Manga·Documentaire·***

Colère nucléaire

Le Docu du Week-End

Manga de Takashi Imashiro
Akata (2015-2016) – Comic beam (2012), 118p., série achevée en 3 volumes.

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La série très courte (trois volumes) propose en couverture une déclinaison très originale autour du pictogramme nucléaire qui va se corroder progressivement. J’aime beaucoup les idées de déclinaisons de couvertures, genre difficile et rarement réussi. Chacun des trois volumes de cette série comprend une postface, un lexique touffu témoignant du sérieux de l’auteur et un entretien très intéressant (avec un politicien de gauche, un diplomate et un professeur d’économie) qui permet de saisir dans le jus les débats et problématiques de la société japonaise. On ne peut rien demander de plus sur une BD documentaire, il y a tous les éléments pour prolonger le sujet. Les éditions Akata proposent en outre sur le premier volume un texte explicatif d’un spécialiste français.

Après la catastrophe de Fukushima, la société japonaise est tétanisée. Manipulée par un opérateur privé pris à la gorge par les enjeux et les coûts de la catastrophe, par des politiciens refusant de revoir la politique nucléaire du pays et un milieu économique, soutenu par les Etats-Unis, qui cherche à pousser l’avantage de l’agenda néo-libéral, la population voit poindre une contestation via des manifestations régulières. L’auteur, comme ses compatriotes, manifeste sa colère et son impuissance au travers du personnage de ce manga, observateur des mois qui suivent le plus grave accident nucléaire de l’Histoire… 

Résultat de recherche d'images pour "colère nucléaire manga"Colère nucléaire est peut-être le plus austère documentaire que j’ai lu depuis l’ouverture de cette rubrique. Le format est à la limite de la BD puisqu’il consiste en des réflexions permanentes, personnelles du personnage sur ses craintes et colères suite au changement majeur engendré par la catastrophe dans la société et les mentalités japonaises. Et c’est cela le premier élément passionnant de la série, qui nous fait découvrir ce peuple unique au monde de par son histoire (le féodalisme forcené auquel a succédé la  fermeture totale au monde extérieur du shogunat Tokugawa), structuré psychologiquement autour de l’obéissance au chef et de la droiture qui découvre les mensonges d’Etat et l’alignement des décisions des gouvernements sur les attendus économiques et diplomatiques des Etats-Unis. Ce que nous présente le personnage est un Japon sous protectorat américain, dirigé par une caste politique corrompue qui ne se préoccupe pas de sa population. C’est orienté, sans doute simpliste, mais très proche des thèses d’Occupy Wall Street et de tous les mouvements contestataires occidentaux. Le traitement biaisé (et peu concerné) de nos médias de l’évènement et la profonde méconnaissance que nous avons de l’actualité et des évolutions de la société japonaise marquent un contraste profond avec l’immersion psycho-politique dans les pensées d’un japonais moyen (sans doute « de gauche » mais tout de même très représentatif de ses compatriotes).

Résultat de recherche d'images pour "colère nucléaire manga"Les trois volumes de distinguent simplement par l’évolution de l’actualité, qui permet de faire évoluer les thématique sans que l’on ressente une volonté de construction de l’auteur. Colère nucléaire est un manga spontané qui sort des tripes. En cela le dessin assez old-school et peu intéressant (voir redondant) n’apporte pas grand chose hormis d’assister à quelques scènes illustratives de la vie des japonais à ce moment, entre restaurants à sushi, transport en commun, manifestation et consultation de l’actualité sur internet. Il n’y a pas de filtre d’analyse, simplement les pratiques du personnages, qui ne consulte par exemple que le net sur son téléphone, débouchant sur une dénonciation du contrôle de la pensée par de grands médias inféodés au pouvoir. La complexité vient de la grande précision (documentaire donc..) politique du personnage, très au fait des membres du gouvernement et de l’histoire du pays. Chaque tome renvoie à une aide de lecture très touffue détaillant qui est tel personnage, organisme, ou tel évènement. On est proche d’un ouvrage scientifique avec ses nombreuses notes de bas de page, qui ne vous en appendront pas beaucoup plus à moins que vous ayez déjà étudié l’histoire récente du Japon.

