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Ce que nous sommes

Histoire complète en 88 pages, écrite et dessinée par Zep. Parution aux éditions Rue de Sèvres le 16/03/2022.

Merci aux éditions Rue de Sèvres pour leur confiance.

Brain Dead

Dans un futur plus proche que l’on ne le soupçonnerait à première vue, les progrès technologiques ont permis la création du Data Brain Center, un projet mettant à la disposition des plus fortunés des ressources numériques au potentiel illimité. Grâce à des implants, il est possible pour cette catégorie d’individus de télécharger des sommes stratosphériques de connaissances, et de pouvoir vivre sans limite toutes sortes d’expériences virtuelles presque aussi tangibles que le réel. On parle même d’extensions comprenant la télépathie et la télékinésie.

Mais qu’est-ce que le réel, au final, si ce n’est l’interprétation faite par notre cerveau d’impulsions électriques générées par les stimuli externes ? De ce point de vue, les expériences vécues virtuellement par Constant, lui aussi doté d’un implant, peuvent être vues comme authentiques, à la différence près que celui qui les vit est encore en mesure de distinguer le plan matériel du virtuel.

ça doit coûter cher en gigas

Ainsi, Constant profite d’une vie oisive, bénéficiant d’un savoir qu’il n’a pas acquis, et peu soucieux du coût énergétique et environnemental de sa condition d’être humain augmenté. Sa vie bascule toutefois lorsque son cerveau numérique est piraté. Dépouillé de tous ses privilèges, Constant échoue dans la forêt qui borde la ville, là où vivent tous les marginaux, ou en tous cas ceux qui n’ont pas pu s’offrir les joies et plaisirs de cette révolution numérique qui pompe 90% de l’électricité produite.

Recueilli par Hazel, Constant n’a plus aucun souvenir, ni son nom (stocker tous les éléments relatifs à son identité dans son cerveau numérique, avouez que c’est un peu bête), ni quoi que ce soit de relatif à son origine ou son existence passée. Ancienne chercheuse chez DataBrain, Hazel en déduit bien vite que Constant était un « augmenté » et qu’il a été victime d’un piratage. Le duo va donc se lancer dans une quête pour retrouver l’identité du jeune homme et découvrir qui est responsable de sa dégradation.

Humains après tout

Célèbre pour avoir imaginé et dessiné les aventures d’un certain Titeuf pendant trente ans, Zep poursuit en parallèle sa carrière d’auteur en explorant des thématiques sociétales. On lui doit par exemple Une Histoire d’hommes, Un bruit étrange et beau, The End, ou Paris 2119, qui tranchent avec la naïveté impertinente de Titeuf.

Ici, l’auteur aborde de front la thématique du transhumanisme et les débats éthiques et les paradoxes soulevés par cette notion. Alors que l’avenir de l’Humanité est de plus en plus incertain, que les ressources se raréfient et que les sols perdent inexorablement leur fertilité, certains optimistes continuent d’imaginer un futur à l’Homme, qui s’affranchirait justement des contingences matérielles par le biais d’une existence virtuelle. Dépasser ainsi ses limites et devenir un post-humain est un projet en soi prometteur, mais Zep rappelle bien avec cet album que ces progrès, comme tout progrès jusqu’ici d’ailleurs, ne profiterait pas à l’ensemble de l’humanité mais à une poignée d’élus, une oligarchie technologique qui ne ferait qu’accaparer davantage les ressources.

Car cette révolution numérique a un coût (il faut bien alimenter toutes ces machines, et les flux de données demandent de l’énergie), si bien que, plus grands les progrès, plus grand le sacrifice du plus grand nombre. L’auteur semble s’être inspiré d’un projet existant, le projet Blue Brain, qui a pour ambition de créer un cerveau synthétique, afin de déterminer si la conscience est phénoménologiquement liée à la structure du cerveau. Si tel est le cas, alors il sera effectivement possible, d’une part, de pouvoir « recréer » ou dupliquer des esprits humains en en érigeant une copie synthétique exacte, et d’autre part, d’augmenter considérablement les capacités des cerveaux humains « naturels ».

Si cette notion vous fait froid dans le dos, c’est tout à fait normal ! Zep le traduit d’ailleurs adéquatement dans son album, en appuyant bien sur l’impact qu’auraient de telles augmentations sur la psyché et le comportement humains.

Le père de Titeuf nous livre aussi une réflexion intéressante sur la dialectique du maître et de l’esclave: en mettant la technologie à son service, l’Homme se met en fait à sa merci, si bien qu’il en perd son identité. En se débranchant de son cerveau numérique, Constant meurt d’une certaine façon, et il meurt même une seconde fois lorsqu’il s’accroche à des souvenirs résiduels qui s’avèrent n’être que des fragments de ses expériences numériques. Lui qui, entre temps, est revenu dans le monde « physique » et qui a éprouvé la réalité des sensations qui étaient jusque-là simulées pour son cerveau, se rend compte de la vacuité d’une existence dématérialisée.

