BD·East & West·Service Presse

Cuisine chinoise

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BD de Zao Dao
Mosquito (2018), 86p.

couv_319961Je tiens à remercier les éditions Mosquito qui me permettent régulièrement de découvrir et faire découvrir leurs publications et leur travail de recherche d’auteurs innovants visuellement.

La première publication de Zao Dao chez Mosquito faisait saliver par sa puissance évocatrice fantastique, instillant une irrépressible envie d’avoir enfin une vraie grande histoire de démons et de chasseurs dans la Chine mythologique et il faut dire que cette Cuisine chinoise ne viens pas combler ce manque (peut-être le art-book « carnet sauvages » remplit-il cet effet… malheureusement je ne l’ai pas lu). C’est sans doute son principal défaut, car l’on sent dans chaque image la permanence de cet univers un peu cracra fait de personnages mi-hommes mi-démons, d’insectes et de fantômes aux physionomies toutes plus étranges. https://www.bedetheque.com/media/Planches/PlancheA_319961.jpgCertaines histoires sont un peu ésotériques notamment quand à leur chute et je pense qu’il est préférable (comme pour certains Miyazaki du reste) de prendre cette lecture plus comme des tranches d’univers culturel chinois que des récits construits. Il est probable que les codes des légendes chinoises soient assez éloignés des nôtres mais le travail graphique reste remarquable, notamment par les changements de techniques et de matériaux. L’utilisation du papier jaune notamment permet de fantastiques compositions, avec le personnage aux cheveux blancs qui revient souvent dans l’œuvre de l’artiste.

Des cinq histoires racontées dans le recueil, deux m’ont parues de longueur et de construction permettant un véritable récit. Les autres sont plus des expérimentations (la deuxième séquence sur les insectes est peut-être la plus intéressante mais aussi la plus expérimentale, intime et éloignée du thème de la cuisine: un jeune homme assouvit sa rancœur de voir ses parents se battre en massacrant des insectes, permettant un beau travail graphique, mais oh que sombre!).

Résultat de recherche d'images pour "mosquito cuisine chinoise zao dao"Hai Zi nous fait suivre un humain-démon passionné de cuisine et incompris et rejeté par les humains car il utilise des ingrédients dégoûtants pour ses créations. Son grand-père souhaite qu’il redevienne plus classique afin de pouvoir subvenir aux besoins de la famille grâce à leur restaurant… quand surviennent deux créatures aux goûts peu académiques.

Haleine d’immortelle est l’histoire la plus drôle qui est la plus proche d’un documentaire sur la cuisine en expliquant l’histoire d’un gâteau soufflé en pâte de riz et qui renfermerait l’haleine fétide d’une mamie…

Au final si Zao Dao reste un auteur majeur proposant régulièrement des fulgurances et des expérimentations passionnantes, sa maîtrise des récits reste à développer et pour l’heure, personnellement je me reconnais mieux dans ses récits de fantômes même s’ils sont sous forme de simples illustrations. Son travail sur la cuisine lui aura sans doute permis d’apprendre certaines structures narratives et espérons qu’elle nous proposera prochainement enfin la grande histoire évoquée dans le souffle du vent dans les pins

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Le blog très personnel et assez fourni de l’auteur.

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BD·BD de la semaine

Urban

BD de Luc Brunscwig et Roberto Rici
Futuropolis (2011-2017), 52 pages, 4 volumes parus sur 5.

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La maquette est élégante comme toujours chez Futuropolis et le format large permet d’apprécier la qualité des dessins et du découpage. C’est confortable. La ligne graphique des couvertures, si elle est cohérente avec l’atmosphère de la série, n’est pourtant selon moi pas très efficace pour donner envie…

Dans un futur proche le réchauffement climatique à submergé une grande partie des terres habitées, provoquant un exode sur les planètes et satellites du système solaire. Dans ce monde dystopique où l’écart entre riches et pauvres a atteint le stade du XIX° siècle, la cité de Monplaisir fait figure de respiration pour une population aux aboies: pendant deux semaines par an ils peuvent s’adonner à tous les plaisirs au sein d’une cité hyper-connectée et gérée par une intelligence artificielle. Un paradis…?

