BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Neuf tigres

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BD Vatine et Jian Yi
Delcourt – Série B (2009), série inachevée en 1 volume.

couv_82678Sortie en 2009 dans la mythique collection Série B Delcourt lancée par Vatine et son pote Fred Blanchard, 9 tigres est dessinée par un jeune prodige d’alors, le chinois Jian Yi qui a réalisé un autre album de série inachevée (Sekushi Memory chez Paquet) et une série sur le dieu singe avec JD Morvan, le grand manitou des liaisons BD avec l’Asie. Pour les dix ans d’une série qui s’annonçait comme un carton d’action, je vous propose cette Trouvaille qui malheureusement a peu de chance de voir un prolongement. Renseignement pris auprès d’Olivier Vatine, le dessinateur ne fait plus de BD et est installé aux Etats-Unis. Le scénariste n’a pas encore récupéré les droits mais il est certain qu’étant donnée la grande proximité de style entre les deux ce dernier pourrait tout à fait reprendre le dessin de sa série…

Xiao Mei est le meilleur assassin des 9 tigres, la redoutable mafia chinoise. Au cours d’une mission elle élimine une vieille dame, sa cible… qui lui fait des révélations qui vont bouleverser son existence et l’envoyer comme l’ange vengeur qui éliminera l’organisation criminelle…

Image associéeJ’adore le label Série B! D’abord par-ce qu’il est sorti quand j’ai commencé à lire beaucoup de BD et que mes premières grosses séries suivies étaient signées Vatine, Duval, Quet, Pecqueur, Pécau, etc. Série B c’est de la SF, du Steampunk et du pop-corn avec, dans les premières années du moins, une vraie qualité graphique, un peu numérique niveau couleur, mais qui peps’! Toute une génération de scénaristes et dessinateurs ont été lancées sur ce label que j’ai depuis un peu lâché du fait de séries infinies comme les uchronies Jour J ou l’Histoire secrète. Surtout je trouve que la ligne s’est distendue avec trop de distances prises avec ce qui fait la force de ce 9 Tigres: l’action débridée, le dessin efficace en diable et une ambiance technologique.

La ressemblance entre le dessin de Jian Yi et celui de Vatine (inimitable) est frappante. Entrant de plein cœur dans l’action en une séquence d’intro reprise des pop-corn movies où ça défouraille sec, l’album nous propose une intrigue simple avec une héroïne indestructible qui va se retourner contre son employeur et devoir se sevrer des drogues de combat habituelles. L’arrivée de cette rupture est presque trop rapide, tant Vatine cherche à avancer sans temps morts.Image associée Il pose pourtant des séquences explicatives qui construisent l’intrigue mais tout ça va du reste aussi vite qu’un film de Hong-Kong, genre auquel 9 Tigres se réfère sans ciller. Si l’auteur d’Aquablue a beaucoup de bouteille en matière de mise en scène et a certainement chapeauté son disciple, c’est bien le dessin, très élégant, qui fait la force de cet album. On ne va pas se le cacher, Olivier Vatine devenant assez rare aux crayons, la série montre ce qu’il pourrait proposer à ses fans s’il sortait de sa semi-retraite.

Il y avait du potentiel dans cette BD d’action débridée avec un grand méchant esquissé et un soupçon de fantastique que l’on peut deviner. Vatine est un auteur frustrant car rare et ayant une relation compliquée avec l’édition (une génération entière reste traumatisé par son abandon d’Aquablue après un Corail Noir qui reste sans doute l’une des plus fortes BD SF de l’histoire du franco-belge). Chacun de ses travaux dispose pourtant d’une force impressionnante et l’on aimerait plus de régularité. En attendant je vous invite à profiter de cette BD folle, comme un one-shot. Plaisir des yeux, plaisir coupable.

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Okko: le cycle de l’eau

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BD de Hub
Delcourt (2005-2006), série terminée en 10 volumes (5 cycles de 2 tomes).

