BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La trouvaille du vendredi #18

La trouvaille+joaquim
BD de Stan et Vince
Delcourt (1993-2003), 9 volumes de 46 p. Série finie. Disponible en trois intégrales.

Série lue pour partie en format papier, pour partie en numérique.

couv_199557Vortex vous emmène dans un retour vers le futur, celui d’une époque où Delcourt et Soleil étaient encore deux éditeurs jeunes et dynamiques qui dénichaient de jeunes auteurs qui allaient former l’armature de ce que la BD franco-belge produira de meilleur dans le genre fantastique (Soleil était alors axé principalement sur la Fantasy et Delcourt sur la SF). L’époque des débuts de Lanfeust, de la première série de Mathieu Lauffray, d’Aquablue (Vatine) et où chez d’autres éditeurs Thorgal commençait juste le cycle de Shaïgan, Largo Winch et Aldebaran naissaient et Bourgeon entamait son cycle de SF…

1937: une expérience militaire s’apprête à bouleverser l’Histoire! Le premier voyage temporel va être lancé… Las, pendant l’opération deux énigmatiques terroristes interviennent et dérobent les plans de la machine avant de s’enfuir à une époque éloignée. L’agent spécial Campbell et la belle Tess Wood vont se jeter à leur poursuite et découvrir le sombre destin de l’humanité à différentes époques…

Vortex fut une série à succès qui lança la carrière du duo Stan et Vince (récemment vu avec Zep sur la BD érotique Esmera). Depuis les deux zozo sont allé faire des albums trash avec Benoit Delepine chez l’Echo des savanes. Leur première série est un peu plus sage mais y pointe déjà (bien qu’il s’agisse d’une série grand public) leur goût pour l’extrême, entre les formes très plantureuses de l’héroïne et de la méchante Ziprinn, les déformations corporelles ou les explosions de cervelles. Si les caractéristiques visuelles des auteurs la démarque du lot, Vortex n’en reste pas moins une BD de SF pulp assez classique dans son scénario et son traitement. A noter que Stan et Vince travaillent réellement à quatre mains, sur l’histoire et les dessins, leur style étant pratiquement interchangeable (ils se partagent d’ailleurs le dessin sur les premiers albums avant de travailler réellement en doublon sur la suite).

Résultat de recherche d'images pour "vortex stan vince"Le premier intérêt de cette série est son concept de départ: les quatre premiers albums forment une même histoire croisée vue du point de vue de Tess Wood ou de Campbell. Cela permet des contorsions cérébrales pour le lecteur afin de suivre la ligne temporelle de l’intrigue avec des séquences identiques vues d’autres plans… en outre les modifications du continuum espace-temps arrivent bien entendu très vite, provoquant des paradoxes tels que l’apparition de deux Campbell! Je ne vais pas spoiler plus loin mais perso j’adore ces histoires de voyage dans le temps et toutes les hypothèses qui en découlent. Comme on est dans une série 100% pulp, les incohérences ne posent pas de problème. Je remarque que la série devait vraisemblablement se clôturer à la seconde saison et a été prolongée sur une troisième époque dans le Londres victorien steampunk qui a sa propre unité et pourra se lire séparément, même si l’on n’a pas lu le début de la série.

