BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

La tuerie

Le Docu du Week-End
BD Laurent Galandon et Nicolas Otero
Les Arènes (2019), one shot, 142 p. couleur.

bsic journalismMerci à mon partenaire fidèle Les Arènes pour cette découverte.


La tuerie par Galandon

Couverture très réussie qui donne bien envie d’ouvrir cet album. L’intérieur de couverture comporte une illustration de cochons (on reste dans le thème) et la page de garde comprend un court texte du chroniqueur de France Inter Gillaume Meurice. Maquette élégante mais rien de particulier. Comme d’habitude je trouve dommage que sur des albums de ce type les éditeurs n’incluent pas quelques pages documentaires et biblio sur le sujet.

L’abattoir Gourdin est le seul employeur de la région. Son patron est maire. Lorsque Yannick se fait embaucher en sortant de prison, il découvre la dureté des conditions de travail et le fonctionnement de ce petit milieu. Suspicieux, employés comme direction redoutent l’infiltration de militants de la cause animale…

Résultat de recherche d'images pour "otero la tuerie"Le rangement de ce billet dans la rubrique Docu est un peu forcée… Si les Arènes publie essentiellement des BD à thème en lien avec l’actualité ou au message politique fort (comme sur Morts par la France du même dessinateur Nicolas Otero), La Tuerie reste un thriller social avant tout, prenant pour contexte un abattoir. Si l’album propose donc un vrai scénario avec personnages fictifs, il est didactique tout le long car son objet est bien d’illustrer les conditions de travail des ouvriers de ces petites entreprises locales souvent toutes puissantes. Toute ressemblance avec des situations connues et parues dans la presse n’est pas fortuite. Le scénariste Laurent Galandon se présente comme scénariste politique et souhaite ici donner au lecteur des images de l’intérieur de ces abattoirs dont on parle beaucoup depuis les actions de caméra cachée de l’association L214. La forme est donc ici clairement celle des films à thèse, ces métrages suivant un lanceur d’alerte ou scénarisant des scandales sanitaires. Et ça fonctionne en jouant parfaitement entre les deux lignes de son album: le descriptif documenté d’une industrie indispensable, invisible, soumise à des pressions des industries de l’agroalimentaire et de la distribution, puis l’enquête du personnage principal qui cherche les raisons de la mort de son frère.

Résultat de recherche d'images pour "otero la tuerie"L’histoire est bien menée, efficace mais assez attendue. C’est peut-être du en partie au dessin, propre mais qui a ses limites, notamment avec des personnages qui ont des physionomies assez proches (sur son précédent album Otero avait su être plus subtile et détaillé). Leur caractérisation est assez simple également (comme dans un film grand public…), avec le beau héros rugueux, costaud, le copain arabe qui écoute du rap et le patron pourri appuyé sur un contremaître dictatorial. Le stress est bien rendu, dans ce milieu masculin, un peu beauf où règne la loi du plus fort. La subtilité est amenée par la vétérinaire sympa qui peut difficilement s’extraire de la corruption, prise dans ses contradictions. Pour le reste on sait qui sont les méchants et les gentils…

L’intérêt de l’album est donc bien documentaire et sur ce plan il est vraiment intéressant. L’actualité donne beaucoup d’informations qui restent en surface. Cette industrie est totalement opaque et l’album rend parfaitement cet ensemble d’éléments qui concourent à s’exonérer de toutes règles salariales, sanitaire, réglementaire. Comme dans un bon Lupano, le message est donné sans fart au lecteur: dans une société de surconsommation où l’été arrive avec ses barbecue et ses bières, le citoyen ne veut pas savoir d’où vient la viande qu’il déguste. Comme les soldats, comme les matons, les ouvriers de la viande sont un lumpenprolétariat qui permet sous terre à une société de fonctionner comme elle le voudrait. Avec des conséquences donc: personne ne veut savoir, comme ce préfet contraint de pousser sa menace par-ce qu’on lui a apporté des documents sur son bureau mais qui ne veut pas être responsable pour des raisons sanitaires de la fermeture d’un employeur dans une région sinistrée. La Tuerie est un peu la version sérieuse des Vieux fourneaux avec son Garan-Servier.

