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La vallée des immortels

BD du mercredi
BD de Yves Sente, Teun Berserik et Peter van Dongen
Edition Blake et Mortimer (2018), 56 p. diptyque en cours.

couv_348626Le nouveau Blake & Mortimer sorti en fin d’année dernière est la suite directe et immédiate du mythique Secret de l’Espadon. Il s’agit du huitième album de la série scénarisé par Sente et le treizième album depuis la reprise post-Jacobs en égalant le nombre d’albums publiés par l’auteur original. La maquette ne change bien entendu pas d’un iota. A noter que la série a la particularité de proposer (pour la plupart) en intérieur de couverture une reproduction d’une image à l’exception d’un élément différent. Ici il s’agit d’un  pousse-pousse.

L’attaque des Espadons sur Lhasa, capitale de l’Empire jaune mets fin à la troisième guerre mondiale. Pendant qu’Olrik parvient à s’échapper sur un prototype d’Aile rouge, de l’autre côté du continent le pouvoir nationaliste chinois exfiltre les trésors archéologiques nationaux sur l’île de Taïwan, devant l’avancée des communistes. Parmi ceux-ci un manuscrit remontant au premier empereur qui est la cible de différentes factions. De voyage à Hong-Kong Philip Mortimer  va se retrouver au cœur de cette lutte chinoise…

Résultat de recherche d'images pour "la vallée des immortels blake et mortimer"Le précédent album de la série m’avais laissé sur ma faim en raison d’une intrigue qui sortait des canons fantastique/science-fiction/espionnage pour nous proposer une enquête historico-littéraire assez peu intéressante. Sente est désormais le scénariste attitré de la série. Il est efface mais peine à monter l’intensité dramatique. Avec de très bons échos et une couverture qui laissait envisager une aventure orientale exotique et rattachée aux grandes heures de Blake & Mortimer j’avais assez envie de me replonger dans les aventures du barbu le plus célèbre de la BD franco-belge. Le cahier des charges d’un B&M est tellement étoffé que (un peu comme pour les blockbusters hollywoodiens) il est souvent difficile de surprendre. Disons que ces albums se savourent souvent comme un bon thé. Avec habitude mais sans passion…

L’album commence plutôt bien puisqu’il prends la suite directe de l’attaque des Espadons sur Lhassa, sonnant la fin de la troisième guerre mondiale. On nous parle d’Olrik, de Nassir, de l’Aile rouge et l’histoire enchaîne avec une affaire de relique archéologique chinoise mise en danger par la fuite des nationalistes chinois vers Taïwan. Très tôt donc le scénariste, féru d’histoire, insère son récit dans une chronologie historique qui nous décale de l’uchronie originelle de B&M (où les événements ne sont jamais datés et où l’on ne nous a jamais expliqué où se situait la guerre « jaune » par rapport à la seconde guerre mondiale). C’est risqué car cela centre l’intérêt sur une cohérence ethno-historique qui n’est pas nécessairement ce qu’attendent les lecteurs.Résultat de recherche d'images pour "la vallée des immortels blake et mortimer" Sur ce plan l’album est très réussi et intéressant en nous décrivant (toujours avec une certaine distance qui évite d’avoir à juger) une société coloniale britannique où Hong-Kong  – centre géographique de l’album – est un des fleurons de l’empire anglais, avec une vie grouillante entre jonques et marchés chinois quand les élites occidentales occupent les clubs des grands hotels. J’attendais une histoire de sociétés secrètes vaguement fantastique (au vu du titre), ce que n’est pas La vallée des immortels. Je souligne d’ailleurs un problème de titre puisque si on imagine que le prochain volume abordera cette question, on est ici très loin de de cette thématique. On pourra objecter que le Secret de l’Espadon attend le troisième volume pour révéler le titre, mais bon… Cette histoire nous promène donc le bon vieux professeur Mortimer sur l’île chinoise alors que des espions d’un seigneur de la guerre conspirent dans son ombre. L’enjeu est un peu faible et peine à nous passionner, et l’on se dit qu’il faudra certainement attendre la conclusion de l’histoire pour apprécier l’ensemble.

Sur le plan de la continuité avec l’Espadon, si l’on a bien quelques scènes d’action aériennes et courses-poursuites très réussies, on reste également sur notre faim. J’attendais notamment plus d’interactions avec le triptyque (bien que quelques personnages reviennent), qui n’est finalement que le prologue de cette histoire relativement déconnectée de l’intrigue originale.

Résultat de recherche d'images pour "la vallée des immortels blake et mortimer"Graphiquement les deux dessinateurs s’en sortent très bien en proposant peut-être les planches qui se rapprochent le plus du trait original de Jacobs. Les décors et arrière-plans sont notamment particulièrement fouillés et agréables pour tout amateur de ligne claire.

