BD·Documentaire·Graphismes·Nouveau !·Service Presse

Iran, Révolution

Le Docu du Week-End
BD Christian Staebler, Sonia Paoloni, Thibault Balahy
Les Arènes (2019),

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour cette découverte.


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Comme d’habitude les Arènes produisent un très beau livre relié comprenant la préface d’un historien et en fin d’ouvrage une carte de l’Iran avec une post-face de l’auteur rappelant le contexte dans lequel il a réalisé le travail photo original et la note d’intention sur cet ouvrage: essentielle pour comprendre le passage de la photo à ces « dessins » numériques qui font toute la richesse et la spécificité artistique de l’album. La couverture reprend le style des documentaires journalistiques chocs. Pas forcément la plus belle qui soit pour une BD mais ici nous sommes plus dans le reportage journalistique

En 1978 lorsque commence la Révolution iranienne qui donnera naissance à la République Islamique Michel Setboun est un photographe de presse, l’un des rares présent sur place tout au long des événements. Quarante ans après il reprend ses photos pour les travailler numériquement afin de leur donner un aspect jamais vu à la croisée de l’impressionnisme et du réel…

Résultat de recherche d'images pour "iran révolution setboun"Attention, cet ouvrage est un événement! En faisant cette proposition artistique unique avec un thème à la fois si fort historiquement et si actuel lorsque l’on regarde dans le rétroviseur, il procure au lecteur un coup de poing exigeant. Car l’ambition est haute. Tout d’abord graphiquement: Iran, Révolution est un exemple de tentative de déconstruction d’une oeuvre par son créateur. Dans l’aboutissement de sa réflexion sur la photographie qu’il considère comme une interprétation de la réalité contrairement à l’image véhiculée d’instants saisis, Michel Setboun a joué sur les curseurs de ses logiciels de retouche numériques pour saturer les images noir et blanc originales. Le résultat, sorte de dessins cubistes est très déstabilisant en ce que l’on retrouve le mouvement, l’action prise sur le fait mais avec l’aspect de dessins à l’encre (alors qu’aucune retouche manuelle n’a été faite). Les photos deviennent une expression hautement graphique mais issues du réel. Beaucoup de dessinateurs travaillent en retouchant à la main des photos. Ici c’est la technique qui fascine puisque c’est le seul logiciel qui a transformé l’image. Et le fait de savoir que derrière ces ombres et contrastes il y a une scène et des humains réels donne encore plus de force au graphisme.

Résultat de recherche d'images pour "iran révolution setboun"Cette portée graphique ne serait pas si forte sans un tel sujet. Evènement majeur du XX° siècle et de l’histoire de la Perse, la Révolution de 1979 est vécue de l’intérieur, jour après jour par Michel Setboun en nous faisant rencontrer Khomeini, le Shah et les différents moments du conflit. L’ouvrage a le mérite pédagogique de nous raconter le déroulement de cette Révolution, l’une des dernières destitutions populaires d’un régime tyrannique avec une portée sans doute aussi fondamentale pour l’Iran que celle de notre Grande Révolution de 1789. Le fait que cela ait abouti à la seule théocratie (avec le Vatican si on le considère comme un Etat…) au monde, considérée par beaucoup comme une dictature, déstabilise le lecteur occidental. Or l’auteur (qui n’est pas journaliste mais bien photographe) reste à sa place d’œil, de gardant bien de juger en ne commentant que le caractère inouï de l’événement hors de ce qu’il est devenu. L’album s’achève néanmoins sur les premières heures du nouveau régime en nous rappelant que comme souvent après des révolutions la répression s’installe…

Résultat de recherche d'images pour "iran revolution setboun"Cet ouvrage, aussi intéressant visuellement que pour son propos, nous rappelle le pourquoi de la Révolution et donne envie de se documenter plus en détail sur les fondements de cette République à nulle autre pareil: on découvre alors un régime totalement démocratique (le suffrage est universel pour les deux sexes) en même temps qu’une autocratie totalement dictatoriale, un régime bicéphale et schizophrène qui tente d’allier des normes démocratiques modernes pour la gestion politique (exigence de la Révolution menée autant pas les religieux que par les partis de gauche) avec une prédominance du religieux qui condamne toute évolution, ouverture et modernisation possible du fait de la supériorité absolue du Guide et des conseils d’ayatollah. Si on regarde en détail sur le seul plan institutionnel pas mal de nations occidentales ne sont pas mieux armées en matière de contre-pouvoir… Je vous invite donc vivement à lire ce livre impressionnant et qui demande d’ouvrir sa focale, de sortir de son confort d’analyse. Et ça fait du bien!