Fidèle à son catalogue, l’éditeur Les Arènes propose donc avec La tuerie un bon album, original, qui vous éclairera sur un sujet rare dans le neuvième art. L’actualité immédiate est plus souvent abordée noyée dans des scénarios plus ou moins politiques et donne rarement des ouvrages directement illustratifs. L’album d’Otero et Galandon n’est pas le coup de poing qui marque mais arrive à allier plaisir de lecture BD et intérêt journalistique, et c’est déjà beaucoup.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le chez Decitre, librairie en ligne, achat et vente livres

Publicités
BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

L’espion qui croyait

Le Docu du Week-End
BD John Hendrix
Steinkis (2019), 176 p. , one shot.

bsic journalismMerci aux éditions Steinkis pour cette découverte.


couv_362217

L’ouvrage en format broché petit format avec couverture à rabat jouit d’une maquette et design très élégants qui participent beaucoup à sa réussite. En début de volume une introduction de l’auteur, en fin de volume des notes d’intention et précisions sur les recherches et la recherche d’authenticité. Une bibliographie fournie (comme toujours chez Steinkis, éditeur qui propose des ouvrages documentés), une photo de Dietrich Bonhoeffer, des notes et un index concluent l’ouvrage.

Dietrich Bonhoeffer, théologien allemand imprégné de morale et de foi, décida au vu des événements qui amenèrent les nazis au pouvoir et de la marche vers la guerre, d’incarner une Eglise active. Entre les préceptes non violents de la foi et la réalité de ce qu’il vivait il choisit de devenir espion et de participer à la conspiration qui devait assassiner Hitler…

Pour faire cette chronique je vais devoir aborder trois éléments de cet ouvrages qui m’ont mis en difficulté quand il s’est agi de déterminer s’il m’avait plu ou pas. Le premier est le sujet, ce qui m’a donné envie de le lire. L’auteur l’explique dans ses notes d’intentions, il a souhaité au travers de cette biographie (ou plutôt laudateur…) dresser un tableau didactique de la progression dramatique qui a mené l’une des nations les plus cultivées et puissante au sortir du XIX° siècle à l’apocalypse de la seconde guerre mondiale et au fascisme. Ce vecteur est le bon et l’originalité (le personnage est un pasteur) permet de sortir de sa zone de confort en découvrant le cheminement théologique et moral d’un homme qui a choisi de mettre sa vie au service de la foi et des hommes. Résultat de recherche d'images pour "hendrix the faithful spy"En bon laïcard que je suis je reconnais que ce n’est pas un sujet qui me passionne mais l’ouvrage de John Hendrix m’a permis d’effleurer des problématiques qui peuvent se poser aux croyants et d’apprendre le rôle dual qu’a joué l’Eglise d’Allemagne, l’institution se rangeant très facilement et volontiers sous la coupe du Fürher quand une partie des pasteurs s’organisait en une sorte d’église dissidente, une église de combat décidée de ne pas rester passive dans le drame des années 30-40. L’auteur ne donne pas de chiffres mais ce sont 7000 prêtres qui refusèrent ainsi les décisions les plus insupportables du régime concernant les juifs notamment. De même, l’itinéraire mental de Bonhoeffer, entre ses années dans la bourgeoisie allemande à sa révélation en Amérique face à la ségrégation raciale des noirs est intéressant.

Pourtant le verbe de l’auteur, totalement à la gloire de Dietrich Bonhoeffer, jusqu’à friser le ridicule par moments, m’a posé problème. Le ton hyper-didactique fonctionne lorsqu’il s’agit de raconter les événements plus ou moins connus (le coup d’Etat d’Hitler, la nuit de cristal, les jeux olympiques,…) mais sa passion pour ce personnage m’a laissé de marbre, d’autant que l’on sent assez fortement la voix du croyant derrière. Du coup un certain nombre de passage nous entraînent dans une rhétorique religieuse qui m’a dérangé. S’agissant d’une biographie ce n’est pas totalement aberrant de parler de foi pour un pasteur, mais pour qui ne crois pas la réflexion tombe à plat et crée une faille dans le récit…Résultat de recherche d'images pour "hendrix the faithful spy"