On ressort donc de cette lecture avec un sentiment assez classique chez B&M comme toute série au long court formatée: une lecture agréable qui ne surprend guère et qui selon les centres d’intérêt du lecteur – on a beaucoup de thèmes dans cette série – pourra enthousiasmer ou juste passer le temps. La série s’est fait une habitude de faire traîner en longueur sur le début des histoires, aussi j’attendrais de lire le dernier tome de cette intrigue pour me prononcer. Je pense néanmoins qu’en perdant la virtuosité de Juillard sur le dessin on réalise que la variété des scénaristes sur les débuts du relaunch était profitable et que Sente commence à s’installer dans une routine où le rythme de publication oublie parfois le besoin d’une bonne histoire.

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Cinq branches de coton noir

BD du mercredi
BD Yves Sente et Steve Cuzor
Air Libre (2018), 176 p. One shot.

couv_315505Air libre (Dupuis) fait partie des éditeurs aux petits oignons qui outre le fait de publier peu mais bon, fabriquent de très jolis one-shots à grosses paginations et maquette fort élégante (Nymphea noir c’est eux, mais aussi les premiers Lepage, Gibrat ou Qui a tué Wild Bill de Hermann!). Ici la couverture, si elle rend hommage aux magnifiques encrages de Steve Cuzor, ne m’avait pas du tout attrapé à sa sortie il y a un an. Jolie mais peu efficace. A l’intérieur le récit est découpé entre un prologue et plusieurs parties séparées par une page de garde ornée d’un médaillon magnifiquement illustré d’un portrait d’un des personnages. Comme je le reproche souvent dans les romans graphiques classieux en franco-belge (chez Air Libre donc, mais aussi chez Signé-Lombard par exemple), on n’a pas encore pris l’habitude des bonus de création, ce qui est bien dommage… Trois tirages limités ont été édités dont un en n&b.

A la veille du Débarquement trois soldats noirs américains se morfondent à faire le ménage dans une base anglaise. La ségrégation n’a pas encore permis aux afro-américains de participer aux combats… Pourtant il va bientôt leur être proposé une mission suicide: rapporter au pays une relique, le premier drapeau de l’Union que l’histoire a fait atterrir en Allemagne nazie…

Résultat de recherche d'images pour "cinq branches de coton noir"Cet album est assez impressionnant. Montrant deux auteurs inspirés et en pleine possession de leur talent, il nous embarque dans une odyssée comme seul le cinéma sait nous y transporter. Car c’est bien un film qu’a réalisé Yves Sente avec son acolyte Cuzor comme chef opérateur et directeur photo. On dit souvent que les meilleurs scénarios sont les plus simple, c’est le cas ici. Le pitch de départ donne ne ton en alliant Histoire nationale américaine, mythologie de la seconde guerre mondiale et drame de la ségrégation. L’humain, la morale, l’héroïsme et l’Histoire se confrontent dans ce trio de soldats incroyablement caractérisés, si bien qu’après seulement quelques cases ils nous sont déjà familiers et comme rarement dans les BD on craint pour leurs vies.

Le travail graphique de Steve Cuzor est sur ce plan remarquable. Avec une technique hachurée il détaille les visages de ses personnages de façon que l’on ne doute jamais, de près comme de loin de leur identité. On distingue vaguement l’influence morphologique de certains acteurs américains (Denzel Washington? Forrest Whitaker?…). Très lisibles, ses planches virent à mesure que le récit avance vers de plus en plus d’abstraction, comme pour nous montrer la sortie du monde des vivants lorsque ces héros s’enfoncent dans l’hiver ardennais pourchassés par les forces du Mal… C’est juste magnifique, probablement le plus beau travail de Cuzor jusqu’ici. Son dessin en noir et blanc est rehaussé d’aplats par le coloriste Meephe Versaevel avec un réel apport. Les lieux et les époques sont ainsi définie par la couleur monochrome et seule la dernière planche, tragique, revient dans la polychromie comme pour rejoindre le réel de l’Amérique contemporaine.

Résultat de recherche d'images pour "cinq branches de coton noir"L’on ne saurait dire si c’est le dessin ou le scénario qui impressionne le plus dans Cinq branches de coton noir. Avec son passé d’éditeur, Yves Sente parvient mine de rien à construire une bibliographie assez impressionnante par la qualité de ses histoires, du Comte Skarbek (avec Rosinski) aux très bonnes histoires de la reprise Blake et Mortimer. Ici il propose un travail à la fois sérieux, imprégné par des thématiques difficiles en même temps qu’épique, dans une transposition réussie des récits militaires que le cinéma a allègrement documenté. Le cœur de son histoire, du début à la fin, porte sur la situation des noirs américains. Depuis la partie au XVIII° siècle et l’apparition de ce premier drapeau à la place des soldats tout n’est qu’injustice. Image associéeSes héros ne se plaignent pas pour autant. Ils sont des battants, se donnant les moyens de leurs ambitions sans courber l’échine. L’enjeu de cette histoire extraordinaire est alors de savoir si l’héroïsme peut renverser le cours de l’histoire…

Portée par le souffle de l’épopée et de personnages puissants, Cinq branches de coton noir est un album presque parfait tant il allie (pour le trait comme pour le texte) technique et élégance, efficacité et expérimentation. Un magnifique album, une pièce de choix dans la collection déjà très joliment garnie d’Air Libre et assurément un livre que tout amateur de BD se doit de lire.

 

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