A ce titre, pour qui aime le graphisme, rarement un illustrateur fantastique a pu ainsi expliquer sa vision de l’objet graphique, de ses thèmes, de sa forme. Tout ceci est absolument passionnant, absolument pas intello ni conceptuel. C’est un vrai artiste expliquant son art, propos appuyés par un nombre incalculable d’images souvent inédites.

Mon travail c’est de conserver l’attention du lecteur, de conserver tout le romantisme que l’on pourrait trouver dans une peinture et de le traduire en art séquentiel

L’ouvrage permet également d’entrer dans la conception des séries BD de l’auteur, Prophet, Long John Silver ou sa participation à la série Légion. Telles des pages de making of, cette partie nous offre des variations sur les techniques utilisées, des crayonnés préparatoires aux encrages et les peintures. Ce qui frappe c’est que chaque technique, chaque étape est magnifique, montrant le niveau technique de Lauffray… dont les albums finaux ne rendent à mon sens rarement toute la mesure (à ce titre Lauffray est réellement plus illustrateur qu’auteur de BD).

Pour ceux qui s’étonnent de la production BD relativement restreinte de Lauffray, cet ouvrage résoudra cette énigme: celui qui se dit illustrateur mais passionné de BD, touche à tout et en particulier au cinéma où il collabore depuis longtemps avec des réalisateurs français qui s’étonnent toujours qu’un tel talent ne se soit pas expatrié à Hollywood… Artiste romantique il privilégie les relations humaines et la confiance dans le travail. Dans cette grosse section abordant ses travaux sur le Pacte des Loups, Saint-Ange, 10.000 BC  et autres projets avortés de jeunes talents du cinéma français, ces réalisateurs sincèrement impressionnés par la discrétion et le talent de Mathieu Lauffray discutent longuement du fonctionnement du cinéma, du processus créatif de l’image, animée ou fixe et du rôle qu’apporte un directeur artistique dans le montage d’un film. C’est passionnant.

Je pourrais parler longtemps et décortiquer ce superbe ouvrage mais il faut bien s’arrêter. Si vous n’avez jamais acheté d’Art-book, si vous bavez devant les planches illustrant ce billet, si vous avez toujours voulu pénétrer dans l’atelier d’un illustrateur foncez, s’il ne vous faut qu’un ouvrage de ce type c’est celui-ci.

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La trouvaille du vendredi #16

La trouvaille+joaquimMeurtres fatals
BD Film N’importe quoi de Maëster
Fluide Glacial (1997-1999), 2 tomes parus (« Grave » et « 002 »), dont une intégrale. N&B.

couv_220744Les messages pleins d’humour (l’inverse aurait été étonnant) postés épisodiquement sur les réseaux sociaux par le grand Maëster depuis l’AVC qui l’a rendu hémiplégique en 2015 m’ont donné envie de rappeler aux lecteurs de ce blog le grand œuvre du fou-furieux, fan absolu de cinoche et obsédé sexuel (peut-on bosser chez Fluide glacial sans l’être?): Meurtres fatals. Et puis du coup ça booste un peu le tag Humour de ce blog qui devient un peu trop sérieux…

L’inspecteur Gotlieb Charolles et son adjoint Maëster Piggs sont chargés d’enquêter sur une série d’assassinats. Une enquête totalement foutraque qui va les entraîner dans le milieu du cinéma.

Résultat de recherche d'images pour "meurtres fatals maester"Je n’ai jamais été un lecteur assidu de Fluide Glacial mais je voue un culte absolu à Marcel Gotlieb qui incarne pour moi la quintessence de la BD d’humour maline, bien dessiné et loufdingue, avec notamment ses Rhâa gnagna et Rhâa lovely. Maëster, connu surtout pour sa série Soeur Marie-Therese des Batignoles (jouissive par son côté rentre dans le lard mais souvent un peu poussive a mon goût) est le disciple du maître (à qui il n’a pas grand chose à envier en matière de technique graphique) qu’il utilise pour jouer le héros de sa double histoire parodique, prétexte à dessiner des scènes et acteurs très connus du cinéma hollywoodien.

