*****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le port des marins perdus

BD Teresa Radice et Stefano Turconi
Glénat (2016), 294p., one-shot.

couv_281923

mediathequeCoup de coeur! (1)Un matin d’été sur une plage ensoleillée du Siam, un jeune homme est recraché de la mer. Recueilli par l’équipage de l’Explorer, navire de la Compagnie des Indes orientales, il n’a d’autre souvenir que son nom. Pourtant ses talents de marin et sa grandeur d’âme surprennent les hommes, surtout pour un si jeune garçon. De retour au pays, Abel sera pris sous l’aile protectrice du capitaine Roberts où il entamera un long périple sur les eaux comme dans son cœur, pour comprendre qui il est, quel est son rôle dans ce théâtre étrange de la vie. Un aventure au bout de l’âme, jusqu’au mystérieux Port des marins perdus…

Amazon.fr - Le Port des Marins Perdus - Radice, Teresa, Turconi, Stefano -  LivresJ’ai découvert ce couple d’auteurs (elle écrit, lui dessine) lors de mon unique voyage à Angoulême et obtint une très jolie dédicace sur la série jeunesse Violette autour du monde. Les jolis crayonnés et l’intelligence des scénarios mêlant relations humaines, culture et poésie naturelle m’avaient bien plus et j’avais très envie de me plonger dans ce gros one-shot sorti juste après et salué largement par la critique. Alors que le couple a sorti (l’an dernier) un spin off, les filles des marins perdus, je peux enfin parler de cette aventure en grand format qui rejoints le panthéon des albums exceptionnels! Le chef d’œuvre de la carrière des auteurs, qui sont retournés depuis dans le registre jeunesse auquel se prête très bien les dessins de Stefano Turconi.

Le dessin d’abord, qui est un parti pris radical, pour des raisons autant pratiques qu’esthétiques. Etant donné le pavé de trois-cent pages, il est compréhensible que l’absence totale d’encrage (comme le fait Alex Alice avec talent depuis le début de sa saga steampunk Le Chateau des Etoiles) fait gagner un temps gigantesque au dessinateur sans avoir à passer cinq ans sur son projet. Etant données les compétences techniques de l’artiste ce choix permet aussi une spontanéité et une élégance qui siéent totalement à l’ambiance Le Port des Marins Perdus, envoûtante course au largevaporeuse qui enrobe cette saga semi-mystique. Pour qui apprécie les carnets bonus en fin de certains albums, les sketchbooks et autres croquis préparatoires publiés sur les réseaux sociaux de nos dessinateurs préférés, ce volume est un enchantement de la première à la dernière page, qui montre tout ce qu’on est capable de produire avec une simple mine de plomb, de l’absolue finesse à des transparence qui nécessitent habituellement des effets spéciaux de colorisation. Avec l’outil du pauvre il arrive ainsi bien mieux à produire un univers précis et évocateur qu’avec deux étapes supplémentaires. Cela fait ainsi réfléchir à la norme du dessin de BD qui exige habituellement le passage par l’encrage (qui souvent dégrade la finesse du dessin) puis par la couleur. Assez fréquents sont les albums en noir et blanc, beaucoup plus rares les albums entièrement crayonnés… et encore plus avec un rendu aussi fini.

Le texte totalement inspiré de Teresa Radice n’est pas en reste puisque (a priori directement en français car il n’est pas indiqué de traducteur), souvent en narration, il parvient à nous immerger tant dans un champ lexical de marine et son vocabulaire si particulier que dans une poésie de l’amour, du voyage et du lien, tout à référençant fortement son récit d’une somme d’auteurs et d’ouvrages de la littérature classique anglaise quand ce ne sont pas des chants de marins qui viennent habiller les planches. De la première page à la dernière, Radice construit son récit comme une pièce de théâtre ou comme un film, jouant sur les enchaînements de parties, jusqu’à un « générique » de fin qui prolonge le plaisir avec son épilogue tardif.

C'est pas les hommes qui prennent la mer... / Le Port des Marins Perdus Vs.  Master and Commander - Conseils d'écoutes musicales pour Bandes DessinéesIl y a une humanité folle dans ce récit construit sur un faux-semblant qui nous fait rencontrer Abel, puis le capitaine Roberts, puis les filles du héros disparu, avant de glisser sur le cœur de l’ouvrage, cet amour impossible entre le vaillant capitaine MacLeod, sorte de double du capitaine Stevenson (nom très référencé bien entendu) et de la prostituée Rebecca. Il y a ainsi deux parties dans cette grande saga qui utilise une once de fantastique pour interroger philosophiquement sur le sens de la vie et comme dans les histoires de vampires, permet d’aller à l’essence du lien et de l’amour entre deux êtres. Il y a du drame, des morts et de l’aventure dans Le port des marins perdus qui est aussi une vraie histoire de pirates. Mais le texte est tellement intelligent, tellement nostalgique et les visages si mélancoliques que l’on est pris tout le long dans une sorte de torpeur émouvante en nous prenant d’affection pour ces trois belles âmes que sont Abel, Rebecca et Nat’ MacLeod.

Rappelant par moment la perfection d’un Malgré tout dans son alliance symbiotique du texte, de la construction et de l’image, Le port des marins perdus est de ces ouvrages que l’on veut choyer d’une belle place dans sa bibliothèque, que l’on parcourt ensuite avec l’amour de feuilleter ses superbes dessins  avec l’envie d’y replonger, un peu, juste ce qu’il faut entre le souvenir et le regard. Un album qu’il faut lire dans sa vie de lecteur.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le photographe de Mauthausen

BD Salva Rubio et Pedro Colombo
Le Lombard (2017), 168p., one-shot.

