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Je, François Villon #3

BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_291294Le triptyque de Luigi Critone sépare la vie de Villon entre ses premiers méfaits d’étudiant (Tome 1), sa vie de bandit (tome 2) et sa repentance (tome 3), de façon remarquablement équilibrée et logique. A la complexité des citations des poèmes en ancien français entre les parties répond une linéarité plaisante et l’élégance du trait.

Ce dernier volume, après les horreurs passées, s’ouvre sur une séquence de théâtre où le public invisible est clairement le lecteur: Villon s’y confronte à ses démons, sa morale, son sur-moi avec qui il disserte de ce qu’il a fait et de ce qu’il doit faire. Cette introspection débouchera très rapidement sur l’emprisonnement et la torture, aussi abominable que les peines qu’il a causées. Là diverge la fiction des écrits de l’auteur où il se lamente longuement sur son sort et les malheurs que la Justice et quelques puissants lui ont infligé. Dans l’album pas de plaintes passée l’introduction: la dureté de la sanction semble lui mettre du plomb dans la cervelle et lui fait atteindre la maturité tant repoussée. La morale ne porte pas sur une sanction méritée, la BD a montré combien il n’y avait pas de morale en cette sombre époque. Simplement elle pose un principe de réalité à un personnage qui a tenté de s’en émanciper toute sa vie durant.

L’épisode nous fait rencontrer Louis XI qui le libère après un long et joli dialogue où les crimes du poètes répondent aux crimes du roi, en écho. Si l’intermède du tome 2 avec l’humaniste Charles d’Orléans était un peu frustrante par sa brièveté  (l’enjeu pour Critone était de montrer une nouvelle fois la trahison de Villon), les échanges prennent ici une grande force sur des considération philosophico-morales.

La constance du personnage construit par l’auteur de BD est vraiment remarquable de cohérence tout au long de cette trilogie. Rarement un personnage de BD aura eu une telle épaisseur et le discours une telle solidité. Le travail tant graphique (superbe) que littéraire mérite toute l’attention des lecteurs et je recommande très chaudement l’achat d’une série que Delcourt a eu la sagesse d’éditer en intégrale.

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Je, François Villon #2

BD du mercredi
BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_225379Le premier tome de cette magnifique série (disponible en intégrale) présentait les premières années de Villon, ses premières trahisons et tentations criminelles. L’on nous dépeignait une époque sombre mais sous le regard de l’insouciance adolescente…

Ce second tome au titre bien trouvé « Bienvenue chez les ignobles » est particulièrement dur et éprouvant à la lecture. Non que les scènes illustrées soient d’une violence crue (on assiste bien à plusieurs scènes de pillages, de massacres et de viols, mais sans insistance). Non, la dureté est psychologique: ce personnage relativement attachant dont nous avons vus les premières années difficiles et, en tant que poète voué à éclairer ses contemporains, entame une descente aux enfers, sans explication, en un chemin vers l’horreur absolu,  annoncé par les conditions de l’entrée dans la confrérie criminelle de la Coquille:

Un vol scandaleux aux yeux de tous, un crime écœurant devant témoins, puis en guise de bienvenue dans la confrérie, nous offrira ce qu’on te demandera.

Je ne déflorerais pas le fameux cadeau mais il est bien entendu qu’il vise à garantir par l’acte le plus ignoble qui soit que ce nouveau membre aura une fidélité absolu à sa confrérie. Recommandé comme poète à la cour d’un seigneur, Villon trahira encore ceux qui lui offrent sa confiance gratuitement et rejoindra une bande de pillards qui mettent le pays à feu en à sang. L’auteur ne nous donne pas d’indications sur le pourquoi de cette autodestruction. Peut-être est-ce les vers du poète qui ponctuent le récit qui nous donnent quelques pistes: un poète doit-il vivre la vie de ses contemporains pour pouvoir la relater fidèlement? Est-ce une purge auto-infligée pour se convaincre de sa liberté absolue?