Résultat de recherche d'images pour "urban ricci"Si certaines séries sont plus visibles pour le marketing qui les entoure, on peut dire que les auteurs d’Urban ne vont eux pas vers la facilité et que les choix scénaristiques ne souffrent d’aucun compromis. Il s’agit d’une BD qui nécessite de s’immerger, de prendre le temps et surtout, de tout lire à la file, tant Luc Brunschwig a construit son intrigue de façon très progressive, lentement, séparant chaque album quand aux protagonistes centraux ou via des flashbacks. Tel un puzzle en cinq tomes, les différents éléments convergent progressivement vers la conclusion, de façon tout a fait cohérente et maîtrisée. A ce titre cette BD force le respect pour la rigueur du travail d’écriture. Pour résumer, Urban s’appréciera idéalement en format intégrale.

Résultat de recherche d'images pour "urban  bd ricci"Ainsi l’entrée en matière est compliquée. L’on suit un colosse un peu simplet parti contre l’avis de sa famille pour devenir policier à Monplaisir et discutant avec un personnage qui semble imaginaire… Dès l’entrée en matière, une galerie de personnages hauts en couleurs nous immergent dans un monde de carnaval permanent où tout le monde est déguisé et où il est compliqué de démêler la réalité de la fiction (imaginaire, virtuel?) dans un contexte futuriste sur lequel le lecteur n’a que très peu d’informations. Ce brouillage est calculé mais il faudra avancer dans la série pour s’en apercevoir. Des personnages nouveaux surviennent sans que l’on sache s’ils sont importants ou périphériques et même le personnage principal, Buzz, est assez peu présent dans les albums. Le découpage lui-même joue de cela avec des irruptions brutales de scènes au milieu d’autres, non reliées directement… Je ne veux pas donner une l’image d’une série ardue car Urban est vraiment une bonne BD, mais il me paraît important d’être prévenu pour apprécier celle-ci à sa juste valeur.

Résultat de recherche d'images pour "urban ricci"Heureusement les dessins, de très grande qualité et très lisibles (notamment la mise en couleur un peu floutée et jouant sur un éclairage électronique permanent), permettent de faciliter la lecture durant les premières pages. Le jeu discret du repérage des héros de l’imaginaire collectif (Batman par-ci, Zoro par là…) présents dans Monplaisir est également savoureux et incite à se plonger dans les cases larges de Ricci. L’artiste propose un design SF élégant, coloré, et une réalité crue: dans ce paradis des plaisirs le sexe et la violence sont bien présents, permettant des scènes d’action efficaces bien que peu nombreuses. Ce qui est le plus perturbant c’est de ne pas avoir de personnage à suivre (hormis Buzz) mais cela nous pousse à chercher d’autres focales, d’autres personnages, à échafauder des théories, ce qui est probablement recherché et est fort agréable, comme dans un bon polar (Brunschwig est auteur de l’Esprit de Warren, un polar sombre réputé à sa sortie en 1996). L’intrigue suit autant Springy Fool, le grand architecte transmuté en lapin d’Alice que ce couple de mineurs de Titan, un gamin et sa nounou que cette prostituée tatouée… Image associéeL’illustrateur prend grand plaisir et précision à nous les présenter et nous les attacher si bien que l’on ne sait jamais qui est le réel centre de cette histoire.

A mesure que l’on avance dans l’intrigue la réalité se durcit, le rideau de la féerie se déchire pour laisser transparaître une réalité dystopique bien noire… Car le message de Brunschwig est simple: que se passera t’il dans quelques années dans un monde libéralisé où les États auront abandonné leur devoir de protection des population à des sociétés connectées qui pourront se comporter en démiurges autoritaires? Un monde où Disney allié à Google aura gagné, contrôlant nos vies d’endettés accro aux loisirs? J’avais retrouvé une idée proche d’Urban dans l’excellente série américaine Tokyo Ghost (en version trash…) comme dans l chef d’œuvre de Pixar Wall-E.

J’ai découvert à travers cette série un excellent dessinateur et retrouvé un auteur que je n’avais plus lu depuis ses débuts. Le plus gros défaut d’Urban est qu’il faudra attendre encore un an avant de connaître la conclusion…

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Moka.

BD·Documentaire·Rétro

Le docu du week-end #2

Le Docu du Week-End


Droit d’asile
BD d’Etienne Gendrin
Des ronds dans l’eau (2011), 96p.

