****·BD·La trouvaille du vendredi·Littérature·Rétro

Le journal d’Anne Frank

BD d’Ari Folman et David Polonsky
Calmann-Levy (2017), 162p., one-shot.

couv_314543

Le Journal d’Anne Frank est un monument auquel il est difficile de toucher de par son lien avec la Shoah et l’exceptionnelle émotion que sa lecture procure. Publié par le père d’Anne, rescapé de la Guerre, en 1947 aux Pays-Bas, il est adapté dans les années cinquante au théâtre et au cinéma, avant de voir d’autres adaptations pour les cinquante ans de la mort d’Anne. Les années deux-mille dix voient un renouveau des adaptations à l’approche de l’entrée dans le Domaine-Public du texte. Un conflit juridique commence avec le Fonds Anne Frank, chargé par le père de gérer l’héritage du texte. C’est cette fondation qui commande au réalisateur israélien Ari Folman une adaptation du texte en BD.

Le journal d'Anne Frank - roman graphique de Anne Frank, Ari Folman, David  Polonsky - BDfugue.comPour qui comme moi a lu le livre à l’âge recommandé (à tort), vers douze ans, on ne peut qu’être sidéré par la modernité, la maturité et la qualité d’écriture de la jeune fille qui a treize ans lorsqu’elle se retrouve enfermée, deux années durant, dans une maison cachée en compagnie de ses parents, sa grande sœur, et de deux autres familles. Comme il l’explique dans la passionnante post-face, Folman et son dessinateur commencent l’album de façon très graphique pour progressivement laisser plus de place au texte original sur la fin, à mesure que les réflexions intimes d’Anne deviennent trop complexes à mettre en image. Si l’adaptation proprement dite occupe donc une grosse moitié de ce gros volume, les moments les plus impressionnants, là où on réalise la force du propos, c’est quand on se retrouve ainsi plongé dans ce journal intime d’une fille qui ne semble pas voir la mort arriver mais souffre seulement de ne pouvoir vivre pleinement son adolescence et ses amours naissantes.

D’abord illustratif des derniers jours de liberté de ces gens, l’album nous montre la vie des années quarante aux Pays-Bas, plein de l’humour que dégage Anne en permanence, un sarcasme envers ces adultes si puérils dans leurs exigences matérielles. Probablement enfant précoce, Anne Sandra Marrs+John Chalmers on Twitter: "The annex also really comes  visually alive, more so for us than in the original diary. After reading  the original we went to see the house toanalyse avec une acuité et un détachement fous ses relations avec sa mère, vue très durement, aves sa sœur, la perfection incarnée et avec son père auquel elle voue une admiration excluant tout autre. L’absence de progressivité narrative aurait pu rendre la lecture compliquée. Il n’en est rien grâce à ces planches très libres qui montrent des saynètes de la vie tragique des Frank sans chercher à ajouter de la matière exogène au texte. En cela la fidélité avec le matériau est remarquable et le projet totalement abouti en permettant une facilité d’immersion (par le graphisme) sur un texte dont l’aspect historique voir scolaire pourrait rebuter. Au contraire cette adaptation est pleine de vie, d’une joyeuseté qui semble n’avoir jamais quitté Anne tout au long de sa captivité.

L’immense qualité de cet ouvrage est de donner envie de se replonger dans le texte intégral après avoir été sidéré par la maturité de réflexions (sur elle come sur ses contemporains ) d’une jeune fille qui explose de vie à chaque page. Ce qui rend son destin d’autant plus tragique et émotionnellement profondément touchant.

A partir de 12 ans.

 

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La délicatesse

BD de Cyril Bonin
Futuropolis (2021), 92p., one-shot.
Adapté du roman de David Foenkinos.

couv_289530

Nathalie est un ange. Alors que tout lui réussit, un drame la plonge dans une fuite en avant professionnelle où la vie et les relations humaines semblent lui être désormais interdites. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Markus, petit employé de son entreprise chez qui rien ne l’attire. Mais la vie réserve des surprises…

Très peu attiré par ce genre de littératures pas plus que ce genre de BD, je suis tombé sur La Délicatesse par hasard, intrigué par l’adaptation d’un best-seller de l’édition et ces teintes pastelles plutôt agréables. Et je me suis laissé prendre à cette histoire simple comme la vie et racontée principalement en narration. Ne vous arrêtez pas au pitch semblant destiné à une adaptation ciné dans le mode cliché des oppositions. Cyril Bonin ne se laisse pas avoir par la tentation d’appuyer sur l’idée de la Belle et la Bête. Si son héroïne est bien présentée comme un ange, belle, délicate, brillante, elle n’en est pas pour autant suffisante. Markus lui n’est pas si moche, pas si médiocre qu’on aurait pu le craindre. L’auteur préfère mettre en contact deux personnes qui ne semblaient pas faits l’un pour l’autre mais que la vie fait se rencontrer. Comme le mari de Nathalie rencontré dans la rue. 

La Délicatesse, bd chez Futuropolis de Foenkinos, BoninComme souvent dans ce genre d’histoire c’est par les textes, les dialogues et les récitatifs, que se noue l’étincelle. Un peu comme sur Le tueur, on contemple la vie de Nathalie et les jolies formules qui font prendre de la hauteur. Le dessin n’est pas particulièrement marquant (Bonin vient pourtant des Arts Décoratifs….) mais accompagne le texte avec un sens du cadrage très élégant, en se focalisant essentiellement sur les regards. Et cela fonctionne malgré la simplicité du trait. Car de par l’omniprésence du texte on est pris par une musique permanente qui nous fait glisser sur les cases. A noter que la BD a été réalisée après la sortie du film (que je n’ai pas vu) qui l’a sans doute influencé tant on sent le caractère cinématographique du projet.