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Phoolan Devi, reine des bandits

Le Docu du Week-End

 

BD de Claire Fauvel
Casterman (2018), 224 p., one shot.

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Nouvelle fournée pour le PRIX M.O.T.T.S des médiathèques de l’ouest lyonnais, avec un extraordinaire récit de la véritable Phoolan Devi, assassinée en 2001. Le bel album Casterman grand format comporte une préface de l’autrice et quelques références « pour aller plus loin ». L’album est directement inspiré de l’autobiographie romancée de Phoolan Devi. Très belle couverture, l’une des plus belles de l’année dernière.

Dans l’Inde des années 70 Phoolan Devi naît fille dans une famille de basse caste. Dans cette société extraordinairement inégalitaire et patriarcale, les filles sont moins que rien. Phoolan est une révoltée. Mariée à 11 ans, violée à plusieurs reprises, elle prends le maquis, devient chef de bande, une Robin des bois féministe utilisant les mêmes armes violentes que ces hommes qui terrorisent femmes et pauvres. Elle finira députée. C’est cette histoire incroyable que nous propose de vivre Claire Fauvel.

Résultat de recherche d'images pour "phoolan devi fauvel"Sorti en même temps que l’extraordinaire Guarani, les enfants soldats du Paraguay (qui fait parti de mon top de l’an dernier), Phoolan Devi m’avait attiré par sa couverture très percutante avec notamment ce rouge puissant, le rouge du sang et de la liberté. La figure de Phoolan Devi est éminemment romantique et dramatique. Toute la première partie de l’album est difficile à lire tant elle nous plonge dans une société d’une injustice et d’une violence envers les femmes parfois insoutenable. Non que le graphisme de Claire Fauvel soit dur, tout au contraire, son trait et ses magnifiques couleurs sont agréables à regarder. Mais l’histoire de Phoolan est absolument tragique en ce qu’elle nous jette à la figure la dureté ultime lorsque cette fillette de 11 ans, ignare, d’une innocence absolue, est livrée à un homme de 30 ans, quittant pour la première fois sa famille et son village pour devenir esclave domestique et être violée… Dans cette société une fille n’a pas plus de valeur qu’un chien.

Résultat de recherche d'images pour "phoolan devi fauvel"Le récit est celui de Phoolan. Le regard qu’elle porte, adulte, emprisonnée après sa reddition, sur son paye, sa société, les hommes. C’est un récit éminemment féministe, un féminisme de guerre, de révolte concrète contre une injustice quotidienne insupportable et qui mène à la mort, comme ces femmes répudiées ou dont le mariage est cassé et qui n’ont plus pour solution que de se jeter dans un puits… Cette thématique rejoint d’ailleurs l’une des histoires du très intéressant projet Midnight tales chez Ankama. Après cette première partie rude on entre dans une histoire plus romantique, celle d’une jeune femme qui découvre tout à la fois la liberté, l’amour simple, celui d’un humain pour un autre humain avant même de comprendre ce que peut être l’attirance sexuelle. L’auteure touche à ce moment le cœur même de l’humanité et de l’inhumanité vécue par son personnage en ce que le simple fait de considérer l’autre pour ce qu’il est et non par son statut dégradé peut Résultat de recherche d'images pour "phoolan devi fauvel"changer un destin. Il n’y a pourtant pas de naïveté dans cet album qui nous montre la violence qu’a pratiqué Phoolan à l’encontre de ses agresseurs, de ces hommes dominants contre lesquels elle retourne la même inhumanité. Claire Fauvel ne condamne ni ne dénonce. Elle documente simplement une réalité, celle de la vie de Phoolan Devi qui jusque dans les dernières heures de négociations pour sa reddition sera victime de son inculture face à des adversaires sans foi ni loi pour maintenir l’ordre établi. En cela le combat de Phoolan Devi est bien un combat révolutionnaire, qui n’est jamais associé à celui de Gandhi mais qui pourrait le rejoindre tant il touche à des fondements de l’humanisme.