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Etienne Gendrin nous propose pour sa première BD publiée, un reportage sous la forme d’entretiens qu’il a pu mener au sein d’un foyer de mineurs étrangers, avec une galerie d’exilés en attente de droit d’asile.

Dès mon second billet pour cette rubrique je fait une entorse sur le côté graphique: il faut reconnaître que nous avons là un premier album d’un auteur amateur… avec un niveau graphique pas terrible. Mais je le dis souvent ici, on adapte ses exigences à l’auteur. J’avais été assez dur avec le Roy des Ribauds 3 de Toulhoat (auteur que j’adore par ailleurs) et surtout avec Pontarolo sur les Déchaînés, par-ce qu’il s’agissait d’auteurs professionnels. A l’inverse, le niveau technique de Gaël Henry sur Jacques Damour ne m’avait pas posé de problème par-ce que l’auteur sait compenser par une maîtrise du cadrage, des expressions et des situations. Bref, Gendrin propose ici un reportage qui vaut surtout pour ce qu’il nous apprend, pour le projet en lui-même que pas le graphisme qui finalement nous apporte peu.

Résultat de recherche d'images pour "droit d'asile gendrin"L’album est donc structuré en plusieurs parties centrées sur le récit d’un migrant. Ils viennent d’Afrique, du Caucase ou d’ailleurs mais ont en commun leur dynamisme (ils ont parcouru seuls des centaines, voir des milliers de kilomètres par-ce qu’ils voulaient s’en sortir) et leurs traumatismes. Ici a priori rien d’inventé (j’y reviens). Parfois l’auteur ne parvient pas à faire parler le jeune et se fie à un tiers (le directeur du centre, un autre migrant,…). Mais ces récits sont touchants par-ce qu’ils nous mettent devant les yeux la vraie vie souvent incroyable de personnes banales dans un foyer banal. L’un a vu son père tueur à gage officier devant lui, un autre a été enrôlé de force dans une guerre civile,… Ces traumatismes sont relatés de façon froide, au travers du graphisme, sans aucun jugement ni commentaire. Les seuls analyses viennent des personnels du centre (le directeur donc, mais aussi deux professeurs de français). Ce sont eux qui donnent le recul à ces récits en nous apprenant plein de choses sur un sujet peu traité par les média par-ce que très règlementé (et donc peu sujets à débat ou à passions…). Par exemple que les mineurs arrivant sur le territoire sont obligatoirement logés, nourris et éduqués par la Nation, jusqu’à leurs 18 ans. Alors ils deviennent soit sans-papier soit reçoivent leur statut de réfugié. Ainsi le personnage s’interroge sur l’intérêt pour un pays de renvoyer dans leur pays des gens pour qui il a été dépensé de grosses sommes pendant des années, qui parlent le français, ont des compétences… On apprend également la situation du Cabinda, enclave de l’Angola en situation de guerre civile et dont aucun média ne parle… Les professeurs nous rappellent que ces jeunes, qui cohabitent avec des jeunes français placés dans le foyer (pour d’autres motifs donc, qui ne seront pas abordés dans l’album), tirent tout le groupe vers le haut, par leur envie de s’en sortir, par leurs efforts constants, exemples que devraient suivre certains pensionnaires au vécu parfois moins compliqué.

Résultat de recherche d'images pour "droit d'asile gendrin"A un moment Gendrin dit au détour d’une phrase qu’il a changé le décors de l’entretien pour ne pas froisser le témoin… ce qui mine de rien nous rappelle que dans un documentaire seule la franchise de l’auteur nous permet de nous convaincre que tout est vrai! Un réalisme fragile donc. Certains petits détails graphiques se penchent sur l’auteur de BD doutant, parlant un peu de lui et de son travail ou sur les habitudes des pensionnaires du centre. Cela donne du corps à l’album et c’est à ce moment que malheureusement la qualité graphique affaiblit un peu le propos.

Droit d’Asile, monté comme un formidable guide pédagogique (que tout CDI et bibliothèque devrait avoir), n’en reste pas moine un très bon petit livre et l’auteur l’a pas à rougir de ses faiblesses tant la lecture est agréable et surtout très instructive. Etienne Gendrin a depuis publié un album brossant le portrait de sa grand-mère  aux éditions Casterman.

