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La cellule: enquête sur les attentats du 13 novembre 2015

Le Docu du Week-End
BD de Soren Seelow, Kévin Jackson et Nicolas Otero
Les Arènes (2021), 238p., one-shot.

Cet article a été publié dans une première version sur Mediapart.

La belle maquette et couverture habituelle des Arènes (fabrication solide) ouvre l’album sur un texte introductif détaillant le contenu de l’intrigue en ouverture du chapitre prologue. Une citation d’Albert Camus vient habiller ces premières pages. Le récit comporte cinq chapitres plus le prologue. Il se conclue par la liste des victimes, l’organigramme des vingt personnes jugées au procès et une bibliographie des sources consultées.

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bsic journalismMerci aux Arènes pour leur confiance.

91g6rhtn0zlCela fait six ans que le 11 septembre français a eu lieu. Six ans que l’oubli thérapeutique a permis aux français de continuer à vivre, malgré la menace, toujours présente. L’assassinat de Samuel Paty nous l’a rappelé récemment. Pour qui n’a pas suivi tous ces derniers mois les évolutions de l’enquête judiciaire cet album sera un choc, un retour en forme d’épreuve sur une année où le nouveau Califat islamiste n’est pas passé loin de son objectif de mettre à genoux la patrie des droits de l’homme et de la laïcité.

Le dessinateur Nicolas Otero s’intéresse depuis longtemps aux récits journalistiques ou d’actualité en commençant sa carrière sur des enquêtes autour du Klan dans la série Amerikkka. Plus récemment il a travaillé sur la tuerie militaire de Thiaroy ou sur la problématique des abattoirs. Dans ce récit à la progression clinique il a travaillé avec le journaliste du Monde Soren Seelow et Kevin Jackson, directeur d’études au Centre d’Analyse du Terrorisme, dans un format proche du documentaire photo. Ainsi son apport a consisté à habiller la mise en page et travailler en style dessiné des photographies et notamment les portraits des terroristes impliqués de près ou de loin dans les attentats. Et c’est ce choix, s’il n’est pas le plus esthétique, qui provoque ce sentiment de tension, cette nausée sidérée que l’on garde tout au long de la lecture.

91fg827fbplDébutant aux « prémices » des attentats de Charlie en janvier 2015, on entame alors une virée au cœur de Daesh tout au long de cette année où l’on comprend que, autant par concurrence entre Al Quaïda (organisation ayant revendiqué les premiers attentats) et le nouvellement proclamé « Califat » que pour être ceux qui provoqueront le « 11 septembre français », cette cellule menée par Abdelhamid Abaaoud s’organise pour mener son grand œuvre. Ce qui sidère et terrifie c’est la détermination sans faille, la froideur dans l’exécution, dans l’anticipation et même lorsqu’ils sont en cavale après leur forfait, de ces jeunes hommes. Si les trous béants dans la coordination entre les services belges et français (plusieurs fois les futurs tueurs seront arrêtés et relâchés) font tiquer, c’est surtout à un véritable récit d’espionnage à l’ancienne que l’on est soumis. Le professionnalisme, l’inventivité, la rigueur de ces tueurs n’ont rien à envier aux professionnels de la sécurité occidentaux, issus des plus grandes écoles et dotés du meilleur équipement. Car on touche les failles de nos démocraties et de cette Europe faite de libre circulation et d’une absence de frontières dont on saisis ici toutes les conséquences en matière de sécurité publique. Ainsi le passage par avion est strictement impossible (sans que les terroristes soient pourtant inquiétés). Les mailles du filet sont étroites, mais lors de vagues de réfugiés issus de la guerre syrienne le système s’avère débordé. Tout au long de l’enquête le Renseignement se contente de courir après Abaaoud et ses ouailles malgré de nombreux contacts infructueux faute de motifs légaux pour les incarcérer. Jusque au dernier moment, lorsque le Juge Trévidic alerte dans la presse sur l’imminence d’attentats meurtriers et sur des services démunis, on constate l’inéluctabilité du projet jusque dans sa conclusion où seul un hasard permet d’empêcher que la cellule ne lance d’autres attaques…2021-08-21-14-36-21

 

Tout au long des cinq parties, ces visages (issus pour la plupart de fichiers policiers) nous fixent, agrémentés de dialogues qui nous placent dans l’immédiateté documentaire. Le procédé est redoutable tant il nous donne le sentiment de vivre le quotidien de ces personnes qui loin d’être folles, se recouvrent d’une réalité alternative faite de chevalerie, de croisés et de paradis des martyres. A quelques exceptions près, quelques ratés qui font s’interroger les enquêteurs sur des hésitations de dernières minutes, jamais ils ne doutent et se saluent simplement avec rendez-vous « de l’autre côté » avant de lancer leurs offensives suicides. Si l’on connaît la rigueur sanglante de 91ueprry4tlDaesh dans les décapitations et autres démonstrations de terreur on constate plutôt ici une famille bienveillante des bon contre les mécréants. Dans cet univers imaginaire la « vengeance » contre les attaques des coalisés en Irak est froidement analysée et justifiée, sans aucune faiblesse. Les stratégies de terreur incluent dans l’équation les réactions de la population, l’effet médiatique, de l’image, tout de qui fait nos démocraties devient une faille dans laquelle s’engouffrent ceux qui sont, nés qui en Belgique, qui en France. Et l’on comprend que tant que des bases opérationnelles et des soutiens logistiques seront possibles, nous ne serons jamais en sécurité tant leur détermination leur donne plusieurs coups d’avance sur les services anti-terroristes…

Outre la sècheresse du récit c’est sa sincérité qui marque. Bien sur on lance par moment un manque de moyens et des réglages inter-services qui pourraient resserrer les filets. Mais tous les agents du contre-terrorisme en sont conscients: il n’y a pas de solution de long terme pour empêcher des personnes aussi déterminées de semer la mort. Se posent alors en filigranes ce que François Durpaire avait abordé dans un mode dystopique sur sa série La présidentela question de notre morale républicaine et démocratique, ces principes absolus qui reposent notamment sur le passage in fine de la Justice. Quoi qu’il en coûte et pour ne pas perdre notre âme dans ce conflit civilisationnel.

