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Thorgal: le cycle de Jolan

La trouvaille+joaquim

BD de Jean Van Hamme, Yves Sente et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (2006-2010), cycle de 4 volumes.

Ce quatrième et dernier billet traite de ce qui est pour moi le chant du cygne de cette magistrale série. Jean Van Hamme souhaitait achever la série depuis plusieurs albums on le sait et la passation se déroulera sur l’album Moi Jolan. Le scénariste de la reprise, Yves Sente n’est pas un inconnu: directeur de collection au Lombard (l’éditeur de Thorgal et du one-shot de Van Hamme-Rosinski Western), il a fait ses classes sur le relaunch de Blake & Mortimer (en parallèle à Van Hamme) et a rencontré Rosinski sur une très belle variation sur le Comte de Monte-Cristo qu’ils ont réalisé ensemble (la Vengeance du comte Skarbek). C’est à l’occasion du Sacrifice que ce dernier mets superbement en application sa technique en couleur directe qu’il a expérimenté sur Skarbek.

Tentant de sauver Thorgal, gravement malade suite aux épisodes précédents, Aaricia, Jolan et Louve trouvent une aide inespérée en la personne du dieu Vigrid qui leur indique qui pourrait le sauver: Manthor le magicien, tapis dans l’Entremonde. Pour cela Jolan va devoir faire un serment qui l’amènera à l’aube de l’âge adulte sur les terres des Dieux où il va défier à son tour la Loi d’Odin…

Liste des critiques concernant ThorgalDrôle de cycle charnière, ces quatre albums proposent un magnifique adieu de l’auteur originel dans un émouvant parallèle entre le père/le fils et le créateur/son personnage sur la dernière page du Sacrifice, qui peut être un très bel album conclusif à la série après vingt-six ans de bons et loyaux services. De nouveaux lecteurs ont ainsi pu entamer leur découverte avec la passation de flambeau à Jolan… avec l’interrogation de savoir si la série devait changer de nom. Laissant ces tergiversations commerciales de côté, Sente propose une superbe aventure magique sur les terres de l’Entremonde et d’Asgard avec la première apparition des dieux majeurs et d’Odin sur les planches de la série! Excellente idée que de rompre ainsi une digue savamment maintenue jusqu’ici et interdisant à Thorgal de rencontrer ses tortionnaires. Jolan qui restait jusqu’ici un personnage secondaire avec quelques épisodes forts comme sur la Couronne d’Ogotaï, renverse la donne et laisse Thorgal un peu piteux se débattre avec Aaricia et le rejeton de Kriss, l’inquiétant enfant muet Aniel. Ainsi tout en lançant son nouveau héros, le scénariste maintient un fil narratif vers les futurs albums. Si cela finira de façon sassez catastrophique (artistiquement parlant), l’idée n’était pas mauvaise et nous tient en haleine avec une forte envie de tourner les pages tout en savourant les cases toutes plus belles les unes que les autres. Rosinski a sans doute atteint ici le sommet de son art. avant de se caricaturer sur la fin du cycle de Ka-Aniel…

Thorgal (Édition Spéciale 30 Ans) (tome 30) - (Grzegorz Rosinski / Yves  Sente) - Heroic Fantasy-Magie [CANAL-BD]Ce cycle, en assumant sa dimension fantastique, permet à l’artiste d’aller plus loin que jamais dans un superbe design de créatures et architectures de ces lieux magiques. A ce titre la bataille entre l’armée de chiffon et celle des géants de Loki est un monument où l’auteur se régale comme jamais depuis les grandes heures du Chninkel. La galerie de personnages de l’univers de Jolan est haute en couleur et si les marqueurs naïfs de la série restent présents et assurent une continuité, on sent un vrai vent de fraicheur, une vraie envie collectif de relancer cette série moribonde. Si l’on peut déterminer un bon passage de témoin à une nouveauté qui ne dépayse pas le lecteur, on peut dire que la transition Van Hamme/Sente s’est faite excellement. Sous la forme d’un voyage initiatique parsemé d’épreuves, cette quadrilogie nous fait presque oublier Thorgal qui a infusé sa morale d’airain en son fils, ce qui permet de retrouver le sel du personnage dans son fils, encore jeune et naïf. Cette dimension divine sera assumée dans les séries spin-off lancées par la suite par Sente en prévision d’un nouveau passage de témoin sur la série mère.