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BD·BD de la semaine

Angel wings – cycle Burma Banshees

BD de Yann et Romain Hugault
Paquet (2014-2017), 1° cycle de 3 volume (46 planches/album) paru. Une intégrale et les albums grand format disponibles.

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J’ai eu sous la main les albums au format normal, mais d’expérience l’éditeur Paquet fait du bon travail sur les grands formats. En outre les larges cases utilisées par Hugault pour ses magistrales séquences d’aviation méritent le détour en grand format. L’édition normale comporte une petite bio d’un vrai aviateur des Burma Banshees et toujours de très sympa plans d’avions et des pin-up dans les intérieurs de couverture. Cette chronique porte sur le premier cycle de la série, clôturé. Un second cycle se déroulant dans le Pacifique a commencé en 2017.

En 1944 sur le front asiatique, l’empire japonais menace la Chine et l’Inde. Une aviatrice chevronnée, civile membre des Women Airforce Service Pilot (Wasp) assure des navettes entre des bases isolées et occupées par de rudes pilotes de chasse. Dans ce monde d’hommes, dans une armée qui cantonne les femmes au rôle de secrétaires en talons, c’est toute une époque que nous découvrons au travers des aventures d’Angela…

Résultat de recherche d'images pour "angel wings hugault"Avec les aventures de cette forte femme, Yann et Hugault nous plongent dans les soubresauts de cette guerre, entre sabotages, missions de sauvetage de pilotes éjectés et attaques ennemies. Pour ceux qui ne connaissent pas, Romain Hugault est un superbe dessinateur passionné d’aviation et pilote hors de la planche à dessin. Il est ainsi le chef de file d’une école de BD d’aviation et à moins que vous ne soyez allergiques à ce qui à des ailes et des hélices, il faut dire que l’ensemble de ses albums regorge d’illustrations de voltige et de batailles aériennes absolument magistrales de virtuosité et de précision documentaire. Il faut voir le dessin de chaque vis et rivet pour imaginer le travail de documentation et la passion du détail qui anime l’illustrateur.

Image associéeJ’ai découvert Hugault sur son premier album et premier succès, le Dernier envol, recueil de quatre histoires, de quatre vies liées aux avions, pendant la seconde guerre mondiale. Si cette période occupe la quasi-totalité de son œuvre (hormis une escapade sur la première guerre mondiale dans Le pilote à l’Edelweiss) ce n’est pas uniquement par-ce qu’elle lui permet de dessiner des avions de guerre mais bien par-ce que les années 1940 le fascinent. Dans Angel wings plus que dans ses autres séries, le scénario de Yann insiste particulièrement sur le sort réservé aux femmes dans une Amérique machiste, qui plus est lorsqu’elle est en guerre. Cette BD que l’on pourrait presque qualifier de féministe a l’intelligence de ne pas être anachronique comme le sont souvent les histories contestant une situation historique. Angela est révoltée bien sur, mais femme de son époque, elle accepte en partie sa condition qui ne changera que dans le regard que lui portent les hommes de la base en constatant son courage. Image associéeL’on en sait très peu sur cette étrange aviatrice sachant se battre, manier un fusil et survivre dans la jungle birmane,  qui est étonnamment assez peu présente dans les cases hormis dans la trame générale du scénario qui semble tourner autour du décès de sa sœur, aviatrice comme elle. Et pour cause, il faut le reconnaître, l’histoire est assez anecdotique et plus un prétexte à illustrer des séquences d’aviation via le personnage du pilote de chasse Rob, des paysages et des séquences de bataille. C’est la recette de tous les albums de ce dessinateur (ses autres séries sont peut-être un peu plus consistantes), mais cela n’en fait pas moins de magnifiques BD bien au-dessus de la moyenne des albums grand-public historiques.

Résultat de recherche d'images pour "angel wings hugault"A la documentation visuelle de l’illustrateur répond une précision historique concernant une foule de détails sur les bases militaires en Asie, le quotidien d’un soldat sur le Front oriental ou la politique de déstabilisation radio du Japon (méthode certainement coutumière de tous les régimes en période de guerre mais saisissante ici: insidieusement on insinue que les médicaments donnés par l’armée US rendent impuissants, que les femmes restées au pays trompent les soldats, etc)… Je disais que l’histoire était un décors. Cela n’est pas une critique: la force de ces albums est documentaire et sur ce point c’est une grande réussite. Personnellement j’ai moins apprécié ce décors birman que les précédents albums du tandem Yann-Hugault en Europe, mais cela reste passionnant de réalisme, que ce soit les dialogues, les poses, les coiffures, on sent l’envie de cartes postales les plus précises et on apprend plein de choses. Bien sur on reste du côté hollywoodien, c’est clair, coloré, plein de bons mots. Cela n’empêche pas des drames, mais la dureté de la guerre reste au loin, comme dans l’esprit d’un aviateur perché sur son aigle d’acier au-dessus des combats.

