****·Comics·Documentaire

Get up america #1/2

Le Docu BD

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BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2022), 1/2 volumes parus

bsic journalismMerci aux éditions Rue de Sèvres pour leur confiance.

Suite directe de la trilogie Wake up America (March en VO) dont vous trouverez sur le blog les chroniques des trois tomes, ce diptyque a été achevé juste avant le décès de John Lewis en 2020. Comme pour la première série, l’éditeur a modifié le titre Run en Get up America. Chose notable, s’il est plus court, ce premier tome comprend un important cahier documentaire final comportant une impressionnante bibliographie, des sources audiovisuelles et de discours témoignant du monumental travail de documentation et des explications sur le travail d’adaptation des mémoires de Lewis dans le média BD. Cet enrichissement augmente fortement la plus value de ce documentaire dont la première trilogie était déjà un monument d’Histoire.

Get up America 1 (par Nate Powell, Andrew Aydin et John Lewis) Tome 1 de laAprès l’adoption du Voting right act de 1965 (qui est actuellement fortement remis en cause par les Etats du Sud depuis la présidence de Donald Trump) la société ségrégationniste ne baissa pas les armes et s’échina à démontrer qu’il y avait un monde entre le Droit et la pratique du Droit, abusant de l’autonomie constitutionnelle des Etats américains qui se lavent les mains des lois fédérales lorsqu’elles les dérangent trop. Le Nord, embarqué dans l’intervention au Vietnam ne souhaite pas s’impliquer trop avant pour la défense de populations qu’il considère au fond comme étrangère. Face aux exactions du KKK l’harmonie idéologique non-violente qui a prévalue dans le sillage de Martin Luther King se fissure rapidement et voit apparaître un courant séparatiste proclamant le Pouvoir Noir qui s’incarne dans un parti politique radical que l’on nommera bientôt Black Panther party

Cette suite directe a eu un développement artistique un peu compliqué puisque comme je l’annonçais dans le précédent billet c’était la dessinatrice Afua Richardson qui devait produire les planches avant de passer la main à un autre dessinateur… qui jeta également l’éponge. Au final c’est exactement la même équipe qui rempile avec donc Nate Powell aux pinceaux et une harmonie graphique conservée. Lorsque l’album s’ouvre rien ne semble avoir changé, montrant que l’objectif des auteurs n’est pas de créer un récit mais bien de rendre compte d’évènements précis. Cela crée une complexité documentaire déjà vue dans le précédent triptyque lorsque s’entament des débats politiques entre les tenants de différentes lignes de conduite. Dans tout mouvement de lutte il y a des désaccords et celui des droits civiques n’échappa pas à cela avec l’apparition marquante – et traumatisante pour Lewis – des Black Panther qui assumèrent la séparation entre deux peuples américains, le refus de se soumettre à une domination blanche, l’affirmation d’une fierté noire (principe que l’on retrouve aujourd’hui dans la lutte pour les droits des minorités sexuelles) et surtout, le basculement d’un combat éminemment chrétien parti des églises à une lutte des classes où les noirs sont considérés comme l’incarnation du prolétaire. La conscription pour le Vietnam fut un élément déclencheur qui marginalisa les tenants de la non-violence et décida d’entamer la lutte politique séparément du grand Parti Démocrate.Amazon.fr - Run - Aydin, Andrew, Lewis, John, Fury, L., Powell, Nate -  Livres

Il est toujours aussi passionnant de se replonger dans cette histoire pas si lointaine d’une nation Etats-unienne qui dans ces deux décennies sortit d’un conservatisme réactionnaire pour s’ouvrir à un idéal de melting-pot. Comme la présence de vétérans de guerres (39-45 ou Algérie chez nous) permet de réaliser la réalité choquante ce qu’on nous relate, celle de John Lewis (dont il s’agit, rappelons-le, des mémoires) nous rappelle à chaque page que tout ce qu’on nous montre s’est bien passé, même si on a du mal à le croire. A la lecture de cette dense BD on doute toujours d’avoir vu passer huit ans durant un noir dans le Bureau ovale cinquante ans seulement après ces évènements tant ce pays vient de (très) loin. Avec cet héritage, après Trump on se demande comment cette Nation fait pour tenir ensemble. En attendant on attend avec impatience la conclusion de cette série sur l’émergence du mouvement politique noir.

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****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Excellence #1

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Comic de Brandon Thomas, Khary Randolph et Emilio Lopez (coul.).
Delcourt (2021) 160p. 1/2 tomes parus, série en cours.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur fidélité.