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Claude Gueux

La BD!
BD de Séverine Lambour et Benoit Springer
Grand Angle (2021), 70 p, one-shot.

Claude Gueux est un court roman d’une centaine de pages de Victor Hugo, paru en 1834, deux ans avant le plaidoyer abolitionniste Dernier jour d’un condamné. A la lecture d’un fait-divers, le futur auteur des Misérables voit l’illustration de ce que la misère sociale et la violence de l’Etat créent une criminalité non voulue, à l’inverse d’une vision bourgeoise clamant l’immoralité congénitale des classes laborieuses. Pamphlet réaliste et moral, Hugo y traite des conditions carcérales via un colosse sage et bon qui préfigure le futur Jean Valjean.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Benoit Springer et Severine Lambour travaillent ensemble depuis quelques temps. Le premier avait démarré sa carrière tambour battant sur la trilogie Terre d’ombre, en même temps qu’un certain Mathieu Lauffray avec lequel il partage un style fort, à la fois sauvage et précis. A l’inverse de l’auteur de Long John Silver, Springer a beaucoup évolué graphiquement ces dernières années, me laissant sur le carreau dans la trilogie vampirique Volunteer (sortie en même temps que les Rapaces de Marini) dont j’avais adoré les premiers volumes avant de décrocher sur une conclusion où le trait partait à l’épure, au brouillon, rompant totalement l’harmonie graphique. Par cette petite introduction je voulais montrer l’exigence (et les hésitations) artistique d’un auteur qui semble avoir fui les sirènes du grand public pour des créations plus intimistes à la fois thématiquement et dans une recherche graphique pas toujours facile à suivre.

Les Sentiers de l'Imaginaire:::Pourtant Benoit Springer a un sacré talent! Ce projet émotionnellement très puissant (on n’adapte pas Victor Hugo à la légère!) frise l’épure. Doté de très peu de textes, l’album porte essentiellement sur un découpage lent, répétitif mais extrêmement parlant, jouant sur les regards et les champs-contre-champs pour faire ressentir l’incompréhension d’un homme bon, calme, bon camarade qui assume sa faute (le vol de pains et de bois pour son fils et sa femme) en purgeant une peine qu’il ne conteste pas. Le cadrage suit Gueux à chaque instant et les planches ne visent pas le misérabilisme. Très fort pour croquer des visages réalistes, Springer apporte une matière à ses dessins par des estompes charbonnées. A la fois précis dans les décors et dans des gueules incroyablement expressives, il donne forme à la simplification documentaire que vise le texte original, comme un BRUT en format BD.

Le propos de l’album n’est pas tant les conditions de détention (comme le violent Vagabond des étoiles, adapté de Jack London, un frère de plume de Hugo) mais plutôt l’absurdité et la toute puissance d’un directeur qui brime parce qu’il le veut. Nous n’aurons pas de scènes violentes classiques des récits de prison. Les prisonniers ne semblent pas maltraités… seulement Claude Gueux est un colosse à qui la maigre ration ne suffit pas. Il se lie alors d’amitié avec un autre prisonnier, son « ami » qui lui cède la moitié de sa ration. Lorsque le directeur décide de les séparer Gueux conteste à la fois sa maigre pitance et le fait de le brimer gratuitement. On ne dit ni ne montre rien des faveurs sexuelles probable entre les deux « amis » car c’est une fable que cet album, montrant des être simples face à l’absurdité sociétale. Les auteurs veulent rester centrés sur le propos en évacuant tout pathos. Les plus grands textes humanistes se concentrent sur la raison pure: qu’est-ce qui justifie qu’un homme de loi, un homme au pouvoir, refuse le seul plaisir d’un autre résumé à des relations humaines? Aucune sanction n’est présentée, Gueux est un prisonnier modèle qui présente poliment des demandes vitales: a manger dignement et un contact humain. Il va jusqu’à dénouer une révolte par sa seule aura. Mais cela ne suffit pas. Victor Hugo a toujours dénoncé le pouvoir qui par son seul fait permettait des injustices, sans autre justification que le bon vouloir. C’est ainsi bien les réminiscences de l’absolutisme contre le droit qui est pointé symboliquement.

L’album n’aborde pas la dernière partie du roman qui a trait à la peine de mort elle-même. Il s’achève à la vue de l’échafaud en posant la question de l’intérêt rationnel pour une société de décapiter d’honnêtes gens que la seule injustice de l’Etat pousse au crime. Et de rappeler que seule l’éducation, en formant la morale, en formant au métier, permettra de réduire une violence issue directement de l’inégalité et de l’injustice. De la première à la derrière planche les auteurs parviennent à donner corps à un propos profond, essentiel, et central dans l’œuvre de Victor Hugo. Du fait de son origine et de son thème on aurait souhaité une prolongement par un cahier documentaire qui aurait permis à l’ouvrage de hisser encore plus son sujet. Dommage, mais l’album en lui-même est une sacrée réussite alliant la forme au fonds.

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Manga en vrac #8

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  • Le discours de la méthode (Naha/Kurokawa) – 2021, one shot, collection Kurosavoirs.

bsic journalismMerci aux éditions Kurokawa pour leur confiance.

Pour la présentation du format de la collection de manga de vulgarisation Kurosavoirs je vous renvoie au billet sur le précédent volume dédié à Maltus.