Pour résumer, si vous aimez les avions, les belles images colorisées au numérique, la précision historique, les femmes (côté émancipation et côté rondeurs…), les années 40… foncez, au risque de découvrir un auteur que vous ne pourrez plus lâcher.

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mille et une frasques .

East & West·Manga·Numérique

Innocent

East and westManga de Shin’ichi Sakamoto
Delcourt/Tonkam (2015) – Shueisha (2013-2015). 9 volumes parus.
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Au XVIII° siècle la famille Sanson détient la charge héréditaire de maître des hautes œuvres du royaume de France: ils sont les bourreaux officiels de Paris et des différentes juridictions. Charge à la fois prestigieuse et avilissante, elle engage chacun des enfants à se préparer à la cruauté et la violence. Charles-Henri, l’aîné, est un être sensible qui refuse ce destin. Il n’a pourtant pas le choix. Sa famille le lui fera comprendre. A la fois terrible tortionnaire de par sa charge et premier militant de l’abolition de la peine de mort, il sera le dernier bourreau de l’Ancien régime, celui qui exécuta le régicide Damiens, mais également Louis XVI. Il introduisit la guillotine afin de réduire les souffrances des condamnés.

Innocent et sa suite Innocent-rouge sont les dernières productions de Shin’ichi Sakamoto que j’avais découvert avec l’excellent manga sur l’alpinisme Ascension. Les grandes qualités graphiques de cette dernière se retrouvent ici dans une série courte qui tient son lecteur en haleine tout au long d’un récit qui ne nous épargne pas émotionnellement.

Image associéeLa précision technique et documentaire sont particulièrement impressionnantes chez Sakamoto et son équipe. Le réalisme quasi-photographique de la plupart des décors permet l’immersion dans une histoire réellement éprouvante de par son sujet et la crudité de son traitement. Avec la même maestria que sur les éléments techniques d’escalade sur Ascension, le mangaka a tenu à la plus grande précision dans les costumes, lieux et mœurs de l’époque. Car Innocent est autant un brutal plaidoyer contre la peine de mort (pour rappel le Japon fait partie des dernières démocraties à pratiquer encore régulièrement la peine de mort) qu’une description sociologique des dernières années de l’Ancien Régime français, de sa violence, sa corruption et son inégalité criante. C’est aussi (comme pour beaucoup de manga) l’émancipation d’un être sensible et fragile contraint par la pression familiale et sociale aux pires sévices, vers une utilisation de sa charge pour accompagner à sa façon une Révolution qui gronde. Là encore le miroir trouvé avec une société japonaise très conservatrice est très clair et prouve la maturité et l’ambition de ce grand mangaka.Résultat de recherche d'images pour "innocent sakamoto"La dynastie des Sanson destine chacun de ses enfants à être le Bourreau du roi ou un bourreau de province. Tenue d’une main de fer par une grand-mère totalement abominable de cruauté et d’archaïsmes (elle va jusqu’à torturer sa petite fille pour lui faire comprendre le rôle de génitrices des femmes de l’époque…), la famille enseigne autant la médecine que les arts de la torture: Résultat de recherche d'images pour "innocent sakamoto"dans une vision scientifique, le bourreau doit savoir comment donner la mort (mais aussi soigner pour maintenir en vie!) avec précision. La description des scènes est froide, cynique, clinique et seuls le visage à la pureté virginale du personnage principal et les allégories graphiques intercalées (technique propre à Sakamoto sur tous ses manga) permettent de soulager une tension de lecture parfois insoutenable. L’auteur prolonge les  séquences, sans voyeurisme mais avec la même démarche que la plupart des militants de l’abolition: montrer froidement la réalité de cet acte barbare, de l’humanité des suppliciés, pour faire comprendre dans une démarche des Lumières que la civilisation ne peut plus autoriser cela.