Voir des manifestations quotidiennes très fournies demander de la transparence et l’abandon du nucléaire aux gouvernements qui se succèdent est saisissant tant nous avons en tête l’image de japonais obéissants jusqu’à la soumission. L’auteur nous parle dès le second tome du rôle du projet de traité de libre échange trans-pacifique que le président Obama souhaite imposer au Japon. Il voit cela comme une vente de l’identité japonaise, de sa culture moderne-traditionnelle, à l’Oncle Sam. Il nous parle aussi de corruption, des mensonges des opérateurs du nucléaire et des dirigeants, de l’opacité des discutions concernant une catastrophe d’ampleur internationale et historique. Cela nous en avons entendu parler de ce côté du globe mais voir un citoyen lambda aussi terrifié sur l’avenir de son pays (devra t’on évacuer l’archipel?…) est passionnant par son côté immersif et vrai.

Résultat de recherche d'images pour "eau radioactive fukushima pacifique"Si les premières pages sont un peu plus didactiques sur les premiers jours suivant la catastrophe, ce manga ne doit pas être lu pour comprendre ce qu’il s’est passé et comment le Japon a géré l’évènement mais bien par le côté photographie instantanée des colères et des craintes d’une Nation remise en question dans tout son être par une crise unique. Cela nous ouvre les yeux avec quelques miroirs sur ce que l’on a appris d’aussi loin sur un accident qui impacte tout le monde mais que l’on oublierait presque tant la distance est grande. En sonnant comme un rappel, en ces heures de crise environnementale, que le capitalisme débridé ne s’accomode pas de questions de santé et de sécurité et que comme lors de Tchernobyl, on en viendrait trop vite à croire que nous sommes protégés, par la distance, par tel relief, tel océan.. où les gouvernements japonais ont sans hésitation choisi de déverser l’eau hautement radioactive produite par la centrale de Fukushima. L’installation très récente de l’Arche sur la centrale nous rappelle qu’il n’en est rien et que le problème est encore loin d’être réglé.

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Wake up America #3

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 246p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_296134-1La critique du premier volume est lisible ici. Le second est .

Après les actions dans le sud, John Lewis est désormais directeur du SNCC et se retrouve à devoir gérer directement le très complexe équilibre politique entre syndicats, gouvernement fédéral (avec l’appui partiel des frères Kennedy, l’un à la Maison Blanche, l’autre au ministère de la Justice) et gouvernements des Etats du Sud. Alors que Martin Luther King Jr. reçoit le prix nobel de la paix, que Kennedy est assassiné et que Lewis rencontre Malcolm X lors d’un voyage en Afrique, il réalise le caractère révolutionnaire de son action qui, loin de se cantonner à la ségrégation raciale, remets en cause toute la société américaine d’après-guerre, via un combat pour l’inscription sur les listes électorales des noirs, à qui est nié ce droit civique fondamental…

Chacun des volumes de cette somme est plus gros et ce troisième et dernier tome approche des trois-cent pages. L’auteur a sans doute cherché à rester au plus près des événements en souhaitant chroniquer chaque débat, chaque action, ce qui finit par être un peu répétitif. Pourtant cette insistance permet de comprendre l’opiniâtreté de Lewis Résultat de recherche d'images pour "march book 3"et des combattants de la liberté qui année après année, mois après mois, action après action, ont encaissé les coups, les emprisonnements par dizaines, les moqueries des ségrégationnistes, sans jamais baisser les bras en touchant les limites des techniques non-violentes: face à des adversaires déterminés à user de violence jusqu’au bout seules des drames peuvent faire basculer l’équilibre. Et dans ce combat pour l’inscription sur les listes électorales dans les Etats du Sud ce ne sont pas les morts parmi les noirs qui feront le déclencheur mais celle d’un pasteur blanc venu soutenir le mouvement et tabassé à mort par les suprématistes qui considéraient les « noirs blancs » comme pires que les noirs…

Ce qu’il y a de passionnant dans cette oeuvre monumentale, véritable immersion dans un moment fondateur du monde au XX° siècle, ces quelques années qui ont tout changé, c’est de constater les aberrations d’une démocratie complexe qui abolit l’esclavage après la guerre civile mais laisse perdurer un refus d’application des lois fédérales au prétexte d’un respect des prérogatives des Etats. Au risque de laisser perdurer des gouvernements Résultat de recherche d'images pour "march book 3"quasi fascistes, travaillant main dans la main avec le Ku Kux Klan et proclamant ouvertement le rejet du pouvoir fédéral du Nord en remettant en question l’autorité même de Washington. Le moment le plus puissant de l’album est ainsi la déclaration du président (poussé au vif par un mouvement noir pas franchement bienveillant envers Lyndon Johnson) rappelant les valeurs de la démocratie et le combat civilisationnel que mènent ces gens pour toute l’Amérique et non pour les seuls noirs, une Amérique qui s’est endormie sur les vertus des pères fondateurs. Ce n’est pas par-ce qu’il y a été forcé que la portée du discours doit être minimisée. C’est dans ces moments pivots que l’Histoire avance.