« To die by fatal killing death »

Résultat de recherche d'images pour "meurtres fatals maester"Pas vraiment nécessaire de raconter les histoires ni de décrire l' »humour Fluide », je me contenterais de vous citer les grandes références de l’humour absurde à la mode n’importe quoi: des Monty Python aux nuls, de Hot Shots aux films d’animation Aardman (Shaun le mouton, Wallace et Gromit), vous êtes entre de bonnes mains. Comme Maëster aime les jolies filles il en mets un peu partout mais à la mode caricature car c’est son style (faudrait pas trop se prendre au sérieux quand même. Pour avoir vu l’oiseau une fois en dédicace, je peux vous dire que son personnage de Piggs n’est absolument pas fictif: il drague tout ce qui bouge et n’arrête pas de raconter des conneries!

Un quartier très très affamé de la ville (c’est à dire tellement mal famé qu’on peut dire pas famé du tout, donc affamé, du préfixe privatif « af », comme dans « afficionado »: privé de la moindre intelligence),…

Résultat de recherche d'images pour "meurtres fatals maester"Donc dans les deux volumes de Meurtres fatals (de même qualité), les deux héros vous transportent dans tous les grands blockbusters des années 80-90, d’Alien aux X-files, de Pulp Fiction à Titanic en passant par Batman et Blanche neige et les 7 nains (il se paie même le luxe de nous placer le bain turc d’Ingres)… C’est toujours un peu fripon mais surtout, SURTOUT, chaque séquence, que dis-je, chaque case est le prétexte à un bon mot et surtout à l’insertion de mille détails à la con qui font mourir de rire. Maëster a 10.000 idées débiles par dessin et le pire c’est que tout ça tient parfaitement, est totalement lisible et appuyé par des dessins vraiment chouettes. De quoi souhaiter qu’il s’essaye un jour (très peu probable à moins qu’il tombe en dépression…) à une « vraie » BD avec une vraie histoire.Résultat de recherche d'images pour "meurtres fatals maester"

Vous passerez votre lecture à décortiquer chaque centimètre pour voir une idée textuelle ou dessinée débile, une référence à un des membres de l’équipe Fluide ou à un film, avec souvent un entrecroisement de tout ça, si possible dans la même image…

« Larcenet, ta mère elle aime Nagui »

Pour conclure, si vous vouez un culte à Marcel Gotlieb et aux Monty Pythons, courez acheter l’intégrale des Meurtres fatals, pour vous dérouiller les zygomatiques!

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La trouvaille du vendredi #15

La trouvaille+joaquimAdama, le monde des souffles.
Film de Simon Rouby (2015), 1h22.

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Il y a trop peu de cinéma d’animation sur ce blog alors je profite d’un visionnage avec ma fille pour proposer une Trouvaille du vendredi avec un film que j’attendais de voir depuis sa sortie et qui, clairement, m’a bluffé sur tous les plans!

Présenté en compétition officielle au festival du film d’animation d’Annecy 2015, ce premier long métrage du studio réunionnais (et oui!) Pipangaï (qui a sorti l’an dernier l’adaptation de la BD Zombillenium) est une véritable perle, peut-être mon film d’animation français préféré et qui mérite toute votre attention et montrer que l’originalité, la créativité peuvent réellement concurrencer sur le long terme la puissance marketing et financière des grosses productions.

