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Jules Verne et l’astrolabe d’Uranie

BD du mercredi
BD d’Esther Gil et Carlos Puerta
Ankama (2019), intégrale des deux volumes, 92 p., cahier graphique final.

bsic journalismMerci aux éditions Ankama pour cette découverte.

couv_376818L’album reprend les deux volumes de la série agencés sans coupure. L’éditeur a oublié d’insérer les très belles illustrations de couvertures originales mais nous propose un cahier graphique très sympathique qui permet de mieux décortiquer extrêmement mystérieux dessin de Carlos Puerta et propose quelques textes de background intéressants mais qui ne révolutionnent pas la lecture de l’album. Si j’apprécie la carte ancienne en intérieur de couverture, l’illustration de cette intégrale est complètement ratée, à la fois illisible, pas très esthétique et créant un effet pixelisé (dû à la technique du dessinateur) très gênant. C’est d’autant plus gênant que la couverture du tome un notamment était superbement évocatrice et très graphique. Ce détail ne va pas aider à faire connaître une BD qui revêt pourtant beaucoup de choses intéressantes…

Alors que le monde s’apprête à découvrir les incroyables innovations de l’exposition universelle de Paris, Jules Verne peine à écrire, frappé d’une mélancolie liée à la perte d’un amour fugace. Son frère Pierre décide de l’embarquer avec lui sur le plus gros bateau jamais construit, traverser l’Atlantique et découvrir le Nouveau Monde. Là-bas il va vivre des aventures qui alimenteront plus tard l’imaginaire de ses romans…

Résultat de recherche d'images pour "puerta jules verne astrolabe"J’ai découvert le dessinateur Carlos Puerta sur le premier tome de la trilogie Maudit sois-tu qui m’avait à la fois fasciné et pas mal perturbé de par une technique indéfinissable. Depuis je me suis un petit peu documenté et le fait que cette série soit plus ancienne permet de voir quelques différences, notamment, je pense dans l’utilisation du numérique (plus léger sur Jules Verne). Après des crayonnés poussés où l’on note sa technique très classique et sans faute vers le réalisme, Puerta travaille à la peinture traditionnelle en même temps qu’au numérique, sans que l’on puisse distinguer les deux. C’est assez perturbant car il crée des effets de flou qui peuvent par moment rappeler de mauvaises textures numériques mais créent dans le même temps un effet de matière et de lumière ultra-réalistes. Sur cette série les planches semblent plus traditionnelles et créent un effet cinématographique très efficace. L’album est indéniablement même si le style ne plaira pas à tout le monde.

Résultat de recherche d'images pour "puerta jules verne astrolabe"L’idée de départ n’est pas neuve, a été exploitée ailleurs… mais fonctionne plutôt bien sur cette série. Transposer un des génies de l’imaginaire dans son propre univers est un pitch toujours alléchant mais pas toujours abouti. Sur l’Astrolabe d’Uranie on a un découpage assez différent entre les deux tomes, ce qui a un peu dérangé les lecteurs avant l’intégrale et ce volume comble clairement un reproche fait alors: la première moitié se concentre presque exclusivement sur Jules, ses relations avec son éditeur, son frère et son histoire d’amour, mais aussi le paris Haussmanien, les avancées technologiques (on est alors proche de l’ambiance de Blake et Mortimer) et l’action démarre ensuite de façon ininterrompue sur toute la seconde moitié de l’album. Le rassemblement en un seul tome fluidifie grandement la lecture en faisant monter progressivement la tension et et nous plongeant ensuite dans un grand cinémascope du film d’aventure hollywoodien sans répit. L’histoire aurait probablement mérité un troisième volume pour avoir le temps de mieux gérer les transitions (un peu brutales), mais l’ensemble se laisse lire avec plaisir. On peut en revanche reprocher un déclenchement franchement téléphoné. C’est dommage car toute la séquence chez Hartman est assez fascinante autant que belle visuellement, en nous montrant l’origine de Némo et de toutes les futures inventions littéraires du romancier. Comme si les Résultat de recherche d'images pour "puerta jules verne astrolabe"auteurs avaient construit toute leur série autour de cette seule séquence. Du coup on a le sentiment d’une affaire un peu expédiée, ce qui en affaiblit la portée. Esther Gil est néanmoins parvenue à faire coïncider dans une BD d’aventures un peu désuète les idées politiques de Hetzel sur l’éducation de la jeunesse, un contexte politique très réel du bellicisme prussien ou des guerres indiennes, des éléments techniques comme le navire transatlantique ou l’astrolabe, tout en adaptant les écrits de Jules Verne au monde réel.

Malgré quelques défauts de montage Jules Verne et l’Astrolabe d’Uranie est donc un très beau voyage digne de l’auteur nantais, à la fois hommage et variation sur son univers. On prendra le caractère improbable comme un esprit série B assumé en profitant des peintures d’un illustrateur vraiment à part et qui par moment fait sortir ses créations de l’écran…

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*****·Cinéma·Graphismes·La trouvaille du vendredi·Rétro

La trouvaille du vendredi #17

La trouvaille+joaquimAxis Mundi
Artbook de Mathieu Lauffray
Ankama-CFSL (2013) 240 p.
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Le site collaboratif d’artistes Café-salé publie depuis plusieurs années des recueils d’illustrations pro et semi-pro publiées sur ses forums (les fameux Art-book café-salé qui proposent une immersion assez incroyables de richesse dans des univers de dizaines d’artistes différents… si vous aimez les images, foncez en acheter un!). En collaboration avec l’éditeur Ankama ils ont sorti en 2013 le second art-book de Mathieu Lauffray. Plus qu’un simple recueil d’illustration, il s’agit d’une somme rassemblant une très grande quantité d’illustrations et de photos de travail de l’artiste et de plusieurs entretiens avec ses collaborateurs, scénaristes BD ou réalisateurs de cinéma pour l’essentiel. C’est assez biographique et permet comme rarement d’entrer dans l’intimité artistique d’un grand illustrateur peu médiatique.