Thorgal (en allemand) -32- Die schlacht von AsgardLes intermèdes avec Thorgal à la poursuite des ravisseurs d’Aniel sont plus laborieux car un peu décalés, comme un monde d’avant qui refuse de mourir… Après la Bataille d’Asgard l’album Le bateau-sabre permet une jolie aventure neigeuse pour Thorgal après que Manthor ait missionné ses « avengers » (Jolan et ses compagnons dotés de capacités exceptionnelles) pour bouter les forces de l’envahisseur chrétien hors des terres du Nord. Outre que cette immiscion historique dans une série uchronique tranche avec l’ADN de la saga, Jolan disparaît purement et simplement, et brutalement, pour laisser Thorgal partir vers Bagdad. Après quoi les trois albums qui forment le cycle des mages rouges verse dans le n’importe quoi tant scénaristique que graphique, avec le passage express de Dorison sur un unique album avant le sauvetage en urgence par Yann, le scénariste de La jeunesse de Thorgal. N’étant pas dans les arcanes des éditeurs je ne connais pas l’origine du problème. Est-ce que le projet était foireux et a usé trois scénaristes-pompiers? Est-ce un conflit interpersonnel ou artistique? Toujours est-il que pour moi la série Thorgal s’est arrêtée là, en cours de route, lassé de rajouter de mauvais albums à une série qui ne le mérite pas. Suite au départ de Rosinski les albums semblent mieux montés et fréquentables, pour peu que l’on conçoive de lire une série de BD sans ses deux créateurs. Car il faut bien reconnaître que pour les trois séries majeures conçues par Jean Van Hamme, aucune des trois, si leurs lectures pos-transition restent acceptables, bine loin est le temps où elles faisaient la gloire du neuvième art…

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Thorgal: le cycle de Shaïgan

La trouvaille+joaquim

 

 

BD de Jean Van Hamme et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (1991-1997), cycle de 5 volumes.
Disponible dans le quatrième volume de l’intégrale nb chez Niffle. et dans le diptyque du Lombard (épuisé) comprenant étrangement les seuls marque des bannis et La couronne d’Ogotaï.

Ce troisième billet de guide de lecture de la saga s’intéresse au dernier véritable cycle de Thorgal, le Cycle de Shaïgan où le héros va perdre la mémoire et se retrouver dans la peau du terrible pirate Shaïgan. Comme vous le constaterez, à mesure que la sève scénaristique de Van Hamme s’est tarie la taille des cycles a grossi jusqu’à brouiller les bornes. Ainsi, si le cycle du Pays Qâ commence véritablement avec l’apparition du personnage de Kriss de Valnor dans Les archers, celui de Shaïgan débute sur La Gardienne des clés à la fin duquel il décide de quitter les siens. Cet album marque avec L’épée soleil (qui voit le retour de la méchante) une sorte de diptyque préparatoire. On peut donc envisager le cycle de Shaïgan sur sept tomes et non les cinq que j’aborde ici. Après La cage viendront cinq albums solo tout à fait commerciaux et très loin de l’inspiration des origines puis un petit miracle avec la reprise de la série par Yves Sente sur le cycle de Jolan qui aurait dû marquer le point final de la série. Mais j’y reviendrais dans un billet consacré à ce cycle particulier.

L’apparition d’anciens ennemis et les caprices des Dieux ont lassé Thorgal des dangers dans lesquels il met sa famille. Souhaitant les protéger il décide de s’éloigner sans se rendre compte que les conséquences seront plus terribles encore pour Aaricia, Jolan et Louve. Il apprend bientôt qu’une Forteresse invisible, cachée des Dieux, doit lui permettre de se faire oublier des habitants d’Asgard…