La Delicatesse c’est l’histoire de la simplicité, de la spontanéité de ce suédois semblant tombé de la Lune que la perfection de sa belle n’impressionne pas plus que ne le fait son gros directeur dominateur. C’est la convention bousculée déclenchée par une pulsion venue d’on ne sait où. C’est la vie qui prends le dessus sur le deuil et sur la norme et c’est cela qui est très beau dans cet album… délicat.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi·Rétro

Thorgal: le cycle de Jolan

La trouvaille+joaquim

BD de Jean Van Hamme, Yves Sente et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (2006-2010), cycle de 4 volumes.

Ce quatrième et dernier billet traite de ce qui est pour moi le chant du cygne de cette magistrale série. Jean Van Hamme souhaitait achever la série depuis plusieurs albums on le sait et la passation se déroulera sur l’album Moi Jolan. Le scénariste de la reprise, Yves Sente n’est pas un inconnu: directeur de collection au Lombard (l’éditeur de Thorgal et du one-shot de Van Hamme-Rosinski Western), il a fait ses classes sur le relaunch de Blake & Mortimer (en parallèle à Van Hamme) et a rencontré Rosinski sur une très belle variation sur le Comte de Monte-Cristo qu’ils ont réalisé ensemble (la Vengeance du comte Skarbek). C’est à l’occasion du Sacrifice que ce dernier mets superbement en application sa technique en couleur directe qu’il a expérimenté sur Skarbek.

Tentant de sauver Thorgal, gravement malade suite aux épisodes précédents, Aaricia, Jolan et Louve trouvent une aide inespérée en la personne du dieu Vigrid qui leur indique qui pourrait le sauver: Manthor le magicien, tapis dans l’Entremonde. Pour cela Jolan va devoir faire un serment qui l’amènera à l’aube de l’âge adulte sur les terres des Dieux où il va défier à son tour la Loi d’Odin…

Liste des critiques concernant ThorgalDrôle de cycle charnière, ces quatre albums proposent un magnifique adieu de l’auteur originel dans un émouvant parallèle entre le père/le fils et le créateur/son personnage sur la dernière page du Sacrifice, qui peut être un très bel album conclusif à la série après vingt-six ans de bons et loyaux services. De nouveaux lecteurs ont ainsi pu entamer leur découverte avec la passation de flambeau à Jolan… avec l’interrogation de savoir si la série devait changer de nom. Laissant ces tergiversations commerciales de côté, Sente propose une superbe aventure magique sur les terres de l’Entremonde et d’Asgard avec la première apparition des dieux majeurs et d’Odin sur les planches de la série! Excellente idée que de rompre ainsi une digue savamment maintenue jusqu’ici et interdisant à Thorgal de rencontrer ses tortionnaires. Jolan qui restait jusqu’ici un personnage secondaire avec quelques épisodes forts comme sur la Couronne d’Ogotaï, renverse la donne et laisse Thorgal un peu piteux se débattre avec Aaricia et le rejeton de Kriss, l’inquiétant enfant muet Aniel. Ainsi tout en lançant son nouveau héros, le scénariste maintient un fil narratif vers les futurs albums. Si cela finira de façon sassez catastrophique (artistiquement parlant), l’idée n’était pas mauvaise et nous tient en haleine avec une forte envie de tourner les pages tout en savourant les cases toutes plus belles les unes que les autres. Rosinski a sans doute atteint ici le sommet de son art. avant de se caricaturer sur la fin du cycle de Ka-Aniel…

Thorgal (Édition Spéciale 30 Ans) (tome 30) - (Grzegorz Rosinski / Yves  Sente) - Heroic Fantasy-Magie [CANAL-BD]Ce cycle, en assumant sa dimension fantastique, permet à l’artiste d’aller plus loin que jamais dans un superbe design de créatures et architectures de ces lieux magiques. A ce titre la bataille entre l’armée de chiffon et celle des géants de Loki est un monument où l’auteur se régale comme jamais depuis les grandes heures du Chninkel. La galerie de personnages de l’univers de Jolan est haute en couleur et si les marqueurs naïfs de la série restent présents et assurent une continuité, on sent un vrai vent de fraicheur, une vraie envie collectif de relancer cette série moribonde. Si l’on peut déterminer un bon passage de témoin à une nouveauté qui ne dépayse pas le lecteur, on peut dire que la transition Van Hamme/Sente s’est faite excellement. Sous la forme d’un voyage initiatique parsemé d’épreuves, cette quadrilogie nous fait presque oublier Thorgal qui a infusé sa morale d’airain en son fils, ce qui permet de retrouver le sel du personnage dans son fils, encore jeune et naïf. Cette dimension divine sera assumée dans les séries spin-off lancées par la suite par Sente en prévision d’un nouveau passage de témoin sur la série mère.

Thorgal (en allemand) -32- Die schlacht von AsgardLes intermèdes avec Thorgal à la poursuite des ravisseurs d’Aniel sont plus laborieux car un peu décalés, comme un monde d’avant qui refuse de mourir… Après la Bataille d’Asgard l’album Le bateau-sabre permet une jolie aventure neigeuse pour Thorgal après que Manthor ait missionné ses « avengers » (Jolan et ses compagnons dotés de capacités exceptionnelles) pour bouter les forces de l’envahisseur chrétien hors des terres du Nord. Outre que cette immiscion historique dans une série uchronique tranche avec l’ADN de la saga, Jolan disparaît purement et simplement, et brutalement, pour laisser Thorgal partir vers Bagdad. Après quoi les trois albums qui forment le cycle des mages rouges verse dans le n’importe quoi tant scénaristique que graphique, avec le passage express de Dorison sur un unique album avant le sauvetage en urgence par Yann, le scénariste de La jeunesse de Thorgal. N’étant pas dans les arcanes des éditeurs je ne connais pas l’origine du problème. Est-ce que le projet était foireux et a usé trois scénaristes-pompiers? Est-ce un conflit interpersonnel ou artistique? Toujours est-il que pour moi la série Thorgal s’est arrêtée là, en cours de route, lassé de rajouter de mauvais albums à une série qui ne le mérite pas. Suite au départ de Rosinski les albums semblent mieux montés et fréquentables, pour peu que l’on conçoive de lire une série de BD sans ses deux créateurs. Car il faut bien reconnaître que pour les trois séries majeures conçues par Jean Van Hamme, aucune des trois, si leurs lectures pos-transition restent acceptables, bine loin est le temps où elles faisaient la gloire du neuvième art…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