Résultat de recherche d'images pour L’ouvrage de 240 page est de fabrication particulièrement réussie: format carré, signet tissu, couverture épaisse, illustration de couverture et de quatrième très belles. La maquette générale est élégante et l’on pardonnera les économies de relecture qui ont laissé un certain nombre de coquilles dans les textes. L’ouvrage s’ouvre sur une court bio avec photo de l’auteur puis une double page où il détaille la naissance de sa passion pour le graphisme et les imaginaires (tiens, c’est les deux axes de ce blog ça tombe bien !) avec couvertures d’albums et affiches de films influents. Ensuite le bouquin est découpé en 8 sections, dont quatre vouées à la BD et une importante sur le cinéma.

Certains sujets vont toucher vos lecteurs à tous les coups et l’on va vous aimer des les avoir choisis. C’est l’image que l’on aime, pas sa forme. […]C’est ce tiraillement entre le choix du sujet et le goût pour l’expression du sensible qui va faire exister artistiquement.

Lauffray est un visionnaire, dans le sens qu’il conçoit son travail comme des visions graphiques et artistiques d’autres mondes. Certains grand illustrateurs représentent et sont bons pour cela. Ce qui intéresse Lauffray c’est l’idée mystérieuse, inquiétante (il est fondamentalement un auteur « fantastique » en cela) et épique qu’il y a en toute forme. Il recherche le voyage et l’inconnu vaguement inquiétant… Image associéeD’une montagne il fait un pic dantesque hérissé de formes cyclopéennes impossibles (comme dans sa BD Prophet), d’un passant d’une nuit nocturne il fait une forme encapuchonnée qui vous invite à imaginer en quelle grotte de pirates il se terre… Ses références sont éclectiques mais reviennent aux illustrateurs figuratifs d’aventure et aux écrivains qui ont conté les explorations, de Frazetta, Otomo, Druillet à Dumas, Kipling et bien sur Jules Verne. Les illustrations (notamment réalisées pour les projets avortés de films de Christophe Ganz Némo et Lord of the Apes laissent un terrible sentiment de gâchis tant ces images sont évocatrices, vivantes, puissantes… Personnellement beaucoup d’images m’ont donné envie de me précipiter regarder le film pour lequel elles ont été faites.

Résultat de recherche d'images pour Ce livre est un moyen de partage de sa réflexion pour Mathieu Lauffray. L’homme est un vrai intellectuel, réfléchissante et conceptualisant son art. A ce titre, pour qui aime le graphisme, rarement un illustrateur fantastique a pu ainsi expliquer sa vision de l’objet graphique, de ses thèmes, de sa forme. Tout ceci est absolument passionnant, absolument pas intello ni conceptuel. C’est un vrai artiste expliquant son art, propos appuyés par un nombre incalculable d’images souvent inédites.

Mon travail c’est de conserver l’attention du lecteur, de conserver tout le romantisme que l’on pourrait trouver dans une peinture et de le traduire en art séquentiel

L’ouvrage permet également d’entrer dans la conception des séries BD de l’auteur, Prophet, Long John Silver ou sa participation à la série Légion. Telles des pages de making of, cette partie nous offre des variations sur les techniques utilisées, des crayonnés préparatoires aux encrages et les peintures. Ce qui frappe c’est que chaque technique, chaque étape est magnifique, montrant le niveau technique de Lauffray… dont les albums finaux ne rendent à mon sens rarement toute la mesure (à ce titre Lauffray est réellement plus illustrateur qu’auteur de BD).

Pour ceux qui s’étonnent de la production BD relativement restreinte de Lauffray, cet ouvrage résoudra cette énigme: celui qui se dit illustrateur mais passionné de BD, touche à tout et en particulier au cinéma où il collabore depuis longtemps avec des réalisateurs français qui s’étonnent toujours qu’un tel talent ne se soit pas expatrié à Hollywood… Artiste romantique il privilégie les relations humaines et la confiance dans le travail. Dans cette grosse section abordant ses travaux sur le Pacte des Loups, Saint-Ange, 10.000 BC  et autres projets avortés de jeunes talents du cinéma français, ces réalisateurs sincèrement impressionnés par la discrétion et le talent de Mathieu Lauffray discutent longuement du fonctionnement du cinéma, du processus créatif de l’image, animée ou fixe et du rôle qu’apporte un directeur artistique dans le montage d’un film. C’est passionnant.

Je pourrais parler longtemps et décortiquer ce superbe ouvrage mais il faut bien s’arrêter. Si vous n’avez jamais acheté d’Art-book, si vous bavez devant les planches illustrant ce billet, si vous avez toujours voulu pénétrer dans l’atelier d’un illustrateur foncez, s’il ne vous faut qu’un ouvrage de ce type c’est celui-ci.

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