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La réputation de cette série publiée dans la prestigieuse collection Terres de légendes de chez Delcourt était venue jusqu’à moi mais je n’avais pas eu l’occasion de la lire, notamment car je suis assez réticent sur les nombreuses séries situées dans le Japon médiéval, qui n’intéressent souvent que les fans de cette culture (le contexte ne justifiant pas toujours des albums pour moi). Et donc ma lecture de ce premier cycle (celui de l’eau suivi de celui de la terre, de l’air ,du feu et du vide) me fait découvrir une série d’enquêtes fantastiques dans un japon de Fantasy, ce qui est beaucoup plus intéressant.

Le Ronin Okko parcourt l’empire du Pajan avec sa troupe de chasseurs de démons: Noburo le guerrier géant, Noshin le moine invocateur de Kami (esprits élémentaires) et Tikku le jeune page. A la recherche de la sœur de ce dernier ils vont arriver sur les terres d’un étrange seigneur qui semble adepte de pratiques inavouables…

Résultat de recherche d'images pour "okko  cycle de l'eau"Cette chronique est à suivre car ce premier cycle ne me permet pas de parler de l’intégralité de la série mais m’a donné vraiment envie de prolonger l’aventure de ces chasseurs bien intriguant. Car outre cet orient fantastique que l’auteur semble avoir bien en main, l’aura de mystère qui entoure à la fois le monde, sa technologie et les personnages principaux donne diablement envie d’aller creuser en espérant plus de révélations. La gestion du scénario se fait par touches, avec quelques ellipses temporelles et beaucoup de sous-entendus passant par les regards et des dialogues sans bulles. Sur ce point le principal défaut que je relèverais porte sur les visages assez peu expressifs, et notamment celui d’Okko lui-même totalement impassible. Est-ce volontaire ou les limites d’un dessinateur sur ses premiers albums? Toujours est-il qu’hormis cela, les dessins aux encrages très propres proposent un design et un dessin très agréables. Les combats sont envoyés un peu rapidement avec parfois un aspect brouillon dû en partie à des encrages très touffus (je ne m’en plains pas!) et un petit manque de combats au sabre pour une BD de Samouraï, au contraire des meilleurs scènes, celles d’exploration, très lisibles où le dessinateur se fait visiblement plaisir à montrer des détails de décors qui enrichissent vraiment ce monde étrange.

Si l’histoire est une classique enquête de chasseurs de démons, ce qui fascine ce sont les compagnons d’Okko, laissant ce dernier au second plan, avec une mention pour le personnage de Noburo, génial colosse musculeux portant un masque de démon hérissé d’une crinière blanche, guerrier invincible qui officie un peu comme le Hébus de Lanfeust, éclipsant par son style, ses réparties et ses actions un héros qui attend de se révéler. Ne parlant que très peu de ses héros (à la vie déjà installée), l’auteur instille chez son lecteur une grosse envie d’en savoir plus. Résultat de recherche d'images pour "okko cycle de l'eau"Ainsi quand dès les premières pages il introduit une sorte de Mech de combat en bois et cordages, il envoie un message de fantastique sans expliquer d’où il sort. De même avec le château flottant du méchant dont nous ne saurons pas la raison. Le principe du fantastique rejoint celui d’un bon scénario: avancer des pistes sans expliquer trop en détail. Laisser le lecteur fantasmer. En cela Hub est un maître assurément.

Le format choisi me plait beaucoup et démontre une bonne anticipation des possibilités de la série. Comme pour Largo Winch par exemple, proposer des histoires en deux tomes insérées dans une trame plus large qui relie l’ensemble en instillant des révélations au fil des cycles est pour moi très clairement le principe idéal pour une série longue (Okko se termine en 10 tomes). Pour un auteur débutant en BD on a clairement du potentiel et du talent qui devraient permettre à la série de monter en puissance (ce qui semble être le cas). Pour ma part j’ai bien envie de poursuivre une série que je n’attendais pas.

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Méta-Baron, cycle 2

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BD de Jerry Frissen et Valentin Sécher
Humanos (2016-2017), série terminée en 3 cycles.

Couverture de Méta-Baron -3- Orne-8 le Techno-CardinalDu premier cycle de cette nouvelle saga ressortait l’incroyable dessin de Valentin Sécher et une intrigue sympa qui laissait le grand héros galactique un peu de côté. Je craignais beaucoup le changement de dessinateur, l’écart entre Henrichon et Sécher étant assez rude.