*****·BD·La trouvaille du vendredi

Kamarades – intégrale.

BD de Benoit Abtey, JB Dusséaux et Mayalen Goust
Rue de sèvres (2015-2017), série trois tomes., 162p.

bsic journalismMerci à Rue de Sèvres pour leur confiance.

L’édition intégrale a pour seul intérêt l’économie substantielle puisqu’il s’agit d’une version brochée compacte (les trois albums originaux étaient dans un format BD classique avec couverture cartonnée et grand format) qui permet d’avoir dans sa bibliothèque cette très belle série pour 18€seulement au lieu de 40 pour l’édition classique. Rien n’interdit à l’éditeur de proposer ultérieurement une belle édition que le thème et l’art de Mayalen Goust mériteraient et l’on a vu sur la série phare d’Alex Alice combien Rue de sèvres savait soigner ses éditions. Cette édition reprend donc la jolie maquette « soviétique » avec couverture à rabats comportant une courte bio des auteurs et leur biblio chez Rue de sèvres.

couv_397457

1917, embourbé dans la première Guerre mondiale, l’empire russe vacille. Monarchie parlementaire depuis peu, les troubles instillés par les bolchéviks amènent le tsar Nicolas II devant ses responsabilités. Lorsque sa fille préférée Anastasia tombe amoureuse d’un simple soldat l’engrenage infernal se mets en marche, qui verra la fin de l’Empire et des Romanov. Vous connaissez peut-être l’histoire officielle. Voici la véritable tragédie…

Résultat de recherche d'images pour "kamarades goust"Très belle découverte que cette trilogie qui allie romanesque, Histoire et un graphisme à la fois très artistique et totalement adapté au propos. Pour sa seconde BD, la dessinatrice remarquée sur l’adaptation BD du succès ado Les Colombes du roi soleil se fond dans l’époque et l’atmosphère totalement romantique voulue par les scénaristes, des auteurs de théâtre et de cinéma. Dans un style léger tout en courbes et aplats de couleurs franches qui rappelle Olivier Pont ou Marc-Antoine Boidin, elle offre au regard les paysages de l’hiver de la Russie de 1917. Alliant des textures précises et décors rigoureux avec des personnages esquissés sans encrage, on reconnaît le style des livres jeunesse, très libres graphiquement. Mayalen Goust sait pourtant garder une bonne lisibilité même dans les séquences d’action et alterne une très grande variété de découpages, des pleines pages (voir doubles pages à la coupe), dessins qui sortent de leur cadre et une multitude de cadrages qui rendent la lecture hautement dynamique.

Et cela est nécessaire car les scénaristes nous convient dans la grande aventure des films de David Lean, Docteur Jivago et les romans russes. On entend les violons et la Balalaïka résonner sur fonds de canons. Le sang est rouge et nimbe la neige éclatante dans des tableaux comme peints au couteau. Le récit épique en diable voit intervenir directement des personnages historiques avec l’ambition de raconter la vraie histoire (fictive!) de la fin des Romanov. Résultat de recherche d'images pour "kamarades goust"Se calant dans un cadre historique solide, les auteurs nous racontent comment le jeune Staline, ami du soldat Volodia, va enlever Anastatia et contraindre le Tsar à abdiquer. Ce n’est que le début d’un mélange entre fiction et réalité historique, profitant d’une grand opacité de sources sur l’époque qui rend l’Histoire officielle relativement fragile et sujette à des manipulations scénaristiques passionnantes en mode « et si… ». Ainsi l’intrigue de Kamarades prends vite le large avec la véracité en assumant sa dimension de fiction tout en rappelant les personnages et évènements pour brouiller la ligne entre réalité et fiction, avec grand talent.

Si l’amour passionné entre Anastasia et Volodia reste au cœur de l’histoire, le troisième larron, Staline, méchant particulièrement charismatique, tient les rênes du drame en pourchassant sans relâche le couple et les Romanov. La figure du héros pur dérangeant pour le Régime est incarné par Volodia dont la blancheur des cheveux réponds à ceux, rouges vifs de la princesse. Traitant un grand nombre de sujets, en partant des problématiques classiques des périodes révolutionnaires (la trahison, la Raison d’Etat), les auteurs nous font parcourir une époque troublée, entre deux mondes, avec la permanence du cynisme et de l’idéologie d’Etat supérieure aux hommes. Ce couple dans la guerre ne devrait pas exister et pourtant il passe entre les balles…

Superbe saga au graphisme planant, Kamarades allie comme rarement un art libre et un récit romantique aux personnages passionnants, entre fiction et réalité. Une très belle lecture pour les soirées d’hiver au coin du feu.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Un loup est un loup

BD de Pierre Makyo, Federico Nardo et Antoine Quaresma (coul.)
Glénat (2015), série en 2 volumes, d’après le roman de Michel Folco.
couv_233033-1

Racleterre en Rouergue, 1763. La femme du sabotier Clovis Tricotin donne naissance à des quintuplés… En cette époque de croyances et de rumeurs, ce qui s’annonce comme une bénédiction divine va transformer la vie du sabotier en enfer. Entre jalousies, méchancetés gratuites, bonne fortune et abus de pouvoir, c’est une destinée tragi-comique que celle des quintuplés de Racleterre…

Amazon.fr - Un loup est un loup - Tome 02 - Makyo, Nardo, Federico, Folco,  Michel - LivresL’objet de la rubrique de la Trouvaille du vendredi est de dénicher des perles méconnues, oubliées, plus ou moins anciennes et qui méritent d’être redécouvertes. Parfois on passe à côté mais quand on déniche un tel diptyque dont on n’avait absolument jamais entendu parler, avec une telle qualité, quel plaisir!