Les héros sont donc des super-clichés: Campbell est l’archétype du super agent-secret blond, musclé, increvable et vaguement macho. Tess est une femme des années 40 à la fois bombe sexuelle ne se laissant pas faire et faible créature soumise aux aléas des intrigues. Le méchant veut évidemment dominer le monde et tuer à peu près toute la population au passage, les créatures mécaniques sont souvent des arachnoïdes tout droit sorties de la SF des années 50 (genre « guerre des mondes ») et le futur voit une société orwellienne où une élite riche écrase une plèbe œuvrant dans des mines pour le bien de leurs maîtres. Le dessin de Stan et Vince est parfois brouillon dans les plans larges mais les visages sont très réussis et le tout porte globalement la marque des séries de BD d’aventure classiques entre Jacques Martin, Jacobs et les pulp américains. On a par contre une évolution graphique à la troisième époque, dû notamment il me semble à de la colorisation numérique qui adoucit les traits assez hargneux des auteurs. Un saut qualitatif également puisque le dessin, correcte sur l’ensemble et très bon par moment, devient beaucoup plus régulier et de qualité sur le dernier cycle. Encore une fois c’est cliché, daté, rétro, mais terriblement sympathique! En outre, les couvertures sont vraiment superbes et plongent totalement dans cet univers avant d’avoir ouvert les albums.

L’intrigue est un peu tordue et se résume essentiellement à une course poursuite pour sauver Tess puis pour attraper le méchant. Si la première époque se déroule dans une unité de lieu (le futur), la suite promène les héros sur plusieurs époques pour revenir à l’origine du problème et permettant de voir dinosaures, Adolf Hitler ou les Egyptiens… En passant, les auteurs abordent de nombreux thèmes autour du démiurge prométhéen (les religions, la création de l’homme, l’influence de l’Histoire) ce qui, sans être d’une originalité folle, enrichit ce récit d’action et d’aventures. Résultat de recherche d'images pour "vortex stan vince"L’on sent à mesure de l’avancée de la lecture que le scénario initial a probablement été modifié en fonction du succès de la série puisque d’une histoire de conspiration politique assez poussée dans les premiers tomes, l’on dévie ensuite vers un apocalypse scientifique beaucoup plus global et du pure cyberpunk victorien sur la troisième époque. Vortex respire la vitesse, que ce soit dans la dynamique du dessin ou dans l’enchevêtrement des intrigues. On aurait sans doute apprécié que les auteurs s’engouffrent encore plus dans les problématiques de paradoxe temporel et prolongent le concept des aventures croisées des deux héros (qui est exploité en début de série et en fin). Mais la série reste un excellent moment d’aventure rétro, honnête dans son ambition et toujours percutante dans ses visuels même s’ils n’ont rien de révolutionnaire. Je gage que cette lecture, si vous vous laissez tenter vous donnera envie de (re)découvrir la bonne SF Delcourt des années 90’s et d’observer les débuts d’auteurs aujourd’hui confirmés. Vortex démontre que lorsque les auteurs français se lancent dans du pulp les comics n’ont plus grand chose à nous apporter…

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Comics·East & West·Rapidos·Service Presse

L’armure de Shanhara

esat-westComic de Robert Venditti et Cary Nord
Bliss comics (2017), Ed. US Valiant 2012) 118p. Série X-O Manowar #1/5
Lu en version numérique grâce à Iznéo.

x-o-manowar-tome-1-couverture-bliss-comics-600x923Comme décrit dans mes précédentes chroniques de comics Valiant, l’édition française est remarquable, en proposant systématiquement une cartographie iconographique très originale et qui aide bien à s’y retrouver dans le contexte soit historique comme ici, soit dans l’univers Valiant afin de raccrocher les wagons entre les différentes séries et personnages.

Aric le Wisigoth part dans une guerre perdue d’avance face à la puissance de l’envahisseur romain lorsqu’il est enlevé par une race d’extraterrestres qui vouent un culte à la légendaire armure de Shanhara. Contre toute attente c’est lui, un étranger, qui sera « choisi » comme hôte par l’armure, le dotant de pouvoirs surpuissants. De retour sur Terre plusieurs siècles plus tard, Aric va se retrouver confronté à une conspiration impliquant ce fameux peuple extra-terrestre…