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L’Aegis est l’institution qui préside au fonctionnement et à l’utilisation de la magie au sein des dix lignées. Basée sur des règles strictes, l’Aegis va être menacée par les doutes de l’héritier de la famille Dale qui voit dans ces règles un conservatisme enfermant et autoritaire…

imageUn vent de fraicheur souffle sur cette série lancée par deux auteurs noirs assez récents dans l’industrie, dans la foulée d’un essor « ethnique » dans ce milieu autrefois très WASP. Si la dimension graphique des BD américaines s’hispanise depuis pas mal d’années, on voit depuis quelques années arriver sous les projecteurs des thèmes issus de la culture et de l’histoire noire de ce pays, qui a provoqué une explosion médiatique l’an dernier avec l’Eisner attribué à Bitter Root et avant cela la sortie du film Marvel Black Panther qui marquait une arrivée assumée de l’entertainment teinté de fierté noire. On est loin de ce discours politique ici puisque hormis le fait que ces lignées d’élus magiciens soient intégralement afro-américaines, l’histoire aurait tout à fait pu mettre en scène des magiciens blancs. Le propos de Thomas et Randolph est bien plus psychanalytique, interrogeant l’adolescence et la différence d’un jeune héritier dans une lignée dynastique où le libre-arbitre a bien peu de place.

Spencer Dale est donc le premier né de celui qu’on imagine le leader des dix familles et au grand désespoir de son père il ne voit se manifester ses pouvoirs que très tardivement. Son paternel jette alors son aura protectrice sur un autre jeune, provoquant rancœur et jalousie chez son fils. Empli de colère qui fait monter sa puissance, Spencer multiplie alors les marques de rejet, de violence et de contestation, allant jusqu’à rompre les règles absolues d’utilisation de la magie…

Indéniablement Khary Randolphe (qui a travaillé notamment avec Kirkman sur son TechJacket) est plein de talent et son alliance avec le coloriste Emilio Lopez fait des étincelles. Les traits sont assez classiques mais très expressifs et on sent l’inspiration d’acteurs américains dans ces visages, notamment l’acteur montant Michael B Jordan. Cela donne à la fois une familiarité qui aide à comprendre les personnages et une envie de cinéma… Utilisant ses planches pour manifester la distorsion de réalité le dessinateur propose des planches très élégantes bien que parfois difficiles à suivre. Cela car l’intrigue est assez tortueuse, suivant ce qu’on imagine un esprit torturé par le doute, la colère et l’envie de liberté d’un adolescent différent. Ses relations avec sa famille (son père au premier chef) et son « frère » et rival sont complexes et on fait des aller-retour entre les missions confiées par l’Aegis et ses propres ambitions contestataires.

Excellence (2019-): Chapter 1 - Page 24Si ce premier tome donne parfois l’impression de faire du surplace de par une difficulté à marquer des étapes claires dans la relation entre le père et le fils, le lien qui se tisse entre le héros et son ami est autrement plus intéressant. Les auteurs posent également un jeu de temporalité en nous insérant de brèves incursions d’un combat entre Spencer et le big boss de l’Aegis. On devine ainsi une révolte en préparation mais qui tarde à se manifester, comme si les auteurs en gardaient un peu trop sous le coude. Avec un schéma assez proche de Harry Potter (la société occulte codifiée et règlementée, l’héritier illégitime, …), cette série récente jouit d’un vrai attrait graphique, tant dans le design général fort élégant que par la dynamique des pages mais complexifie un peu trop une intrigue classique traitant du passage à l’age adulte et le souffle du changement sur les conservatismes. L’habillage général est très réussi, le développement plus capricieux, ce qui n’empêche pas de prendre un grand plaisir de lecture et de vouloir rentrer plus en détail dans une série avec un vrai potentiel, mais aussi avec un gros risque de déception vue la tournure de l’intrigue.

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*****·BD·Documentaire

Wake up America #3

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 246p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_296134-1La critique du premier volume est lisible ici. Le second est .