Longtemps mal perçu par moi du fait d’une structure compliquée qui semble évoluer au fil des albums, avec la forte impression que le talent brut de Jean Van Hamme permet seul de donner une cohérence à l’ensemble en sortant de son chapeau quelques idées géniales, ma relecture avec ma fille m’a permis de réhabiliter quelque peu ce cycle. Shaïgan correspond à une époque où la nouvelle série Largo Winch aspire toute la sève du créateur (avec un troisième diptyque H/Dutch connection qui est pour moi le meilleur de la série), laissant par exemple le pauvre XIII dans ses laborieuses aventures sud-américaines. A partir de cette époque les lecteurs sentent que le poids financier de ces deux séries oblige ses auteurs à les prolonger sans que ni l’envie ni la nécessité créatrice ne le justifient.  Malgré cela Van Hamme a encore assez de génie pour proposer, notamment sur La marque des bannis et La couronne d’Ogotaï, peut-être les deux meilleurs albums de la série! Si La Forteresse invisible propose une aventure assez classique de Thorgal (donc au-dessus de la moyenne des séries équivalentes), l’album suivant est le seul et unique où le héros est totalement absent! Idée gonflée et superbe qui permet aux auteurs d’assumer une description particulièrement sombre en faisant assumer à la douce Aaricia de terribles supplices. C’est dans la structure narrative que le hollandais maîtrise à la perfection, la chute (qui plus elle sera profonde et terrible plus elle surprendra le lecteur et permettra une ascension dramatique puissante derrière) que l’album sort du lot. Le principe de détruire fort pour rebâtir haut. Cela permet aussi pour la première fois de véritablement faire monter Jolan sur la scène, jeune garçon qui sera au cœur de La Couronne d’Ogotaï, comme son titre l’indique, rattachée au cycle précédent.

Couvertures, images et illustrations de Thorgal, tome 21 : La ...En rappelant le thème SF avec le voyage temporel, le scénariste utilise un gros Deus Ex machina… qui passe pourtant sans problème tant l’album est héroïque et résout partiellement les problèmes du personnage. Ce thème avait déjà été utilisé en one-shot sur le superbe Maître des montagnes, mais ici l’insertion de liens profonds, tels les grands arcs des comics qui convoquent parfois des personnages ou évènements passés il y a des années et des dizaines d’albums, crée une familiarité et un intérêt indéniable. La Mythologie Thorgal fait son effet et c’est là toute la force d’une série qui n’oublie jamais son passé pour le voir ressurgir régulièrement. Ces deux albums, outre de créer de nouveaux personnages importants pour la suite, sont la rampe de lancement vers ce qui tardera un peu à venir, le cycle de Jolan lors du passage de témoin à son successeur Yves Sente.

La suite est assez classique même si on y retrouve de beaux dessins et la mythologie magique chère à la série, et se conclut sur une séquence puissante dans la Cage où refusant un happy end trop facile, Van Hamme montre combien la souffrance d’Aaricia ne peut s’effacer par le simple retour d’un héros toujours naïf. Cette belle histoire d’amour universelle aurait pu s’arrêter là tant tant la boucle semblait bouclée, le lecteur sachant que la fuite en avant pourrait ensuite se prolonger en tirant vers le ridicule.Géants - Tome 22 - Thorgal-BD

Graphiquement Rosinski est toujours au niveau dans son style classique et ne passera en couleur directe (après les expériences de Western et du Comte Skrabek) que sur le dernier album du duo, le Sacrifice, après cinq albums où dessin comme scénarios seront devenus assez piteux. On se contente alors pour les plus fans des couvertures toujours superbes… Le Cycle de Shaïgan mérite d’être (re)lu pour ce qu’il est, le dernier arc d’une série en équilibre entre impératifs économiques et création sincère. Sans doute la transmission à un nouveau scénariste aurait-elle dû être faite dès la fin de ce cycle pour repartir sur de bonnes bases, mais on sent tout de même l’envie de donner une conclusion digne et cohérente à un héros (et sa famille!) en préparant le fils à une relève pertinente.

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Thorgal: le cycle du pays Qâ

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BD de Jean Van Hamme et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (1986-1988), cycle de 4 volumes.
Edité en intégrale au Lombard (épuisé) et dans le second volume de l’intégrale nb chez Niffle.