Ce premier épisode de la seconde série X-O Manowar  (la première date des années 90 et la troisième vient de faire l’objet d’une édition intégrale chez le même éditeur Bliss avec des dessins modernisés) introduit l’histoire entre trois univers: l’antiquité tardive pour le début de l’histoire, le vaisseau des Vignes sur une période de plusieurs années d’esclavage et l’époque actuelle à laquelle réapparaît le héros. Tout va très vite et la cohabitation entre ces trois univers graphiques et thématiques intrigue. Les grandes lignes de l’histoire se devinent néanmoins dans les dernières pages avec la découverte de cette armure (qui fait un peu penser à Iron Man) et d’une conspiration initiée en début d’album et qui permettra de se raccrocher sans doute avec les autres arcs et héros de l’univers Valiant, à commencer par Ninjak, dès le second épisode. A noter les très belles couvertures des épisodes et notamment celle du premier, réalisée par l’excellent Esad Ribic.

Cette introduction est assez bateau dans sa trame et l’on a du mal à s’intéresser au personnage principal. Les dernières planches éveillent notre intérêt et j’espère que les choses sérieuses commencent rapidement dans le second volume. L’intérêt de l’univers Valiant est son interconnexion avec certains personnages vraiment attrayants (Ninjak rencontré dans The Valiant, Toyo Harada ou les organisations non gouvernementales). Surtout, les dessins sont assez faibles en regard des autres productions Valiant. Le reboot de la série qui vient de sortir semble dotée de graphismes beaucoup plus forts et personnellement je continuerais sur la nouvelle version.

 

 

 

BD

Shangri-la

Bd de Mathieu Bablet
Ankama (2016), 220 p.

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Premier constat: Ankama fait partie de ces « petits » éditeurs qui mettent les moyens pour offrir des formats spécifiques voir d’exception à ses auteurs. Comme Akileos sur des bouquins comme le Roy des Ribauds ou Brane zéro, ici Bablet semble avoir eu « open-bar » niveau format et pagination. On a donc un énorme one-shot doté d’une très belle couverture qui fait son effet ainsi qu’une tranche toilée. Très propre.

Shangri-là est une dystopie. Dans le futur l’humanité s’est réfugiée sur une station orbitale où toute la vie est uniformisée et régentée par une multinationale furieusement inspirée d’une célèbre marque à la pomme et l’impératif de posséder le dernier modèle de terminal. Jamais la critique de l’Iphone n’a été aussi féroce… Pendant que le personnage principal enquête sur les agissements de scientifiques, une révolte gronde dans cet univers aseptisé, trop parfait.

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Soyons clair, ce qui marque à la (longue) lecture de cet album c’est la radicalité du propos, résolument politique. On est ici en plein dans l’héritage de la SF de contestation qui a fleuri aux USA dans les années 60. Les habitués des lectures SF pourront sentir le classicisme mais les fondamentaux sont là et surtout, c’est honnête, impliqué, un véritable projet porté par l’auteur qui a effectué un très gros boulot pour structurer son univers. La construction du scénario est ainsi ambitieuse avec des aller-retours temporels qui brouillent la linéarité mais se retrouvent justifiés par la chute. Attention, comme souvent en dystopie, c’est sombre, froid, nihiliste. Même Bajram dont l’Universal War est l’icône d’une SF pessimiste passerait presque pour un béat… On sent le coup de gueule et même lorsque l’on a du recule par rapport à la société de consommation, la lecture de la BD est une épreuve. Mais le propos le nécessite et je dirais que Shangri-la rejoint sur ce plan les quelques œuvres (tout média confondu) qui parviennent à allier l’artistique/ludique et l’ambition intellectuelle.