Après les actions dans le sud, John Lewis est désormais directeur du SNCC et se retrouve à devoir gérer directement le très complexe équilibre politique entre syndicats, gouvernement fédéral (avec l’appui partiel des frères Kennedy, l’un à la Maison Blanche, l’autre au ministère de la Justice) et gouvernements des Etats du Sud. Alors que Martin Luther King Jr. reçoit le prix nobel de la paix, que Kennedy est assassiné et que Lewis rencontre Malcolm X lors d’un voyage en Afrique, il réalise le caractère révolutionnaire de son action qui, loin de se cantonner à la ségrégation raciale, remets en cause toute la société américaine d’après-guerre, via un combat pour l’inscription sur les listes électorales des noirs, à qui est nié ce droit civique fondamental…

Chacun des volumes de cette somme est plus gros et ce troisième et dernier tome approche des trois-cent pages. L’auteur a sans doute cherché à rester au plus près des événements en souhaitant chroniquer chaque débat, chaque action, ce qui finit par être un peu répétitif. Pourtant cette insistance permet de comprendre l’opiniâtreté de Lewis Résultat de recherche d'images pour "march book 3"et des combattants de la liberté qui année après année, mois après mois, action après action, ont encaissé les coups, les emprisonnements par dizaines, les moqueries des ségrégationnistes, sans jamais baisser les bras en touchant les limites des techniques non-violentes: face à des adversaires déterminés à user de violence jusqu’au bout seules des drames peuvent faire basculer l’équilibre. Et dans ce combat pour l’inscription sur les listes électorales dans les Etats du Sud ce ne sont pas les morts parmi les noirs qui feront le déclencheur mais celle d’un pasteur blanc venu soutenir le mouvement et tabassé à mort par les suprématistes qui considéraient les « noirs blancs » comme pires que les noirs…

Ce qu’il y a de passionnant dans cette oeuvre monumentale, véritable immersion dans un moment fondateur du monde au XX° siècle, ces quelques années qui ont tout changé, c’est de constater les aberrations d’une démocratie complexe qui abolit l’esclavage après la guerre civile mais laisse perdurer un refus d’application des lois fédérales au prétexte d’un respect des prérogatives des Etats. Au risque de laisser perdurer des gouvernements Résultat de recherche d'images pour "march book 3"quasi fascistes, travaillant main dans la main avec le Ku Kux Klan et proclamant ouvertement le rejet du pouvoir fédéral du Nord en remettant en question l’autorité même de Washington. Le moment le plus puissant de l’album est ainsi la déclaration du président (poussé au vif par un mouvement noir pas franchement bienveillant envers Lyndon Johnson) rappelant les valeurs de la démocratie et le combat civilisationnel que mènent ces gens pour toute l’Amérique et non pour les seuls noirs, une Amérique qui s’est endormie sur les vertus des pères fondateurs. Ce n’est pas par-ce qu’il y a été forcé que la portée du discours doit être minimisée. C’est dans ces moments pivots que l’Histoire avance.

Le caractère documentaire pèse lourd, comme souvent dans ce genre. Il est certain que sans l’art de l’illustration et les qualités esthétiques des images de Nate Powell, ces quelques  cinq cent pages (au total des trois volumes) pouvaient devenir aussi austères qu’un album de Joe Sacco. Mais l’authenticité portée par le discours autobiographique de celui qui a vécu ces moments, en a été l’un des acteurs clés, crée une solennité qui nous fait regarder cette photo officielle de fin de volume avec émotion. Si le premier tome est étonnamment didactique, ce n’est plus le cas des autres qui nous font entrer, notamment ce troisième volume, dans des mécanismes électoraux, ceux des comités de désignation du parti Démocrate, qui nous échappent. Pendant de longues pages, celui qui est aujourd’hui député et a donné Résultat de recherche d'images pour "march book 3"l’accolade lors de l’investiture de Barrack Obama nous relate la stratégie du mouvement pour influencer le vote des candidats et faire pression sur la réélection de Lyndon Johnson afin de montrer que sans le vote noir, les démocrates n’ont pas d’avenir. On est surpris par la franchise de quelqu’un qui fait désormais partie du système comme membre du Congrès, lorsqu’il émet ses doutes quand à la sincérité du président ou du précédent assassiné. On attend aussi les événements connus, le meurtre de Martin Luther King ou de Bob Kennedy, mais ce n’est pas l’objet de l’ouvrage où les grands hommes ne font que passer.

Wake up America n’est pas une lecture facile, ce n’est pas non plus un documentaire austère. Cela reste de l’excellente BD exigeante qui a l’immense mérite de nous replonger au plus près d’un combat majeur pour l’égalité et la démocratie dans ce qui se proclame la première démocratie de la planète. Ce n’est qu’après avoir conclu sa lecture que l’on réalise le monument. Le triptyque rejoint ainsi un certain Maüs au panthéon des BD importantes.

La suite de « March« (titre original) intitulée « Run« , prévue pour août 2018 a été repoussée. Certains libraires en ligne annoncent la sortie pour août 2020.