Petite déception à la lecture de cet album visant à vulgariser la pensée de Descartes… Si le précédent réussissait très bien à proposer une vraie histoire permettant de s’immerger dans les concepts de l’économiste (la base de la vulgarisation), cette fois-ci il faut s’accrocher pour comprendre les concepts philosophiques du mathématicien… Après une introduction vaguement fantastique et franchement forcée voyant Descartes débarquer dans le logement d’un petit employé japonais baptisé « lambda », on nous explique plutôt simplement le contexte dans lequel le français a entamé son cheminement intellectuel. C’est la partie la plus intéressante même si graphiquement on reste sur du très basique. Voulant découper l’explication en suivant le plan du Discours de la Méthode, le grand œuvre du philosophe, l’auteur du manga peine à simplifier une logique philosophie basée sur des concepts et cheminements logiques pour lesquels il aurait sans doute fallu plus d’allégories et schémas pour les faire passer. On se retrouve donc dans la situation d’un élève de terminale à essayer de ne pas se noyer et surtout on perd assez vite l’idée de base de la collection, la simplification graphique. Fort dommage. En fin d’ouvrage une ouverture salutaire permet de prendre un recul critique sur certains éléments de la pensée de Descartes (comme ces « animaux-mécaniques », théorie fort datée à l’heure des animalistes), mais globalement on reste franchement sur sa faim en ayant l’impression de ne pas avoir bien plus avancé dans la compréhension du fondateur du cartésianisme et de la méthode scientifique. Le fait que cet album soit l’un des rares de la collection à ne pas être réalisé par la Team Banmikas n’est peut-être pas pour rien dans ces difficultés…

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  • Alpi the soulsender (Rona/Ki_oon) – 2021, série en cours (5 tomes parus au Japon au format webcomics).

bsic journalismMerci aux éditions Ki_oon pour leur confiance.

Ce troisième tome (en six mois) reprend au milieu de l’affrontement contre l’esprit divin de la foudre rencontré au tome précédent. La confrontation entre la jeune Alpi et l’expérimentée Sersela fait beaucoup évoluer la maturité de l’héroïne dans sa compréhension du rôle des Soul senders et l’équilibre écologique entre humains et forces de la nature. Ce volume se concentre sur la jeunesse de Sersela et le récit de sa rencontre déterminante avec les parents d’Alpi (un gros flashback donc) avant de voir cette dernière se rendre dans la Cité-bibliothèque (tiens, on retrouve des éléments de l’Atelier des sorciers et de Magus of the librarian et ce n’est pas pour me déplaire!) pour retrouver leur trace… On reste ici sur la base de deux esprits purgés comme dans chaque volume), avec toujours les superbes dessins sous la jaquette et dans les pages intérieures qui restent un ravissement sur chaque page. Un peu d’action point également alors qu’on découvre les capacités martiales de la jeune fille. La série commence à prendre son rythme avec la densification de la personnalité de l’héroïne et l’apparition de personnages secondaires qui font avancer l’intrigue. Manque encore peut-être un grand antagoniste pour ajouter du drame à tout cela (… qui est peut-être justement sur le point d’apparaître) pour achever de faire de cette série un must-read.

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  • Blue period #1 (Yamagushi/pika) – 2021, série en cours (9 volumes parus au Japon)

bsic journalismMerci aux éditions Pika pour leur confiance.

blue-period-1-pikaSérie qui me faisait très envie de par le sujet (la peinture et son apprentissage) et une superbe couverture, je remercie Pika pour ce nouveau partenariat qui me permet de découvrir un album qui a énormément fait parler de lui sur les réseaux sociaux à sa sortie et qui a raflé plusieurs prix importants au Japon. Et pour cause puisque cette introduction est tout à fait prenante en plus d’être (surprise pour moi) tout à fait pédagogique. Sur des dessins assez épurés au trait fin que j’attendais un peu plus impressionnants, l’auteur nous surprend d’entrée de jeu en brisant le modèle du manga de lycée avec un héros qui n’est non pas introverti mais plutôt la star du lycée, beau, brillant dans toutes les matières, parfaitement socialisé et curieux qui plus est. Le gendre idéal! Mine de rien ça change des habitudes et attise tout de suite l’intérêt en posant un récit très positif qui cherche plus à creuser la naissance d’une passion que d’appuyer le pathos. Le récit nous perturbe également en proposant un personnage de travesti qui semble parfaitement inséré dans son milieu, si bien qu’on doute tout le long d’avoir bien compris qu’il s’agit d’un garçon à l’apparence d’une fille. Dans un Japon aux codes conservateurs on se surprend à tiquer avec nos codes occidentaux sur cette normalité inhabituelle… De façon très posée, simple, le héros va donc d’abord découvrir les émotions graphiques puis le club d’arts plastiques où une professeur passionnante va délicatement lui ouvrir l’esprit, ce qui va éveiller en lui la possibilité de s’inscrire dans une université de beaux-arts alors que la voie lui était tracée vers une école d’élite scientifique. Cela permet de jolis passages de vulgarisation qui parleront aux amateurs de manga en les titillant sur leur consommation qui pourrait déboucher sur de la création, pour peu qu’ils aient envie de s’entraîner sur des techniques simples mais qui nécessitent un travail comme toute autre discipline. Une très belle introduction, très maîtrisée, qui a tout dans sa besace pour devenir une grande série. 