La structuration de la série en trois albums très différents est remarquable et le dessin lui-même évolue vers plus de séquences contemplatives, notamment avec des séquences muettes sur la fin, faite de paysages en lavis superbes. Les figures de bienveillants aidant Villon sont à l’échelle des trahisons qui viendront. François Villon a une œuvre complexe (en ancien français) connue pour relater à la fois sa vie (l’une des premières autobiographies) et celle des petites gens contrairement aux récits de geste et courtois de l’époque qui se préoccupaient des puissants. C’est sans doute ce qu’a voulu montrer Critone dans cet album: une chronique de la vie des gueux et de son chroniqueur, dans une époque sans morale où la confiance et la vertu sont des anomalies. Ayant grandi dans la violence, le viol et le pouvoir autocratique, en homme de son temps il ne peut s’extraire à sa condition s’il veut rester fidèle, comme poète à ce qu’il relate.

Je François Villon est une BD complexe, très riche et qui donne envie de lire l’ouvrage qui lui a donné naissance. Ma chronique séparée des tomes m’empêche de mettre 5 Calvin, mais au regard des critères on n’en est vraiment pas loin.

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Je, François Villon #1

BD du mercredi
BD de Luigi Critone, adapté de Jean Teulé
Delcourt (2011-2016), 61 p., série finie en 3 tomes.

couv_141514Le travail éditorial n’a rien de particulier (on est chez Delcourt). Les albums sont en grand format, très aéré, les couvertures de Luigi Critone sont très belles et homogènes (j’aime bien quand les couvertures d’une séries suivent une ligne). Les chapitres au sein de chaque album reprennent quelques vers des poèmes de Villon.

François Villon naît le jour du bûcher de Jeanne d’Arc, à Paris, d’une pauvre mère qui ne survivra pas longtemps à une Justice expéditive pour les gueux. Pris sous l’aile d’un clerc qui lui procurera formation universitaire et situation, Villon, jeune étudiant rebelle écrira des poèmes relatant sa vie et celle de ses congénères et qui entreront dans la postérité.

Résultat de recherche d'images pour "je françois villon 1 critone"Lorsque Jean Teulé publia son ouvrage sur l’illustre écrivain médiéval puis Critone son adaptation en BD j’ai eu l’œil attiré par ces superbes couvertures et par le fait que j’ai étudié Villon pendant mes études. L’idée d’une illustration de sa vie dissolue en BD m’a tenté et j’ai heureusement trouvé la trilogie en bibliothèque. Et je dois dire que c’est une très belle adaptation que propose un dessinateur que je ne connaissais pas et dont le trait et les couleurs marquent la rétine et donnent envie de voir ce qu’il proposera ensuite. Alternant les dessins classiques mais très fins et lavis, il maîtrise parfaitement différentes techniques et propose de vastes pages très lisibles et belles à regarder. Ses arrière-plans sont soit en peinture directe soit en encrages très détaillés et donnent une vie à ce Paris médiéval que l’on ne se lasse pas de redécouvrir. Malgré un trait plus classique et moins sombre que celui de Ronan Toulhoat, j’ai trouvé pas mal de ressemblance avec la série le Roy des ribauds, dans la peinture de la vie des bas-fonds, la justice expéditive aux mains des puissants et la façon qu’ont les pauvres de jouer du système de classes pour parvenir à leurs fins. C’est une existence dure et violente où la vie n’a que peu de valeur, qui nous est contée.

Résultat de recherche d'images pour "je françois villon 1 critone"Ce premier volume est très enthousiasmant. Pour une adaptation littéraro-historique (pas franchement grand public en général), le travail de Luigi Critone remplit parfaitement la double tâche de proposer un ouvrage accessible, attrayant et beau. Le cadre du Moyen âge et de ses petites gens a déjà maintes fois été adapté. Pour ma part la version de Notre-Dame de Paris de Recht (qui sort en fin d’année un Conan qui s’annonce énorme) et le Roy des Ribauds donc m’ont beaucoup plu. On a ici en plus l’idée (fausse mais tenace) que la vie de Villon est plus historique que des ouvrages de pure fiction. On s’attache très vite à ce pauvre gamin jeté très tôt dans le malheur de la vie médiévale d’où son choix de se vouer corps et âmes à ses passions et de croquer ce que la vie peut lui apporter. Ce tome nous relate donc l’apprentissage, de l’amour, de l’espièglerie, du courage Résultat de recherche d'images pour "je françois villon critone"et enfin cette tentation d’entrer dans une confrérie criminelle dirigée par un personnage que Toulhoat reprendra visiblement dans sa trilogie.