Adaptée d’une série de romans, cette BD est réalisée par le vétéran de la BD historico-fantastique Makyo et par l’italien Federico Nardo, passé par l’atelier à éclosion d’auteurs de Barbuci et Canepa, Monster Allergy, qui montre encore une fois la puissance de l’école italienne de dessin! D’un encrage parfois un peu épais, la technique du dessinateur est sans faille et montre une application sur les décors assez rare dans la BD d’aujourd’hui et qui participe grandement à la richesse du background historico-social. Que ce soit dans les recoins du château, dans les ruelles du village ou dans les couleurs de la campagne, les planches sont vraiment agréables à regarder et habillées d’une colorisation également remarquable. Dommage que les couvertures, esthétiques en tant que telles mais hautement trompeuses et décalées par rapport au ton de l’histoire ne jouent que partiellement leur rôle. Ne vous fiez pas à ces couvertures qui posent plutôt une intrigue d’aventure historique colorées… alors que l’album est plutôt une variation XVIII° des films des frères Coen!

Tragi-comédie tout le long des deux tomes, Un loup est un loup nous montre dans le premier tome les mésaventures de ce pauvre sabotier bien brave, pas spécialement benêt mais ô combien mal accompagné, puis dans le second le destin de Charlemagne, dernier né des quintuplés et capable de communiquer avec les animaux… Si le fantastique n’est qu’une très légère ficelle scénaristique pour faire de ce pauvre hère un héros, le travail sur la langue, entre patois local et ancien français coloré est tout à fait succulent et offre une Un Loup est un loup T2, bd chez Glénat de Folco, Makyo, Nardo, Quaresmagrande part du plaisir de lecture, dans ce qu’on adore chez un Lupano. La farce n’est jamais loin mais les auteurs ne tombent jamais dans le grotesque car l’histoire est au fond résolument tragique. Que ce soit dans les faces à l’expressivité appuyée ou aux scènes de comique de situation, on rit de la bêtise des contemporains de la fratrie sans jamais savoir où nous mène l’intrigue. En bon historien Makyo nous fait revivre les coutumes locales en nous rappelant combien le peuple fut longtemps bête et méchant, appuyé en cela par un catholicisme « magique » fortement teinté de traditions très païennes. Malgré un sort qui s’accable sur Tricotin, le scénario n’oublie jamais de nous surprendre efficacement, créant du même coup de l’amusement devant l’énormité et l’improbable comme ce duel de sang en ouverture qui ne s’achève pas du tout comme prévu!

Rafraîchissant, intelligent, cultivé, ce diptyque est donc une excellente surprise qui frôle les cinq Calvin en raison d’une fin qui semble attendre une suite et que j’ai cru comprendre liée à la légende de l’enfant sauvage. Un triptyque aurait été tout à fait justifié. Tant pis, on se contentera de ces deux jolis albums très bien écrits qui nous rappellent aussi qu’un format court est le plus pertinent.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Orbital, cycle 2 (intégrale)

A l’occasion de la sortie de la seconde intégrale de la série, je re-publie ma critique récente de ces quatre volumes…


BD de Sylvain Runberg et Serge Pellé
Dupuis (1999-2005), série en cours, 8 volumes parus. 46 p./album

Couverture de Orbital -INT02- Deuxième époque

J’avais découvert le premier « cycle » de cette série réputée, à moitié convaincu mais intrigué par le phénoménal design installé par Pellé et par la richesse d’un univers qui ne demande qu’à être exploré. Je confirme mon impression des quatre premiers albums concernant la structure de la série: il n’y a absolument ni cycles ni missions, mais bien une continuité de l’intrigue du premier au huitième tome. Très étrange que cette présentation en diptyques qui ne correspond pas au récit…

Caleb est aux portes de la mort après l’attaque du Varosash et laisse Mézoké seule face à une tentative de déstabilisation de la Confédération toute entière. Alors que les factions opposées cherchent à utiliser la situation de crise  et que le pouvoir saute de camp en camp à chaque incident, les deux agents diplomatiques vont se retrouver en fuite pour sauvegarder l’ordre établi… pour peu qu’il doive être sauvé…

L’intrigue évolue assez vite dans cet arc, avec l’arrivée de la plutôt réussie sœur de Caleb dont nous n’avions plus entendu parler depuis le premier tome. Sa personnalité explosive et son opposition de mentalité avec son frère sont intelligemment amenés et participent au développement de la relation avec Mézoké en faisant réaliser aux deux agents diplomatiques qu’ils ont finalement beaucoup en commun. A noter que ce sont résolument les femmes qui mènent la danse et tissent notre intérêt dans cette série, en laissant les mâles dans des rôles assez ingrats! De nouveaux personnages majeurs arrivent également et nous permettent de mieux comprendre le rôle d’Angus le Nevronome que l’on voit beaucoup depuis le début sans savoir comment ni pourquoi. Comme pressenti, cette série monte en puissance lentement mais surement, chaque tome gagnant en intérêt, en qualité, en complexité. C’est vraiment étrange et je ne crois pas avoir déjà ressenti cela sur une autre série. Passer ainsi de l’assez banal à l’une des meilleures séries SF en quelques tomes n’est pas commun.