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****·BD·Documentaire

Wake up America #2

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 189 p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_245724-1La critique du premier volume est lisible ici. Ce second volume est plus volumineux de cinquante pages et comprend les mêmes bio en fin d’album que sur le premier.

Le mouvement d’occupation des cafés de Nashville par la population noire initié par l’acte fondateur de Rosa Parks n’est que le début d’un long combat vers l’abolition des lois ségrégationnistes du Sud des Etats-Unis. Pendant les trois années qui mennent à l’historique marche sur Washington, la violence physique monte sans cesse et le mouvement doit également affronter les réticences du gouvernement Kennedy à bouleverser trop vite l’équilibre du pays…

Le second volume de cette magnifique autobiographie en BD est assez différent du premier et notamment son caractère grand public que j’avais trouvé propice à une Image associéeutilisation pédagogique. Après cette entrée en matière où les auteurs se sont efforcés de lisser l’approche, ce tome devient beaucoup plus touffu, hargneux, directe. Comme un accompagnement de l’ouverture de John Lewis sur un monde où la naïveté a disparu, le militant énonce des vérités qui font tout drôle dans l’Amérique autosatisfaite pos-Barrack Obama. Dans ces presque deux-cent pages qui mènent au discours de Washington impressionnant de détermination et de vérité, nous sont montrées les très nombreuses actions lancées par le Comité de coordination des étudiants non-violents (SNCC), et notamment les Freedom rides, ces « voyages de la liberté » qui visaient à envoyer des noirs traverser le sud profond (et très dangereux) dans des cars inter-états afin de tester un arrêt de la cour suprême qui rendait illégal la ségrégation dans les transports. Cette nouvelle étape dans la contestation non-violente de la ségrégation marque un saut dans la violence avec les premiers morts et une vision pour le lecteur d’une réalité crue: celle d’Etats contestant systématiquement la loi fédérale, envoyant sa police protéger le Ku Klux Klan et les agresseurs qui tabassaient voir tentaient d’assassiner les noirs présents dans les bus. Personnellement je ne connaissais pas cette séquence qui m’a impressionné, notamment les passages montrant les frères Kennedy, très finement rendus, nous laissant deviner si leurs réticences à intervenir étaient des craintes de réactions politiques ou une réelle conviction que les militants noirs allaient trop loin dans la contestation.

Résultat de recherche d'images pour "nate powell march book 2"L’effet collatéral de cette grande précision documentaire est de rendre complexe la lecture pour quelqu’un peu au fait de l’histoire américaine et de son organisation fédérale (les rôles, pouvoirs et juridictions compliqués des différents dirigeants locaux). On touche chaque fois cette culture de la démocratie du Droit capable de renverser toute tradition la plus ancrée. On voit la pertinence de la démarche non-violente couplée à ce combat juridique d’alors, quand apparaîssent les premières contestations de l’efficacité de ces actions (par Malcolm X par exemple) alors que la violence crue s’abat sur les militants. Car John Lewis et ses amis ont vécu dans leur chair ce combat, de très nombreux emprisonnements, parfois longs, dans des pénitenciers semblant sortis d’un autre âge où on leur fait comprendre que l’on a autant de pouvoir sur eux qu’avant l’abolition de l’esclavage… Ou lors de nombreux passages à tabac. On est loin des sermons pacifiques de Martin Luther King, qui apparaît par moments. Jamais Lewis n’hésite mais la dureté du combat (où la foi n’apparaît jamais prosélyte mais plutôt comme une évidence culturelle du pauvre noir sudiste) montre la multitude d’opinions sur la meilleurs façon de sortir de cette ségrégation. Washington leur demande d’être patients. Lewis répond que cela fait deux siècles que son peuple est patient et qu’il veut la liberté « now ». Et la rage de liberté transparaît dans ce discours qui semblait trop dur pour l’Eglise protestante et que Lewis a dû aménager. Un discours où il enjoint l’Amérique à se réveiller (Wake up america!)… Cet album lui permet de dire la vérité sur les évènements, les intervenants de l’époque et de rappeler combien tous les combats pour la liberté sont le fait d’hommes et de femmes déterminés à aller au bout de leurs convictions, souvent au péril de leur vie. Et jamais dans un salon ou dans les seuls journaux. L’histoire nous rappelle chaque fois combien rien n’est acquis.