Visuellement le trait et le découpage simples mais très graphiques de Claire Fauvel font mouche. Il permet de traiter de scènes crues sans voyeurisme ni violence gratuite. On suggère suffisamment pour ne pas avoir à insister et cette délicatesse joue beaucoup dans la perception du lecteur qui peut voir l’inmontrable sans dégoût, Phoolan étant toujours montrée comme insoumise et accompagnant nos yeux dans une Inde de beaux paysages sauvages et de moments de beauté. C’est cette vision positive que je garde après avoir fermé ce très bel album qui mérite la réputation d’être l’un des plus beaux de 2018.

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Redbone

Le Docu du Week-End

 

BD Christian Staebler, Sonia Paoloni, Thibault Balahy
Steinkis (2019), 168 p., one shot.

bsic journalismMerci aux éditions Steinkis pour cette découverte.

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Ce gros volume fait l’objet d’une édition très soignée de Steinkis, avec papier épais, couverture reliée avec une belle couverture alléchante, interview de l’un des fondateurs du groupe, discographie exhaustive de Redbone, préface de la fille de Pat Vega et enfin une bibliographie. Pour être déraisonnable on aurait pu souhaiter un rappel historique de la lutte des native-americans pour mieux situer les événements relatés dans l’album mais sincèrement avec un tel contenu on peut dire que c’est du très bon boulot.

Redbone est le premier groupe de rock composé d’indiens d’Amérique et se revendiquant comme tel. C’est l’histoire de ce groupe, de la musique des années 60 et 70, de ses membres et de la lutte des indiens pour les droits civiques et la reconnaissance de leur culture qui est racontée dans ce livre.

Je n’avais jamais entendu parler de Redbone. Je connais un peu les grands moments de la lutte des indiens pour la défense de leur culture et la fin de l’oppression mais cet étrange album m’a permis de m’y intéresser plus avant en parvenant à mêler avec une étonnante souplesse la biographie familiale, l’histoire de la musique et l’histoire politique d’une Nation indienne opprimée depuis le XIX° siècle.

Résultat de recherche d'images pour "redbone balahy"Redbone ce sont d’abord les frères Pat et Lolly Vegas, indiens Hopis ayant grandi dans une réserve et familiers de la musique de par leur famille. Vivant la ségrégation dans leur chair lorsque Pat est envoyé comme nombre de ses congénères dans un orphelinat d’acculturation, ils choisissent très vite de tenter leur chance à Los Angeles, cité de tous les possibles où les groupes et les artistes naissent à chaque instant dans la foison de clubs qui existent alors. Leur histoire est pour beaucoup une success-story (ou du moins relatée comme telle) et c’est ce qui rend la lecture de la BD agréable. Fréquentant un milieu de musiciens, trouvant rapidement de très bons musiciens (dont on nous raconte aussi l’histoire, ils plaisent aux producteurs et arrivent très vite à sortir des disques, d’abord sous leurs noms puis après la formation de Redbone, après une rencontre décisive avec le jeune Jimmy Hendrix qui leur fait prendre conscience de l’importance d’assumer ses racines et de se battre pour l’égalité.