Second billet sur cette série hors norme qui ne vieillit pas, cette Trouvaille porte sur le troisième cycle de la série, un cycle majeur de Thorgal et sans doute l’un des cycles les plus réussis de l’histoire de la BD franco-belge, tout simplement! Correspondant aux années les plus fastes de Jean Van Hamme (celle des cinq premiers XIII, du Chninkel,…), certains considèrent que les auteurs auraient pu stopper les aventures de l’enfant des étoiles à ce stade…

Rentré sur son île en compagnie de ses nouveaux amis, Tjall le fougueux et Argun pied d’arbre, Thorgal ne peut se poser longtemps puisque la redoutable Kriss de Valnor surgit pour lui annoncer la terrible nouvelle: elle a fait enlever son fils et Pied d’arbre! S’il veut les retrouver vivants il va devoir l’accompagner dans une mission périlleuse, au-delà de la grande eau, au pays Qâ dirigé par le sanguinaire Ogotaï, qui serait dit-on, doté de pouvoirs divins… C’est un voyage vers ses origines qu’entreprend alors Thorgal en compagnie d’Aaricia, de Tjall… et de Kriss.

Thorgal - Les Yeux de Tanatloc par Grzegorz Rosinski, Jean Van ...Le cycle du Pays Qâ commence réellement avec le one-shot Les Archers, considéré par beaucoup comme le meilleur album de Thorgal, notamment par-ce qu’il s’agit de celui où apparaît le personnage mythique de Kriss de Valnor. Cette méchante deviendra intime de Thorgal dans le cycle de Shaïgan (moins réussi) avant de donner naissance à une série dérivée quand l’éditeur a lancé (pour des raisons bien commerciales…) le principe des Mondes de Thorgal, différentes séries traitant de la jeunesse de personnages importants. Bien que ce ne soit pas indispensable, il peut être intéressant de lire avant L’enfant des étoiles, série d’histoires courtes dont une raconte la genèse du héros.

La richesse du cycle du Pays Qâ repose sur trois éléments: l’exotisme de voir transposé Thorgal sur plusieurs albums dans un univers totalement différent (cela n’a plus jamais été le cas malgré les espoirs déçus d’aventures orientales sur le dernier cycle, de Ka-Aniel), l’importance relationnelle entre des protagonistes très riches, enfin le rattachement avec l’origine du personnage et cet aspect SF subtile et tellement original dans cette série. La très grande intelligence de Jean Van Hamme a toujours été de laisser dans l’ombre cette dimension pourtant annoncée dès le premier diptyque. Thorgal reste pourtant une série de fantasy et d’aventure. En faisant grandir la famille de Thorgal les auteurs ont créé un lien puissant avec le lectorat. Je n’ai pas souvenir d’un autre héros dont la famille est si présente et où les membres évoluent, vieillissent, jusqu’à pouvoir consacrer des albums entiers sans qu’apparaisse le héros.

Thorgal - Tome 10 - Le Pays Qâ - Grzegorz Rosinski, Jean Van Hamme ...La structure du cycle est ici en deux parties qui se répondent très intelligemment: d’un côté la mission dangereuse qui envoie Thorgal voler le casque du Dieu vivant sanguinaire, de l’autre son fils va rencontrer Tanatloc, un autre Dieu protecteur du dernier peuple résistant à la folie d’Ogotaï. Alors que la vipère Kriss tisse sa toile, bien entendu amoureuse du héros, Thorgal comprend vite que cette mission est plus intime qu’il ne le croyait. Du côté de Jolan (a qui les auteurs ont sans doute prévu très tôt une destinée particulière à en croire les albums Alinoë et Brek Zarith) c’est le passage de l’enfance, de la toute puissance (symbolisée par son pouvoir hérité du peuple des étoiles), à celle d’une meilleure compréhension de son environnement, qui est relaté dans cette histoire. Lié de loin à son père, jusqu’à le sauver, il est tiraillé entre des passions antagonistes, manipulé par les Xinjin alors que Pied d’arbre, occupé à batifoler en oublie de le protéger…

Thorgal – La cité du dieu perdu : 40 ans de mythe ! | NouvellesduglobeComme toujours dans cette série, ce sont les aspects dramatiques, tragiques (ici en plaçant les schémas grecs œdipiens) qui font monter la tension et l’attention du lecteur. La fascination pour ces vaisseaux volants, pour cette cité sanglante sortie des marécages, ne sont que des amuse-bouche vers une confrontation entre l’homme et le dieu. Celui qui sera amené tout au long de sa carrière de héros à côtoyer et courroucer les Ases n’affrontera en réalité qu’un faux dieu. Thorgal aura démis nombre de tyrans mais jamais avec une dimension symbolique si forte. Usant d’un découpage subtile, millimétré, Van Hamme ose naviguer à travers les distances et les ellipses temporelles sans jamais nous perdre, au contraire en renforçant la puissance de son récit.