Clipboard02.jpgCela est d’abord dû à la noirceur assumée d’une série dont les dessins des personnages tranchent avec l’intrigue politique complexe (Runberg nous y a habitués). L’aspect politique très poussé est l’autre atout avec une galaxie tombant dans la guerre civile dans une progression particulièrement réaliste pour une série SF et qui pourrait sans soucis ranger Orbital dans la catégorie Thrillers politiques. On décortique de multiples facteurs, de l’attentat ayant coûté la vie aux parents de Caleb et sa sœur aux tensions sécessionnistes, xénophobes, aux débats de conception politique au sein d’Orbital entre différents courants qui veulent mettre leur chef sur le siège de dirigeant… Tout cela est mené très finement, sans manichéisme (ou presque), les méchants ayant tous des motivations crédibles avec pour point de convergence la peur. Car mine de rien cette série aborde des problèmes actuels et universels qui mènent aux conflits, qu’ils soient locaux ou galactiques avec le plus souvent comme moteur la peur de l’autre, de l’étranger, de la perte, de l’inconnu. Ainsi le rôle des Nevronomes (dont l’action est centrale sur ces quatre tomes) est très intéressant de par la gestion du mystère laissé par Runberg. On ne sait à peu près rien de ces vaisseaux pensants qui Résultat de recherche d'images pour "orbital 7 pellé"semblent terrifier la confédération et dont on peine à comprendre la nature et les motivations. Cela nous titille dans l’envie d’en savoir plus et les auteurs vont distiller de tout petits cailloux jusqu’à la conclusion marquante du tome huit qui ouvre de nouvelles portes et monte d’un cran dans l’ambition de la série. Même chose, plus subtilement, avec les Sandjar, la race que représente Mézoké et qui est physiquement androgyne, perturbant les humains qui ne savent pas s’ils ont affaire à un mâle ou une femelle… ce qui permet de pointer sans en avoir l’air la question du déterminisme sexuel et du schéma hétérosexuel de nos sociétés (Florent Maudoux avait abordé cette question dans son étonnant et superbe Vestigiales)

Même si Pellé est toujours aussi imaginatif dans sa description des aliens et des lieux (la superbe cité du crime!) et tend à faire évoluer ses personnages humains vers des traits légèrement plus réalistes, ces derniers restent le point noir de la série. C’est vraiment dommage car cela empêche le lien d’empathie avec le lecteur (en contre-exemple du superbe travail d’expression de Corentin Rouge sur Rio et de Paul Gastine sur Jusqu’au dernier). Les personnages humains sont finalement peu nombreux mais demeure le putatif héros, Caleb, qui malgré ses pouvoirs temporaires ne parvient pas à endosser le statut de personnage central.Clipboard01.jpg

Orbital est ne singulière série que je ne classerais pas dans les blockbusters mais qui par ses défauts et son évolution que l’on ressent instinctive attire une grande sympathie par la générosité de ses auteurs qui semblent passionnés par leur univers sans être certain qu’un plan d’ensemble existe. Une BD qui semble progresser volume par volume avec talent et qui gomme progressivement ses quelques problèmes en nous emmenant sur des concepts SF très intéressants, vers l’infini, et au-delà…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Fausse garde (Nouvelle édition)

A l’occasion de la ressortie de l’album (indiquée comme comportant une nouvelle couverture et un cahier graphique… mais surtout en grand format!) je republie ma critique sur la précédente édition.

Fausse Garde - NE
Bd de Merwan
Vent d’ouest (2009), 188p, format comics broché avec couverture à rabats, one-shot.

couv_84922Premier album virtuose de Merwan, Fausse Garde est sorti en grand format en 2004 sous le titre Pankat et prévu en plusieurs volumes. Cet album propose donc une réédition qui clôture l’histoire. Le choix de réduire le format est assez dommageable puisque la finesse des dessins de l’auteur nécessite de la place, ce qu’a compris Dargaud sur son dernier album Mécanique Céleste. Excellente nouvelle, l’éditeur ressort dans les prochains jours cet album en format original agrémenté d’une couverture originale et de de bonus.

A Irap, tentaculaire cité du désert, le Pankat occupe une place centrale. Des écoles de combat, celles du champion Eiam est la plus réputée, par la gloire de l’arène et la morale d’airin qu’il enseigne à ses disciples. Lorsque le jeune Mané arrive dans la cité, son idéalisme va se confronter à la dureté du traitement fait aux sans grade. Doté de facultés exceptionnelles pour le Pankat il va devoir assumer des choix entre la lumière de l’arène et l’ombre des gens de sa condition qui contestent l’ordre établi.

Résultat de recherche d'images pour "fausse garde merwan"Cet album m’a été très vivement conseillé par mon libraire lorsque je suis passé acheter le récent Méacnique Céleste du même auteur. Avant toute chose il faut bien distinguer les deux ouvrages, premier et dernier de la bibliographie de Merwan Chabane, virtuose passé par les Arts décoratifs, école donnant une technique graphique très poussée, et le dessin animé. Adepte d’arts martiaux, Merwan est aussi compagnon de route de la bande à Vivès. Un peu plus âgé que les Bastien Vivès, Michael Sanlaville, Bertrand Gatignol, il est le premier de la bande à publier son album en 2004, où l’on retrouve à la fois une grosse influence du manga (école Otomo, Merwan avait participé à l’ouvrage Tribute to Otomo publié à l’occasion d’Angoulême 2016) en même temps qu’un ADN de l’animation dans l’envie de mouvement. Si Bastien Vivès est le plus médiatique du groupe, Merwan est pour moi le maître technique en proposant dès cette époque un postulat, celui de s’affranchir des canons anatomiques et de perspective de la BD franco-belge pour y apporter, sous condition d’une très grande maîtrise technique donc, des effets de caméra que l’animation donne sur ses intervalles. C’était une vraie proposition artistique car il y a tout de même une sacrée différence entre un dessin-animé à vingt-cinq images par secondes et une case de BD qui peut faire appel à la mémoire visuelle du lecteur mais garde le côté extrême de ces déformations, nécessaires dans l’animation. A partir de là Merwan est celui qui est resté le plus proche de la BD, entre monsieur mouvement (Sanlaville) et monsieur épure (Vivès).