Car la question profonde qui parcourt Ce que nous sommes, c’est aussi de savoir à quelle mesure on doit jauger l’humanité d’un être: pouvons-nous finalement être résumés à un système nerveux central, un certain ensemble de cellules et de neurones assemblées de manière spécifique, ou notre être incorpore-t-il nécessairement une donnée physique, charnelle, une certaine expérience du monde qui nous entoure ? Est-on la somme de nos souvenirs ? Si oui, que dire de souvenirs fabriqués ou virtuels ? Ces données immatérielles invalideraient-elles l’existence d’un individu ?

Évidemment, l’album n’a pas la prétention d’apporter une réponse à ces questionnements existentiels, mais il a le mérite d’illustrer une thématique qui pourrait concerner, un jour, une partie de nos descendants.

Eu égard aux dessins, Zep montre, s’il était encore nécessaire, la largeur de sa palette graphique. La froideur du monde moderne est traduite avec des couleurs pastel, qui contrastent avec les couleurs chaudes présentes dans les séquences virtuelles, démontrant ainsi une dichotomie assez évidente.

***·BD·Mercredi BD

The end

BD du mercredi
BD de Zep
Rue de sèvres (2018), 88 p., n&b, one shot.

couv_329238Je ne suis pas fana des couvertures des albums de Zep, trop monochromes et figées. L’image de couverture reste néanmoins intrigante, avec ce titre fort et totalement pertinent. Album grand format, aéré, papier épais agréable. Du travail propre comme toujours chez Rue de sèvres, mais rien d’exceptionnel non plus.

Théo est doctorant en biologie et commence un stage en suède auprès d’un scientifique qui a découvert le codex biologique de la planète dans un fossile de feuille. Son hypothèse est que toute la communication mondiale de la Nature est inscrite dans ce codex. Lorsque des morts inexplicables surviennent à plusieurs milliers de kilomètres de là, des suspicions se portent sur une multinationale du médicament. A moins que cela soit plus grave…

N’ayant jamais lu Titeuf, j’ai découvert Zep sur Un bruit étrange et beau, qui m’avait impressionné graphiquement mais aussi par sa narration douce et fluide. Les dessinateurs bons scénaristes sont rares et je dois dire que le récent Paris 2119 (avec Bertail aux pinceaux) m’a confirmé les qualités d’écriture de cet auteur. The End se lit ainsi d’une lecture souple, assez rapide, permettant d’apprécier les grandes qualités esthétiques et techniques de Zep. Résultat de recherche d'images pour "zep the end"Il est dommage que l’album soit en aplats de couleurs, il aurait gagné à être soit en noir en blanc soit colorisé de manière plus classique. D’autant que les nombreuses cases de nature et paysages sont très visuelles et auraient mérité un travail de lumières et de verts. Si le dessin, très léger, presque pas encré, est par moments un peu rapide (on sent l’envie d’aller vite), c’est sur les visages, les plans serrés que le dessinateur montre tout son talent dans ce style réaliste.

L’intrigue reprends celle du très méconnu et critiqué  film Phénomènes de M. Night Shyamalan qui présentait un « apocalypse Gaïa » lorsque la Nature toute entière se rebellait contre les humains via l’émission de substances mortellement toxiques par les plantes. Comme le film, l’album de Zep montre ainsi les dernières heures de l’humanité alors que l’équipe du scientifique découvre soudainement que les crises survenues de-ci de là sont liées à une décision « consciente » de la Nature. C’est d’ailleurs rigolo de voir des variations différentes du même principe, entre le Guerrier éternel des comics Valiant (version action), l’apocalypse zombie, cette version plus documentaire ou encore la variante Stryges qui reste fondamentalement sur la même idée.

Résultat de recherche d'images pour "zep the end"Le scénario est le gros point fort de l’album, faisant monter progressivement la tension en jouant sur les psychologies et relations des personnages pour nous faire oublier le drame à venir. L’auteur ne fait pas grand mystère de sa chute puisque la première séquence montre la mort brutale de l’ensemble d’un village. Son objet est de rappeler la crise écologique actuelle et de montrer les conséquences pour l’humanité alors que la Terre n’a pas besoin de cette dernière. Résolument politique, l’auteur prends comme héros un activiste prêt à en découdre avec les forces de l’ordre dans des manifestations pour le climat ou de passer à l’action illégale contre un laboratoire soupçonné d’être responsable des empoisonnements. Les ficelles du scénario catastrophe  scientifique sont parfaitement maîtrisées avec les sacrifices, les survivants et l’avancée inexorable du drame et ses visions d’une terre désolée.

Zep nous livre avec The End une vision très sombre de notre avenir, appuyée sur la bande son du The end des Doors que le professeur écoute une bonne partie de l’album, comme un avertissement. Cela justifie un titre et habille le sujet. Une lecture que je recommande vivement.