Premier ouvrage de fiction historique revenant sur l’incroyable histoire du photographe espagnol Francisco Boix, Le photographe de Mauthausen a ensuite été adapté en film (disponible sur Netflix) en 2018. L’ouvrage comporte un volumineux cahier historique reprenant en détail les éléments dessinés dans l’album et des photos sauvées par Boix et intégrées à la BD. Aussi important que la fiction, le dossier est un élément à part entière du projet et mérite un Calvin.

couv_311595

mediathequeRépublicain espagnol réfugié en France puis enrôlé de force avec ses compatriotes dans l’armée française sur le Front Est, Francisco Boix se retrouve capturé lors de l’offensive allemande et envoyé au camp d’extermination de Mauthausen. Là, réalisant l’horreur, il va mettre au point avec ses camarades communistes, un plan pour subtiliser et faire sortir des centaines de clichés photographiques documentant les exactions des nazis…

Mauthausen39Lorsqu’il est sorti cet album mêlant fiction et réalité a beaucoup fait parler de lui, pour des raisons évidentes. Le sujet, aussi dramatique que romanesque a tout pour fasciner les scénaristes et auteurs de tout poil en créant une forme de héros improbable dans la mécanique implacable et inhumaine des camps. Comment dans une telle horreur des êtres humains si affaiblis, si terrorisés, ont-ils trouvé la volonté de prendre ces risques pour l’Histoire? Car c’est toute la difficulté qui nous est posé à nous spectateurs du XXI° siècle de nous efforcer de saisir une réalité aussi inimaginable que les fantastiques phénomènes astronomiques de la SF. A chaque acte de bravoure, à chaque incident improbable on ne peut s’empêcher d’imaginer une lubie de scénariste. Et pourtant… On peut imaginer un choix idéologique de Colombo et Rubio de caler cet effort des acteurs dans une idéologie communiste, seul élément permettant, en transformant ses militants en soldats, d’envisager cet impossible projet. Ce fut une réalité en bien des endroits et le scénario fait comprendre à la fin à Boix combien Staline se souciait peu des hommes sous son drapeau. Le photographe était semble-t’il une forte tête, un caractère bien trempé, mais pourtant…Le photographe de Mauthausen – Salva Rubio – Pedro J. Colombo – Aintzane  Landa – héros de guerre – camp double-planche – Branchés Culture

L’album commence immédiatement à l’arrivée des espagnols dans le camp, l’un si ce n’est le plus terrible camp de la mort nazi, un camp créé pour tuer les prisonniers politiques par le travail, sur le même modèle que le Goulag soviétique. Une carrière marquera dans la roche la souffrance de ces hommes qu’une impulsion soudaine d’un garde peut projeter se fracasser plusieurs dizaines de mètres plus bas. Ces barbelés sur lesquels on ordonnait aux prisonniers d’aller s’embrocher avant de les exécuter dans un simulacre d’évasion. Les nombreux films sur la période nous ont montré des brochettes d’ordures que l’on a toujours du mal à imaginer réelles. Mais ce qui change la donne dans cet album, malgré un dessin peu réaliste qui s’inscrit dans un registre BD presque jeunesse, ce sont les clichés. Recomposés en dessins pour un grand nombre, on peut les voir dans le très volumineux dossier documentaire qui revient sur ce camp, son fonctionnement, ses exécutions. Ainsi cette visite de Himmler parcourant les espaces du camp, du calvaire des prisonniers entouré de sa cour d’officiers dans leurs beaux costumes Hugo Boss est glaçante.Le Photographe de Mauthausen – Salva Rubio & Pedro Colombo - Benzine  Magazine

Militant communiste convaincu, Francisco Boix comprend vite que ce qui est en jeu c’est le témoignage une fois la guerre terminée. Pour ceux qui ont été abandonnés par la France dans la guerre civile espagnole, envoyés au casse-pipe car communistes, martyrisés à la demande de Franco comme mauvais espagnols, il n’y a pas d’espoir d’en sortir vivants. Mais l’idéal de justice quasi religieux des communistes les pousse à cette folie pour faire sortir des preuves. Après une intrigue montée comme un thriller (le scénariste travaille dans le cinéma), nous verrons enfin Boix forcer la porte du tribunal de Nuremberg où il n’avait pas été convié à témoigner, soutenu par Marie-Claude Vaillant-Couturier.Le tribunal fait bien peu de cas des clichés dont seuls quelques uns sont utilisés. Car les auteurs nous font comprendre que l’enjeu était déjà politique, un jeu à quatre alors que le dictateur Franco ne sera aucunement inquiété et pourra poursuivre l’idéal fasciste jusqu’à sa mort.

Histoire incroyable, très bien écrite, portée par un travail documentaire saisissant, l’album souffre donc seulement de dessins un peu décalés par rapport à la rigueur du propos, au drame humain et à la réalité de l’affaire. Cela atténue un peu l’immersion avec l’avantage imprévu de faciliter l’immersion dans ce quotidien très noir. Il n’en reste pas moins un album marquant qui fait œuvre de pédagogie en nous rappelant comme jamais trop la folie absolue de cette période.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi·Manga·Rétro·Un auteur...

20th century boys #11-22

Manga de Naoki Urasawa
Panini (2002-2007), 208 p./volume, série finie en 22 volumes.

L’édition chroniquée dans cette série de billets est la première édition Panini. Une édition collector (avec albums doubles) a ensuite été publiée puis récemment la Perfect, grand format et papier glacé, au format double également. Le billet sur le premier volume est ici.

Attention spoilers!

20th-century-boys-22-panini

mediatheque

Pour ce dernier billet en mode marathon sur la seconde moitié de la série, je vais faire un petit décorticage de la structure. Après une sorte de prologue originel et fondamental pour poser l’ambiance de cette bande de garçons par qui tout à commencé (cinq premiers tomes), l’histoire commence vraiment avec Kanna, la nièce de Kenji, dix ans après le Grand bain de sang de l’an deux-mille, pendant dix tomes. Le tome quinze marque une nouvelle rupture essentielle et le début d’un nouvel arc en élargissant franchement le périmètre de la conspiration et en rappelant pas mal de personnages vus très tôt. On peut ainsi dire que le cœur de la série commence à ce stade, concentrée, moins erratique maintenant que l’on connait les protagonistes et les perspectives de AMI et son organisation.