Résultat de recherche d'images pour "redbone histoire vraie d'un groupe de rock indien"Le groupe fréquente les plus grands, ayant pour producteur Robert Blackwell qui supervise Little Richards et Sam Cooke et faisant passer des auditions où ils doivent recaler un certain Jim Morrisson et ses comparses. Il y a sans doute un peu d’esbroufe de la part de Pat Vega lorsqu’il raconte l’anecdote à l’auteur de l’album, mais cela permet de nous replacer dans une période à la créativité incroyable. Enchaînant les disques sans discontinuer tout au long de la décennie 70 où ils font partie des groupes les plus réputés, se produisant devant la Reine d’Angleterre et trustant les charts dans plusieurs pays. Leur musique a été remise au goût du jour avec la bande originale du flm Marvel Les Gardiens de la Galaxie

La décennie 70 c’est aussi celle de la lutte pour les droits civiques et les actions de l’American Indian Movement (AIM), soutenu dès sa fondation par Redbone qui lui verse l’essentiel de ses premiers cachets. Après avoir dû se faire passer pour mexicains pendant leurs premières années, par peur des producteurs que le public blanc fuient leur musique, ils revendiquent fièrement leurs racines et participent aux actions Résultat de recherche d'images pour "redbone histoire vraie d'un groupe de rock indien"radicales de l’AIM comme l’occupation d’Alcatraz, celle de Wounded Knee (événement sur lequel ils firent une chanson qui sortit en Europe devant le refus des producteurs américains de cautionner un « appel au soulèvement ») où ils rencontrent des figures telles qu’Angela Davis.

Graphiquement l’album est assez simple, avec beaucoup de dialogues de visages dessinés, mais aussi quelques planches illustrant les événements historiques. J’ai beaucoup aimé les fausses couvertures de « Redbone comics » séparant le récit en parties, mais hormis cela, si le graphisme accompagne très bien la narration, ce n’est pas pour eux que l’on achètera l’ouvrage.

Très bonne surprise que ce Redbone, de celles qui nous font découvrir une histoire totalement ignorée, ouvrent notre horizon en sachant allier l’intime et des thématiques à la fois politiques et musicales. Ce que j’appelle un bon documentaire.

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BD·Documentaire·Graphismes

La fissure

Le Docu du Week-End

 

BD photo de Guillermo Abril et Carlos Spottorno
Gallimard (2017), 172 p.

Ouvrage sélectionné pour le prix MOTTS 2019.

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Cet ouvrage est une exception sur ce blog en ce qu’il s’agit bien d’un documentaire photo et non d’une BD. Le blog traite des imaginaires graphiques et pas a proprement parler de journalisme, mais l’éditeur et les auteurs ont souhaité donner à l’ouvrage une forme proche de la narration BD par le découpage des photographies. En outre, un certain nombre d’auteurs de BD documentaires (le tout récent Iran, Revolution publié par mon partenaire les Arènes et que je vais chroniquer prochainement) partent de photographies retouchées dans un style BD. Ce projet, outre le travail graphique sur les photos qui le rend intéressant, est à cheval entre deux mondes.

La fissure c’est celle d’une Europe assaillie de toutes parts; une forteresse dont les marches, éloignées de la tranquillité de l’Europe de l’Ouest doivent faire face aux afflux de migrants fuyant les guerres impliquant des membres de l’Union ou aux velléités d’expansion d’une Russie impérialiste. Pendant trois ans le journaliste et le photographe espagnols vont sillonner les frontières extrême du continent pour témoigner de la réalité de cette fissure démocratique et humaine.

Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"Assez perturbé par le statut de ce livre j’ai mis longtemps à l’aborder, ne sachant ce que j’allais y trouver. Je m’intéresse beaucoup à l’actualité géopolitique et je n’imaginais pas combien cette lecture s’avérerait fondamentale pour le citoyen que je suis. Confortablement installés derrière nos écrans et notre relative sécurité, il y a une marge gigantesque entre entendre parler de ces migrations massives, les voir à la télé… et les vivre au travers de l’objectif de Carlos Spottorno. Car c’est la très grande force de la photo que de supprimer l’évènementiel de la captation vidéo (qui peut être montée, orientée, voir perdre de sa force par sa banalisation) en ne posant qu’un unique regard sur la scène, triée, sélectionné, pensée avec un regard journalistique, voir artistique. En cela la photographie peut rejoindre la bande-dessinée dans sa composition graphique et par le message que la composition de l’image peut donner. Légèrement retouchés pour en faire sortir le grain et saturer les couleurs, ces clichés ne sont pas à proprement parler esthétiques mais induisent une vraie démarche artistique des auteurs.Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"

