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Apollo 11: Comment on a marché sur la Lune

Documentaire en 256 pages issu du travail de Jonathan Fetter-Vorm. Parution le 19/10/22 chez les Humanoïdes Associés.

Merci aux Humanos pour leur confiance.

Hallucinant Alunissage à l’unisson

Depuis qu’ils se tiennent debout, les Hommes regardent en direction du ciel. Ils y voyaient initialement des symboles, puis, lorsque le temps fut venu, ils se mirent à y voir un avenir, une frontière nouvelle à franchir, des défis nouveaux à relever. Parmi les exploits les plus spectaculaires en terme d’astronautique, l’alunissage du 20 juillet 1969 reste encore à ce jour un accomplissement exceptionnel, car dans toute l’histoire de l’Humanité, seulement douze hommes ont foulé le sol d’un autre corps céleste que la Terre.

Cependant, avant que Neil Armstrong et Buzz Aldrin ne puissent poser le pied sur notre blafard satellite, bien d’autres femmes et hommes on du paver leur chemin, grâce à leurs découvertes, qui se sont accumulées et ont rendu possible cet incroyable voyage. Jonathan Fetter-Vorm nous conte ce fameux récit, sous forme chorale, tout au long de 18 chapitres, relatant les évènements de la mission Apollo 11, agrémentés d’interludes consacrés aux découvertes préalables liées au voyage spatial.

L’auteur nous parle d’astronomes tels que Kepler, Galilée, Copernic, dont les découvertes précoces ont permis à la science d’avancer suffisamment pour envisager un jour de voyager sur la Lune, mais il révèle aussi des facettes plus sombres et méconnues, telles que l’origine nazie du programme spatial.

Verner Von Braun n’est cependant pas le seul transfuge à avoir permis les avancées américaines en matière d’astronautique. De l’autre côté du Pacifique, les Russes ont également montré leur savoir faire, en commencant par les travaux de Konstantin Tsiolkovsky. L’album retrace également toutes les autres étapes, de la création des fusées à l’envoi de satellites artificiels.

Comme vous pouvez le deviner, il existe toute une histoire derrière la mission Apollo 11, que Jonathan Fetter-Vorm nous raconte de façon didactique et détaillée, sans toutefois devenir barbant. Cet album conviendra donc autant aux passionné(e)s de conquête spatiale qu’aux néophytes.

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Saison brune 2.0

Le Docu du Week-End
BD de Philippe Squarzoni
Delcourt (2022), 264p. , n&b.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur fidélité.

CaptureAlors que le réchauffement climatique nous explose à la figure, l’auteur de Saison Brune revient dix ans après pour une prolongation de son ouvrage lanceur d’alerte. Et ce billet a pour moi une valeur un peu sentimentale car il s’agissait d’un des tous premiers albums que je chroniquais en ouvrant le blog en 2018… L’auteur de la magistrale adaptation policière Homicide a fait quelque peu évoluer son trait vers une épure encrée. A la fois plus précises et plus poétiques que sur le premier tome, il reprend la technique qui a fait l’efficacité de son ouvrage en alternant les illustrations libres de concepts et les séquences d’interactions entre lui et sa fille à Lyon, pendant le confinement. On pourra noter que les précédentes interventions de spécialistes face caméra n’ont plus lieu ici, comme si le découvreur naïf de 2012 ne ressentait plus le besoin de s’appuyer sur ses pairs et pouvait expliciter les problématiques via les lectures références citées en fin d’ouvrage. Cette assurance permet aussi à l’ouvrage de maigrir puisque nous sommes désormais sur un format plus classique en documentaire (264 pages contre 480 sur le précédent).

L’ouvrage se concentre sur la fiction « greenwashing » d’innovations numériques proposées aux consommateurs et aux gouvernements du monde par les GAFAM comme une solution miracle à la problématique du réchauffement climatique, désormais incontestable. Lorsque le film d’Al Gore sort au cinéma les climatosceptiques sont nombreux. Aujourd’hui hormis les allumés trumpistes et promoteurs de réalité alternative tout le monde reconnaît l’ampleur de la crise. Mais le capitalisme fonctionnant sur la transformation permanente il tente de présenter une fiction d’une dématérialisation qui permettrait de ne plus ponctionner la planète tout en assouvissant l’appétit incessant et insatiable des consommateurs-citoyens pour les technologiques, internet et les loisirs. Ainsi plus de papier, plus de déplacements grâce au télétravail qui s’est démultiplié pendant la crise du COVID et une optimisation des performances productives. Dans cette image d’Epinal à laquelle on pourrait facilement ajouter les voitures électriques d’Elon Musk ou les nouvelles technologies nucléaires mises en avant par notre Président il n’y a pas matière à s’inquiéter puisque grâce à des investissements massifs et l’appui des Etats, ces entreprises du numériques résoudraient rapidement notre dépendance aux énergies carbones.

Capture1Le soucis, que démontre très précisément Squarzoni dans l’album) c’est que la consommation énergétique des technologies du numérique croit de façon exponentielle de même que la consommation d’appareils par les utilisateurs. Appareils miniaturisés qui nécessitent des quantités très importantes de matériaux essentiellement non recyclables et qui dépendent de serveurs informatiques et de câbles sous-marins tout à fait matériels qui eux-aussi polluent et sont très énergivores. Comme pour la voiture individuelle la question de la hausse des performances des équipements est loin de compenser la croissance de la production. Sans qu’il n’aborde frontalement l’aspect civilisationnel d’une société de décroissance on comprend très aisément à la lecture que c’est bien le principe de croissance capitalistique qui est en cause dans le pillage de la planète, pillage producteur de dérèglement climatique. Alors que nous sortons d’un été qui semble marquer le point de bascule vers une époque annoncée de chaos climatique très palpable les rappels de Philippe Squarzoni tombent particulièrement bien pour réveiller les consciences.