Résultat de recherche d'images pour "fausse garde merwan" Fausse garde est donc un premier ouvrage, qui comporte les défauts d’un projet précoce conçu sans l’aide d’un scénariste. Dès la série suivante il travaille d’ailleurs avec le déjà chevronné Fabien Nury et Fabien bedouel. Sur son dernier opus l’auteur a beaucoup mûri graphiquement, techniquement mais aussi scénaristiquement.

Le premier des trois chapitres est le plus impressionnant, à la fois puissant visuellement, doté d’une colorisation superbe (un des points forts de Merwan) très contrastée et vive et posant un cadre scénaristique très lisible. Ensuite cela se gâte avec un dessin qui s’affine mais évolue aussi vers quelque chose de plus estompé, perdant la force des encrages et des contrastes, tout comme l’intrigue qui se complexifie par trop d’ellipses et de sous-entendus parfois difficiles à capter. On attend une histoire d’ascension sportive vers la gloire, schéma archétypal connu et souvent réussi lorsqu’il reste simple. Les personnages sont là avec le héro naïf mais talentueux, les deux pères spirituels, le décors. Mais à force de chercher l’intelligence du lecteur l’auteur oublie parfois de suivre la linéarité nécessaire et de se concentrer sur des combats annoncés dès le titre (l’original s’intitulait Pankat). On a le sentiment que l’auteur a tout donné dans la première section, s’est vidé et a cherché à simplifier son travail pour la suite. On sort ainsi des quelques deux-cent pages un peu déçu, alléché par ce qui était proposé et un peu sur sa faim.

Résultat de recherche d'images pour "fausse garde merwan"Les qualités de l’album sont cependant nombreuses. Le dessin d’abord, qui malgré cette évolution vers du trait plus léger reste totalement maîtrisé en suggestion même si certaines cases de combat sont compliquées à lire. L’univers ensuite, ce monde très orientalisant, au design inspiré et coloré nous immerge et donne envie de suivre un héros attachant.Je dirais que la partie la plus contestable est pourtant ce qui semble intéresser le plus l’auteur, cette pulsion qui pousse le héros à renoncer à la lumière toute tracée pour suivre le sombre père, ce sicaire très violent aux motivations obscures jusqu’au bout. L’idée de cette opposition des mentors était intéressante pour peu que l’on comprenne ce qui pousse Mané à provoque le si charismatique et puissant Eiam. Toute la partie de l’école de Pankat et des tournois est superbement mise en scène. Les autres séquences d’école buissonnière du héros moins engageantes notamment par-ce que l’on s’éloigne du Pankat et ses séquences qui font le talent de Merwan.

Œuvre de jeunesse partiellement aboutie et qui aurait mérité d’être plus concentrée, Fausse garde reste une expérience visuelle très intéressante et qui donne envie de découvrir la bibliographie de Merwan Chabane et une variante proche de ce que proposeront plus tard Sanlaville et ses potes sur LastMan.

note-calvin11-3note-calvin11-3note-calvin11-3

***·Comics·La trouvaille du vendredi·Rapidos·Rétro

Solo #1: les survivants du chaos

La trouvaille+joaquim

Comic d’Oscar Martin
Delcourt (2014), 108 p.+12 pages de carnet de notes sur l’univers.
Série en cours, 4 tomes parus +1 HS et 1 série dérivée: « chemins tracés ».

L’album en format comics comprend deux illustration différentes en intérieur de couverture. L’édition Delcourt comprend les deux premiers chapitres de 48 et 55 planches et se termine par un « dossier technique » de 12 pages développant l’univers.

couv_223491

Le monde est rude. La vie est chienne. L’homme est un loup pour l’homme. Solo sait que son enfance se termine. Il va devoir quitter le foyer pour fonder le sien. Une bouche de trop c’est la mort de tous. Il part dans la plaine, luttant contre les éléments, contre les esclavagistes, contre les bêtes féroces. Pour sauver sa vie il va devenir un roc. Un bloc de violence. Et perdre son âme. Peut-être…

Preview Solo (Martín) 1. Les survivants du chaosmediathequeCette série espagnole d’un auteur élevé au cartoon américain (comme beaucoup de ses compatriotes) jouit d’une réputation impressionnante, du niveau d’un Saga. Format hybride, proche du comics mais résolument européen, Solo est un Post-apo dépressif, nihiliste présentant un univers dont on ne sait rien hormis que les humains et humanoïdes sont regroupés en communautés fragiles ou soumises au despotisme de seigneurs tout puissants dans des places fortes surarmées. Ce premier volume au dessin élégant proche des albums de fantasy pour ado prend la structure du film Conan de John Milius avec un Solo capturé et devenu gladiateur dans une arène mortelle. L’intrigue est faite essentiellement de combats, contre des maraudeurs dans les wastlands ou des Golgothes dans l’arène. Cela aurait pu faire court si ce n’était le choix de narration très intéressant choisi par Oscar Martin. Le rat humanoïde devenu machine à tuer a été bien élevé, dans une famille aimante lui ayant inculqué les valeurs humaines. Alors que son physique est rattrapé par ce monde mort, son esprit reste accroché à cette humanité, même quand tout semble perdu. Parcourant des cases généreuses faites d’action et de créatures  grossières, les phylactères élégants proposent les réflexions intérieures de ce philosophe de l’extrême. On se plait à lire ces jolis textes en regard de la barbarie graphique cinématographiquement menée.