Le caractère documentaire pèse lourd, comme souvent dans ce genre. Il est certain que sans l’art de l’illustration et les qualités esthétiques des images de Nate Powell, ces quelques  cinq cent pages (au total des trois volumes) pouvaient devenir aussi austères qu’un album de Joe Sacco. Mais l’authenticité portée par le discours autobiographique de celui qui a vécu ces moments, en a été l’un des acteurs clés, crée une solennité qui nous fait regarder cette photo officielle de fin de volume avec émotion. Si le premier tome est étonnamment didactique, ce n’est plus le cas des autres qui nous font entrer, notamment ce troisième volume, dans des mécanismes électoraux, ceux des comités de désignation du parti Démocrate, qui nous échappent. Pendant de longues pages, celui qui est aujourd’hui député et a donné Résultat de recherche d'images pour "march book 3"l’accolade lors de l’investiture de Barrack Obama nous relate la stratégie du mouvement pour influencer le vote des candidats et faire pression sur la réélection de Lyndon Johnson afin de montrer que sans le vote noir, les démocrates n’ont pas d’avenir. On est surpris par la franchise de quelqu’un qui fait désormais partie du système comme membre du Congrès, lorsqu’il émet ses doutes quand à la sincérité du président ou du précédent assassiné. On attend aussi les événements connus, le meurtre de Martin Luther King ou de Bob Kennedy, mais ce n’est pas l’objet de l’ouvrage où les grands hommes ne font que passer.

Wake up America n’est pas une lecture facile, ce n’est pas non plus un documentaire austère. Cela reste de l’excellente BD exigeante qui a l’immense mérite de nous replonger au plus près d’un combat majeur pour l’égalité et la démocratie dans ce qui se proclame la première démocratie de la planète. Ce n’est qu’après avoir conclu sa lecture que l’on réalise le monument. Le triptyque rejoint ainsi un certain Maüs au panthéon des BD importantes.

La suite de « March« (titre original) intitulée « Run« , prévue pour août 2018 a été repoussée. Certains libraires en ligne annoncent la sortie pour août 2020.

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Wake up America #2

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 189 p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_245724-1La critique du premier volume est lisible ici. Ce second volume est plus volumineux de cinquante pages et comprend les mêmes bio en fin d’album que sur le premier.

Le mouvement d’occupation des cafés de Nashville par la population noire initié par l’acte fondateur de Rosa Parks n’est que le début d’un long combat vers l’abolition des lois ségrégationnistes du Sud des Etats-Unis. Pendant les trois années qui mennent à l’historique marche sur Washington, la violence physique monte sans cesse et le mouvement doit également affronter les réticences du gouvernement Kennedy à bouleverser trop vite l’équilibre du pays…

Le second volume de cette magnifique autobiographie en BD est assez différent du premier et notamment son caractère grand public que j’avais trouvé propice à une Image associéeutilisation pédagogique. Après cette entrée en matière où les auteurs se sont efforcés de lisser l’approche, ce tome devient beaucoup plus touffu, hargneux, directe. Comme un accompagnement de l’ouverture de John Lewis sur un monde où la naïveté a disparu, le militant énonce des vérités qui font tout drôle dans l’Amérique autosatisfaite pos-Barrack Obama. Dans ces presque deux-cent pages qui mènent au discours de Washington impressionnant de détermination et de vérité, nous sont montrées les très nombreuses actions lancées par le Comité de coordination des étudiants non-violents (SNCC), et notamment les Freedom rides, ces « voyages de la liberté » qui visaient à envoyer des noirs traverser le sud profond (et très dangereux) dans des cars inter-états afin de tester un arrêt de la cour suprême qui rendait illégal la ségrégation dans les transports. Cette nouvelle étape dans la contestation non-violente de la ségrégation marque un saut dans la violence avec les premiers morts et une vision pour le lecteur d’une réalité crue: celle d’Etats contestant systématiquement la loi fédérale, envoyant sa police protéger le Ku Klux Klan et les agresseurs qui tabassaient voir tentaient d’assassiner les noirs présents dans les bus. Personnellement je ne connaissais pas cette séquence qui m’a impressionné, notamment les passages montrant les frères Kennedy, très finement rendus, nous laissant deviner si leurs réticences à intervenir étaient des craintes de réactions politiques ou une réelle conviction que les militants noirs allaient trop loin dans la contestation.