Je reconnais qu’entre des photos redessinées comme on le devine sur le fantastique Saison brune de Squarzoni et celles travaillées je préfère les dernières. Néanmoins la puissance de cet album ne vient pas de son graphisme mais bien de son propos, de la réalité indéniable des scènes et lieux qu’il décrit. Relativement statique, c’est quasiment un reportage géographique qui nous est proposé, nous emmenant de l’enclave espagnole africaine de Melilla, immense bunker barbelé et frontière la plus orientale de l’Europe, aux navires militaires italiens secourant les migrants en pleine mer, en passant par la Grèce, la Hongrie ou la Finlande… Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"Si l’évènement du sauvetage relaté en directe par les deux journalistes est très fort, c’est bien la seconde moitié sur la bordure Est de l’Union qui impressionne, en donnant une réalité que l’on imaginait pas à l’hypothèse d’un affrontement avec une Russie dont les incursions territoriales sont une habitude pour les pays à qui Bruxelles délègue la gestion de ces problèmes. Les anciens protectorats soviétiques connaissent l’ambition de leur grand voisin et ne rigolent pas avec ces tests militaires. Idem de l’enclave de Kaliningrad dont on connaît l’existence théorique mais dont on mesure à la lecture de la Fissure la complexité géostratégique à la fois pour les pays frontaliers et pour la Russie. Enfin ces exercices militaires en Finlande, par -30°C où des piquets matérialisent une frontière que seules quelques tours et caméras thermiques peuvent surveiller.

Ces pérégrinations ressemblent à ces images des Etats-Unis bien connues qui montrent qu’entre l’Alaska, la frontière mexicaine et Hawaï le seul lien est la Nation. Or en Europe pas de Nation et l’on se demande plus que jamais ce qui peut unir de tels territoires avec Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"l’évidence que plus que jamais l’exécutif européen et les gouvernements de l’Ouest considèrent les pays frontaliers de l’UE comme des supplétifs, des prestataires de sécurité dont on ne veut pas connaître les problèmes.

Ce livre devrait être lu par un maximum de monde pour prendre conscience de la crise majeur dans laquelle nous sommes et du risque absolument réel d’une dislocation de l’Union Européenne si elle ne donne pas une réponse rapide aux problématiques civilisationnelles qui lui sont posées.

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Le voyage de Marcel Grob

Le Docu du Week-End

 

BD de Philippe Collin et Sébastien Goethals
Futuropolis (2018), 178 pages+ cahier historique de 11 pages. One shot.
9782754822480

Futuropolis est un éditeur qui publie peu mais bien ; ce volume ne déroge pas à la règle avec un grand format à la couverture solide et un cahier historique de contexte très intéressant à la fin.

Marcel Grob est convoqué chez le juge d’instruction. Ce dernier veut son témoignage sur son incorporation aux Waffen SS pendant la seconde guerre mondiale. Il risque la prison pour le peu d’années qu’il lui reste à vivre. Il commence alors un récit sur l’enrôlement des « malgré-nous », ces alsaciens engagés dans les pires des bataillons nazi, pris entre deux Nations…

J’ai beaucoup en tendu parler de cet album qui a fait grand bruit, sans doute pour son sujet… mais probablement aussi par la notoriété de son scénariste, le producteur radio de France Inter Philippe Collin. J’ai pris conscience de cela après avoir achevé ma lecture en lisant les remerciements et la mémoire de son « grand oncle Marcel Grob ».