Le troisième élément est le graphisme, ou devrais-je dire plutôt le design, qui est lui vraiment réussi. Hendrix n’est pas le meilleur dessinateur du monde mais il sait dessiner des personnages et surtout sa mise en page très originale, par insertion d’éléments graphiques souvent symboliques (le Loup incarnant Hitler,…) qui aident la lecture un peu comme les documents d’un manuel d’Histoire. Du coup hormis les éléments cités plus haut l’album se lit facilement et est parfois passionnant car il arrive à synthétiser à la fois l’implication méconnue de ce personnage dans la résistance allemande et le déroulé que l’on a appris en cours d’Histoire. A ce titre si le sujet vous intéresse je vous encourage vivement à visionner le génial film de Brian Singer Walkyrie qui relate comme un film d’espionnage l’ultime tentative d’assassinat dans la Tanière du loup dont l’échec qui a abouti à la décapitation de cette résistance issue de l’Abwehre, le service d’espionnage de l’armée de l’amiral Canaris. On retrouve une grande partie de cette conspiration dans le livre et le rôle qu’y a joué Bonhoeffer.Résultat de recherche d'images pour "hendrix the faithful spy"

Selon que vous serez ou non sensibles à l’Histoire de la seconde guerre mondiale et au dilemme moral et religieux d’un homme le livre de John Hendrix vous parlera plus ou moins. Il reste au demeurant très bien conçu et mérite au moins par son originalité votre intérêt.

note-calvin1note-calvin1

Achetez-le chez njziphxv

BD·Documentaire·Graphismes·Nouveau !·Service Presse

Iran, Révolution

Le Docu du Week-End
BD Christian Staebler, Sonia Paoloni, Thibault Balahy
Les Arènes (2019),

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour cette découverte.


couv_358211

Comme d’habitude les Arènes produisent un très beau livre relié comprenant la préface d’un historien et en fin d’ouvrage une carte de l’Iran avec une post-face de l’auteur rappelant le contexte dans lequel il a réalisé le travail photo original et la note d’intention sur cet ouvrage: essentielle pour comprendre le passage de la photo à ces « dessins » numériques qui font toute la richesse et la spécificité artistique de l’album. La couverture reprend le style des documentaires journalistiques chocs. Pas forcément la plus belle qui soit pour une BD mais ici nous sommes plus dans le reportage journalistique

En 1978 lorsque commence la Révolution iranienne qui donnera naissance à la République Islamique Michel Setboun est un photographe de presse, l’un des rares présent sur place tout au long des événements. Quarante ans après il reprend ses photos pour les travailler numériquement afin de leur donner un aspect jamais vu à la croisée de l’impressionnisme et du réel…

Résultat de recherche d'images pour "iran révolution setboun"Attention, cet ouvrage est un événement! En faisant cette proposition artistique unique avec un thème à la fois si fort historiquement et si actuel lorsque l’on regarde dans le rétroviseur, il procure au lecteur un coup de poing exigeant. Car l’ambition est haute. Tout d’abord graphiquement: Iran, Révolution est un exemple de tentative de déconstruction d’une oeuvre par son créateur. Dans l’aboutissement de sa réflexion sur la photographie qu’il considère comme une interprétation de la réalité contrairement à l’image véhiculée d’instants saisis, Michel Setboun a joué sur les curseurs de ses logiciels de retouche numériques pour saturer les images noir et blanc originales. Le résultat, sorte de dessins cubistes est très déstabilisant en ce que l’on retrouve le mouvement, l’action prise sur le fait mais avec l’aspect de dessins à l’encre (alors qu’aucune retouche manuelle n’a été faite). Les photos deviennent une expression hautement graphique mais issues du réel. Beaucoup de dessinateurs travaillent en retouchant à la main des photos. Ici c’est la technique qui fascine puisque c’est le seul logiciel qui a transformé l’image. Et le fait de savoir que derrière ces ombres et contrastes il y a une scène et des humains réels donne encore plus de force au graphisme.