Résultat de recherche d'images pour "nate powell march book 2"L’effet collatéral de cette grande précision documentaire est de rendre complexe la lecture pour quelqu’un peu au fait de l’histoire américaine et de son organisation fédérale (les rôles, pouvoirs et juridictions compliqués des différents dirigeants locaux). On touche chaque fois cette culture de la démocratie du Droit capable de renverser toute tradition la plus ancrée. On voit la pertinence de la démarche non-violente couplée à ce combat juridique d’alors, quand apparaîssent les premières contestations de l’efficacité de ces actions (par Malcolm X par exemple) alors que la violence crue s’abat sur les militants. Car John Lewis et ses amis ont vécu dans leur chair ce combat, de très nombreux emprisonnements, parfois longs, dans des pénitenciers semblant sortis d’un autre âge où on leur fait comprendre que l’on a autant de pouvoir sur eux qu’avant l’abolition de l’esclavage… Ou lors de nombreux passages à tabac. On est loin des sermons pacifiques de Martin Luther King, qui apparaît par moments. Jamais Lewis n’hésite mais la dureté du combat (où la foi n’apparaît jamais prosélyte mais plutôt comme une évidence culturelle du pauvre noir sudiste) montre la multitude d’opinions sur la meilleurs façon de sortir de cette ségrégation. Washington leur demande d’être patients. Lewis répond que cela fait deux siècles que son peuple est patient et qu’il veut la liberté « now ». Et la rage de liberté transparaît dans ce discours qui semblait trop dur pour l’Eglise protestante et que Lewis a dû aménager. Un discours où il enjoint l’Amérique à se réveiller (Wake up america!)… Cet album lui permet de dire la vérité sur les évènements, les intervenants de l’époque et de rappeler combien tous les combats pour la liberté sont le fait d’hommes et de femmes déterminés à aller au bout de leurs convictions, souvent au péril de leur vie. Et jamais dans un salon ou dans les seuls journaux. L’histoire nous rappelle chaque fois combien rien n’est acquis.

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Forçats

Le Docu du Week-End

BD Pat Perna et Fabien Bedouel,
Les Arènes (2016-2019), série finie en deux volumes.

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour leur fidélité.

9782711201839_1_75La version critiquée est l’édition intégrale noir et blanc du diptyque sorti en 2016-2017. Si les encrages sont sublimés par cette édition, l’éditeur qui fait d’habitude un si bon travail éditorial fait sur cette intégrale un double choix discutable: tout d’abord la couverture a papier épais visant à renforcer l’aspect graphique sombre n’est pas pelliculée… si cela peut paraître esthétique, l’album se dégrade en revanche très rapidement sur ses coins. En outre les deux cahiers documentaires insérés en fin des deux volumes en édition classique, complément indispensables pour prolonger la lecture, ont été ici retirés! C’est incompréhensible et manque réellement quand on connaît le travail documentaire et l’importance des deux personnages qui nous obligent du coup à aller flâner sur Wikipedia. On pourra arguer que cette édition s’adresse aux bibliophiles, mais tout de même…

Eugène Dieudonné est condamné à tort aux travaux forcés pour une participation supposée aux crimes de la bande à Bonnot. Pendant plus de dix ans il subit l’horreur du bagne avant que le journaliste Albert Londres ne prenne fait et cause pour son cas et cherche à le réhabiliter et à obtenir la fermeture du système carcéral guyanais. Ce sont les combats de ces deux hommes, en aller-retour, c’est l’histoire des derniers jours d’un système inique, inhumain, que raconte Forçats…