Serie 20th Century Boys (Édition Deluxe) [KRAZY KAT, une librairie du  réseau Canal BD]Et après cette lecture échevelée de ce qui a tous les atours d’une série TV, je reconnais que l’auteur a eu du mal à conclure son grand oeuvre… C’est du reste le problème de la quasi-totalité des grandes saga chorales et déstructurées qui à force de vouloir surprendre leur lecteur/spectateur finissent par s’enfermer dans un cercle infini. Comme Game of Thrones qui a noyé son auteur avant sa conclusion (pour le roman), à force de cliffhangers permanents et de croisements d’intrigues à la révélation sans cesse repousser, Urasawa ne savait plus trop bien comment achever son récit après la dernière pirouette du tome quinze. Conscient du risque de redite, l’auteur troque son grand méchant énigmatique AMI pour le retour du héros. Et autant que la renaissance christique d’AMI, le choc est là, tant l’attente a été longue, l’incertitude permanente et l’effet recherché parfaitement réussi. Pourtant les très nombreuses portes ouvertes et mystères créés nécessitent d’être refermés, ce qui devient compliqué à moins de changer complètement de rythme et de structure au risque de tomber dans quelque chose de plus manichéen.

Ainsi la dernière séquence post-apocalyptique, si elle reste saisissante 20th Century Boys (Édition Deluxe) (tome 8) - (Naoki Urasawa) - Seinen  [CANAL-BD]notamment en ces temps de COVID et de perméabilité des foules à toute sorte de croyance avec une sorte d’abolition du raisonnement humain, elle est bien moins prenante avec le sentiment de partir tous azimuts et de continuer à maintenir un suspens qui demande à se finir. Comme une prolongation de trop, comme un épisode superflu, le cycle situé entre les tomes seize et vingt-deux tourne un peu en boucle. Ce n’est pas faute de sujets accrocheurs, le rassemblement de la bande à Kenji, esquissé jusqu’ici, est une bonne idée de même que l’itinéraire autour de la mère de Kanna. Si la question de l’identité d’AMI fait un peu réchauffé, Urasawa a suffisamment de bons personnages, qui ont vieilli et donc plein de choses à nous raconter, pour tenir jusqu’à la fin. Mais certains effets de style commencent à peser, comme cette technologie faire de bric et de broc et ces forces de sécurité bien piteuses pour un Gouvernement du monde aux ressources théoriquement infinies. Quelques incohérences commencent également à se voir et la course effrénée des héros vers on ne sait quoi tout comme la lenteur avec laquelle Kenji finit par endosser son rôle finissent par lasser.

20th Century Boys (Édition Deluxe) (tome 11) - (Naoki Urasawa / Takashi  Nagasaki) - Seinen [CANAL-BD]Attention, 20th century boys reste une oeuvre d’exception qui mérite la lecture ne serait-ce que pour le talent de scénariste indéniable de Naoki Urasawa. Malheureusement la série semble une nouvelle fois confirmer le fait que les plus grandes œuvres sont relativement compactes et à l’intrigue simple. Sorte de concept scénaristique employant toutes les techniques d’addiction du spectateur mises en place par les séries américaines à l’orée des années 2000 (l’époque de Lost, The Wire, Breaking Bad, The Shield, 24H chrono ou Prison Break…), 20th century boys marque par l’amour de l’auteur pour ses personnages, le refus du grand spectacle et l’utilisation (parfois abusive) des points de suspension. Niveau efficacité c’est impérial, on dévore les 2/3 de la saga avec envie et autant de plaisir de retrouver tel personnage trente ans après. Le second arc est pour moi le meilleur et aurait pu être une conclusion (noire) très acceptable même si il aurait laissé bien des portes ouvertes. En assumant la vraie disparition de Kenji il aurait assumé jusqu’au bout le concept tout à fait original d’histoire sans héros et du rôle du mythe. Balayant un nombre incalculable de sujets de société avec courage et parfois une certaine rage, Urasawa livre une oeuvre de SF presque Kdickienne, du Philip K. Dick réalisé par Wong Kar Wai, plein de nostalgie pour une belle époque de simplicité, de franchise et de Rock’n roll. Son propos dès l’an 2000 sur la manipulation des foules est particulièrement percutant aujourd’hui et l’on se dit par moment que la réalité a rattrapé la fiction lorsque l’on voit le pilotage au forceps d’une pandémie par des gouvernements qui s’assoient sur certains principes et des foules prêtent à tout accepter par peur et panurgisme. Si sa saga est donc imparfaite, Naoki Urasawa reste un grand bonhomme, un des mangaka les plus intéressants et sa dernière création encours laisse une sacrée envie lorsque l’on voit la maturation de son trait comme de son récit.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Khaal, chroniques d’un empereur galactique

BD Louis et Valentin Sécher.
Soleil (2011-2013), 90p., intégrale des deux volumes (2019).

couv_365323

Sur les ruine d’un empire galactique déchu flotte E.T.H.E.R, une gigantesque prison perdue. Là, les descendants de générations de prisonniers ont bâti une société archaïque, primale, où les races cohabitent bon gré mal gré. A sa tête, Khaal, le guerrier ultime, le mâle Alpha, sommet de la chaîne alimentaire. Pourtant sa puissance est fragile, dépendante de deux êtres qu’il maintient dans l’ombre et qui pourraient lui procurer gloire comme déchéance. Face aux velléités de contestations de son autorité il va montrer à tous qu’il est le dernier des titans et fonder un empire absolu, sans limites…