L’aspect autobiographique est marqué par les séquences de vie quotidienne sous confinement de l’auteur et sa fille à Lyon. Comme tout parent il discute avec son enfant de ce qu’il faut éviter, des responsabilités individuelles, des incohérences de chacun. En tant qu’artiste on imagine le poids important d’internet et de l’outil informatique au quotidien pour Squarzoni et le dilemme que cela crée. Etre conscient de notre action climaticide en regardant des films Netflix ou en se renseignant sur le net nous oblige t’il à cesser ces Captureactivités alors que ce sont les industries et les choix politiques qui sont de très loin les plus criminels dans la pollution de notre planète? Le pouvoir de citoyen-consommateur d’orienter les GAFAM en impactant leur chiffre d’affaire est-il suffisant? Dois-je me sanctionner pour les actions de ceux qui peuvent? Puis-je m’extraire de toute responsabilité de ce fait en regardant ailleurs? L’auteur de Saison brune 2.0 ne donne pas d’avis mais comme toujours questionne les consciences, convaincu que ces choix ne peuvent qu’être inviduels. Il est en revanche bien plus offensif qu’auparavant concernant le rôle des politiques publiques et le vote qui les déclenche.

Avec le talent pédagogique qu’on lui connaît et de belles séquences dessinées illustrant son propos, Philipe Squarzoni aborde brillamment la problématique majeure de la pollution numérique et des chimères de la Start-up Nation à l’heure du COVID. Il questionne nos actions, que chaque citoyen devrait évaluer sans culpabilité mais avec responsabilité, notamment chaque blogueur et utilisateur de réseaux sociaux dont les heures ne sont pas sans conséquences pour le climat. Des questions qui ne font pas plaisir, complexes, mais essentielles.

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**·BD·Documentaire·Nouveau !

Prison

Histoire complète en 80 pages, écrite par Fabrice Rinaudo, dessinée par Sylvain Dorange et Anne Royant. Parution chez La Boite à Bulles le 05/10/2022.

Avis aux lecteurs de l’Étagère: cet article ne sera pas une simple critique d’album, mais abordera un champ plus large, car votre serviteur n’est pas tout à fait neutre vis à vis du sujet, il est même carrément concerné ! Explications plus bas, si vous le voulez bien.

Taule Story

Vous vous devez d’être prévenus, chers lecteurs assidus de l’Étagère Imaginaire, cette chronique aura une coloration particulière, mais pas seulement à cause du sujet traité dans cet album. Certes, les univers judiciaire, et carcéral plus particulièrement, nourrissent, par nature, des craintes, des fantasmes, et des préconceptions parmi lesquels il est parfois difficile de déterminer l’authenticité.

Cela est dû au fait que la prison est intrinsèquement liée au phénomène endogène de toute société, à savoir le crime. Le crime est vu à raison comme une déviance, un comportement qui s’inscrit en opposition avec la loi, cette norme supposément connue de tous qui régit les rapports entre les individus, ainsi que les rapports entre l’individu et les institutions. La prison elle-même est une institution, il est donc logique qu’elle soit régie par des lois qui encadrent de façon stricte son champ d’intervention et son pouvoir sur les individus qui y sont ostracisés.

Le terme d’ostracisme est à ce titre très révélateur, car il nous vient de l’Antiquité, et désigne le bannissement d’un individu hors de la Cité. Alors qu’aux débuts de la civilisation, les hommes punissaient leur déviant prochain en l’excluant du lieu de vie commun pour l’exposer aux dangers de la solitude et de la nature, aujourd’hui, ils le punissent en le gardant au cœur même de la Cité, dans un lieu bondé où il doit renoncer à un droit fondamental, celui d’aller et venir. Toutefois, si cette dichotomie est assez frappante pour être soulignée, elle ne constitue pas le fond de cet album, ni même de cette chronique.

Alors, Prison, de qui ça parle ? Cet album, labellisé « Témoignages-Documentaires » porte-t-il vraiment le sceau de l’authenticité ? C’est ce que nous allons voir…

Hassan, Guy, et Vic sont tous les trois détenus dans une prison anonyme, et partagent la même cellule. L’exiguïté ne facilite pas la cohabitation, mais dans l’ensemble, les choses se passent plutôt bien pour les trois codétenus. Enfin, aussi bien que possible compte tenu des circonstances: addictions, violences, maladie, sont autant de fléaux absurdes qui viennent s’ajouter à l’enfermement.

Jean, Patrick et Toufik sont aussi dans le même bateau, plongés dans un univers violent qui ne répond qu’à ses propres codes. Si on ajoute à ça les problématiques psychiatriques, on peut obtenir un cocktail explosif. Audrey et Fred, quant à eux, luttent pour préserver leur liaison, interdite par le règlement. Mais il y a aussi Antonio, dont c’est le premier séjour, Alex qui débute sa carrière de surveillant dans un uniforme trop grand pour lui, et des milliers d’autres anonymes, dont le quotidien nous est relaté par le trio d’auteurs.

Je ne vais pas y aller par quatre chemins, la déception que j’ai ressentie en fermant cet album était proportionnelle aux attentes que j’avais en le débutant. J’en attendait énormément, car, en douze ans de carrière dans l’administration pénitentiaire, j’ai souvent été confronté aux préconceptions et à la méconnaissance du public quant à ce domaine d’intervention si particulier.

Et après tout, c’est compréhensible: la prison est un univers opaque, ce qui est bien commode pour qui mène une existence normale: personne ne veut véritablement savoir de quels rouages sont faites les institutions judiciaires et carcérales, personne n’a réellement envie d’aller chercher la vérité au-delà de ses préconçus. Nous sommes tous persuadés, intimement, d’être de bonnes personnes, nous sommes convaincus que nous sommes intelligents, raisonnables, autonomes dans nos choix. Et si cela s’applique à nous, alors il doit en être de même pour tout le monde, pas vrai ? Si aujourd’hui, j’ai un travail, un logement, une famille, des amis, cela résulte nécessairement de mes choix et de ma valeur intrinsèque ! Par voie de conséquence, tous ceux qui engorgent les commissariats, puis les tribunaux, et enfin les prisons, ont fait leurs propres choix, de façon autonome, ils doivent mériter ce qui leur arrive !