Pullbox Reviews: Oscar Martin's Solo - Survivors of Chaos - The ...Solo est un héro, un vrai, invincible. Passant d’une famille (dont on ne sait rien après les premières planches) à l’arène déshumanisant, l’album se clôture par le retour de l’espoir et la découverte de l’amour. On imagine le pire pour la suite et l’on tremble, ayant appris à nous intéresser à ce personnage sensible pour lequel on souhaite tout le bien du monde. Une fois l’album refermé je reste dans l’attente de quelque chose de grand, de noir, de radical. C’est déjà le cas sur cette introduction mais la répétition des combats violents et la toute puissance du personnage atténuent quelque peu le danger et la tension narrative. L’arrivée du bonheur induit nécessairement le drame à venir. A suivre donc dans un second tome qui je l’espère confirmera les bonnes intention du premier.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi·Rétro

Thorgal: le cycle de Shaïgan

La trouvaille+joaquim

 

 

BD de Jean Van Hamme et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (1991-1997), cycle de 5 volumes.
Disponible dans le quatrième volume de l’intégrale nb chez Niffle. et dans le diptyque du Lombard (épuisé) comprenant étrangement les seuls marque des bannis et La couronne d’Ogotaï.

Ce troisième billet de guide de lecture de la saga s’intéresse au dernier véritable cycle de Thorgal, le Cycle de Shaïgan où le héros va perdre la mémoire et se retrouver dans la peau du terrible pirate Shaïgan. Comme vous le constaterez, à mesure que la sève scénaristique de Van Hamme s’est tarie la taille des cycles a grossi jusqu’à brouiller les bornes. Ainsi, si le cycle du Pays Qâ commence véritablement avec l’apparition du personnage de Kriss de Valnor dans Les archers, celui de Shaïgan débute sur La Gardienne des clés à la fin duquel il décide de quitter les siens. Cet album marque avec L’épée soleil (qui voit le retour de la méchante) une sorte de diptyque préparatoire. On peut donc envisager le cycle de Shaïgan sur sept tomes et non les cinq que j’aborde ici. Après La cage viendront cinq albums solo tout à fait commerciaux et très loin de l’inspiration des origines puis un petit miracle avec la reprise de la série par Yves Sente sur le cycle de Jolan qui aurait dû marquer le point final de la série. Mais j’y reviendrais dans un billet consacré à ce cycle particulier.

L’apparition d’anciens ennemis et les caprices des Dieux ont lassé Thorgal des dangers dans lesquels il met sa famille. Souhaitant les protéger il décide de s’éloigner sans se rendre compte que les conséquences seront plus terribles encore pour Aaricia, Jolan et Louve. Il apprend bientôt qu’une Forteresse invisible, cachée des Dieux, doit lui permettre de se faire oublier des habitants d’Asgard…

Longtemps mal perçu par moi du fait d’une structure compliquée qui semble évoluer au fil des albums, avec la forte impression que le talent brut de Jean Van Hamme permet seul de donner une cohérence à l’ensemble en sortant de son chapeau quelques idées géniales, ma relecture avec ma fille m’a permis de réhabiliter quelque peu ce cycle. Shaïgan correspond à une époque où la nouvelle série Largo Winch aspire toute la sève du créateur (avec un troisième diptyque H/Dutch connection qui est pour moi le meilleur de la série), laissant par exemple le pauvre XIII dans ses laborieuses aventures sud-américaines. A partir de cette époque les lecteurs sentent que le poids financier de ces deux séries oblige ses auteurs à les prolonger sans que ni l’envie ni la nécessité créatrice ne le justifient.  Malgré cela Van Hamme a encore assez de génie pour proposer, notamment sur La marque des bannis et La couronne d’Ogotaï, peut-être les deux meilleurs albums de la série! Si La Forteresse invisible propose une aventure assez classique de Thorgal (donc au-dessus de la moyenne des séries équivalentes), l’album suivant est le seul et unique où le héros est totalement absent! Idée gonflée et superbe qui permet aux auteurs d’assumer une description particulièrement sombre en faisant assumer à la douce Aaricia de terribles supplices. C’est dans la structure narrative que le hollandais maîtrise à la perfection, la chute (qui plus elle sera profonde et terrible plus elle surprendra le lecteur et permettra une ascension dramatique puissante derrière) que l’album sort du lot. Le principe de détruire fort pour rebâtir haut. Cela permet aussi pour la première fois de véritablement faire monter Jolan sur la scène, jeune garçon qui sera au cœur de La Couronne d’Ogotaï, comme son titre l’indique, rattachée au cycle précédent.

Couvertures, images et illustrations de Thorgal, tome 21 : La ...En rappelant le thème SF avec le voyage temporel, le scénariste utilise un gros Deus Ex machina… qui passe pourtant sans problème tant l’album est héroïque et résout partiellement les problèmes du personnage. Ce thème avait déjà été utilisé en one-shot sur le superbe Maître des montagnes, mais ici l’insertion de liens profonds, tels les grands arcs des comics qui convoquent parfois des personnages ou évènements passés il y a des années et des dizaines d’albums, crée une familiarité et un intérêt indéniable. La Mythologie Thorgal fait son effet et c’est là toute la force d’une série qui n’oublie jamais son passé pour le voir ressurgir régulièrement. Ces deux albums, outre de créer de nouveaux personnages importants pour la suite, sont la rampe de lancement vers ce qui tardera un peu à venir, le cycle de Jolan lors du passage de témoin à son successeur Yves Sente.