Thorgal - BD, avis, informations, images, albums - BDTheque.comGraphiquement Rosinski est à l’acme de son art. La coloration est parfois un peu datée, parfois très réussie. On se souviendra que les techniques de l’époque n’étaient pas toujours formidables et on lit sans difficulté la qualité des seuls dessins, que la récente édition n&b permettra d’apprécier de façon très confortable. Le dessinateur polonais assume la totalité de ses planches, sans attendre la couleur (qui ne donne aucune information supplémentaire), ce qui donne une qualité inégalée aux dessins. C’est d’ailleurs exactement à cette époque que sort Le grand pouvoir du Chninkel, monument absolu du 9° art. Lorsque de tels dessinateurs parviennent à sortir plusieurs albums en simultané, de cette qualité, de cette pagination, c’est qu’ils se régalent et sont en pleine maîtrise de leur art. C’est le cas sur ce cycle.

Tout est parfait dans cette aventure, jusqu’au format en cinq volumes progressifs et parfaitement équilibrés. Très rares sont les séries pouvant être relues à l’infini. Cet arc narratif est ce qu’il se fait de mieux en BD, tout simplement. Indémodable, indépassable. Parfait. De ce qui vous fait aimer passionnément la BD et remercier infiniment ces deux grands messieurs pour ces moments.

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Thorgal: le cycle de Brek Zarith

La trouvaille+joaquim

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BD de Jean Van Hamme et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (1982-1984), cycle de trois volumes.
Disponible également dans la première intégrale NB.

Résultat de recherche d'images pour "rosinski galère noire"Thorgal est peut-être la plus grande série au long cours jamais produite. Née à cheval entre l’époque de la BD classique et du renouveau graphique des années soixante-dix, elle apporte tant dans la narration adulte de Van Hamme que dans le trait unique de Rosinski une révolution qui débouche sur au moins deux cycles majeurs et le one-shot christique indépassable Le grand pouvoir du Chninkel. Les premiers albums des aventures de l’enfant des étoiles sont encore imparfaits, le dessinateur polonais ayant encore un trait inégal et les intrigues sont structurées sur le format de parution dans le journal Spirou. Avec le second cycle des aventures de Thorgal le triptyque La galère noire, Au dela des ombres et la Chute de Brek Zarith, les auteurs proposent une aventure majeure de la BD franco-belge alliant tout à la fois la démesure dans un univers par très loin de Conan, un grand méchant extrêmement réussi dans sa cruauté et sa froideur, une action fantastique et comme toujours dans Thorgal, cette émotion qui touche au cœur, peut-être comme jamais après, avec cette jeune fille dans la fleur de l’âge, jalouse au point de commettre une faute irréparable.

Thorgal coule des jours heureux dans un petit village d’agriculteurs avec sa douce Aricia, quand un jour un détachement de soldats vient demander des informations sur un prisonnier évadé. Lorsque la jeune Shaniah, amoureuse de Thorgal annonce que ce dernier a aidé à s’évader le fugitif elle provoque le drame. Thorgal est emmené comme forçat sur une galère du puissant Brek Zarith, cruel despot. En recherchant son aimée, le viking entraînera dans son sillage la mort et le sang, mais aussi l’amour impossible de Shaniah…

La progression narrative est très classique entre les trois albums, avec un premier tome qui crée le drame et le choix mortifère de Shaniah (qui préfigure ce que sera ou aurait pu être Kriss de Valnor), un second tome de résolution qui emmène le héros tel Ulysse aux portes de la mort et un troisième volume de résolution fait d’action, de décadence et crée ce qui fera la grande particularité de la série: le rôle de la famille. Si La galère noire est assez classique de la BD d’aventure, Au-delà des ombres est pour moi peut-être le meilleur album de la série, le plus émouvant dans cette odyssée mythologique et le rôle de la jeune Shaniah, dont le crime est irrécupérable alors qu’elle ne fait que commencer sa vie et découvrir un amour profond pour un homme unique qui en fera tomber plus d’une dans ses aventures…