L’univers est en fin de course, les galaxies entrent en collision, montrant à l’humanité son destin. Le nouvel empire Techno-Techno refuse de voir arriver la fin, aveuglé par sa quête de l’Epiphyte, substance primordiale qui daterait d’avant la Création… Alors que le Méta-Baron accepte avec son nihilisme habituel le sort de l’univers, un étrange néo-cardinal est envoyé en mission secrète pour éliminer l’adversaire du Techno-Pape. Mais la rencontre entre les deux personnages ne va pas se dérouler comme prévu…

Couverture de Méta-Baron -4- Simak le TranshumainJe dois dire qu’encore une fois je suis agréablement surpris par le traitement du scénariste Jerry Frissen qui parvient à développer l’intrigue générale en se raccrochant à la genèse de la Caste des Méta-Barons (jusqu’à reprendre des scènes entières redessinées par Henrichon) pour développer l’intrigue dans un univers connu mais vers un horizon à la fois logique et intéressant. Il est toujours risqué de faire évoluer un personnage aussi iconique et monolithique que le Méta-Baron et je dois dire que Frissen a le grand mérite de ne pas ressentir l’ombre du créateur et d’agir avec une grande liberté en même temps qu’une bonne connaissance de ce monde. Si le scénario se trouve débarrassé des tics de Jodorowsky (cela apporte un soupçon de subtilité), il reste très cohérent avec les personnages de cet univers immonde. Ainsi lorsque le Méta-Baron décide de renoncer à sa semi-immortalité et succombe aux plaisirs de la chaire le fait est accepté simplement par le lecteur comme une thématique crédible. La violence du premier cycle s’estompe pour plus de sensualité, bien que les dessins d’Henrichon ne s’y prêtent guère.

Résultat de recherche d'images pour "meta-baron henrichon"Le dessinateur canadien (qui avait produit l’excellent Pride of Bagdad) rends une partition très correcte, plutôt réussie pour ce qui concerne les décors, vaisseaux et environnements spatiaux (qui sont une part importante de cet univers visuel), moins pour les personnages. Là où Sécher excellait justement dans ces visages très expressifs où chaque personnage était très caractérisé, son successeur est moins à l’aise et doit « habiller » ces derniers pour les distinguer. Il n’y a pas grand chose à reprocher au dessinateur qui rends deux albums très sérieux… simplement son style est relativement banal et ne permet pas de hisser ce Space-Opera là où il pourrait être.

Ce que j’ai apprécié dans ce cycle c’est une réelle ouverture par rapport à un premier diptyque qui se contentait de proposer simplement un nouvel adversaire au Méta-guerrier. Le thème de l’amour parcourt tout le cycle de la Caste et nécessitait de revenir habiter l’univers du Méta-Baron. Résultat de recherche d'images pour "meta-baron henrichon orne 8"Le thème de l’Epiphyte également est développé, renforçant le lien déjà très fort entre le monde du Méta-Baron et Dune (et son Epice). Si le premier tome est un peu poussif, le second est très réussi en révélant de nouveaux personnages et en rendant intelligemment le héros de nouveau vulnérable, permettant de développer un « drama ». Un changement dans la linéarité, un adversaire efficace, un héros vulnérable, une perspective énorme à l’échelle galactique, tout est réuni pour relancer la machine du Méta-Baron. Le format en trois cycles de deux tomes est parfait pour conclure cet univers, en espérant que l’éditeur sache refermer définitivement la saga du personnage en résistant aux sirènes des lecteurs et de l’argent.

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Blue note

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BD de Mathieu Mariolle et Mickaël Bourgoin
Dargaud (2013) 148 p. 2 vol et 1 intégrale, série finie.
Couverture de Blue Note -INT- Blue note

Concept très original, Blue note nous propose de suivre les destins croisés de deux personnages, un boxeur et un guitariste de Blues, dans les dernières heures de la Prohibition. Le premier album suit le boxeur, le second le musicien. Ils se croiseront à peine mais interagirons dans la même temporalité. On retrouve un peu l’idée de Vortex que j’avais chroniqué dans cette rubrique il y a quelques temps. A noter que pour une fois l’illustration de l’intégrale est moins belle que celles des deux albums originaux. En outre une édition de luxe n&b tirée à 260 ex chez Bruno Graff existe. Un peu chère mais les le boulot d’encrage de Mickaël Bourgoin peut justifier une petite folie sur cet album si vous le trouvez.