Résultat de recherche d'images pour "forçats bedouel noir"Belle triple découverte que cet album: celle d’un magnifique dessinateur issu des Arts décoratifs (encore un!), d’un scénariste engagé proposant un travail de type journalistique, et un très beau sujet, de ceux qui nous rappellent les principes fondamentaux de la civilisation et de l’État de droit comme le rappellent superbement les citations d’Albert Londres qui parsèment les dialogues de la BD. Forçats résonne avec le tout récent Vagabond des étoiles adapté par Riff Reb’s de Jack London et qui nous rappelle aux mêmes questions. Pat Perna est habitué à soulever des lièvres de notre histoire, comme sur le très bon Morts par la France où il adoptait le même principe d’un témoignage académique (la doctorante) pour révéler une injustice que l’administration française, dans toute sa schizophrénie, ne peut pas reconnaître. Forçats nous parle donc bien d’une histoire vraie dont l’essentiel de ce qui nous est montré est véridique et sourcé.

20191127_185316.jpgComme dans tout bon docu on a un sujet très fort: l’injustice terrible dont a été victime Eugène Dieudonné, anarchiste tombé dans l’enfer du bagne guyanais sur une dénonciation dont on ne saura jamais s’il s’agissait d’une vengeance d’amour ou d’une simple malchance. Déjà on saisit la précision du travail documentaire du scénariste qui nous cite régulièrement des arrêtés de justice, déclarations d’Albert Londres ou de journaux d’époque. On voit aussi l’autisme de l’administration de la III° République, quelques années seulement après l’affaire Dreyfus, et encore une fois incapable de reconnaître son erreur malgré les nombreux témoignages innocentant Dieudonné. La construction de l’album n’est pas linéaire afin de construire un suspens destiné à accrocher le lecteur. L’histoire a été publiée en deux volumes qui ont chacun leur structure: le premier intitulé « dans l’enfer du bagne » présente une grosse séquence sur les multiples tentatives d’évasion de Dieudonné et l’origine de cette injustice, le second « le prix de la liberté » se concentre sur la volonté du journaliste et les différentes étapes pour réhabiliter le forçat. Cette construction un peu différente (l’intégrale présente bien la césure centrale) complique un peu la lecture mais ne la gêne pas tant la lisibilité des dessins est grande et le scénario comme les dialogues sont toujours pertinents, évitant le manichéisme même quand il s’agit de confronter l’idéalisme de Londres et le cerveau administratif du directeur du bagne.

Résultat de recherche d'images pour "forçats bedouel noir"Le thème de la prison est toujours passionnant et nous force à nous questionner sur des fondements démocratiques en ce qu’il constitue la limite entre la sauvagerie et la civilisation. Le personnage de Dieudonné est peut être montré un peu trop simplement comme un intellectuel qui n’a rien à faire là…. mais c’est sans doute vrai et Perna aurait été accusé de malhonnêteté s’il avait rendu plus gris le personnage. Comme toujours la figure du journaliste engagé est puissante, avec une figuration statique de Fabien Bedouel qui le fait arpenter les rues de la capitale comme les couloirs de Cayenne avec le même aspect élégant, chemise blanche,veston noir et barbe taillée sous un regard de braise. Ce choix renforce l’idée de lutte intemporelle de cet homme déterminé à aller jusqu’au bout en même temps qu’elle le fait incarner le personnage archétypal du journaliste héroïque. Albert Londres est un mythe et justifie cela. Dieudonné ne l’est pas alors que son histoire ressemble fort à celle de Papillon.

20191127_185241.jpgLe choix de cette intégrale change la lecture sur le plan graphique, permettant d’apprécier (comme dans tout Tirage de Tête NB) la pureté du travail de Bedouel. On y perd une certaine lisibilité de la mise en couleur (très simple du reste) qui souligne certains décors, comme prévu par le dessinateur. Je ne trancherais pas sur l’avantage des deux, ayant grandement apprécié cette version, mais préfère avertir les lecteurs qui découvriraient cette série sur la version noir et blanc. Ces magnifiques planches d’ombre et lumière se hissent très largement au niveau de la qualité d’un scénario solide, passionnant, pédagogique et qui font de Forçats l’un des meilleurs documentaires BD lus sur ce blog.