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  • Elio le fugitif #1(Hosokawa/Glénat) – 2021, série en 5 volumes, terminée au Japon

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

elio-le-fugitif-1-glenatClassée en Shonen par l’éditeur, Elio le fugitif m’a vaguement déçu sur cette introduction, qui a néanmoins le mérite de ne pas perdre de temps (la vertu des séries courtes) puisque dès les toutes premières pages on découvre le héros, adolescent ayant grandit en prison pour le meurtre de son frère, gagner sa liberté en remportant son millième combat contre d’autres détenus. On comprend donc immédiatement que ce frêle jeune homme est doté de facultés martiales exceptionnelles qui lui permettent de rivaliser avec n’importe quel bretteur dans cette Castille du XIV° siècle. Très vite il va rencontrer une autres victime d’accusation abusive, une jeune noble qu’il sauve de l’échafaud. Commence donc une fuite dans le désert rigoureux de la Castille, d’abord pourchassés par les gardes puis par de redoutables assassins révélant un complot contre la jeune fille. Il s’agit donc d’une histoire plaçant un super-combattant au coeur d’une intrigue plus grande que lui et qui va devoir bien évidemment dépasser son égoïsme survivaliste pour la protection des plus faibles. Schéma classique du Ronin transposé en Castille médiévale. Graphiquement c’est assez correcte, notamment lors des combats. Ca ne défrise pas les mirettes mais la bonne gestion du cadrage, très serré, permet de ne pas avoir à se préoccuper de décors un peu pauvres. Je disais que j’en attendais plus car le contexte historique est vraiment très décoratif et n’apporte à peu près rien à l’intrigue et si l’album se lit sans ennui il reste très orienté action et ne révolutionne en rien le genre déjà rempli de pléthore de récits pseudo-historiques. Attendons la suite…

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Love #5: le molosse

Le Docu du Week-End
BD de Frédéric Brrémaud et Federico Bertolucci
Glénat-Vent d’Ouest (2021), 88p., one-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

La série de documentaires animaliers Love est parue initialement chez Ankama de 2011 à 2015 avec quatre tomes: Le tigre, Le renard, Le lion, Les dinosaures. Cinq ans après la fin de la série Le molosse est le premier volume original chez le nouvel éditeur Vent d’Ouest, en simultané avec les autres tomes. L’album comprend un nouveau logo-titre et un superbe cahier graphique de cinq pages.

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Le molosse accompagne son maître parti chasser de bon matin dans le bush australien. Alors qu’il s’apprête à tirer un cerf, un redoutable serpent mort l’homme, le laissant inanimé. Que faire quand on est un chien domestique habitué à être nourri, désormais abandonné à son sort dans la nature hostile?

Lors de ma lecture des autres volumes dans la précédente édition j’avais été subjugué par la beauté des planches et la vie sauvage qui se déroulait sous nos yeux. Après un tome sur les dinosaures un peu forcé dans son aspect scénarisé, on retrouve avec ce Molosse un nouvel environnement original avec la richesse de l’Australie, continent aux espèces animalières endémiques qui fascinent presque autant que les sauriens du jurassique. Si la qualité du graphisme en couleurs directes de l’italien Bertolucci porte en grande partie l’intérêt de cette série, l’enchaînement calqué sur les montages des documentaires TV donne une dynamique très efficace qui nous fait passer d’un animal à un autre, proche ou non, parfois une seule fois, parfois en personnages récurrents. Bien entendu il n’y a aucun texte dans Love, donnant une grande importance aux expressions des animaux que la technique et l’observation du dessinateur rendent très vivantes.

Un peu surpris par l’apparition d’un humain en tout début de volume (permettant d’introduire cet élément scénaristique posant un animal domestique en pleine nature sauvage), on retrouve très vite la petite vie naturelle, faite de lenteurs, d’un soleil pesant – le travail sur l’ombre et la lumière est remarquable), d’irruptions de violences brèves,… Comme expliqué en quatrième de couverture comme note d’intention, dans la nature il n’y a pas d’amour ni de haine. Juste la vie et la sélection naturelle faite de force et de beaucoup de hasard. Le fil rouge (le chien) nous permet de voir cette meute de dingos qui le suit comme refusant son anormalité dans le règle naturel, mais aussi l’hypothèse de l’entraide avec ce petit ornithorynque qui semble s’attirer les faveurs des auteurs. Avec une lecture rapide, des cases larges et « seulement » 88 pages on est forcément frustré de voir si peu ces fantastiques kangourous, à peine apercevoir le koala et se contenter d’un croquis final pour le Kookaburra…

Magnifique série atypique, Love mérite tout votre intérêt, offrant un moment de lecture calme et passionnant comme toute observation simple de la vie.

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La Force de l’Ordre

Le Docu du Week-End

One-shot de 100 pages, adapté du livre éponyme de Didier Fassin, qui est ici assisté par Frédéric Debomy au scénario, et Jake Raynal au dessin. Parution le 2/10/20 aux éditions Seuil-Delcourt.

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Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Monopole de la violence légitime

Il est fascinant (voire parfois fascisant) de réaliser que le crime est en soi un phénomène endogène à toute société. En effet, c’est du concept même de société et de civilisation, propre à l’Homme, que découle celui de Loi, et donc, par voie direct de conséquence, celui de crime.

En effet, le crime n’existe pas dans l’état de Nature, et l’on ne saurait reprocher au lion d’avoir étripé une gazelle. C’est donc tout le paradoxe que l’Homme s’impose à lui-même et qui détermine son comportement avec les autres.

Dans un monde toujours plus complexe, parcouru de nos jungle civilisées, une question devient récurrente: qui est la gazelle, qui est le lion ? Dans un système rejetant et condamnant la violence des individus, qui peut se prévaloir d’une violence légitime ?

Suis-je le gardien de la Paix ?

La sociologie nous apporte des pistes de réflexions intéressantes. L’Etat, cette entité intangible et supérieure à la somme de ses parties, a bel et bien le monopole de la violence légitime sur son territoire. Il est paradoxal de penser que pour maintenir la paix dans une société, il faille parfois recourir à la violence. De ce point de vue, il semblerait que ce soit la raison d’être d’institutions étatiques telles que l’armée ou la police. Violenter pour protéger, protéger en violentant, voilà un sacerdoce oxymorique qui pourrait expliquer les heurts récents et la défiance actuelle envers elles.