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****·BD·Documentaire

Wake up America #1

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 127 p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_206316La série est une autobiographie romancée du militant et député noir américain John Lewis, en trois parties: le premier volume sur la jeunesse 1940-1960, la seconde plein feux sur le combat pour les droits civiques 1960-1963, le dernier 1963-1965. Les tomes deux et trois ont reçu successivement les prix Harvey (remis à la New York Comiccon), le premier comic à recevoir le National Book Award (ouvrages pour la jeunesse) et deux Eisner BD documentaire. A noter que Rue de sèvres a étrangement changé le titre original March par un autre titre en anglais et complètement remplacé les couvertures d’origine. Les volumes sont en format comic broché avec couvertures à rabat. L’album se termine par une page de remerciements et une bio des trois auteurs.

Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"Janvier 2009: lors de l’investiture de Barack Obama comme premier président noir des Etats-Unis d’Amérique, le député John Lewis reçoit une mère et ses enfants dans son bureau et se remémore son enfance en Alabama, dans le sud ségrégationniste où il va progressivement découvrir les concepts de désobéissance civile et de non-violence dans les pas de Gandhi et Martin Luther King. C’est le début du combat pour les Civil rights qui commence. John Lewis fait partie des compagnons de route du célèbre pasteur et des six organisateurs de la Marche sur Washington du 28 août 1963…

Cette série mériterait d’être plus connue par le milieu de la BD tant elle impressionne à la fois en tant que BD et comme documentaire. Le fait que son auteur principal ne soit autre que John Lewis lui-même apporte une légitimité et une précision incroyable aux albums. Il n’est pas étonnant que ce soit aux Etats-Unis, où la BD n’a jamais été méprisée comme média artistique et d’information, qu’un député en fonction publie un tel album autobiographique (…ce qui serait peu probable en France). Personnellement je ne connaissais pas ce personnage, mais le sujet à lui seul suffit à passionner. Quel moment plus marquant de l’histoire moderne que ce combat opiniâtre appelant à la fois les théories politiques des Lumières, l’histoire de l’Occident et de la Traite et la ségrégation qui s’en est suivie, l’histoire américaine dont le péché originel n’est pas encore dissous même après l’élection d’Obama, les combats pour la décolonisation et les théories de non-violence venue de Gandhi et la désobéissance civile venue du milieu du XIX° siècle avec Henry-David Thoreau…?Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"

Ce premier album, en tant que biographie, prends du temps sur les premières années du personnage, comme enfant élevant ses poules et assumant des responsabilités aux conséquences directes (la mort des bêtes), emmené par son oncle du Nord et découvrant ces deux pays séparés par la frontière invisible des lois ségrégationnistes, inachèvement Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"terrible d’une guerre civile, laissant le pays dans cette situation pendant un siècle entier! Le jeune homme se vouait à devenir pasteur, dans un univers encadré par l’Eglise et les sermons, comme seule alternative politique au travail des champs. Le premier tiers de l’album se déroule avant le fameux refus de Rosa Parks qui refusa de quitter son siège de bus et marqua le déclenchement du mouvement. Ensuite on avale les pages en assistant aux préparatifs et à l’organisation méthodique des occupations non-violentes des commerces de centre-ville, à la résistance des blancs racistes et à la première capitulation du maire progressiste de Nashville. Les cent-vingt pages sont si vite arrivées que l’on se précipite pour enchaîner sur le second volume…

La BD de Lewis et Powell est passionnante à lire par son aspect didactique (tous les acronymes ou termes spécifiques sont expliqués en bas de page) et il n’est pas étonnant que le système éducatif américain l’ait inscrit comme support d’enseignement. Depuis que j’ai lancé cette rubrique de BD documentaire je constate la difficulté du thème à adopter pleinement le format BD et la rareté des documentaires qui valent autant pour leur narration, leur sujet que par leur qualité graphique. C’est le cas avec Wake up America avec de superbes planches aux noirs profonds et à la « colorisation » en lavis de gris très élégants. Le trait de Nate Powell est doux et rond et propose des planches très lisibles avec des moments de graphisme pur.Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"

Cette série est sans hésiter l’une des meilleures BD documentaires que j’ai lu et devrait être étudiée également au collège tant elle permet de découvrir une personnalité majeure dans un moment bien connu de l’histoire moderne américaine. Les auteurs ont commencé « une suite » centrée sur l’activité de Lewis comme syndicaliste du mouvement étudiant non-violent pendant la période de la guerre du Vietnam (elle est illustrée par Afua Richardson ce qui laisse présager un superbe album).