Ne soyez pas choqués de penser ça, c’est un discours que je retrouve souvent lorsque j’évoque le sujet autour de moi. A l’autre bout du spectre de l’opinion publique, on trouve le raisonnement anticonformiste qui veut que la prison broie des innocents chaque jour, qu’entre ses murs s’épanouissent des tortionnaires qui ne font que perpétuer à coups de matraque la fameuse « école du crime« …. Tout cela n’a fait que me convaincre qu’avoir une vision réaliste du milieu judiciaire, cela demande des connaissances, des informations que tout un chacun n’a pas forcément l’occasion d’aller chercher.

J’attendais donc de cet album qu’il apporte un autre son de cloche, une vision neuve et plus proche de la réalité que ce que l’on entend dans les conversations de comptoir ou encore, et surtout, à la télévision. Et c’est avec grand regret que j’ai du dresser le constat, page après page, que les auteurs ont soit sciemment biaisé leur propos, ce qui ferait de leur album non pas un documentaire, mais une banale chronique-fiction dilettante, soit qu’ils se sont mal, mais alors très mal, documentés sur un sujet qu’ils ne maîtrisaient pas en pensant faire des « révélations choc » sur la prison.

Car, si le propos général visant à alerter les consciences sur les conditions totalement inappropriées de détention dans certains établissements vétustes est tout à fait adéquat, le reste, en revanche, ne peut pas, ne doit pas être validé. On trouve en effet toute une série d’approximations, qui peuvent passer inaperçues pour le tout-venant des lecteurs, mais qui font grincer les dents du professionnel.

Par exemple, dans Prison, un détenu qui purge une peine de perpétuité côtoie un autre détenu condamné à 10 mois. Cela va à l’encontre du principe des établissements pour peine (centres de détention, centres pénitentiaires, maisons centrales) et des maisons d’arrêt. On trouve aussi des approximations grossières sur le régime d’exécution des peines: l’un des personnages, justement celui qui purge 10 mois, reçoit une lettre de son avocat lui annonçant qu’il a bénéficié « d’une remise de peine de 3 mois pour bonne conduite« . Or, en réalité, le régime des remises de peine ne fonctionne pas ainsi. C’est le juge de l’application des peines qui décide d’octroyer ou non, des remises de peine, selon un ensemble de critères qu’il serait trop long de détailler ici. Sachez seulement qu’on distingue les crédits de réduction de peine (voués à disparaître), octroyés automatiquement dès l’écrou, et les remises de peines supplémentaires. Antonio, avec ses 10 mois, aurait immédiatement bénéficié de 70 jours (2 mois et 10 jours) de crédit de réduction de peine, ce qui aurait porté son reliquat à 7 mois et 20 jours. Sur ce reliquat, Antonio aurait pu prétendre à 49 jours (1 mois et 19 jours) de remise supplémentaires de peine. Et ce n’est pas un courrier de l’avocat qui notifie ce genre d’information, mais bien le greffe pénitentiaire. Cependant, ces éléments relèvent davantage de l’anecdote à côté de ce qui suit.

J’en viens maintenant au plus grand affront que fait cet album à tous les professionnels: à aucun moment, aucune case, aucun phylactère, n’est mentionné le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation. Pourtant constitué de milliers de professionnels qui consacrent tous plus d’un tiers de leur vie à leurs fonctions, il est inexistant dans Prison, alors qu’ils interviennent dans chaque établissement pénitentiaire, et même en milieu ouvert. Créés en 1999, les SPIP ont un éventail de missions centrées autour de la prévention de la récidive. En milieu fermé, les SPIP agissent pour atténuer les effets désocialisant de l’incarcération, maintenir le lien avec l’extérieur, et, très important, préparer la sortie via des projets d’aménagement de peine, tels que décrits par la nouvelle Loi de Programmation de la Justice ainsi que par les Règles Pénitentiaires Européennes. Insertion et Probation, tout est dit dans l’intitulé. Les SPIP participent également à l’évaluation du risque criminologique, afin d’identifier les facteurs de risque et agir sur la réceptivité des personnes placées sous main de justice.

Mais ça, Fabrice Rinaudo semble l’ignorer complètement. Un détenu qui passerait plusieurs mois/années en détention serait nécessairement vu par le SPIP, et pas seulement par des surveillants pénitentiaires et des médecins. Cela relève soit de la mauvaise foi, soit de l’amateurisme le plus caractérisé. Je mets donc au défi l’auteur, de m’affirmer qu’il a bien mis les pieds dans un établissement et qu’il s’est correctement renseigné avant d’écrire son scénario.

Consacrons maintenant quelques lignes sur le fond de l’album, si ça ne vous fait rien. Vouloir dénoncer un système dépassé, des infrastructures vétustes, une Justice indifférente, est une intention louable pour un auteur engagé. Il faut parfois jeter un pavé dans la mare, en espérant que les remous assainiront les consciences et contribueront à faire évoluer les choses. Mais l’auteur se prend les pieds dans le tapis en surjouant un contexte empli de clichés, quelques situations ubuesques qui écornent le caché « réaliste » dont il veut s’affubler, sans oublier une vision quelque peu angélique, voire naïve, du phénomène criminel et de ses composantes.

On ne peut pas nier que la prison a le pouvoir de broyer des individus que rien ne déterminait au départ à intégrer ce milieu. Il faudrait être hypocrite ou de mauvaise foi pour ignorer le fait que beaucoup de détenus relèvent des soins psychiatriques plus que de la détention. La violence est aussi un phénomène intolérable face auquel l’administration se trouve souvent dépourvue. Mais la description qu’en fait Fabrice Rinaudo tient le plus souvent de l’ultracrépidarianisme que de la vision claire et objective de ce microcosme qu’est la prison. Si je tiens ces propos intransigeants, c’est avant tout parce que depuis plus d’une décennie maintenant, je consacre mon énergie au quotidien à lutter contre la récidive (je ne lis pas que de la BD ! 🙂 ), avec les moyens du bord, et pour une fois qu’un artiste s’intéressait à ces enjeux, il se rate et passe à côté d’un pan important, primordial, du sujet auquel il s’est attelé. Ce qui est d’autant plus rageant que le tout est né de l’initiative d’une avocate, Maître Lendom Rosanna, qui n’a même pas été fichue de vérifier que le propos de l’auteur était complet et frappé du sceau de l’authenticité.