Résultat de recherche d'images pour "iran révolution setboun"Cette portée graphique ne serait pas si forte sans un tel sujet. Evènement majeur du XX° siècle et de l’histoire de la Perse, la Révolution de 1979 est vécue de l’intérieur, jour après jour par Michel Setboun en nous faisant rencontrer Khomeini, le Shah et les différents moments du conflit. L’ouvrage a le mérite pédagogique de nous raconter le déroulement de cette Révolution, l’une des dernières destitutions populaires d’un régime tyrannique avec une portée sans doute aussi fondamentale pour l’Iran que celle de notre Grande Révolution de 1789. Le fait que cela ait abouti à la seule théocratie (avec le Vatican si on le considère comme un Etat…) au monde, considérée par beaucoup comme une dictature, déstabilise le lecteur occidental. Or l’auteur (qui n’est pas journaliste mais bien photographe) reste à sa place d’œil, de gardant bien de juger en ne commentant que le caractère inouï de l’événement hors de ce qu’il est devenu. L’album s’achève néanmoins sur les premières heures du nouveau régime en nous rappelant que comme souvent après des révolutions la répression s’installe…

Résultat de recherche d'images pour "iran revolution setboun"Cet ouvrage, aussi intéressant visuellement que pour son propos, nous rappelle le pourquoi de la Révolution et donne envie de se documenter plus en détail sur les fondements de cette République à nulle autre pareil: on découvre alors un régime totalement démocratique (le suffrage est universel pour les deux sexes) en même temps qu’une autocratie totalement dictatoriale, un régime bicéphale et schizophrène qui tente d’allier des normes démocratiques modernes pour la gestion politique (exigence de la Révolution menée autant pas les religieux que par les partis de gauche) avec une prédominance du religieux qui condamne toute évolution, ouverture et modernisation possible du fait de la supériorité absolue du Guide et des conseils d’ayatollah. Si on regarde en détail sur le seul plan institutionnel pas mal de nations occidentales ne sont pas mieux armées en matière de contre-pouvoir… Je vous invite donc vivement à lire ce livre impressionnant et qui demande d’ouvrir sa focale, de sortir de son confort d’analyse. Et ça fait du bien!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le chez njziphxv

BD·Documentaire·Nouveau !

Phoolan Devi, reine des bandits

Le Docu du Week-End

 

BD de Claire Fauvel
Casterman (2018), 224 p., one shot.

couv_339701

Nouvelle fournée pour le PRIX M.O.T.T.S des médiathèques de l’ouest lyonnais, avec un extraordinaire récit de la véritable Phoolan Devi, assassinée en 2001. Le bel album Casterman grand format comporte une préface de l’autrice et quelques références « pour aller plus loin ». L’album est directement inspiré de l’autobiographie romancée de Phoolan Devi. Très belle couverture, l’une des plus belles de l’année dernière.

Dans l’Inde des années 70 Phoolan Devi naît fille dans une famille de basse caste. Dans cette société extraordinairement inégalitaire et patriarcale, les filles sont moins que rien. Phoolan est une révoltée. Mariée à 11 ans, violée à plusieurs reprises, elle prends le maquis, devient chef de bande, une Robin des bois féministe utilisant les mêmes armes violentes que ces hommes qui terrorisent femmes et pauvres. Elle finira députée. C’est cette histoire incroyable que nous propose de vivre Claire Fauvel.

Résultat de recherche d'images pour "phoolan devi fauvel"Sorti en même temps que l’extraordinaire Guarani, les enfants soldats du Paraguay (qui fait parti de mon top de l’an dernier), Phoolan Devi m’avait attiré par sa couverture très percutante avec notamment ce rouge puissant, le rouge du sang et de la liberté. La figure de Phoolan Devi est éminemment romantique et dramatique. Toute la première partie de l’album est difficile à lire tant elle nous plonge dans une société d’une injustice et d’une violence envers les femmes parfois insoutenable. Non que le graphisme de Claire Fauvel soit dur, tout au contraire, son trait et ses magnifiques couleurs sont agréables à regarder. Mais l’histoire de Phoolan est absolument tragique en ce qu’elle nous jette à la figure la dureté ultime lorsque cette fillette de 11 ans, ignare, d’une innocence absolue, est livrée à un homme de 30 ans, quittant pour la première fois sa famille et son village pour devenir esclave domestique et être violée… Dans cette société une fille n’a pas plus de valeur qu’un chien.