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***·BD·Mercredi BD·Rétro

Old Pa Anderson

BD du mercredi
BD de Hermann et Yves H.
Lombard-Signé (2016) -58 p., one-shot.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

mediathequeCet album marque la sixième collaboration de Hermann avec la collection Signé sur un scénario de son fils. Il coïncide avec la remise au dessinateur du Grand Prix d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre. J’aime le format des albums Signé dont le projet était à l’origine de proposer des auteurs reconnus sur un one-shot, une sorte de Hall of Fame de la BD. Lorsque l’on voit aujourd’hui la composition du catalogue, de plus en plus d’histoires se déclinent en plusieurs volumes et les auteurs avec trois, quatre ou cinq albums dans la collection ne sont désormais pas rares. Je trouve que cela pervertie l’objet de cette collection qui se voulait d’exception et c’est dommage. Les collaborations du duo Hermann notamment, qui semblent composer une sous-collection, me pose problème, avec un manque de sélection manifeste de l’éditeur (j’ai en souvenir le catastrophique Station 16)… Pour se recentrer sur cet album proprement dit, il est de bonne facture, avec une jolie couverture intéressante, la  bio et biblio habituelle des auteurs et une post-face de quatre pages reprenant des témoignages sur l’époque un rappel historique de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, croquis préparatoires et photos assez crues de lynchages.

Old pa est vieux et noir. Dans le sud des Etats-Unis cela laisse peu de possibilités. Lorsque sa femme décède il apprend que quelqu’un peut lui apporter des informations sur l’enlèvement de sa petite fille il y a des années, évènements qui a brisé sa vie. Il n’a plus rien à perdre et est bien décidé à se faire vengeance…

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Comme avec beaucoup d’auteurs se sa génération j’entretiens une relation de méfiance avec les albums de Hermann. Vieux routier de la BD avec une production phénoménale et un plaisir toujours manifeste de réaliser ses albums, le belge propose à la fois une maîtrise du récit et du découpage prodigieuse, une technique de colorisation indéniable, mais également une habitude à utiliser des couleurs et textures très sombres et de grosses lacunes techniques qui ne disparaîtrons certainement jamais. Un peu comme pour Yslaire, je reproche à ces autodidactes de ne pas travailler leur technique comparé à certains jeunes dont les progrès entre chaque album sont souvent impressionnants. Avec l’un comme l’autre les dessins de 1980 et ceux de 2019 n’ont pas bougé…. Quand à Yves H, je suis également réservé, ayant lu certains de leurs bons albums quand d’autres sont marqué de grandes faiblesses de récit.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Malgré cela j’ai toujours l’envie de lire un album de Hermann, notamment grâce à ses couvertures toujours réussies et qui sont de vrais appels à ouvrir l’album. Surtout car ses choix thématiques radicaux sur des sujets lourds et souvent très politiques me plaisent beaucoup. Le bonhomme rentre dans le tas, dit ce qu’il a à dire, dénonce sans détours et cela fait du bien. C’est tout cela qu’est Old Pa Anderson. Album lu rapidement, avec peu de textes et beaucoup de scènes nocturnes, il peut se comparer au film d’Arthur Penn La poursuite impitoyable, montrant le fonctionnement du Sud profond US avec des shériffs qui tentent de faire appliquer une loi bien lointaine pour une population bien attachée à ses traditions de lynchages et de racisme. Un petit soucis dans l’album repose (comme souvent chez Hermann) dans la difficulté de distinguer certains visages. Avec quelques aller-retours entre maintenant et le passé Yves H a l’intelligence d’utiliser ce flou dans sa construction, laissant parfois le doute sur l’époque visitée et le shériff concerné.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Histoire simple, linéaire, à l’aboutissement inéluctable et brutal, Old Pa Anderson est percutant par son propos, sa description sans détours d’une époque atroce, pas très ancienne, où les blancs disposaient de la vie des noirs de façon sans doute plus légère encore qu’au temps de l’esclavage où ceux-ci constituaient un bien matériel pour leur propriétaire. Le monde dépeint par les Hermann est toujours bien glauque, celui des bas-fonds de l’âme humaine où même entre gens de couleur on ne s’aide que contraint, on est lâche et soumis à de basses pulsions. La dernière odyssée d’Old Pa Anderson n’est finalement qu’une parenthèse dans la monotonie de ce Sud où le viol, le meurtre, le vol des noirs est la norme. Un album coup de poing dont le cahier final rappel que rien n’y est exagéré, comme un triste écho à l’actualité intérieure de l’Oncle Sam…

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