On met deux Calvin, essentiellement pour saluer le magnifique travail graphique de Sylvain Dorange et d’Anne Royant.

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Klaus Barbie – La route du rat

Le Docu BD

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BD de Jean-Claude Bauer et Frédéric Brrémaud
Urban (2022), 123p., one-shot. Contient un cahier documentaire de 22 pages.

bsic journalismMerci aux éditions Urban pour leur confiance.

En mai et juin 1987 se tient à Lyon le procès pour crimes contre l’humanité (le premier en France) contre Klaus Barbie, surnommé « le boucher de Lyon », chef de la gestapo lyonnaise pendant la seconde guerre mondiale. Lors de ce procès fortement médiatisé un dessinateur de presse couvre les audiences pour Antenne 2. Trente-cinq ans plus tard, alors que le dossier a été rendu communicable depuis 2017, Jean-Claude Bauer propose en parallèle d’une exposition aux Archives départementales du Rhône (jusqu’en mars 2023) un album de BD documentaire retraçant l’histoire criminelle de cet homme qui marqua l’histoire, en bordure de l’impunité et de la Justice. Associé au scénariste Frédéric Brrémaud il nous livre un impressionnant bilan aussi chargé émotionnellement que fluide dans sa lecture, qui permet de comprendre l’importance de ce procès dont tout le monde a entendu parler sans nécessairement comprendre sa signification.

Klaus Barbie : La Route du Rat - (Jean-Claude Bauer / Frédéric Brrémaud) -  Documentaire-Encyclopédie [CANAL-BD]Les auteurs ont articulé leur récit en aller-retour (tel un polar dirions-nous si le sujet n’était si grave) qui permet de créer une tension dramatique en montrant immédiatement au lecteur l’impensable: pendant plus de vingt ans ce tortionnaire sans remords coula une vie très paisible et confortable en Amérique du Sud, nous seulement couvert par la dictature bolivienne mais participant activement par son expérience aux entreprises criminelles de la nouvelle génération de bouchers. S’ouvrant sur une interview par le grand reporter Ladislas de Hoyos qui permit de confirmer les soupçons de sa présence de Barbie à La Paz, l’album alterne les planches illustratives, véritables séquences BD et dessins de presse lors du déroulé du procès. On apprend ainsi étape par étape les origines banales de Barbie, sa cruauté et sa détermination précoce à faire partie des plus efficaces agents du nazisme. Les éléments connus comme le massacre des enfants d’Izieu, l’assassinat de Jean Moulin ou la déportation des prisonniers de Montluc sont retracés sur une technique sanguine qui apporte le poids des photos d’archives au récit.

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH991/117_klaus_barbie_00-42c5c.jpg?1652710590Souvent les documentaires BD axent leur focale sur un point particulier ce qui laisse de grands pans non traités. Ce n’est pas le cas et l’on est surpris en refermant le livre devant une telle complétude du sujet malgré le nombre d’éléments en considération. Ainsi l’on suit tout autant la démarche militante des Klarsfeld (qui préfacent l’album) que les crimes de Barbie, son itinéraire américain et l’immédiat aprè-sguerre où l’on apprend sidéré que les forces d’occupation Etats-Uniennes n’ont pas seulement utilisé ses compétences indirectement mais ont formellement embauché Barbie dans le contre-espionnage contre l’adversaire soviétique. S’ils se sont contentés de fermer les yeux sur sa fuite vers l’Amérique-latine lorsque sa collaboration s’est avérée trop visible, on imagine qu’il aurait tout Klaus Barbie : itinéraire d'un salaud - ActuaBDaussi bien pu être exfiltré par la toute jeune CIA. Et reste l’intrigante question du pourquoi du silence du pouvoir de la IV° République sur l’impunité de ce tortionnaire.

L’histoire est longue, passionnante, et le mieux est bien entendu de lire l’album pour (ré)apprendre pourquoi le cas Barbie est exceptionnel, illustratif d’une certaine absence d’épuration de la part de la RFA et du pouvoir américain qui assit son combat contre le communisme sur toute question morale dès les premiers jours de la Libération. L’histoire est froide et l’on ne se replonge jamais trop dedans pour comprendre notre actualité.

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Le tirailleur

Le Docu BD

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BD de Piero Macola et Alain Bujak
Futuropolis (2014), 96p.

Abdesslem est un vieux monsieur pauvre comme il y en a tant dans les foyers Sonacotra. Pourtant Abdesslem est un héros de guerre. Comme il y en eu tant lorsque la République avait besoin de bras et de chair pour affronter les allemands ou les guerres d’indépendance et qu’elle abandonna comme les indigènes qu’ils étaient. Avant de s’en retourner auprès des siens, Abdesslem a accepté de raconter sa vie au photographe Alain Bujak. Afin que son malheur, son sacrifice ne reste pas anonyme.

Le Tirailleur - Par Alain Bujak et Piero Macola - Futuropolis - ActuaBDLa qualité des grands documentaires réside dans cette fibre humaine qui fait lier le récit graphique et une réalité qui transpire des mots et des images, qui rend la narration vraie. Le format du témoignage direct aide cela. Le dessin l’éloigne souvent en donnent un aspect fictif à des évènements pourtant bien vécus. Comme souvent les récits de témoins de guerre, innombrables, nous semblent toujours trop gros, inconcevables du confort de nos canapés du XXI° siècle. Pourtant l’indéniable véracité de ce que rapporte Bujak nous laisse sous le choc de l’injustice. On a beau connaître les fautes de la France envers ces sous-citoyens qu’étaient les indigènes, ces rappels crus, factuels, marquent notre éthique de citoyen en attente de justice.