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Wake up America #1

Le Docu du Week-End

BD de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell
Rue de sèvres (2014-2017) – Top Shelf (2013), 127 p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_206316La série est une autobiographie romancée du militant et député noir américain John Lewis, en trois parties: le premier volume sur la jeunesse 1940-1960, la seconde plein feux sur le combat pour les droits civiques 1960-1963, le dernier 1963-1965. Les tomes deux et trois ont reçu successivement les prix Harvey (remis à la New York Comiccon), le premier comic à recevoir le National Book Award (ouvrages pour la jeunesse) et deux Eisner BD documentaire. A noter que Rue de sèvres a étrangement changé le titre original March par un autre titre en anglais et complètement remplacé les couvertures d’origine. Les volumes sont en format comic broché avec couvertures à rabat. L’album se termine par une page de remerciements et une bio des trois auteurs.

Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"Janvier 2009: lors de l’investiture de Barack Obama comme premier président noir des Etats-Unis d’Amérique, le député John Lewis reçoit une mère et ses enfants dans son bureau et se remémore son enfance en Alabama, dans le sud ségrégationniste où il va progressivement découvrir les concepts de désobéissance civile et de non-violence dans les pas de Gandhi et Martin Luther King. C’est le début du combat pour les Civil rights qui commence. John Lewis fait partie des compagnons de route du célèbre pasteur et des six organisateurs de la Marche sur Washington du 28 août 1963…

Cette série mériterait d’être plus connue par le milieu de la BD tant elle impressionne à la fois en tant que BD et comme documentaire. Le fait que son auteur principal ne soit autre que John Lewis lui-même apporte une légitimité et une précision incroyable aux albums. Il n’est pas étonnant que ce soit aux Etats-Unis, où la BD n’a jamais été méprisée comme média artistique et d’information, qu’un député en fonction publie un tel album autobiographique (…ce qui serait peu probable en France). Personnellement je ne connaissais pas ce personnage, mais le sujet à lui seul suffit à passionner. Quel moment plus marquant de l’histoire moderne que ce combat opiniâtre appelant à la fois les théories politiques des Lumières, l’histoire de l’Occident et de la Traite et la ségrégation qui s’en est suivie, l’histoire américaine dont le péché originel n’est pas encore dissous même après l’élection d’Obama, les combats pour la décolonisation et les théories de non-violence venue de Gandhi et la désobéissance civile venue du milieu du XIX° siècle avec Henry-David Thoreau…?Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"

Ce premier album, en tant que biographie, prends du temps sur les premières années du personnage, comme enfant élevant ses poules et assumant des responsabilités aux conséquences directes (la mort des bêtes), emmené par son oncle du Nord et découvrant ces deux pays séparés par la frontière invisible des lois ségrégationnistes, inachèvement Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"terrible d’une guerre civile, laissant le pays dans cette situation pendant un siècle entier! Le jeune homme se vouait à devenir pasteur, dans un univers encadré par l’Eglise et les sermons, comme seule alternative politique au travail des champs. Le premier tiers de l’album se déroule avant le fameux refus de Rosa Parks qui refusa de quitter son siège de bus et marqua le déclenchement du mouvement. Ensuite on avale les pages en assistant aux préparatifs et à l’organisation méthodique des occupations non-violentes des commerces de centre-ville, à la résistance des blancs racistes et à la première capitulation du maire progressiste de Nashville. Les cent-vingt pages sont si vite arrivées que l’on se précipite pour enchaîner sur le second volume…

La BD de Lewis et Powell est passionnante à lire par son aspect didactique (tous les acronymes ou termes spécifiques sont expliqués en bas de page) et il n’est pas étonnant que le système éducatif américain l’ait inscrit comme support d’enseignement. Depuis que j’ai lancé cette rubrique de BD documentaire je constate la difficulté du thème à adopter pleinement le format BD et la rareté des documentaires qui valent autant pour leur narration, leur sujet que par leur qualité graphique. C’est le cas avec Wake up America avec de superbes planches aux noirs profonds et à la « colorisation » en lavis de gris très élégants. Le trait de Nate Powell est doux et rond et propose des planches très lisibles avec des moments de graphisme pur.Résultat de recherche d'images pour "march powell book one"

Cette série est sans hésiter l’une des meilleures BD documentaires que j’ai lu et devrait être étudiée également au collège tant elle permet de découvrir une personnalité majeure dans un moment bien connu de l’histoire moderne américaine. Les auteurs ont commencé « une suite » centrée sur l’activité de Lewis comme syndicaliste du mouvement étudiant non-violent pendant la période de la guerre du Vietnam (elle est illustrée par Afua Richardson ce qui laisse présager un superbe album).