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"Blue note est une bd d’auteurs. Deux artistes inspirés par l’envie de nous faire vivre une ambiance, celle des nuits pluvieuses de la Prohibition, de ses clubs de jazz tenus par des Parrains et de ses match de boxe truqués. Ce qui saute aux yeux à l’ouverture de l’album ce sont les encrages de Mickaël Bourgoin, élément essentiel dans le visuel de ce projet (dès la page des crédits le dessinateur l’annonce). Pour sa deuxième série publiée le dessinateur a souhaité se lancer dans le grand bain, inspiré par Toppi et Breccia et on peut dire que la prise de risque s’est avérée pertinente tant l’ensemble respire la fumée, les atmosphères et livre quelques pleines pages absolument sublimes lorsqu’il s’agit d’illustrer la magie de la musique du personnage de guitariste virtuose R.J. A ce titre, il est dommage qu’une version grand format n&b n’ait pas été prévue par l’éditeur (hormis le tirage de tête en nombre limite et au coût élevé) tant ces planches auraient mérité plus de place.

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin dargaud"

On écarquille donc les yeux sur la beauté de ces petites cases très minutieuses et prends le temps d’admirer les quelques pages où les auteurs prennent leur place. Le trait peut ressembler par moment à celui de Gary Gianni, avec cet effet plume d’oie doublant les traits et surtout ces volutes incroyable qui désintègrent par moment les dessins dans une inspiration vraiment atypique et magnifique. C’est tellement réussi que l’album paraît parfois trop sage et l’on imagine un Bourgoin jouant des cadres de cases avec des débordements volontaires… J’ai vraiment découvert un illustrateur de très grand talent qui propose quelque chose de neuf que je ne saurais rattacher à une école graphique. Il n’a pour le moment rien réalisé d’autre en BD mais je guette un prochain projet!

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin dargaud"L’intrigue (réalisée à quatre mains) aurait pu être basique, classique. Le simple fait de poser le contexte du dernier mois d’une époque bien connue permet de borner l’intrigue en densifiant la tension. L’histoire est celle de l’ambition, celle de RJ, guitariste d’exception à qui tout sourit ; celle de Jack, ancienne légende des rings contraint de reprendre les gants en fuyant la gloire. Deux destins croisés qui se croiseront effectivement tout au long de ce double album construit en miroir. La subtilité de l’imbrication des deux histoires est une vraie réussite car ce n’était pas évident d’en dire si peu tout en maintenant des révélations en deux temps tout au long du récit. Chaque album a son unité, son héros, qui rencontre brièvement l’autre, avant que tout se rejoigne en toute fin du second volume. C’est une histoire triste que l’on nous narre, celle de personnages mangés par la ville, par leur ambition et celle des autres. Des talents qui ne seront jamais réellement libres, soit car ils sont en avance sur leur époque soit car ils appartiennent au passé. C’est un peu trois périodes qui se rencontrent dans Blue note: celle d’un âge d’or d’avant la Prohibition, celle finissante de la Prohibition, la nouvelle ère ouverte par RJ.Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"

Les meilleures BD sont souvent celle que l’on n’attend pas, celles qui nous surprennent. Blue note en fait partie en réussissant incroyablement l’alliance du texte et de l’image, de personnages forts portés par des thèmes passionnants, iconiques (le musicien de blues noir, le boxeur irlandais) et une époque hautement visuelle et familière dans l’imaginaire collectif. C’est une très belle histoire, dure et inspirée que nous proposent Bourgoin et Mariolle, un blues à l’encre de nuit, une BD qui fait honneur à une bibliothèque et que l’on relit régulièrement.

Une interview des auteurs a été réalisée par le site Bdgest.

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Le temps des sauvages

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BD de Sébastien Goethals
Futuropolis (2016), 264 p., n&b.