1987292434Sur le plan graphique, Bablet a de la place et l’utilise. Le format de l’album (outre la pagination) est très grand et permet de magnifiques tableaux industriels aux perspectives démentielles (et minutieuses), des plans spatiaux très larges qui font ressentir le silence et l’hostilité ou encore des scènes contemplatives sur des planètes sauvages. Le trait de Mathieu Bablet n’est vraiment pas le style que je préfère en BD mais forceshangri-la_bablet_02.jpg est de reconnaître que sa technique et sa précision sont de qualité. Visiblement les visages de cet album ont dérangé un certain nombre de chroniqueurs, dont moi. Ce serait l’élément négatif de l’album (à relativiser puisque nous touchons ici au style de l’auteur, dont un ressenti forcément subjectif du lecteur) au sein d’une multitude de qualités. Shangri-la est une aventure qui se mérite, une sorte de fresque cinématographique de 4h au bout de laquelle l’on sort épuisé mais heureux. Seule la bonne SF permet cela et Shangri-la peut s’enorgueillir d’être de l’excellente SF à ranger dans vos étagères aux côtés de UW1 ou de la Guerre Eternelle… avant de vous reprendre un petit Valérian pour souffler un coup !

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Fiche BDphile

Les avis de Noukette, Moka, Bricabook, Sin city, Comics inside,…

BD

Brane Zéro

Mathieu Thonon
Akileos (2014-2015), 2 volumes (série finie).

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Présenté en deux volumes de 78 et 114 pages  (soit une histoire de 200 pages pour un premier album, excusez du peu!), Brane Zéro illustre la politique du jeune éditeur Akileos de donner leur chance à de jeunes auteurs pour partie autodidactes, dans des formats adaptés à leurs désirs créatifs (comme le format comics des ouvrages de Ronan Toulhoat). La maquette est remarquablement efficace avec l’utilisation du logo (essentiel dans l’histoire) qui nous fait immanquablement penser à la référence majeure de Thonon : Akira. Une couverture tout a fait réussie, élégante et une continuité graphique entre les deux volumes (si l’on excepte un léger décalage de taille de caractère du texte de la quatrième entre les deux tomes… mais l’on est là dans le chipotage).

Brane zéro est un récit de SF « quantique », c’est à dire assez pointu en ce qu’il traite à la fois du voyage dans le temps et du principe du Multivers. Pour résumer sans déflorer une intrigue très bien ficelée malgré sa complexité, deux espaces-temps rentrent en résonance, mettant en danger notre réalité. Des personnages vont être envoyés dans l’autre dimension afin de trouver la source du problème, dimension où d’étranges créatures, les Langoliers, absorbent la couleur…

86126Il est peu de dire que le premier tour de force de l’auteur (aux dessins et au scénario!) est d’avoir construit une histoire s’inscrivant dans les concepts de la théorie des cordes, sans perdre le lecteur et en parvenant à retomber sur ses pieds. Très clairement, si Denis Bajram fait figure depuis des années et la sortie de la première Universal War de père de la BD SF, l’ouvrage de Mathieu Thonon peut aisément être comparé à son aîné dans sa construction et son originalité. Il est d’ailleurs dommage qu’il ne bénéficie pas du même succès que Block 109 (même éditeur), qui revêtait à sa sortie les mêmes qualités et les mêmes attentes: un scénario presque parfait sur des dessins très prometteurs mais en devenir. Je dirais à titre personnel que la technique de Thonon surpasse même celle de Toulhoat lorsqu’il commençait. Les pages de ville en ruine et certains plans fulgurants sont véritablement saisissants. A la première lecture la comparaison avec l’œuvre majeure de Katsuhiro Otomo (Akira) fait ressortir les défauts (ou la progression) des dessins. Mais il est injuste de comparer le premier ouvrage d’un auteur autodidacte et un monument de la BD mondiale… Cela illustre seulement le fait que Mathieu Thonon devra à l’avenir s’émanciper de son illustre modèle pour faire fleurir son talent comme il le mérite. Au final l’on a un quasi sans faute et l’une des meilleures (et intelligente) BD SF de ces dernières années. Avec quelques années de maturité (et d’ambition) graphique de plus Brane Zéro serait entré dans le cercle des BD de référence. Rencontré à Angoulême, Thonon dit travailler sur un nouveau projet SF. Excellente nouvelle!

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