Résultat de recherche d'images pour "phoolan devi fauvel"Le récit est celui de Phoolan. Le regard qu’elle porte, adulte, emprisonnée après sa reddition, sur son paye, sa société, les hommes. C’est un récit éminemment féministe, un féminisme de guerre, de révolte concrète contre une injustice quotidienne insupportable et qui mène à la mort, comme ces femmes répudiées ou dont le mariage est cassé et qui n’ont plus pour solution que de se jeter dans un puits… Cette thématique rejoint d’ailleurs l’une des histoires du très intéressant projet Midnight tales chez Ankama. Après cette première partie rude on entre dans une histoire plus romantique, celle d’une jeune femme qui découvre tout à la fois la liberté, l’amour simple, celui d’un humain pour un autre humain avant même de comprendre ce que peut être l’attirance sexuelle. L’auteure touche à ce moment le cœur même de l’humanité et de l’inhumanité vécue par son personnage en ce que le simple fait de considérer l’autre pour ce qu’il est et non par son statut dégradé peut Résultat de recherche d'images pour "phoolan devi fauvel"changer un destin. Il n’y a pourtant pas de naïveté dans cet album qui nous montre la violence qu’a pratiqué Phoolan à l’encontre de ses agresseurs, de ces hommes dominants contre lesquels elle retourne la même inhumanité. Claire Fauvel ne condamne ni ne dénonce. Elle documente simplement une réalité, celle de la vie de Phoolan Devi qui jusque dans les dernières heures de négociations pour sa reddition sera victime de son inculture face à des adversaires sans foi ni loi pour maintenir l’ordre établi. En cela le combat de Phoolan Devi est bien un combat révolutionnaire, qui n’est jamais associé à celui de Gandhi mais qui pourrait le rejoindre tant il touche à des fondements de l’humanisme.

Visuellement le trait et le découpage simples mais très graphiques de Claire Fauvel font mouche. Il permet de traiter de scènes crues sans voyeurisme ni violence gratuite. On suggère suffisamment pour ne pas avoir à insister et cette délicatesse joue beaucoup dans la perception du lecteur qui peut voir l’inmontrable sans dégoût, Phoolan étant toujours montrée comme insoumise et accompagnant nos yeux dans une Inde de beaux paysages sauvages et de moments de beauté. C’est cette vision positive que je garde après avoir fermé ce très bel album qui mérite la réputation d’être l’un des plus beaux de 2018.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le

badge-cml

BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

Redbone

Le Docu du Week-End

 

BD Christian Staebler, Sonia Paoloni, Thibault Balahy
Steinkis (2019), 168 p., one shot.

bsic journalismMerci aux éditions Steinkis pour cette découverte.

REDBONE_COUV.indd

Ce gros volume fait l’objet d’une édition très soignée de Steinkis, avec papier épais, couverture reliée avec une belle couverture alléchante, interview de l’un des fondateurs du groupe, discographie exhaustive de Redbone, préface de la fille de Pat Vega et enfin une bibliographie. Pour être déraisonnable on aurait pu souhaiter un rappel historique de la lutte des native-americans pour mieux situer les événements relatés dans l’album mais sincèrement avec un tel contenu on peut dire que c’est du très bon boulot.

Redbone est le premier groupe de rock composé d’indiens d’Amérique et se revendiquant comme tel. C’est l’histoire de ce groupe, de la musique des années 60 et 70, de ses membres et de la lutte des indiens pour les droits civiques et la reconnaissance de leur culture qui est racontée dans ce livre.

Je n’avais jamais entendu parler de Redbone. Je connais un peu les grands moments de la lutte des indiens pour la défense de leur culture et la fin de l’oppression mais cet étrange album m’a permis de m’y intéresser plus avant en parvenant à mêler avec une étonnante souplesse la biographie familiale, l’histoire de la musique et l’histoire politique d’une Nation indienne opprimée depuis le XIX° siècle.