Abdesslem est tout simplement enlevé par l’armée un beau jour de ses quinze ans. Il ne reverra sa famille que des années plus tard. On lui fait signer son engagement, lui l’analphabète jugé suffisamment grand pour porter un fusil pour aller se faire trouer la peau sur le Front. Heureusement pour lui la France la perd bien vite cette drôle de Guerre qui voit une armée de va-nu-pieds errer sur les routes de France devant l’avancée allemande, assez vite pour lui éviter de se faire tuer. Pourtant, avec sa morale de bon croyant soumis à l’Ordre il rempile, une fois, deux fois, trois fois. On lui dit qu’il est bon soldat. Il participe à la Libération et à la terrible bataille de Monte Cassino. Il semble traverser cette guerre puis les autres comme un passager, comme son enlèvement l’a rendu, ne comprenant pas bien sa situation mais acceptant son sort, comme celui d’une décision de dieu, peut-être, ou tout simplement parce que c’est ainsi.  Il continue en Indochine puis décide de cesser. Il aura passé dix ans de guerres pour un Régime qui lui a enlevé sa liberté, l’a forcé à s’engager pour l’illusoire pension d’ancien combattant.Le tirailleur - Suivi du Voyage chez Abdesslem de Alain Bujak - Album -  Livre - Decitre

S’il rentre au pays fonder une famille malgré tout, sa jeunesse a été prise et sa vieillesse le sera aussi par le biais du sarcasme administratif: pour toucher sa pension d’ancien combattant il doit résider neuf mois par ans en France. Ce sera à Dreux, dans un foyer, dans une chambre de seize mètres carrés. Comme un pauvre, un étranger à qui ce pays pour lequel il s’est battu demande encore ce sacrifice se rester loin des siens. Que faire d’autre?

Le Tirailleur - Alain Bujak et Piero Macola - A propos de livres...Sous les mots du photographe Alain Bujak la mémoire d’Abdesslem est claire, précise. Les faits sont là, gravés dans son esprit. Ils sont portés par la technique tout en sobriété crayonnée de Piero Macola. Les dessins impressionnent d’évocation, notamment lorsqu’il est question de montrer les nombreux paysages traversés. Je suis toujours effaré par la faculté de ces artistes à proposer des dessins très technique, précis, avec cette estompe grasse, comme son compatriote Turconi.

En conclusion de ce magnifique témoignage les photos de Bujak accompagnent un dernier voyage qu’il fit au Maroc pour annoncer à Abdesslem la revalorisation décidée en 2011 par le gouvernement français sur les pensions des tirailleurs. Car ils sont des milliers a avoir ainsi servi le pays qui les a colonisé et bien mal remerciés. Ce poignant témoignage est un hommage à tous ceux-la.

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Bill Finger, dans l’ombre du mythe.

Le Docu du Week-End

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Roman graphique de Julian Voloj et Erez Zadok
Urban (2022), 184 pages, one shot.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance

Il y a trois ans le scénariste Julian Voloj proposait une très intéressante biographie de Joe Shuster, co-créateur de Superman reconnu sur le tard et désormais légalement annoncé sur chaque album de Superman. Dans ce passionnant ouvrage on découvrait notamment un système éditorial où de jeunes auteurs se soumettaient naïvement en cédant l’intégralité des droits de leurs personnages, habitude ancrée pendant longtemps et pratique qui fut mise à mal lorsque les comics devinrent un phénomène de masse. On y croisait Bob Kane, créateur de Batman qui semblait déjà très accroché à ses intérêts financiers…

https://www.avoir-alire.com/local/cache-vignettes/L672xH924/18_bill_finger_00-2-09ae8.jpg?1655299307Alors que Joe Shuster et Jerry Siegel gagnèrent leur crédit sur les albums de Superman en 1978 après des procès et un effet certain des films de Richard Donner, l’histoire est toute autre pour Bill Finger, le scénariste de Bob Kane qui ne fut crédité qu’à titre posthume en 2015 après une campagne de sa petite-fille et le militantisme du biographe Marc Nobleman dont l’enquête a fortement inspiré cet album. Le parallèle entre les deux albums écrits par Julian Voloj est très intéressant en permettant de comparer les similitudes et les différences entre les histoires de deux scénaristes restés dans l’ombre de leur personnage des décennies durant.

Si ses homologues de Superman se sont débrouillé seuls pour contester la première cession de leurs droits faits alors qu’ils étaient très jeunes, Bill Finger fut un auteur renfermé qui ne sut jamais revendiquer ses droits et dont abusa Bob Kane qui utilisa des nègres toute sa carrière durant. L’album ne dit pas clairement que le dessinateur écarta cyniquement ses collègues, expliquant qu’il était très doué pour négocier les contrats et que sa mise en avant permit à ses collaborateurs de vivre décemment. Décemment mais anonymement. Il s’agit donc ici d’une histoire d’honneur plus que d’argent.

Bill Finger : dans l'ombre du mythe. Une reconnaissance tardive. -  Superpouvoir.comL’autre intérêt de l’album repose dans sa forme qui suit une enquête à double période (la chronologie de Bill Finger et l’enquête de nos jours par Nobleman), avec une mise en abyme du biographe vis à vis du personnage de Batman. Les lignes se croisent ainsi et l’ouvrage revêt une forme de thriller très originale. Si graphiquement les planches d’Erez Zadok sont très agréables, elles restent artistiquement parlant moins puissantes que le travail de Thomas Campi sur Joe Shuster.

Si on pouvait craindre la réutilisation d’une recette qui marche, ce volume est un petit miracle qui permet de créer un diptyque cohérent et très différent. La lecture des deux albums est vivement conseillée pour tous ceux qui aiment les comics en permettant de découvrir les coulisses de la création et le statut des auteurs, sujet toujours très prégnant.

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Manga en vrac #28: La Métamorphose – La Divine comédie – L’Iliade et l’Odyssée

Le Docu BD

Format mixte aujourd’hui puisque je vous propose une fournée de manga documentaires issus des différentes collections des éditeurs Kurokawa et Soleil, collection dont vous avez probablement déjà entendu parler en parcourant ce blog…

  • La métamorphose (Sugahara-Kafka/Kurokawa) – 2022, 176p., collection Kurosavoirs, one-shot.