Didier Fassin a accompagné une Brigade Anticriminalité (BAC) durant deux ans afin de mieux en appréhender le fonctionnement, les enjeux et les difficultés. En effet, beaucoup de problématiques liées aux forces de l’ordre se cristallisent autour de ces BAC, connues pour leur virulence et pour les frictions avec les habitants de certaines zones urbaines.

Ce que le professeur a découvert s’éloigne radicalement de l’imagerie véhiculée tant par la fiction que par les médias, et tend à dépeindre un quotidien morne, un ordre social maintenu par des agents partagés entre la désillusion et la pression institutionnelle.

Face à ces découvertes édifiantes, les a priori d’un lecteur peu familier du domaine judiciaire/pénal en seront certainement ébranlés. Loin du manichéisme généralement de rigueur sur les chaines de la TNT, les auteurs font la retranscription d’un système conçu pour reproduire les inégalités, favorisant ainsi la perpétuation d’un cycle sans fin de violence.

Servi favorablement par la transition graphique, l’ouvrage choc de Didier Fassin est à diffuser largement. Plus vous pensez savoir ce qu’il se passe entre les jeunes de cité et les policiers, dans la rue et au commissariat, plus il est urgent pour vous de lire cette BD/ce livre.

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Essai sur le principe de population

Le Docu du Week-End

Manga de Team Banmikas
Delcourt (2020), 191p. one-shot, collection Kurosavoir.

L’ouvrage a une couverture avec rabat mais sans jaquette. Il comprend une court biographie de Malthus en retour de couverture, une double page comprenant une bibliographie (… essentiellement japonaise) et une présentation des personnages et du concept de l’auteur, enfin un sommaire des quatre parties et une page finale expliquant la démarche de la collection Kurosavoir. On aurait aimé quelques documents de prolongation supplémentaires.

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Dans la seconde moitié du XIX° siècle l’Angleterre est résolument entrée dans la révolution industrielle, accompagnant son lot d’ouvriers pauvres et une explosion des inégalités avec une bourgeoisie capitaliste qui, engoncée entre sa domination absolue sur la société et sa morale chrétienne, ne sait que faire des ces hordes de miséreux. L’influence de l’universitaire Thomas Malthus et sa théorie sur le principe de population aboutira à la suppression en 1934 des lois sur les indigents installées depuis le XVI° siècle pour aider les miséreux.

Essai sur le principe de population simple (Kurokawa)La collection Kurosavoir a été lancée en 2019. Elle comporte actuellement huit volumes traitant autant d’ouvrages majeurs des sciences sociales que de classiques de la littérature. Elle fait suite à une collection analogue chez Soleil manga (« classiques ») lancée en 2011 et qui comporte vingt et un ouvrages, le dernier sorti en 2013. Ces collections qui proposent de véritables manga abordant des ouvrages ou des théories classiques se distinguent de la collection La petite Bdthèque des savoirs du Lombard qui propose plus des sortes de Que-sais-je que des albums de BD.

Pour ma découverte de cette collection je suis plutôt agréablement surpris. Malgré une forme éditoriale un peu austère, j’ai été surpris de trouver un véritable manga avec un scénario reliant les personnages de trois courtes histoires qui illustrent différentes implication de la pauvreté en Angleterre victorienne et les limites des thèses de Malthus. On suit ainsi Malthus dans un premier chapitre où des bourgeois viennent le consulter sur ce qu’il convient de faire pour réduire la pauvreté, ce qui permet de nous expliquer le Principe de population. Ensuite vient l’histoire d’Oliver (… Twist), un orphelin qui subit la dure vie des hospices, illustrant le sort des pauvres et les limites des poor laws. Ensuite l’histoire d’Alexis Soyer, cuisinier français ayant fui la Révolution de 1830 pour devenir le meilleur cuisinier français de Londres et qui partit aider lors de la Grande famine irlandaise puis lors de la guerre de Crimée en inventant notamment la cuisinière portative de campagne. L’ouvrage se termine par l’histoire de Florence Nightingale, infirmière en chef lors de la guerre de Crimée et qui introduit la statistique dans la santé et la gestion des hospices.

La grande force de ce manga de vulgarisation est de ne pas essayer de rentrer dans des explications complexes mais bien d’illustrer à la fois la théorie de Malthus mais surtout le contexte de l’époque au travers de personnages historiques qui nous permettent à la fois de nous identifier et de comprendre les problématiques. Le découpage en quatre histoires permet en outre une aération du récit pourtant bien relié autour de cette problématique commune de pauvreté. Les auteurs abordent ainsi un très grand nombre de sujets passionnants qui donneraient presque envie de poursuivre ces histoires sur quelques tomes. Avec l’avertissement en préambule, ces histoires sont construites de manière à nous mettre en situation critique par rapport à l’établissement de la réflexion de cet économiste et pasteur (ce n’est pas un détail) qui publia sa première version au XVIII° siècle et qui comme beaucoup de théories classiques a beaucoup de limites mais Serie Essai sur le Principe de Population [BDNET.COM]permit d’influencer beaucoup d’intellectuels plus modernes tels que Darwin. On saisit ainsi subrepticement le paradoxes d’une théorie « pure et parfaite » conçue non pour s’appliquer au monde réel mais plutôt comme une idée mathématique comme le furent les idées des économistes classiques qui ne tenaient guère compte du facteur humain. Dans le manga nous voyons que ce sont bien les bourgeois dérangés par la question pauvre qui demandent de l’aide à Malthus et sont gênés aux entournures lorsqu’il leur explique qu’il ne faut pas aider les pauvres pour permettre une régulation naturelle de la population. Les chapitres suivants nous montreront concrètement les implications de cette théorie.