The Art of Valentin Secher | Comic books illustration, Sci fi concept art,  Concept artDepuis sa première bande-dessinée professionnelle Valentin Sécher impressionne par une technique inspirée autant de l’école hyper-réaliste (les Alex Ross ou Charest) que par l’école Lauffray. Comme beaucoup de grands techniciens avant lui, l’artiste peine pourtant à atteindre une reconnaissance grand public de par un rythme forcément lent (les fans de Travis Charest en savent quelque chose…) et des choix d’albums reprenant un univers qui lui est familier mais qui ne l’obligent pas à sortir de ses habitudes: après Khaal, variation spatiale de Conan, il enchaînera sur la suite des aventures du Méta-Baron dans la plutôt sympathique série de Jerry Frissen, avant de préparer le très attendu album de la collection Conan (tiens-tiens) pour cette fin d’année. Quand on apprécie son style on ne se plaindra pas de ces superbes albums pleins de rage et de fureur. Pourtant on sent livre après livre que ce confort mériterait d’être bousculé à commencer par un scénariste qui saurait trouver une histoire innovante…

Cette introduction en mode regrets ne doit pas vous donner une mauvaise image de ce Khaal! Album typique des débuts de carrière où le dessinateur semble mettre tout son imaginaire sans filet, les deux volumes qui composent cette intégrale (agrémentée d’un magnifique cahier graphique de neuf pages) sont une tonitruante claque graphique, un sans-faute visuel débordant d’un génie du design et d’une maîtrise du découpage des plus grands. Tant dans la palette de couleurs chaudes que dans l’ambition des plans, que ce Violence Takes To The Stars In 'Khaal' #1 [Preview]soient les visages d’aliens en mode serré ou les vastes batailles, que l’on parcoure des vestiges en ruines ou des Léviathans spatiaux, rien ne dépasse, tout est élégant, cohérent, d’un world-building qui donne envie de grands espaces, du space-opéra flamboyant comme on en voit rarement…

Mais alors pourquoi ce sentiment de manque? Tout simplement parce que Khaal ressemble plus à un art-book des capacités impressionnantes de son dessinateur, un album plaisir pour un scénariste (Stéphane Louis, issu de l’écurie Soleil) amoureux des univers galactiques et qui peut donner une concrétisation visuelle à ses images mentales grâce à ce grand talent. Car le problème de cette série c’est son intrigue à sens unique qui oublie certaines bases, l’antagoniste, le danger qui donne envie de s’intéresser à cet anti-héros ultime. Si Conan est un barbare, violent, primaire, il est parfois manipulé, parfois touché, parfois humain. Ce n’est jamais le cas de Khaal dont le principal intérêt scénaristique est sa noirceur absolue et son monolithisme d’ordure finie. On a plus d’Elric que du barbare ou plutôt le plus sombre des deux… Rejeton d’un Méta-baron invincible dans un univers spatial démesuré, des pulsions déviantes du melnibonéen et de la rage du barbare, Khaal est magnifique dans ses combats mais… ennuyeux dans ses victoires inévitables.

Khaal Issue #4 - Read Khaal Issue 4 Online - Page 12Ainsi la première moitié de la série est une sorte de huis-clos dans ce monde fermé qu’est E.T.H.E.R. Si l’on voit bien deux peuples aliens dotés de capacités phénoménales (les uns sont télépathes, les autres passe-muraille) et si quelques discussions menaçantes du tyran avec ses deux acolytes prolongent quelque peu l’intrigue, on comprend vite que le méchant ne sera pas vaincu. La seconde moitié déroule alors de splendides plans de destructions planétaires à mesure que le vaisseau-monde ronge les galaxies, mais la linéarité et l’absence de tension dramatique se font pesantes, jusqu’à un final dont on comprend l’envie choc mais qui fait pschitt avec un sentiment de ne pas comprendre le propos.

C’est donc avec quelques regrets que l’on savoure ce plaisir graphique qui aurait pu être tellement plus sous la coupe d’un Jodorowsky, d’autant que les idées visuelles, les pouvoirs, la démesure du projet promettaient une superbe saga. Comme un rappel que sans bonne histoire les plus grands dessins restent un peu dérisoires…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·La trouvaille du vendredi·Littérature·Rétro·Un auteur...

Page noire

BD de Frank Giroud, Denis Lapière, Ralph Meyer et Caroline Delabie (coul.)
Futuropolis (2010), 102 p., one-shot.

couv_113972

Kerry Stevens est une critique littéraire débordant d’ambition, déterminée à bousculer son destin vers la gloire. Pour cela elle est déterminée à dénicher le grand romancier Carson MacNeal, qui vent des millions de volumes mais que personne n’a jamais vu et qui ne donne jamais d’interviews. Loin de là Afia se bat avec sa mémoire torturée, traumatisée par son passé et tombée dans la spirale de la drogue et la prostitution… Rien ne relie ces deux personnes. Leur itinéraire va pourtant converger vers ce Carson MacNeal qui semble aimanter bien des intérêts…

Amazon.fr - Page Noire - Frank Giroud, Denis Lapierre, Caroline Delabie,  Ralph Meyer - LivresAvant Undertaker (la série qui l’a consacré et dont le dernier volume vient de sortir –  chronique la semaine prochaine ) et après Berceuse assassine (celle qui l’a révélé, avec le défunt Tome, scénariste mythique des meilleurs Spirou!), Ralph Meyer avait réalisé cet étonnant polar entièrement construit dans une mise en abyme vertigineuse entre récit et fiction, auteur et création… Meyer n’est pas encore une star mais participe déjà à de gros projets, notamment le premier XIII mystery où il rencontre Dorison, son futur scénariste sur Asgard et Undertaker donc.