Ce qui ressort (outre les dessins superbes donc) c’est la violence de cette société marquée par une justice qui décide très vite d’une main coupée ou d’un ensevelissement vif! Cette chronique de la vie d’en bas m’a fait penser par une certaine compassion dénonciatrice au Manga Innocent de Shin’ichi Sakamoto, qui dépeint crûment ces tortures et exécutions baroques et atroces que l’on a du mal à imaginer comme habituelles. Un très bel ouvrage qui nous fait voyager dans le temps et donne envie d’en savoir plus sur l’un des auteurs majeurs de la littérature française.

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Paroles d’honneur

 BD de Leïla Slimani et Laetitia Coryn
Les Arènes BD (2017)

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Le travail d’édition (les Arènes n’est pas à l’origine un éditeur BD) est de très bonne qualité, avec un beau livre doté d’une maquette élégante et soignée jusqu’à la quatrième de couverture. Une préface de Leïla Slimani explique l’origine du projet et une biographie des personnes rencontrées clôt le livre.

Suite au succès de ses ouvrages, les éditions des Arènes ont demandé à la médiatique Leïla Slimani d’adapter son travail sur la sexualité des marocaines dans une version BD. Ce qui aurait pu n’être qu’une transposition commerciale aboutit à un très bel objet cohérent, une véritable BD et planches_57895.jpgune belle réussite. Si la trame est celle du reportage BD, l’on sent le regard de l’illustratrice dans certains plans larges, paysages, vie de rue au Maroc et l’on reste bien dans un cadre BD avec son appropriation graphique. Les textes sont élégants, les dialogues très fluides et le tout s’enchaîne sans difficulté malgré la structure qui passe du récit de Slimani aux entretiens avec les autres personnages. L’album est découpé en chapitres qui aèrent le tout et jamais l’on ne sent la lourdeur que peuvent revêtir certains albums de reportage BD. L’illustration y est sans doute pour beaucoup. Ce sujet est passionnant, plein de découvertes, mené sans pathos, avec quelques révoltes et l’on sent la sincérité de la retranscription des témoignages. Le format BD apporte une légèreté qui permet de passer beaucoup d’informations sans plomber la lecture, si bien que Paroles d’honneur se parcoure d’une traite.

paroles-d-honneur_5942524.jpgLaetitia Coryn a surtout travaillé dans la BD d’humour dans un style plutôt cartoon et la technique utilisée ici démontre une remarquable maîtrise technique dans un ton plus réaliste notamment dans les expressions des personnages que l’on distingue bien physiquement et qu’elle parvient à rentre touchantes. La colorisation (réalisée par une coloriste) est très agréable, l’effet crayonné ajoutant une texture très agréable. L’exercice n’est pas évident puisqu’il s’agit d’une succession de discussions entre deux personnages. Les planches sont pourtant très aérées avec des alternances de portraits, de paysages, de représentations de scènes familiales ou de cases façon strip. L’on est immergé dans les familles et les rues marocaines, avec quelques focus sur des costumes traditionnels, des échoppes, etc. C’est documenté, fait avec le plus grand sérieux, très chouette.

Au final nous avons un pari réussi qui fait le pont entre la BD classique et le reportage journalistique (souvent plus austère), sans oublier l’importance du graphisme dans ce média. Je recommande chaudement cet album, sur un sujet peu abordé dans les médias français et qui nous fait nous questionner y compris sur la place de la femme dans les familles françaises.

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