***·East & West·Manga·Nouveau !·Service Presse

Fool night #1

image-39
Manga de Kasumi Yasuda
Glénat (2022), série en cours, 1/3 tomes parus

fool_night_1_glenat

bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur fidélité.

Cela fait désormais un siècle que le soleil ne perce plus la couche de nuage qui enserre la Terre. Toute végétation ayant disparu, l’humanité a du mettre au point une technique permettant la photosynthèse nécessaire à la vie: la transfloraison, consistant à transformer des humains volontaires en plantes. Dans cette société verticale où seuls les plus fortunés parviennent à survivre dignement et où les classes laborieuses sont souvent contraintes de « vendre » leur corps en transfloraison, Toshiro va se retrouver contraint de demander à son amie d’enfance, médecin, de procéder à l’opération…

Fool Night tome 1 : un jardin aux multiples plantes - Esprit OtakuSur un pitch sommes toutes très classique qui propose une société dystopique inégalitaire vaguement teintée d’écologie, le jeune auteur Kasumi Yasuda impressionne tant graphiquement que dans sa construction pour son premier manga. Dans un style qui rappelle celui de Hirako Waka sur le carton de 2020 My Broken Mariko (avec une atmosphère mélancolique assez proche également), nous allons suivre un « suicidé » pour cause de pauvreté (un classique dans les thématiques sociales japonaises) qui se retrouve doté d’une faculté rare qui pourrait permettre une immense avancée dans la connaissance de la transfloraison. Contacté par une concertiste recherchant la plante qu’est devenu son père, il va soudain devenir fort utile à ce système au premier abord fort cruel. Pourtant l’auteur ne se prononce pas clairement sur l’injustice du processus de transfloraison (qui évoque le thème du transhumanisme bien entendu). Si cette société à bout de souffle s’est renfermée sur une structure basée sur l’argent, la question de ce que sont devenus les transflorés est immédiatement posée. Est-ce un sacrifice ou un simple changement de forme? Les transflorés sont-ils conscients?

Finalement sous couvert de thématique SF qui peut rappeler le classique Soleil vert ce sont plus des sujets traditionnels de la société japonaise qui transparaissent: le lien entre générations avec la pression sociale des aînés et l’absence d’avenir choisi pour les jeunes (Toshiro devant se sacrifier pour sa mère, Sumi ayant été contrainte à entrer au conservatoire par son père), l’animisme et les esprits des plantes et animaux (les végétaux étant ici littéralement d’anciens proches). Le mélange de cette tradition et d’un futurisme recouvre ainsi parfaitement les facettes de ce Japon tiraillé entre tradition et modernité. Une vision originale qui sort tout à fait des sentiers battus du manga seinen. Une belle découverte à confirmer dans les prochains tomes.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·Manga·Service Presse

My broken Mariko

esat-west
Manga de Waka Hirako,
Ki-oon (2021) – One-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

Les éditions Ki-oon ont eu un coup de cœur pour ce premier one-shot d’une jeune mangaka et ont particulièrement soigné l’édition. Outre un dossier de presse aux petits oignons, le volume proprement dit a une jaquette gaufrée avec sa superbe illustration de couverture et ajoute au manga un passionnant et profond entretien et last but not least, le premier manga dessiné par elle, une histoire courte dont elle parle dans l’entretien. On ne peux pas demander plus pour entrer dans la tête de l’autrice et tout cela mérite un Calvin!

 my_broken_mariko_1_ki-oon

Lorsqu’elle entend à la télévision que sa meilleure amie Mariko s’est donné la mort, Tomo n’en croit pas ses oreilles. Les deux amies se connaissent depuis l’école, dans une relation intime où la fragilité de Mariko a répondu au besoin maternel de Tomo. Dévastée, la jeune femme décide alors de se rendre chez le père tortionnaire, alcoolique, de Mariko pour récupérer l’urne funéraire de son âme sœur…

My Broken Mariko - BD, informations, cotesSur le suicide, sujet particulièrement sensible au Japon, il y a deux approches possibles. Celle de Guillem March l’an dernier était fantastique et allégorique en se concentrant sur la suicidée. Celle de Waka Hirako se focalise sur celle qui reste, Tomoyo. la sensibilité de cette histoire est surprenante d’autant que l’autrice n’y va pas par quatre chemins: Mariko a eu une vie brisée par un père dément d’alcool, victime de violences quotidiennes, de viol incestueux et bien entendu de harcèlement psychologie culpabilisateur… Un cocktail tristement classique dans ce genre de cas et l’on comprend vite que ce suicide est un soulagement pour la victime. Le manga n’aborde pas le pourquoi ni les raisons familiales et sociétales de ce phénomène mais se concentre sur le souvenir de la disparue et la difficulté à accepter la réalité du deuil par son amie. Le scénario prend ainsi la forme d’un road-story nerveux où le trait hargneux, comique et subtile selon les séquences, accompagne magnifiquement une traversée de l’esprit fiévreux de Tomo qu’il nous est proposé d’accompagner.

Outre le ton étonnamment plutôt léger qui facilite notre voyage, la surprise vient de la personnalité du personnage principal. Hirako explique dans l’entretien final ses références culturelles résolument occidentales, voir franco-belges pour ce qui est de la BD (citant Frederik Peeters ou Vivès, deux auteurs à la technique et à l’expressivité très fortes). Et l’on ressent dans ce personnage ce trait très peu japonais, avec une jeune fille masculine, refusant de se soumettre au sacro-saint respect des anciens et des traditions. En cela cette histoire est assez rock-n’roll et il est agréable de savoir qu’elle a parlé aux lecteurs japonais (le manga a été un grand succès et a été primé) tellement il semble destiné à un lectorat européen, tant dans le dessin que dans la narration.

TheFrenchPhenom on Twitter: "J'ai été très touché par le manga "My Broken  Mariko" qui raconte l'histoire d'une femme qui essaie de surmonter le  suicide de sa meilleure amie. C'est bourré de momentsLe découpage reflète l’intrusion subite de souvenirs dans la tête de Tomo, comme possédée par une douleur psychologique qu’elle ne parvient pas à contrôler. Les jolis moments de tendresse succèdent aux sauvetages violents de Mariko par son amie. Soucieuse de ne pas tomber dans un gros pathos, l’autrice ne parle presque pas de culpabilité, plutôt d’incrédulité devant l’inéluctable, l’incapacité à voir venir ce qui nous semble pourtant à nous lecteurs inéluctable. On sent ainsi la complexité à dissocier un quotidien d’une analyse qui nécessite du contexte. Mariko se précipitant dans les bras du premier tortionnaire venu dès qu’elle a atteint l’âge adulte, convaincue qu’elle mérite sa situation, Tomo incapable d’anticiper les conséquences d’une vie détruite et se contentant de jouer les pompiers.

On ressort de cette lecture touchés par ces deux vies, amusé aussi par les grimaces du personnage principal et ses acrobaties cartoonesques. Dans ce récit intime on ressent la sensibilité et la grande intelligence de l’autrice dans la façon de raconter des ressentis intérieurs, une tempête dans une tête, sans plomber à aucun moment le lecteur. Rarement un entretien avec un auteur aura autant donné envie de poursuivre une bibliographie. Ce récit court et plein d’amour marque la naissance d’une véritable autrice que l’on suivra avec grande attention.

note-calvin11note-calvin11note-calvin11note-calvin11