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Merci aux éditions Kurokawa pour leur confiance!

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Après quelques très bonnes pioches chez Kurosavoirs, notamment avec la nouvelle sous-collection des Grandes figures de l’Histoire et sa réalisation de grande qualité, on tombe très bas avec cette « adaptation » de la Métamorphose de Kafka dont les dessins sont franchement rebutant. En choisissant de transposer l’intrigue de cette fable absurde dans le Japon contemporain, on perd en outre l’aspect documentaire et historique qui aurait pu permettre de s’appuyer sur des éléments vintage. Si l’histoire suit assez fidèlement le court roman, aucune analyse ne vient aider à comprendre l’intérêt de cette absurdité. Le choix de cette œuvre pour une adaptation manga aurait justement nécessité soit des dessins de qualité soit une variation dans l’horreur. Or les auteurs ont choisi la forme d’un manga semi-humoristique grossier. La lecture en devient pénible et on ne garde pas grand chose, encore moins l’envie de lire l’original, c’est un comble!

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  • La divine comédie (team Banmikas/Soleil) – 2021 (2008), 192p./volume, one-shot, collection « Classiques en manga ».

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Merci aux éditions Soleil pour leur confiance.

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La Team Banmikas s’est spécialisé depuis plus de dix ans dans l’adaptation manga de grands classiques de la littérature ou de la pensée scientifique. Si leurs manga ne brillent pas par une technique graphique très sophistiquée, ils ont acquis l’expérience de rendre (souvent) accessibles des œuvres pointues, comme cette Divine Comédie, Chant médiéval en huitains  développant autant l’importance de la foi chrétienne que les actions de nombreux personnages contemporains de Dante. La bonne idée du studio est d’avoir regroupé dans un manga court les trois chants (L’Enfer, le Purgatoire et le paradis)  en synthétisant à l’extrême, ce qui aboutit à une grande partie du volume dédiée aux cercles de l’Enfer. Cette première partie de l’œuvre est en effet la plus « graphique » et propice à quelques visions des peines que subissent les pécheurs. Le récit est donc totalement linéaire, Dante n’étant qu’un spectateur de son propre voyage accompagné du poète latin Virgile, à la recherche de son âme sœur Beatrice. Sans grand intérêt graphique, cette proposition aura néanmoins le mérite de permettre facilement à un large public d’avoir une idée de ce qu’est cet ouvrage majeur de la littérature mondiale, faute de montrer son influence (là aussi majeure) sur l’imaginaire graphique jusqu’à aujourd’hui. Une lecture facile bien que très modeste. Pour info Go Nagaï (l’auteur de Goldorak) a déjà proposé une version de la Divine Comédie.

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  • L’iliade et l’Odyssée (Banmikas/Soleil) – 2021 (2011), 224p./volume, série finie en 4 tomes.

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Merci aux éditions Soleil pour leur confiance.

iliade_odyssee_soleilOn termine par une bonne surprise, cette version (très) compacte des deux récits d’Homère, qui fait un très bon boulot de vulgarisation en condensant à l’extrême les quarante-huit chants des deux œuvres. Si les dessins sont minimalistes mais tout à fait acceptables, le travail de condensation a impliqué des coupes assez franches qui surprennent parfois la lecture. Cela est renforcé par l’articulation narrative originellement entrecroisée, voir chaotique, des œuvres, ainsi lorsqu’on commence l’Odyssée sans grande explication de ce que fait Ulysse sur l’ile de Calypso. Il ne faut donc pas en vouloir aux auteurs du manga même s’ils auraient pu retravailler leur intrigue pour la rendre plus fluide. On reconnaîtra donc une démarche de grande fidélité au matériau d’origine tout en permettant une lecture assez accessible malgré la profusion de personnages et de peuples. L’adaptation partie de la source n’a pas dû être facile! Certaines coupes franches ont en revanche été faites sur la partie la plus sympa, l’aventure d’Ulysse, où sont passés sous silence le passage de l’Hadès, les Lotophages, Circé ou Charybde et Sylla pour n’aborder que le retour à Ithaque. Un peu frustrant sur la seconde partie donc mais l’Iliade permet de réviser ses classiques et à certains de découvrir ces récits majeurs de la littérature mondiale.

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****·BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

Ed Gein, autopsie d’un tueur en série

Le Docu BD
Comic de Harold Schechter et Eric Powell
Delcourt (2022), 288p., one-shot.

L’album comprend un dossier final comprenant 7 pages d’interviews, références et biographie des auteurs et 17 pages de croquis préparatoires.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Eric Powell est connu pour sa série The Goon où il décrit un univers de monstres en tout genre dans le style des comics pulp des années cinquante. La suite était toute naturelle pour illustrer cette enquête d’un éminent spécialiste des serial killers et de littérature des mythes, sur le plus iconique des monstres-assassins, sorte de matrice de tout ce que l’Amérique pourra ensuite créer de tueurs malades issus de ses déviances sociétales.

Ed Gein : Atopsie d'un tueur en série (0), comics chez Delcourt de  Schechter, PowellSi l’album commence sur l’évènement que fut la sortie du Psychose d’Alfred Hitchcock au cinéma, le mécanisme qui aboutit à la naissance de ce monstre est malheureusement tout à fait documentée. Par la sidération de ce que découvrirent les enquêteurs en pénétrant dans la demeure d’Ed Gein, on comprend combien l’imaginaire collectif fut touché par ce dossier, se traduisant dès les premières heures de son arrestation par mille rumeurs et tentatives de montages d’affaires sur l’attraction morbide que le procès créa sur la population. Par la suite les artistes l’utilisèrent naturellement, Hitchcock en premier pour créer son Norman Bates lié à sa mère folle, puis Tobe Hooper pour son Leatherface, enfin, Jonathan Demme pour sa création d’Hannibal le cannibal dans le Silence des Agneaux.