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Paris 2119

BD du mercredi
BD Zep et Dominique Bertail
Rue de sèvres (2019), 72 p. One shot.

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Très joli livre chez un éditeur, Rue de Sèvres, qui soigne ses productions. Une biblio des auteurs est présente en fin d’album et la citation de quatrième reflète parfaitement l’intrigue… au contraire de la couverture, plutôt réussie mais complètement à côté du sujet. Enfin bon, l’objet d’une couverture est d’attirer le lecteur et sur ce plan c’est efficace, la technique de Bertail faisant des étincelles. Le titre en revanche me laisse sans voix, je croyais que seuls les séries Z SF des années 70 utilisaient encore cela… pourquoi ne pas l’avoir tout simplement appelé Transcore? Une version luxe est éditée, avec un cahier graphique de 8 pages et une colorisation différente de l’album « normal », au lavis bleu habituelle de Bertail.

En 2119 l’humanité a tenté de solutionner la surpopulation et le problème climatique par l’invention de la téléportation. Désormais chacun peut se déplacer instantanément n’importe où sur Terre. Tristan, lui est un nostalgique du XXI° siècle et se méfie de Transcore. Lorsqu’il est témoin d’un meurtre la réalité de son monde semble se dérober sous ses pieds…

Résultat de recherche d'images pour "bertail paris 2119"J’ai découvert Dominique Bertail sur Ghost Money, sa formidable série d’anticipation avec Thierry Smolderen (déjà au scénario de la fabuleuse série Gipsy avec Marini). J’y avait beaucoup aimé son trait, alliance d’hyperprécision SF et d’artisanat parfois tremblotant. Surtout sa technique de colorisation en lavis bleuté donne une atmosphère unique à ses planches, d’un professionnalisme redoutable. Sur cette dernière on retrouvait également comme point commun avec Paris 2119 l’esprit de l’Anticipation: la transposition de thèmes hyper-actuels dans un futur pas si éloigné et qui laisse loin le romantisme du Space-Opera. Comme sur les albums de Fred Duval on a affaire à un monde à la fois utopique (par les formidables outils technologiques utilisés aussi quotidiennement que nos smartphones ou enceintes Bluetooth) et dystopique dans la situation catastrophique d’Etats policiers utilisant les réseaux omniprésents pour maintenir un ordre social où les laissés pour compte pourrissent dans les bas-fonds des Cités alors que la situation climatique est apocalyptique.

L’intrigue est assez proche de celle de Klon que j’ai chroniqué l’an dernier, dans une filiation K.Dickienne évidente. La grande difficulté de la SF est qu’elle pose souvent de passionnants pitch sans savoir les résoudre. C’était un peu le problème de Klon, que réussit à éviter le scénario de Zep que je n’attendais pas à ce niveau de finesse. On retrouve dans Paris 2119 la subtilité de l’approche de Minority Report: proposer autant une intrigue paranoïaque rondement menée qu’un univers formidablement décrit et poussé. Le nombre de détails et éléments de contexte donnent véritablement corps à ce monde réaliste en s’appuyant sur un paysage parisien corrigé par le siècle mais très reconnaissable et qui aide à rapprocher ce temps du notre. Je dirais que c’est Bilal qui a ces dernières années présenté le plus de propositions de ce type mais avec ses mêmes autour du terrorisme que l’on ne retrouve pas ici. Zep a l’intelligence de se concentrer sur son unique sujet en se focalisant sur son personnage principal, très réussi dans son archétype. Cela grâce au trait de Bertail qui se passionne pour les designs futuristes, costumes et personnages toujours très différents.

Résultat de recherche d'images pour "bertail paris 2119"C’est l’autre force de cet album, le design. L’élégance des concepts, dans un thème littéraire qui pousse au crime du mauvais goût, est permanente et contrairement à Klon donc qui virait par moments dans le kitsch, c’est bien le dessinateur qui donne vie à ces rues et couloirs de métro. On se passionne comme jamais à parcourir ces endroits connus et habillés à la mode de 2119, à transposer nos visions de 2019 dans cette extrapolation fascinante pour qui aime la Science-fiction. Tous les éléments visuels ne sont pas expliqués, laissant un peu de poésie graphique agrémentée de quelques citations (la casquette du chevaucheur d’Arzach).

Tout se lit avec grande facilité, malgré quelques rebondissements exactement placés dans le déroulé et les quelques séquences d’action sont très pêchues, tout cela étant la marque de deux auteurs en maîtrise totale de leur art. Et si la chute fera débat je la trouve personnellement très réussie, à la fois intelligente, logique et pleine d’espoir (… avec encore, une citation à Blade Runner cette fois). Paris 2119 est au final une vraie réussite que je n’attendais pas et qui me donne bien envie d’aller rattraper mon retard sur les albums de Zep-scénariste. Mon premier coup de cœur de ce début d’année, qui frôle les cinq Calvin!

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L’avis de Sambabd.