****·BD·Documentaire

Wake up America #2

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 189 p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_245724-1La critique du premier volume est lisible ici. Ce second volume est plus volumineux de cinquante pages et comprend les mêmes bio en fin d’album que sur le premier.

Le mouvement d’occupation des cafés de Nashville par la population noire initié par l’acte fondateur de Rosa Parks n’est que le début d’un long combat vers l’abolition des lois ségrégationnistes du Sud des Etats-Unis. Pendant les trois années qui mennent à l’historique marche sur Washington, la violence physique monte sans cesse et le mouvement doit également affronter les réticences du gouvernement Kennedy à bouleverser trop vite l’équilibre du pays…

Le second volume de cette magnifique autobiographie en BD est assez différent du premier et notamment son caractère grand public que j’avais trouvé propice à une Image associéeutilisation pédagogique. Après cette entrée en matière où les auteurs se sont efforcés de lisser l’approche, ce tome devient beaucoup plus touffu, hargneux, directe. Comme un accompagnement de l’ouverture de John Lewis sur un monde où la naïveté a disparu, le militant énonce des vérités qui font tout drôle dans l’Amérique autosatisfaite pos-Barrack Obama. Dans ces presque deux-cent pages qui mènent au discours de Washington impressionnant de détermination et de vérité, nous sont montrées les très nombreuses actions lancées par le Comité de coordination des étudiants non-violents (SNCC), et notamment les Freedom rides, ces « voyages de la liberté » qui visaient à envoyer des noirs traverser le sud profond (et très dangereux) dans des cars inter-états afin de tester un arrêt de la cour suprême qui rendait illégal la ségrégation dans les transports. Cette nouvelle étape dans la contestation non-violente de la ségrégation marque un saut dans la violence avec les premiers morts et une vision pour le lecteur d’une réalité crue: celle d’Etats contestant systématiquement la loi fédérale, envoyant sa police protéger le Ku Klux Klan et les agresseurs qui tabassaient voir tentaient d’assassiner les noirs présents dans les bus. Personnellement je ne connaissais pas cette séquence qui m’a impressionné, notamment les passages montrant les frères Kennedy, très finement rendus, nous laissant deviner si leurs réticences à intervenir étaient des craintes de réactions politiques ou une réelle conviction que les militants noirs allaient trop loin dans la contestation.

Résultat de recherche d'images pour "nate powell march book 2"L’effet collatéral de cette grande précision documentaire est de rendre complexe la lecture pour quelqu’un peu au fait de l’histoire américaine et de son organisation fédérale (les rôles, pouvoirs et juridictions compliqués des différents dirigeants locaux). On touche chaque fois cette culture de la démocratie du Droit capable de renverser toute tradition la plus ancrée. On voit la pertinence de la démarche non-violente couplée à ce combat juridique d’alors, quand apparaîssent les premières contestations de l’efficacité de ces actions (par Malcolm X par exemple) alors que la violence crue s’abat sur les militants. Car John Lewis et ses amis ont vécu dans leur chair ce combat, de très nombreux emprisonnements, parfois longs, dans des pénitenciers semblant sortis d’un autre âge où on leur fait comprendre que l’on a autant de pouvoir sur eux qu’avant l’abolition de l’esclavage… Ou lors de nombreux passages à tabac. On est loin des sermons pacifiques de Martin Luther King, qui apparaît par moments. Jamais Lewis n’hésite mais la dureté du combat (où la foi n’apparaît jamais prosélyte mais plutôt comme une évidence culturelle du pauvre noir sudiste) montre la multitude d’opinions sur la meilleurs façon de sortir de cette ségrégation. Washington leur demande d’être patients. Lewis répond que cela fait deux siècles que son peuple est patient et qu’il veut la liberté « now ». Et la rage de liberté transparaît dans ce discours qui semblait trop dur pour l’Eglise protestante et que Lewis a dû aménager. Un discours où il enjoint l’Amérique à se réveiller (Wake up america!)… Cet album lui permet de dire la vérité sur les évènements, les intervenants de l’époque et de rappeler combien tous les combats pour la liberté sont le fait d’hommes et de femmes déterminés à aller au bout de leurs convictions, souvent au péril de leur vie. Et jamais dans un salon ou dans les seuls journaux. L’histoire nous rappelle chaque fois combien rien n’est acquis.

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