ARésultat de recherche d'images pour "innocent sakamoto"u-delà de ce plaidoyer la description historique est vraiment réussie. Le poids de la figure royale d’essence divine écrase une société apeurée qui doit comprendre au travers du supplice du régicide Damiens que personne ne peut prendre ce risque… Le tome 4 décrivant l’écartèlement est rude, mais cela ne doit pas atténuer l’intérêt du manga sur les dernières années avant la Grande Révolution, via une multitude de détails de la cour comme dans le peuple.

Image associéeGraphiquement Sakamoto reprends ses personnages au visage d’ange, à androgynie appuyée jusque dans une sexualité refrénée aux penchants homosexuels. Chacun des personnages est très différent et reconnaissable et la maîtrise technique, anatomique notamment  (par exemple sur les chevaux) est remarquable. Les planches sont toutes magnifiques, sans défaut, même sur les images de rêverie ou de cauchemars très sombres.

Innocent est un très grand manga qui dépasse très largement le seul loisir culturel par l’ambition politique de son auteur. On pourra suspecter une insistance morbide sur certains détails mais à mon sens cela appuie vraiment le propos de fonds. Jamais l’on n’a vécu le règne de Louis XV avec une telle précision documentaire. Ce n’est bien entendu pas une série à mettre entre toutes les mains, la cruauté étant présentée sans détours. Mais l’effort en vaut la peine.

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Un autre, excellent, billet (format fiche de lecture) sur la série chez les blabla de Tachan.

BD·Guide de lecture·Rétro

Sambre et la Guerre des yeux

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A l’occasion de la sortie du dernier volume de la Guerre des Sambre (et troisième du cycle Maxime et Constance), j’inaugure une nouvelle catégorie: le guide de lecture. Ce sont des billets sur une série terminée où je reviens sur la structure de la série, ses bons albums et les clés pour débuter. A priori j’alternerais avec la Trouvaille du vendredi vu qu’on reste dans le rétro.

Alors que la série mère Sambre (7 volumes parus sur 9) raconte l’histoire des deux dernières générations de cette famille, la Guerre des Sambre propose de remonter le temps afin d’éclaircir le mystère de la Guerre des yeux, une mythologie antédiluvienne qui expliquerait la malédiction qui pèse sur les Sambre…

Sur trois cycles en allers-retours temporels, nous saurons presque tout des drames des Résultat de recherche d'images pour "sambre yslaire"gens aux cheveux rouges. Un dernier cycle remontant aux temps immémoriaux  était prévu mais a été abandonné. L’auteur Yslaire, à la baguette sur l’ensemble des ouvrages, a effectué des changements de plan au cours des parutions et si l’arbre général de la série mère et de la Guerre semble actuellement stabilisé, il n’est pas impossible qu’au gré des envies suscitées par les albums il élargisse encore le projet. Il y a des similitudes entre Sambre et les Méta-barons dans cette construction progressive à la fois planifiée et mouvante, deux séries qui fascinent leur auteur, voient des ajouts telles des branches à la structure générale et qui globalement arrivent à transmettre en plaisir de lecteur.

Sambre est une série qui a passé les trente ans. La Guerre des Sambre a elle commencé il y a dix ans. Cette série d’exception illustre le talent d’un auteur à prolonger son œuvre personnelle avec d’autres illustrateurs, dans une démarche totalement artistique. Résultat de recherche d'images pour "sambre yslaire"J’avais fait l’impasse sur la Guerre lors de la sortie du premier Hugo & Iris (pensant que nous avions là un produit commercial d’éditeur sans intérêt). Fasciné par les illustrations de Recht et Bastide j’ai bien été obligé d’admettre que nous avions finalement non seulement une série dépassant graphiquement la série mère mais surtout totalement liée par son auteur Yslaire. Au point que la parution du second cycle Werner & Charlotte, bien en deçà du niveau visuel du premier cycle, est cependant parvenue à maintenir l’intérêt pour une série qui ne subit aucun coup de mou après maintenant 16 albums. Le maintient du dessinateur Marc-Antoine Boidin entre le deuxième et le troisième cycle est dommage. Bien qu’il produise des planches moins flamboyantes que Recht et Bastide, il a su donne un ton particulier à sa vision de Sambre et conserver une homogénéité graphique. Néanmoins dans l’esprit des cycles de la Guerre des yeux il aurait été de bon ton de trouver un autre univers graphique pour le cycle III. Celui-ci, par-ce qu’il clôt la généalogie mystérieuse de la famille (les fameux jumeaux et la période révolutionnaire qui introduit la série d’Yslaire) est fascinant et Boidin n’a rien à envier au créateur de la série sur le plan graphique. Ce cycle est un peu en deçà selon moi mais reste de très bon niveau.