Couverture de Le temps des sauvages - Le Temps des sauvagesLes éditions Futuropolis proposent toujours de très jolis livres, bien fabriqués et généralement dotés de couvertures percutantes. C’est le cas ici et le seul regret (pour une adaptation de roman) est qu’il n’y ait pas plus d’explication sur le travail d’adaptation et sur l’univers dans lequel se place cette BD, nécessairement plus concentrée qu’un roman.

Dans un futur indéterminé les multinationales ont pris le relais des structures étatiques et déterminent la vie des individus, de la conception à la mort: le vivant a été breveté, permettant tous les contrôles des puissances économiques. Quand un concours de circonstance aboutit à la mort d’une employée de grande surface, Jean, salarié aliéné dévoré par sa compagne, va se retrouver au cœur d’une chasse qui va remettre toute son existence en question.

Le temps des sauvages est une BD perturbante. Tout d’abord car Sebastien Goethals (qui sort justement cette semaine un nouvel album) ne nous donne que très peu d’informations (souvent délivrées de façon cryptique) sur cette société dystopique où tout est marchandisé et les seules valeurs sont celles de la concurrente et du succès. L’aboutissement absolu de l’idéal néo-libéral. Et pour cela déjà la BD vaut le coup d’être lue car c’est un gros coup de poing, de gueule ou de tout ce qu’on veut, un peu dans la même optique mais dans un autre genre que le Renato Jones de Kyle Andrews.

On peine à rentrer dans cette histoire à la construction un peu compliquée, passant sans que l’on sache si c’est une volonté ou non d’une séquence à l’autre, souvent aux tons très différents. La temporalité est parfois dure à suivre, comme ces quelques pages qui nous relatent de façon quasi muette la vie du personnage principal. Les images doivent nous donner les clés mais restent parfois obscures. De même, les personnages sont assez nombreux, présentés de façon très progressive au fil de la lecture (l’album est assez épais) si bien que l’on tarde à comprendre qui est au cœur de l’action. Sans doute l’auteur a souhaité exprimer une société déstructurée, mais cela ne facilite pas forcément la lecture. L’album commence par une remarquable séquence d’action, proche d’une mise en scène manga, avec ces personnages de loups humanoïdes donnant l’assaut à un fourgon bancaire. Puis le rythme se rompt pour entrer dans des séquences d’illustration de ce futur affreux. Si l’évolution sociétale est comprise rapidement, le thème de la manipulation générique permettant des croisements entre humains et animaux n’est abordé que factuellement, à mesure de l’exposition des scènes qui nous font comprendre cette réalité pourtant fondamentale. Cela explique des séquences sinon improbable dans un monde cartésien et seulement humain.Résultat de recherche d'images pour "goethals le temps des sauvages"

Je ne veux pas dresser un tableau trop négatif de cet album qui est doté de beaucoup de qualités, notamment graphiques, mais dont la structure est souvent bancale. Les thématiques sont riches, assumées et souvent originales. Ainsi le thème de l’addiction aux jeux vidéo, aux mondes virtuels, qui se transforme à mesure que l’on comprend mieux l’intrigue en un choix de vie contestataire, de reprise en main paradoxale de sa vie dans un univers où vous ne vous appartenez plus. Bien sur également la critique d’une société ultra-libérale extrapolée plus loin encore que ce que Fred Duval, le grand scénariste de l’anticipation à la sauce Delcourt produit formidablement depuis des années. La thématique de la famille est pour moi l’élément le plus faible car à la fois central et trop peu exploré. La meute des hommes loups est au cœur du récit face à un Jean insipide, creux, faible et auquel on se demande bien ce que les femmes peuvent trouver. Le décalage est cruel entre ces deux antagonistes (les loups veulent se venger en tuant Jean) et l’auteur laisse le lecteur seul pour juger de quel côté il veut se placer. Les femmes sont finalement les seules à même de garder le contrôle et de prendre des décisions dans cette histoire, comme la mère des loups assumant sa liaison, la compagne de Jean, otage volontaire de la meute ou Blanche de Castille (sic) à la fois instrument du système et totalement indépendante.