D’un dessin simple mais très efficace utilisant des personnages de souris anthropomorphes, l’Essai sur le principe de population est un remarquable manga de vulgarisation qui permet à un relativement jeune lectorat de s’initier à des problématiques socio-économiques du XIX° siècle fondatrices pour nos sociétés. Il a notamment toute sa place dans tout CDI de collège pour profiter de la popularité du manga (l’éditeur rappelle en post-face qu’un ouvrage illustré sur trois publié en France est un manga!) et apprendre de façon agréable.

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Jujitsufragettes – les amazones de Londres

Le Docu du Week-End

BD Clément Xavier, Lisa Lugrin et Albertine Ralenti
Delcourt (2020), 128p. + cahier documentaire., one-shot. Collection Coup de tête.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

La couverture comporte un vernis sélectif sur la première et quatrième et mise en avant de la préfacière Elsa Dorlin, médaille de bronze du CNRS. Le cahier final est un peu court (7 pages) et constitué essentiellement d’une double page documentaire prolongeant le combat des suffragettes après 1914, d’une biographie d’Edith Garrud et quatre pages dédiées aux littes féministes actuelles faisant la parallèle entre violences policières alors et maintenant.

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En 1910 le mouvement des suffragettes s’affronte au rigide premier ministre britannique protecteur d’une société bourgeoise patriarcale qui n’envisage pas de bousculer ses habitudes en accordant le droit de vote aux femmes, fut-ce au prix d’une trahison de ses engagements. Victimes d’une répression policière féroce que le monde découvre dans les journaux, les féministes du WSPU font appel à une professeur de Jujitsu afin de leur apprendre à se protéger de leurs maris comme des policiers…

Jujitsuffragettes : le combat des femmes britanniques pour le droit de voteCe second album de la nouvelle collection sport et histoire de Delcourt est très différent du récent Croke park. Si ce dernier associait un vétéran du dessin venu des séries grand-public (Guérineau) avec un historien novice en scénario séquentiel pour un album très beau mais plus photographique que ludique, c’est l’inverse ici avec deux auteurs qui en sont à leur cinquième BD publiée et ont un parcours dans l’édition alternative et le fanzinat. Jujitsufragettes est ainsi un vrai album de BD, plein d’humour et construit sur une narration suivant Edith Garrud, la prof de Jujitsu qui embarqué dans le train de la lutte des femmes anglaises pour le droit de vote (on remarquera, sûrement un hasard, que les deux premiers albums de la collection nous rappellent les pratiques pas très démocratiques de nos cousins d’outre-Manche, que ce soit sur la terre d’Irlande ou auprès de l’autre moitié de leur population…). Malgré un sujet sérieux et des évènements résolument dramatiques, les auteurs font le choix du grand-public, l’album pouvant être lu par toute la famille. Le trait est simple mais plutôt précis techniquement et détaillé, les couleurs franches et agréables et outre l’insertion dans la BD de photos et dessins de presse d’époque Lisa Lugrin propose par moment de belles visions graphiques.

PressReader - Causette: 2020-08-26 -Sous couvert d’une relative simplicité donc, l’album propose des réflexions complexes sur les stratégies de lutte civiques en échos à tous les combats d’avant ou d’après. On nous explique très rapidement la situation tout à fait discriminatoire des femmes (qui ont le droit d’apprendre le Jujitsu, art martial asiatique, donc inférieur mais aucunement la boxe anglaise, art noble réservé aux hommes…) et la violence assumée du patriarcat politique assis sur une société bourgeoise corsetée dans des valeurs conservatrices où chacun doit rester à sa place, hommes, femmes, pauvres,… La séquence du procès montre par exemple un jury exclusivement masculin devant se prononcer sur la culpabilité d’une femme, qui nous rappelle les situations bien connues de la lutte pour les droits des noirs narrée dans le formidable Wake up America. Sans que la référence au socialisme ne soit mise en avant, on comprend vite la nécessité de convergence des luttes des suffragettes avec les autres combats pour contester les carcans de l’Angleterre victorienne. La vendetta de Jay n’est pas loin et les hommes ne reculeront devant rien pour supprimer cette exigence: matraquage, alimentation forcée des prisonnières en grève de la faim, etc.

Face à cette violence l’apport d’Edith Garrud a été de montrer l’autodéfense (loin des idées de non-violence souvent appliquées ensuite dans les combats historiques donc) à ces femmes habituées à être soumises. Il est symboliquement amusant de constater que les suffragettes se sont retrouvées à appliquer un art-martial retournant la force de l’adversaire contre lui-même face à des policiers pratiquant la force brute de la boxe. Comme une transposition physique des combats politiques. L’on apprend plein de choses dans cet album,  comme ce film montrant à l’écran l’autodéfense d’une femme victime de violences matrimoniales et qui a semble t’il été déterminant pour l’avancée de cette cause auprès du grand-public (de ce qui était tout de même une démocratie, limitée mais réelle). Il fallut cependant attendre la fin de la première guerre mondiale pour voir tomber assez vite cette résistance politique, en nous rappelant que la France dut attendre vingt-cinq ans de plus pour voir appliquer le même droit aux femmes.Jujitsuffragettes : le combat des femmes britanniques pour le droit de vote

Doté d’une galerie de personnages très intéressante, d’une couverture du sujet à la fois pédagogique et radicale sans être militant, Jujitsufragettes montre combien la BD peut admirablement avancer des sujets méconnus de façon ludique et percutante. Si la partie graphique n’est pas inoubliable mais très efficace, l’album indique la volonté d’une collection grand-public, ce qui n’est pas un mal pour mettre en avant de la BD politique et sociale.

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Che, une vie révolutionnaire.

Le Docu du Week-End

BD Jon Lee Anderson et José Hernandez
Librairie Vuibert (2020), 439p., one-shot.

bsic journalismMerci aux Librairie Vuibert pour cette découverte.