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Homicide #1

Le Docu du Week-End

BD Philippe Squarzoni
Delcourt (2016-2019), série en cours, 4 volumes parus sur 5.

bsic journalismAlbum lu en numérique sur Iznéo.

badge numeriquecouv_279633Homicide propose la chronique d’une année de la brigade des homicides de la police municipale de la ville la plus violente des Etats-Unis. Adaptée d’un livre de David Simon qui a donné naissance à la mythique série TV The Wire (Sur Ecoute), la série de Philippe Squarzoni, spécialiste de BD documentaire, se mets à hauteur d’homme en nous livrant le quotidien de ces hommes, loin du show des films et séries policières. Quatre volumes sont parus (sur cinq prévus), chacun couvrant un ou deux mois d’activité de la brigade.

Dans les rues de Baltimore il y a en moyenne un meurtre deux jours sur trois. Pour résoudre ces meurtres la police municipale a deux brigades d’enquêteurs. Ainsi les affaires en cours s’accumulent avant que l’on ait le temps de les résoudre. Entre fonctionnement administratif, réalité des crimes et relations humaines, entrez dans le quotidien de ces policiers qui tâchent de confondre des criminels en se demandant pour qui, pour quoi…

J’avais été impressionné par la qualité documentaire de l’ouvrage Saison Brune que Philippe Squarzoni avait publié il y a quelques années à propos du réchauffement climatique, en adoptant le point du vue du novice. Ici la démarche est autre puisque l’on est sur l’adaptation d’un bouquin source qui n’envisage pas de récit de l’observateur mais agit plutôt comme la caméra d’un Depardon, captant froidement des scènes, des dialogues, des regards. Il y a bien une narration qui nous explique les dessous, des chiffres, mais toujours dans le sens didactique. N’ayant pas vu la série TV je ne savais pas à quoi m’attendre et ai été bluffé par l’intensité du récit, la profondeur des problématiques. Ce sont des tranches de vie qui nous sont ainsi montrées, entre différentes affaires dont on ne sait jamais la conclusion car elles ne se résolvent pas en quelques jours (ce premier tome couvre quelques semaines seulement de l’année 1988, année couverte par David Simon comme journaliste au sein de cette brigade). Mais très vite on nous explique qu’en raison de la profusion de crimes et des moyens limités certaines constantes doivent vite être intégrées par un enquêteur: premièrement que tout le monde ment pour différentes raisons, à différents degrés, ensuite que la plupart du temps les affaires sont réglées sur un coup de chance. La chance de tomber sur l’indice confondant, la chance d’un témoin qui craque, la chance d’un collègue qui fait bien son boulot… Les enquêtes ne tiennent qu’à des détails derrière une pression hiérarchique toute administrative: le maire, l’élu chargé de la sécurité, les différents échelons de la police et cette mise en concurrence des deux brigades.

On passe d’un enquêteur à l’autre, chacun avec un profile et des problématiques différentes. On est loin du manichéisme des films en effet, malgré la moustache et le costume de rigueur. Pas de salauds, pas d’enquêteur pourri, pas de méchant capitaine qui vous empêche de faire votre boulot. Juste des policiers qui s’efforcent de résoudre des meurtres qui n’en sont pas toujours, une réalité de la rue qui fait que 90% des crimes sont liés à des noirs pauvres habitant dans des cités… La réalité des Etats-Unis des années 80.

Visuellement c’est plus poussé que les précédents albums de Squarzoni que j’ai pu lire. On reste dans du dessin très contrasté, très encré, pas très détaillé au niveau des visages mais moins illustratif que Saison Brune. Toujours pas mon truc au niveau graphisme mais le dessin apporte au récit pur et fait le job. Surtout la mise en scène, homicide_2froide, découpée, avec de jolies mises en page par moment, nous donne très envie de continuer notre cheminement avec ces hommes dont on ne fait qu’effleurer la vie, les tourments, l’activité de fonctionnaires de police.

La grosse réputation de cet album et sa série ne sont donc pas du tout usurpés et je reconnais que si je m’attendais à un livre intéressant j’ai terminé l’album totalement accroché, cherchant le second que je n’ai pas encore sous la main et marqué par la force de l’immersion. Sans doute trop court, ce récit aurait mérité d’être rassemblé en un unique volume tant la césure est artificielle et casse la lecture. Totalement addictif, Homicide donne envie de se jeter sur The Wire, de lire l’ouvrage de Simon et tout documentaire vidéo sur la police américaine… Une claque qui aurait pris cinq Calvin avec un dessin plus artistique.