Alternant deux récits qui vont progressivement converger, Meyer et sa coloriste attitrée Caroline Delabie proposent deux univers graphiques tranchés: le premier encré dans le style habituel du dessinateur et colorisé en palette bleutée, le second en couleur directe, peu encré et habillé de rouge-rosé… avant de converger dans un croisement très discret et révélateur, entre ces deux styles. Etonnant! Joignant le graphisme à l’écriture sophistiquée des deux scénaristes chevronnés Lapière et Giroud, les planches nous font ainsi suivre deux jeunes femmes qui ne semblent reliées en rien, l’une aux Etats-Unis, l’autre que l’on imagine en France, l’une mordant la vie avec morgue, l’autre détruite et acceptant difficilement de l’aide. Un peu perdu (moins que chez Urasawa…) mais acceptant de suivre deux récits juxtaposés, on comprend que le fil conducteur est bien l’histoire de la blonde Kerry. Parvenant un peu trop facilement à ses fins, on commence alors à plonger dans le texte lui-même. Dès les premières pages de l’album on nous insère des vues du roman en cours de Carson MacNeal qui nous font progressivement douter de la frontière entre fiction et réalité. Comme au cinéma, tout le plaisir de l’image est de la rendre mensongère, laissant le lecteur se débattre entre ce qui est vrai, ce qui est fictif, la narration principale et la secondaire… On prend alors plaisir à voir s’entrecroiser ces trois personnages en doutant toujours de quel récit s’insère dans quel autre, en rejoignant les effets du polar où l’auteur s’amuse à laisser son lecteur se construire des scénarii. On est ainsi par moment proche de l’atmosphère des Nymphéas noirs où époques et réalité s’enchevêtrent brillamment.

Page noire » par Meyer, Giroud et Lapière | BDZoom.comA ce récit dans le récit les auteurs approfondissent l’immersion en nous faisant pénétrer dans le processus créatif, partiellement autobiographique comme souvent, du romancier. Par les yeux de Kerry on observe l’homme derrière le nom, ce qui inspire, les fulgurances nocturnes et finalement l’interrogation sur l’invention créative en nous posant la question: toute invention n’est-elle pas directement inspirée par l’expérience de son auteur, que ce soit ses lectures, rencontres, sa propre vie? L’expérience est passionnante et personnellement je n’avais jamais lu de BD aussi bien pensée sur le travail d’auteur, sachant allier un vrai polar avec une expression des créateurs sur leur propre travail. Comme je le dis souvent sur ce blog, il est important pour que la BD puisse rester un média artistique, que ses lecteurs se questionnent sur ce qu’ils lisent et ne se contentent pas de consommation simple et infinie. Comme support grand public le neuvième art rejoint les éternels questionnements du cinéma entre art et entertainment consumériste. Des albums comme Page noir, en sachant proposer une vraie histoire littéraire immersive qui joue sur les récits tout en s’interrogeant, associe le ludique et le réflexif. L’alchimie que tout amateur de BD recherche?

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Lydie

BD de Zidrou et Jordi Lafebre
Dargaud (2010), One-shot.

105620_c

Dans l’impasse du bébé à moustaches la petite Lydie n’a pas vécu bien longtemps. Sa mère, un peu simplette, ne supporte pas cette non naissance et  déclare que sa fille est revenue du ciel. Par délicatesse son entourage joue le jeu. Puis les voisins et bientôt tout le quartier. Le temps passe et ce fantôme fait malgré tout partie de cette communauté…

mediatheque

Lydie (Zidrou & Lafebre) | Bar à BDFormé comme ses monstrueux compatriotes Roger et Homs à l’école Joso de Barcelone, l’espagnol Jordi Lafebre est l’éminente figure de proue de l’écurie Zidrou. Et on peut dire qu’en la matière le scénariste belge est le Guy Roux du dessin tant il a permis à la France de découvrir une brochette de talents ibériques impressionnante. Lydie est le premier album solo de l’auteur sorti il y a dix ans (avec Zidrou donc) et impressionne déjà par sa technique, ses encrages (comme toute l’école hispanique) et surtout ses expressions de visages. Il est toujours éclairant de prendre le premier et le dernier album d’un auteur, surtout lors d’un passage à maturité scénaristique qui a permis Malgré tout, peut-être le meilleur album de l’année 2020 et un chef d’œuvre de construction. Si le dessin a peu évolué en dix ans (il était déjà très poussé), le point commun entre les deux ouvrages repose sur le formidable humanisme de l’auteur et un esprit très proche entre le scénario de Zidrou sur Lydie et celui de Lafebre sur Malgré tout. Comme dans toute histoire belge il y a de la dureté comme de la légèreté dans cet ouvrage. La dureté de classes populaires où les sales gosses et les vieilles peaux crachent leur venin sans filtre, la douceur d’être humains qui sentent la nécessité gratuite de cette petite entorse à la raison qui donnera tant de bonheur à la gentille Camille. J’ai ressenti le même humanisme que dans le magnifique Magasin général qui il y a quelques années proposait lui aussi un enchevêtrement d’humains dans toute la diversité de bêtise et de tendresse dont ils sont capables. De belles histoires dont on se demande parfois si nos cousins francophones ne sont pas les seuls capables…

Lydie - Jordi LafebreAinsi comme Jean-Louis Tripp (qui est plus de l’ancienne école) Lafebre croque des trognes qu’il aime déformer, en gros plan, en contre-jour, se faisant une discipline de faire ressortir les défauts de visage et les expressions grossières. Cela amène autant d’humour que de vérité dans ces anti-Brad Pitt qui nous parlent de la vraie vie comme un film de Ken Loach. Au travers de ce fantôme d’enfant qu’on se plait à « voir » grâce à une mise en scène et des cadrages très appropriés c’est à une simple tranche de vie qu’on assiste. Comme le montre la « photo » de couverture, c’est l’histoire d’une famille et des différents moments de la vie d’un enfant, les angoisses médicales de la maman, les bêtises et petits bobo, les premières fois et les rituels. Si l’enfant avait été « normal » cela aurait sans doute été moins intéressant, plus banal. Mais ce twist quasi-fantastique permet de nous accrocher en se demandant tout le long si untel va bien vouloir jouer le jeu ou si la réalité administrative va rattraper cette farce. Et l’on suit avec amour ce papy cheminot et sa simplette de fille qui embarquent avec eux tout le quartier par simple envie de faire du bien.