  • Sambre:

La série mère a vu paraître dans les années 80-90 quatre albums qui ont fasciné une génération de lecteurs. Yslaire, pas très précis graphiquement sur le premier tome et accompagné d’un scénariste, a rapidement progressé et réussi à donner une couleur très particulière à son univers… graphique et romantique. L’esprit du romantisme torturé occupe tout entier cette famille au destin éminemment tragique, fait d’amour et de haine, de consanguinité originelle (qui sera développée dans les cycles de la Guerre)… Sambre est longtemps restée l’icône de la BD historique adulte de l’éditeur Glénat. L’auteur a toujours travaillé en work in progress et a commencé par retitrer les albums avant de poursuivre la série. Les parutions des tomes 5-6-7 sont ainsi étalées sur environ sept années chacun et intercalées avec la Guerre à partir du tome 6. La série aurait pu se terminer au quatrième volume mais Yslaire a souhaité, alors que des idées de prolongement germaient dans son esprit, recentrer l’histoire sur Julie, l’amante maudite aux yeux rouge. C’est donc bien son histoire qui est relatée dans le second cycle de la série mère. Il semble qu’Yslaire ait projeté un troisième cycle (centré sur le fils de Bernard et Julie jusqu’en 1871) mais le dernier volume paru semble indiquer que la série se terminera bien au tome 9. A noter un changement total de maquette à partir du tome 5 afin de coller avec celle de la Guerre. L’un des intérêts de cette série, dès l’origine est que cette famille est liée à tous les grands événements de la France depuis la grande révolution et tout au long du XIX° siècle.

  • La guerre des Sambre: Cycle I – Hugo et Iris

Image associéePremier cycle qui mets la barre très haut, tant scénaristiquement que graphiquement. Le trop rare Bastide aidé de Robin Recht produisent trois albums totalement magiques, qui font passer Yslaire pour un dessinateur moyen et atteignant une fusion totale avec les thèmes: la cycle raconter les amours du père Hugo (peu vu mais central dans la série mère), sa soi-disant folie, clarifie les relations avec certains personnages obscures de Sambre et surtout introduit la mythologie des Yeux, découverte archéologique qui donnerait un fondement historique à cette guerre généalogique. Pouvant être lu seul, ce cycle est le meilleur de l’ensemble des albums Sambre. Il a en outre le mérite de répondre directement aux premiers albums de la série mère. Un chef d’œuvre.

  • La guerre des Sambre: Cycle II – Werner et Charlotte

Résultat de recherche d'images pour "sambre hugo et iris bastide"Plus modeste graphiquement que le premier, ce second cycle déroute car il saute une génération pour s’occuper des grand-parents et de l’arrière-grand-mère de Hugo, courtisane à la cour d’Autriche au XVIII° siècle. La maladie sanguine, le viol, la consanguinité sont ici traités, dans une intrigue très sombre, voir brutale. Boidin arrive, notamment grâce à des couleurs très réussies, à rehausser son dessin (qui est a l’origine assez enfant ou proche du style Manga) et le cycle, tout en étant différent, parvient à être aussi intéressant que les autres albums. L’environnement géographique qui n’est ni situé en ville ni dans la maison des Sambre participe à cette aération qui évite la redondance. Les personnages sont très puissants et le tragique maintient une tension qui justifie sa lecture. Il est simplement dommage que les auteurs n’aient pas renversés leur cycle 2 et 3 afin de respecter une remontée du temps entamée sur le premier cycle.