Pourtant, si les actes de ce simplet furent en tout point extrêmes, le mécanisme disais-je est fort classique: une mère aigrie par son déclassement et maltraitée par son père devient le tyran de la famille, humiliant quotidiennement son mari devenu alcoolique, imposant une chape bigote sur ses deux fils dans un contrôle absolument castrateur. Si l’aîné tenta de s’en sortir à la mort du père, le cadet était devenu la chose de sa mère, sa psychologie détruite et dépendante en totalité de son bourreau dans l’interdiction de tout contacte social. Lorsque la mère disparut l’enfant se retrouva sans boussole et, démuni de contrôle social et moral, rechercha des mères de substitution en utilisant un imaginaire trouvé dans les comics d’horreur et d’aventures exotiques où les indigènes coupeurs de têtes dépècent leurs victimes et vouent des cultes à des entités surnaturelles. C’était l’univers d’Ed Gein, vieux garçon à la libido interdite qui passa le cap de l’assassinat tout naturellement et se créa une enveloppe de substitution pour devenir sa mère en dépeçant ses victimes dans de véritables combinaisons de peau…

Did You Hear What Eddie Gein Done? by Eric Powell and Harold Schechter is  Coming! – Craig ZabloLa structure de l’album est très intéressante puisqu’elle ne s’appesantit par sur l’aspect morbide hormis l’unique séquence de découverte de l’antre (très travaillée par Eric Powell comme en témoigne le cahier graphique final). Commençant sur les commentaires d’Alfred Hitchcock, il prend le temps de nous décrire ce que fut probablement la jeunesse du monstre (dans la partie la plus BD du volume) avant de se transformer en un véritable dossier, fait d’interviews, témoignages du tueur comme des psychiatres. Le graphisme tout en crayonnés permet de visualiser les idées mais l’ensemble reste assez sage, les auteurs n’ayant pas voulu tomber dans un esprit gore qui aurait détourné le lecteur du sujet.

Car ce qui passionne dans ce livre c’est le côté extrême, primordial de ce que les déviances d’une religion et d’une société peuvent créer une fois sorti de tout code moral. L’attitude très enfantine de Gein surprend autant que son QI tout à fait banal. La responsabilité individuelle est toujours questionnée dans les crimes et ici l’énormité du fait empêche de penser à la seule « action d’un fou ». En filigrane, sans rien excuser, les auteurs interrogent ainsi sur ce qui crée le crime et la folie passionnelle (car il s’agissait au fond de cela: une passion névrotique pour sa mère-déesse). Il en sort une lecture passionnante, relativement accessible, sur des planches où l’on aurait souhaité Powell plus minutieux tant l’artiste aurait pu apporter bien plus dans une technique (certes chronophage) plus réaliste. Un bien bel ouvrage remarquablement construit et une belle découverte sur l’origine d’un mythe.

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****·Documentaire·East & West·Manga·Nouveau !·Service Presse

Intraitable #1-4

Le Docu BD

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Manga de Choi Kuy-sok
Rue de l’échiquier (2022), série en cours, 4/6 tomes parus.

image-5Merci aux éditions Rue de l’échiquier pour leur cette découverte.

Alors que la grande crise économique de 1997 frappe l’Asie, le géant des hypermarchés Carrefour tente une implantation éclair sur le sol coréen, attiré par un marché important et un libéralisme très permissif du droit du travail. Las, l’enseigne qui tente d’appliquer les méthodes agressives du néolibéralisme va se trouver confrontée à une résistance inattendue du corps social et des syndicat, appuyés sur une loi plus solide que les dirigeants ne le pensaient… Au travers des personnages de Go-shin le redoutable défenseur des salariés et Su-in le cadre incorruptible, nous allons participer à ce conflit de l’intérieur…

J’ai découvert récemment les éditions Rue de l’échiquier, fondées en 2008 sur des thématiques écologiques et qui se sont lancées dans la BD il y a quatre ans seulement. Ce qu’on peut appeler un éditeur militant a élargi tout naturellement ses thèmes sur l’humanisme, les droits de l’homme et les injustices en tout genre, comme sur la très intéressante immersion dans le Printemps de Hong Kong et sa répression, que j’avais chroniqué il y a peu.Intraitable, tome 2 : des luttes syndicales en Corée du sud - Comixtrip

Ce Manhwa est une sacrée claque tant sur le plan graphique que dans le traitement d’un sujet que l’on connaît trop bien en France si l’on suit l’actualité. Comme pour le cinéma, l’influence du christianisme (première religion de la Corée du Sud) et des Etats-Unis se traduit par une très grande proximité des codes narratifs avec l’Occident, ce qui rend la BD coréenne particulièrement accessible. Ainsi le fait que la série suive les pratiques de management agressif de Carrefour (baptisé ici « Fourmi ») renforce l’impression de suivre un nouveau conflit français tant ces portraits de salariés du bas de l’échelle soumis, isolés, obéissant aux plus aberrants des ordres par peur d’être licenciés nous parlent.

Intraitable -3- Tome 3On commence l’intrigue en découvrant le véritable héros du manhwa, Gu qui tient un cabinet d’aide aux salariés en conflit avec leur employeur. Incroyablement déterminé, coriace et compétent, il se retrouve régulièrement confronté à des petits patrons qui considèrent l’entreprise comme leur propriété et n’ont pas une once de connaissance du droit qui régit les relations entre employeur et travailleur. Ayant eu maille à partir avec la junte au pouvoir jusque dans les années quatre-vingt, cet expert va devenir le premier soutien de Su-in, cadre de Fourmi décidé à créer un syndicat. Déterminés à augmenter leurs marges face à des concurrents bien plus flexibles qu’eux, les chefs de Fourmi ont en effet donné pour ordre à tous leurs cadre de dégraisser la masse salariale en faisant pression par tous les moyens sur les employés pour les pousser à la démission ou à la faute. Toute ressemblance avec des évènements connus est totalement volontaire…