La suite est assez classique même si on y retrouve de beaux dessins et la mythologie magique chère à la série, et se conclut sur une séquence puissante dans la Cage où refusant un happy end trop facile, Van Hamme montre combien la souffrance d’Aaricia ne peut s’effacer par le simple retour d’un héros toujours naïf. Cette belle histoire d’amour universelle aurait pu s’arrêter là tant tant la boucle semblait bouclée, le lecteur sachant que la fuite en avant pourrait ensuite se prolonger en tirant vers le ridicule.Géants - Tome 22 - Thorgal-BD

Graphiquement Rosinski est toujours au niveau dans son style classique et ne passera en couleur directe (après les expériences de Western et du Comte Skrabek) que sur le dernier album du duo, le Sacrifice, après cinq albums où dessin comme scénarios seront devenus assez piteux. On se contente alors pour les plus fans des couvertures toujours superbes… Le Cycle de Shaïgan mérite d’être (re)lu pour ce qu’il est, le dernier arc d’une série en équilibre entre impératifs économiques et création sincère. Sans doute la transmission à un nouveau scénariste aurait-elle dû être faite dès la fin de ce cycle pour repartir sur de bonnes bases, mais on sent tout de même l’envie de donner une conclusion digne et cohérente à un héros (et sa famille!) en préparant le fils à une relève pertinente.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

*****·Comics·La trouvaille du vendredi·Rétro·Un auteur...

Uncle sam

La trouvaille+joaquim

Comic de Steve Darnal et Alex Ross
Semic/Panini (2001/2010), 96., one-shot.

La dernière édition en date est une version deluxe chez Panini, datant de dix ans, qui est peut-être la version française de la Collected édition reliée comprenant trente-deux pages de plus avec des illustrations originales et des textes de contexte. J’ai personnellement la version SEMIC brochée de 2001.

unclesam

Ma récente lecture du plutôt réussi Strange fruit m’a donné envie de me replonger dans les ouvrages du grand Alex Ross, chef de file de l’école hyper-réaliste des comics de super-héros et peut-être le plus iconique des dessinateurs de l’écurie DC. Connu pour ses deux plus grands ouvrages, le mythique (et encyclopédique…) Kindgome Come et donc, cet Uncle Sam. Ce dernier arrive assez tôt dans la carrière de Ross et a le grand mérite de se présenter comme un véritable roman-graphique, relativement court, qui marque le style de Ross avec cette colorisation directe et ce très grand sens de la mise en scène. Surtout, il nous dispense d’un côté kitsch que revêt l’oeuvre d’Alex Ross de part son style, son rattachement exclusif aux héros classiques de DC et au Golden Age.

Uncle Sam - BD, avis, informations, images, albums - BDTheque.comRésumer l’intrigue d’Uncle Sam est ardu mais surtout inutile car il s’agit d’un concept, d’une allégorie visant à faire parcourir par l’Oncle Sam, l’âme de l’Amérique, l’histoire de son pays, des idéaux de la guerre d’indépendance aux renoncements et perversions qui ont abouti à une corruption généralisée des âmes et des esprits… Véritable pamphlet politique d’une même force que les films de Michael Moore, cet album est exigeant (comme tous les ouvrages d’Alex Ross du reste…) en ce que sa narration encrée dans un délire fait d’aller retours entre la mémoire du personnage et ce qu’il observe de nos jours insère alterne pensées et bruits erratiques de ce qui l’entoure. Sous la forme d’un vieux clochard décrépi et halluciné, Oncle Sam subit chaque violence du quotidien comme un choc qui le ramène à ce que devait être l’Amérique et à une déviance qui a finalement commencé très tôt… dès les premières escarmouches avec les anglais! Les auteurs ont un propos très dur sur ce qu’est devenu leur pays et cela a d’autant plus de force que la carrière du dessinateur s’est faite entièrement sur l’iconographie nationaliste des super-héros de l’Age d’Or et leur idéal de justice et de droiture.

Uncle Sam, comics chez Semic de Darnall, RossSi certains passages sont évidents (on assiste à l’assassinat de Kennedy à la Ford Hunger March de 1932 qui vit la police tirer sur une manifestation d’ouvriers Ford ou l’attentat d’Oklahoma city), d’autres nécessitent une bonne connaissance de l’histoire américaine. Chacun prendra ce qu’il peut mais l’essentiel du propos (sublimement mis en images cela va sans dire) reste très clair. Sur la dernière partie Sam entame un dialogue avec sa version féminine, Columbia, incarnant l’Etat, avec la pauvre Marianne française aussi désespérée que lui par ce qu’est devenue sa République ou encore l’ours soviétique aussi mal en point que les autres, avant de rencontrer ce que les américains ont fait de lui, sorte de pendant négatif mettant face à face l’idéal et la réalité du mythe américain…

(Re)lire aujourd’hui Uncle Sam donne une portée assez sidérante lorsqu’on mets en parallèle l’Amérique de Trump, considéré par beaucoup comme la pire présidence de l’histoire du pays, et cet album qui aurait pu sortir aujourd’hui alors qu’il a vingt ans… Cet écart renforce le propos de l’ouvrage qui nous assène que l’Amérique est un mythe mort-né et que les tragiques épisodes de son histoire ne sont pas des incidents mais la logique directe des choix politiques de générations de dirigeants avec la complicité passive d’une population qui préfère lire des BD de super-héros en slip plutôt que de s’interroger sur la manière de reprendre les rennes de ce navire à la dérive…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1