Graphiquement la maîtrise est juste parfaite avec certaines cases somptueuses lorsque Zidrou autorise un plan large de train où les encres deviennent massives. La vérité des expressions surtout est saisissante malgré ces gueules presque cartoon par moments. On rit et on est émus par ces petites gens sur qui la vie s’écoule simplement, dans des décors où quelques effets graphiques numériques habillent remarquablement les arrière-plans. Un régal pour les yeux, discret et vrai.

Au final la réputation de cet album n’est aucunement usurpée et il mérite de trôner dans toute bonne bibliothèque et peut être un bon motif de cadeau grand public en anticipant les fêtes.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·Comics·East & West·La trouvaille du vendredi·Rétro

Punk Rock Jesus

Comic de Sean Murphy
Urban (2020) – Vertigo (2012), One-shot.

Cette édition est la troisième publiée en France (toujours chez Urban), après une première couverture couleur « punk », la précédente édition reliée très proche et enfin cette dernière intégrée au désormais célèbre Black Label de DC. Le volume comprend un édito de l’équipe éditoriale Urban clamant l’importance de ce titre et le choc qu’il leur a procuré. Viennent ensuite un sommaire des six chapitres et en fin d’ouvrage une post-face de Sean Murphy expliquant le lien entre ce projet et sa relation à la foi, une sélection de titres punk à écouter en lisant les parties, les covers originales de l’édition américaine et trois pages d’illustrations promotionnelles ou non retenues. Fabrication élégante dans le canon Urban mais rien d’exceptionnel en matière de bonus.

couv_404989

Dans un futur proche, alors que le réchauffement climatique provoque des dégâts sur la planète, une société de production lance un projet de téléréalité fou: suivre un clone de Jésus-Christ à partir de sa naissance… Dans une Amérique droguée au spectacle et au fondamentalisme chrétien le show faut fureur. Mais humainement l’équipe qui entoure la mère porteuse et l’enfant vont rapidement vivre un enfer…

Punk Rock Jesus by Sean Gordon Murphy Issue 6 page 21 Comic ArtSean Murphy est l’un des auteurs américains les plus en vue, notamment depuis la sortie de son désormais mythique Batman White knight, locomotive du Black Label et des albums DC adultes. Non moins célèbre, cet album constitue sa troisième réalisation solo après le touchant Joe, l’aventure intérieure et Off road. Si graphiquement il n’est pas le plus impressionnant des trois et que son trait reste moins percutant que sur ses dernières réalisations, il marque un tournant et l’apparition d’un univers artistique marqué par la haine des extrémismes, de l’hypercapitalisme et une radicalité tant dans le trait que dans le propos. Par la suite Murphy collaborera avec les plus célèbres scénaristes de l’industrie comics, dont Scott Snyder sur The Wake (où il commence sa collaboration très fructueuse avec son coloriste désormais attitré Matt Hollingsworth), Mark Millar sur les Chrononautes, ou Rick Remender sur son coup de poing Tokyo Ghost qui reprend pas mal de thèmes de PRJ.

Réalisé intégralement en noir et blanc avec l’utilisation assez massive de trames (qui affadissent le dessin comme à peu près partout), PRJ propose une narration qui suit vaguement la vie du Christ, mais surtout une évolution narrative classique proposant exposition, crise et résolution. L’originalité de l’histoire est, outre de présenter ce touchant enfant clone enfermé dans une prison qui le formate pour les besoins du show et dont la crise d’adolescence va prendre la tournure de la scène punk, de croiser son destin avec le colosse Thomas, responsable de sa sécurité et ancien tueur de l’IRA traumatisé et touché par la foi. Très vite l’auteur sort la grosse artillerie (non pas graphique, il y a assez peu d’action dans Punk Rock Jesus) en dézinguant son pays pétri d’intégrisme chrétien autant que consumériste. Si l’on n’est pas aussi loin que dans Tokyo Ghost, l’Amérique de Georges Bush jr. en prend pour son grade. Murphy n’hésite pas à balancer en citant des noms. C’est ce qui fait sa marque, une sincérité toute punk qui donne une vérité et une énergie folle à l’ouvrage. Si vous connaissez les autres albums plus récents de l’auteur vous retrouverez des personnages graphiquement très proches et plein de tics graphiques. On est en terrain connu avec une homogénéité que personnellement j’aime beaucoup.

Punk Rock Jesus, de Sean MurphySéparé en deux parties contraintes par la progression temporelles de l’histoire, l’album se concentre au début sur la mère, pauvre fille catholique tout à fait représentative des innombrables victimes des TV show américains dont la vie a été détruite par cette artificialité totale créée pour les besoins du spectacle. Dépressive, sombrant dans l’alcoolisme et victime de l’impitoyable (et méchant très réussi) producteur, elle cherche l’alliance des employés de la société de production pour s’échapper avec une mauvaise conscience de mauvaise mère. On enchaîne dans la seconde partie sur le clone alors que les mésaventures de sa mère vont déclencher une rage en lui, synonyme de croisade contre tout ce qui l’a créé… Le liant entre ces deux parties est tissé par les personnages secondaires, presque plus intéressants que le faux Jesus, avec notamment la scientifique prix Nobel enfermée entre son conflit moral de collaboration à un projet qu’elle abhorre et sa volonté de trouver une solution au réchauffement climatique, mais également le colosse qu’adore croquer Murphy, dont on soupçonne les origines irlandaises patronymiques…

Malgré de légères déceptions dans la réalisation des scènes d’action un peu molles et une difficulté à traiter de façon satisfaisante les très nombreux (et passionnants) thèmes abordés dans l’album, l’aspect personnel que revêt PRJ pour Sean Murphy apporte un supplément d’âme qui le hisse parmi les tout meilleurs ouvrages de comics indé US. Sorte d’album fondateur et de jeunesse (Murphy a trente deux ans quand l’album sort), Punk Rock Jesus marque par la sincérité de son propos, par la créativité graphique d’un très grand artiste et la maîtrise scénaristique de l’auteur qui va ensuite peaufiner sa technique d’écriture auprès des plus grands avant d’accoucher de son chef d’œuvre. A découvrir!