L’impression finale est celle d’un univers très riche, débordant d’idées, de sujets, lancés de façon un peu chaotique sans clé de lecture, sans fil de fer. Selon le lecteur, cela pourra déranger ou plaire comme une liberté de participer à la construction mentale de cette dystopie. Personnellement j’ai trouvé cela frustrant tout en me donnant bien envie de lire le roman à l’origine de l’ouvrage, qui permet probablement de structurer ce projet aussi rageur et sauvage que les hommes-loups qui en sont le cœur.

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Le toujours bien fourni blog Branchés culture propose également une critique (différente de la mienne) qui pourra vous éclairer sur les liens entre le roman et la BD.

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Travis Charest

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Travis Charest fait partie des dessinateurs frustrants, de ceux qui vous subjuguent de facilité à chaque dessin mais après lesquels il faut courir pour trouver des albums de BD. Le dessin est un art injuste où qualité ne va pas nécessairement avec rapidité ou lenteur. Un Marini ou un Frank Cho ont une productivité incroyable, un Charest ou un Varanda sont plus laborieux. Chacun son rythme et malheureusement pour nous, si l’industrie BD européenne permet à ces auteurs industrieux de trouver leur place dans des projets adaptés, les Etats-Unis ne s’y prêtent guère, cantonnant toute une ribambelle de très grands dessinateurs à l’illustration de couvertures ou à l’illustration libre.

Je ne me souviens plus quand je suis tombé pour la première fois sur une image de Travis Charest, sans doute sur une couverture d’une BD Image (l’éditeur est né en même temps que mon intérêt pour les comics). En revanche, j’ai immédiatement sauté sur les premières publications en français de sa trop rare biblio:

  • Couverture de WildC.A.T.S / X-Men -1- L'âge d'orWildCATS/X-men l’âge d’or (soleil): dans ce one-shot en quasi noir et blanc laissant toute sa place au dessin magnifique du canadien, la WildCAT Zealot, guerrière extra-terrestre absolue, fait équipe avec Wolverine pour botter des fesses de méchants nazis alliés aux créatures Daemonites autour d’un parchemin aux pouvoirs incommensurables. On est pas loin d’Indiana Jones, Charest se fait plaisir dans cet univers rétro. C’est pour moi le meilleur album de l’auteur, avec une simplicité assumée, de l’action, de l’humour et un dessin magnifique sur l’ensemble des planches.
  • Couverture de WildC.A.T.S (Semic Books) -1- Wildcats 1WildCATS (SEMIC): toujours dans l’univers de la série créée par Jim Lee, ce one-shot est une succession d’histoires courtes dans l’univers des WildCATS. Le graphisme est encore une fois superbe, mis en couleur de façon très sympa (bien que je préfère les lavis du précédent) mais pour celui qui ne connait pas les personnages on ne comprend pas grand chose. Restent de vraies fulgurances visuelles et le plaisir des yeux.
  • Les armes du Méta-baron (Humanoides associés): cet album a toute une (difficile) histoire. Après avoir terminé la série La caste des méta-barons avec Jimenez, Jodorowsky a embauché Travis Charest pour un album dérivé, dans le même univers. Résultat de recherche d'images pour "les armes du méta-baron"Sans délais mensuel de publication, l’artiste pouvait se sentir plus confortable que dans son pays, mais après une trentaine de pages dessinées (et quelles pages!) en sept ans, le fantasque chilien a simplement viré Charest et complété l’album par le dessinateur Janjetov qui avait lancé la série Les Technopères. Histoire de caractères ou réel problème de rythme, toujours est-il que ce volume finalement sorti est inabouti tant l’écart graphique entre Charest en Janjetov est grand. Heureusement, le scénario insert la partie Charest dans un récit, ce qui permet de justifier ce changement. L’intrigue est assez redondante avec la série de Jimenez mais l’album propose sans doute les planches les plus abouties réalisées par Travis Charest jusqu’à ce jour. Très impressionnant.
  • Couverture de Spacegirl -1- Volume 01Spacegirl: sans doute dégoutté par cette expérience Travis Charest publie un webcomic, Spacegirl, qui aboutit en deux volumes publiés en petit tirage aujourd’hui spéculés sur internet. Heureusement l’auteur publie ses planches sur son blog, de même que Les armes du méta-baron.