Graphiquement, sous des traits classiques, l’auteur travaille remarquablement ses décors dans une technique numérique qui donne un effet hyper-réaliste renforçant l’immersion. L’expressivité des personnages et leur caractérisation physique permet de bien se repérer entre les protagonistes, point essentiel pour rester concentré sur le sujet. Très moderne, l’auteur fait fuser des dialogues percutants, notamment grâce au personnage de Gu qui permet des scènes à la fois drôles et un esprit radical en mode commando. On n’est ni dans la comédie ni dans la satire, mais bien dans une BD type documentaire suite à une véritable enquête de fond de l’auteur, qui a cependant opté pour la fiction par praticité. Mais l’idée est bien de dénoncer les pratiques de requins des managers, attitudes qui ne cessent de surprendre. La série (dont il reste deux tomes à paraître) rappelle combien le capitalisme agit par la rupture des solidarités entre humains et salariés en instillant une peur individuelle du lendemain. Les héros agissent appuyés sur une connaissance pointue du droit et une morale d’airain refusant toute compromission. Un combat plus nécessaire que jamais et une lecture essentielle par sa facilité d’accès et une réalisation remarquable de bout en bout. A découvrir de toute urgence!

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*****·Actualité·BD·Documentaire

Le choix du chômage

Le Docu BD

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BD de Benoît Collombat et Damien Cuvillier
Futuropolis (2021), 269p., noir et blanc, one-shot.

Coup de coeur! (1)Dans quatre jours c’est le premier mai, fête du travail et période idéale pour aborder ce monument de la BD documentaire, trop peu mis en avant lors de sa sortie l’an dernier et que bon nombre d’électeurs auraient bien fait de lire… Les deux-cent soixante-neuf pages d’une densité impressionnantes rappellent l’énorme travail des auteurs de La Bombe, dont la complexité et la profondeur rejoint l’enquête de Collombat du Cuvillier. Dépassant de loin la norme moyenne des documentaires en BD, cet ouvrage est une somme à la lecture indispensable qui revient sur soixante-dix ans de construction européenne et d’essor d’une pensée dominante marquée par un ordolibéralisme assumé. Le choix du chômage n’est pas une question mais une certitude après avoir refermé cet album.

La sélection parfaite pour se fâcher avec vos proches : politique &  religion sous le feu de l'investigation BD - Bubble BD, Comics et MangasOrganisé en quatre partie volumineuses traitant des théories néolibérales, du pouvoir socialiste de François Mitterrand, de la construction européenne et la crise de 2008, les auteurs s’appuient sur les témoignages d’un très grand nombre d’acteurs de premier plan, de Jean-Pierre Chevènement à Pascal Lamy (ancien directeur de l’OMC) en passant par toute une galerie de directeurs de cabinet, hauts-fonctionnaires et responsables financiers. Le journaliste d’investigation multi-primé qui a enquêté sur l’affaire Boulin et sur les affaires de Bolloré en Afrique est déjà à l’origine du réputé Cher pays de notre enfance avec Davodeau. Sa neutralité journalistique est indéniable et la portée de ce nouvel ouvrage va bien plus loin que le précédent en ce qu’elle jette une lumière aveuglante non seulement sur le choix de favoriser l’inflation basse et un chômage haut en France (les mécanismes économiques opposant les deux) comme en Europe mais plus largement l’adoption d’une vision néolibérale par l’ensemble des acteurs de la construction européenne, des dirigeants français des quarante dernières années et le caractère assumé d’une supranationalité qui ne s’encombre pas de choix démocratiques comme le résumait en 2015 le président de la Commission Juncker. L’esprit chrétien de la prédestination et du mérite infuse une idée selon laquelle le peuple est dangereux dans ses passions et a besoin d’être forcé dans ses choix. Comme le font les auteurs de Res Publica, la quantité de citations in extenso des personnes qui ont été aux manettes ne laisse pas place au doute.

Le choix du chômage », une enquête sur les racines d'un fléau françaisLa lecture de l’album reste néanmoins ardue de part la densité des informations et la complexité des thèmes abordés. On parle en effet de mécanismes économiques comme d’arbitrages de cabinets, d’influence diplomatique entre Etats-Unis et gouvernements européens en reconstruction. Il faut s’accrocher par moment tant la précision est chirurgicale et le journaliste peut fort heureusement s’appuyer sur le talent indéniable de son dessinateur qui excelle tant dans sa qualité graphique sur les portraits des témoins clés que sur les mises en scènes illustratives au format dessin de presse. Rarement un documentaire aura autant profité de son dessin pour fluidifier le contenu sans oublier l’aspect artistique du format BD.

S’il est choc, le titre est pourtant un peu trompeur en ce qu’il n’est qu’un lancement pour décrire la construction d’une Union européenne néolibérale dont le caractère non démocratique apparaît malheureusement inhérent au projet initial. Ne s’attardant malheureusement pas sur l’espoir qu’à fait naître l’esprit de l’Etat social lors du rejet du Traité constitutionnel de 2005, le projet de Collombat et Cuvillier est totalement déprimant tant il décrit un itinéraire autoritaire et manipulateur dans lequel il ne De Pompidou à Macron, les dirigeants ont fait le choix du chômagesemble pas y avoir d’échappatoire sauf à attendre le fascisme. Un fascisme dont s’accomode parfaitement le Capitalisme comme l’expérience chilienne nous l’a montré et comme l’expliquent la plupart des historiens et économistes hétérodoxes. Une conclusion qui fait refléchir pour un album sorti un an avant le funeste scrutin que nous venons de vivre et qui interroge sur une méfiance peut-être pas si franchouillarde de la population française envers une Union européenne que nombre de citoyens ont sans doute perçus comme loin de l’idéal présenté.

Il y a des ouvrages qui éclairent et des ouvrages qui bouleversent la perception du monde et de l’Histoire. Le Choix du chômage est de ces derniers tant vous ne pourrez plus regarder les politiques, les élections et l’Union Européenne avec le même regard. Un regard que ce magnifique album peut réveiller d’une longue torpeur pour nombre d’entre nous.

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