Résultat de recherche d'images pour "redbone balahy"Redbone ce sont d’abord les frères Pat et Lolly Vegas, indiens Hopis ayant grandi dans une réserve et familiers de la musique de par leur famille. Vivant la ségrégation dans leur chair lorsque Pat est envoyé comme nombre de ses congénères dans un orphelinat d’acculturation, ils choisissent très vite de tenter leur chance à Los Angeles, cité de tous les possibles où les groupes et les artistes naissent à chaque instant dans la foison de clubs qui existent alors. Leur histoire est pour beaucoup une success-story (ou du moins relatée comme telle) et c’est ce qui rend la lecture de la BD agréable. Fréquentant un milieu de musiciens, trouvant rapidement de très bons musiciens (dont on nous raconte aussi l’histoire, ils plaisent aux producteurs et arrivent très vite à sortir des disques, d’abord sous leurs noms puis après la formation de Redbone, après une rencontre décisive avec le jeune Jimmy Hendrix qui leur fait prendre conscience de l’importance d’assumer ses racines et de se battre pour l’égalité.

Résultat de recherche d'images pour "redbone histoire vraie d'un groupe de rock indien"Le groupe fréquente les plus grands, ayant pour producteur Robert Blackwell qui supervise Little Richards et Sam Cooke et faisant passer des auditions où ils doivent recaler un certain Jim Morrisson et ses comparses. Il y a sans doute un peu d’esbroufe de la part de Pat Vega lorsqu’il raconte l’anecdote à l’auteur de l’album, mais cela permet de nous replacer dans une période à la créativité incroyable. Enchaînant les disques sans discontinuer tout au long de la décennie 70 où ils font partie des groupes les plus réputés, se produisant devant la Reine d’Angleterre et trustant les charts dans plusieurs pays. Leur musique a été remise au goût du jour avec la bande originale du flm Marvel Les Gardiens de la Galaxie

La décennie 70 c’est aussi celle de la lutte pour les droits civiques et les actions de l’American Indian Movement (AIM), soutenu dès sa fondation par Redbone qui lui verse l’essentiel de ses premiers cachets. Après avoir dû se faire passer pour mexicains pendant leurs premières années, par peur des producteurs que le public blanc fuient leur musique, ils revendiquent fièrement leurs racines et participent aux actions Résultat de recherche d'images pour "redbone histoire vraie d'un groupe de rock indien"radicales de l’AIM comme l’occupation d’Alcatraz, celle de Wounded Knee (événement sur lequel ils firent une chanson qui sortit en Europe devant le refus des producteurs américains de cautionner un « appel au soulèvement ») où ils rencontrent des figures telles qu’Angela Davis.

Graphiquement l’album est assez simple, avec beaucoup de dialogues de visages dessinés, mais aussi quelques planches illustrant les événements historiques. J’ai beaucoup aimé les fausses couvertures de « Redbone comics » séparant le récit en parties, mais hormis cela, si le graphisme accompagne très bien la narration, ce n’est pas pour eux que l’on achètera l’ouvrage.

Très bonne surprise que ce Redbone, de celles qui nous font découvrir une histoire totalement ignorée, ouvrent notre horizon en sachant allier l’intime et des thématiques à la fois politiques et musicales. Ce que j’appelle un bon documentaire.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le chez njziphxv

BD·Documentaire·Graphismes

La fissure

Le Docu du Week-End

 

BD photo de Guillermo Abril et Carlos Spottorno
Gallimard (2017), 172 p.

Ouvrage sélectionné pour le prix MOTTS 2019.

couv_302560

Cet ouvrage est une exception sur ce blog en ce qu’il s’agit bien d’un documentaire photo et non d’une BD. Le blog traite des imaginaires graphiques et pas a proprement parler de journalisme, mais l’éditeur et les auteurs ont souhaité donner à l’ouvrage une forme proche de la narration BD par le découpage des photographies. En outre, un certain nombre d’auteurs de BD documentaires (le tout récent Iran, Revolution publié par mon partenaire les Arènes et que je vais chroniquer prochainement) partent de photographies retouchées dans un style BD. Ce projet, outre le travail graphique sur les photos qui le rend intéressant, est à cheval entre deux mondes.

La fissure c’est celle d’une Europe assaillie de toutes parts; une forteresse dont les marches, éloignées de la tranquillité de l’Europe de l’Ouest doivent faire face aux afflux de migrants fuyant les guerres impliquant des membres de l’Union ou aux velléités d’expansion d’une Russie impérialiste. Pendant trois ans le journaliste et le photographe espagnols vont sillonner les frontières extrême du continent pour témoigner de la réalité de cette fissure démocratique et humaine.

Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"Assez perturbé par le statut de ce livre j’ai mis longtemps à l’aborder, ne sachant ce que j’allais y trouver. Je m’intéresse beaucoup à l’actualité géopolitique et je n’imaginais pas combien cette lecture s’avérerait fondamentale pour le citoyen que je suis. Confortablement installés derrière nos écrans et notre relative sécurité, il y a une marge gigantesque entre entendre parler de ces migrations massives, les voir à la télé… et les vivre au travers de l’objectif de Carlos Spottorno. Car c’est la très grande force de la photo que de supprimer l’évènementiel de la captation vidéo (qui peut être montée, orientée, voir perdre de sa force par sa banalisation) en ne posant qu’un unique regard sur la scène, triée, sélectionné, pensée avec un regard journalistique, voir artistique. En cela la photographie peut rejoindre la bande-dessinée dans sa composition graphique et par le message que la composition de l’image peut donner. Légèrement retouchés pour en faire sortir le grain et saturer les couleurs, ces clichés ne sont pas à proprement parler esthétiques mais induisent une vraie démarche artistique des auteurs.Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"

Je reconnais qu’entre des photos redessinées comme on le devine sur le fantastique Saison brune de Squarzoni et celles travaillées je préfère les dernières. Néanmoins la puissance de cet album ne vient pas de son graphisme mais bien de son propos, de la réalité indéniable des scènes et lieux qu’il décrit. Relativement statique, c’est quasiment un reportage géographique qui nous est proposé, nous emmenant de l’enclave espagnole africaine de Melilla, immense bunker barbelé et frontière la plus orientale de l’Europe, aux navires militaires italiens secourant les migrants en pleine mer, en passant par la Grèce, la Hongrie ou la Finlande… Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"Si l’évènement du sauvetage relaté en directe par les deux journalistes est très fort, c’est bien la seconde moitié sur la bordure Est de l’Union qui impressionne, en donnant une réalité que l’on imaginait pas à l’hypothèse d’un affrontement avec une Russie dont les incursions territoriales sont une habitude pour les pays à qui Bruxelles délègue la gestion de ces problèmes. Les anciens protectorats soviétiques connaissent l’ambition de leur grand voisin et ne rigolent pas avec ces tests militaires. Idem de l’enclave de Kaliningrad dont on connaît l’existence théorique mais dont on mesure à la lecture de la Fissure la complexité géostratégique à la fois pour les pays frontaliers et pour la Russie. Enfin ces exercices militaires en Finlande, par -30°C où des piquets matérialisent une frontière que seules quelques tours et caméras thermiques peuvent surveiller.

Ces pérégrinations ressemblent à ces images des Etats-Unis bien connues qui montrent qu’entre l’Alaska, la frontière mexicaine et Hawaï le seul lien est la Nation. Or en Europe pas de Nation et l’on se demande plus que jamais ce qui peut unir de tels territoires avec Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"l’évidence que plus que jamais l’exécutif européen et les gouvernements de l’Ouest considèrent les pays frontaliers de l’UE comme des supplétifs, des prestataires de sécurité dont on ne veut pas connaître les problèmes.

Ce livre devrait être lu par un maximum de monde pour prendre conscience de la crise majeur dans laquelle nous sommes et du risque absolument réel d’une dislocation de l’Union Européenne si elle ne donne pas une réponse rapide aux problématiques civilisationnelles qui lui sont posées.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le

badge-cml

BD·Documentaire·Nouveau !

Le voyage de Marcel Grob

Le Docu du Week-End

 

BD de Philippe Collin et Sébastien Goethals
Futuropolis (2018), 178 pages+ cahier historique de 11 pages. One shot.
9782754822480

Futuropolis est un éditeur qui publie peu mais bien ; ce volume ne déroge pas à la règle avec un grand format à la couverture solide et un cahier historique de contexte très intéressant à la fin.