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Cela n’enlève rien à la portée du sujet mais j’ai toujours beaucoup de freins dans ce genre de situation où l’on sait que l’audience de l’album dépasse sa portée intrinsèque du fait des bons relais médiatiques. Cette critique porte-t’elle seulement sur l’ouvrage ou est-elle influencée (négativement) par le coup de pouce du statut de l’auteur, je ne saurais le dire…

Il est certain que le sujet est important, comme ces mille situations spécifiques que seule une situation exceptionnelle, la guerre, peut provoquer. L’injustice est certainement terrible et la vie des alsaciens a été très dure pendant le conflit. L’album est cependant quelque peu ambigu quand à son statut. Oeuvre d’histoire ou témoignage familial? Dans les deux cas la lecture n’est pas la même. Que Collin souhaite réhabiliter la mémoire de son grand-oncle se comprend. Que le grand public s’y intéresse peut intriguer. S’il fait oeuvre d’histoire, son traitement relativement manichéen pose question. Grob est dès le début présenté comme victime, sans que l’hésitation soit permise puisque l’un de ses camarades est montré, lui, comme un véritable volontaire bouffeur de bolcheviques et de juifs par un procédé un peu facile de comparaison.

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Le cahier historique en fin d’album est assez intéressant et vient nous rappeler l’horreur absolu répandue non par les seuls SS mais bien par l’ensemble de l’armée allemande, surtout sur le Front Est où les massacres systématiques de villages entiers ont été généralisés durant tout le conflit et non de façon éparse pendant la déroute finale comme à Oradour ou Marzabotto. On nous parle aussi des Malgré-nous donc, sur qui le traitement de l’album est sérieux, traîtres putatifs pour les allemands mais enrôlés de force néanmoins.

C’est bien sur la complexité indispensable du traitement de ces zones grises que sont la détermination de la culpabilité que le scénario pose problème. Je ne parle pas de construction, sur le plan scénaristique, celle-ci est très propre, mais bien de la présentation de Grob, trop lisse, parfaite victime d’une situation qui lui échappe. Seuls les connaisseurs du dossier peuvent savoir ce qu’il en a été. Mais pour proposer ce type d’ouvrage au public il convient de rappeler les difficultés du choix, comme sur les cas de collaboration. La BD de Nury Il était une fois en France produisait sur ce point quelque chose de vraiment complexe et intéressant en obligeant le lecteur à comprendre si ce n’est accepter certaines situations, certains choix imposés par le contexte de survie, en montrant les bassesses et l’ambiguïté de chacun.

Résultat de recherche d'images pour "le voyage de marcel grob"J’avais découvert le dessin de Sebastien Goethals sur Le temps des sauvages où j’avais trouvé son trait intéressant et surtout sa mise en cases dynamique malgré quelques faiblesses techniques. Ici le manque de contrastes dans les planches mets la focale sur les visages, ce qui ne mets pas le dessinateur à son avantage. Ceux-ci sont trop peu différenciés et il rencontre des difficultés dans les expressions faciales. Le scénario interdisant un traitement « camaraderie militaire » on a beaucoup de mal à s’attacher ou s’intéresser à des personnages que l’on a par ailleurs bien du mal à distinguer.

Un peu trop lisse malgré un sujet très intéressant, manquant du détachement d’historien, Le voyage de Marcel Grob rate un peu son projet en étant plus un ouvrage intime qu’un travail sur un angle mort de l’Histoire nationale.

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Joe Shuster, un rêve américain

Le Docu du Week-End

 

Roman graphique de Julian Voloj et Thomas Campi
Urban (2018), 184 pages, one shot.

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joe-shusterL’album comprend 158 planches, une préface, une post-face du scénariste expliquant le projet et une vingtaine de pages de références et citations de différentes cases de l’album. Il s’agit d’un véritable roman graphique qui n’est pas lié à l’éditeur DC mais lancé par Julian Voloj  qui a recruté l’italien Thomas Campi pour l’occasion. La dimension documentaire est évidente et c’est ce qui rend l’album passionnant, avec la post-face qui détaille l’enquête du scénariste et l’aspect très documenté du livre. L’ouvrage a été lu en numérique, je ne peux donc commenter la fabrication par l’éditeur français Urban.