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Les figures mythiques des luttes du XX° siècle ne sont pas si nombreuses. Aux côtés des combattants des droits civiques et des militants de la non violence, Ernesto « Che » Guevara est à ranger dans la catégorie des révolutionnaires tout ce qu’il y a de plus classiques: issu de la bourgeoisie argentine il est conquis aux principes du combat anti-impérialiste pan-américain dans une époque où la CIA continue la politique du Big stick dans son pré-carré de l’Amérique latine. Avec des dictatures très accommodantes avec le grand capital états-unien, le grand voyage à moto à travers le continent que Guevara fait pendant ses études de médecine le convainc d’une chose: il convient de mener des politiques d’émancipation déterminées et une résistance militaire s’il le faut. Ce contexte n’est pas relaté par le journaliste Jon Lee Anderson qui vise dans cette adaptation illustrée de sa biographie du Che à nous faire entrer dans la psyché du personnage au travers de toute une série de lettres à sa famille, à ses amis (dont Fidel Castro) ou de discours. Ce portrait passionnant est celui d’un romantique qui a placé ses idéaux avant toute autres considération, pour la vie humaine, pour la famille, pour ses proches ou pour lui-même. C’est en cela que Che Guevara apparaît dans cette galerie de héros de la libération des peuples comme sans doute le plus fascinant car le plus héroïque, comme un véritable personnage de fiction dont l’idéalisme fut sans doute inadapté à une époque dure, injuste, violente et immorale.

Jon Lee Anderson est une pointure du journalisme, reporter dans de nombreux pays d’Amérique latine pour les plus prestigieux journaux américains il s’est spécialisé dans les biographies de figures du marxisme, dont l’ouvrage de référence sur le Che, paru en 1997 et qui est adapté ici par son auteur avec son collègue mexicain, dessinateur de presse. Il faudrait lire le livre pour pouvoir le comparer à son adaptation. Le parti-pris de l’auteur est ici d’adopter une approche très neutre, s’extrayant des débats sur cette figure controversée de Guevara (de par les reconstructions historiques que le mythe mondial a produit comme par les actions radicales prises lors de la guérilla qui mena au renversement de la dictature cubaine).

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On aborde l’ouvrage avec le jeune Ernesto tout jeune et brillant diplômé de médecine qui part pour le Guatemala où le président socialiste démocratiquement élu est renversé par un coup d’Etat soutenu par la CIA. Cet évènement est présenté comme une bascule politique dans l’esprit de cet homme déjà hautement déterminé. Il ne lui faut pas beaucoup de temps pour être conquis par le très charismatique Fidel Castro et embarqué avec « douze hommes » vers l’île de Cuba. Anderson ne commente pas particulièrement les propos et actions du Che hormis par des notes de bas de page permettant de resituer la vérité, comme le fait que les « barbudos » débarquèrent plutôt à soixante, faisant comprendre que Guevara a très tôt saisi le rôle de la légende (mieux vaut être douze apôtres que soixante types en treillis…) pour parvenir à renverser des systèmes!

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Les évènements historiques connus sont traités assez rapidement comme des passages obligés (la crise des missiles,…) mais l’on sent que les auteurs s’intéressent plus aux réflexions, cheminement intérieur de l’homme plutôt qu’à la Geste déjà bien documentée. Une des grandes découvertes pour moi aura été les relations de Guevara avec ses deux femmes et ses enfants issus de deux relations. Là encore, si Anderson ne commente pas son attitude pour le moins distante, il fait insinue que le révolutionnaire n’a jamais cherché une relation matrimoniale. Sa détermination pour la révolution placée au-dessus de tout le reste justifierait le fait que ces enfants lui aient été imposés et José Hernandez ne nous montre pratiquement aucune séquence en famille.

Le dessinateur mexicain propose dans cette somme très volumineuse dont la lenteur participe à la compréhension du personnage des planches impressionnantes de réalisme et qualités graphiques. Dans un style assez figé (comme tous les dessinateurs hyper-réalistes) on sent les heures passées à analyser le faciès de l’argentin, de son visage enfantin à ses différents et saisissants maquillages utilisés lors de ses pérégrinations entre Afrique et Bolivie pour échapper à ses adversaires. Répondant à un scénario faisant la part belle à l’épistolaire et aux documents d’époque il propose un portrait de presque cinq-cent pages, presque une psychanalyse graphique d’un idéaliste qui a donné littéralement son existence à une cause à laquelle bien peu croyaient.

Moins médiatisée que l’autre monumental documentaire sur la Bombe paru cette année, Che, une vie révolutionnaire est un magnifique pavé graphique qui exige du temps mais est l’occasion idéale pour pénétrer au cœur du mythe et comprendre ce qu’était et ce qui mouvait Che Guevara.

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Croke park -Dimanche sanglant à Dublin

Le Docu du Week-End

BD Sylvain Gâche et Richard Guérineau
Delcourt (2020), 136p., one-shot. Collection Coup de tête.

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Cet album est le premier de la nouvelle collection « Coup de tête » de Delcourt. Impulsée par Kris, fana de sport et déjà scénariste de l’excellent Un maillot pour l’Algérie (un des tous premiers billets de ce blog!) chez Dupuis et de la très estimée série Violette Morris chez Futuropolis, il devient donc éditeur dans le genre où il a déjà officié avec talent: le croisement du sport et de l’Histoire. Avec un planning de parution déjà bien fourni et courant jusqu’en 2022 avec trois à quatre albums par an, cette collection proposera sur une pagination conséquente et un dossier documentaire de douze pages en fin d’ouvrage.

Lire le dossier de presse.