Résultat de recherche d'images pour "rosinski brek zarith"Le seul reproche que l’on pourrait faire à ce triptyque qui porte en lui les germes du cycle majeur du Pays Qâ est ses couleurs tout à fait datées. L’initiative de l’éditeur d’une édition noir est blanc est bonne mais si d’autres albums de Rosinski ont été colorisés ou recolorisés depuis, il ne serait pas tout à fait inutile, tant qu’à multiplier les éditions commerciales, de proposer une nouvelle mise en couleur plus actuelle de ces premiers tomes. Car le dessin en lui-même est déjà au niveau de Tanatloc, d’une précision et d’une finesse incroyables. Il suffit (comme souvent) de regarder les détails des arrières plans dans les couloirs de la forteresse de Brek Zarith ou la minutie de la fête orgiaque pour montrer un dessinateur plein d’envie et dans la pleine maîtrise de son art. Ce cycle lance en outre le principe d’aventures dramatiques plongeant un homme dans des quêtes bigger than life contre sa volonté, loin de sa famille, avec l’apparition dans ce troisième tome de son fils Jolan. La spécificité de Thorgal est sans doute en grande partie liée à cette évolution personnelle et familiale. Si Thorgal ne semble jamais vieillir, ses enfants grandissent jusqu’à l’âge adulte (dans l’album très particulier La couronne d’Ogotaï) et est, je crois la seule série a avoir assumé une telle radicalité sur un long terme, avec dans une moindre mesure Buddy Longway, à qui Thorgal doit beaucoup.Résultat de recherche d'images pour "rosinski brek zarith"

Sorte de genèse, le cycle de Brek Zarith propose déjà le thème de l’amnésie (repris dans le cycle de Shaïgan), celui du voyage outre-mer, du grand tyran (la cité du dieu perdu), le personnage d’amoureuse vengeresse (Shania/Kriss) comme les voyages dans l’autre monde. Tout ceci en condensé, sans faute, fait de ce cycle une lecture obligatoire et un moment majeur de la BD franco-belge.

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BD

Sykes

BD de Pierre Dubois & Dimitri Armand
Signé/Lombard (2016)

51bpk8xfjol-_sx377_bo1204203200_L’on savait depuis longtemps que la collection « Signé » (au Lombard) était gage de qualité, avec au catalogue des pièces maîtresses telles que le diptyque Histoire sans héros, A la recherche de Peter Pan, ou le Western de Rosinski. Généralement les albums Signé offrent un One-shot d’auteurs déjà reconnus, aussi il est surprenant d’y découvrir un jeune auteur, Sylvain Armand, qui sera sans doute l’un des artistes majeurs des prochaines années. Prenant la forme très classique de la chasse vengeresse d’un marshall redoutable à la poursuite d’une bande de malfrats sanguinaires, Sykes réussit le cahier des charges d’un western réussi, avec ses gueules de l’ouest sauvage qu’Armand prend manifestement plaisir à croquer dans un style très encré à la noirceur magnifique. Dans une technique à la fois classique (on est parfois assez proches de l’Undertaker de Ralph Meyer et Xavier Dorisson) et moderne (les encrages et jeux de contrastes peuvent faire penser à l’école Lauffray), l’on prend un grand plaisir à savourer les moments intimistes aux dialogues ciselés comme les paysages dans un format généreux choisi par l’éditeur. Si le style d’Armand doit encore s’affirmer (l’on sent parfois des hésitations entre la finesse et le gros plan), c’est bien dans les clairs-obscure que son art prend toute sa qualité, laissant à penser que cet album mériterait une version n/b grand format. La qualité du scénario (comme dans tout bon western) repose dans la simplicité de son intrigue associée à des personnages auxquels O’Malley apporte l’humour nécessaire et l’enfant une tendresse contrastant avec la violence de l’histoire. Car il s’agit d’une histoire de sang et de morts à laquelle le scénariste a le bon goût d’apporter une pincée de fantastique et la crudité des combats. Les western sont rarement réussis, que ce soit au cinéma ou dans la BD. Ici le classicisme est réussi et aboutit à une fin logique qui boucle une histoire que l’on prend très grand plaisir à savourer à la fois graphiquement et intellectuellement. Les BD que l’on a envie de reprendre aussitôt la dernière page tournée sont peu nombreuses. Sykes en fait partie.

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Fiche BDphile