En 1916, dans une vallée isolée d’Afrique, le frère d’Adama doit passer son rituel initiatique qui le rendra adulte, mais au dernier moment un incident empêche ce « passage ». Hanté selon l’ancien du village, il va fuir cette société ancestrale étouffante pour s’engager dans l’armée engagée dans cette lointaine guerre mondiale. Adama va se lancer à sa poursuite en promettant de le ramener. Il s’engage dans une odyssée initiatique qui l’emmènera jusque dans les tranchées de Verdun, au son des souffles et des musiques des marabouts…

Résultat de recherche d'images pour "adama film"Si la tradition de l’animation française n’est plus à prouver, les bons succès critiques peinent souvent à trouver une rentabilité commerciale. Souvent la qualité technique bute sur des rythmes lents, parfois soporifiques et surtout sur un impensé: le fait de faire des films d’animation destinés aux jeunes. Or les grands films d’animation sont construits en direction de tous les publics. Et c’est bien selon moi la principale force d’Adama: le prisme de l’enfant est celui qui accrochera l’intérêt des jeunes spectateurs mais le scénario (comme un certain Tombeau des Lucioles) ne vise pas la jeunesse.

Image associéeCar les auteurs visent plutôt un esprit mythologique, une confrontation subtile entre un univers magique de l’Afrique traditionnelle et un monde moderne rationalisé. Cela coïncide avec un âge, la préadolescence, où l’univers enfantin naïf rencontre celui dur et réaliste, des adultes (le personnage de Maximin). Le propos avance naturellement, sans insistance, jusqu’à un épilogue incroyablement juste laissant le spectateur décider de son interprétation. A mesure que l’on s’enfonce dans le no-mans-land de Verdun, les séquences irréelles se multiplient, faisant s’interroger sur la réalité de ce que vit Adama. Mais les auteurs n’en oublient pas leur trame: celle d’une quête initiatique d’Adama et de son frère quittant un paradis perdu pour l’enfer. Les thèmes sont nombreux mais là encore laissant le spectateur choisir lesquels importent le plus (de l’enrôlement de force des tirailleurs, à la vie de débrouille et les bidonvilles dans le Paris de 1916 ou l’archaïsme des sociétés patriarcales africaines,…). En 1h20 la densité scénaristique est réellement impressionnante.

Résultat de recherche d'images pour "adama film"Sur le plan technique les auteurs ne sont pas allés dans la facilité: afin de donner un aspect matériel, de sculptures artisanales à leurs images, ils ont conçu des modèles en terre qu’ils ont modélisés par ordinateur, donnant un mélange étonnant entre de l’animation stop-motion, l’animation 2D classique (pour certains décors) et animation 3D. Ils ont en outre expérimenté certains effets très esthétiques en utilisant des ferro-fluides pour composer les explosions de Verdun. Un making of en plusieurs parties montre cette conception passionnante:

ADAMA MAKING OF OPUS 1 : SCULPTURES from Naia Productions on Vimeo.

 

ADAMA MAKING OF OPUS 2 : DECORS & FERROFLUIDES from Naia Productions on Vimeo.

Le rendu visuel est totalement unique et agrémenté de plans au sens esthétique indéniable. Cette mise en scène (qui laisse dubitatif sur le fait qu’il s’agisse d’un premier long métrage pour l’essentiel de l’équipe) est agrémentée d’une musique (fortement teintée de sonorités africaines) très agréable et parfaitement adaptée aux images et aux moments de l’histoire. Du rythme aux doublages, tout est parfaitement pensé dans ce film dont on cherche les défauts.

Permettant d’aborder deux sujets rarement liés et au traitement pas du tout superficiel (la guerre et la rencontre modernité/traditions), intéressant réellement tous les ages (je préconiserais à partir de 8 ans), Adama est une perle qui mérite vraiment une reconnaissance publique et que je vous invite très vivement à découvrir.

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La trouvaille du vendredi #14

La trouvaille+joaquimBD de Milo Manara
Casterman (1998), 56p. Séries Giuseppe Bergman #4.

couv_1215Milo Manara est considéré à juste titre comme l’un des plus grands gâchis de la BD. Artiste doté d’un talent sidérante il a le plus souvent fait le choix de la BD érotique très commerciale et très médiocre ou des délires Jodorowskiens pas toujours pertinents. « Malheureusement » un crayon est tenu par un cerveau avec ses passions et ses envies et parfois ça ne colle pas…

Pourtant la biblio de l’artiste italien contient aussi quelques perles, parmi lesquelles la série des Giuseppe Bergman, aventures loufoques (un peu sexy quand-même…) mais surtout très liées aux univers de ses amis Hugo Pratt et Fellini avec des visions étonnantes et très artistiques.