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Fêtes himalayennes: les derniers Kalash

Le Docu du Week-End

 

BD de J-Y Loudes et Hubert Maury
La boite à bulles/Musée des confluences (2019)

badge numeriquecouv_356073J’ai découvert cet album en visitant l’exposition du Musée des Confluences de Lyon (destiné à aborder la Nature, les traditions et les cultures humaines et où j’avais vu récemment une exposition sur Hugo Pratt) sur les Derniers Kalash, visible jusqu’au premier décembre prochain. Réalisé en partenariat avec l’éditeur La Boite à bulle, l’album retrace le séjour des trois personnes dont les captations photos et vidéo sont à l’origine de l’exposition.

En 1978, trois jeunes français abandonnent leur emploi pour aller passer plusieurs mois au milieu des Kalash, dernière ethnie païenne du nord du Pakistan. Là-bas ils vont entreprendre une immersion ethnologique au sein d’une peuplade dont les rites hors du temps renvoient aux traditions primordiales de l’humanité.

Résultat de recherche d'images pour "les derniers kalash bd"Comme souvent dans une BD documentaire c’est la narration, le scénario qui donne son intérêt à l’ouvrage, en ajoutant une plus-valu très importante à une exposition dont j’avais trouvé le récit assez minimaliste. La difficulté de la muséographie, surtout pour des sujets dont peu de traces sont visibles, est toujours d’organiser une progression narrative pour structurer la prise de connaissance. Et cet album est non seulement très réussi sur ce point mais je dirais indispensable à tout visiteur de l’exposition, si bien que je ne comprends pas pourquoi le musée n’a pas intégré des planches de l’album directement dans l’installation muséale…

Résultat de recherche d'images pour "les derniers kalash bd"Mais revenons au livre, dont la très jolie couverture donne envie de pénétrer dans ce voyage à l’orée des années 1980, alors que l’invasion soviétique de l’Afghanistan est imminente. Si le dessinateur Hubert Maury a une technique amateur (ce qu’il est, analyste diplomatique de carrière avant de se lancer dans des romans graphiques), le récit de Jean-Yves Loude, l’un des visiteurs des Kalash est particulièrement rythmé et guidé, permettant au lecteur de lire la BD comme un vrai récit et non comme un simple amoncellement de moments et de rites. Ce n’était pas gagné car l’intérêt de cet album réside bien dans la découverte d’une peuplade et son acceptation de trois français si différents. Comme tout ethnologue il faudra ranger ses lunettes et sa morale occidentale pour essayer de comprendre cette tribu où les femmes sont impures mais intégrées, où les riches accèdent aux honneurs en se ruinant pour les pauvres et où toute la vie de la vallée est rythmée par le cycle de la Nature, des règles menstruelles aux solstices. A noter que les pages intercalent des photos (visibles à l’exposition) et des captures vidéo.

Résultat de recherche d'images pour "les derniers kalash bd"Ce qu’il y a de fascinant c’est de voir cette population reculée qui a résisté aux vagues d’islamisation à l’heure d’un retour aux idées de Djihad. Comment ces faibles paysans ont-ils résisté alors que notre école nous parle de hordes islamiques conquérant jusqu’à Poitiers. Troublant. De voir également l’influence croisée de la culture Hindou, Boudhiste et monothéiste dans ces traditions parfois amusantes ou archaïque (comme cette explication de la marque impure des femmes) mais qui ont toujours un sens. Parfois les français se laissent aller à des remarques intrigantes auprès des enfants, en demandant par exemple si les chèvres sont acceptées dans le temple quand les femmes ne le sont pas…

Ce récit d’une vie à défendre la culture d’une peuplade de trois mille individus est assez fascinant à la fois par l’implication qu’elle reflète de la part des trois ethnologues et par l’impression vertigineuse que l’on assiste à une culture identique à ce qui se passait partout sur Terre depuis la nuit des temps jusqu’à l’époque moderne. Ces Kalash disparaîtront prochainement sans nul doute, victime de l’exode, de la pauvreté, des attaques des musulmans,… C’est donc un moment rare auquel nous assistons.

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