Deux jeunes américains installés avec leurs familles à Cleveland vont inventer un mythe en même temps qu’un genre éditorial dont la popularité est aujourd’hui mondiale: Superman et les super-héros! Le récit est fait au travers du dessinateur, jeune juif dont la famille a émigré récemment au Canada et qui rêve de faire de la BD. On apprend comment son ami Jerry Siegel invente Superman et son histoire, comment ils parviennent dans un premier temps à vivre de leur création avant de constater qu’ils se sont fait manipuler par un éditeur cupide qui les laissa ensuite dans une quasi-misère!…

Résultat de recherche d'images pour "joe shuster campi"Comme souvent c’est le graphisme qui m’a fait venir à cet album improbable, et c’est l’histoire qui m’a passionné! Une histoire humaine, les auteurs derrière le mythe. La chronique d’une époque, l’Amérique des années 30-40, le monde de l’édition de comics de l’intérieur, où l’on croise certains Stan Lee ou Bob Kane, où l’on apprend mille détails peu connus sur la réalité de ces héros de l’imaginaire (comme après exemple le fait que Bob Kane co-créa Batman en s’accaparant toute la gloire, auteur qui avait les pieds sur terre et que le dessinateur Campi n’hésite pas à comparer à son Joker…). C’est une histoire dramatique que l’on lit. Après les premières années de jeunes rêveurs, très vite la réalité des froids capitalistes les rattrape et les écrase: on leur vole leur création par un contrat trop vite signé, qui cède l’intégralité de la propriété du personnage à l’éditeur, de façon perpétuelle! De jeunes naïfs ont commis l’erreur de leur vie et alors que le créateur de Batman et d’autres auteurs aujourd’hui réputés deviennent rapidement très riches, eux passent une vie de rigueur, Siegel hanté par ce vol et Shuster rattrapé par des problèmes de santé et de vue. Ce n’est finalement que grâce à la sortie du film de Richard Donner et de l’argent que le studio Warner s’apprêtait à engranger que les deux auteurs sont finalement reconnus comme les créateurs de Superman et mis hors du besoin, à soixante ans passés… Une histoire incroyable que personnellement je ne connaissais absolument pas et qui donne beaucoup de précisions sur le fonctionnement d’un monde éditorial qui n’a sans doute pas tellement changé de l’autre côté de l’Atlantique. La question du droit d’auteur est essentielle et la situation chez l’Oncle Sam explique la fréquence des rappels des auteurs des personnages, chose moins courante chez nous.

Résultat de recherche d'images pour "joe shuster campi"Côté dessins Campi aborde deux techniques entre le récit de Shuster et l’époque récente. Le scénariste souhaitait représenter la vieille Amérique de l’Age d’Or dans un graphisme proche des tableaux de Hopper et son dessinateur y parvient parfaitement en offrant des planches très belles, colorées et esthétiques. L’élégance très rétro nous immerge dans une époque utopique où les valeurs semblaient simples et raccord avec l’idéal d’auteurs perdus dans leurs imaginaires. Résultat de recherche d'images pour "joe shuster campi"L’album nous montre aussi beaucoup de références qui ont permis d’aboutir à Clark Kent ou à Superman: Harold Loyd, les immeubles de l’époque, Moïse et les BD pulp de science fiction de l’époque… mais aussi des planches originales très rares des autres créations du duo.

L’album est gros mais se lit d’une traite, passionnant de bout en bout en nous présentant autant la démarche créative, l’amitié de deux gamins des années 30, le marché du comics et l’argent qu’il génère… on a le sentiment d’avoir absorbé une histoire du comic américain aussi facilement que le visionnage d’un documentaire animalier. Le travail de Julian Voloj a du être très conséquent et accouche d’un grand album que je vous invite très vivement à vous procurer, que vous soyez amateur de comics ou non.

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Love #2 #3 #4

La trouvaille+joaquim

BD de Brrémaud et Federico Bertolucci
Ankama (2011-2015), série terminée en 4 volumes. Epuisé.

bsic journalismMerci aux éditions Ankama pour cette découverte.