Marcel Grob est convoqué chez le juge d’instruction. Ce dernier veut son témoignage sur son incorporation aux Waffen SS pendant la seconde guerre mondiale. Il risque la prison pour le peu d’années qu’il lui reste à vivre. Il commence alors un récit sur l’enrôlement des « malgré-nous », ces alsaciens engagés dans les pires des bataillons nazi, pris entre deux Nations…

J’ai beaucoup en tendu parler de cet album qui a fait grand bruit, sans doute pour son sujet… mais probablement aussi par la notoriété de son scénariste, le producteur radio de France Inter Philippe Collin. J’ai pris conscience de cela après avoir achevé ma lecture en lisant les remerciements et la mémoire de son « grand oncle Marcel Grob ».

Résultat de recherche d'images pour "le voyage de marcel grob"

Cela n’enlève rien à la portée du sujet mais j’ai toujours beaucoup de freins dans ce genre de situation où l’on sait que l’audience de l’album dépasse sa portée intrinsèque du fait des bons relais médiatiques. Cette critique porte-t’elle seulement sur l’ouvrage ou est-elle influencée (négativement) par le coup de pouce du statut de l’auteur, je ne saurais le dire…

Il est certain que le sujet est important, comme ces mille situations spécifiques que seule une situation exceptionnelle, la guerre, peut provoquer. L’injustice est certainement terrible et la vie des alsaciens a été très dure pendant le conflit. L’album est cependant quelque peu ambigu quand à son statut. Oeuvre d’histoire ou témoignage familial? Dans les deux cas la lecture n’est pas la même. Que Collin souhaite réhabiliter la mémoire de son grand-oncle se comprend. Que le grand public s’y intéresse peut intriguer. S’il fait oeuvre d’histoire, son traitement relativement manichéen pose question. Grob est dès le début présenté comme victime, sans que l’hésitation soit permise puisque l’un de ses camarades est montré, lui, comme un véritable volontaire bouffeur de bolcheviques et de juifs par un procédé un peu facile de comparaison.

Résultat de recherche d'images pour "le voyage de marcel grob"

Le cahier historique en fin d’album est assez intéressant et vient nous rappeler l’horreur absolu répandue non par les seuls SS mais bien par l’ensemble de l’armée allemande, surtout sur le Front Est où les massacres systématiques de villages entiers ont été généralisés durant tout le conflit et non de façon éparse pendant la déroute finale comme à Oradour ou Marzabotto. On nous parle aussi des Malgré-nous donc, sur qui le traitement de l’album est sérieux, traîtres putatifs pour les allemands mais enrôlés de force néanmoins.

C’est bien sur la complexité indispensable du traitement de ces zones grises que sont la détermination de la culpabilité que le scénario pose problème. Je ne parle pas de construction, sur le plan scénaristique, celle-ci est très propre, mais bien de la présentation de Grob, trop lisse, parfaite victime d’une situation qui lui échappe. Seuls les connaisseurs du dossier peuvent savoir ce qu’il en a été. Mais pour proposer ce type d’ouvrage au public il convient de rappeler les difficultés du choix, comme sur les cas de collaboration. La BD de Nury Il était une fois en France produisait sur ce point quelque chose de vraiment complexe et intéressant en obligeant le lecteur à comprendre si ce n’est accepter certaines situations, certains choix imposés par le contexte de survie, en montrant les bassesses et l’ambiguïté de chacun.

Résultat de recherche d'images pour "le voyage de marcel grob"J’avais découvert le dessin de Sebastien Goethals sur Le temps des sauvages où j’avais trouvé son trait intéressant et surtout sa mise en cases dynamique malgré quelques faiblesses techniques. Ici le manque de contrastes dans les planches mets la focale sur les visages, ce qui ne mets pas le dessinateur à son avantage. Ceux-ci sont trop peu différenciés et il rencontre des difficultés dans les expressions faciales. Le scénario interdisant un traitement « camaraderie militaire » on a beaucoup de mal à s’attacher ou s’intéresser à des personnages que l’on a par ailleurs bien du mal à distinguer.

Un peu trop lisse malgré un sujet très intéressant, manquant du détachement d’historien, Le voyage de Marcel Grob rate un peu son projet en étant plus un ouvrage intime qu’un travail sur un angle mort de l’Histoire nationale.

note-calvin1note-calvin1

Achetez-le

badge-cml