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Le 21 novembre 1920, en pleine guerre d’indépendance de l’île irlandaise, l’armée de Sa Majesté tire sur la foule lors d’un match de football gaélique à Croke Park, Dublin. En 2007 lors du tournoi des 6 Nations de Rugby, l’équipe d’Irlande reçoit le 15 de la rose dans la même enceinte, pour un match à la portée hautement symbolique…

C’est un rêve éveillé que vit l’historien Sylvain Gâche en publiant son premier album avec rien de moins que Richard Guérineau en ouverture d’une nouvelle collection! Il faut dire que le dessinateur du Chant des Stryges s’est résolument orienté depuis la fin de sa saga fantastique vers des projets beaucoup plus réalistes, entre littérature et histoire. Pour le coup le sport n’était pas forcément un sujet familier mais on sent l’envie d’illustrer une époque popularisée par la série Peaky Blinders. La reconstitution graphique du Dublin des années 1920 est ainsi très convaincante malgré un trait et une colorisation qui se sont simplifiés depuis quelques temps. Le talent du dessinateur pour la mise en mouvement et les postures est toujours aussi élégant.

Le choix de construire cette histoire en intervalle avec le déroulé du match de Rugby parait pourtant un peu artificiel tant il y a finalement peu de lien entre les deux séquences dans la narration. L’intérêt de l’album réside bien dans la progression froide, lente, de cette journée un peu confuse qui voit une action d’envergure des indépendantistes de Michael Collins assassiner une dizaine d’officiers du renseignement britannique avant que les représailles n’aboutissent au massacre du titre. A ce titre les références de l’album portent bien plus sur les films traitant de l’indépendance irlandaise (Michael Colins, le Vent se lève ou Le général) que sur le récit sportif. On est d’ailleurs un peu frustrés de ne pas voir les exactions nombreuses des forces occupantes qui expliquent beaucoup ce qui passe dans l’album pour une démarche criminelle presque gratuite des irlandais. La mise en regard de l’altercation presque bon enfant du train avec l’exécution froide  des officiers pourrait induire chez le lecteur une mauvaise compréhension de la situation à l’époque… En tant que BD l’ouvrager a donc une portée assez limitée (notamment par un démarrage qui n’aide pas beaucoup le lecteur), mais c’est en parcourant l’excellent et très joli dossier documentaire (qui comporte d’abondants documents d’époques, photos et illustrations de Guérineau) que l’intérêt de l’album monte d’un cran. On saisit ainsi la portée politique de jouer en 2007 au Rugby, sport anglais, dans l’enceinte historique du sport culturel gaélique par excellence. On oublie combien a été dure la colonisation de l’île au trèfle par les anglais et que l’Irlande est une République d’un petit siècle d’existence seulement. Le processus non achevé du Brexit se rappelle d’ailleurs à notre bon souvenir quand à la « question territoriale irlandaise » loin d’être résolue…

Ce premier ouvrage de « coup de tête » est donc un très bon étalon pour une collection ambitieuse qui semble se donner les moyens artistiques de voir grand. Le sujet choisi est au final un peu bancal avec une intrigue surtout historique certes dramatique, mais qui aurait peut-être pu prendre le temps des pages de sport (très bien dessinées, reconnaissons le) pour détailler un peu l’origine du conflit et de la situation à l’ouverture de cette journée sanglante. Mais dans le genre documentaire, pas si fourni et souvent assez maigre graphiquement, on est avec ce Croke Park tout de même dans un ouvrage luxueux.

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****·BD·Documentaire·Rapidos

Homicide #2-3

Le Docu du Week-End

BD Philippe Squarzoni
Delcourt (2016-2020), série en cours, 4 volumes parus sur 5.

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Lire la critique du premier volume.

Totalement accroché par le premier volume je n’ai pas eu l’occasion de mettre la main sur le reste de la série depuis un an… ce qui est terrible étant donnée la structure de la narration, en format journal. Je ne saurais donc trop vous conseiller d’attendre la sortie du (a priori) dernier tome en octobre pour lire l’intégralité de la série d’une traite. Ma reprise a été compliquée car on saute rapidement d’un enquêteur à un autre, reprenant les problématiques laissées au volume précédent mais séparées par plusieurs enquêtes et personnages depuis. A moins des faire des fiches de lecture on est ainsi un peu perdu lorsque après plusieurs pages immergé dans la traque d’un violeur de fillette on saute sans prévenir sur une autre affaire. Le suspens est suspendu mais on ne sait pas quand on va y revenir et c’est un peu frustrant. Ce qui est intéressant dans le choix de l’auteur Homicide, tome 3 – Philippe Squarzonic’est que chaque agent permet de développer une des multiples problématiques du métier, entre les découvertes liées à l’enquête elle-même, la morale personnelle du flic impliqué personnellement ou la pression de la hiérarchie qui revient sur les statistiques de résolution catastrophique de la brigade. Dans ces quelques jours où tous les moyens sont mis sur la recherche du violeur (en déshabillant Paul pour habiller Pierre) on continue d’être passionné par ces réflexions intimes d’officiers droits, professionnels avec quelques passages particulièrement sympathiques comme ces interrogatoires successifs où l’agent nous montre ses ficelles psychologiques et le véritable jeu d’acteur nécessaire pour parvenir à faire se condamner le prévenu de lui-même… On navigue sur ces deux tomes entre l’enquête principale (qui ne s’achève pas ici), les états d’âme de l’agent travaillant sur l’exécution d’un collègue et quelques autres affaires. Les albums se dévorent comme les films de police réalistes mais avec l’avantage de ne jamais tomber dans le pathos lourdingue de vies ratées de policiers qui vivent dans la fange. Chez Squarzoni les policiers sont juste des fonctionnaires qui font leur boulot dans un contexte difficile. Presque jamais on nous parle de leur vie privée, de leurs névroses. Le documentaire se porte sur l’enquête, rien que l’enquête. Et on en redemande.

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