Punk Rock Jesus – Par Sean Gordon Murphy – Urban Comics

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La cité des chiens

BD de Yohan Radomski et Jakub Rebelka
Akileos (2018), 120p., one-shot, NB.

couv_343642

Le seigneur Volas a entrepris la conquête des cités voisines. Impitoyable, il soumet à la mort ou à l’esclavage les peuples vaincus. Les quelques personnes fuyant son joug se sont réfugiées dans les marais. Parmi elles sa belle fille qui a compris que son destin passait inévitablement par la mort du tyran…

La Cité des Chiens : Intégrale N&B - Par Jakub Rebelka et Yohan (...) -  ActuaBDJ’avais remarqué à sa sortie ce diptyque sorti chez le très intéressant petit éditeur Akileos, dont les dernières années ont été marquées notamment par l’excellent et réputé Heraklès et surtout l’émergence d’un duo majeur de la BD: Ronan Toulhoat et Vincent Brugeas. Comme souvent le talent et la force graphique d’auteurs méconnus ne suffisent pas à trouver leur place sur les étales inondés par les gros éditeurs et Akiléos avait été contraint de clôturer le diptyque non par un tome deux mais par la sortie courageuse d’une intégrale GF n&b, pour un prix très raisonnable. Sorti à l’origine en version colorisée (par Rebelka), la présente version permet de profiter de son trait si particulier, à la fois extrêmement lisible et maitrisé tout en présentant un univers sombre, enchevêtré qui correspond particulièrement bien à l’environnement des marécages où se place une partie de l’intrigue. Inscrit dans une filiation graphique avec le maître Mike Mignola, le polonais dépasse à mon avis son aîné par une maîtrise étonnante des différents plans malgré l’aspect plat de la technique.

La cité des Chiens - BD, informations, cotesAidé par un scénariste qui n’était pas novice, il propose une légende barbare qui a le mérite de suivre les canons de la simplicité (un méchant tyran confronté à des rebelles liés à une vengeance familiale et une malédiction). Malgré ce terrain connu, l’environnement très particulier des marécages donne une matière organique et inquiétante à ce monde où l’histoire et les personnages prolongent l’incertitude du trait. Comme ces zones aqueuses où tout semble mélangé, une créature maléfique change les visages, les agents-doubles de Volas tuent dans le dos et personne ne sait dire qui cherche quoi. L’ouvrage s’ouvre sur une lettre de l’héroïne à son amant qu’elle implore de la rejoindre et se conclut par une réponse de ce dernier après l’aventure, comme pour s’inscrire plus encore dans le récit légendaire et chevaleresque. On pourra regretter le nombre de pages de texte (pourtant fort bien écrites et qui nous plongent encore un peu plus dans cette saga) qu’on aurait aimé prendre vie sous d’autres planches. L’album est en effet relativement court et aurait pu mériter un tiers de plus. Vous connaissez les difficultés de vente de cette BD…

Conquis à la fois par cette découverte graphique, par une histoire fort bien menée et épique et par une belle édition qui rend grâce au travail des auteurs (jusque dans la jolis police des lettres), j’attends désormais avec impatience la traduction du nouveau travail de Rebelka chez Boom! studios et vous invite vivement à vous procurer cette histoire d’amour et de mort…

 

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro·Service Presse

Spoon & White #1 et #9

BD de Yann, Jean et Simon Léturgie
Bamboo (1999-2021), 44p./album., série en cours

La série Spoon & White fait partie des grands ancêtres très réputés, avec une histoire éditoriale un peu compliquée puisque débutée fort logiquement chez Dupuis, la série est ensuite passée chez Vent d’Ouest (plus étrange) avant d’atterrir pour ce neuvième album chez Bamboo qui réédite pour l’occasion l’intégralité de la série. Commencée avec Yann au scénario, le duo Léturgie se retrouve seul à compter du septième volume et voit passer dix ans entre le dernier paru et ce nouvel épisode. Les deux volumes ressortis comportent un cahier graphique de dix pages avec croquis préparatoires, jeux et strip humoristiques dans l’univers de la série.

couv_423592

Parodie assumée des films d’action policiers des années 90, Spoon & White arrive juste après le double chef d’œuvre de monsieur Maester qui lançait le genre sur Meurtres fatals, déclaration d’amour à Michael Douglas et au FBI qui donne des envies de VHS à tous ceux qui ont découvert L’arme fatale, Seven ou Basic Instinct en salles…

Spoon & white tome 1 requiem pour dingos - BDfugue.comDans un style graphique résolument BD jeunesse, la série s’ouvre sur le tome 1 par un surprenant et très graphique plan cinématographique qui fait monter l’envie assez haut… avant de revenir à des planches plus classique. Cette première page est très étonnante car elle semble montrer une hésitation originelle des auteurs entre de la BD d’action exigeante et de la farce parodique assumée. Le contexte des BD de l’époque est important: Yann est sur la très populaire série Les Innomables issus du Journal de Spirou avec un aspect très cinématographique et plutôt sombre bien que mettant en scène des « gros nez ». Les premières couvertures de Spoon & White sont d’ailleurs tout à fait dans le ton de l’époque (assez minimaliste)  et s’inscrivent dans cet entre-deux BD spirou jeunesse/Bd d’action référencée pour adultes.