Image associéeL’avant dernier épisode de la série, « Revoir les étoiles » est assez unique tant sur le plan graphique que thématique. Il forme une sorte de Requiem à la mémoire de ses deux mentor et à l’art, comme l’indique la couverture reprenant la Vénus de Botticelli.

 

 

Mes vieux ne sont pas méchants, on joue simplement à quelque chose de beau.

Manara aime les femmes et trouve de nombreuses occasion de les dénuder. Mais si l’on ne peut nier la qualité du trait et l’esthétique du corps féminin très présente du reste chez un très grand nombre d’illustrateurs, l’album devient intéressant lorsqu’il parvient à allier justement l’esthétique et la thématique: l’histoire de l’art et les liens entre monde réel et mondes fantasmés.

Résultat de recherche d'images pour "manara revoir les etoiles"L’intrigue, débordant de références qu’il peut être amusant de repérer, suit une ingénue un peu folle, sorte d’Alice perdue dans le monde des hommes, un monde fait des pires pulsions de la société italienne et européenne du XX° siècle, parcourant des représentations de tableaux classiques de la peinture et permettant à Manara de les revisiter. Cela pourrait être artificiel s’il n’y avait une cohérence de cette approche à double hélice, entre le monde de la beauté et de l’art de la fille et le monde réel de Giuseppe Bergman qui tente de la sauver d’elle-même et des dangers du monde.

 

L’humanité ne semble être que cruauté, corruption, irrémédiablement dominée par le mal, incapable de tendre vers le bien…

Résultat de recherche d'images pour "manara revoir les etoiles"L’intrigue n’a pas grand sens, autre que de permettre des tableaux, des regards (beaucoup de regards comme ce face à face entre la jeunesse magnifique et ces vieillards dont on imagine mille pensées, dans une longue digression autour de la « Suzanne et les vieux » chez Veronese, Tintoret ou Doré). Il n’y a (presque) rien de vulgaire dans cet album dessiné en lavis superbes qui revisite un grand nombre d’œuvres majeures, du Déjeuner sur l’herbe à lile des morts de Böcklin. Seule la séquence de la reine Pasiphaé ne relève que des fantasmes de Manara et tombe un peu dans le gratuit.

Résultat de recherche d'images pour "manara revoir les etoiles"Prenant Giuseppe pour Lucignolo (personnage de Pinocchio) et se croyant au pays des jouets (toujours dans Pinocchio), la fille se retrouve confronté à la réalité policière et d’un mouvement fasciste « Amour et Argent » ainsi qu’à deux loubards qu’elle prends pour le chat et le renard du conte de Collodi. On est tout de même dans un album de Manara, qui profite du fait que les filles sont souvent nues dans la peinture classique pour se faire plaisir!

Les pérégrinations l’amènent à Cinecita où se tourne un film sur l’Enfer de Dante, ce qui permet une très dure vision du véritable enfer, celui de la ville, de la Cité, du monde, bien plus détestable que le monde imaginaire des arts. La fin est la plus poétique: décidée à ne vivre que dans l’imaginaire, la fille se rend sur l’ile des morts où elle rencontre Picasso, Groucho Marx, Hugo Pratt ou Luccino Visconti… Une sorte de petit prince tente de la ramener à la vie grâce à des graffiti colorés, de Disney à Corto. Et l’album se termine magnifiquement par une case blanche invitant le lecteur à terminer l’histoire, bien ou mal, à lui de choisir… Revoir les étoiles est une très belle ode à l’imaginaire et à la beauté par un grand artiste qui devrait produire plus souvent des œuvres personnelles.

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