Le style de Charest est plutôt européen, calqué sur une technique noir et blanc hachurée qui peut ressembler par moments à Serpieri, Sicomoro ou du Giraud. Plutôt un style 70’s mais avec des envies de bricolages rétro-futuristes. Contrairement à d’autres auteurs hyper-réalistes (je pense à Alex Ross), il parvient cependant à insuffler un certain dynamisme dans ses séquences. Le dessin n’est pas exempt de défauts mais l’ensemble dégage une telle personnalité artistique et une spécificité dans les textures qui rendent son trait tout à fait identifiable. Il est dommage que l’écurie de Travis Charest soit celle des Wildcats, série relativement mineure au regard des Big Two et que l’artiste soit finalement assez peu visible en comparaison avec des cadors du même niveau. L’avantage est que la taille de sa biblio vous permettra d’en avoir très rapidement une vision exhaustive. Il est pour moi l’un des plus grands dessinateurs en activité et je guette avec envie un éventuel futur projet de BD…

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Graphismes·La trouvaille du vendredi

Frank Cho art book

La trouvaille+joaquimArt-book de Frank Cho
Delcourt (2018) – Flesh (2017), 128 p.

9a7fe96b65cec7d5f0dd2d21a287dd75Dans la foulée de la publication du récent (et excellent!) Skybourne, les éditions Delcourt sortent un « Art-book »… qui n’en est pas vraiment un puisque nous avons ici une traduction de « Drawing beautiful women: the Frank Cho method » publié en 2014 et qui consiste plus en une méthode de dessin et de représentation anatomique que d’un art-book proprement dit, contrairement aux deux volumes du « Women » publié chez Image en 2006. Cela n’en est pas moins passionnant pour qui aime l’art de Cho.

Nous avons donc droit a 128 pages de dessin et croquis du maître, chapitrés entre anatomie, encrage, peinture, mise en scène et hachures (dessin au stylo bille), pour moins de 20€. De quoi de faire briller les mirettes pour pas très cher et j’espère vivement que Delcourt va continuer sur sa lancée en sortant les autres véritables art-book de Frank Cho.

Résultat de recherche d'images pour "frank cho drawing"L’auteur explique au fil de ces pages sa technique agrémentée de quelques conseils simples mais qui reviennent dans la bouche de tous les grands illustrateurs: dessiner tous les jours! Que vous soyez illustrateur en herbe, professionnel ou simple amateur de dessins, l’ouvrage vous passionnera tant il est fascinant de voir un très grand illustrateur montrer ses étapes de création avec la plus grande simplicité du monde, finissant par nous faire croire que dessiner comme lui n’est qu’une histoire de travail… L’ouvrage est également la confirmation que beaucoup est une question de technique (anatomique et perspectives) en dessin et que lorsque comme lui ou autre Kim Jung Gi on excelle dans la reproduction technique des corps et mouvements, tout paraît tellement facile, naturel et agréable à l’œil. Ou encore quand on est comme Varanda formé en dessin d’architecture… Loin de moi l’idée de dire que seuls les techniciens savent dessiner, mais même pour des styles plus déglingues on sent souvent une certaine maîtrise qui rend les Résultat de recherche d'images pour "frank cho drawing beautiful"dessins « propres ».

Cho agrémente ses « cours » par plein de petits messages rigolos, se référent à son penchant coquin pour les belles femmes dénudées ou au côté décalé de certaines illustrations. Ce making-of n’a rien d’austère, d’abord car les croquis dessinés par un tel talent sont toujours agréables mais aussi car une partie du livre présente également la mise en scène (construction) des illustrations, avec différentes techniques. On a donc droit à quelques images finies, moins que dans un art-book proprement dit mais ça reste très agréable et impressionnant. Pour ma part la technique du stylo bille me laisse pantois devant un tel réalisme réalisé avec une arme si peu « noble »…

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Que vous ayez découvert ce très grand illustrateur sur Skybourne ou sur vous connaissiez déjà son travail, un livre illustré par lui est toujours un très grand plaisir graphique et je vous invite vivement à vous procurer ce bouquin et à le contempler souvent!

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