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J’avais lu le premier tome de la série, « Le tigre » qui m’avait fort emballé et donné très envie de lire les autres, intrigué notamment sur la capacité de renouvellement de ce concept fort simple. Je dois dire qu’il est vraiment dommage que cette incroyable série, d’un graphisme fou, à la maquette particulièrement soignée et totalement originale ne soit plus éditée… Le concept de ces « BD animalières  » est identique sur les quatre albums: nous suivons un animal dans ses déambulations utilitaires, rencontrer d’autres bêtes, être victime ou assister à des incidents naturels, croiser la multitude de créatures qui parsèment le règne animal, souvent dans la recherche de nourriture.

Image associée– Le renard (2012): le renard borgne se retrouve dans un paysage de neige à l’incroyable variété qui ressemble à un univers miniature: orques croisent ours bruns ou polaires, yacks, cormorans, baleines bleues et pingouins… J’ai un peu tiqué sur l’harmonie animalière en me demandant où pouvait bien se trouver ce coin volcanique rassemblant autant d’animaux si divers et à une telle concentration… La trame de l’album est donc celle d’une éruption cataclysmique devant laquelle ces créatures tentent d’échapper chacune par ses moyens. Love est avant tout une série d’albums de graphiste, qui se fait plaisir en trouvant des prétextes pour dessiner tel ou tel animal. Les séquences d’action sont un peu too much par moments mais l’on n’a pas le temps de réfléchir et l’on observe comme sur les autres volumes la permanence de la vie, cet enchevêtrement de bêtes de multiples tailles et préoccupations, qui ne s’aiment pas mais ne se détestent pas, qui cohabitent plus ou moins bien mais surtout se croisent, comme une cité humaine où mille vies se déroulent en simultané. Et toujours l’on alterne entre cruauté et tendresse. Le renard se conclut bien cette fois ci. Et toujours ces planches superbes de mise en scène, de couleurs et d’expressions.

Résultat de recherche d'images pour "bertolucci love"– Le lion (2014): le lion que nous suivons dans la savane est une sorte de sage, un témoin par lequel nous observons les chasses, attaques croisées, parfois réussies, parfois en échec mortel. Car la mort peut survenir à tout instant, entraînant quelques instants de compassion que l’on devine dans l’attitude de cette meute féline attendant la mort d’un de leurs congénères frappé par un sabot quelques heures plus tôt, avant de laisser la charogne aux hyènes. La loi de la Nature. Ce troisième tome est plus passif que les autres, moins scénarisé. L’on passe d’un coin à l’autre et au détour d’un plan un petit animal passe furtivement dans le champ avant de disparaître sans justification de son passage. Ici les auteurs mettent un soupçon d’anthropomorphisme dans ces lions qui jouent avec leurs petits, se mettent en colère et rigoleraient presque. Comme pour l’éruption du Renard, ce petit élément permet de distinguer l’album des autres mais casse un peu la rigueur documentaire. Difficile de se renouveler sans redondance. L’album est également plus cruel, montrant le côté dérisoire de la vie, avec une chute moins rose que le précédent. Le lion est pour moi le plus bancal, de par l’insertion de quelques idées qui n’ont pas vraiment leur place dans ce concept.

– Les dinosaures (2015): seul album un peu forcé de la série, petit caprice d’une envie de dessiner des dino (pour preuve le cahier graphique final, bien plus imposant que sur les autres volumes, qui montre la rigueur de la documentation), il nous fait suivre tout le long un petit dinosaure qui vit à l’ombre d’un gigantesque diplodocus, stratégie de survie assez efficace en ce qu’elle lui permet d’éviter les gros prédateurs qui évitent un tel mastodonte. Finalement l’on s’aperçoit qu’elles ne sont pas si nombreuses les BD qui nous montrent la vie quotidienne supposée des dinosaures et après un petit temps pour accepter la transposition du principe de documentaire animalier au jurassique l’on se prend à observer ces sauriens tous plus variés les uns que les autres. Je mettrais cependant un petit bémol sur les décors qui sont un peu arides et donc moins jolis. Le tout se finissant évidemment par une lueur apocalyptique dont nous devinons l’origine…

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