Le premier volume qui ressort chez Bamboo avec une nouvelle couverture fonctionne très bien en nous introduisant sans préambule avec ces deux débiles mentaux: Spoon le minus très laid et fana de Dirty Harry tire sur tout ce qui bouge ; le grand White et ses costards élégants se croit plus malin mais est tout aussi crétin. Les deux de bagarrent pour le cœur blindé de la plantureuse journaliste Courney Balcony.  Voilà, vous avez l’histoire qui va servir de prétexte à l’ensemble de la série! Le premier album est assez drôle et l’action plutôt réussie avec cette prise d’otage d’une secte suicidaire. L’ambition visuelle est évidente et plutôt inspirée avec des dessins très lisibles et parfois assez jolis dans leur style cartoon. On n’est pas au niveau de Maëster mais ça fonctionne très bien et je comprend que la série ait bien marché à partir de ce coup d’essai. A noter que l’on n’a aucune information sur qui est qui, les blagues devant caractériser les personnages immédiatement.

Vingt ans après qu’en est-il de la sortie exclusive chez le nouvel éditeur? D’abord la couverture, fort réussie qui cite évidemment un des grands films d’action de ces dernières années, Mad Max Fury Road. Cet épisode nous transporte au fin-fond de l’Amérique, dans la ville natale de Spoon (Mudtown) au sein d’une exploitation de « gaz de Shit » (dans une citation fort drôle d’un ancien premier ministre français…) qui cache bien entendu un plan machiavélique d’un milliardaire que Balcony va aller interviewer. L’aventure nous permet de découvrir les tout aussi débiles sœur et père de Spoon qui est (après mes deux lectures) le véritable héros de cette série. Si l’action enfiévrée de ce dernier épisode est toujours aussi efficace, on note une certaine facilité dans exubérance et les explosions XXL. Les auteurs veulent du gros, du lourd, du sale, au risque de tomber dans le déjà vu et attendu.

Après mes lectures de ce premier et dernier tome je note une étonnante continuité et très peu de changements graphiques notamment. Ma principale interrogation repose sur le cœur de cible de cette série. Graphiquement on est sur de la jeunesse (c’est d’ailleurs édité chez Bamboo) alors que le côté gore (surtout sur le premier tome) et les références à des films plutôt adultes orientent vers une cible adulte. Du coup si l’humour facile fera mouche chez les jeunes ils risquent de passer à côté des références, à l’inverse les plus grands risquent de ricaner sur les blagues et de prendre plus de plaisir sur les parodies. On peut voir ça comme un coup double autorisant une lecture à tout âge ou un risque de perdre son public faute de le repérer. Souhaitons en tout cas à Bamboo et aux auteurs une nouvelle jeunesse à cette série qui jouit sur le plan éditorial d’une très jolie fabrication.

A partir de 12 ans.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·La trouvaille du vendredi·Littérature·Rétro

Le journal d’Anne Frank

BD d’Ari Folman et David Polonsky
Calmann-Levy (2017), 162p., one-shot.

couv_314543

Le Journal d’Anne Frank est un monument auquel il est difficile de toucher de par son lien avec la Shoah et l’exceptionnelle émotion que sa lecture procure. Publié par le père d’Anne, rescapé de la Guerre, en 1947 aux Pays-Bas, il est adapté dans les années cinquante au théâtre et au cinéma, avant de voir d’autres adaptations pour les cinquante ans de la mort d’Anne. Les années deux-mille dix voient un renouveau des adaptations à l’approche de l’entrée dans le Domaine-Public du texte. Un conflit juridique commence avec le Fonds Anne Frank, chargé par le père de gérer l’héritage du texte. C’est cette fondation qui commande au réalisateur israélien Ari Folman une adaptation du texte en BD.

Le journal d'Anne Frank - roman graphique de Anne Frank, Ari Folman, David  Polonsky - BDfugue.comPour qui comme moi a lu le livre à l’âge recommandé (à tort), vers douze ans, on ne peut qu’être sidéré par la modernité, la maturité et la qualité d’écriture de la jeune fille qui a treize ans lorsqu’elle se retrouve enfermée, deux années durant, dans une maison cachée en compagnie de ses parents, sa grande sœur, et de deux autres familles. Comme il l’explique dans la passionnante post-face, Folman et son dessinateur commencent l’album de façon très graphique pour progressivement laisser plus de place au texte original sur la fin, à mesure que les réflexions intimes d’Anne deviennent trop complexes à mettre en image. Si l’adaptation proprement dite occupe donc une grosse moitié de ce gros volume, les moments les plus impressionnants, là où on réalise la force du propos, c’est quand on se retrouve ainsi plongé dans ce journal intime d’une fille qui ne semble pas voir la mort arriver mais souffre seulement de ne pouvoir vivre pleinement son adolescence et ses amours naissantes.

D’abord illustratif des derniers jours de liberté de ces gens, l’album nous montre la vie des années quarante aux Pays-Bas, plein de l’humour que dégage Anne en permanence, un sarcasme envers ces adultes si puérils dans leurs exigences matérielles. Probablement enfant précoce, Anne Sandra Marrs+John Chalmers on Twitter: "The annex also really comes  visually alive, more so for us than in the original diary. After reading  the original we went to see the house toanalyse avec une acuité et un détachement fous ses relations avec sa mère, vue très durement, aves sa sœur, la perfection incarnée et avec son père auquel elle voue une admiration excluant tout autre. L’absence de progressivité narrative aurait pu rendre la lecture compliquée. Il n’en est rien grâce à ces planches très libres qui montrent des saynètes de la vie tragique des Frank sans chercher à ajouter de la matière exogène au texte. En cela la fidélité avec le matériau est remarquable et le projet totalement abouti en permettant une facilité d’immersion (par le graphisme) sur un texte dont l’aspect historique voir scolaire pourrait rebuter. Au contraire cette adaptation est pleine de vie, d’une joyeuseté qui semble n’avoir jamais quitté Anne tout au long de sa captivité.

L’immense qualité de cet ouvrage est de donner envie de se replonger dans le texte intégral après avoir été sidéré par la maturité de réflexions (sur elle come sur ses contemporains ) d’une jeune fille qui explose de vie à chaque page. Ce qui rend son destin d’autant plus tragique et émotionnellement profondément touchant.

A partir de 12 ans.

 

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1