  • La guerre des Sambre: Cycle III – Maxime et Constance

Résultat de recherche d'images pour "maxime et constance boidin"Ce dernier cycle de la Guerre des Sambre se déroule pendant la période révolutionnaire et suit la psychologie violente et hantée du père de Hugo. Surtout, en raccrochant aux évènements et personnages historiques (le jeune Robespierre), il nous propose de dévoiler les derniers mystères sur les membres aux yeux bleus et l’origine des branches cousines des Sambre. Dès le premier album Sambre l’on sait que tout s’est joué pendant la période révolutionnaire… dont on nous dit pourtant très peu. J’ai trouve ce cycle moins essentiel, à la fois par une petite baisse graphique et par des sujets moins passionnels. L’histoire est centrée sur la vie de Maxime, enfant battu devenu violent, survivant… dont le destin nous intéresse moins tant qu’il n’est pas lié à la mythologie de la famille. Le cycle II nous parlait du grand-père et de son œil perdu, d’un ancêtre chevalier, le I nous faisait découvrir une pierre rouge dans les mines du Nord… Le III nous fait patienter jusqu’à la guillotine et à l’implication révolutionnaire attendue de Maxime. Probablement à prendre dans un ensemble de la dynastie Sambre qui reste une formidable aventure éditoriale et artistique d’un auteur pugnace et passionné.

 

BD·Rapidos·Rétro

La mondaine

BD de Zidrou et Jordi Lafebre
Dargaud (2014), 2 volumes parus, 2X62p et une intégrale.

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Le nom de Zidrou est un peu partout en ce moment et ses BD jouissent de très bonnes critiques (ou mode…?). Par ailleurs je reconnais que les dessinateurs avec lesquels il travaille sont plutôt bons, notamment une sorte d’armada espagnole que Zidrou côtoie. J’avais feuilleté les albums de Jordi Lafebre et si le style proche du cartoon m’attirait moyennement, je lui reconnais une maîtrise technique vraiment intéressante. Du coup le diptyque La mondaine était dispo en bibliothèque et j’ai tenté le coup.

L’album suit un nouvel inspecteur à la bridage mondaine, chargée avant la seconde guerre mondiale de gérer la prostitution, autant les prostituées que les clients. Ils font office de bureau de renseignement, de cabinet noir du gouvernement, capable de donner des informations compromettantes sur des hommes de pouvoir fréquentant les charmes des demoiselles.

La série est inégale. Autant le premier volume est très bien mené, alliant exotisme du sujet et humour des situations, servi par le trait acéré (proche de la caricature, mais toujours précis) de Lafebre, autant le second volume m’a un peu perdu. En effet, l’histoire débute sur des thèmes fort intéressants: la brigade suit la vie souterraine d’une France encore sous le carcan de l’Église et d’une certaine pudibonderie que la réalité du sexe fait voler en éclat. Ces policiers voient la réalité de cette société, avec une certaine légèreté. Plein de détails mi amusants mi terrifiants (les méthodes connues de la police, le tabassage à l’annuaire ou les agents qui profitent des services des prostituées, y compris très jeunes) jalonnent l’album mais toujours avec un regard coquin des auteurs. Dans le second volume deux éléments font irruption, qui déstabilisent le récit, lui faisant prendre une tournure sombre que l’on attend pas et qui à mon sens fragilisent les thèmes proposés: la rafle du Vel d’Hiv et la folie du père d’Aimé. Le ton devient très sombre même s’il est enchâssé eu milieu de scènes burlesques. Idem pour l’histoire de la taïtienne qui paraît un peu en trop.

Je pense que le scénariste a trop voulu en mettre en seulement deux volumes. Ce qui était intéressant c’était bien le début de l’album, le paris souterrain, la dérision, le regard puceau d’Aimé et finalement, ce rôle politique de la Mondaine qui ne sera finalement presque pas exploité (… et que l’on retrouvera dans Shi du même scénariste). Le ton et le style de dessins ne collent pas vraiment avec les sujets sombres traités dans le second volume. Du coup on n’est pas vraiment dedans et l’on est frustrés avec une impression de « à quoi bon? ». Le sujet des relations entre la police et la collaboration aurait mérité une série entière. L’excellent « Il était une fois en France » faisait bien ce travail. L’histoire familiale du héros pouvait à la rigueur s’insérer mais pas de manière aussi centrale. C’est vraiment dommage car j’ai par ailleurs vraiment apprécié l’ambiance générale, l’humour et le dessin, mais le sentiment que les auteurs n’ont pas bien défini leur sujet gâche un peu le plaisir. La Mondaine reste cependant une bonne série qu’on peut lire avec plaisir.

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